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Dans "Arsène Lupin: La Collection Complète", Maurice Leblanc déploie l'univers fascinant du gentleman cambrioleur, qui amalgame la finesse du récit policier et l'aventure débridée. Ce recueil regroupe des nouvelles et des romans mettant en scène Lupin, un anti-héros à la moralité ambiguë, défiant la loi tout en se posant en adversaire des figures de l'autorité, notamment Sherlock Holmes, dont Leblanc se joue avec une ironie palpable. Le style littéraire de Leblanc, marqué par un mélange de légèreté et de profondeur, s'inscrit dans la tradition du roman populaire du début du XXe siècle, alors que la fascination pour le crime et l'intrigue prenait de l'ampleur dans la littérature française. Maurice Leblanc, né en 1864, a été influencé par son époque, en proie à des bouleversements technologiques et sociaux, ce qui nourrissait son imagination fertile. Issu d'un milieu bourgeois, il est attiré par le monde du crime et de la ruse, ce qui l'amène à créer un personnage comme Lupin, charismatique et rusé. Leblanc fait de Lupin un reflet des contradictions de son temps, oscillant entre la légalité et la transgression, captivant ainsi un public avide de sensations nouvelles. Cette œuvre incontournable est une invitation à plonger dans un monde où l'intelligence surpasse la brute force, où le mal peut parfois revêtir une apparence séduisante. Le lecteur y découvrira non seulement des intrigues palpitantes mais aussi une réflexion sur la justice et l'humanité. "Arsène Lupin: La Collection Complète" est donc une lecture d'une grande richesse, à la fois divertissante et intellectuellement stimulante. Dans cette édition enrichie, nous avons soigneusement créé une valeur ajoutée pour votre expérience de lecture : - Une Introduction approfondie décrit les caractéristiques unifiantes, les thèmes ou les évolutions stylistiques de ces œuvres sélectionnées. - La Biographie de l'auteur met en lumière les jalons personnels et les influences littéraires qui marquent l'ensemble de son œuvre. - Une section dédiée au Contexte historique situe les œuvres dans leur époque, évoquant courants sociaux, tendances culturelles и événements clés qui ont influencé leur création. - Un court Synopsis (Sélection) offre un aperçu accessible des textes inclus, aidant le lecteur à comprendre les intrigues et les idées principales sans révéler les retournements cruciaux. - Une Analyse unifiée étudie les motifs récurrents et les marques stylistiques à travers la collection, tout en soulignant les forces propres à chaque texte. - Des questions de réflexion vous invitent à approfondir le message global de l'auteur, à établir des liens entre les différentes œuvres et à les replacer dans des contextes modernes. - Enfin, nos Citations mémorables soigneusement choisies synthétisent les lignes et points critiques, servant de repères pour les thèmes centraux de la collection.
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Veröffentlichungsjahr: 2023
Arsène Lupin: La Collection Complète rassemble, en un ensemble continu, les romans et recueils de nouvelles que Maurice Leblanc a consacrés à son héros entre 1907 et 1941. Du premier recueil fondateur, Arsène Lupin, Gentleman-Cambrioleur, jusqu’aux ultimes prolongements comme Les Milliards d’Arsène Lupin, le lecteur parcourt l’arc entier d’un mythe littéraire né à la Belle Époque et affermi durant l’entre-deux-guerres. L’objectif de cette réunion est de proposer le cycle lupinien dans toute son amplitude narrative, afin d’en apprécier la cohérence, les inflexions de ton et l’évolution d’un personnage devenu l’une des figures majeures du roman populaire francophone.
Les textes ici réunis relèvent essentiellement de deux formes: le roman et le recueil de nouvelles. Les volumes Arsène Lupin, Gentleman-Cambrioleur, Les Confidences d’Arsène Lupin, Les Huit Coups de l’horloge et L’Agence Barnett et Cie groupent des récits autonomes, publiés à l’origine en séquences, où s’inventent motifs, voix et masques du héros. Les autres titres sont majoritairement des romans complets, aux intrigues amples et à la construction feuilletonesque. Cette collection n’inclut ni poèmes, ni essais, ni correspondance: elle circonscrit l’univers de fiction romanesque et nouvellistique où Lupin s’impose, se dérobe et se renouvelle.
Les premiers jalons posent la grammaire du personnage. Arsène Lupin, Gentleman-Cambrioleur installe, par des récits rapides et ingénieux, la figure d’un voleur artiste, mondain et paradoxalement chevaleresque. Arsène Lupin contre Herlock Sholmès orchestre la rencontre ludique entre deux traditions, le maître-cambrioleur français et un détective pastiché, dans un jeu de déductions et de contre-déductions. L’Aiguille creuse élargit la focale vers une énigme d’envergure, croisant aventure, mystère historique et défi intellectuel, sans jamais dépasser la prémisse nécessaire au plaisir de la découverte.
Les années suivantes voient s’affirmer l’ambition romanesque. Avec 813 et Le Bouchon de cristal, Leblanc déploie des architectures d’intrigue plus vastes, multiplie les identités possibles et noue la tension autour d’enquêtes à ramifications internationales. La mécanique reste claire: un crime, une énigme, un duel de volontés; mais la portée se dilate, la part de stratégie s’accroît, et les retournements – toujours ménagés sans trahir la logique – confèrent à Lupin une stature à la fois ludique et presque mythique. Les Confidences d’Arsène Lupin, en miroir, réinjectent le nerf bref et la voix rusée du protagoniste.
La période de guerre imprime un relief particulier à l’univers. L’Éclat d’obus (1916) et Le Triangle d’or (1918) inscrivent l’aventure dans une époque troublée, où l’espionnage, les convoitises et les ruptures d’ordre brouillent les frontières entre le spectaculaire et le tragique. Sans détourner l’œuvre de sa vocation de divertissement, Leblanc fait affleurer une inquiétude historique qui durcit les enjeux, infléchit les péripéties et éprouve les ressources morales et tactiques de son héros. Le résultat donne aux récits une résonance supplémentaire, attentive aux secousses du monde contemporain de leur parution.
Leblanc excelle aussi lorsqu’il approche le fantastique d’atmosphère et le gothique d’aventure. L’Île aux trente cercueils (1919) déploie une prémisse insulaire saisissante, faite de légendes, de décors sauvages et d’indices trompeurs, où l’intuition et la ruse pèsent autant que la logique. Les Dents du Tigre (1920) prolonge l’énergie romanesque par un enchaînement de périls et d’alliances instables. À travers ces œuvres, paysages, rumeurs et signes – soigneusement dosés – deviennent acteurs de l’énigme, et l’imaginaire populaire se trouve servi par une mise en scène précise, inventive, constamment tenue par la clarté narrative.
Les cycles de nouvelles intermédiaires confirment la souplesse de la forme courte. Les Huit Coups de l’horloge (1923) offrent une série d’aventures liées par un motif discret, où chaque épisode maintient l’équilibre entre suspense, surprise et élégance des solutions. L’Agence Barnett et Cie (1928) explore avec malice les jeux d’identités et de façades qui caractérisent l’univers lupinien. À travers ces recueils, Leblanc renouvelle les défis, varie les cadrages et densifie le portrait d’un protagoniste insaisissable, sans rompre la promesse initiale: l’intelligence, l’audace et l’ironie comme instruments d’une justice singulière.
Les romans consacrés au cycle de Cagliostro approfondissent la légende personnelle du héros. La Comtesse de Cagliostro (1924) remonte aux origines romanesques, dessinant les prémisses d’un destin entre initiation sentimentale et conquête d’un style. Le Cagliostro se venge (1935) prolonge ce versant en replaçant le mythe dans un théâtre de rivalités et de séductions. Sans divulguer leurs ressorts, on peut en souligner l’allure romanesque et l’arôme fin-de-siècle: fascination pour l’énigme, goût des filiations occultes, intensité d’un duel moral qui, chez Leblanc, reste toujours lisible, précis, et ouvert à l’émerveillement du lecteur.
Le dernier tiers de la collection témoigne d’une diversité maîtrisée. La Demoiselle aux Yeux Verts (1926), L’Homme à la peau de bique (1927), La Demeure mystérieuse (1928) et La Barre-y-va (1930) conjuguent enquête, faux-semblants et art du piège. La Dent d’Hercule Petitgris (1926) et Le Cabochon d’émeraude (1930) incarnent l’élégance combinatoire d’énigmes à forte visibilité visuelle. La Femme aux deux sourires (1932) superpose comédie mondaine et tension criminelle. Victor, de la Brigade mondaine (1934) illustre, chez Leblanc, une veine policière voisine du cycle, publiée tardivement et révélatrice de la plasticité de son imaginaire narratif.
Plusieurs thèmes irriguent l’ensemble et assurent son unité. La métamorphose – du nom, du visage, du rôle – n’est pas simple coquetterie: elle interroge la part de théâtre au cœur de la société moderne. Le conflit entre loi et justice structure les intrigues, donnant à l’audace de Lupin une dimension éthique singulière. L’énigme, conçue comme défi loyal, commande rythme, economy de moyens et netteté des issues. Enfin, le regard sur la hiérarchie sociale, mêlé d’ironie et de compassion, converge vers une critique légère mais constante des abus de pouvoir et des certitudes trop assurées.
Sur le plan stylistique, Leblanc marie la nervosité héritée du feuilleton à une prose limpide, alerte et souvent souriante. Le dosage des scènes d’action et des jeux d’esprit, le soin porté aux entrées en matière, la conduite régulière des révélations et la musicalité des péripéties forment une signature reconnaissable. Les récits alternent points de vue externes et confidences internes, conférant au héros une présence tantôt vue, tantôt vécue. Le dialogue avec la tradition du détective – explicitement dans Arsène Lupin contre Herlock Sholmès – instaure une conversation ludique avec les codes du genre, sans jamais en sacrifier la rigueur.
La postérité d’Arsène Lupin tient à la fois à l’archétype qu’il cristallise – le gentleman-cambrioleur moderne – et à la constance d’un plaisir de lecture fondé sur l’intelligence et l’élégance. En offrant, de 1907 à 1941, la continuité de romans et de nouvelles où chaque titre possède sa couleur propre, cette collection permet de mesurer la fécondité d’un imaginaire et son inscription dans l’histoire littéraire française. Elle propose un itinéraire complet, respectueux des prémisses de chaque œuvre, destiné autant à la découverte qu’à la relecture, et invite à savourer l’art du mystère selon Maurice Leblanc.
Maurice Leblanc (1864–1941) est un romancier français dont la création d’Arsène Lupin, figure du gentleman-cambrioleur, a marqué durablement la culture populaire et le roman policier. Né à Rouen et actif surtout à Paris, il s’inscrit dans l’horizon de la Belle Époque puis de l’entre-deux-guerres, quand le feuilleton et la presse illustrée nourrissent une littérature de vaste diffusion. Son art conjugue énigme, ironie et sens du rythme, au service d’un héros à la fois séducteur et insaisissable. Son œuvre, lue et traduite dès son époque, contribue à définir une veine française du suspense, mêlant fantaisie, observation sociale et jeux d’identité.
Formé dans un cadre classique, Leblanc vient à la littérature après un passage par des études de droit et le journalisme. À Paris, il fréquente les milieux littéraires, s’essaie au conte et au roman, et affine une prose claire et rapide, sensible aux débats du temps. Lecteur des naturalistes et curieux des formes populaires, il adopte très tôt le mode du feuilleton, alors central dans la vie culturelle. Cette expérience de la publication périodique l’entraîne vers des récits segmentés, à rebondissements calculés, où la surprise et l’ingéniosité priment, préparant le terrain à la naissance d’un héros récurrent et à des intrigues à forte visibilité médiatique.
La notoriété arrive en 1905 avec l’apparition d’Arsène Lupin en revue, puis avec Arsène Lupin, Gentleman-Cambrioleur (1907), recueil fondateur qui fixe les codes d’un cambrioleur élégant, joueur et maître du déguisement. Arsène Lupin contre Herlock Sholmès (1908) met en scène l’affrontement ludique avec un détective pastiche, accentuant la dimension parodique et l’art du duel intellectuel. L’Aiguille creuse (1909) consolide la légende en liant mystère et patrimoine, tandis que 813 (1910) étend l’échelle du drame. La publication en feuilleton, l’éclat médiatique et la souplesse du personnage assurent un succès rapide et nourrissent une série appelée à se diversifier.
Au début des années 1910, Leblanc exploite la plasticité de sa création. Le Bouchon de cristal (1912) développe une mécanique d’indices et de faux-semblants, et Les Confidences d’Arsène Lupin (1912) offrent un éclairage rétrospectif sur des épisodes révélateurs du style et de la morale du héros. Les récits oscillent entre la nouvelle et le roman, avec une attention à la mise en scène, au rythme et au sourire ironique qui tempère l’angoisse. Le dispositif narratif privilégie la surprise contrôlée et la variation, assurant la fidélité des lecteurs tout en renouvelant les situations sans trahir la cohérence du personnage central.
La Grande Guerre introduit des inflexions thématiques. L’Éclat d’obus (1916) inscrit l’intrigue dans un contexte de conflit, tandis que Le Triangle d’or (1918) interroge menaces, réseaux et alliances à l’échelle internationale. L’Île aux trente cercueils (1919) explore une tonalité plus sombre, flirtant avec l’étrange, dans un paysage tourmenté où l’angoisse se mêle à la logique de l’enquête. Sans renoncer à l’énigme ni à l’ironie, Leblanc intègre le climat d’incertitude de l’époque et éprouve son héros face à des enjeux collectifs. Cette période confirme sa capacité à faire varier les registres tout en conservant une lisibilité populaire.
Les années 1920 et 1930 voient une diversification très soutenue. Les Dents du Tigre (1920) et Les Huit Coups de l’horloge (1923) marient suspense et sophistication. La Comtesse de Cagliostro (1924) approfondit la mythologie du cycle, prolongée par Le Cagliostro se venge (1935). La Demoiselle aux Yeux Verts (1926), La Dent d’Hercule Petitgris (1926), L’Homme à la peau de bique (1927) et La Demeure mystérieuse (1928) déclinent la formule en variantes psychologiques et urbaines. L’Agence Barnett et Cie (1928) joue avec les codes du policier, comme La Barre-y-va (1930), Le Cabochon d’émeraude (1930) et La Femme aux deux sourires (1932). Victor, de la Brigade mondaine (1934) témoigne d’un intérêt pour d’autres figures d’enquête.
Jusqu’à la fin, Leblanc entretient la vitalité de son univers. Les Milliards d’Arsène Lupin (1941), paru l’année de sa mort, rappelle l’élan d’aventure et l’art du trompe-l’œil qui ont fait sa réputation. Il s’éteint en 1941, après une carrière dominée par un personnage devenu archétype: le voleur chevaleresque, maître de l’illusion, critique en actes des hiérarchies sociales. Son héritage est considérable dans le roman policier francophone et au-delà, avec d’innombrables rééditions, traductions et adaptations. La figure de Lupin continue d’inspirer des créations contemporaines, preuve de la plasticité d’un modèle où jeu, élégance et intelligence demeurent indissociables.
Maurice Leblanc (1864–1941), romancier normand issu du journalisme, crée Arsène Lupin en 1905 dans le magazine Je sais tout. La collection publiée entre 1907 et 1941 traverse plusieurs régimes d’expérience française: la Belle Époque, la Première Guerre mondiale, les Années folles, puis la crise des années 1930 et les débuts de l’Occupation. Chaque volume, des nouvelles d’Arsène Lupin, Gentleman-Cambrioleur (1907) à Les Milliards d’Arsène Lupin (1941), capte des tensions historiques concrètes—essor de la grande presse, modernisation policière, nationalisme, traumatismes de guerre, mutations urbaines—que Leblanc recompose sous forme d’énigmes ludiques et de récits d’aventure, en maintenant une distance ironique avec l’actualité et un sens aigu de la mise en scène.
L’essor d’Arsène Lupin coïncide avec la Belle Époque, période généralement datée des années 1890 à 1914, marquée par croissance, innovations et foi dans le progrès, mais aussi par inégalités sociales et affaires retentissantes. Les premières histoires rassemblées dans Arsène Lupin, Gentleman-Cambrioleur présentent salons, paquebots et stations balnéaires où circulent objets d’art et fortunes. La haute société, la curiosité scientifique et l’attrait pour le spectaculaire s’y mêlent. Ce cadre amplifie la figure du « gentleman-cambrioleur », qui retourne les codes de la politesse mondaine et de la propriété, en jouant sur la fascination pour la richesse, le goût du luxe et l’ambiguïté morale du dandysme fin-de-siècle.
La fortune éditoriale de Lupin s’explique par la culture du feuilleton et de la presse illustrée. Je sais tout, fondé en 1905 par Pierre Lafitte, publie des séries à suspense qui fidélisent un lectorat élargi par l’alphabétisation et les progrès de l’imprimerie. Arsène Lupin contre Herlock Sholmès (1908) illustre la logique sérielle: épisodes rythmés, cliffhangers, débats de lecteurs, et jeu intertextuel avec la figure de Sherlock Holmes. La circulation internationale des périodiques et la protection juridique des personnages littéraires imposent la parodie nominale « Herlock Sholmès », symptôme d’un marché transnational où l’imitation, l’hommage et la compétition structurent les imaginaires policiers.
Leblanc écrit au moment où la police scientifique se professionnalise. En France, l’anthropométrie d’Alphonse Bertillon et, bientôt, l’empreinte digitale s’installent au tournant du XXe siècle. La Sûreté et les fichiers centralisés nourrissent le fantasme d’une traque rationnelle. Dans Les Confidences d’Arsène Lupin (1912) et Le Bouchon de cristal (1912), l’intrigue croise procédures, cabinets ministériels, notaires et inspecteurs, révélant une société fascinée par l’identification et la preuve. Lupin, maître du déguisement, déjoue ces outils en théâtralisant l’identité. Le contraste entre science naissante et art de la ruse donne au cycle une dimension critique sur la bureaucratie moderne.
Le patrimoine national et l’histoire de France irriguent l’imaginaire lupinien. L’Aiguille creuse (1909), situé autour des falaises d’Étretat en Normandie, mobilise paysages, légendes et références aux rois pour interroger la continuité entre gloire passée et désir contemporain de prestige. Au début du XXe siècle, le tourisme se développe par le rail et les guides illustrés; musées, châteaux et sites naturels deviennent espaces d’enquête. Leblanc exploite cette cartographie sentimentale du pays: la mise en énigme de lieux emblématiques soutient une réflexion implicite sur la transmission, la mémoire et la capacité de la République à reconvertir les symboles monarchiques en récits d’aventure populaire.
La collection réfracte aussi les relations internationales de la Belle Époque. Après l’Entente cordiale (1904), la presse française raffole de la confrontation France/Angleterre sous forme ludique. Arsène Lupin contre Herlock Sholmès met en scène rivalité méthodique et esprit d’invention, sur fond de paquebots et de liaisons ferroviaires qui rétrécissent l’Europe. Le cosmopolitisme de ports, hôtels et expositions alimente l’esthétique du travestissement et des langues mêlées. Leblanc s’inscrit dans un dialogue trans-Manche où s’exportent procédés narratifs, tout en défendant une virtuosité « à la française » valorisant l’audace, l’ironie et un art de la fuite face aux certitudes positivistes.
Les années 1900–1912 voient s’amplifier scandales financiers et soupçons de corruption, échos d’affaires antérieures et de tensions parlementaires de la Troisième République. 813 (1910) fait affleurer la porosité entre milieux politiques, diplomatiques et grandes fortunes, sans dévoiler ici ses ressorts. Le Bouchon de cristal (1912) met à profit le climat d’industrialisation accélérée, où secrets techniques, concessions et monopoles attisent les convoitises. Leblanc n’écrit pas de romans à thèse, mais il transforme l’actualité économique en motifs d’intrigue: spéculations, manipulations d’informations et circulation d’objets minimes capables de faire basculer des intérêts considérables.
La modernité matérielle est un moteur constant. L’expansion du métro parisien (ouvert en 1900), la généralisation de l’éclairage électrique, le téléphone et l’automobile refondent rythmes urbains et scénarios d’évasion. Les poursuites gagnent en vitesse; la précision des horaires devient un ressort dramatique, ce que signale un titre comme Les Huit Coups de l’horloge (1923). Dans La Demoiselle aux Yeux Verts (1926), la ville-musée et ses espaces publics deviennent théâtre d’illusions et de foules. Leblanc adopte la grammaire des temps nouveaux: cartes, plans, wagons, ascenseurs et vitrines participent à une dramaturgie du regard et du moment opportun.
À la veille de 1914, l’Europe est travaillée par nationalismes, rivalités navales et culture de l’espionnage popularisée par la presse. Sans en faire des romans militaires, 813 et d’autres récits préfigurent un imaginaire de secrets d’État, de codes et d’agents doubles. Les réseaux, mots de passe et dépôts scellés résonnent avec les peurs contemporaines d’infiltration. Le divertissement policier absorbe ces motifs pour les retourner en énigmes élégantes. Cette « fièvre des complots » littéraires cohabite avec la confiance dans les progrès techniques, produisant un mélange d’enthousiasme et d’appréhension propre aux dernières années de la Belle Époque.
La Première Guerre mondiale bouleverse les thèmes et les tonalités. L’Éclat d’obus (1916), publié en cours de conflit, témoigne d’une Europe fracturée où déplacements, frontières et contrôles marquent les existences. Le Triangle d’or (1918), au sortir de la guerre, s’inscrit dans un espace de clandestinités, circulations illicites et réorganisations d’autorités. Sans s’appuyer sur la représentation des batailles, Leblanc intègre le désarroi, l’exode et l’économie de pénurie, aux marges desquels prospèrent contrebande et opportunisme. Le héros, figure d’ingéniosité, devient instrument d’une résilience narrative qui accompagne l’effort de recomposition de la société française.
L’après-guerre ouvre une phase d’incertitude et de réenchantement mêlés. L’Île aux trente cercueils (1919) se tourne vers la Bretagne, territoire de légendes et de landes, pour interroger la survivance des croyances face à la rationalité moderniste. Les Dents du Tigre (1920) explore les fortunes refaites ou écroulées par la guerre et l’essor de circuits transnationaux du crime et du capital. Les paysages périphériques, littoraux et insulaires, permettent d’observer une France qui cherche des repères, entre mémoire locale, retours de réfugiés et intégration de pratiques techniques nouvelles dans des communautés encore très marquées par la tradition.
Au cours des années 1920, l’élargissement des classes moyennes, la consommation de masse et l’américanisation partielle des loisirs transforment les intrigues. Les Huit Coups de l’horloge (1923) et L’Agence Barnett et Cie (1928) mettent en scène la figure moderne de l’entrepreneur-détective, écho à la professionnalisation des agences privées. La Demeure mystérieuse (1928) et La Barre-y-va (1930) jouent avec la villa, la villégiature et la maison de campagne, nouveaux marqueurs sociaux. Les récits s’intéressent à l’urbanisme, aux banlieues et aux circulations en automobile, tout en conservant l’élégance de l’énigme et le plaisir du travestissement.
La vogue ésotérique, née à la fin du XIXe siècle avec le spiritisme et les sociétés occultes, demeure une ressource romanesque. La Comtesse de Cagliostro (1924) et Le Cagliostro se venge (1935) exploitent la légende de l’aventurier du XVIIIe siècle Cagliostro, associée à secrets, alchimie et réseaux mystérieux. Sans valider aucun paranormal, Leblanc mobilise ces imaginaires pour réfléchir à la crédulité, au pouvoir du récit et à la circulation d’objets fétiches. Cette veine historique et ésotérique répond à l’appétit du public entre-deux-guerres pour des intrigues reliant passé lointain et modernité, avec codes, archives et héritages disputés.
L’entre-deux-guerres voit aussi évoluer les rôles sociaux féminins. En France, des réformes juridiques progressives touchent le statut des femmes (par exemple la loi de 1907 sur le libre salaire des femmes mariées), même si le droit de vote n’arrive qu’en 1944. La littérature populaire reflète l’essor de figures féminines actives, indépendantes et parfois menaçantes pour l’ordre masculin. Des titres comme La Demoiselle aux Yeux Verts (1926) ou La Femme aux deux sourires (1932) mettent en avant des protagonistes dotées d’initiative. Sans discours militant, la série observe les transformations des manières de paraître, de travailler et de négocier l’autonomie dans les sociabilités urbaines.
La modernisation policière se poursuit avec la création de brigades mobiles au début du XXe siècle, surnommées « Brigades du Tigre » sous Clemenceau. Le renforcement des fichiers, de la photographie judiciaire et des coopérations internationales nourrit une médiatisation des affaires. Victor, de la Brigade mondaine (1934) évoque l’univers des services spécialisés chargés des mœurs et des milieux nocturnes, dans une capitale où cabarets et jeux suscitent autant de surveillances que de légendes. Les journaux à grand tirage, héritiers du Petit Journal et d’autres titres populaires, transforment chaque mystère en feuilleton social, que Leblanc recycle en matière romanesque.
Les années 1926–1930 marquent une diversification des tonalités. La Dent d’Hercule Petitgris (1926) ou L’Homme à la peau de bique (1927) prolongent l’exploration des identités multiples et des faux-semblants, miroir d’une culture urbaine de la mascarade et du spectacle. Le Cabochon d’émeraude (1930) illustre l’attrait pour les pierres précieuses et la circulation d’objets de valeur dans un contexte d’incertitude économique. Les intrigues jouent la carte du merveilleux matériel—bijoux, collections, coffres—à l’heure où l’Europe goûte la modernité jazz mais pressent la fragilité des fortunes, entre spéculation, héritages litigieux et nouveaux intermédiaires de l’argent.
La crise économique née du krach de 1929 atteint la France au début des années 1930, accentuant chômage et défiance envers les élites. Des récits comme La Barre-y-va (1930) ou La Femme aux deux sourires (1932) résonnent avec ce climat par l’attention portée aux patrimoines, aux faillites et aux reconversions douteuses. Les Milliards d’Arsène Lupin (1941), publié sous l’Occupation allemande, paraît dans un environnement de censure et de pénurie; la nostalgie pour une France de ruse et de panache y trouve un écho particulier. Sans discours explicite, l’ensemble enregistre le passage d’une euphorie moderniste à une ère de précarité morale et matérielle, puis d’oppression politique en Europe occidentale, marquant la plasticité idéologique et narrative de l’icône lupinienne au fil de la première moitié du XXe siècle.
Recueil fondateur où se dessinent le panache, les déguisements et le code chevaleresque d’Arsène Lupin. Tour à tour cambrioleur, justicier et prestidigitateur, il défie police et notables par des coups d’éclat ingénieux. Le ton est ludique, fait d’énigmes brillantes et de satire sociale.
Face-à-face enlevé entre le génie intuitif de Lupin et la rigueur déductive d’un maître détective britannique. Les duels d’esprit, les pièges réciproques et les retournements tiennent la scène. Le feuilleton oppose logique froide et imagination créatrice dans une joute pleine d’ironie.
Une légende nationale et un secret géographique entraînent une course-poursuite autour d’un trésor enfoui. Un jeune enquêteur affronte Lupin sur le terrain des énigmes pures et des pistes historiques. Le roman mêle puzzle architectural, paysages normands et romanesque d’aventure.
Série de crimes aux ramifications internationales où la politique, la finance et l’identité se brouillent. Lupin navigue entre complots, fausses pistes et dangers d’État. La tonalité se fait plus sombre et tendue, portée par un suspense serré.
Un objet infime dissimule un secret capable d’ébranler des puissants. Meurtres, chantage et manipulations s’enchaînent dans les milieux d’affaires et de la haute société. L’intrigue marie mécanique d’indices et satire des vanités.
Récits où Lupin lui-même dévoile les coulisses de ses premiers exploits, ses astuces et son éthique. Chaque épisode éclaire une facette du personnage, entre espièglerie et sens de la justice. L’ensemble privilégie la vivacité et l’ironie.
Dans la tourmente de la guerre, une affaire d’espionnage se greffe à un drame intime. Lupin glisse du rôle de voleur spectaculaire à celui de protecteur, au service d’enjeux collectifs. La veine patriotique et mélodramatique domine, sans renoncer au mystère.
Complot tentaculaire de l’après-guerre, où alias, trafics et ambitions se croisent. Lupin déjoue un réseau criminel en multipliant masques et fausses pistes. Rythme de feuilleton, exotisme d’aventure et enjeux d’État s’entremêlent.
Sur une île bretonne rongée par la peur et la superstition, une héroïne affronte une prophétie de mort. Derrière les apparences se trament pièges, faux mystères et cruelles machinations. Ambiance gothique, suspense psychologique et salut rationnel s’y conjuguent.
Une succession colossale attire des prédateurs organisés, prêts à tout pour s’emparer de l’héritage. Sous une nouvelle identité, Lupin oppose stratégie, audace et sens moral à une criminalité moderne. Le roman explore le pouvoir de l’argent et la loyauté.
Huit enquêtes liées par les heures d’une horloge et le charme galant d’un chevalier moderne. Disparitions, serments et énigmes sentimentales y dominent. La plume se fait élégiaque et courtoise, teintée de romance.
Récit d’initiation où la jeunesse de Lupin se heurte à une fascinante intrigante et à un trésor chargé d’alchimie. Entre passion et danger, se forgent ses méthodes et sa légende. Le ton mêle sensualité, péril et naissance d’un mythe.
À partir d’un indice minuscule, une cascade d’aventures urbaines s’emballe. Lupin démêle enlèvements, escroqueries et tours pendables avec une verve acrobatique. L’ouvrage brille par son humour et ses chausse-trappes.
La rencontre avec une mystérieuse jeune femme aux yeux verts précipite Lupin dans un labyrinthe d’art, de jalousies et de doubles jeux. Tableaux, héritages et fausses identités s’y nouent. Séduction et flair dominent une enquête très parisienne.
Dans une campagne où prospèrent légendes et rancœurs, un personnage inquiétant sous une peau de bique trouble l’ordre établi. Lupin affronte secrets de famille, superstitions et violences latentes. Le roman marie couleur locale et démystification rationnelle.
Lupin fonde une agence de détectives pour mieux devancer rivaux et autorités. Les affaires résolues deviennent autant de miroirs de ses propres tours. Jeu sur les identités et comédie des rôles rythment ce cycle.
Un vaste domaine à secrets, des disparitions et des passages dissimulés composent une intrigue à tiroirs. Lupin y oppose logique, audace et compassion aux intrigants. Atmosphère de mystère domestique et mécanique d’énigmes architecturales.
Autour d’un manoir normand au nom énigmatique, s’ouvre une chasse au trésor faite d’archives, d’armoiries et de mécanismes. Familles rivales, codes et stratagèmes s’affrontent. C’est le Lupin classique, rural et héraldique, au charme intemporel.
Un joyau rare enclenche vols, substitutions et défis d’adresse. Assureurs, experts et escrocs croisent la route de Lupin dans un ballet de tromperies. Suspense élégant et virtuosité du détail priment.
Une héroïne énigmatique, tour à tour candide et dangereuse, entraîne Lupin dans un duel sentimental et mental. Chantage, œuvres d’art et confidences se répondent. Le roman interroge la confiance et le masque.
Portrait d’un policier confronté aux vices et fastes de la capitale. Ses enquêtes croisent l’ombre de Lupin, tantôt adversaire, tantôt allié de circonstance. Le récit flirte avec le procedural et explore l’envers du décor parisien.
Une vengeance ourdie par la lignée de Cagliostro rallume des braises anciennes. Pièges, faux-semblants et échos d’ésotérisme mettent Lupin à l’épreuve. La tonalité est tragique, sous le signe du passé qui revient.
Autour d’une fortune inouïe, se joue une ultime partie faite de convoitises, de trahisons et d’illusions. Lupin orchestre un plan à très haut risque où se mesure sa légende. Réflexion sur l’héritage, la transmission et la disparition.
De la fantaisie du cambrioleur malicieux aux enjeux politiques et sentimentaux, l’œuvre glisse du caper enjoué vers l’aventure à grande échelle et le drame. Déguisements, codes, trésors historiques, demeures à secrets et femmes fascinantes structurent l’univers. L’écriture conjugue ironie, sens du puzzle et souffle romanesque, tandis que Lupin évolue du voleur flamboyant au protecteur ambigu, fidèle à une morale personnelle.
L’étrange voyage ! Il avait si bien commencé cependant ! Pour ma part, je n’en fis jamais qui s’annonçât sous de plus heureux auspices. La Provence est un transatlantique rapide, confortable, commandé par le plus affable des hommes. La société la plus choisie s’y trouvait réunie. Des relations se formaient, des divertissements s’organisaient. Nous avions cette impression exquise d’être séparés du monde, réduits à nous-mêmes comme sur une île inconnue, obligés par conséquent, de nous rapprocher les uns des autres.
Et nous nous rapprochions…
Avez-vous jamais songé à ce qu’il y a d’original et d’imprévu dans ce groupement d’êtres qui, la veille encore, ne se connaissaient pas, et qui, durant quelques jours, entre le ciel infini et la mer immense, vont vivre de la vie la plus intime, ensemble vont défier les colères de l’Océan, l’assaut terrifiant des vagues et le calme sournois de l’eau endormie ?
C’est, au fond, vécue en une sorte de raccourci tragique, la vie elle-même, avec ses orages et ses grandeurs, sa monotonie et sa diversité, et voilà pourquoi, peut-être, on goûte avec une hâte fiévreuse et une volupté d’autant plus intense ce court voyage dont on aperçoit la fin du moment même où il commence.
Mais, depuis plusieurs années, quelque chose se passe qui ajoute singulièrement aux émotions de la traversée. La petite île flottante dépend encore de ce monde dont on se croyait affranchi. Un lien subsiste, qui ne se dénoue que peu à peu, en plein Océan, et peu à peu, en plein Océan, se renoue. Le télégraphe sans fil ! Appels d’un autre univers d’où l’on recevrait des nouvelles de la façon la plus mystérieuse qui soit ! L’imagination n’a plus la ressource d’évoquer des fils de fer au creux desquels glisse l’invisible message. Le mystère est plus insondable encore, plus poétique aussi, et c’est aux ailes du vent qu’il faut recourir pour expliquer ce nouveau miracle.
Ainsi, les premières heures, nous sentîmesnous suivis, escortés, précédés même par cette voix lointaine qui, de temps en temps, chuchotait à l’un de nous quelques paroles de là-bas. Deux amis me parlèrent. Dix autres, vingt autres nous envoyèrent à tous, à travers l’espace, leurs adieux attristés ou souriants.
Or, le second jour, à cinq cents milles des côtes françaises, par un après-midi orageux, le télégraphe sans fil nous transmettait une dépêche dont voici la teneur :
« Arsène Lupin à votre bord, première classe, cheveux blonds, blessure avant-bras droit, voyage seul, sous le nom de R… »
À ce moment précis, un coup de tonnerre violent éclata dans le ciel sombre. Les ondes électriques furent interrompues. Le reste de la dépêche ne nous parvint pas. Du nom sous lequel se cachait Arsène Lupin, on ne sut que l’initiale.
S’il se fût agi de toute autre nouvelle, je ne doute point que le secret en eût été scrupuleusement gardé par les employés du poste télégraphique, ainsi que par le commissaire du bord et par le commandant. Mais il est de ces événements qui semblent forcer la discrétion la plus rigoureuse. Le jour même, sans qu’on pût dire comment la chose avait été ébruitée, nous savions tous que le fameux Arsène Lupin se cachait parmi nous.
Arsène Lupin parmi nous ! L’insaisissable cambrioleur dont on racontait les prouesses dans tous les journaux depuis des mois ! L’énigmatique personnage avec qui le vieux Ganimard, notre meilleur policier, avait engagé ce duel à mort dont les péripéties se déroulaient de façon si pittoresque ! Arsène Lupin, le fantaisiste gentleman qui n’opère que dans les châteaux et les salons, et qui, une nuit, où il avait pénétré chez le baron Schormann, en était parti les mains vides et avait laissé sa carte, ornée de cette formule : « Arsène Lupin, gentlemancambrioleur, reviendra quand les meubles seront authentiques. » Arsène Lupin, l’homme aux mille déguisements : tour à tour chauffeur, ténor, bookmaker, fils de famille, adolescent, vieillard, commis-voyageur marseillais, médecin russe, torero espagnol !
Qu’on se rende bien compte de ceci : Arsène Lupin allant et venant dans le cadre relativement restreint d’un transatlantique, que dis-je ! Dans ce petit coin des premières où l’on se retrouvait à tout instant, dans cette salle à manger, dans ce salon, dans ce fumoir ! Arsène Lupin, c’était peut-être ce monsieur… ou celui-là… mon voisin de table… mon compagnon de cabine…
– Et cela va durer encore cinq fois vingt-quatre heures ! s’écria le lendemain miss Nelly Underdown, mais c’est intolérable ! J’espère bien qu’on va l’arrêter.
Et s’adressant à moi :
– Voyons, vous, monsieur d’Andrésy, qui êtes déjà au mieux avec le commandant, vous ne savez rien ?
J’aurais bien voulu savoir quelque chose pour plaire à miss Nelly ! C’était une de ces magnifiques créatures qui, partout où elles sont, occupent aussitôt la place la plus en vue. Leur beauté autant que leur fortune éblouit. Elles ont une cour, des fervents, des enthousiastes.
Élevée à Paris par une mère française, elle rejoignait son père, le richissime Underdown, de Chicago. Une de ses amies, lady Jerland, l’accompagnait.
Dès la première heure, j’avais posé ma candidature de flirt. Mais dans l’intimité rapide du voyage, tout de suite son charme m’avait troublé, et je me sentais un peu trop ému pour un flirt quand ses grands yeux noirs rencontraient les miens. Cependant, elle accueillait mes hommages avec une certaine faveur. Elle daignait rire de mes bons mots et s’intéresser à mes anecdotes. Une vague sympathie semblait répondre à l’empressement que je lui témoignais.
Un seul rival peut-être m’eût inquiété, un assez beau garçon, élégant, réservé, dont elle paraissait quelquefois préférer l’humeur taciturne à mes façons plus « en dehors » de Parisien.
Il faisait justement partie du groupe d’admirateurs qui entourait miss Nelly, lorsqu’elle m’interrogea. Nous étions sur le pont, agréablement installés dans des rocking-chairs. L’orage de la veille avait éclairci le ciel. L’heure était délicieuse.
– Je ne sais rien de précis, mademoiselle, lui répondis-je, mais est-il impossible de conduire nous-mêmes notre enquête, tout aussi bien que le ferait le vieux Ganimard, l’ennemi personnel d’Arsène Lupin ?
– Oh ! Oh ! Vous vous avancez beaucoup !
– En quoi donc ? Le problème est-il si compliqué ?
– Très compliqué.
– C’est que vous oubliez les éléments que nous avons pour le résoudre.
– Quels éléments ?
– 1. Lupin se fait appeler monsieur R…
– Signalement un peu vague.
– 2. Il voyage seul.
– Si cette particularité vous suffit.
– 3. Il est blond.
– Et alors ?
– Alors nous n’avons plus qu’à consulter la liste des passagers et à procéder par élimination.
J’avais cette liste dans ma poche. Je la pris et la parcourus.
– Je note d’abord qu’il n’y a que treize personnes que leur initiale désigne à notre attention.
– Treize seulement ?
– En première classe, oui. Sur ces treize messieurs R…, comme vous pouvez vous en assurer, neuf sont accompagnés de femmes, d’enfants ou de domestiques. Restent quatre personnages isolés : le marquis de Raverdan…
– Secrétaire d’ambassade, interrompit miss Nelly, je le connais.
– Le major Rawson…
– C’est mon oncle, dit quelqu’un.
– M. Rivolta…
– Présent, s’écria l’un de nous, un Italien dont la figure disparaissait sous une barbe du plus beau noir.
Miss Nelly éclata de rire.
– Monsieur n’est pas précisément blond.
– Alors, repris-je, nous sommes obligés de conclure que le coupable est le dernier de la liste.
– C’est-à-dire ?
– C’est-à-dire M. Rozaine. Quelqu’un connaît-il M. Rozaine ?
On se tut. Mais miss Nelly, interpellant le jeune homme taciturne dont l’assiduité près d’elle me tourmentait, lui dit :
– Eh bien, monsieur Rozaine, vous ne répondez pas ?
On tourna les yeux vers lui. Il était blond.
Avouons-le, je sentis comme un petit choc au fond de moi. Et le silence gêné qui pesa sur nous m’indiqua que les autres assistants éprouvaient aussi cette sorte de suffocation. C’était absurde d’ailleurs, car enfin rien dans les allures de ce monsieur ne permettait qu’on le suspectât.
– Pourquoi je ne réponds pas ? dit-il, mais parce que, vu mon nom, ma qualité de voyageur isolé et la couleur de mes cheveux, j’ai déjà procédé à une enquête analogue et que je suis arrivé au même résultat. Je suis donc d’avis qu’on m’arrête.
Il avait un drôle d’air, en prononçant ces paroles. Ses lèvres minces comme deux traits inflexibles s’amincirent encore et pâlirent. Des filets de sang strièrent ses yeux.
Certes, il plaisantait. Pourtant sa physionomie, son attitude nous impressionnèrent. Naïvement, miss Nelly demanda :
– Mais vous n’avez pas de blessure ?
– Il est vrai, dit-il, la blessure manque.
D’un geste nerveux il releva sa manchette et découvrit son bras. Mais aussitôt une idée me frappa. Mes yeux croisèrent ceux de miss Nelly : il avait montré le bras gauche.
Et, ma foi, j’allais en faire nettement la remarque, quand un incident détourna notre attention. Lady Jerland, l’amie de miss Nelly, arrivait en courant.
Elle était bouleversée. On s’empressa autour d’elle, et ce n’est qu’après bien des efforts qu’elle réussit à balbutier :
– Mes bijoux, mes perles !… on a tout pris !…
Non, on n’avait pas tout pris, comme nous le sûmes par la suite ; chose bien plus curieuse : on avait choisi !
De l’étoile en diamants, du pendentif en cabochons de rubis, des colliers et des bracelets brisés, on avait enlevé, non point les pierres les plus grosses, mais les plus fines, les plus précieuses, celles, aurait-on dit, qui avaient le plus de valeur en tenant le moins de place. Les montures gisaient là, sur la table. Je les vis, tous nous les vîmes, dépouillées de leurs joyaux comme des fleurs dont on eût arraché les beaux pétales étincelants et colorés.
Et pour exécuter ce travail, il avait fallu, pendant l’heure où lady Jerland prenait le thé, il avait fallu, en plein jour, et dans un couloir fréquenté, fracturer la porte de la cabine, trouver un petit sac dissimulé à dessein au fond d’un carton à chapeau, l’ouvrir et choisir !
Il n’y eut qu’un cri parmi nous. Il n’y eut qu’une opinion parmi tous les passagers, lorsque le vol fut connu : c’est Arsène Lupin. Et de fait, c’était bien sa manière compliquée, mystérieuse, inconcevable… et logique cependant, car, s’il était difficile de receler la masse encombrante qu’eût formée l’ensemble des bijoux, combien moindre était l’embarras avec de petites choses indépendantes les unes des autres, perles, émeraudes et saphirs !
Et au dîner, il se passa ceci : à droite et à gauche de Rozaine, les deux places restèrent vides. Et le soir on sut qu’il avait été convoqué par le commandant.
Son arrestation, que personne ne mit en doute, causa un véritable soulagement. On respirait enfin. Ce soir-là on joua aux petits jeux. On dansa. Miss Nelly, surtout, montra une gaieté étourdissante qui me fit voir que si les hommages de Rozaine avaient pu lui agréer au début, elle ne s’en souvenait guère. Sa grâce acheva de me conquérir. Vers minuit, à la clarté sereine de la lune, je lui affirmai mon dévouement avec une émotion qui ne parut pas lui déplaire.
Mais le lendemain, à la stupeur générale, on apprit que, les charges relevées contre lui n’étant pas suffisantes, Rozaine était libre.
Fils d’un négociant considérable de Bordeaux, il avait exhibé des papiers parfaitement en règle. En outre, ses bras n’offraient pas la moindre trace de blessure.
– Des papiers ! Des actes de naissance ! s’écrièrent les ennemis de Rozaine, mais Arsène Lupin vous en fournira tant que vous voudrez ! Quant à la blessure, c’est qu’il n’en a pas reçu… ou qu’il en a effacé la trace !
On leur objectait qu’à l’heure du vol, Rozaine – c’était démontré – se promenait sur le pont. À quoi ils ripostaient :
– Est-ce qu’un homme de la trempe d’Arsène Lupin a besoin d’assister au vol qu’il commet ?
Et puis, en dehors de toute considération étrangère, il y avait un point sur lequel les plus sceptiques ne pouvaient épiloguer. Qui, sauf Rozaine, voyageait seul, était blond, et portait un nom commençant par R ? Qui le télégramme désignait-il, si ce n’était Rozaine ?
Et quand Rozaine, quelques minutes avant le déjeuner, se dirigea audacieusement vers notre groupe, miss Nelly et lady Jerland se levèrent et s’éloignèrent.
C’était bel et bien de la peur.
Une heure plus tard, une circulaire manuscrite passait de main en main parmi les employés du bord, les matelots, les voyageurs de toutes classes : M. Louis Rozaine promettait une somme de dix mille francs à qui démasquerait Arsène Lupin, ou trouverait le possesseur des pierres dérobées.
– Et si personne ne me vient en aide contre ce bandit, déclara Rozaine au commandant, moi, je lui ferai son affaire.
Rozaine contre Arsène Lupin, ou plutôt, selon le mot qui courut, Arsène Lupin lui-même contre Arsène Lupin, la lutte ne manquait pas d’intérêt !
Elle se prolongea durant deux journées.
On vit Rozaine errer de droite et de gauche, se mêler au personnel, interroger, fureter. On aperçut son ombre, la nuit, qui rôdait.
De son côté, le commandant déploya l’énergie la plus active. Du haut en bas, en tous les coins, la Provence fut fouillée. On perquisitionna dans toutes les cabines, sans exception, sous le prétexte fort juste que les objets étaient cachés dans n’importe quel endroit, sauf dans la cabine du coupable.
– On finira bien par découvrir quelque chose, n’est-ce pas ? me demandait miss Nelly. Tout sorcier qu’il soit, il ne peut faire que des diamants et des perles deviennent invisibles.
– Mais si, lui répondis-je, ou alors il faudrait explorer la coiffe de nos chapeaux, la doublure de nos vestes, et tout ce que nous portons sur nous.
Et lui montrant mon Kodak, un 9 x 12 avec lequel je ne me lassais pas de la photographier dans les attitudes les plus diverses :
– Rien que dans un appareil pas plus grand que celui-ci, ne pensez-vous pas qu’il y aurait place pour toutes les pierres précieuses de lady Jerland ? On affecte de prendre des vues et le tour est joué.
– Mais cependant j’ai entendu dire qu’il n’y a point de voleur qui ne laisse derrière lui un indice quelconque.
– Il y en a un : Arsène Lupin.
– Pourquoi ?
– Pourquoi ? Parce qu’il ne pense pas seulement au vol qu’il commet, mais à toutes les circonstances qui pourraient le dénoncer.
– Au début, vous étiez plus confiant.
– Mais depuis, je l’ai vu à l’œuvre.
– Et alors, selon vous ?
– Selon moi, on perd son temps.
Et de fait, les investigations ne donnaient aucun résultat, ou du moins, celui qu’elles donnèrent ne correspondait pas à l’effort général : la montre du commandant lui fut volée.
Furieux, il redoubla d’ardeur et surveilla de plus près encore Rozaine avec qui il avait eu plusieurs entrevues. Le lendemain, ironie charmante, on retrouvait la montre parmi les faux cols du commandant en second.
Tout cela avait un air de prodige, et dénonçait bien la manière humoristique d’Arsène Lupin, cambrioleur, soit, mais dilettante aussi. Il travaillait par goût et par vocation, certes, mais par amusement aussi. Il donnait l’impression du monsieur qui se divertit à la pièce qu’il fait jouer, et qui dans la coulisse, rit à gorge déployée de ses traits d’esprit, et des situations qu’il imagine.
Décidément, c’était un artiste en son genre, et quand j’observais Rozaine, sombre et opiniâtre, et que je songeais au double rôle que tenait sans doute ce curieux personnage, je ne pouvais en parler sans une certaine admiration.
Or, l’avant-dernière nuit, l’officier de quart entendit des gémissements à l’endroit le plus obscur du pont. Il s’approcha. Un homme était étendu, la tête enveloppée dans une écharpe grise très épaisse, les poignets ficelés à l’aide d’une fine cordelette.
On le délivra de ses liens. On le releva, des soins lui furent prodigués.
Cet homme, c’était Rozaine.
C’était Rozaine assailli au cours d’une de ses expéditions, terrassé et dépouillé. Une carte de visite fixée par une épingle à son vêtement portait ces mots :
« Arsène Lupin accepte avec reconnaissance les dix mille francs de M. Rozaine. »
En réalité, le portefeuille dérobé contenait vingt billets de mille.
Naturellement, on accusa le malheureux d’avoir simulé cette attaque contre lui-même. Mais, outre qu’il lui eût été impossible de se lier de cette façon, il fut établi que l’écriture de la carte différait absolument d l’écriture de Rozaine, et ressemblait au contraire, à s’y méprendre, à celle d’Arsène Lupin, telle que la reproduisait un ancien journal trouvé à bord.
Ainsi donc, Rozaine n’était plus Arsène Lupin. Rozaine était Rozaine fils d’un négociant de Bordeaux ! Et la présence d’Arsène Lupin s’affirmait une fois de plus, et par quel acte redoutable !
Ce fut la terreur. On n’osa plus rester seul dans sa cabine, et pas davantage s’aventurer seul aux endroits trop écartés. Prudemment on se groupait entre gens sûrs les uns des autres. Et encore, une méfiance instinctive divisait les plus intimes. C’est que la menace ne provenait pas d’un individu isolé, et par là même moins dangereux. Arsène Lupin maintenant c’était… c’était tout le monde. Notre imagination surexcitée lui attribuait un pouvoir miraculeux et illimité. On le supposait capable de prendre les déguisements les plus inattendus, d’être tour à tour le respectable major Rawson ou le noble marquis de Raverdan, ou même car on ne s’arrêtait plus à l’initiale accusatrice, ou même telle ou telle personne connue de tous, ayant femme, enfants, domestiques.
Les premières dépêches sans fil n’apportèrent aucune nouvelle. Du moins le commandant ne nous en fit point part, et un tel silence n’était pas pour nous rassurer.
Aussi, le dernier jour parut-il interminable. On vivait dans l’attente anxieuse d’un malheur. Cette fois, ce ne serait plus un vol, ce ne serait plus une simple agression, ce serait le crime, le meurtre. On n’admettait pas qu’Arsène Lupin s’en tînt à ces deux larcins insignifiants. Maître absolu du navire, les autorités réduites à l’impuissance, il n’avait qu’à vouloir, tout lui était permis, il disposait des biens et des existences.
Heures délicieuses pour moi, je l’avoue, car elles me valurent la confiance de miss Nelly. Impressionnée par tant d’événements, de nature déjà inquiète, elle chercha spontanément à mes côtés une protection, une sécurité que j’étais heureux de lui offrir.
Au fond, je bénissais Arsène Lupin. N’était-ce pas lui qui nous rapprochait ? N’était-ce pas grâce à lui que j’avais le droit de m’abandonner aux plus beaux rêves ? Rêves d’amour et rêves moins chimériques, pourquoi ne pas le confesser ? Les Andrésy sont de bonne souche poitevine, mais leur blason est quelque peu dédoré, et il ne me paraît pas indigne d’un gentilhomme de songer à rendre à son nom le lustre perdu.
Et ces rêves, je le sentais, n’offusquaient point Nelly. Ses yeux souriants m’autorisaient à les faire. La douceur de sa voix me disait d’espérer.
Et jusqu’au dernier moment, accoudés au bastingage, nous restâmes l’un près de l’autre, tandis que la ligne des côtes américaines voguait au-devant de nous.
On avait interrompu les perquisitions. On attendait. Depuis les premières jusqu’à l’entrepont où grouillaient les émigrants, on attendait la minute suprême où s’expliquerait enfin l’insoluble énigme. Qui était Arsène Lupin ? Sous quel nom, sous quel masque se cachait le fameux Arsène Lupin ?
Et cette minute suprême arriva. Dussé-je vivre cent ans, je n’en oublierais pas le plus infime détail.
– Comme vous êtes pâle, miss Nelly, dis-je à ma compagne qui s’appuyait à mon bras, toute défaillante.
– Et vous ! me répondit-elle, ah ! Vous êtes si changé !
– Songez donc ! Cette minute est passionnante, et je suis heureux de la vivre auprès de vous, miss Nelly. Il me semble que votre souvenir s’attardera quelquefois…
Elle n’écoutait pas, haletante et fiévreuse. La passerelle s’abattit. Mais avant que nous eussions la liberté de la franchir, des gens montèrent à bord, des douaniers, des hommes en uniforme, des facteurs.
Miss Nelly balbutia :
– On s’apercevrait qu’Arsène Lupin s’est échappé pendant la traversée que je n’en serais pas surprise.
– Il a peut-être préféré la mort au déshonneur, et plongé dans l’Atlantique plutôt que d’être arrêté.
– Ne riez pas, fit-elle, agacée.
Soudain, je tressaillis, et, comme elle me questionnait, je lui dis :
– Vous voyez ce vieux petit homme debout à l’extrémité de la passerelle…
– Avec un parapluie et une redingote vert-olive ?
– C’est Ganimard.
– Ganimard ?
– Oui, le célèbre policier, celui qui a juré qu’Arsène Lupin serait arrêté de sa propre main. Ah ! Je comprends que l’on n’ait pas eu de renseignements de ce côté de l’Océan. Ganimard était là. Il aime bien que personne ne s’occupe de ses petites affaires.
– Alors Arsène Lupin est sûr d’être surpris ?
– Qui sait ? Ganimard ne l’a jamais vu, paraît-il, que grimé et déguisé. À moins qu’il ne connaisse son nom d’emprunt…
– Ah ! dit-elle, avec cette curiosité un peu cruelle de la femme, si je pouvais assister à l’arrestation !
– Patientons. Certainement Arsène Lupin a déjà remarqué la présence de son ennemi. Il préférera sortir parmi les derniers, quand l’œil du vieux sera fatigué.
Le débarquement commença. Appuyé sur son parapluie, l’air indifférent, Ganimard ne semblait pas prêter attention à la foule qui se pressait entre les deux balustrades. Je notai qu’un officier du bord, posté derrière lui, le renseignait de temps à autre.
Le marquis de Raverdan, le major Rawson, l’Italien Rivolta défilèrent, et d’autres, et beaucoup d’autres… Et j’aperçus Rozaine qui s’approchait.
Pauvre Rozaine ! Il ne paraissait pas remis de ses mésaventures !
– C’est peut-être lui tout de même, me dit miss Nelly… Qu’en pensez-vous ?
– Je pense qu’il serait fort intéressant d’avoir sur une même photographie Ganimard et Rozaine. Prenez donc mon appareil, je suis si chargé.
Je le lui donnai, mais trop tard pour qu’elle s’en servît. Rozaine passait. L’officier se pencha à l’oreille de Ganimard, celui-ci haussa légèrement les épaules, et Rozaine passa.
Mais alors, mon Dieu, qui était Arsène Lupin ?
– Oui, fit-elle à haute voix, qui est-ce ?
Il n’y avait plus qu’une vingtaine de personnes. Elle les observait tour à tour avec la crainte confuse qu’il ne fût pas, lui, au nombre de ces vingt personnes.
Je lui dis :
– Nous ne pouvons attendre plus longtemps.
Elle s’avança. Je la suivis. Mais nous n’avions pas fait dix pas que Ganimard nous barra le passage.
– Eh bien, quoi ? m’écriai-je.
– Un instant, monsieur, qui vous presse ?
– J’accompagne mademoiselle.
– Un instant, répéta-t-il d’une voix plus impérieuse.
Il me dévisagea profondément, puis il me dit, les yeux dans les yeux :
– Arsène Lupin, n’est-ce pas ?
Je me mis à rire.
– Non, Bernard d’Andrésy, tout simplement.
– Bernard d’Andrésy est mort il y a trois ans en Macédoine.
– Si Bernard d’Andrésy était mort, je ne serais plus de ce monde. Et ce n’est pas le cas. Voici mes papiers.
– Ce sont les siens. Comment les avez-vous, c’est ce que j’aurai le plaisir de vous expliquer.
– Mais vous êtes fou ! Arsène Lupin s’est embarqué sous le nom de R.
– Oui, encore un truc de vous, une fausse piste sur laquelle vous les avez lancés, là-bas ! Ah ! Vous êtes d’une jolie force, mon gaillard. Mais cette fois, la chance a tourné. Voyons, Lupin, montre-toi beau joueur.
J’hésitai une seconde. D’un coup sec il me frappa sur l’avant-bras droit. Je poussai un cri de douleur. Il avait frappé sur la blessure encore mal fermée que signalait le télégramme.
Allons, il fallait se résigner. Je me tournai vers miss Nelly. Elle écoutait, livide, chancelante.
Son regard rencontra le mien, puis s’abaissa sur le kodak que je lui avais remis. Elle fit un geste brusque, et j’eus l’impression, j’eus la certitude qu’elle comprenait tout à coup. Oui, c’était là, entre les parois étroites de chagrin noir, au creux du petit objet que j’avais eu la précaution de déposer entre ses mains avant que Ganimard ne m’arrêtât, c’était bien là que se trouvaient les vingt mille francs de Rozaine, les perles et les diamants de lady Jerland.
Ah ! Je le jure, à ce moment solennel, alors que Ganimard et deux de ses acolytes m’entouraient, tout me fut indifférent, mon arrestation, l’hostilité des gens, tout, hors ceci : la résolution qu’allait prendre miss Nelly au sujet de ce que je lui avais confié.
Que l’on eût contre moi cette preuve matérielle et décisive, je ne songeais même pas à le redouter, mais cette preuve, miss Nelly se déciderait-elle à la fournir ?
Serais-je trahi par elle ? Perdu par elle ? Agirait-elle en ennemie qui ne pardonne pas, ou bien en femme qui se souvient et dont le mépris s’adoucit d’un peu d’indulgence, d’un peu de sympathie involontaire ?
Elle passa devant moi. Je la saluai très bas, sans un mot. Mêlée aux autres voyageurs, elle se dirigea vers la passerelle, mon Kodak à la main.
Sans doute, pensai-je, elle n’ose pas, en public. C’est dans une heure, dans un instant, qu’elle le donnera.
Mais arrivée au milieu de la passerelle, par un mouvement de maladresse simulée, elle le laissa tomber dans l’eau, entre le mur du quai et le flanc du navire.
Puis, je la vis s’éloigner.
Sa jolie silhouette se perdit dans la foule, m’apparut de nouveau et disparut. C’était fini, fini pour jamais.
Un instant, je restai immobile, triste à la fois et pénétré d’un doux attendrissement, puis, je soupirai, au grand étonnement de Ganimard :
– Dommage, tout de même, de ne pas être un honnête homme…
C’était ainsi qu’un soir d’hiver, Arsène Lupin me raconta l’histoire de son arrestation. Le hasard d’incidents dont j’écrirai quelque jour le récit avait noué entre nous des liens… dirais-je d’amitié ? Oui, j’ose croire qu’Arsène Lupin m’honore de quelque amitié, et que c’est par amitié qu’il arrive parfois chez moi à l’improviste, apportant, dans le silence de mon cabinet de travail, sa gaieté juvénile, le rayonnement de sa vie ardente, sa belle humeur d’homme pour qui la destinée n’a que faveurs et sourires.
Son portrait ? Comment pourrais-je le faire ? Vingt fois j’ai vu Arsène Lupin, et vingt fois c’est un être différent qui m’est apparu… ou plutôt, le même être dont vingt miroirs m’auraient renvoyé autant d’images déformées, chacune ayant ses yeux particuliers, sa forme spéciale de figure, son geste propre, sa silhouette et son caractère.
– Moi-même, me dit-il, je ne sais plus bien qui je suis. Dans une glace je ne me reconnais plus.
Boutade, certes, et paradoxe, mais vérité à l’égard de ceux qui le rencontrent et qui ignorent ses ressources infinies, sa patience, son art du maquillage, sa prodigieuse faculté de transformer jusqu’aux proportions de son visage, et d’altérer le rapport même de ses traits entre eux.
– Pourquoi, dit-il encore, aurais-je une apparence définie ? Pourquoi ne pas éviter ce danger d’une personnalité toujours identique ? Mes actes me désignent suffisamment.
Et il précise, avec une pointe d’orgueil :
– Tant mieux si l’on ne peut jamais dire en toute certitude : Voici Arsène Lupin. L’essentiel est qu’on dise sans crainte d’erreur : Arsène Lupin a fait cela.
Ce sont quelques-uns de ces actes, quelques-unes de ces aventures que j’essaie de reconstituer, d’après les confidences dont il eut la bonne grâce de me favoriser, certains soirs d’hiver, dans le silence de mon cabinet de travail…
Il n’est point de touriste digne de ce nom qui ne connaisse les bords de la Seine, et qui n’ait remarqué, en allant des ruines de Jumièges aux ruines de Saint-Wandrille, l’étrange petit château féodal du Malaquis, si fièrement campé sur sa roche, en pleine rivière. L’arche d’un pont le relie à la route. La base de ses tourelles sombres se confond avec le granit qui le supporte, bloc énorme détaché d’on ne sait quelle montagne et jeté là par quelque formidable convulsion. Tout autour, l’eau calme du grand fleuve joue parmi les roseaux, et des bergeronnettes tremblent sur la crête humide des cailloux.
L’histoire du Malaquis est rude comme son nom, revêche comme sa silhouette. Ce ne fut que combats, sièges, assauts, rapines et massacres. Aux veillées du pays de Caux, on évoque en frissonnant les crimes qui s’y commirent. On raconte de mystérieuses légendes. On parle du fameux souterrain qui conduisait jadis à l’abbaye de Jumièges et au manoir d’Agnès Sorel, la belle amie de Charles VII.
Dans cet ancien repaire de héros et de brigands, habite le baron Nathan Cahorn, le baron Satan, comme on l’appelait jadis à la Bourse où il s’est enrichi un peu trop brusquement. Les seigneurs du Malaquis, ruinés, ont dû lui vendre, pour un morceau de pain, la demeure de leurs ancêtres. Il y a installé ses admirables collections de meubles et de tableaux, de faïences et de bois sculptés. Il y vit seul, avec trois vieux domestiques. Nul n’y pénètre jamais. Nul n’a jamais contemplé dans le décor de ces salles antiques les trois Rubens, qu’il possède, ses deux Watteau, sa chaire de Jean Goujon, et tant d’autres merveilles arrachées à coups de billets de banque aux plus riches habitués des ventes publiques.
Le baron Satan a peur. Il a peur non point pour lui, mais pour les trésors accumulés avec une passion si tenace et la perspicacité d’un amateur que les plus madrés des marchands ne peuvent se vanter d’avoir induit en erreur. Il les aime. Il les aime âprement, comme un avare ; jalousement, comme un amoureux.
Chaque jour, au coucher du soleil, les quatre portes bardées de fer, qui commandent les deux extrémités du pont et l’entrée de la cour d’honneur, sont fermées et verrouillées. Au moindre choc, des sonneries électriques vibreraient dans le silence. Du côté de la Seine, rien à craindre : le roc s’y dresse à pic.
Or, un vendredi de septembre, le facteur se présenta comme d’ordinaire à la tête de pont. Et, selon la règle quotidienne, ce fut le baron qui entrebâilla le lourd battant.
Il examina l’homme aussi minutieusement que s’il ne connaissait pas déjà, depuis des années, cette bonne face réjouie et ces yeux narquois de paysan, et l’homme lui dit en riant :
– C’est toujours moi, monsieur le baron. Je ne suis pas un autre qui aurait pris ma blouse et ma casquette.
– Sait-on jamais ? murmura Cahorn.
Le facteur lui remit une pile de journaux. Puis il ajouta :
– Et maintenant, monsieur le baron, il y a du nouveau.
– Du nouveau ?
– Une lettre… et recommandée, encore.
Isolé, sans ami ni personne qui s’intéressât à lui, jamais le baron ne recevait de lettre, et tout de suite cela lui parut un événement de mauvais augure dont il y avait lieu de s’inquiéter. Quel était ce mystérieux correspondant qui venait le relancer dans sa retraite ?
– Il faut signer, monsieur le baron.
Il signa en maugréant. Puis il prit la lettre, attendit que le facteur eût disparu au tournant de la route, et après avoir fait quelques pas de long en large, il s’appuya contre le parapet du pont et déchira l’enveloppe. Elle portait une feuille de papier quadrillé avec cet en-tête manuscrit : Prison de la Santé, Paris. Il regarda la signature : Arsène Lupin. Stupéfait, il lut :
« Monsieur le baron,
« Il y a, dans la galerie qui réunit vos deux salons, un tableau de Philippe de Champaigne d’excellente facture et qui me plaît infiniment. Vos Rubens sont aussi de mon goût, ainsi que votre plus petit Watteau. Dans le salon de droite, je note la crédence Louis XIII, les tapisseries de Beauvais, le guéridon Empire signé Jacob et le bahut Renaissance. Dans celui de gauche, toute la vitrine des bijoux et des miniatures.
