Au Nom Des Fils - Jocelyne Duchesne - E-Book

Au Nom Des Fils E-Book

Jocelyne Duchesne

0,0

Beschreibung

Une famille française de Sologne, dans la tourmente de la guerre de 1870,doit supporter les affres de la peur, de la honte et des déchirements. Chacun croyant se connaître et connaître l'autre, va apprendre à son détriment combien les liens familiaux sont fragiles. Chacun va devoir se battre, non seulement pour survivre, mais également pour se comprendre.

Sie lesen das E-Book in den Legimi-Apps auf:

Android
iOS
von Legimi
zertifizierten E-Readern
Kindle™-E-Readern
(für ausgewählte Pakete)

Seitenzahl: 206

Veröffentlichungsjahr: 2023

Das E-Book (TTS) können Sie hören im Abo „Legimi Premium” in Legimi-Apps auf:

Android
iOS
Bewertungen
0,0
0
0
0
0
0
Mehr Informationen
Mehr Informationen
Legimi prüft nicht, ob Rezensionen von Nutzern stammen, die den betreffenden Titel tatsächlich gekauft oder gelesen/gehört haben. Wir entfernen aber gefälschte Rezensionen.



Sommaire

Première Partie : Les désillusions

Au Nom Des Fils

Vendredi 25 Février 1870

14 décembre 1870

Seconde partie : La Reconnaissance

Première Partie

Les désillusions

Au Nom Des Fils

En ce dimanche de début novembre 1869, la famille Hanriot est assise autour de la table. La mère, Elisabeth, une belle femme plantureuse, aux longs cheveux argentés remontés en chignon, sert son mari Jean-Joseph, un homme à la stature imposante, aux traits austères, et chacun de ses cinq enfants, Jean-Baptiste, Rémi, Marie- Catherine, Valère et Lucie. Au menu, un ragoût de morceaux de poule qu’elle a elle-même tuée et plumée dès l’aube. Elle a cuisiné toute la matinée afin d’accueillir le fils aîné venu leur rendre visite comme tous les dimanches après une semaine de travail.

Ils vivent sur un site troglodytique du Loir et Cher. Il faut monter un chemin tortueux à flanc de coteaux. On arrive alors devant un portail de bois. En accédant à la cour, où quelques volailles s’ébattent et grattent de la patte à la recherche de vers, on observe plusieurs grottes de différentes dimensions, un puits de pierre, une habitation creusée dans le roc. Deux petites fenêtres encadrent la porte d’entrée. A l’intérieur, on débouche sur un couloir pavé de carreaux en terre cuite .Sur un côté, deux chambres, l'une plus petite que l’autre, où dorment les garçons de la famille. En longeant ce corridor on arrive devant la pièce principale au sol carrelé lui aussi et au plafond bosselé. Au milieu, une grande table entourée de deux bancs ,deux fauteuils campagnards à chaque bout.

Le décor est sommaire. Sur le mur de gauche, trois niches où s’entassent vaisselle et linge de table dissimulés par un rideau. Dans le prolongement, un évier de pierre est posé sous une lucarne donnant un peu de lumière. Sur le mur du fond, une large cheminée dans laquelle un chaudron est accroché. Deux supports en fonte permettent l'usage d'une broche.

À sa suite, un potager en pierre sert à faire mijoter le ragoût ou la soupe. Enfin sur le mur de droite, une petite armoire en bois sculpté occupe l'espace entre deux ouvertures indiquant l’existence de deux autres pièces, la chambre des parents et celle des filles.

Si l'on poursuit son chemin en quittant la maison, on arrive sur les hauteurs. Devant soi, le regard plonge vers un serpent brun et sinueux : le Cher. Les dernières inondations ont laissé çà et là des étendues d’eau qui mangent les bermes et irriguent les terres alentour. Mais en tout début d’été, la magnificence de la campagne environnante offre une perspective en patchwork de couleurs où se mêlent le rouge profond des coquelicots, le bleu roi des bleuets, ou le vert des blés. C’est une véritable source d’apaisement. Sur le plateau, en toile de fond, on aperçoit entre ciel et terre, le moulin de la minoterie et ses ailes qui tournent au gré des vents. Puis on découvre sur quelques arpents les champs de chanvre et de lin, actuellement au repos. Les arbres fruitiers, cerisiers, pruniers, poiriers et pommiers endormis, promettent un été et un automne sucrés. Un peu plus loin, en direction du couchant, un enclos enferme des mûriers blancs, qui pour l'instant ont perdu leurs belles frondaisons. Au printemps puis plus loin dans la saison, ils exposeront leurs ramures qui serviront de garde- manger aux vers à soie. Lorsque le moment viendra, Jean-Joseph, aidé de ses fils, cueillera les feuilles de l’arbre pour en nourrir les vers pendant quatre à cinq semaines.

Ensuite, sur des branchages déposés à cet effet, ils tisseront leurs fameux cocons qui donneront le fil de soie, permettant ainsi leur métamorphose en Bombyx Mori.

Jean-Joseph a quitté sa Moselle natale très jeune et depuis trente ans il vit en Sologne. Il a tout d'abord appris la culture des plantes à fibres comme le chanvre pour fabriquer les cordages et le lin pour les tissus. Puis il a diversifié son artisanat avec la soie, réservée au linge de luxe. La sériciculture est devenue une passion. Il a travaillé sans relâche, quelque quatorze heures par jour, six jours sur sept.

Les drapiers et tisserands du coin le connaissent bien. Les fils ont repris les manufactures derrière les pères, conservant ainsi le savoir-faire de Jean- Joseph. Il s’est fait une réputation.

Il a implanté sa magnanerie dans sa plus grande cave. De petites alcôves creusées dans les parois rocheuses reçoivent les contenants où sont déposés les œufs. Puis à deux semaines de leur éclosion, vers mi-avril, ils sont installés dans de petites caisses en bois à l’intérieur de la maison où la chaleur facilitera la naissance de la chenille. C’est le labeur de toute une année, qui demande un soin particulier.

Elisabeth, Marie-Catherine et Lucie sont fileuses. Lorsqu’il sera temps, les cocons seront récoltés et les trois femmes auront la charge minutieuse de les ébouillanter, et d’en dégager les fils en les séparant à l’aide d’un petit balai de bruyère. Ils seront alors dévidés puis enroulés en écheveaux.

Le lin et le chanvre arrivés à maturité, seront arrachés ou fauchés puis exposés au soleil, à la pluie et à la brise, en les retournant régulièrement afin de permettre aux fibres de se détacher plus facilement. Enfin ils seront effilochés à l’aide d’un outil de bois à deux mâchoires, le braque, et la filasse obtenue sera lissée et peignée afin de l’assouplir puis l’ensemble sera noué en ce qu’on appelle une poupée d’œuvre, qui sera ensuite achetée sur le marché par les fabricants de textiles. En cette seconde moitié de XIXème siècle, c’est ce qui rapporte le mieux. La soie est devenue si onéreuse que même les bourgeois s’en désintéressent, lui préférant les tissus plus solides. La maladie a fait beaucoup de ravage dans le milieu de la sériciculture, et Jean-Joseph sait que son élevage vit ses derniers moments. Il devra se reconvertir.

Aujourd’hui Jean-Baptiste qui va fêter ses vingt ans dans quelques semaines, est sur le point de faire une annonce. Actuellement apprenti tisserand dans un petit atelier de la région, il a le projet de terminer sa formation à Paris.

Alors que chacun se régale d’œufs au lait parfumés à la fleur d’oranger et d’une brioche, Jean-Baptiste se gratte la gorge :

- Le père, la mère, j’ai quelque chose à vous dire.

Le ton solennel arrête tout mouvement des uns et des autres. Jean-Joseph les sourcils froncés scrute le visage de son fils. Il n’est pas malade au moins ? se demande-t-il. Avec la variole qui sévit à travers le pays, la peur s’est installée dans bien des demeures.

- Eh bien voilà, à Paris la manufacture Halmayer recherche des apprentis en tissage.

Avec les travaux de réaménagement haussmannien de la Capitale, la demande en tissus, tapisserie et tapis a fortement augmenté. Les filatures Halmayer se sont agrandies et ont aujourd'hui besoin de maind’œuvre.

Il cesse un instant son bavardage, le temps pour lui d’inspecter la réaction des siens. Personne ne dit mot…tous semblent attendre la suite.

- Je pars dans deux semaines.

Jean-Joseph, profondément touché par ce qu’il vient d’apprendre, prend la parole avec raideur.

- Si je comprends bien, tout est décidé. Tu n’as rien à faire de notre opinion à ce que je vois. Ça ne te convient plus ce que tu fais ? -

Disons que je vais apprendre plus et surtout avoir un métier vraiment reconnu. Làbas il y a du travail partout, je ne serai pas en peine d’en trouver.

Le silence tombe. Jean-Baptiste attend le coup d’assommoir. Son père ne va pas en rester là, ce n’est pas possible. Il a toujours dirigé la maison d’une main de fer.

- Et où vivras-tu ? demande la mère d’une voix douce.

- Halmayer a acheté des logements pour ses employés. J’ai donc un toit.

- Je peux savoir comment tu en es arrivé à te résoudre à partir si loin ? demande le père.

- C’est mon maître d’apprentissage, monsieur Lebœuf qui a vu mes capacités et en a parlé à la direction. J’ai été convoqué, on m’a demandé ce que j’en pensais…et voilà. Ils se sont occupés de tout.

- Tu as vraiment de la chance ! réplique Rémi, le cadet. Ce n’est pas à moi que ça arriverait une chose pareille !

- Tu sais tu peux me suivre si tu veux…l’informe imprudemment son frère.

- Non, il n’en est pas question… Jean-Joseph a coupé net la conversation. Puis s’adressant à son aîné :

- Comment comptes-tu te présenter au tirage au sort de l’armée ? tu n’es pas recensé à Paris…et moi j’ai autre chose à faire qu’à te représenter dans le canton.

Loin de déstabiliser Jean-Baptiste, celui-ci continue, exalté.

- Dès mon arrivée à Paris, je vais contacter l’administration de l’arrondissement où je vais vivre et me faire recenser.

Agacé, Jean-Joseph lève les épaules.

Elisabeth est à la fois heureuse et chagrine. Son fils aîné va devenir quelqu’un d’important. Paris, la ville des lumières…une aubaine inouïe. Mais la distance va l’isoler du foyer, et s’il y a du danger personne ne sera là s’il a besoin…en y pensant elle serait rassurée si les deux frères étaient ensemble.

- Et pourquoi Rémi ne l’accompagnerait-il pas ? A deux là-bas c’est moins risqué non…il y en aura toujours un pour veiller sur l’autre.

Jean-Joseph se lève brusquement, puis frappe la table d'un violent coup de poing.

- Crénom de nom !! puisque même toi tu te ligues contre mon avis, alors qu’ils partent donc…mais je vous préviens les garçons, ne revenez pas d’ici quelques mois ou vous aurez affaire à moi…c’est bien compris ?

- Le père, tu seras fier de tes fils…insiste Jean-Baptiste qui se réfugie dans les bras de sa mère alors que Rémi rejoint son père et lui tend la main.

- Merci le père, je sais que c’est un sacrifice pour toi car tu vas manquer d’aide…mais il y a toujours Valère et les sœurs. Et quand nous reviendrons de temps en temps nous retrousserons nos manches si tu as besoin.

L’air devient plus respirable tout à coup. Jean-Joseph devra se faire à l’idée. Ses fils ont des envies tout comme lui en avait à leur âge et quelque part il n’a pas le droit de les empêcher de vivre.

- Allez…buvons un coup à votre réussite et ne me faites pas regretter de vous avoir dit oui.

Elisabeth emplit les verres d’un vin rouge de la vallée du Loir et Cher, noir , épais et assez âpre en bouche. Il en est de meilleurs mais ils sont bien trop chers pour eux.

- Tu vois le père, reprend Jean-Baptiste, si tu dois te reconvertir, plante de la vigne, le vin est de plus en plus apprécié dans les grands cafés…c’est l’avenir ça, crois-moi.

La journée passe entre jeux et lecture. Pendant que les femmes vaquent à leurs tâches ménagères, les hommes boivent le café et dégustent une petite eau de vie locale.

Ensuite ils s’installeront pour une belotte de quelques heures, et vers les quatre heures et demie de l'après-midi, Jean-Baptiste reprendra la diligence qui attend sur la place du village et regagnera son domicile situé à quelques lieues de là pour une nouvelle semaine laborieuse

En ce dimanche 21 Novembre, le train est sur le point d’arriver en gare de Saint Lazare. Jean-Baptiste et Rémi vont découvrir Paris, ce « trésor » comme ils l'imaginent, ils en ont tant et tant entendu parler.

Ce matin encore, il y a quelques heures, Jean-Baptiste revoit ses parents sur le quai de la gare de Blois. Dernières recommandations, dernières embrassades…Puis le train s’ébranle dans un bruit de ferraille, un énorme nuage de vapeur s’échappe des entrailles de la locomotive. Une fumée grise a envahi l’embarcadère, faisant reculer les gens venus saluer les voyageurs en partance.

Pour les deux frères, c’est une première. Jusqu’à présent les déplacements se faisaient en marchant, en charrette ou encore en diligence. C’est une véritable aventure que de sillonner le pays dans un tel moyen de transport.

Ils ont pris place dans un wagon parmi une cinquantaine de passagers. Assis par trois sur des bancs de bois latté, en vis-à-vis, Rémi a choisi d’être près de l'une des fenêtres parées d’un joli rideau jaune chatoyant. Le roulis du train les berce.

Malgré une irrésistible envie de dormir, les jeunes gens ne veulent rien perdre de ce qui les entoure. Un paysage glacé défile sous leurs yeux au fur et à mesure de leur avancée. Par endroit le brouillard nappant les glèbes, laisse entrevoir la cime dénudée et spectrale des arbres. Le convoi s’arrête dans plusieurs stations, faisant descendre ou monter les voyageurs suivant leur bon vouloir.

La Capitale apparaît enfin. Le train ralentit et s'arrête après quelques secousses tandis que les freins émettent un grincement sinistre. Baluchon sur l’épaule et sac à la main, JeanBaptiste et Rémi se pressent sur le quai. Beaucoup de va et vient.

Des hommes en manteau redingote et gibus, gants et écharpes assortis, des femmes en longues robes luxueuses et chapeaux croisent une foule plus modeste, endimanchée pour l’occasion. Les deux frères empruntent un escalier qui les mène vers la sortie. Ils parviennent alors sur une grande avenue.

Des marchands de marrons grillés appellent à la dégustation. D’autres encore protégés sous des kiosques, vendent des journaux. Un peu plus loin une jeune fille aux vêtements usagés, incite les passants à acheter ses bottes de houx cueilli par ses soins. Des voitures hippomobiles circulent…les deux frères ne savent plus où donner de la tête. Ils n’ont jamais vu autant de carioles, de fiacres, de diligences ni jamais entendu autant de bruit.

Tout grouille, tout s’agite, malgré le froid.

- C’est quoi ton adresse déjà ?

Jean-Baptiste plonge la main dans la poche de sa veste et en sort un carré de papier blanc sur lequel est noté leur destination.

- 4 rue Croulebarbe… c’est dans le XIIIème arrondissement, on va demander à une de ces voitures de nous y emmener.

Jean-Baptiste a intégré l’entreprise Halmayeur le cœur léger. Il se sent libre et se projette dans un avenir haut en couleur. Paris le subjugue. Ses avenues, ses boulevards, toutes ses fenêtres qui semblent être autant de regards sur la vie des autres, ses cafés, ses bistrots, ses troquets, ses commerces de bois, charbons, vins, tenus par les Bougnats, immigrants Auvergnats, ses orfèvres talentueux, venus de Hollande ou de Suisse, ses saisonniers italiens, ses artistes de tout poil, ses chanteurs de rue, ses spectacles, ses théâtres. Paris est un pays à lui seul.

Après quelques jours, il a présenté Rémi à son tuteur, Monsieur Coulonge. C’est un homme d’âge mûr, grand, maigre et à l’allure hautaine.

Ses cheveux bruns sont raides et taillés en brosse. Des sourcils broussailleux jettent une ombre sur deux petits yeux marrons, le nez est busqué , la bouche mince… Il examine le garçon de la tête aux pieds, puis il l’invite à visiter les lieux.

Rémi a pris son poste à la manufacture et commencé à s’initier au tissage. Il va tout apprendre des fils de chaîne et des fils de trame… acquérir la dextérité pour les entrecroiser afin de procéder à la mise en place de l’armure suivant le type de toile choisi. Contrairement à son frère aîné, Rémi est novice. Jusqu’à maintenant il secondait son père. Mais il sait déjà qu’il ne regrette pas son choix. Il voulait être à Paris, c’est fait. Être tisseur peut lui convenir mais ce qu’il souhaiterait surtout c’est de voir du pays, de voyager. Peut-être que ce métier pourra l’aider à aller voir ailleurs.

Paris, le 9 janvier 1870

Un léger manteau neigeux recouvre les dalles de la Rue des Gobelins dans le XIIIème arrondissement de Paris. À cette heure du soir, les trottoirs sont pratiquement vides, les gens se sont empressés de rejoindre la chaleur de leurs logements. A peine si l’on entend résonner sur le sol froid et glissant le fer des sabots des chevaux tirant un attelage.

Des volutes de fumées s’échappant des cheminées hautes sur les toits envahissent peu à peu le quartier.

Une musique sourde et des sons gouailleurs se font entendre derrière la petite vitre embuée du café « Les Bons Copains » situé de l’autre côté de la rue. En poussant la porte, on descend deux marches en baissant la tête.

De part et d’autre de la pièce sont disposés des chaises, des tables et des bancs, tous occupés par autant de femmes que d'hommes.

Un violoniste joue de son archet sur un rythme endiablé de musique hongroise. On est dimanche soir et Jean-Baptiste fête ses vingt ans en compagnie de Rémi et deux amis, Nicolas et François, apprenti tapissier pour l'un et apprenti dessinateur pour l'autre chez Halmayer également. Cette troisième tournée de vin commence à les étourdir.

- C’est pas tout ça mais il va falloir rentrer car on travaille demain, réplique Jean-Baptiste.

- Encore dix minutes s’il te plaît… le supplie son frère.

- D’accord mais pas plus.

Jean-Baptiste sait que Rémi ne tient pas bien l’alcool et qu’il va falloir l’aider à grimper les trois étages de l’immeuble qu’ils habitent, un petit deux pièces sous les toits, composé d’une grande chambre où chacun dispose d’un lit, d’une armoire et d’un chevet, et d’une petite cuisine avec ce qu’il faut pour se préparer des repas chauds.

Ni eau courante, ni sanitaires, ceux-ci se trouvent dans la cour intérieure de l’immeuble, quant à l'eau, une pompe de distribution d'eau de source est installée à l’entrée du bâtiment dans cette même cour. Jean-Baptiste et son frère sont de corvée d’eau à tour de rôle. En cette saison, il est difficile de l'empêcher de geler. Ils doivent parfois attendre la mi-journée quand le soleil a légèrement réchauffé l'air pour pouvoir la tirer.

Au fait j’ai reçu ma convocation pour le tirage au sort…lance Nicolas.

- Ha, et tu as une date ? demande François.

- Le mercredi 3 février à 10h, place d’Italie.

- Je croyais que tu étais plus jeune que moi…s’étonne Jean-Baptiste… en tout cas je n’ai encore rien reçu.

- J’aurai vingt ans à la fin du mois. - Et moi en juin…réplique d’un air désabusé François…je n’ai pas envie de faire l’armée nationale, je trouve déplorable de se battre contre un autre homme.

- Un ennemi ! précise Rémi, la voix empâtée. Pour toute réponse, François dédaigneux boit une bonne gorgée de vin. - Et toi Rémi ? tu as quel âge ? s’enquiert Nicolas.

C’est Jean-Baptiste qui répond à la place de son frère, voyant celui-ci de plus en plus fatigué.

- Il aura vingt ans en décembre.

Nicolas lève un sourcil interrogateur.

- Tu veux dire que vous êtes de la même année ? …et que vous risquez d’être deux à partir en même temps !

- C’est possible.

Nicolas prend son verre à son tour, le tend devant lui et dit :

- Trinquons à nous, à notre jeunesse, et… à nos futures amours … finit-il en s’esclaffant.

Après ce quatrième verre, les quatre amis semblent se sentir bien. Rémi somnole, Jean-Baptiste tire une dernière bouffée de cigarette, François et Nicolas bavardent à bâtons rompus.

- Vous avez entendu la rumeur qui court? demande Nicolas.

- A quel sujet ?

- Sur la candidature du Prince Léopold d’Allemagne au trône d’Espagne…Notre bon empereur Napoléon III n’a pas l’air d’apprécier d’après la gazette. - On peut comprendre, reprend Jean-Baptiste, ces Prussiens sont déjà bien établis dans l’Est, si en plus ils arrivent dans le Sud, on va se sentir coincé !

- En ce qui me concerne, j’en ai rien à faire…la politique me passe au-dessus…dit François.

- C’est normal, tu es un artiste, tu as la tête dans les étoiles… lui répond Nicolas en riant.

- Et bien moi je n’approuve pas du tout…s’exclame à haute voix Rémi, qui s’est brusquement réveillé en dispensant au passage des relents de vin…les Prussiens nous emmerdent…vive la France !

- Chut…Fait Jean-Baptiste en mettant son index sur la bouche et en jetant un œil autour de la salle…Bon on y va maintenant ! Sans plus attendre, il se lève mettant fin à leur réunion amicale.

- Qu’est-ce que t’es rabat-joie…c’est dur de s’amuser avec toi !

A son tour Rémi se redresse, chancelant. Chacun enfile un manteau de laine, des mitaines et une casquette afin de parcourir les huit cents mètres qui les séparent de leur domicile, protégés autant que possible du froid et de l’humidité. Ils serrent la main de leurs amis qui semblent vouloir prolonger la soirée, passent la porte et s’engouffrent dans le noir de l’hiver.

Le lendemain matin, il est difficile, surtout pour Rémi de se sortir du lit. Malgré un café serré, il est encore engourdi de sa soirée et il semble compliqué pour lui de se rendre à la filature.

Jean-Baptiste perd patience.

- Hé…tu me fais quoi là ? - Excuse-moi, je ne me sens pas bien…j’ai envie de vomir et j’ai mal à la tête ! - Quand je te dis que tu ne tiens pas l’alcool !

Rémi a un haut le cœur…

- Je ne peux pas te suivre ce matin, explique le à mon maître d’apprentissage…je serai mieux demain.

Jean-Baptiste est ennuyé. Pour sûr que monsieur Coulonges ne va pas apprécier. Rémi ne le sait peut- être pas mais il risque sa place.

La manufacture Halmayer a une très bonne renommée, même au-delà des frontières. La direction ne va pas s’embarrasser d’un mauvais élément alors qu’elle peut avoir les meilleurs.

- Tu sais ce que le père a dit…on doit le rendre fier !

Pour toute réponse, Rémi, se recouche et s’enroule dans sa couverture.

Comme l’avait pensé Jean-Baptiste, monsieur Coulonges n’a guère approuvé l’attitude de son cadet. A peine deux mois qu’il est ici et déjà deux absences.

- Tu diras à ton frère que c’est la dernière fois. Je n’ai pas de temps à perdre à former un jeune qui n’en a rien à faire. Il y en a d’autres qui attendent. Par respect pour toi, parce que tu nous as été chaudement recommandé et que tu fais preuve de beaucoup d’assiduité dans ton domaine, je passe une dernière fois l’éponge…mais dis-lui bien qu’il n’y ait pas de prochaine fois !

Après quelques heures d’un sommeil réparateur, Rémi attend son frère avec impatience. Ils ont enfin reçu la convocation de l’armée nationale pour le tirage au sort.

Bien qu’il soit de cinquante, Rémi craignait qu’il lui faille attendre l’année prochaine n’ayant l’âge requis qu’en fin d’année. Il entend la clé tourner dans la serrure. Jean-Baptiste apparaît.

- Ça y est, on est appelé…s’écrit-il, enthousiaste.

- Attends…tu permets, laisse-moi me dévêtir !

Jean-Baptiste supporte mal la fougue de son frère. Ces douze heures à l’usine ont été jalonnées d’incidents, involontaires pour la plupart mais il a fallu y faire face. Inutile de dire que monsieur Coulonges était d’une humeur massacrante.

- Oh…ça n’a pas l’air d’aller…envoie Rémi en s’asseyant… Monsieur Coulonges t’a dit quelque chose à mon sujet ?

- Et que crois-tu qu’il m’ait dit ? … Il m’a chargé de t’apprendre que c’est la dernière fois!

Rémi lève les yeux au ciel et soupire profondément. Il ne veut pas retenir l’information. Il veut s’engager dans l’armée.

Ce qu’il fait à la manufacture ne le satisfait pas. Entrelacer des fils afin d’en faire une étoffe est un travail de femme. Il a mieux à faire en tant qu’homme.

Il laisse passer un moment, le temps pour Jean- Baptiste de se poser un peu.

- Tu as vu, je suis descendu chercher l’eau à ta place !

Jean-Baptiste ne répond pas… il boit un café puis décide de faire un brin de toilette.

Rémi patiente. Les minutes s’égrènent… Jean-Baptiste, toujours renfrogné, se décide enfin à écouter son frère.

- Nous avons rendez-vous vendredi 4 février à 11h, place de l’Italie pour toi et lundi 14 février même heure pour moi.

- J’ai l’impression que ça te plaît ?

- Ma foi…oui ! souligne Rémi. Je veux soutenir mon pays s’il arrive quoi que ce soit, et J’ai envie de voir d’autres lieux, d’autres coutumes… ! j’espère avoir une bonne étoile et être choisi.

Son frère aîné n’en revient pas. Alors que lui craint d’être retenu, Rémi, dans toute la candeur de ses vingt ans, ne rêve que de faire campagne. Se rend-il compte qu’il risquera sa vie ?

- Tu t’ennuies à la filature ? - Oui… moi ce que je voulais en te suivant c'était quitter la maison et vivre ma vie. J’ai essayé chez Halmayer, mais ce n’est pas pour moi, j’ai besoin de bouger, j’ai besoin de me rendre utile, et quoi de plus noble que de soutenir sa patrie ? voilà le genre de fierté que je veux donner au Père !

Jean-Baptiste n’a plus rien à dire. Son frère a toujours été curieux de tout, il a besoin de s’imposer, de s’affirmer. Contrairement à lui, discret, calme, Rémi est une bombe à retardement.

- Cela dit, j’ai faim ! qu’est-ce qu’on mange ?

Jean-Baptiste jette un œil dans l'armoire où sont entreposés les vivres qui diminuent rapidement. Quelques œufs, deux pommes et un morceau de pain se disputent la place à l’intérieur.

- Des œufs aux plats ou une omelette, à toi de choisir ? lâche Jean-Baptiste.

- Allons-y pour deux œufs au plat.

Vendredi 25 Février 1870