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Extrait : "On se battait encore, très loin maintenant, sur l'autre versant du plateau, à deux ou trois lieues. Le jour touchait à sa fin, sans que la canonnade se ralentît. Un brouillard glacé se levant du fond de la vallée voisine assourdissait les coups. Un fantassin français se traînait sur la grande route départementale, seul, blessé au pied gauche..."
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Seitenzahl: 54
Veröffentlichungsjahr: 2015
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EAN : 9782335049978
©Ligaran 2015
On se battait encore, très loin maintenant, sur l’autre versant du plateau, à deux ou trois lieues. Le jour touchait à sa fin, sans que la canonnade se ralentît. Un brouillard glacé se levant du fond de la vallée voisine assourdissait les coups.
Un fantassin français se traînait sur la grande route départementale, seul, blessé au pied gauche. Une balle lui avait labouré le talon, heureusement sans fracturer l’os, et elle était ressortie. Obligé d’arracher son soulier, il avait pansé la plaie comme il avait pu, avec un pan de sa chemise déchiré en bandes. Il avançait très lentement, se servant de son fusil comme d’une canne, appuyant le moins possible son pied malade contre le sol durci et rendu glissant par la gelée. Les linges du pansement étaient tout rouges, imbibés de sang comme une éponge.
Non seulement sa souffrance physique était très grande ; mais, avec la mobilité de sa physionomie, à certains longs frissons qui le secouaient tout entier, on était sûr que ce petit corps grêle et chétif, à organisation nerveuse, éprouvait toute sensation, agréable ou pénible, physique ou morale, d’une façon excessive. Un mince cache-nez, noir, de laine très fine, était noué autour de son cou. Bleuies par le froid, ses jolies mains qui, à l’ordinaire, étaient sans doute très blanches, avaient des engelures aux doigts comme celles d’un enfant. Bien qu’il eût vingt-huit ans sonnés, il n’en paraissait pas vingt. Il portait sa moustache naissante. De rares poils de barbe blonde, qu’il n’avait pas dû raser depuis trois mois, couvraient un menton un peu long, au bas des joues blêmes, pâlies encore par la perte de sang. Sa capote, son pantalon rouge, la guêtre et le soulier chaussant son pied resté valide, tout cela se trouvait trop large. Malgré ces délicates apparences, le jeune blessé n’avait pas jeté son sac, dont le poids écrasait ses chétives épaules. Et tant bien que mal, sautant sur un pied plutôt qu’il ne marchait, s’arrêtant tous les deux ou trois sauts pour ramasser à nouveau ses forces, il avançait toujours. Mais il arriva un moment où, malgré l’énergie de sa volonté, il lui fut impossible d’aller plus loin. Il n’eut que le temps de gagner au bord de la route une borne, au pied de laquelle il laissa choir son sac et il s’assit sur le sac. Maintenant la nuit était noire, le brouillard plus épais. Le dos appuyé à la borne, il écouta. Plus rien. Pas un bruit humain ; pas même un aboiement lointain de chien, ni un cri de chouette ; à se croire au fond d’un désert, et d’un désert ne contenant pas une bête vivante ! Il appliqua l’oreille contre le sol. Alors, tout là-bas, quelque part au fond du brouillard, un très lointain grondement. Le canon tonnait encore.
Qu’est-ce que ça lui faisait, maintenant, que la bataille continuât et que l’armée française fût, ou non, victorieuse : lui, pourtant, un engagé volontaire par enthousiasme patriotique ! Il s’appliquait à consolider de son mieux le bandage improvisé de sa blessure. Puis, n’ayant rien pris depuis de longues heures, il se souvint qu’il devait avoir un reste de biscuit dans une poche de sa capote. Et il grignotait mélancoliquement son biscuit dur. Sa soif était ardente. Rien à boire ! Il portait bien une petite gourde en bandoulière : elle se trouvait vide. Il la déboucha pourtant, la porta à ses lèvres : une seule goutte d’eau-de-vie lui arriva sur la langue. Il se mit à réfléchir sur sa position.
Il ne savait même pas où il se trouvait. Tant de marches et de contremarches, depuis quinze jours que son détachement avait rejoint l’armée de Chanzy et faisait campagne, l’avaient complètement désorienté. Ses idées, d’ailleurs, depuis qu’il s’était réveillé de son évanouissement au milieu d’un champ de betteraves, manquaient de netteté.
Combien de temps était-il resté évanoui : dix minutes ? trois heures ? une journée entière ? Il ne savait pas. Tout ce qu’il se rappelait était ceci.
