Après...au bout du chemin... - Jocelyne Duchesne - E-Book

Après...au bout du chemin... E-Book

Jocelyne Duchesne

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Beschreibung

2015, Alexis, chauffeur routier, se retrouve dans le coma après un accident. 1937, Louis, simple ouvrier devient partisan d'un réseau qui s'implique dans la guerre d'Espagne. Deux destins séparés par plusieurs décennies, deux vies parallèles qui pourtant vont se rejoindre. Le lecteur va prendre la machine à remonter le temps dans une quête insolite où passé et présent s'entrechoquent en une issue surprenante.

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Seitenzahl: 192

Veröffentlichungsjahr: 2018

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À Lucien, Chantal, Christian, Cyril, Marcel, Odette et James.

Sommaire

Chapitre I

Chapitre II

Chapitre III

Chapitre IV

Chapitre V

Chapitre VI

Chapitre VII

Chapitre VIII

Chapitre IX

Chapitre X

Il est là, couché dans cette herbe fraîche qui lui fait un bien fou, alors que la chaleur de cet après-midi d’été le consume… Mais est-ce bien un après-midi après tout ? Ne serait-ce pas une matinée ou même une soirée ? Qu’importe, il ferme les yeux. Son corps est lourd, pesant, comme abandonné. Il n’a aucune envie de bouger, seulement rester là et se laisser aller.

Il voit sa femme, ses enfants qui tournoient autour de lui en riant, se mouvant au ralenti, comme au cinéma. Lui leur dit au revoir de la main.

Il était quinze heures en ce jour d’été 2015. Alexis, jeune homme de 35 ans, au volant de son trente-huit tonnes flambant neuf, sentait ses paupières s’alourdir. Après le passage du tunnel sous la Manche à Calais ce matin à quatre heures, il roula jusqu’à sa pause de midi. Bien qu’il fît une courte sieste après un frugal repas, la fatigue se faisait sentir et la route ressemblait à un long ruban noir, qui n’en finissait pas de se dérouler. Pourtant la radio émettait une émission de musique hard rock qui aurait dû le maintenir éveillé.

Quarante-deux heures qu’il était parti de chez lui. Quarante-deux heures qu’il n’avait pas vu sa femme ni ses deux enfants qui l’attendaient certainement impatiemment à Carcassonne. Cependant, il se rapprochait de chez lui, il venait de passer la périphérie de Toulouse.

Une image vint bousculer ses pensées. Hier après-midi, une silhouette sur le bord de la route, baluchon sur l’épaule, en tee-shirt et bermuda marchait sur le bas-côté. Il la dépassa et aperçut dans son rétroviseur un jeune homme noir, pas plus âgé qu’une quinzaine d’années. Arrivé aux portes du tunnel, Alexis stoppa son camion le temps de faire le nécessaire pour rejoindre l’Angleterre. Alors qu’il rangeait ses papiers, il entendit cogner dans sa portière. Il reconnut le garçon qu’il avait doublé quelque temps auparavant. Alexis baissa sa vitre.

— S’y ou plaît, m’sieur ? demanda le jeune garçon dans un français mitigé, emmener moi Angleterre. Moi retrouver famille mais pas papiers. S’y ou plaît, m’sieur ? Moi aider ?

Alexis était bien ennuyé. La vision de cet enfant, car il ne s’agissait que d’un enfant, lui broyait le cœur. Il ne put accepter la misère humaine. Bien qu’il sût enfreindre la loi française s’il obéissait, ce serait un bon geste que de faire ce que l’adolescent lui demandait. Il suffisait de le cacher sous les couvertures de sa couchette, où il devrait rester pendant la traversée en shuttle.

Il ne réfléchit pas plus longtemps et lui fit signe de monter. Il apprit ainsi qu’il s’appelait Azar et qu’il venait du Soudan.

— Famille à moi… heu, sœur mariée avec Anglais, précisa Azar. Amina, nom sœur, attend moi à Canterbury et vous allez où ?

— Eastbourne. Je ne pourrai pas t’emmener… Tu comprends ? répondit Alexis devant l’expression attentive que le jeune Soudanais lui renvoyait.

— Oui moi comprendre. Amina venir chercher moi à Folkestone.

Alexis lui sourit. Tout avait l’air bien organisé. Et effectivement tout se passa bien.

Il laissa Azar à Folkestone à la sortie de l’Eurotunnel et continua son chemin vers Eastbourne, où il déchargea sa cargaison.

De retour en France, Alexis se dit chanceux de vivre dans ce beau pays, malgré quelques dissonances. Il est fier d’avoir contribué à donner une vie meilleure à ce gamin d’un autre horizon. En fait… il est heureux, tout simplement. Il s’épanouit dans son travail, il a une famille exceptionnelle… Il a cependant un regret, cette discussion pour le moins houleuse avec sa femme avant-hier soir. Hier après-midi, il lui a téléphoné pour lui dire combien il l’aimait. Malheureusement, il n’a pu l’avoir de vive voix, son portable devait être éteint et, ensuite, c’est le sien qui ne tenait plus la batterie. Le modernisme, c’est bien quand ça marche, se dit-il.

Il en était là de ses réflexions quand tout à coup il se sentit projeter dans un grincement aigu à en faire exploser les tympans. Une secousse percutante se diffusa dans son crâne…

Maintenant, il se voit là, couché au milieu d’un champ. Une ambulance du SAMU et la gendarmerie sont sur place. Il voit un homme, penché sur lui. Celui-ci appuie sur sa cage thoracique à plusieurs reprises… Mais qu’est-ce que cela veut dire ? Maintenant, il voit la scène comme s’il volait au-dessus de son propre corps. Puis, soudain, un éclair blanc l’aveugle.

De sa hauteur, il aperçoit, loin, très loin, ce qui ressemble à une maison au milieu de prairies ensoleillées.

I

Vendredi 18 juin 1937

Louis est épuisé de sa journée de travail. Il est heureux de rentrer. Alors qu’il dépasse le pilier du portail, il aperçoit Emma, en train de retirer son linge de l’étendoir, les doux rayons du soleil couchant caressent son visage. Il a fait une très belle journée. La campagne narbonnaise s’est habillée de couleurs estivales ; les buissons de romarin et de thym sauvage de la garrigue embaument l’air de leur parfum mentholé. Au-dessus de sa tête, Louis observe un instant le ballet tournoyant des martinets qui, dans un piaillement aigu, chassent les insectes qui les nourriront. Bientôt, le chant des grillons envahira le crépuscule de sa musique cadencée.

Louis aime ce coin de paradis, situé à quatre kilomètres au nord-est de Narbonne.

Avec Emma, ils ont décidé de vieillir ici, en élevant leurs trois enfants.

Ils ont acheté ce petit mas, sans prétention, grâce à l’héritage qu’Emma et son frère Lucien se sont partagé, reçu de leurs parents, Victor et Marie, décédés ensemble dans l’accident du train Quillan-Rivesaltes cinq ans plus tôt, alors qu’ils s’y rendaient pour une courte visite familiale.

Emma pose son panier et court se jeter au cou de son époux, à peine descendu de sa moto.

— Te voilà enfin, mon Louis… C’est plus fort que moi, il faut que j’angoisse tant que tu n’es pas arrivé.

— Ma douce, combien tu me manques quand je suis loin de toi.

Il l’embrasse alors avec fougue, et Emma a beaucoup de mal à se détacher de ses lèvres. Louis, le premier, s’écarte et entreprend de retirer son casque et sa grosse veste de motard.

Ils entendent leurs enfants se chamailler à l’intérieur de la maison, comme à l’ordinaire dès qu’on les quitte de l’œil.

Eugénie, âgée de 12 ans, prend son rôle de sœur aînée très au sérieux. Il n’est point question pour son frère Jean, âgé de 9 ans et sa sœur Madeleine, 6 ans, de faire n’importe quoi quand maman n’est pas là. Mais Jean, et surtout Madeleine, ne l’entend pas de cette oreille. Aussi s’ensuivent des disputes incessantes.

— Eugénie ! crie Emma… Lavez-vous les mains et mettez la table, papa est arrivé ! Tu as entendu, Eugénie ?

— Oui, répond la fillette au travers de la fenêtre ouverte de la cuisine.

Emma est si jolie dans sa robe blanche à fleurs bleues parsemées, malgré ce tablier gris qui lui enserre la taille. Se sentant ainsi observée, Emma se passe les mains dans la chevelure afin de remettre quelques cheveux en désordre.

Elle a remarqué les cernes sous les yeux de son mari. Il paraît fourbu.

— Tu sembles fatigué, tu travailles trop, Louis ! Peut-être devrais-tu un peu ralentir.

La réponse de Louis n’a pas le temps de franchir sa bouche :

— Papaaa, s’écrit alors Jean en accourant, suivi de ses sœurs.

— Hé… Adieussiatz, les pitchounes !

C’est à qui des trois garnements l’embrassera le premier.

Emma prend son panier de linge, précède Louis et ses enfants, qui n’en finissent pas de s’agiter autour de leur père, et se dirige vers la maison.

Narbonne, lundi 21 juin 1937

En embauchant ce matin, Louis a l’impression déplaisante qu’il se passe quelque chose.

Il monte les quelques marches qui séparent le bureau du rez-de-chaussée de l’entrepôt de M. Émile. Il s’apprête à frapper quand la porte s’ouvre brusquement :

— Entre vite, lui dit M. Émile.

Il a l’air bouleversé. M. Émile, au-delà d’être son patron, est aussi son chef de réseau. Il s’investit auprès du camp républicain espagnol depuis que celui-ci a maille à partir avec le général Franco, putschiste et instigateur de la guerre d’Espagne. En avril, il y a eu le bombardement de Guernica, qui a mis le feu aux poudres. Des réfugiés basques espagnols quittent leur pays via la France pour retourner en Espagne en passant par la Catalogne. D’autres, en désaccord avec les nationalistes ou les républicains, ont pris le maquis.

Ici, en France, des corpuscules extrémistes ont vu le jour et font rempart aux bonnes volontés qui veulent aider la république espagnole.

— Tu as rendez-vous demain à Figueres, pour dix heures, à la taverne « Las Casas Blancas ». Un contact t’y attendra, et ta mission sera de ramener un agent de renseignements qui doit se rendre à Toulouse.

— Figueres ? C’est en Catalogne ! D’habitude, je m’arrête au Boulou… Emma va commencer à se poser des questions !

— Surtout, ne lui dis rien de tes activités, d’accord ? Il faut laisser ta famille en dehors de tout ça… Il suffit que ton père soit de la partie !

Louis reste pensif… Emma va de moins en moins comprendre ses retards ou ses absences !

— Ensuite, tu remontes à Talairan pour déposer le paquet chez ton père. Je vais te donner de faux papiers car, maintenant, tu t’appelles Martin Juve, tu vas devoir t’impliquer davantage. Tu vas remplacer un de nos camarades qui s’est fait agresser. Il est actuellement sur un lit d’hôpital… Tu deviens officiellement passeur pour le réseau Melchior.

Louis prend une profonde inspiration. Le doute l’étreint.

— Je suis ravi de la confiance que vous et les vôtres m’accordez, mais croyez-vous que je serai à la hauteur ?

— Oui, je n’en doute pas, tu es courageux et je sais que l’on peut compter sur toi.

M. Émile semble bien sûr de lui, il espère ne pas le décevoir. Puis son patron lui intime de se rendre immédiatement à Gruissan, où l’église Notre-Dame-de-l’Assomption l’attend afin de finir de réparer ses gouttières. Demain matin, Louis passera prendre ses nouveaux papiers d’identité ; au plus tard, vers sept heures.

— On fait comme ça ?

— Entendu.

M. Émile lui ouvre la porte et l’accompagne jusqu’au bas de l’escalier.

— Bonne journée, Louis, et à ce soir.

Sur ces mots, Louis prend sa boîte à outils et se dirige vers le vieux fourgon bâché.

Son métier de plombier-zingueur l’amène à faire des acrobaties sur les toits. En ce moment, les gouttières de l’église Notre-Dame-de-l’Assomption de Gruissan ont besoin d’être ressoudées, à la suite du violent orage de grêle qui s’est abattu sur le département fin mai. Cette tempête a causé beaucoup de dégâts, tant sur les maisons que sur les édifices ou les vignes et arbres fruitiers.

Mais Louis adore ce qu’il fait. Quand il se trouve sur le toit d’une église ou d’une cathédrale, il a l’impression de dominer le monde, et que plus rien ne peut l’atteindre.

Si Emma savait combien, sous ses apparences solides, il peut être vulnérable ! Il s’habille chaque jour d’une armure pour donner le change. Surtout ne pas montrer la moindre faiblesse.

Il ne sait pas pourquoi il est ainsi. Peut-être est-ce dû à sa petite enfance. À l’âge de 5 ans, il a contracté la tuberculose, qui lui a imposé un séjour en sanatorium. Il est resté éloigné de sa famille pendant deux ans. Ses parents lui rendaient visite aussi souvent qu’ils le pouvaient, mais plus de cent cinquante kilomètres les séparaient. Il s’est senti perdu, abandonné et tellement seul.

De retour chez lui, il fallut affronter le regard des autres, de ses camarades de classe. Il avait une apparence chétive, escanaulit, comme on dit ici. Il était plus petit que la moyenne, ce qui fit de lui le bouc émissaire des plus costauds. En grandissant, il se promit de ne plus se laisser marcher sur les pieds. Contrairement à d’autres, l’adolescence fut pour lui un soulagement.

Voir son corps changer, s’étoffer, le rendit un peu plus sûr de lui. Malgré cela, il avait des moments d’incertitude, de crainte. Il devenait alors facilement irascible. Il ne fallait pas le chercher, car il jouait rapidement des poings. Il avait tant d’années de reconnaissance à rattraper !

Puis il rencontra Emma. Avec elle, il déploya des trésors de tendresse, dont il ne se serait jamais cru capable. Sa beauté, son intelligence le valorisait. Comment une fille comme elle pouvait-elle aimer un garçon comme lui ? Il se devait de tout faire pour la garder, pour l’épouser et avec elle avoir des enfants… Emma aimait pouvoir se reposer sur les épaules d’un homme, alors il devait se donner l’apparence d’être fort, invincible !

En attendant, il doit trouver un prétexte pour convaincre Emma de l’obligation qu’il a de se rendre à Talairan demain soir… Talairan, la petite commune qui a vu naître Louis, est un village encaissé en plein cœur du massif pyrénéen, aux ruelles étriquées et imbriquées. Une allée, au centre du village, bordée de platanes, que les habitants nomment « la promenade », accueille le marché hebdomadaire. Un peu plus loin, un magnifique lavoir, circulaire et imposant, reçoit les lavandières deux fois par semaine pour une journée laborieuse mais tellement joyeuse. À l’horizon, de toutes parts, on distingue les vignes qui donnent le délicieux muscat.

L’été, une odeur de miel se répand dans la bourgade, et les cigales y vont de leur ritournelle rythmant la sieste de chaque villageois, aux heures les plus chaudes de la journée.

Lundi 21 juin 1937, 21 heures

Emma débarrasse la table avec l’aide d’Eugénie ; Jean et Madeleine sont grimpés chacun sur un genou de leur père, qui leur raconte l’histoire de la « Chèvre d’or », conte occitan. Les petits, assis sagement, les yeux brillant de plaisir, écoutent avec une attention toute particulière la légende d’une cabrée aux cornes, pelage et sabots d’or, gardienne d’un trésor sarrasin, dissimulé dans une grotte des Alpilles. De temps en temps, Emma aperçoit des mouvements de bouche en o ou en a de Jean ou Madeleine, qui la font sourire. Eugénie, les couverts en main, suspend son geste à l’instant crucial de l’histoire. Elle désire en connaître la fin. Qui pourra attendrir suffisamment la petite chèvre, qui abandonnera alors le trésor ?

Le conte fini, Madeleine est insatiable :

— Encore une histoire, papa, supplie-t-elle.

— Non, il est temps d’aller au lit, il y a école demain… Allez zou… del lièch ! Venez que je vous poutounèje !

— Bonsèr papa, bonsèr mamà, lancent ensemble les enfants après avoir reçu un gros baiser de leurs parents, en se retranchant dans la grande chambre qu’ils partagent.

Emma sort deux tasses et sert un café.

Elle ne voit pas que Louis s’inquiète d’aborder avec elle le sujet épineux de sa prochaine absence.

— Galinette, je dois te dire quelque chose.

Avec une infinie précaution, il lui explique que M. Émile l’envoie demain à Couiza, où il doit faire des travaux de zinguerie chez un viticulteur, qu’il en profitera pour rendre visite à son père qui est souffrant comme elle le sait, et qu’il passera la nuit là-bas. Il rentrera certainement samedi dans l’après-midi. Emma a une expression de lassitude que Louis connaît bien. Le voilà encore parti par monts et par vaux… Et cette fois, il ne rentrera pas.

— Dis-moi, ça fait déjà trois fois que tu vas à Talairan ce mois-ci ! C’est vrai que beau-papa n’est pas remis de la perte de ta mère mais il va falloir qu’il s’y habitue !

— Je sais bien, mais il y a des travaux qu’il ne peut pas faire seul. Je vais en profiter pour l’aider à déplacer une barrique qu’il veut passer dans le second cellier.

— C’est égal tout de même. Enfin… Tu es un bon fils, mon Louis et, après tout, c’est normal que beau-papa compte sur toi, sinon, sur qui pourrait-il compter ? finit-elle par admettre.

Hélas, le frère aîné de Louis est décédé des suites de ses blessures pendant la Première Guerre mondiale. Il venait d’avoir 19 ans. Enterré vivant dans un trou d’obus, une jambe arrachée, il s’était vidé de la moitié de son sang lorsqu’on l’a extirpé de l’endroit. Il ne s’en est par remis et mourut deux jours plus tard. Bien sûr, ce fut un énorme chagrin pour ses parents et pour Louis, qui n’avait que 11 ans.

Louis se lève, prend sa femme dans ses bras et entreprend de la bercer.

— Je t’aime tellement, tu sais.

Pour toute réponse, Emma se blottit langoureusement contre son homme.

Mardi 22 juin 1937, 7 h 20

Louis arrive avec quelques minutes de retard à l’entrepôt. Il y a du brouillard ce matin. Il a passé une nuit agitée. L’angoisse l’étreint. M. Émile n’attend plus de lui qu’il soit un simple courrier, mais qu’il accomplisse des missions. Il va maintenant être au cœur de l’action.

D’après M. Émile, il sera chargé de faire les transferts de la France vers l’Espagne de partisans français ou étrangers, soutenant les républicains, et vice versa. Son père les prendra à son tour en charge afin de les déplacer à Toulouse.

Bien que Léon Blum ait signé un pacte de non-intervention avec les nationalistes, il autorise clandestinement les Français volontaires à se battre auprès des républicains espagnols. Des réseaux se sont formés. Il y a non seulement des Français mais aussi des Américains, des Allemands et des Italiens. De plus, il est important de faire en sorte de connaître les dangereux desseins de l’armée allemande pour l’avenir de la France. Louis a compris que, avec sa machine à deux roues, une FN 500 de 1933, achetée d’occasion trois ans plus tôt, il sera plus facile de circuler sur les voies et chemins, à travers la chaîne montagneuse.

— J’avoue que ça me fait un peu peur, mais c’est pour la bonne cause.

Pour finir, M. Émile lui donne un mot de passe afin de s’assurer de la bonne identité de son contact.

— Il faut que tu y ailles, maintenant. Voici ton identité de passeur, de quoi te réapprovisionner en essence et casser la croûte.

En le remerciant, Louis saisit les quelques billets que lui tend son patron, puis enfourche sa moto et démarre. Il fait un dernier signe de la main avant que l’épaisse brume n’enveloppe définitivement la silhouette imposante de M. Émile.

Le brouillard est très dense par endroits. Louis ne roule pas vite, la route est très sinueuse.

Il a conscience qu’il joue un jeu dangereux. Lorsque M. Émile l’a recruté il y a maintenant trois mois, il n’était alors pas question de faire ce qu’il fait aujourd’hui. Il se contentait de servir de courrier. Bien que la France respecte une certaine neutralité vis-à-vis de la guerre d’Espagne, des Français, de partis radicaux, doivent être aux aguets du moindre mouvement sur la frontière franco-espagnole. Sans parler de la douane et de la police castillanes. Et si voyager à moto peut lui permettre de passer quelque peu inaperçu, le danger va désormais être partout. La prudence est de mise.

Le soleil a réussi à percer l’épaisse couche cotonneuse qui embrumait le paysage. La conduite de Louis est moins crispée.

La température montante de ce début de matinée le détend. À l’horizon, la mer joue avec l’astre royal, qui la caresse de ses rayons lumineux, la faisant scintiller telle une pépite d’or.

Un coup d’œil à sa montre lui indique 8 h 30. Il vient de passer Perpignan. Il n’aura pas le temps de s’arrêter au Boulou, il lui reste encore une soixantaine de kilomètres et le Perthus à franchir. Il préfère arriver avant l’heure.

Le col du Perthus. Un premier arrêt à la douane française.

— Papiers, s’il vous plaît.

Louis tend ses fausses pièces d’identité au nom de Martin Juve. Le douanier regarde attentivement et alternativement Louis, puis ses papiers. Il jauge, fait le tour de la cylindrée et demande, tout en lui redonnant ses documents :

— Puis-je savoir ce que vous allez faire en Espagne par ces temps-ci ?

Louis n’est pas à l’aise. Il espère que le douanier ne se rend compte de rien. M. Émile lui avait donné la consigne de dire qu’il rendait visite à sa sœur qui habite à quelques kilomètres du Perthus, côté Espagne, afin d’avoir des nouvelles.

— Bien… Vous pouvez y aller… Soyez prudent.

Louis le remercie d’un signe de tête et avance de quelques mètres jusqu’au poste-frontière espagnol, qu’il passe également sans encombre.

Il espère arriver avec une vingtaine de minutes d’avance à Figueres, ce qui lui donnerait le temps de repérer les lieux. Ses pensées vont vers Emma.

Pour arrondir les fins de mois qui sont parfois difficiles avec trois enfants à élever, elle fait des entretiens ménagers. Il aurait tellement préféré qu’elle n’ait pas à faire ce genre de corvée.

Aujourd’hui, elle va chez M. et Mme de la Châtelière… Mme de la Châtelière est une femme d’une petite cinquantaine d’années, bien en chair et charmante. M. de la Châtelière est tout aussi charmant. Ce sont des bourgeois, certes, mais avec beaucoup de simplicité et de gentillesse. Mme de la Châtelière est issue d’une famille juive richissime et monsieur, fervent catholique, est secrétaire d’État au ministère de l’Éducation nationale à Paris. Il n’est pas souvent là, mais madame ne semble pas s’ennuyer. Elle a de nombreux amis et ses deux petits-enfants, que sa fille unique lui a donnés, la comblent de joie.

Emma seconde trois jours par semaine Joséphine, domestique chez cette famille narbonnaise. L’hôtel particulier qu’ils occupent en plein centre de la ville est d’une grande superficie, composé d’un rez-de-jardin et d’un étage relié par un escalier monumental, avec beaucoup de pièces et surtout beaucoup de fenêtres ! Emma lui a dit qu’aujourd’hui était le jour du nettoyage des vitres et de l’argenterie. Rien de bien passionnant. Si ce n’est l’amour du travail bien fait.

En rentrant, elle doit passer chercher Jean et Madeleine, qui quitteront l’école, Jean emmenant Madeleine sur son beau vélo bleu qu’il a eu à Noël. Heureusement, l’école primaire se trouve un peu excentrée de Narbonne, ce qui fait un parcours d’un peu moins de trois kilomètres pour les enfants. Eugénie, elle, rentrera plus tard ; elle prépare le concours pour intégrer l’École normale de Nîmes afin de devenir institutrice.

Le panneau indiquant La Jonquéra ramène Louis à la réalité… Un taillis cache en partie la vue du village. Au fur et à mesure de son avancée, il aperçoit des taches blanches qui, comme un tableau, ponctuent çà et là de fragments lactescents les différents verts des arbres.

Enfin apparaît la petite commune escarpée aux maisons alignées de chaque côté du lit d’une rivière. La traversée de cette petite bourgade se fait sans encombre. Alors qu’il aborde l’entrée du village, il perçoit le mouvement furtif d’un rideau qui cache des yeux inquisiteurs derrière les façades de craie, puis une jeune femme, un nouveau-né dans les bras, qui accélère le pas pour ne pas avoir à croiser l’étranger qu’il est. Un peu plus loin, quelques étals contiennent des fruits, du pain, du poisson et quelques lapins, braconnés sans doute.