Au-delà du tableau - Céline Posson-Girouard - E-Book

Au-delà du tableau E-Book

Céline Posson Girouard

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Beschreibung

Ce roman d’apprentissage et d’initiation amoureuse part du traumatisme subi par une adolescente harcelée par son beau-père. Sa vie sera bouleversée, minée par ce secret inavouable. Elle trouvera dans l’art et la nature des sources de consolation, de poésie. Elle cherchera dans son métier de galeriste sa propre identité d’artiste. La providence mettra sur son chemin des rencontres réparatrices, stimulantes pour sa longue reconstruction. Sa vie de femme s’accomplira enfin dans l’amour : le regard d’un peintre saura la recréer, la conduire au-delà du tableau, après la traversée des apparences. Ce roman engage toute la dimension spirituelle de l’être, ouvre sur le mystère de l’âme féminine. L’histoire de Lysia sonne juste humainement. L’auteur des « lilas de Bellême » insuffle à sa narration la force poétique, lyrique de son écriture. Ses descriptions de la forêt de son pays natal, le Perche, sensitives, à fleur de peau, sont proches de celles de Colette.

À PROPOS DE L'AUTEUREAprès une maîtrise de lettres à la Sorbonne, des études de bibliothécaire, Céline Posson-Girouard enseigne à l’Université d’Aix-Provence. Directrice de la bibliothèque de Viroflay, elle organise des rencontres avec des écrivains. Elle anime depuis des ateliers d’écriture en librairie. Elle écrit des poèmes, des albums et des romans.

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Seitenzahl: 211

Veröffentlichungsjahr: 2023

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Céline Posson-Girouard

Au-delà du tableau

Roman

ISBN : 979-10-388-0651-1

Collection : Accroch’cœur

ISSN : 2111-6725

Dépôt légal : avril 2023

© couverture Ex Æquo

© 2023 Tous droits de reproduction, d’adaptation et de traduction intégrale ou partielle, réservés pour tous pays. Toute modification interdite.

Préface

Au-delà du tableau de Céline Posson-Girouard est parcouru de veines romanesques qui échangent leurs sèves. Tout y est riche et cohérent, car le personnage de Lysia est à la source de cette fécondité. En elle se mêlent la passion et la foi, de la nature aux arts, de l’amitié à l’amour, du deuil à la renaissance, de la culture à la création.

Ce roman d’apprentissage, bien que son personnage principal ne soit pas exempt d’épreuves douloureuses, est une histoire d’amour avec la vie.

Lysia est à l’âge où les amitiés et les amours sont fondateurs et le lecteur est invité à suivre l’accomplissement progressif d’une femme, d’autant plus touchant, que Lysia va devoir surmonter le traumatisme de l’agression sexuelle d’un adulte.

La jeunesse de Lysia s’inscrit dans le bouillonnant mai 68 et les décennies suivantes qui marquent les étapes de l’affranchissement des femmes. Pour les lectrices d’aujourd’hui, il est intéressant de constater que bien des questions sont déjà posées qui restent toujours ouvertes.

Céline Girouard est une grande lectrice de Colette et de Proust et le roman s’ouvre sur une scène tout empreinte de l’univers de ces deux grands romanciers des impressions premières. Le soleil se couche sur Cabourg. Lysia et sa mère communient intensément face à la beauté picturale de la lumière déclinante. Rien ne semble pouvoir briser ce lien primordial. La mère et la fille sont unies dans le deuil douloureux d’un mari et d’un père qui fut un homme remarquable. Mais elles ont le courage d’avancer ensemble se nourrissant innocemment, comme Tosca, d’art et d’amour.

Hélas, un beau-père plein de duplicité va chasser Lysia du paradis de son enfance.

Le salut pour Lysia sera dans la reconquête de la terre précieuse de Bellême ; de ses paysages de douceur quasi maternelle, de ses champs, de ses fleurs, du jardin de la maison qui comme celle de Claudine est éternel retour et renaissance.

La narratrice y puise le médium de son écriture. Celle-ci devient une matière travaillée, une pâte, un alliage de toutes les composantes de la vie de Lysia.

Chapitre 1

La première fois qu’Estelle et sa fille Lysia revinrent à Cabourg-Balbec, elles parcoururent toute la promenade de Proust en silence, main dans la main. C’était le jour anniversaire de la mort d’Alexandre, le père de Lysia. Son cœur s’était arrêté de battre dans la nuit du 1er septembre 1963. Après son infarctus, à 52 ans, il avait voulu continuer son travail acharné d’avocat ; il défendait des causes trop importantes, avait-il rétorqué à son médecin qui lui prescrivait le repos total. Mourir dans le sommeil, la plus belle des morts, disaient les amis pour les consoler… mais à 60 ans c’était trop tôt : il avait encore tant de projets, ils viendraient bientôt vivre tous les trois au bord de la mer, dans leur villa derrière les dunes… c’était là qu’il était le plus heureux, loin de son lieu de travail. « Les vacances à Cabourg, le temps du bonheur », gémit doucement Lysia en larmes. Elles passaient devant le Grand Hôtel ; Estelle lui cita une phrase de Proust, leur auteur de prédilection :

— « Tachez toujours de garder un morceau de ciel au-dessus de votre vie ».

— Écoute ce conseil de Legrandin au petit Marcel ; comme lui, tu as au-dessus de toi, devant toi, tout ce ciel qui s’ouvre comme ton avenir…

L’amour de la littérature qu’elles partageaient toutes deux les consolait. Estelle enseignait l’histoire de l’art à Paris et Lysia était fière de sa mère, brillante professeur de 44 ans, si belle encore ! Elle portait ce jour-là une longue robe noire cintrée qui mettait en valeur sa minceur, la blondeur vénitienne de sa longue chevelure. Lysia avait voulu célébrer ce jour de deuil en blanc : son pantalon « pattes d’éléphant » flottait au vent comme son tee-shirt trop large pour son corps maigre ; elle frôlait l’anorexie depuis la mort de son père. À 14 ans, elle refusait de se soumettre, révoltée contre l’injustice de sa vie et du monde qui l’entourait. Partout le désastre sur cette Terre : les guerres éclataient de toutes parts ; la planète était menacée malgré les alertes des « amis de la Terre », mouvement écologique auquel elles adhéraient, sa mère et elle, pour lutter contre les centrales nucléaires et les gaz à effet de serre. Pourquoi continuer à vivre dans cet univers pourri ?

— Regarde, ma chérie, le soleil commence à descendre sur la mer !

C’était l’heure bénie du crépuscule. Le rituel des couchers de soleil qu’elles ne manquaient jamais chaque soir avec Alexandre. Le souvenir de Lysia était si fort qu’elle crut voir son père de nouveau comme l’été de l’an dernier ; il avançait de son pas alerte, longeant la laisse de mer : l’eau déposait sur le sable coquillages, algues sèches, éponges de bulots. Elle traînait derrière lui en ramassant ces trésors. Son père s’était retourné vers elle pour lui dire de le rejoindre ; elle s’était précipitée dans ses bras, sous son tendre regard : une ample bonté se répandait sur le paysage de son visage comme les rayons lumineux sur la mer ; il n’était que clarté, infinie lumière d’été… Lysia avait repris la main de son père pour devenir comme lui « guetteur de lumière ».

— Ne perds aucune de ces vibrations, lui avait-il dit, car le soleil baisse vite sur l’horizon !

Elle se rappelait encore le son de sa voix ce soir-là, guttural, tendre…

Un sentiment de légèreté bienheureuse la pénétrait encore, comme si son père disparu restait vivant par la plénitude de ce souvenir. Sa mère, ce soir, marchait à côté d’elle ; son profil se détachait sur le ciel pommelé de Normandie comme l’admirable Portrait de SimonettaVespucci sur l’arrière-plan de nuages sombres.

Estelle, captivée par le spectacle, avec son regard de plasticienne, entrait au cœur de cette partition musicale par les yeux, les oreilles, tendue à l’extrême. Elle s’offrait à cette symphonie de lumière comme devant un tableau de Turner : l’eau flambait partout à la fois. Les étincelles se rallumaient, sillonnaient la mer en résonnances profondes : buisson ardent crépitant où l’élément liquide devenait flammes fluides. Le cœur de Lysia battait au rythme de ces eaux fortes, lumineuses. Elle retrouvait les joies inouïes, enfantines de ses jeux sur le sable ondulant sous les langues d’écume ; elle sautait comme une gamine sur les vagues sinueuses, blanches dentelles ciselées, brodées sans cesse par la mer. Lysia rejoignit sa mère au moment où le soleil s’infiltrait dans le sable poreux en bleu intense, azurite. Elle fut éblouie au point de ne plus pouvoir regarder ces scintillements. Elle leva les yeux vers les nuages : la chaude lumière du couchant les parait d’une fourrure fauve. Le soleil fondait comme une orange juteuse, déversant sur l’horizon sa pulpe dorée. Il déroulait un long fleuve d’or sur la mer. Le feu prenait encore plus haut, atteignait les flocons nuageux, les enflammait de rose corail : quel beau feu d’artifice, s’écria Lysia, regarde, maman, il descend en gerbes de reflets violets, orange, toutes les couleurs de l’arc-en-ciel !

— Oui, ma petite, quelle splendeur sur la mer ; continue à t’émerveiller devant ce tableau vivant sous le pinceau d’un peintre… est-il le créateur de l’univers, ce grand maître, comme le croyait ton père ? En ces lieux parcourus tant de fois avec Alexandre, nous gardons son amour en nous, éternel. Pour moi qui ne suis pas croyante, je ne sens pas de transcendance derrière cette beauté du soleil couchant. Ton père pourtant semble encore là ce soir « sur l’édifice immense du souvenir », comme dirait mon cher Proust. Alexandre habite encore les miroitements scintillants sur l’eau !

— Moi je revois papa l’été dernier avec nous, mais je ne peux croire en un dieu si cruel qui nous l’aurait enlevé !

 Sa mère la prit dans ses bras pour la réconforter.

— Retournons au Grand-Hôtel, tu vas savourer leur inimitable chocolat chaud, onctueux, avec la traditionnelle madeleine !

Comme elle venait de toucher l’argent de la vente de leur villa, Estelle avait réservé une chambre dans ce lieu mythique : le luxe pour la mère et la fille ! Dormir sous le même toit que Marcel Proust… Lysia, le soir, après le somptueux dîner dans « l’aquarium », courut à travers les corridors gris feutrés des étages ; elle cherchait l’œil-de-bœuf d’où Marcel contemplait les couchers de soleil ; elle rêvait d’être Céleste qu’il emmenait par la main, voir le ciel rose à travers ce hublot…

Dans la chambre, Estelle laissa la fenêtre entrouverte.

— Tu vas dormir comme Proust avec la présence rassurante de la mer. Écoute ce merveilleux passage des jeunes filles en fleurs.

« La mer a le charme des choses qui ne se taisent pas la nuit, qui sont pour notre vie inquiète une permission de dormir, une promesse que tout ne va pas s’anéantir, comme la veilleuse des petits enfants qui se sentent moins seuls quand elle brille ».

La voix caressante de sa mère et le chant de la mer apaisèrent Lysia qui s’endormit très vite.

Chapitre 2

De retour à Paris, Estelle et sa fille ne se quittèrent plus ; il ne restait que quatre jours avant la rentrée de Lysia qui voulait partir plus tôt chez son amie de Bellême, près de la forêt et de son père. Estelle l’emmena dans ses musées préférés ; le Louvre qu’elles parcouraient depuis des années ; Lysia voulut revoir les peintures italiennes. Léonard de Vinci qui fut son premier coup de cœur en peinture ; elle ne cessait de reproduire les dessins de Vinci, car elle trouvait que les visages ressemblaient à celui de sa mère : le sourire, le front bombé, les yeux en amande... Estelle choisit de commenter le tableau de Sainte-Anne ; les mains posées sur les épaules de Lysia qui se blottit contre elle, Estelle remarqua :

— Regarde, la toile commence à vivre sous nos yeux ; la brume qui baigne le paysage s’évapore, se dissipe en volutes bleutées ; tu vois surgir en haut à droite un petit carré de ciel bleu azur !

— Oui, maman un petit pan de bleu pour nous comme le « petit pan de mur jaune » de Bergotte, devant le tableau de Vermeer !

— Parfaitement ! tu as raison de ne jamais oublier notre cher Proust. Vois comme les deux femmes, mère et fille semblent liées intimement au point de ne paraître posséder qu’un même corps !

— Un peu comme nous, en ce moment !

— En fait, Léonard de Vinci a voulu représenter dans un seul mouvement les différentes étapes de la vie, depuis Anne, la mère, Marie, la fille et Jésus enfin. L’interrelation entre les trois personnages souligne ce lien de parenté ; le peintre le trace dans le même déploiement de leurs gestes : Sainte-Anne entoure de son bras gauche Marie qui, elle-même, tend ses mains vers Jésus. Le sourire confiant de la mère domine tendrement le visage incliné de Marie vers son fils dans un même courant d’amour…

— Regarde, maman, Marie posée avec légèreté sur les genoux de sa mère comme moi sur les tiens quand j’étais petite !

— Observe le paysage autour d’elles : le cycle éternellement recommencé, de mère en fille, correspond à celui de la nature qui les environne. Le perpétuel mouvement des lignes autour des figures éclaire le mystère de la création. Le halo des montagnes rocheuses semble émerger d’un océan originel.

Lysia et Estelle restèrent un long moment devant le tableau en le méditant en silence.

Après Léonard de Vinci, les deux femmes s’attardèrent devant le couronnement de la vierge de Fra Angelico.

— Fra Angelico paraît sortir du paradis, dit Estelle, pour peindre avec une telle délicatesse ! Ses visages épurés à l’extrême, la légèreté et l’effet d’apesanteur s’apparentent aux âmes des élus.

— Je vois papa ainsi, entrer avec eux, porté par les anges…

— Oui, ma Lysia, je le vois comme toi. Mais sortons maintenant, si tu veux que nous ayons le temps d’aller jusqu’à l’Orangerie.

Du Louvre, elles traversèrent le jardin des Tuileries ; les femmes de Maillol enchantèrent Lysia avec leurs rondeurs maternelles !

Au musée de l’Orangerie, elles entrèrent directement dans la salle ovale des nymphéas. C’était l’heure du midi ; elles étaient presque seules à part deux visiteurs silencieux. Le bleu vif du ciel tamisé par le voile blanc du plafond s’apaisait là.

— On croirait voir la lumière de l’aurore, autour de ces nymphéas roses.

— Oui, Lysia. Monet a voulu peindre son jardin de Giverny à chaque moment de la journée. Là, il saisit l’instant premier, au commencement de l’univers. Il atteint cet équilibre parfait entre le monde et son reflet, entre l’eau et le ciel. Le soleil scintille, éclats d’or sur la rivière mauve mouvante : le jour apparaît dans cette fraîcheur de feuilles frémissantes ; les larmes laiteuses des nymphéas blancs éclaircissent les ténèbres de l’eau.

En écoutant sa mère, Lysia semblait nager en eau profonde : une joie irradiante l’éclairait. Elle se laissait dériver de l’autre côté du tableau, là où la pénombre allumait des flammes fragiles entre les troncs noirs des saules. Après cette immersion, elle remonta à la surface, suivit les traces ondoyantes des nénuphars ; elle voguait sur la barque du peintre qui l’emportait, disparaissait derrière les joncs aux gerbes d’or éblouissant, étincelles jaillies du feu du ciel en fusion.

Estelle regarda sa fille éblouie devant la fresque.

— Monet est un vrai passeur de lumière pour toi, ma Lysia. Tu n’as plus besoin de mes commentaires pour pénétrer cette œuvre. Le flux incessant de cette rivière aux nymphéas t’emporte-t-il toujours au point que tu ne puisses plus sortir du tableau ?

L’adolescente restait assise dans une muette contemplation. Estelle respecta son silence, car elle-même oubliait son deuil devant tant de beauté. Elles sortirent de là, remplies de plénitude et de paix.

— Nous devions aussi aller au musée Rodin.

— Tu es vraiment insatiable, il ne faut pas mélanger tous les univers d’artistes ! je suis saturée de tableaux, épuisée d’avoir tant marché ; nous irons dès demain matin, car il ne reste qu’un jour avant ton départ. Estelle tint sa promesse. Dès l’heure de l’ouverture le lendemain, elles visitèrent le musée Rodin. Ce fut une autre aventure. Tous ces marbres blancs les aspiraient dans la spirale pure de leurs courbes lisses ; chacune de son côté allait à la rencontre des œuvres.

La chevelure comme une source de la Danaïde frappa d’abord Lysia : elle retrouvait l’image de son propre corps dans la nuque fine, les épaules saillantes de la sculpture ; terrassée par la douleur, elle se repliait ainsi sur elle-même, cachait son visage sous l’abondance de sa chevelure bouclée. Encore une femme miroir ! Torse d’Adèle : un corps nu dans un mouvement de contorsion douloureuse, la chair en bouillonnement. Puis cette Galatée gracile, jeune, fragile lui ressemblait encore !

Au détour d’une nouvelle salle, Lysia s’arrêta net ; les Mains de Rodin la saisirent, la prirent à la gorge : vertige de cette cathédrale aux longs doigts fuselés, faisceaux d’une voûte torsadée. Les mains de son père étreignaient son cœur. Anaïs lui avait envoyé une reproduction de cette sculpture juste après la mort d’Alexandre. Elle lui écrivait :

« Pauvre petite fille qui n’a plus les mains de son père pour la tenir droite, les mains du tuteur pour grandir ! ».

Son amie avait tout compris ; les larmes brûlaient de nouveau ses paupières ! Submergée par la vague de douleur de Camille Claudel, Lysia souffrait comme elle devant la perte de l’être cher. Elle entendit le poème qu’elle avait écrit alors :

« Je les aime, papa, tes mains, ivoire blanc de tes mains longues, larges qui enveloppaient les miennes ; tu les serrais fort ! » Je murmurais « j’ai les mêmes mains que toi, mes mains qui te ressemblent ».

Lysia sentait encore les mains d’Alexandre en cet instant délivré du temps, dans la lumière crue du marbre de carrare. Elles tissaient entre les doigts une tige de cristal qui la tenait debout : lui, son tuteur, son père. La glace fondait entre leurs mains serrées, rosace de givre au creux de sa paume chaude. Le froid de la mort brûlait dans le silence blanc du marbre. Un an après, sa large main la retenait toujours au bord du vide. Elle la redressait. Lysia n’était plus la danaïde effondrée sur elle-même. Elle vivait le bonheur éperdu de l’enfant abandonnée dans la confiance absolue des bras du père.

— Cette œuvre te rend radieuse, ma fille, tu te dresses devant elle, droite, comme en prière dans cette cathédrale !

— C’est vrai, maman, elle me donne envie de prier : ses longs doigts effilés semblent les travées de la nef où demeure papa !

— Mon Dieu, ces mains jointes jaillissent du socle du sculpteur dans un tel élan de vie ! « Mon roc et mon appui… », dit le Psaume.

— Tu n’as plus besoin de peser de tout ton poids contre moi. Cette main t’a relevée ! Je retrouve ma Lysia pleine de joie, d’énergie !

C’est la magie de l’art, il nous élève, nous transforme !

— Je veux consacrer ma vie à l’art, maman, devenir comme toi professeur d’art, ou travailler dans un musée, une galerie !

— Excellente idée ! Après ton bac, tu prépares une licence d’histoire de l’art !

— Ma vocation je l’ai trouvée aujourd’hui grâce aux mains de papa : il m’a sculptée par son amour !

— Mais oui, mon ange, tu es déjà très douée pour le dessin ; tous ces croquis de Vinci de ton carnet où tu réalises, dis-tu, des esquisses de mon visage ! Et ce superbe portrait de ton père au fusain ! il est remarquable ! Emporte au lycée ton carnet de croquis et exerce-toi chaque jour !

— C’est vrai que dans quatre jours c’est la rentrée ! Je pars chez Anaïs après-demain, revoir l’automne dans la forêt de Bellême…

— Cela me crève le cœur de te voir t’éloigner ainsi de moi dans cette horrible pension de province, mais c’est ton choix !

— Je reviendrai dans trois ans pour suivre une école d’art près de toi, maman !

— J’ai confiance en toi quand je te vois déterminée, droite devant la Cathédrale de Rodin comme aujourd’hui !

— Allons à la boutique choisir des reproductions pour décorer ta chambre à l’internat.

Estelle prit sa fille par les épaules et la conduisit à la caverne des trésors, à la sortie du musée.

Chapitre 3

Lysia a quitté sa mère et Paris pour rejoindre Anaïs à Bellême. Elle fut le soleil de son enfance à l’ombre de leurs grandes maisons voisines, rue ville-close, mais Lysia fit un détour par le chemin du haut Val, dans la campagne pour rendre visite à son père, au cimetière. L’automne rouvrait la même plaie, saignait comme la vigne vierge sur les vieux murs de sa maison de Bellême, saison douloureuse où le soleil abandonnait la terre. Dans les champs, ravagés par les moissons, ne subsistaient plus que quelques tournesols baissant leurs lourdes têtes noircies. Quelques rares alouettes nichaient encore dans les épis de maïs mutilés. Elles élevaient leurs cris d’alerte, poignants, saccadés, chant si différent de leur allégresse du printemps ; elles ne célébraient plus le chant de la terre, des germinations ; elles ne stridulaient plus que des cris de détresse. Un vent sinistre accompagnait leur longue plainte. Bellême apparaissait sur la colline, derrière les haies blondes des charmes ; ce sentier si familier la rassurait. Mais retrouverait-elle la présence de son père derrière ce mur du cimetière ? Devant le marbre noir et froid du tombeau, elle fut saisie d’effroi. Elle quitta ce lieu déserté en courant, se précipita chez son amie ; en grimpant la sente aux pavés anciens, elle se rappelait ce chemin de l’école, vrai parcours d’allégresse avec Anaïs ! Elles sautillaient ensemble, chantaient des comptines ; leurs nattes blondes et brunes battaient la mesure à l’unisson. Elles entraient bras dessus bras dessous dans la cour de récréation, bravant les petites pestes jalouses de leur amitié. Le caractère espiègle, enjoué d’Anaïs tranchait avec le sérieux et l’air tourmenté de l’autre petite fille ; les deux amies inséparables dirigeaient les farandoles, les danses, les jeux de cordes ou de marelle. Lysia aimait tant le rire éclatant, les yeux bleus, la blondeur de son amie ! Que de fous rires, de fêtes joyeuses : anniversaires, festivités scolaires où elles se déguisaient en papillons, en Japonaises ou en marquises…

Cette amie solaire éclaira la tristesse de ce jour gris. Dès qu’elle vit les yeux rougis de son amie, elle la serra dans ses bras, lui offrit un chocolat chaud.

— Allons maintenant faire un tour en forêt : malgré les nuages, les arbres prennent déjà les rousseurs de l’automne. Nous cueillerons des bouquets de bruyères.

Elles enfourchèrent leurs vieilles bicyclettes, filèrent vers la route de Mauves. Un arrêt rituel s’imposait devant la vue sur Bellême, car la petite ville fortifiée se nichait sur une colline au milieu des brumes automnales.

— Quelle merveille, de retrouver cette cité de notre enfance !

— Oui, quelle que soit la saison c’est la plus belle petite ville du monde !

Les adolescentes reprirent leurs courses folles étourdies jusqu’au vertige par la vitesse dans les descentes… elles respiraient de tout leur corps l’air vif, piquant, du Perche. La souplesse de ses muscles redonnait à Lysia le goût de vivre, « le bonheur fait de ferveur » dont parlait si bien Gide, l’ami de Roger Martin Du Gard ! Elles passaient justement devant l’allée du château du Tertre ; leur amitié ne ressemblait-elle pas à celle de Jacques et Antoine dans Les Thibault, un livre qui l’enchantait toujours ? Cette pensée l’exalta, rendant plus voluptueuse encore la sensation des vibrations de la bicyclette lancée à toute allure ! grande mécanique vivante accompagnant Lysia dans son élan. Elle appuyait encore plus fort sur les pédales pour savourer ce bonheur de glisser sous les arceaux, dans la lumière verte et oscillante des branches. Elles s’arrêtèrent enfin au carrefour des Sept Bras. Leur forêt fleurait bon sous la chaleur brouillée de ce soleil de septembre ; l’humidité exhalait une buée tiède autour des grands corps d’arbres, leurs « vivants piliers ». La terre de bruyère grillée sentait fort comme la chevelure des femmes rousses. Lysia aimait ce parfum de sciure chaude et de sève. Ces effluves sensuels la ravissaient ; elle se sentait enracinée dans ces feuilles craquantes sous leurs pas… les soleils blonds des fougères caressaient ses jambes nues.

— Allongeons-nous sur ce lit de mousse comme quand nous étions encore toutes petites !

— Oui, réfugions-nous dans cette douceur intime du nid !

— Tu crois qu’on sera encore ensemble à l’internat ?

— J’espère, ma Lysia, car on passe en seconde, dans des chambres à trois lits, mais ne t’inquiète pas, je viendrais te rejoindre le soir.

— Ce sera mieux que ces horribles dortoirs avec les box ! De toute façon, on ne se quittera jamais !

— On est trop bien sur ce lit de mousse ! Décidons de ne plus se faire de mousse !

Anaïs éclata de rire pour son jeu de mots. Son rire résonnait entre les troncs d’arbres, lançait des échos comme les cris des coucous.

— Tu entends, les coucous me répondent !

— Tu es la joie personnifiée, ma tendre amie. Avec toi, j’oublie tout ! Pourtant, on a plutôt des mauvais souvenirs de l’internat. Rappelle-toi le jour où l’horrible pionne a braqué sur moi sa torche électrique : je lisais, cachée sous les draps, avec ma petite lampe de poche ! Elle m’avait privée de sortie le dimanche ! Et pourtant je lisais Le lys dansla vallée ! Si cela avait été les liaisons dangereuses, il y aurait eu plus de logique !

— Tout est absurde dans ce bahut ! Mais il vaut mieux en rire ! Rimbaud ne dit-il pas « on n’est pas sérieux quand on a 17 ans » ? Et nous, on n’a pas encore quinze ans, alors tu vois, ma Lysia, prends la vie comme elle vient !

— Tu as raison. Vivons le bel aujourd’hui ! buvons les gouttes de lumière entre les feuilles. On est si bien le visage tourné vers les plus hautes branches !

Chapitre 4