ArènA - Kevin Tondin - E-Book

ArènA E-Book

Kevin Tondin

0,0

Beschreibung

Le jeu : Deux cantons, 20 candidats.
Le but : Éliminer physiquement l’équipe adverse.
Les règles : Aucune, tous les coups sont permis.
1945 : Quelques mois après la fin de la Seconde Guerre mondiale, les pays touchés pansent leurs plaies et essayent de prendre un nouveau départ. La Suisse, petit pays épargné par la guerre du fait de sa neutralité devient, quant à elle, sujette à d’incessants conflits internes. En effet, possédant quatre régions culturelles et autant de langues, les différentes populations se méfient rapidement de leurs voisins, s’accusant mutuellement – à tort ou à raison – d’avoir collaboré avec des responsables nazis ou fascistes. En 1946, les plus hauts dignitaires des puissance mondiales se réunissent et décident que chaque année, un jeu mortel sera organisé dans lequel s’affronteront des Candidats de différents cantons du pays, ceci pour punir le peuple suisse qui a préféré s’entre-déchirer au lieu de maintenir la paix.
2016 : Le Canton de Neuchâtel est choisi pour participer au jeu annuel. Parmi les Candidats, un jeune homme, Chris Sartoris, est guidé par la vengeance. Il sera aidé dans sa tâche par une jeune femme au passé trouble, mais pour parvenir à ses fins, il devra d’abord triompher de ses adversaires, les terribles Zurichois qui n’ont jamais connu la défaite.
Bienvenue à ArènA…

À PROPOS DE L'AUTEUR

Kevin Tondin est un auteur « habité ». Agent administratif pour l’Etat de Neuchâtel, en Suisse, ce mordu d’écriture depuis son adolescence, a commencé par développer ses univers dans des livres de jeux de rôles. Influencé par le cinéma, il s’est trouvé la passion de raconter ses histoires, mêlant terreur et prise de conscience, génie et folie, pour nous amener vers nos propres limites…

Sie lesen das E-Book in den Legimi-Apps auf:

Android
iOS
von Legimi
zertifizierten E-Readern
Kindle™-E-Readern
(für ausgewählte Pakete)

Seitenzahl: 598

Veröffentlichungsjahr: 2021

Das E-Book (TTS) können Sie hören im Abo „Legimi Premium” in Legimi-Apps auf:

Android
iOS
Bewertungen
0,0
0
0
0
0
0
Mehr Informationen
Mehr Informationen
Legimi prüft nicht, ob Rezensionen von Nutzern stammen, die den betreffenden Titel tatsächlich gekauft oder gelesen/gehört haben. Wir entfernen aber gefälschte Rezensionen.



Kevin TONDIN

ArènA

Dystopie

Cet ouvrage a été composé et imprimé en France par Libre 2 Lire

www.libre2lire.fr – [email protected] rue du Calvaire – 11600 ARAGON

Tous droits de reproduction, d’adaptation et de traduction intégrale ou partielle réservés pour tous pays.

ISBN Papier : 978-2-38157-100-3ISBN Numérique : 978-2-38157-101-0

Dépôt légal : Février 2021

© Libre2Lire, 2021

Contexte historique

Quelques mois après la Seconde Guerre mondiale, le monde se relève enfin de ses blessures et de ses morts. Pendant que les pays touchés par la guerre font tout leur possible pour panser leurs plaies et prendre un nouveau départ – notamment les pays d’Europe – la Suisse, petit État épargné par la guerre de par sa neutralité, est en proie à d’incessants conflits internes. En effet, possédant quatre régions culturelles et tout autant de langues, les différentes populations se méfient rapidement de leurs voisins, s’accusant mutuellement – à tort ou à raison – d’avoir collaboré avec des responsables nazis. Les populations romandes s’en prennent à la population allemande, prétextant que celle-ci était à la solde de l’Allemagne nazie de par leur origine germanique très ancrée. De leur côté, les extrémistes suisses-allemands se retournent contre les Tessinois, dont la culture italienne dicte les mœurs, les accusant de trahison en référence au mois de septembre 1943, lorsque la majeure partie de l’Italie s’était retournée contre l’Allemagne nazie. Dès lors, des émeutes se déclarent dans tout le pays, les morts, les incendies et les explosions se succèdent au rythme des insurrections qui se multiplient. Pour mettre un terme à cette frénésie nationale, les pays voisins se tournent vers les superpuissances mondiales d’après-guerre, à savoir les États-Unis et la Russie, qui posent alors un ultimatum au gouvernement suisse pour faire cesser les émeutes qui secouent le pays. En effet, la guerre étant terminée, le monde ne tolère plus d’excès de violence, surtout venant de la part d’un pays neutre. Hélas, la mort d’un dirigeant suisse par des extrémistes précipite le pays dans le chaos et contraint les États-Unis et la Russie à réagir. À la suite d’une réunion mondiale, en 1946, à laquelle participent tous les dignitaires des plus puissants pays d’Europe, il est décidé que puisque les habitants de la Suisse aiment se battre les uns contre les autres, un jeu, du nom d’ArènA, sera organisé chaque année entre les cantons allemands et romanches et les cantons romands et italiens. La règle est simple : deux cantons, représentés chacun par 20 candidats – respectivement 10 garçons et 10 filles âgés de 18 à 25 ans, peu importe leur situation familiale ou professionnelle – seront désignés pour s’affronter dans un jeu mortel qui ne prendra fin que lorsque les 20 candidats d’un canton seront tous morts. Et afin d’éviter tout mouvement de protestation de la part de la population suisse ou de leur donner de l’espoir, les créateurs d’ArènA mettent au point une règle stipulant que tout Canton accumulant 5 victoires sera dispensé définitivement du jeu.

C’est dans ce contexte que s’inscrit cette histoire.

Zone allemande-romanche Zurich

AG : Argovie (Aargau)AI/AR : Appenzell Rhodes-Intérieures/Extérieures(Appenzell Innerrhoden/Ausserrhoden)BL/BS : Bâle-Campagne/Ville (Basel-Landschaft/Stadt)GL : Glaris (Glarus)GR : Grisons (Graubünder/Grischun/Grigioni)LU : Lucerne (Luzern)NW : Nidwald (Nidwalden)OW : Obwald (Obwalden)SG : Saint-Gall (St. Gallen)SH : Schaffhouse (Schaffhausen)SO : Soleure (Solothurn)SZ : SchwytzTG : Thurgovie (Thurgau)UR : UriZG : Zoug (Zug)ZH : Zurich (Zurich)

Zone romande-italienne-Berne

BE : Berne (Bern)FR : Fribourg (Freiburg)GE : Genève (Genf)JU : JuraNE : Neuchâtel (Neuenburg)TI : Tessin (Ticino)VD : Vaud (Waadt)VS : Valais (Wallis)

Prologue

Neuchâtel, août 2013

Assis sur une étendue d’herbe, deux jeunes gens, se donnant la main, contemplaient le lac qui leur faisait face. Le lac de Neuchâtel, le plus grand entièrement suisse, était l’une des attractions principales de la ville. Avec ses nombreuses plages reconnues, le lac faisait le bonheur des jeunes et des familles qui y trouvaient là un lieu de détente et de relaxation, surtout durant les grandes chaleurs d’été. Afin justement de se protéger des rayons ardents du soleil de ce mois d’août, les deux jeunes gens s’étaient réfugiés à l’ombre d’un saule pleureur.

— Qu’est-ce qu’on est bien ici, dit la jeune femme dans un soupir en contemplant le lac dans lequel s’ébattaient des enfants.
— C’est encore meilleur quand tu es là, Em, déclara son compagnon qui s’était rapproché d’elle pour lui prendre la main.

Mais ses mots n’eurent pas l’effet escompté, car son amie se contenta juste de soupirer. Néanmoins, le garçon ne s’en vexa pas puisqu’il connaissait la raison du trouble de son amie : son Canton, Vaud, venait d’être choisi pour participer à la 67ème édition d’ArènA qui devait avoir lieu en septembre. À cette pensée, le cœur du jeune homme se serra dans sa poitrine. Ils se connaissaient avec Em depuis plusieurs années par l’intermédiaire d’amis qui habitaient près de Lausanne, chef-lieu du Canton de Vaud, mais ce ne fut que quelques années plus tard, lorsque la jeune femme vint étudier à l’Université de Neuchâtel, qu’ils se mirent définitivement ensemble. À l’annonce des Cantons désignés pour s’affronter, Em fut profondément choquée ; dès lors, le jeune homme avait tout fait pour rester à ses côtés et la soutenir.

— Restons positifs, rassura le jeune homme. Comme tu n’as que 18 ans, ton nom ne figurera qu’une seule fois sur la liste, ce qui réduit considérablement tes chances d’être choisie.
— Je l’espère, murmura la jeune femme en posant sa tête sur l’épaule de son petit ami. Je l’espère…

Ainsi installé, le jeune homme en profita pour admirer sa chère et douce. Ses cheveux ondulés, d’une magnifique couleur de jais, contrastaient parfaitement avec sa peau pâle. Son visage ovale aux traits si gracieux était, quant à lui, mis en valeur par des yeux émeraude d’une intensité rare, et par une bouche aux lèvres douces et pulpeuses. À ses yeux, Em était d’une beauté qui frisait la perfection, et depuis toujours, le jeune homme s’était demandé comment quelqu’un d’aussi banal que lui, un brun aux yeux bruns au physique tout ce qu’il y avait de plus normal, avait fait pour être aimé par une si belle jeune femme. Lorsqu’il lui en faisait part, celle-ci lui répondait toujours que sa plus grande beauté était sa personne, et non son physique qu’elle trouvait d’ailleurs parfaitement à son goût. Dès lors, le jeune homme s’était contenté de cette réponse.

— Tu sais, intervint soudainement Em, faisant sortir son compagnon de ses pensées, ce n’est pas de mourir qui me fait le plus peur.
— Ah bon ? C’est quoi, alors ? s’étonna-t-il.
— C’est de ne jamais connaître ce bonheur, répondit-elle en montrant de la main les jeunes enfants qui jouaient dans l’eau. Ne jamais pouvoir me marier ou avoir des enfants, d’avoir une famille que je pourrais choyer, ou même de trouver un travail qui me plaît.

Pendant qu’elle parlait, son petit ami acquiesça en silence : en effet, n’importe quel jeune de 18 à 25 ans, qu’il ait des enfants ou un travail, pouvait être désigné pour participer au jeu. Les seules personnes qui ne pouvaient être choisies étaient celles qui étaient astreintes au service militaire, école de recrues tout comme cours de répétition, durant la période où se déroulait le jeu, raison pour laquelle celui-ci était programmé chaque année à une période différente. En face d’eux, une mère de famille sermonna l’un de ses jeunes enfants qui s’était rapproché trop près du bord, alors que sur leur droite, un groupe d’amis rigolait autour d’une table, pendant que l’un d’eux faisait cuire de la viande sur un grill.

— Em… commença le jeune homme qui finit par laisser sa phrase en suspens, ne sachant pas quoi ajouter de plus.

Ce qui n’était pas le cas de la jeune fille qui, une fois lancée, continua de cracher son mécontentement et sa frustration.

— Et regarde tous ces gens qui s’amusent ! reprit-elle en s’exclamant, une légère pointe d’énervement dans la voix, on dirait qu’ils se fichent pas mal de savoir que des jeunes gens innocents vont mourir !
— Ne leur en veux pas, répondit son petit ami en lui ôtant une mèche de cheveux qui passait devant ses yeux émeraude, ils essaient juste de ne pas y penser et de vivre une vie normale.

Toutefois, Em secoua la tête, peu convaincue par ses paroles, et n’arrivant pas à faire sortir de sa tête l’issue implacable du jeu.

— Mais ne t’inquiète pas, poursuivit le jeune homme en prenant tendrement le visage de sa bien-aimée entre ses mains, Vaud a toujours été réputé pour ses Engagés, c’est d’ailleurs le canton romand qui en propose le plus. Et n’oublie pas que vous avez eu de la chance d’être tombés sur Schaffhouse qui est l’un des rares cantons suisses-allemands à n’avoir jamais gagné ArènA. Mais surtout, si par malheur tu viens à être choisie, promets-moi de rester avec les plus forts de ton équipe et d’éviter de t’exposer au danger.
— Je te le promets, finit par concéder Em, résignée. Je suivrai tes conseils.
— Très bien, sourit le jeune homme. Alors tu verras, tout va bien se passer. Et n’oublie pas, ajouta-t-il après un bref silence, je t’aime, et pour toujours.
— Seulement pour toujours ? s’enquit Em.

Sa mine renfrognée avait désormais cédé sa place à un sourire radieux, ce qui laissa le loisir au jeune homme d’embrasser sa petite amie qui répondit à son tour par un baiser passionné. Les deux jeunes gens se roulèrent ensuite dans l’herbe et s’adonnèrent à leur passion amoureuse.

La 67ème édition d’ArènA débuta fin septembre, et Em fut tirée au sort pour y participer. Elle mourut quelques jours plus tard, tuée dans l’arène. Elle n’avait que dix-huit ans, et toute la vie devant elle.

Chapitre I

Neuchâtel, centre-ville, mai 2016

Chris sourit : l’annonce était enfin officielle.

Neuchâtel allait participer à la 70ème édition d’ArènA. L’annonce avait été prononcée lors du journal télévisé du soir.

Le jeune homme, debout au milieu de son studio, haltères en main, regarda avec intérêt le présentateur annoncer la nouvelle.

Enfin il pourrait avoir sa vengeance.

Chris poussa cependant un grognement lorsque le présentateur indiqua que c’était le canton de Zurich qui allait affronter Neuchâtel lors du prochain ArènA, et pour cause : Zurich était le seul canton qui avait gagné tous les jeux auxquels il avait participé, soit quatre au total. Encore un, et le canton serait libéré pour toujours des jeux. Mais si Zurich était aussi connu, c’était surtout pour ses Engagés toujours très nombreux et très forts. Cependant, tout cela l’importait peu, et pour cause : il était quasiment prêt.

Depuis maintenant près de trois ans, il pratiquait la boxe et s’exerçait au maniement des armes blanches et des armes à feu, après s’être inscrit chez les jeunes tireurs.

À force d’entraînement, Chris avait réussi à faire de son corps une arme meurtrière, tout en muscles. Néanmoins, s’il demeurait le seul volontaire de son canton, la victoire risquerait d’être fortement compromise.

Lorsque sa défunte petite amie fut tuée dans l’arène, le premier réflexe de Chris avait été de quitter la Suisse, de s’éloigner de tout ça, mais il avait rapidement abandonné cette idée. En effet, depuis l’apparition d’ArènA, tous les jeunes de dix-huit à vingt-cinq ans avaient l’interdiction formelle de quitter le territoire helvétique sous peine d’être emprisonnés, ou pire encore. Seule une autorisation spéciale permettait aux gens de cette tranche d’âge de quitter le pays pour quelques jours, mais jamais au-delà d’un mois, notamment pour partir en vacances.

À la télévision, le présentateur annonça que le tirage au sort des candidats se tiendrait le 18 juin à dix heures sur la place Pury, le centre névralgique de la ville. Il rappela ensuite les deux derniers vainqueurs des jeux : en 2014, les Grisons avaient gagné face au Jura après un âpre combat, où seuls trois candidats avaient survécu, ce qui avait fait du 68ème ArènA l’édition la plus meurtrière depuis quinze ans. En 2015, le Tessin pulvérisa le canton d’Argovie en un jour et demi à peine, en n’ayant perdu en tout et pour tout que quatre de leurs candidats. Le fait marquant de cette édition avait été l’élimination de 13 Argoviens par le seul Engagé tessinois, ce qui fit de lui le candidat le plus meurtrier de l’histoire des jeux.

« J’espère que je n’aurai pas à affronter un Engagé de cette trempe », pensa Chris, conscient de ses propres limites.

Une fois toutes ces informations digérées, le jeune homme poussa un profond soupir avant d’aller se chercher un verre d’eau. Il déposa par terre ses haltères puis se dirigea vers la cuisine. Ce faisant, Chris repensa à ce que lui avait dit son grand-père. Celui-ci lui avait expliqué que durant les années qui avaient suivi la création d’ArènA, la population suisse avait manifesté pendant des mois et des mois contre l’apparition de cette nouvelle loi devant le palais fédéral, à Berne, cherchant en outre le soutien des pays frontaliers. Hélas, ceux-ci avaient refusé d’aider leur voisin helvétique, de peur de se mettre à dos les deux superpuissances mondiales, les États-Unis et la Russie, lesquelles avaient même menacé la population suisse d’envahir leur pays s’ils n’arrêtaient pas leurs manifestations. Dès lors, les Suisses n’eurent plus le choix et furent obligés d’accepter la loi ArènA. Pourtant, malgré les années qui passaient, ArènA était toujours un sujet aussi tabou qui continuait d’opprimer les habitants de ce petit pays d’Europe.

Chris secoua la tête, préférant chasser cette histoire de sa tête.

Il passa ensuite devant le meuble à chaussures, près de l’entrée, sur lequel reposait un cadre photo qui était devenu l’un de ses biens les plus précieux. Sur la photo, il était accompagné d’une jeune femme noiraude qui mangeait une glace dans de grands éclats de rire.

Chris se souvenait parfaitement de cette journée : c’était durant le mois de juillet, il y avait de cela trois ans, et elle venait de fêter ses 18 ans. Comme cadeau surprise, Chris l’avait emmenée dans un parc d’attractions en Allemagne, très reconnu, dans lequel ils avaient passé tous deux un moment inoubliable, loin de la Suisse et de ses tensions, mais surtout loin d’ArènA…

Son cœur se serra en se remémorant cette journée, car cela lui rappelait tout ce qu’il avait perdu et tout ce qu’il ne pourrait plus jamais vivre en sa compagnie.

Le cœur lourd, Chris reposa le cadre, regarda la photo encore quelques instants, avant de faire demi-tour.

Il se dit qu’il allait boire, mais pas de l’eau.

Chapitre II

Dietikon, prison de Limmattal, banlieue de Zurich, mai 2016

— Vous êtes sûre que c’est une bonne idée ? demanda le délégué d’ArènA Wein en s’adressant en suisse-allemand à une femme d’une cinquantaine d’années.
— Nous devons mettre toutes les chances de notre côté, rétorqua celle-ci d’une voix ferme.

Tous deux avançaient le long d’un couloir tortueux aux murs gris et froids, se dirigeant d’un pas décidé vers le quartier d’isolement. La femme était vêtue d’une chemise blanche sous un ensemble tailleur gris. Ses cheveux courts et bouclés lui donnaient un aspect plus jeune que son âge, cependant, son visage, sévère et déterminé, montrait à tout un chacun qu’elle était une femme expérimentée et ayant beaucoup vécu. Son rôle de maire de la ville de Zurich lui tenait beaucoup à cœur, au point qu’elle était prête à tout pour que son canton soit le premier à être libéré des jeux.

À côté d’elle se tenait un homme de quarante ans en costume bleu nuit. Propre sur lui, soigné et bien coiffé, il tenait dans sa main un porte-documents duquel il tira une liasse de feuilles qu’il tenta de mettre sous le nez du Maire, mais celle-ci marchait tellement vite qu’il avait du mal à suivre la cadence.

— Pourtant, sauf votre respect, Madame la Maire Maurer, la loi d’ArènA stipule qu’il est interdit de faire appel à des prisonniers pour participer aux jeux ! Nous risquons d’avoir de gros problèmes si ça venait à se savoir !
— Ça suffit ! tonna la Maire, dont l’écho de la voix se répercuta entre les murs.

Devant la brusque réaction de la femme, l’homme recula de quelques pas, surpris. En constatant que son collaborateur ne la suivait plus, Maurer s’arrêta à son tour et fit face à son vis-à-vis.

— Écoutez, Monsieur le Délégué Wein, je sais très bien que nous n’avons pas le droit, mais les prochaines élections sont pour bientôt, et si le fait d’avoir choisi personnellement un Engagé qui mènera notre cher canton à la victoire, et qui deviendra de ce fait le premier canton de Suisse à être libre, peut m’aider à me faire réélire, et bien, je suis prête à prendre le risque. Je n’ai pas été présente lors des premières victoires de notre canton, mais je veux être là pour saluer leur dernière.

Elle fit une brève pause, laissant ainsi le temps au délégué d’emmagasiner son flot de paroles, avant de reprendre d’une voix enjouée :

— Et imaginez comme Zurich se ferait bien voir vis-à-vis des grandes puissances européennes et du reste du monde si nous devenions les premiers à triompher des jeux !

Maurer avait parlé avec une telle conviction que Wein se contenta de hocher la tête.

— Et ce n’est pas tout, reprit Maurer. Si vous m’aidez en gardant le silence à propos de notre petit… arrangement, je ferai de vous un homme riche et puissant.

Devant la perspective d’un avenir meilleur, et sachant que Maurer était une femme de parole, Wein esquissa un léger sourire avant de conclure ce marché par une poignée de main.

— Bien, finit-il par dire, mais sachez que si les dirigeants d’ArènA découvrent le pot aux roses, en tant que leur délégué, je nierai toute collaboration et implication avec vous.
— Cela me va, répondit-elle d’une voix neutre avant de reprendre sa marche le long du couloir.

Finalement, ils arrivèrent à destination dans le quartier d’isolement, où un gardien de prison, assis à son bureau, les attendait. Sur son badge accroché à sa poitrine, on pouvait lire « A. Merz ».

— Madame la Maire, annonça-t-il en se levant, on m’avait prévenu de votre arrivée. Par contre, où est le garde qui aurait dû vous accompagner ?
— Je l’ai congédié. Je n’ai pas besoin qu’un garde m’escorte, après tout, c’est un quartier d’isolement ici, qui pourrait bien venir m’agresser ?
— Bien bien, pas de problème, Madame la Maire, rétorqua Merz en faisant face aux deux nouveaux arrivants. Alors, que puis-je pour vous ?
— J’aimerais voir l’un de vos pensionnaires.
— Bien sûr. De qui s’agit-il ?
— D’Alexander Wolf.

En entendant ce nom, le gardien fronça les sourcils puis secoua la tête.

— C’est un bon à rien en plus d’être un homme violent, expliqua-t-il. En quoi pourrait-il vous être utile ?
— C’est justement un homme violent que je recherche, et pour quelle raison, cela ne vous regarde pas. Menez-moi à lui, c’est tout ce que je vous demande.

En silence, le gardien obtempéra et mena Maurer et Wein jusqu’à une grosse porte métallique. De temps à autre, ils entendaient des gémissements et des grognements provenant des autres cellules, alors que celle de Wolf restait silencieuse. Merz coulissa ensuite une petite fenêtre métallique qui dévoila une vitre en plexiglas derrière laquelle Maurer aperçut le prisonnier assis par terre, tête baissée, avant-bras posés sur ses genoux repliés contre son torse. Il avait pour tout vêtement un pantalon orange devenu terne et un débardeur sale qui devait être, à l’origine, blanc.

— Oh, Alex ! l’appela le gardien. Arrête de faire la gueule et lève-toi, il y a quelqu’un qui voudrait te parler. Et fais gaffe à ce que tu vas dire si tu ne veux pas qu’on revienne te rendre visite à coups de matraque télescopique !
— C’est bon, ça ira ! siffla Maurer. Laissez-nous, maintenant. Mon assistant viendra vous chercher lorsque j’aurai terminé.
— Très bien, Madame, maugréa le gardien, vexé de s’être fait rabrouer de la sorte.

Une fois Merz partit, Wein s’adressa à sa supérieure :

— Vous croyez vraiment que Wolf va coopérer ? D’après ce qu’on dit, il est du genre borné et peu coopératif.
— Ne vous inquiétez pas, Monsieur Wein, je ne lui laisserai pas le choix. Maintenant, laissez-moi parler.

La femme frappa contre la petite vitre et déclara d’une voix forte afin d’être parfaitement entendue :

— Suis-je bien en face du terrible Alexander Wolf, plus connu sous le nom d’« Einsamer Wolf »1 ?

Constatant que l’apostrophé ne répondait pas, pire, qu’il ne daignait même pas bouger, Maurer insista :

— J’ai beaucoup entendu parler de vous, vous savez ? Au point même d’avoir attisé ma curiosité.

Elle sut qu’elle avait fait mouche lorsqu’elle vit le prisonnier s’agiter.

— Et pourquoi voudrais-je vous aider ? grogna Wolf qui avait enfin relevé la tête et qui regardait désormais en direction de la vitre.
— Parce que je pourrais vous faire sortir de prison pour de bon.

Devant le mutisme de son interlocuteur, Maurer sut qu’elle avait piqué sa curiosité, et effectivement, Wolf se leva pour se dresser face à la porte, la tête penchée au niveau de la petite vitre.

Pendant quelques instants, les deux personnes se jaugèrent du regard, et Maurer en profita pour l’inspecter. Ses cheveux brun clair étaient coupés court, presque rasés, alors qu’une barbe négligée de trois jours lui mangeait le visage. La base de son cou était ornée d’un tatouage dont le motif, un tribal ou des flammes – Maurer ne voyait pas très bien – s’étendait jusqu’à son avant-bras droit, mais le trait le plus original de sa personne était sans conteste la couleur de ses yeux : si l’un était vert, l’autre – le droit – était presque gris. Ce dernier était d’ailleurs traversé par une cicatrice qui devait être certainement le souvenir d’une rixe qui avait mal tourné.

— OK, fit Wolf, vous avez toute mon attention, mais soyez brève. Qu’est-ce que vous me voulez ?
— Je laisse le soin à Monsieur le Délégué Wein de vous expliquer tout ça, déclara Maurer en s’écartant de la porte pour céder sa place à l’homme en costard.

Celui-ci toussa pour s’éclaircir la voix puis, d’une voix qui se voulait assurée, dit :

— Comme vous le savez sûrement, le canton de Zurich a été désigné pour participer à la 70ème édition d’ArènA, et comme une victoire ferait de nous un canton désormais libéré des jeux, nous souhaiterions donc solliciter votre concours pour y parvenir.
— Donc, si j’ai bien compris, résuma Wolf d’un air détaché, vous me sortirez de cette prison seulement si j’accepte de jouer les chiens tueurs pour vous, c’est bien ça ?
— Exact, acquiesça Wein, soulagé de voir que son interlocuteur se montrait pour le moment coopératif.
— Et si je décide de refuser pour vous emmerder, qu’est-ce que vous me ferez ? railla le jeune homme.
— Eh bien, nous nous occuperons personnellement de votre mère et de votre sœur, intervint brusquement Maurer, sachant que la famille de Wolf était son talon d’Achille.

Le prisonnier serra les poings et grogna lorsque la femme fit allusion à sa famille, aussi Maurer préféra ajouter rapidement :

— En revanche, si vous acceptez de nous aider, vous et votre famille n’aurez plus jamais de soucis d’argent et serez à l’abri de tout.
— À condition que je gagne, termina Wolf. C’est bien ça ?
— Tout à fait, sourit Maurer, étant désormais sûre et certaine de la décision finale du prisonnier.
— Si je fais gagner notre équipe, vous m’assurez que ma famille n’aura plus jamais de problèmes financiers et qu’elle ne sera plus jamais dérangée par les autorités ?
— Vous avez ma parole, déclara Maurer en posant sa main sur son cœur, attestant ainsi de sa bonne foi.

Après un bref silence, Wolf répondit :

— Très bien, j’accepte.
— À la bonne heure ! Je suis heureux de vous l’entendre dire, Monsieur Wolf !

Puis, s’adressant à son assistant :

— Vous pouvez aller chercher le gardien, Monsieur Wein, nous n’avons plus rien à faire ici. Préparez les documents pour le faire sortir de cette prison.
— Très bien, Madame la Maire.

Et pendant que le délégué d’ArènA partait chercher le gardien, Maurer sourit : tout se déroulait comme elle l’avait prévu.

Chapitre III

Neuchâtel, place Pury, 18 juin 2016

Le jour du tirage au sort pour ArènA était arrivé.

Sur la place Pury, la place la plus importante de la ville de Neuchâtel, une foule de jeunes de 18 à 25 ans présélectionnés pour participer au jeu s’était rassemblée.

Soixante jeunes hommes et jeunes femmes, tous ayant reçu une lettre de convocation, faisaient désormais face à une estrade érigée en face de la statue de David de Pury, un mécène suisse qui avait légué une partie de sa fortune à la ville.

Au-dessus de l’estrade, un écran géant avait été installé afin que tout un chacun puisse voir ce qui y serait projeté. Des barrières métalliques, surveillées par des militaires en armes, délimitaient la zone entre celle où se tassaient les badauds venus assister à cette triste cérémonie, et celle réservée aux éventuels futurs candidats, parmi lesquels se trouvait, comme prévu, Chris. Celui-ci n’avait pas été étonné outre mesure lorsqu’il avait reçu la lettre l’informant qu’il avait été présélectionné pour ArènA ; bien au contraire, il l’espérait. En même temps, à 24 ans, son nom figurait sept fois dans la liste de tirage au sort, ce qui ne lui laissait que peu de chance de ne pas être sélectionné.

En effet, dès l’âge de dix-huit ans, le nom de chaque fille et de chaque garçon était inscrit dans la base de données d’ArènA, et leur nom était ajouté une fois de plus à chaque nouvelle année ; aussi, une personne de 20 ans verrait son nom être inscrit trois fois. En résumé, plus la personne prenait de l’âge, plus elle avait de chance d’être tirée au sort.

À cet instant, des nuages obstruaient le ciel, ne laissant filtrer que quelques rares rayons de soleil. Une bise fraîche s’était levée, et Chris se surprit à frissonner. Il ne faisait effectivement pas très chaud en ce jour de juin, mais le temps était au moins en accord avec l’humeur maussade générale des personnes présentes. Autour de lui, ses camarades d’infortune affichaient tous des comportements différents ; si certains demeuraient silencieux, d’autres, en revanche, avaient beaucoup plus de peine à garder leur calme : ils se lamentaient, pleuraient, reniflaient ou avaient tout simplement du mal à tenir en place. Ce n’était pas que Chris ne ressentait rien, bien au contraire, mais ce qu’il ressentait était différent des autres : ceux-ci avaient peur de mourir, alors que le jeune homme, lui, avait tout simplement peur de rater son objectif. Il ne devait rien laisser paraître, mieux encore, il devait oublier tout sentiment, excepté celui de la vengeance.

Cependant, toutes les personnes autour de lui avaient un point commun : ils regardaient tous vers le même endroit – l’estrade. Sur celle-ci se tenait un homme d’âge moyen vêtu d’un costard sombre, celui des délégués d’ArènA.

Le délégué Meyer avait été choisi par le comité du jeu pour être leur contact pour le canton de Neuchâtel, c’était donc à lui que revenait l’insigne honneur de tirer les candidats au sort. À cette occasion, il était accompagné du Président du Conseil d’État neuchâtelois, Alain Kurt. Chris remarqua que ce dernier avait toutes les peines du monde à cacher son trouble et son désarroi, mais faisait de son mieux pour ne rien laisser paraître face au délégué Meyer.

« Personne n’aime voir les jeunes de sa ville partir pour l’abattoir », pensa Chris.

Le jeune homme regarda ensuite à nouveau autour de lui, mais cette fois-ci pour vérifier s’il reconnaissait quelqu’un, et lorsque son regard se posa sur une fille qui lui semblait familière, une voix le coupa, l’empêchant d’aller plus loin dans ses investigations :

— Bonjour à toutes et à tous, jeunes gens de Neuchâtel ! annonça Meyer en parlant fort et bien distinctement dans le micro à sa disposition. Pour commencer, permettez-moi de me présenter : je suis le délégué Meyer, envoyé par le comité d’ArènA pour présenter la 70ème édition de leur jeu.

Il s’interrompit ensuite pour laisser quelques instants aux candidats pour digérer ces informations. Son sourire radieux figé en permanence sur son visage en disait long sur le plaisir qu’il éprouvait à torturer mentalement des personnes innocentes. Comme tous les délégués d’ArènA, Meyer n’éprouvait aucune empathie pour les futurs candidats.

— Silence, maintenant ! tonna Meyer, ce qui calma pour de bon les jeunes gens. Bien, maintenant que j’ai à nouveau votre attention, je souhaiterais, avant de procéder au tirage au sort, faire un point sur les deux dernières éditions d’ArènA. Comme vous le savez peut-être, chaque édition est filmée grâce à des caméras éparpillées un peu partout dans l’arène, et comme le veut la coutume, nous repassons certains moments-clés lors de la journée du tirage au sort. Mais voyons plutôt.

À ces mots, Meyer se tourna en direction de l’écran géant qu’il alluma avec une télécommande, après avoir pianoté sur un ordinateur qui se tenait sur une table juste devant lui. Aussitôt, une image apparut sur l’écran, et Chris reconnut les candidats des Grisons, vêtus d’une tenue noire aux bandes blanches sur les épaules, grâce au blason de leur canton représentant un bouquetin. L’image suivante présenta l’équipe du Jura, habillée d’une combinaison grise, avec également des bandes blanches sur les épaules. S’ensuivirent plusieurs scènes dans lesquelles les morts, plus au moins violentes, s’enchaînaient, jusqu’à ce que le film se termine sur les trois derniers Grisons encore en vie. Devant toute cette violence et tous ces morts, certaines des personnes près de Chris poussèrent des cris horrifiés, ou commençaient à trembler de peur.

La vidéo suivante mettait en scène les candidats tessinois, tout de noir vêtus, face aux Argoviens dans leur combinaison grise. Lors du téléjournal qui avait annoncé la participation de Neuchâtel, le présentateur avait parlé d’un Engagé tessinois qui avait tué à lui seul 13 personnes, et en le voyant à l’œuvre sur l’écran télévisé, Chris sut que c’était de lui qu’il s’agissait.

Celui-ci était agenouillé au centre d’un champ de bataille ou une demi-douzaine de corps argoviens gisaient dans leur mare de sang ; il avait arraché le haut de sa tunique, ce qui dévoila un tatouage qu’il avait dans le dos et qui représentait l’aigle de l’Empire romain. Son crâne était lisse et recouvert du sang de ses ennemis, tout comme son visage. Toujours agenouillé au milieu des cadavres, le jeune homme leva la tête puis écarta ses bras : sa main gauche tenait un long couteau en dents de scie et la droite une hachette ensanglantée, puis il poussa un hurlement de victoire. Et ce fut sur cette vision que le film s’acheva.

Suite à cette démonstration de violence, un silence pesant s’installa au sein de l’assemblée. Même Chris eut le souffle coupé devant tant de brutalité. Si Zurich possédait un Engagé de cette trempe, il n’était pas sûr de pouvoir faire face. Quant aux personnes qui s’étaient agglutinées autour de la zone des candidats, l’horreur se lisait également sur leur visage, contrairement à Meyer qui se délectait de la situation. Non sans cesser de sourire, le délégué reprit la parole :

— Cet homme que vous venez de voir à l’œuvre s’appelle Césare Hernandez, plus connu sous le nom d’« Aquila » en référence à son tatouage. À la suite de sa victoire, il a été désigné plus grand meurtrier d’ArènA, un titre qui l’a fait entrer dans la légende des jeux, et qui a assuré une certaine renommée et notoriété à son canton aux yeux des dirigeants d’ArènA. Autant vous dire que les Argoviens n’ont pas fait le poids contre lui. Mais trêve de bavardage, il est temps de passer au tirage au sort !

Ça y est, le moment tant attendu pour Chris était arrivé : il allait enfin pouvoir assouvir sa vengeance !

Chapitre IV

Neuchâtel, place Pury, 18 juin 2016

Ses mots furent accueillis par un tonnerre de réprimandes et de protestations, et sur ordre du délégué Meyer, les militaires durent, à contrecœur – après tout les soldats de leur âge auraient très bien pu être à leur place, c’est-à-dire de l’autre côté de la barrière s’ils n’avaient pas eu leur service militaire au même moment – les ramener au calme.

— Ça ne sert à rien de protester ! s’exclama soudainement Chris en embrassant la foule du regard. Les jeux auront quand même lieu. Au contraire, vous feriez mieux de ne rien dire, et ainsi priver les membres d’ArènA de leur petit plaisir personnel : vous voir en train de vous lamenter.

Contre toute attente, ses paroles firent mouche, et les gens commencèrent à se taire. En effet, les Neuchâtelois préféraient garder leurs sentiments pour eux plutôt que de les montrer au grand jour et faire ainsi plaisir aux membres du comité du jeu.

— Au moins un qui a compris ! se félicita Meyer en ricanant. Bien, maintenant que le silence est revenu, je peux enfin procéder au tirage au sort. Je vous rappelle comment cela se passe : la base de données de notre logiciel ArènA contient les noms des soixante personnes ici présentes, plus les rajouts en fonction de votre âge. Par exemple, pour les personnes âgées de 18 ans, leur nom ne figure qu’une seule fois ; pour les personnes de 19 ans, leur nom est inscrit deux fois, et ainsi de suite. Mais avant cela, je dois poser la question habituelle : parmi vous, y aurait-il des volontaires, des Engagés ?

Enfin, le moment était venu pour Chris !

— Moi ! s’écria-t-il presque aussitôt, traversant déjà la foule pour se rapprocher de l’estrade et y prendre place.
— Ah, je vois que nous avons un vaillant combattant, prêt à en découdre ! se réjouit Meyer.

Pendant que Chris se dirigeait vers le délégué pour prendre place à ses côtés, les jeunes gens s’écartèrent de lui, l’observant, les yeux grands ouverts, et pour cause : les Engagés étaient plutôt rares dans le canton de Neuchâtel, et quand il y en avait, jamais ils ne se portaient volontaires aussi rapidement.

Chez les spectateurs, en revanche, nombreux furent ceux qui poussèrent un cri d’indignation, et plus rares furent ceux qui approuvèrent et applaudirent la décision de Chris.

Être un Engagé était perçu de deux manières : d’une part cela pouvait signifier que la personne était juste un tueur pour qui tuer était un jeu, ou d’autre part, que c’était quelqu’un de très attaché à son canton, et qu’il se portait volontaire pour mener son équipe à la victoire et ainsi le libérer. Mais Chris ne faisait partie d’aucune de ces catégories, car seule sa vengeance lui importait.

Finalement, il prit pied sur l’estrade et se plaça bien droit, de toute sa hauteur, face à Meyer.

— Je suis volontaire, délégué Meyer, déclara le jeune homme d’une voix de défi.
— Parfait, parfait, fit celui-ci en se frottant les mains. Quel est donc ton nom, Engagé ?
— Christophe Sartoris. Mais tout le monde m’appelle Chris.
— Christophe Sartoris, hein ? Dis-moi, ce ne serait pas toi, tout à l’heure, qui as pris la parole pour calmer tes compagnons ?
— Oui, c’est bien moi, répondit l’apostrophé, toujours sur un ton de défi.
— Bien. En plus d’être volontaire, tu es quelqu’un avec du caractère. Cette 70ème édition commence bien, rigola l’homme.

Puis, en se retournant, il s’adressa à la foule :

— Voici donc notre premier Engagé : Christophe « Chris » Sartoris ! Bien, y aurait-il un autre volontaire ou Sartoris restera-t-il l’unique courageux du canton ?

Le jeune homme pria silencieusement pour que d’autres personnes se dévouent, car s’il était le seul Engagé, remporter la victoire serait beaucoup plus dur.

— Non, il y a également moi ! clama avec conviction une voix féminine que Chris crut reconnaître.

En effet, au fur et à mesure que la jeune fille se frayait un chemin à travers la foule, sa silhouette lui devenait de plus en plus familière : c’était celle qu’il avait pensé reconnaître avant que Meyer ne l’interrompe, et une fois sur la scène en face de lui, Chris esquissa un large sourire.

— Ash, je suis vraiment content de te voir.
— Et moi, répondit la prénommée Ash en souriant, je ne suis pas étonnée de te voir ici.

Chris lui adressa ensuite un sourire chaleureux que la jeune fille lui rendit. Ils s’étaient tous deux rencontrés il y a trois ans, dans un centre de fitness. Ash pratiquait aussi le sport et les arts martiaux, et se montrait également douée avec une arme blanche à la main. Chris l’avait vue une fois se battre sur un ring, et il avait dû admettre que la jeune femme était plutôt talentueuse, il avait même été impressionné. Pourtant, du haut de son mètre soixante, elle n’était pas très impressionnante, mais tout comme lui, elle s’était entraînée durement afin de muscler son corps et d’en faire une arme létale, sans oublier sa grande agilité. Physiquement, elle lui ressemblait un peu : une brune foncée aux yeux châtains, tout ce qu’il y avait de plus banal. Si elle n’atteignait pas la beauté de certaines filles que Chris avait connues ou croisées, elle n’en demeurait pas moins plutôt mignonne avec son petit nez mutin et ses fossettes qui se formaient lorsqu’elle souriait.

— Un deuxième Engagé, tiens donc, fit Meyer en manifestant une joie exagérée. Et qui plus est une fille… Les choses deviennent vraiment sérieuses. Alors, jeune fille, comment t’appelles-tu ?
— Ashley Jordan, délégué Meyer, annonça-t-elle, les poings sur les hanches. Mais je préfère Ash.
— Très bien, Ash. Encore quelqu’un qui préfère un surnom, sourit le délégué d’ArènA. Eh bien soit ! Nous accueillons donc un autre Engagé : Mademoiselle Ashley Jordan !

Lorsque Meyer demanda pour la troisième fois s’il y avait encore un volontaire, personne ne répondit cette fois-ci.

— Dans ce cas, il est grand temps de passer au clou du spectacle : le tirage au sort !

Une fois sa tirade terminée, Meyer s’approcha de l’ordinateur en face de lui puis, après quelques manipulations, appuya sur un bouton : aussitôt, l’écran géant s’alluma et des noms commencèrent à apparaître. Tel un seul homme, tous avaient les yeux rivés sur l’écran, appréhendant d’être appelés.

Quelques minutes plus tard, 8 nouveaux garçons et 8 nouvelles filles virent, à leur plus grand désarroi, leurs noms et prénoms apparaître sur l’écran, et durent donc rejoindre les autres candidats sur la scène, où les attendaient Meyer, rictus aux lèvres, et Kurt, tête basse et toujours aussi silencieux.

Chris observait les candidats au fur et à mesure qu’ils prenaient place à côté d’eux, et hormis une petite dizaine d’entre eux, garçons comme filles, les autres ne paraissaient pas taillés pour les jeux… jusqu’à ce que le 9ème nom pour les garçons s’affichât à l’écran : Michaël Thomasset.

— Non, pas possible, murmura Chris

Ce nom lui raviva tout un tas de souvenirs, et pour cause ; c’était Michaël qui avait présenté à Chris son amour perdu ; mais c’était également lui qui avait quitté Neuchâtel sans rien dire à personne au moment de sa disparition, il y avait de cela trois ans. De ce fait, le jeune Engagé fut sous le choc d’apprendre de cette manière le retour en ville de son ancien meilleur ami, c’est pourquoi, lorsqu’il le vit grimper sur l’estrade, son cœur se serra.

Malgré les années qui avaient passé, Micha, comme il aimait être appelé, n’avait pas beaucoup changé : il portait toujours ses petites lunettes ainsi qu’une de ses fameuses chemises blanches. S’il était plus grand de quelques centimètres que Chris, en revanche, il était beaucoup plus mince. Il avait davantage le physique d’un mec qui travaillait dans les bureaux que celui d’un bagarreur. Par contre, ses yeux cernés et ses cheveux en bataille étaient plutôt inhabituels pour Micha, lui qui faisait toujours bien attention de prendre soin de sa personne.

Tandis que Meyer annonça son nom et prénom au reste des candidats, Micha se posta à côté de Chris qui lui demanda derechef d’un ton accusateur :

— Quelle heureuse rencontre, dis-moi ! Depuis quand es-tu de retour ici ?
— De… depuis quelques mois.
— Et tu n’as pas jugé bon de me contacter pour me dire que tu étais de retour ?
— Ce… ce n’est pas facile, pour moi. Tu sais, depuis sa disparition, j’étais dévasté.

Micha avait été très proche de l’ancienne petite amie de Chris, et même si ce n’était que de l’amitié, ils se connaissaient depuis leur enfance.

— Et tu me tiens responsable de sa mort ? maugréa Chris.
— Peut-être, fit son interlocuteur, toutefois, ce n’est pas le moment de parler de ça. Je ne suis pas revenu à Neuchâtel pour me prendre la tête avec toi, déclara Micha, la mine renfrognée.
— Mais alors, pourquoi es-tu revenu ici ? s’impatienta le jeune homme.
— Pour…

Hélas, il ne put achever sa phrase, car déjà résonnait le nom de la 9ème et dernière personne chez les filles :

— Rebecca Gapany ! articula Meyer.

À ces mots, Micha se raidit et fit la grimace ; Chris, quant à lui, écarquilla les yeux, pas bien sûr d’avoir entendu le nom correctement. Mais quand elle fit son apparition, Chris n’eut plus aucun doute : il s’agissait bien de l’ex de… Michaël. Mais du coup, était-ce là la raison de son retour à Neuchâtel ? Chris était bien décidé à s’entretenir avec Micha dès qu’il le pourrait, cette histoire devait être tirée au clair.

Avec ses longs cheveux auburn qui lui arrivaient jusqu’au bas du dos, son teint hâlé et ses yeux gris, Reb était reconnaissable entre toutes. Plutôt timide, voire presque introvertie, elle était de ce genre de fille qui ne disait pas grand-chose, et avec qui il n’était pas facile de créer des liens. Une sorte de beauté froide, en somme. Pour l’apprécier à sa juste valeur, il fallait vraiment bien la connaître, mais comme elle se repliait souvent sur elle-même en se réfugiant derrière une carapace, il devenait très dur de la cerner. Chris avait eu beau tenter d’être ami avec elle, jamais il n’avait pu percer ses défenses.

— Ça va aller, Reb, lui chuchota Micha en lui prenant la main, je t’avais dit que je reviendrais si Neuchâtel était choisi pour participer à ArènA. Je suis là pour te protéger. Je suis revenu pour toi.

Chris, qui avait tout entendu, avait enfin sa réponse.

Chapitre V

Neuchâtel, place Pury, 18 juin 2016

— La moisson étant terminée, place à la 70ème édition d’ArènA ! proclama Meyer en écartant les bras, ravi. Mais avant que vous ne partiez tous pour l’arène, on vient de m’annoncer que Zurich a terminé sa moisson il y a de cela une heure, et qu’on nous a envoyé les images de leurs Engagés. Veuillez donc regarder à nouveau l’écran, je vous prie.

Comme demandé, les jeunes tournèrent la tête et se préparèrent mentalement à faire face à ce qu’ils allaient voir, et après avoir à nouveau manipulé l’ordinateur, l’écran géant s’alluma.

Le film commença sur un homme vêtu d’un costard sombre, un certain Wein, délégué d’ArènA à Zurich, qui présenta en allemand les candidats qui s’étaient portés volontaires. Tout comme Meyer et les candidats neuchâtelois, Wein était debout sur une estrade qui avait dû être aménagée également pour le tirage au sort. Bien heureusement, la vidéo était munie de sous-titres qui traduisaient les paroles prononcées en allemand.

— Notre première Engagée a été Irina Kaiser, plus connue sous le nom de l’« Ombre furtive », expliqua-t-il, tout sourire.

Une jeune fille d’une vingtaine d’années, mesurant environ un mètre septante, apparut à l’écran. Ses cheveux noirs étaient coupés très court, voire presque rasés sur les côtés et sur la nuque. Un tatouage, dont la signification échappa à Chris, était visible sur le côté droit de son crâne. Le reste de ses cheveux était par contre noué en une toute petite queue de cheval. Ses yeux bleu azur semblaient fixer l’assemblée avec intensité et détermination.

Quelques extraits de ses compétences défilèrent ensuite sous les yeux attentifs des Neuchâtelois. Les extraits mettaient en avant ses compétences dans le déplacement silencieux qui lui avaient permis de se débarrasser de plusieurs gardes lors d’un exercice pratiqué dans un camp d’entraînement.

Une fois cette scène terminée, la caméra revint sur Wein qui enchaîna sans cesser de sourire :

— Les Engagés suivants sont des jumeaux : voici les frères Dieter et Reinhard Heinrich !

Les deux frères étaient deux solides gaillards ; l’un était vêtu d’une tenue de motard et avait les cheveux longs, l’autre avait le crâne rasé et portait des vêtements style militaire, tous deux étant couverts de tatouages sur le corps et les bras. Le film les montrait en train de se battre contre une demi-douzaine de personnes, les jetant au tapis tout en brutalité avec une facilité déconcertante. La violence de leurs coups fit tressaillir Chris ; à côté de lui, les autres candidats n’en menaient pas large non plus. Du coin de l’œil, il vit même Micha et Reb se prendre par la main, conscients que les jeux n’allaient pas être une partie de plaisir.

Le dénommé Wein acheva sa présentation par le dernier des Engagés : Alexander Wolf, surnommé le Loup Solitaire pour sa vivacité et sa soif de sang.

Un colosse.

Voici comment Chris perçut l’homme lorsqu’il le vit à l’écran. Cheveux coupés courts, barbe hirsute, visage taillé à coups de serpe et muscles saillants, Wolf tenait plus d’un ours que d’un loup, et Chris avait bien des doutes quant à son âge réel. Quoi qu’il en soit, même si Wolf n’avait pas eu droit à son petit film qui mettait en avant ses compétences, contrairement aux autres, Sartoris sut qu’il tenait là l’adversaire le plus coriace des jeux.

« Ça va être dur, très très dur », pensa-t-il alors que la victoire lui semblait de plus en plus compromise.

Mais il ne put pousser plus loin ses interrogations, car déjà Meyer faisait signe aux militaires de rassembler les candidats pour le départ.

Les choses sérieuses allaient enfin pouvoir commencer.

***

Quelque part en Suisse centrale, 18 juin 2016

Les Candidats étaient entassés les uns sur les autres dans un camion de l’armée, tel du bétail qu’on amenait à l’abattoir. On leur avait donné juste assez de temps pour leur permettre de dire au revoir à leur famille respective qui les avait attendus à la sortie de l’estrade.

Chris, lui, n’avait pas voulu que ses parents viennent le voir ; à ses yeux, ceux-ci n’existaient plus. Durant sa jeunesse, ses parents s’étaient beaucoup disputés, au point même de divorcer, et cela, jamais Chris n’avait pu le leur pardonner. Ils vivaient déjà dans un monde de violence engendré par ArènA, et il n’acceptait pas que sa famille se déchire pour des futilités. Ils auraient dû, au contraire, se serrer les coudes. Dès lors, il avait juste fait ses adieux à son petit frère qu’il affectionnait beaucoup avant d’embarquer avec les autres.

D’après ce qu’il avait entendu pendant qu’on les acheminait vers le camion, on les emmenait dans le centre de la Suisse, quelque part entre les cantons de Nidwald et Obwald. Il existait plusieurs arènes utilisées pour les jeux, mais celles- ci étaient toujours dévoilées à la dernière minute. Peu importait l’endroit pour Chris, tout lui convenait du moment qu’il pouvait mener à bien ses projets.

Il régnait dans le camion un silence pesant, uniquement brisé par quelques sanglots et reniflements, et par le bruit du moteur du camion qui vrombissait à l’extérieur. Après tout, l’heure n’était pas à la rigolade et à la bonne humeur.

À quelques reprises, le camion tressauta alors qu’il passait sur des chemins de campagne, et Sartoris fut propulsé plusieurs fois contre ses voisins, un noir costaud qu’il ne connaissait pas du tout, et une rouquine qui n’avait pas prononcé une seule parole depuis qu’elle avait été tirée au sort. En plus d’avoir mal au dos à force d’être secoué dans tous les sens, Chris commença à souffrir du ventre, au point de vouloir vomir.

« Faudrait qu’on arrive avant que je sois malade pour de bon… »

Au fond du camion, Chris aperçut Micha qui, après avoir pris Reb dans ses bras, tentait de la rassurer en lui caressant tendrement la tête tout en lui murmurant des mots réconfortants ; du moins, c’est ce que Chris supposait vu que depuis sa position, il ne les entendait pas. Il s’aperçut également que Reb regardait droit devant elle, le regard perdu dans le vide. Le jeune homme tourna ensuite la tête vers la porte arrière où Ash, concentrée, répétait quelques prises d’arts martiaux avec ses mains, en prenant toutefois bien soin de ne pas déranger les personnes à côté d’elle.

Le calvaire prit fin environ deux heures plus tard, lorsque le véhicule s’arrêta pour de bon. Un à un, les candidats sortirent du camion et s’étirèrent afin de soulager leurs membres endoloris. Chris fit quelques pas pour se dégourdir les jambes avant d’effectuer quelques exercices de souplesse pour se délier les muscles.

— T’es à fond dedans, toi, hein ? lui dit le grand Noir qui était à ses côtés dans le camion sur un ton de reproche.
— Tu devrais plutôt me remercier au lieu de me critiquer, objecta Chris sur le même ton. Je me suis spécialement entraîné pour que Neuchâtel ait une chance de gagner.

Ce qui n’était pas tout à fait vrai, mais les autres ne devaient pas connaître ses réels objectifs.

— Humpf, fit son interlocuteur. On finira bien par savoir si tu n’es qu’un tueur refoulé ou, au contraire, si tu te bats vraiment pour la libération de notre canton.

Sur ces dernières paroles, le grand black partit rejoindre le reste des candidats qui, en file indienne, suivaient les militaires. Quand Ash passa devant le jeune homme, elle le héla :

— Allez, viens, Chris. Il faut éviter de se faire mal voir en traînassant trop. Allons rejoindre les autres.

L’apostrophé opina de la tête puis emboîta le pas de sa camarade.

Tandis qu’il suivait ses compagnons d’infortune, Sartoris regarda autour de lui : le camion s’était garé en lisière d’une abondante forêt où la route s’arrêtait. Chris tourna ensuite la tête en direction de là où ils étaient venus, mais ne remarqua rien de spécial. Aucun bâtiment, aucune maison, rien qui témoignait de la présence d’une quelconque activité humaine. Ils étaient juste entourés de montagnes, de forêts et de verts pâturages, et hormis les clameurs de la faune locale, il n’y avait aucun bruit.

Après dix minutes de marche le long d’un sentier sinueux qui traversait la forêt, ils débouchèrent finalement sur une vaste clairière au centre de laquelle se trouvait une sorte de bunker, mais ce qui attira davantage l’attention de Chris, ce fut l’imposante muraille d’une hauteur de près de cinq mètres qui se dressait juste derrière le bunker auquel il était relié par son entrée. Cette dernière, surmontée par deux tours de guet de part et d’autre, était gardée par des militaires qui observaient les candidats.

Derrière lui, il entendit ses compagnons pousser des cris de surprise tandis qu’ils contemplaient l’imposant mur. Très peu d’images filtraient des jeux, et quand il y en avait, seule l’arène en elle-même était montrée, mais jamais les hautes murailles. Vue d’ici, elle était beaucoup plus impressionnante.

— Voici donc l’ArènA, glissa doucement Ash à l’intention de Chris, sans masquer son admiration pour cette haute structure.
— On dirait bien, répondit Chris. J’espère que ce mur ne sera pas la dernière chose que l’on verra.

Ash secoua la tête.

— Ne sois pas négatif, Chris. Les autres comptent sur nous. Je ne sais pas si tu as remarqué, mais à part sept ou huit autres qui pourraient nous être utiles, le reste ne fera pas long feu.
— J’ai remarqué. Ça ne se présente pas très bien pour nous, admit Sartoris. Surtout quand on regarde les Engagés de Zurich.
— M’en parle pas, maugréa-t-elle. J’suis pas du genre à m’émouvoir pour un rien, mais je ne te cache pas qu’ils m’ont fait peur.
— D’ailleurs, cette Irina m’a un peu fait penser à toi, avoua Chris. Je crois que nous avons trouvé ta rivale, Ash.
— Je lui ferai mordre la poussière à cette salope, railla-t-elle, mais Chris l’interrompit :
— Ne dis pas ça. Certes, elle a l’air féroce, mais peut-être qu’elle s’est portée volontaire juste pour donner une chance à son canton de remporter les jeux. N’oublie pas que Zurich n’est plus qu’à une victoire de la liberté. Ou alors, elle est devenue une Engagée pour se prouver quelque chose à elle-même. On ne peut pas savoir.
— Tu as sans doute raison, soupira la jeune femme.

Et pour cause : elle-même avait une raison bien à elle de s’être portée volontaire. Cependant, même si elle avait confiance en Chris, elle ne souhaitait pas lui en parler, du moins pas pour l’instant.

« Tu n’as pas tort, Chris, pensa-t-elle. Si je me suis portée volontaire, c’est pour prouver quelque chose. Pas pour moi, mais pour quelqu’un qui m’est très cher. »

— Allez jeunes gens, il est temps d’y aller, annonça un militaire dont le visage montrait qu’il compatissait avec les candidats.

Son annonce arracha les jeunes gens à leur contemplation, et après s’être remis en rang, Ash et Chris en queue de colonne, les candidats entrèrent dans le bunker après qu’un militaire, un sergent, eut ouvert la large porte métallique.

Il régnait une certaine activité à l’intérieur ; plusieurs militaires s’affairaient çà et là, telles des fourmis, ou montaient la garde, pendant que des femmes et des hommes, vêtus d’habits coûteux, discutaient entre eux.

Les candidats, après avoir traversé plusieurs couloirs, furent ensuite amenés dans une grande pièce où était alignée une vingtaine de sièges. Sur le mur du fond, un tableau noir était fixé, près duquel se trouvait une télé accrochée au plafond. À côté les attendait un militaire d’âge mûr, un colonel de carrière d’après ses insignes, et du nom de S. Egger. Il tenait une télécommande dans une main, et à voir son visage, il ne faisait pas partie de ces militaires qui compatissaient au sort des candidats.

— Faites-les tous asseoir, sergent Carnal, ordonna le colonel d’une voix ferme dès que Chris et tous les autres furent entrés dans la salle.

Le sous-officier s’exécuta rapidement, indiquant aux jeunes gens les places qu’ils devaient occuper. Lorsque tous furent installés, le colonel leur imposa le silence en frappant de sa main un pupitre posé en face de lui, puis, une fois le calme revenu, écrivit quelque chose sur le tableau noir.

Au fur et à mesure qu’il écrivait, Chris reconnut le mot : ArènA.

Chapitre VI

Centre de la Suisse, bunker, 18 juin 2016

— Vous voici aux portes d’ArènA ! déclara le colonel Egger en désignant du doigt le mot inscrit sur le tableau. Certains d’entre vous mourront au cours de ces prochains jours, d’autres auront la chance de revoir le soleil se lever.

Ses paroles eurent pour effet de faire paniquer certains candidats, qui commencèrent enfin à réaliser qu’ils allaient peut-être y laisser leur vie. Mais contrairement à Meyer, le fait de voir ces jeunes s’angoisser ne procura aucune satisfaction au militaire de carrière.

Chris ne parvenait pas à cerner le colonel, lequel ne laissait rien paraître. Était-il du côté des candidats ou simplement un autre sous-fifre des créateurs d’ArènA ? Chris n’en avait aucune idée, aussi préféra-t-il se concentrer sur ce que leur racontait Egger. D’ailleurs, celui-ci reprit la parole après s’être éclairci la voix :

— Vous tous ici présents êtes là pour défendre les couleurs de votre canton, Neuchâtel, et lui ramener peut-être une troisième victoire. Je suis ici pour vous expliquer les règles du jeu, mais avant toute chose, voici un petit récapitulatif des noms et prénoms des candidats neuchâtelois, car je doute que vous vous connaissiez tous et que vous ayez pris la peine de faire connaissance durant le trajet.

Pour faire suite à ses propos, Egger ouvrit en grand le tableau noir, dévoilant ainsi, sur la partie centrale, la liste des participants de la 70ème édition d’ArènA.

Candidat n°1 :Christophe Sartoris – Engagé

Candidat n°2 :Vincent Clément

Candidat n°3 :Michaël Thomasset

Candidat n°4 :Nathan Dervey

Candidat n°5 :Hekuran Feim

Candidat n°6 :Léonard Paroz

Candidat n°7 :Daniel Amoos

Candidat n°8 :Fabien Montvena

Candidat n°9 :Nelson Delacruz

Candidat n°10 :Samuel Bost

Candidate n°1 :Ashley Jordan – Engagée

Candidate n°2 :Rebecca Gapany

Candidate n°3 :Estefania Torres

Candidate n°4 :Stéphanie Roy

Candidate n°5 :Jessica Morel

Candidate n°6 :Jennifer Yerly

Candidate n°7 :Camille Juillerat

Candidate n°8 :Mélanie Rey

Candidate n°9 :Vanessa Arsent

Candidate n°10 :Soraya Osman

Chris ne fut pas étonné de voir que les noms affichés sur le tableau étaient tous d’origine suisse, du moins pour la grande majorité. L’explication était simple : depuis les années 50, à la suite de la création d’ArènA, tous les étrangers qui quittaient leur pays respectif pour une raison ou pour une autre évitaient la Suisse comme la peste, de peur que leurs enfants ne soient choisis pour participer au jeu. Seules restaient les familles étrangères qui y habitaient depuis toujours.

Egger laissa plusieurs minutes aux candidats pour qu’ils puissent imprimer les noms et prénoms, avant de poursuivre :

— Maintenant que vous avez pris connaissance des noms de vos camarades, laissez-moi vous présenter les règles du jeu. Tout d’abord, l’arène a une superficie d’environ dix kilomètres carrés, ce qui permet aux candidats des deux cantons d’éviter de se retrouver au même endroit directement au début du jeu, mais aussi de laisser un peu de temps aux deux équipes pour trouver des armes et d’élaborer des stratégies avant de s’affronter. Et je préfère vous prévenir directement, ajouta Egger en voyant deux jeunes derrière Chris faire des messes basses, toutes les entrées sont hautement surveillées par des militaires qui ont reçu l’ordre de faire feu sur quiconque s’en approcherait de trop près. Par le passé, des petits malins ont essayé de s’échapper par là, et tous ont été tués par les militaires, condamnant ainsi leur canton pour lequel ils se battaient.

Le colonel se tut ensuite quelques instants, le temps de boire un verre d’eau qu’un soldat lui avait apporté. Une fois sa soif étanchée, il continua :

— Des drones survoleront les zones de combat afin que nous ayons des images à projeter lors du prochain tirage au sort qui aura lieu l’année prochaine, mais en dehors de ça, vous ne serez pas surveillés. Par contre, continua-t-il, chacun d’entre vous sera équipé d’une montre comme celle-ci (le colonel ouvrit un tiroir du pupitre en face de lui et en ressortit une grosse montre rouge et noire). Ce sera grâce à elle que nous pourrons observer votre progression. Cette montre est capable de surveiller votre pouls et nous avertira directement, via notre salle de contrôle qui se trouve juste à côté de cette pièce, de votre trépas. En outre, chaque mort d’un candidat sera annoncée par cette même montre, qui tiendra également un décompte des survivants de votre équipe ; ainsi, vous serez toujours au courant de ce qu’il se passe autour de vous. Mais ce n’est pas tout : le décès des candidats adverses vous sera également divulgué de la même manière. À noter que seules les personnes se trouvant dans un périmètre de 100 mètres où a eu lieu le décès d’un candidat seront averties. Notre but est de motiver les gens à s’affronter. Si vous savez qu’il ne reste plus qu’une poignée de survivants dans le camp ennemi, cela vous incitera à aller de l’avant pour les affronter.

Suite à ces paroles, le colonel effectua une seconde pause pour avaler une nouvelle gorgée d’eau, et en profita pour observer son auditoire. Il fut ravi de constater que tous étaient suspendus à ses lèvres, buvant chacune de ses paroles.

— Cette montre, expliqua-t-il, fait aussi boussole en plus de faire le décompte des heures qu’il vous reste. Vous avez 72 heures, soit trois jours, pour exterminer l’équipe adverse.
—