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Saison des Landes : la rencontre d'une vielle dame acariâtre et d'une petite fille solaire venue de loin.
Elle était seule depuis si longtemps, dans sa petite maison au cœur de son airial. Elle pensait qu’elle finirait ses jours ainsi, tranquille, en suivant les rites qu’elle s’était fixés. Dans la forêt, les chemins sont nombreux, se croisent, ou pas. Ils rassurent le promeneur dans sa propre solitude.
Le bonheur est-il là ? C’est ce que croyait Saison jusqu’à ce que la vie en décide autrement.
Un jour, une lettre de la gendarmerie arrive.
Une très jolie histoire avec une rencontre émouvante !
EXTRAIT
Il avait plu toute la nuit. Le chemin était à nouveau raviné malgré les pierres qu'elle avait entassées pour combler les trous. C'était un chemin de sable à travers la forêt. Pendant plusieurs jours, les forestiers étaient passés, après la tempête avec leurs gros engins, et l'avaient à nouveau abîmé. Ils avaient patiné et maintenant l'eau ne pouvait plus s'écouler.
Elle avait mis des années à le rendre utilisable. Lorsqu'elle était arrivée, on ne le voyait plus. D'elle-même, avant de commencer à le défricher, elle était allée à la mairie demander où se trouvait le cadastre puis l'ayant relevé, elle était allée tailler les pins qui dépassaient et rétrécissaient le passage, puis scier des petits chênes qui d'eux-mêmes avaient poussé, au milieu. Elle avait surélevé les bords et construit des tranchées afin que l'eau puisse s'évacuer quand les orages étaient violents. Elle avait creusé à plusieurs endroits pour trouver de la garluche, cette pierre landaise ferrugineuse, remplie de trous, très dure, qui servait autrefois à la construction.
À PROPOS DE L'AUTEURE
Marie-Anne Boutet nous propose son premier roman.
Depuis 30 ans, elle habite une partie de l’année au cœur de la forêt landaise.
La forêt et l’auteure se sont apprivoisées.
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Seitenzahl: 254
Veröffentlichungsjahr: 2022
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Saison
des Landes
Chapitre 1
Il avait plu toute la nuit. Le chemin était à nouveau raviné malgré les pierres qu’elle avait entassées pour combler les trous. C’était un chemin de sable à travers la forêt. Pendant plusieurs jours, les forestiers étaient passés, après la tempête avec leurs gros engins, et l’avaient à nouveau abîmé. Ils avaient patiné et maintenant l’eau ne pouvait plus s’écouler.
Elle avait mis des années à le rendre utilisable. Lorsqu’elle était arrivée, on ne le voyait plus. D’elle-même, avant de commencer à le défricher, elle était allée à la mairie demander où se trouvait le cadastre puis l’ayant relevé, elle était allée tailler les pins qui dépassaient et rétrécissaient le passage, puis scier des petits chênes qui d’eux-mêmes avaient poussé, au milieu. Elle avait surélevé les bords et construit des tranchées afin que l’eau puisse s’évacuer quand les orages étaient violents. Elle avait creusé à plusieurs endroits pour trouver de la garluche, cette pierre landaise ferrugineuse, remplie de trous, très dure, qui servait autrefois à la construction.
Elle en avait rempli certains espaces espérant qu’elle arriverait rapidement à égaliser son travail, mais elle s’était aperçue que ces pierres s’enfonçaient petit à petit dans le sol et qu’il fallait recommencer. C’était son premier travail sans grande connaissance du terrain, mais il fallait débuter par-là, s’était-elle dit, car il était le seul chemin qui arrivait à la maison, unique passage la reliant au village. Il fallait l’entretenir, le ménager.
Combien de fois n’avait-elle pas écrit au maire lui demandant son aide… Mais le chemin n’était pas communal. C’était à elle de se débrouiller avec ses propres moyens.
Ah! Si je vivais dans un pays de granit ! se disait-elle en hiver quand il était impraticable…
Mais au printemps, elle appréciait cette terre si meuble et si facile à travailler ! Un vrai régal de retourner le potager! Elle pouvait le faire seule sans demander de l’aide. C’était cependant une terre pauvre, sablonneuse, ingrate. Il fallait trouver à chaque saison de quoi la nourrir avec des composts qu’elle faisait elle-même, à sa façon. Son imagination était débordante. Elle entassait les épluchures de légumes ou fruits, les mélangeait à la terre que soulevaient les taupes, puis y ajoutait des moisissures qu’elle trouvait ainsi que le fumier de ses poules. Elle pilait finement les coquilles d’œuf et les mélangeait au marc de ses cafés.
Elle était experte en la matière et lorsqu’elle avait fini d’étendre son mélange au printemps, elle attendait avec impatience de voir les toutes petites pousses de tomates se mettre à sortir de terre.
Elle s’affairait toute la journée, allant du poulailler au bûcher. Rebouchant les trous des cabanons dès qu’il pleuvait… les quelques marcheurs perdus dans ce coin reculé des Landes pouvaient toujours la voir, le marteau à la main, criant, hurlant quand elle n’arrivait pas à enlever la vis rouillée d’une porte ou lorsqu’il fallait colmater l’abreuvoir qui régulièrement fuyait.
Elle vivait seule, perdue au fond des bois.
C’était une petite femme sèche, les cheveux gris en bataille tenus en chignon, le visage buriné par les vents et le soleil, laissant apparaître des yeux perçants d’un bleu délavé, une bouche serrée, le menton volontaire… Un visage dur, hautain qui n’invitait pas à la conversation… Aucune douceur apparente aussi bien dans ses gestes que dans ses paroles!
Qui était-elle? Que faisait-elle? D’où venait-elle? Nul ne le savait.
Avec la régularité d’un mécanisme d’horloge, elle allait au village deux fois par semaine : le mercredi pour le marché et le dimanche pour la messe. Elle arrivait toujours une demi-heure avant l’office. Elle posait son vélo contre le mur de l’église, arrangeait ses cheveux qu’elle nouait puis les entourait d’un foulard de couleur différente suivant les saisons.
Elle faisait tellement partie du paysage qu’on n’avait jamais cherché à savoir son prénom, on l’avait baptisée Saison des Landes.
Tiens, c’est l’heure! pouvait-elle entendre, voilà la Saison qui va à la messe! suivi d’un éclat de rire. Dès qu’elle apparaissait, elle était, chaque fois, détaillée de la tête aux pieds avec des exclamations sur ses vêtements qui dataient de… mais pouvait-on y mettre une année?
Chaque semaine, elle entendait ces phrases rituelles venues du café, c’était devenu une habitude. Avant d’entrer, elle aimait défier les poivrots, assis à la terrasse, tous dirigés dans le même sens pour observer et commenter les entrants dans l’église. Elle les regardait avec dédain, les poings sur les hanches, relevant la tête et leur criait :
«Vous n’avez pas honte de boire autant dès le matin et de vous moquer de tous ceux qui entrent pour l’office?
Tous aimaient l’entendre crier. Ils faisaient son éloge, se moquaient de ses paniers, de ses tabliers, mais chacun restait sur ses gardes.
« Saison, tu attends quelqu’un aujourd’hui? Tu as acheté deux pains!»
Elle haussait les épaules tout en attachant son vélo avec une grosse ficelle et faisait un nœud qui, seul, lui appartenait.
Elle entrait alors dans l’église et choisissait toujours la même place… derrière le pilier de droite pour ne pas être vue, mais pour observer toute l’assemblée. Elle s’asseyait alors, lissait sa jupe, remontait son châle, posait ses mains bien à plat sur ses genoux et fermait à demi les yeux attendant le début de l’office… Dormait-elle? Priait-elle? Nul ne le savait, mais tous étaient sûrs d’être vus! Pendant tout l’office, elle ne bougeait pas, ne se levait ni ne se mettait à genou. Elle restait assise, les yeux mi-clos et observait…
Plusieurs fois, le curé, débonnaire, voyant cette femme seule, pauvrement vêtue, avait voulu engager la conversation.
« Sachez, avait-elle coupé aussitôt la première fois, je ne viens pas pour vous. Je ne communierai jamais ni ne me confesserai. Je vous appellerai quand l’heure de ma mort aura sonné, mais pas avant. Maintenant, laissez-moi tranquille!»
Devant son autorité, il avait bredouillé et l’avait laissée, comme d’autres avant lui.
À son arrivée dans la région, il était allé la voir et devant l’isolement de sa maison, il s’était cru obligé, en bon curé, de parler de ses paroissiens, des coutumes du village. Déjà à l’époque où il avait osé venir chez elle, elle lui avait rétorqué qu’elle n’avait pas choisi cet endroit pour suivre comme toutes les femmes d’ici, les processions aux fontaines miraculeuses qui pullulaient dans le coin, mais pour être tranquille et ne voir personne donc même avec son grade de curé, il était prié de passer son chemin!
Après l’office, elle reprenait son vélo, l’enfourchait et repartait dans les bois.
Alors les bruits les plus fous avaient couru sur elle. On l’avait mariée à un riche étranger qui était reparti, la laissant seule. D’autres affirmaient, preuve à l’appui, qu’elle avait des enfants ou qu’elle avait une double vie. On disait même qu’elle aurait tué et c’était pour cela qu’elle se cachait!
Elle savait tout cela et devant cette curiosité, elle avait eu envie de nourrir encore plus son mystère. Personne ne lui parlait, mais tous parlaient d’elle!
Pourquoi avait-elle choisi les Landes, cette forêt immense, inaccessible pour beaucoup? Dès qu’elle y était entrée, elle avait été happée par cette beauté sauvage, cette étendue de pins maritimes alignés telle une armée, le jour d’une remise de médailles. Tous au garde à vous, la tête haute traversant les nuages pour soutenir le ciel.
On ne peut au premier coup d’œil percevoir la richesse de cette terre. Tout en marchant, on se laisse engloutir. C’est un lieu où l’on est seul, mais habité par elle. Elle nous enrichit. À nous de l’écouter et de la comprendre.
Lorsqu’elle était venue, la première fois, toute petite avec son père, elle avait été impressionnée par la hauteur des pins et l’obscurité des lieux. Est-ce pour cela qu’elle avait voulu revenir pour vérifier les souvenirs qu’elle avait gardés en elle?
Cela faisait trente-cinq ans qu’elle était arrivée avec le petit pécule de l’héritage du domaine et elle n’avait pas hésité à acheter cette ruine. Pourquoi ici et pas ailleurs? Peut-être à cause de l’éclairage du soir ou de l’atmosphère dans l’airial grâce aux chênes énormes étalant leurs branches jusqu’au sol. C’était un endroit insolite, loin de tout, des bruits de voitures, des commérages du village. Seuls les oiseaux pouvaient la réveiller le matin. La bruyère poussait partout, l’airial1 était entouré de genêts, de rhododendrons, un endroit abandonné et mystérieux.
Elle y était arrivée un soir, en plein été, vers vingt-et-une heures. La chaleur baissait. Le soleil se couchait rougissant le tronc des pins. Une lumière s’en dégageait et l’invitait à ralentir le pas. Une beauté sauvage, peu accessible à première vue, rude et bouleversante. Un immense albizia en pleines fleurs l’invitait à entrer dans cet airial. Elle avait été surprise par ce silence mystérieux, entrecoupé de cris d’oiseaux diurnes regagnant leurs nids. Elle s’était mise à respirer plus profondément, plus lentement, découvrant les odeurs, regardant autour d’elle, écoutant les bruits entrecoupés de longs silences de la nature. Tous ses sens en éveil… Elle était seule, s’était assise sur un tronc de chêne et était restée un long moment, les yeux fermés, sans bouger puis s’était levée.
Les thrips, ces minuscules insectes parasites qui piquent le soir en été se chargèrent de ses chevilles. Elle était si absorbée qu’elle ne les sentait pas. Non loin, une huppe lui apparut. Alors elle avait pris sa décision : ce lieu serait le sien. Toutes les autres visites lui semblaient fades et inutiles. C’était là qu’elle s’installerait. C’était si mystérieux, elle voulait en faire son repaire.
Connaissant ses passions soudaines et s’en méfiant, elle était revenue, seule, plusieurs fois, sous le soleil puis sous la pluie pour être sûre de son choix. C’était chaque fois le même coup au cœur : un renouveau, être au bout du monde. Ne faire qu’un avec la nature. Entourer de ses bras les troncs des arbres et écouter le cœur de la forêt. Elle se mit rapidement à parler à voix haute : toi, tu es trop beau, continue à étaler tes branches, et toi qui a pu, un jour te planter? Un eucalyptus aussi grand n’est pas landais, mais ton écorce est tellement lisse que c’est un bonheur pour moi de te serrer dans mes bras! La végétation envahissante ne lui faisait pas peur. Elle était si heureuse d’avoir trouvé l’endroit où elle pourrait enfin vivre à son rythme et seule.
Elle avait plusieurs fois fait le tour de l’airial et chaque fois découvrait autre chose : le poulailler qui ne tenait plus que sur trois poteaux, cette petite maison bâtie à deux mètres du sol, sur pilotis, qui servait à empêcher les nuisibles nocturnes de tuer les poules, l’auge du cochon, en bois sous un amas de ferraille, le metate (cette meule dormante de pierre qui permettait de moudre le maïs).
À chaque découverte, elle s’émerveillait, prenait l’objet, le frottait, le nettoyait, le regardait dans tous les sens et le cachait sous des piles de bois ou des tas de feuilles pour le retrouver.
Dès le mois suivant son achat, avec l’accord du vendeur, elle avait pris possession des lieux et s’était mise aussitôt au travail. Sur la planche qui servait de table de cuisine, elle avait étalé un grand papier blanc et avait fait son plan d’attaque comme elle aimait le dire : tout d’abord l’urgent et ensuite le principal puis le courant et enfin le superflu. Elle était allée acheter de quoi travailler. Elle avait demandé qu’on lui livre l’ensemble de ses achats, mais elle avait eu quelques difficultés à préciser l’adresse qui ne figurait dans aucun bottin. Qui connaissait encore ce chemin envahi d’ajoncs et de broussailles qui allait à cette maison?
Cet ostau2 lui était apparu la première fois à la lueur du soleil couchant. Sa façade ouest, comme la plupart des maisons des Landes était recouverte de larges lattes en bois goudronnées pour se protéger des pluies venant de l’océan : une façade aveugle qui ne laissait rien paraître. En faisant le tour du bâtiment, elle avait découvert le mur est, où quatre petites fenêtres entouraient une porte d’entrée surmontée d’une vitre donnant jour à l’intérieur. Le mur était abîmé à plusieurs endroits et laissait apparaître le torchis, fait de paille et d’argile tenu par des esparrons. Aussitôt, elle data cette ruine : fin XVIIIème puisque, d’après les cours qu’elle avait suivis à Bordeaux en architecture patrimoniale, le torchis avait été remplacé au XIXème par des briques plates ou par de la garluche.
Un estandat3 au nord semblait encore en bon état… une poutre à moitié détachée commençait à pendre.
La porte était fermée. En insistant, elle l’ouvrit par quelques coups de pied et d’épaule. La salle principale était devant elle avec sa cheminée encadrée de deux pièces de chaque côté : le vrai plan de la maison landaise, s’était-elle dit aussitôt. Elle avait découvert le mur Est, une odeur froide et humide s’en dégageait.
Au centre, sur un carrelage formé de tommettes mal ajustées, une grande table semblait avoir été placée là pour recevoir toute une famille. Tout en passant la main pour la caresser, elle se mit à sourire en apercevant le nombre de marques de verres de vin rouge incrustées.
On voit que la maison a été habitée! se dit-elle.
Elle fit l’inspection : les pièces étaient vides, un balai dans un coin. Un escalier, derrière la cheminée, montait à l’étage. En visitant le grenier, elle découvrit une grange à foin. Elle s’assit sur la marche la plus haute avant de redescendre. Oui, ce sera là qu’elle finira ses jours!!!
Mais à vingt-cinq ans, elle avait tout le temps d’aménager cette maison.
Ne faisant pas de bruit, elle se mit à observer autour d’elle, inspectant les murs humides et recouverts de salpêtre par endroits. Elle vit tout à coup une petite fouine sortir d’un trou et se précipiter derrière une vieille valise éventrée. Quelques crottes de pipistrelles sur le plancher lui indiquèrent qu’elle ne serait pas seule dans cette maison.
Elle s’était donnée dix ans pour reconstruire à son rythme. Elle n’avait pas peur de l’effort. Elle se rappelait le coup de main qu’elle avait donné à son amie dans le Morvan. Cela avait duré trois ans.
Elle avait appris à manier la truelle, à chauler, à remonter un toit, à frotter chaque tuile avec une brosse en fer pour enlever la mousse, à faire du mortier. Elle aimait la plomberie. Elle savait maintenant souder, mettre un coude, changer un siphon. Seule l’électricité l’effrayait. C’était pour elle signe de mort si elle se trompait, peut-être ce dessin sur les pylônes près de la gare de son enfance. Elle se rappelait ce bonhomme noir qui sautait, secoué par un éclair et les trois mots : DANGER DE MORTécrits en dessous.
Il y a des gens plus capables que moi, se disait-elle.
Des petits papiers collés sur plusieurs murs rap-pelaient encore malgré le temps et les couleurs délavées, ce qu’il fallait faire dans la journée, ce qu’il fallait acheter ou jeter. Les lisait-elle encore? Ils étaient là depuis si longtemps. Ils étaient crasseux, poussiéreux. Qu’importe, ils restaient un rappel.
Où en était-elle trente-cinq ans après? Elle ne savait plus elle-même. Le papier de la table s’était envolé depuis des années! Parfois, pendant plusieurs mois, le principal avait pris la place de l’urgent.
Suivant les saisons, elle s’arrangeait pour travailler à l’intérieur ou à l’extérieur. Les deux priorités avaient été dès le début : le toit (pour être bien couverte se disait-elle) et sa bibliothèque. Mais pour cela, il fallait changer les fenêtres. Elles étaient trop petites.
Elles empêchaient d’élargir la vue sur la forêt, mais très vite, la difficulté d’effectuer ce travail l’avait contrainte à abdiquer. Les fenêtres achetées étaient encore posées sous une bâche au sol à l’extérieur. Elles attendaient toujours!
La bibliothèque était l’endroit le plus important pour elle. C’était une pièce à colombages, basse de plafond où dès le premier pas, on s’y sentait bien. Un gros fauteuil dans un coin invitait à s’y lover et à lire près de la fenêtre. Elle venait y puiser son énergie. Elle avait ses auteurs préférés. Ils allaient des Grecs aux Modernes en passant par la littérature étrangère.
Elle avait une classification par ordre alphabétique bien à elle qui s’arrêtait au M, la suite étant, depuis longtemps, restée en vrac sur plusieurs étagères, mais Mauriac, Montaigne et Montesquieu, ses trois M, qu’elle avait tant étudiés à l’université de Bordeaux avaient une place privilégiée près de la fenêtre. Elle aimait reprendre certains chapitres qu’elle avait tant appréciés jadis, les lire et relire. Elle avait glissé entre certains d’entre eux, des feuillets de poésie apprise tout le long de sa vie. Elle s’entraînait encore à les réciter et venait les vérifier parfois quand elle avait un trou. C’était pour elle un moyen d’entretenir sa mémoire!
Les quatre murs en étaient recouverts, ce qui rétrécissait la pièce et en donnait une impression d’intimité. Chaque livre avait été lu et relu maintes fois. Parfois elle retrouvait, sur une page de garde, un mot qui l’avait marquée et dont, à l’époque, elle avait cherché la signification.
Elle s’émerveillait à chaque fois qu’elle entrait dans cette pièce. Elle les couvait, les dépoussiérait, les caressait. Ils étaient tout pour elle. Elle aimait en ouvrir un au hasard et le lire à haute voix. Alors elle se métamorphosait. Elle écoutait les bruits qui sortaient de sa gorge. Les sons lui évoquaient tant de choses. Elle se laissait guider par eux. Plus rien n’existait à ces moments-là. Elle lisait d’une voix chaude, timbrée. Elle mettait le ton, rien que pour elle. De la femme usée qu’elle était, elle devenait une femme spontanée et heureuse. C’était dans ces moments intenses où elle savait si bien faire vivre les mots des autres qu’elle était un autre personnage. Le vent du texte devenait réalité. Il entrait dans la maison, devenait tornade, raflait tout sur son passage. Elle devait s’en protéger.
Comme elle aimait ces moments où elle était loin de tout quotidien! Parfois (ou souvent) elle oubliait pourquoi elle était entrée. Elle prenait un livre et déclamait à voix haute en marchant de long en large. Elle sentait son corps s’adapter au rythme de la lecture et à la tessiture de sa voix.
Elle s’enflammait, lisait en donnant de la voix, faisait de grands gestes théâtraux et retombait dans son fauteuil, fourbue, les bras ballants, les yeux humides. Il lui fallait un moment pour se remettre de ses émotions.
Mais depuis quelque temps, elle commençait à ne plus venir si souvent au milieu de ses livres.
Il faut que je ménage mes yeux, se disait-elle, ma vue baisse.
Elle ne voulait pas encore l’admettre : son rythme ralentissait. Elle montait plus lentement à l’échelle, faisait plus attention. Ses gestes prenaient moins d’ampleur. La serpette, réservée à l’herbe pour les lapins allait encore, mais fendre les morceaux de chênes qu’elle installait sur le billot lui faisaient trop mal aux épaules.
Une douleur lancinante était apparue au creux de ses reins : une petite douleur qui se faisait oublier au début, mais qui se lovait et s’installait. Elle n’y fit pas attention et petit à petit la découvrit, lutta contre elle et se voyant la plus faible, essaya de l’apprivoiser pour vivre avec.
Tiens, tu es encore là ce matin, s’entendait-elle lui dire.
Alors elle sortait plus lentement de son lit, faisait quelques mouvements du tronc, les mains sur les hanches et lui disait :
Puisque tu veux rester, reste ! Mais laisse-moi travailler deux ou trois heures. J’ai beaucoup à faire aujourd’hui.
Le grand bol de café semblait l’aider à la supporter.
Et la journée commençait.
Le facteur était la seule visite de la journée. Il passait tôt le matin, la seule présence humaine de la journée. Suivant son humeur, si elle avait bien dormi, si elle souffrait, elle l’attendait ou se cachait. Mais il savait que l’antique cafetière était toujours là pour lui, qu’elle soit là ou pas. C’était à lui de choisir, en fonction de son temps, s’il allait s’asseoir ou s’il avalait ce café chaud, si bon en hiver, debout sa main libre sur le guidon de son vélo.
C’était souvent un jeu de cache-cache entre eux. Un jeu de séduction quand elle avait un vêtement neuf, mais c’était si rare.
« Oh! Saison, vous avez une nouvelle robe! lui disait-il, observateur.
— Et vous, votre rasoir ne devait pas marcher ce matin!
— Saison, ce timbre postal a une écriture bizarre. D’où vient-il ? »
C’était ce genre de questions qu’elle aimait entendre de sa part. Alors elle allait chercher ses lunettes et regardait : Chine? USA? Elle aimait prolonger le suspens… Et lui attendait, admiratif. S’il avait le temps, elle sortait un de ses gros dictionnaires et tous les deux plongeaient leur regard dans ces pages de mots qui les faisaient rêver. Livre de mots, livre d’images, le dictionnaire était pour lui le livre des savants.
Il se sentait tout petit quand il l’ouvrait.
Elle avait trouvé, il y a quelques années, un très vieux livre sur l’agriculture et les plantes dans les Landes. C’était le préféré du facteur. Il aimait qu’elle le prenne et l’ouvre pour trouver le nom de telle graminée qu’il avait vue pendant sa tournée. C’était un passionné de la nature. Elle l’avait très vite compris et sous son air bougon, elle lui demandait souvent s’il avait envie de voir ses livres. Il n’avait pas le droit d’y toucher. Elle seule pouvait le faire, mais cela l’amusait de l’entendre le lui dire et redire chaque fois.
Si elle n’était pas là ou si elle se cachait quand il arrivait, il lui criait :
« C’est moi, Saison? Je bois le café! J’ai mis quelque chose sur la table pour vous… »
Il savait qu’elle sortirait tant sa curiosité était grande! Il lui apportait parfois un morceau de gâteau que sa femme avait fait, une revue trouvée qui pouvait l’intéresser, du pain dur pour ses poules… Des petits riens qui prouvent à l’autre qu’on l’aime malgré ce caractère bougon.
C’était le parfait Landais né au pays. Il ne l’avait quitté que pour aller faire une année de formation à Mont-de-Marsan. Saison se moquait de lui en lui disant qu’il devait dormir avec son béret!
Un homme de grande taille, sec, pas un gramme de graisse, le regard perçant, les yeux vifs, la moustache drue, la parole rare, les gestes brusques, mais un grand cœur.
« On ne doit jamais vous voir dans les mêlées quand vous jouez au rugby », lui disait-elle quand elle était de bonne humeur. Il l’avait invitée plusieurs fois à venir voir un match tout en sachant qu’elle ne viendrait pas.
C’était un passionné de rugby, mais qui ne l’est pas dans les Landes?
En général, le lundi, elle l’attendait. Dès son arrivée, elle le détaillait pour trouver quelques points négatifs à discuter. Pourquoi ce bleu? Pourquoi se tenait-il la hanche? Pourquoi boitait-il?
Le rugby n’est pas un sport, décrétait-elle! Ce sont les brutes sans cervelle qui se permettent d’y jouer. Vous, vous n’êtes pas comme eux! Il faut être fou ou Basque! Regardez dans quel état vous êtes pour commencer la semaine!
Il savait qu’il allait être questionné, grondé, mais le sachant, il préparait avec humour ses réponses dans le chemin!
Il avait eu le temps de l’apprivoiser. Cela avait été long, mais avec son immense patience, il était arrivé à établir un certain dialogue qui s’était transformé en amitié. De son côté, il s’était amouraché de cette vieille. Instinctivement, il avait senti qu’elle n’était pas d’ici. Elle avait quelque chose de douloureux en elle et derrière cette agressivité, se cachait une grande solitude.
Il lui apportait, tous les jours, le journal, le Sud-Ouest. Elle avait hâte de l’avoir en main. Elle sautait les premières pages de politique. C’était pour les vieux, disait-elle (mais quel âge avait-elle?) et cherchait aussitôt les faits divers : tous les potins des environs. Un tel arrêté en état d’ivresse, un autre accusant devant le tribunal son voisin pour tapage nocturne ou pour bruit de tondeuse. Elle se délectait de ces ragots. Ce qu’elle préférait avant tout était la nécrologie : avant de lire les noms des défunts, elle regardait les âges.
Si un jeune était mort, elle lisait plusieurs fois le faire-part et cherchait le mot accident (ce qui voulait dire accident de voiture ou pire de moto) et elle avait une pensée émue pour lui. Cela pouvait aller jusqu’à laisser couler une larme, mais il fallait qu’il y ait un peu plus d’explications : la cause, le nombre de passagers… Elle ignorait ceux qui trépassaient après quatre-vingts ans! Cela ne la regardait pas… Ils avaient l’âge de faire un mort, se disait-elle, et puis bon débarras… Ce seront des économies pour la sécurité sociale!
Le dimanche, lorsqu’elle était derrière son pilier à l’église, elle se remémorait tous les faits journalistiques de la semaine, les yeux mi-clos.
Elle se mettait à en parler au Seigneur, lui expliquant ce qu’IL devait faire… et ne pas faire!
Elle osait lui dire que telle femme qu’elle apercevait avait (elle en était sûre) une double vie. Il (lui, Dieu), devait la punir. Ce n’était pas un exemple pour les enfants.
Elle lui racontait sa semaine, ce qu’elle avait fait et exigeait de LUI qu’il la laisse tranquille ne lui envoie plus ces maux de dos, de la hanche ou des genoux.
C’était un monologue que Dieu aurait préféré ne pas entendre. Tout le village y passait. Il avait même à entendre ses jérémiades sur son travail.
L’ayant vue travailler des années durant, le facteur savait mesurer, dès son arrivée, si la journée serait faste ou non pour elle. Mais depuis plusieurs semaines, il avait remarqué que son travail manquait de soin. Elle oubliait de terminer à un endroit et commençait à un autre. La menuiserie du couloir de l’entrée avait été posée maladroitement et il savait qu’elle ne tiendrait pas. Il l’avait vue soupirer, râler et se mettre en colère devant son matériel qui, d’après elle, était à l’origine de ce travail bâclé. Connaissant ses réactions, il avait jugé qu’il lui faudrait une aide pour les gros travaux. Il lui en parla une fois, deux fois et encore plusieurs fois jusqu’au jour où, ayant très mal aux reins, elle accepta du bout des lèvres que quelqu’un puisse entrer chez elle.
Le facteur dans ses tournées, connaissant tous les habitants, avait pensé à Marcel, un homme d’une bonne cinquantaine d’années, célibataire, s’occupant de sa vieille mère, mais aussi père d’un fils (résultat d’une rencontre d’une nuit). Il était tâcheron chez les uns ou chez les autres. C’était un homme qui avait une passion. C’était ses trois chiens de sang éduqués pour pister les sangliers, chevreuils ou autres gros gibiers qui dégageaient une odeur de blessure, qu’il y ait du sang ou pas.
Il était appelé après les chasses et avec sa vieille camionnette, parcourait tout le Sud-Ouest. Ils n’étaient plus que quatre Landais à réaliser ce travail.
Un beau matin, il arriva, avec son grand gaillard de fils revenu d’un tour du monde, et frappa à la porte. Saison lui ouvrit. Elle s’aperçut qu’elle l’avait repéré à la terrasse du café le dimanche à l’heure de la messe.
« Ah! c’est vous l’envoyé, s’écria-t-elle sans lui dire bonjour. Si vous venez m’aider, il n’y a pas de vin ici. Vous devrez attendre dimanche pour vous saouler avec vos copains! »
Belle entrée en matière, mais le Marcel n’y fit pas attention. Lui aussi l’avait repérée depuis longtemps. C’était un homme petit de taille avec un ventre rebondissant, le béret enfoncé jusqu’aux oreilles, une petite moustache cachant sa bouche édentée. Ses yeux brillaient de malice ou de désir.
Celui-là doit être un sacré coquin quand il est loin de sa mère dans les bois! Ne t’inquiète pas, tu ne m’auras pas de sitôt, se dit-elle en le regardant dans les yeux.
Il était venu dans un pantalon trop grand attaché par une ficelle à la taille et deux cordons de couleur en guise de bretelles. Sa chemise avait été raccommodée par sa mère ou par lui avec un fil d’une autre couleur. Il n’était pas de la plus grande élégance!
Saison ne put s’empêcher de faire ses commentaires, mais il n’en tint aucunement compte. Il avait apporté ses outils et voulait les utiliser malgré les reproches de la femme expliquant que son matériel avait été acheté à Dax, il n’y avait pas si longtemps donc bien meilleur que le sien qui semblait usagé.
Marcel examina le travail et aussitôt il expliqua ce qu’il comptait faire mélangeant le gascon au français et ajoutant quelques mots du patois landais local.
« Ça vous dérangerait de parler français comme tout le monde?
— Vous, la Parisienne, vous êtes chez nous depuis longtemps, vous n’avez pas encore appris notre lan-gue? »
Et ne voulant pas polémiquer avec elle, il partit, suivi de son fils, sur son nouveau chantier.
Saison, qui l’observait de loin, ne trouva rien à redire. Il était minutieux et son travail était parfait.
Il rehaussa les linteaux, changea quelques tuiles du faitage, nettoya les gouttières et se permit de faire quelques petits travaux qui ne lui avaient pas été demandés.
Mais aujourd’hui, elle avait eu mal toute la journée, ce mal indéfinissable qui fait que les minutes sont plus longues que d’habitude. Le facteur n’avait pas pu rester. Il avait trop de travail. Il ne lui avait rien apporté. La journée avait étendu ses minutes les unes après les autres! Une éternité!
Pourquoi avait-elle si mal dans le dos et à la hanche? Elle s’était frictionnée avec un mélange de vinaigre et d’eau, mais rien n’y avait fait. La veille, elle avait changé, tard, la litière du chien. Elle avait ramassé des aiguilles de pin qu’elle avait entassées dans la niche, par couches successives afin que les puces et autres bestioles ne viennent pas le gratter. Était-ce à cause de cela qu’elle avait si mal aujourd’hui?
Chapitre 2
