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L’héroïne du roman "Au-delà du tableau", Lysia, revient dans "Elégie du cœur". Après la perte de son grand amour, le peintre surréaliste Karel, elle quitte son pays natal du Perche pour fuir son désespoir. Elle va retrouver son travail à la galerie d’art à Paris.
Son ami de jeunesse et compagnon, Raphaël, la sauve encore une fois de sa détresse. Il lui apporte la tendresse et la sécurité dont elle a besoin. Elle va renaître et vivre la plénitude de sa vie de femme.
Mais un mystérieux musicien, violoncelliste, émigré russe, va-t-il perturber sa paix retrouvée ? Résistera-t-elle à une nouvelle passion ?
Le lecteur sera intrigué par cet homme énigmatique et captivé par les rebondissements de la vie amoureuse si tourmentée de Lysia. Il retrouvera les espoirs de la vie politique des années 90 avec la libération des pays de l’Est, l’arrivée de Gorbatchev au pouvoir, et la chute du mur de Berlin. L’écriture poétique et musicale de l’auteure, Céline Posson-Girouard, en harmonie avec l’élégie de Rachmaninov, vous enchantera avec l’évocation des somptueux automnes du parc de Versailles. Le lyrisme très personnel de l’auteure célèbre l’élégie du cœur ardent de Lysia. Il fait écho à cette âme enchantée qui s’envole sur les ailes du rêve pour vivre pleinement son amour.
À PROPOS DE L'AUTRICE
Après une maîtrise de lettres à la Sorbonne, des études de bibliothécaire, Céline Posson-Girouard enseigne à l’Université d’Aix-en-Provence. Directrice de la bibliothèque de Viroflay, elle organise des rencontres avec de nombreux écrivains. Elle anime des ateliers d’écriture en librairie et dans une galerie d’art. Elle écrit des poèmes, des albums et des romans.
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Veröffentlichungsjahr: 2025
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Céline Posson-Girouard
Élégie du cœur
Roman
ISBN : 979-10-388-1032-7
Collection : Romance
ISSN : 3038-3994
Dépôt légal : juin 2025
© Couverture Ex Æquo
© 2025 Tous droits de reproduction, d’adaptation et de
traduction intégrale ou partielle, réservés pour tous pays
Toute modification interdite
Éditions Ex Æquo
Dans Élégie du cœur, nous retrouvons Lysia, l’héroïne d’Au-delà du tableau.
Dans la plénitude de sa vie de femme, Lysia s’ouvre aux aventures amoureuses, souffrant de ses trahisons, mais portée par son vrai goût de l’autre qui va au-delà des tabous et cherche à accueillir le désir sans jamais abandonner les liens fidèles, mais sans non plus éteindre en elle les pulsions vitales de la reconnaissance et de la rencontre.
Quelle belle évocation d’une première étreinte, riche de sensations, d’audaces pures, témoignant d’une sexualité douce et intense, où le masculin et le féminin fusionnent et enlacent leurs tempos, dans un corps à corps généreux où on donne à l’autre tout autant que l’on s’abandonne. La narratrice opère la distinction des deux amours de Lysia : la passion ardente et la tendresse essentielle, mais toutes deux faites de partages intellectuels et artistiques ; Raphaël est un passeur, celui qui permet à Lysia de franchir le gué de la résilience après la perte de son grand amour Karel. C’est l’homme qui a accompagné Lysia à travers les années depuis sa prime jeunesse. Il est l’ami et la famille dont elle a besoin. Cyril est l’imprévu, le romanesque qui soulève le cours des jours, inquiétant et sublime. Il la conduit à l’Histoire et à la politique, lui qui a dû choisir l’exil de sa Russie natale bientôt délivrée du stalinisme par la chute du mur. La musicalité de Cyril est en accord parfait avec la poésie de Lysia. On a envie de lire ce livre avec la musique qui l’accompagne, que les mots de la narratrice inscrivent leurs enlacements sur les mélodies puissantes qui leur sont indissociables, car leur alliance réalise un opéra fabuleux.
Élégie du cœur, c’est le Trio élégiaque de Rachmaninov, musique qui cristallise la passion du violoncelliste Cyril et de Lysia, mais c’est aussi le trio douloureux et sublime de l’amitié et de l’amour véritables où chaque personnage intensément présent rentre en résonance avec le chant de l’autre. Des paysages de peinture, de musique, de philosophie, de poésie entourent les personnages. Leurs conversations projettent autour d’eux une intériorité précieuse et généreuse, tissée de références qui les accompagnent comme le brocart de tous les printemps naïfs. Ils vivent de cette ivresse, de ces réflexions qui sorties des livres et des partitions comme des petits génies protecteurs viennent éclairer ou faire simplement échos aux mystères de l’être.
Les années 90 sont comme une promesse nostalgique de paix et d’espoir face à la période sombre que nous traversons aujourd’hui. Céline Girouard fait ressortir l’intense vie culturelle de l’Île-de-France comme un refuge de liberté et d’histoire, du Quartier Latin au parc de Versailles. La demeure de Lysia « Impasse des Glycines » est un repli du monde où l’amour cache et révèle son parfum.
Yveline Vallée
Lysia avait fui le Moulin-Vieux et son Perche natal. Son pays, sans Karel, ne serait plus jamais le sien ! Elle était devenue étrangère à cet endroit déserté par la présence de son bien-aimé ; la félicité parfaite, vécue pendant ces trois ans avec lui, avait été détruite par la douleur de la longue année de maladie.
Ils avaient traversé ensemble cette épreuve sans relâche dans un terrible désespoir ! Lysia avait voulu garder Karel chez eux sans qu’il soit hospitalisé, mais il revenait de ses traitements de chimiothérapie à chaque fois épuisé, amaigri, exsangue. La machine infernale l’avait broyé sans répit ; il ne pouvait plus tenir, même un crayon pour dessiner, et cette impuissance à créer l’avait réduit à néant. Lysia avait supplié les médecins d’adoucir ses souffrances. Le cancer s’était généralisé très vite et les traitements ne servirent bientôt plus à rien. Karel, devenu l’ombre de lui-même, n’aspirait qu’à son départ. Lysia l’avait accompagné jusqu’au bout avec les bénévoles des soins palliatifs à l’hôpital le plus proche ; elle passait ses nuits sur une banquette à ses côtés, serrant sa pauvre main amaigrie dans la sienne. Elle lui disait tout son amour dès qu’il retrouvait un peu conscience. Le visage ravagé par la maladie, les derniers temps il ne lui restait que les cris muets de son regard. Il ne parlait plus qu’avec ses yeux qui n’avaient plus assez de larmes pour couler ; seule une crispation du front exprimait sa douleur ; ses yeux clairs pâlissaient comme derrière un voile blanc ; la paralysie lui volait jusqu’à ses propres larmes. Lysia s’agenouillait pour avoir le visage de son bien-aimé contre le sien. Dévisagé comme le Christ, Karel ne semblait même plus la voir, parfois. Lysia buvait son chagrin ; elle lui offrait ses paupières brûlantes de pleurs retenus, caressait les plis de son front… Le pauvre visage de Karel s’apaisait un moment, esquissait un dernier sourire de ses lèvres serrées. Leurs yeux se renvoyaient la lumière et la lumière le silence. Les larmes de Lysia jaillissaient en torrent vers lui. Elles ruisselaient de la source d’en haut, venaient du plus profond d’elle. Ils n’avaient plus besoin de parole. La bouche de leur cœur s’ouvrait à l’éternité en cet instant d’amour intense ; leurs âmes se touchaient dans un élan rapide, total, tourné vers le ciel : ils entraient dans le mystère du pur échange. Visage contre visage, ils s’offraient leur être au plus profond, dans un mouvement de pur amour. Karel n’était plus que don, offrande… préfiguration du face à face, cloué ainsi sur son lit comme « Lui » sur la croix. Ces ultimes instants de grâce restaient fugitifs, rares, uniques pour Lysia.
Car ces moments d’union retombaient soudain en douleur insoutenable. Comme il lui semblait dérisoire de dire, après la mort d’un être : « Au moins, il ne souffre plus ! ». En fait, l’humain se contente de la moindre consolation. « Frères humains qui après nous vivez », chantait Villon. La chaîne de fraternité était bien la seule à donner sens à l’absurdité du « mourir ». Lysia laissait tourbillonner dans son cœur tous les souvenirs du vivre avec Karel. Mais il était encore trop tôt pour mettre des mots sur le bonheur perdu. La mort avait tout tué en elle ; le passé, dissous, faisait place au silence, au vide total.
Son visage s’était détendu, après la mort. Avait-il vécu cette bienheureuse union dans l’ultime confiance ? La force lui avait-elle manqué à l’instant où il n’avait plus eu de liens sur la Terre et aucune vue sur l’au-delà ? L’abandon du Golgotha… Son cœur délaissé s’était-il uni à « Lui » pour le Passage ? Son amour, trop humain, n’avait pu le suivre dans ce mystère-là. Lysia, trop enfermée dans la douleur, ne l’avait-elle pas abandonné à sa solitude ? Comme elle comprenait les amants romantiques qui avaient voulu partir ensemble ! Pourtant, quelle illusion, puisque chacun devait vivre ce passage seul ! L’unique secours qu’elle lui apportait c’était de lui répéter « je t’aime ». Dans l’intonation de sa voix, elle avait offert tout son pauvre amour humain à elle, tout son souffle de vie…
Elle avait recueilli en son visage toutes les harmonies de son âme, avec leurs douceurs, leurs violences. Elle n’avait pas voulu dessiner ses derniers traits ; ils restaient gravés en elle mieux que le fusain des masques mortuaires ; le portrait de Proust sur son lit de mort lui faisait horreur ; c’était celui de son cher ami Jacques-Émile Blanche qui avait saisi son âme.
Depuis la mort de Karel, le désespoir l’entraînait à la dérive. Elle éprouvait l’épouvante d’une naufragée qui a tout perdu. Désorientée, sans repères, elle errait vers un désert inconnu : traversée solitaire longue, douloureuse ; elle marchait sur un chemin pierreux où elle chutait sans cesse et chaque heurt réveillait les plaies vives. Elle fut souvent tentée de se laisser emporter et broyer, renoncer à cette vie de non-sens. Puis, le réflexe de survie émergeait avec des larmes acides, brûlantes, cascade ruisselante, intarissable. Son visage tuméfié, ses yeux éteints entre deux boursouflures rouges lui faisaient horreur lorsqu’elle rencontrait les miroirs. Sortirait-elle de cette nuit de l’âme où son corps gisait maintenant tout au fond d’un puits, inerte ? Tout espoir d’en finir avec ce cauchemar disparaissait. En proie à tous ses démons intérieurs, elle hurlait contre ce Dieu injuste qui lui avait pris son trésor ; comme Marie-Madeleine au bord du tombeau vide, elle ne voyait que ce mur devant elle. Mais ce n’était plus celui de son jardin clos où elle s’était crue protégée du malheur, à l’abri ! Tout avait basculé d’un seul coup et son âme restait dévastée comme le Moulin-Vieux ouvert à tous les vents. Elle avait pu croire qu’en fermant portes et fenêtres solidement verrouillées, elle tenait leur existence à jamais préservée. Mais l’heure de l’ouragan avait jeté les battants hors de leurs gonds, arrachant les charnières, les vitres, s’engouffrant dans chaque recoin de la bâtisse, balayant tout de son tourbillon infernal ! Soudain, du fond de l’abîme, elle retrouva la force de forer ce puits. Il lui fallait dégager pierre après pierre pour avancer, remonter de ce voyage au bout de la nuit. Dans cette solitude complète, elle approchait l’essentiel. En cet état d’abandon et de clairvoyance, elle émergeait de cette nuit de l’âme ; elle reprenait contact avec elle-même, avec ce qui la reliait au Mystère. Elle attrapa cette corde pour remonter vers la lumière. Ce lien originel, comme le cordon ombilical liant l’enfant à sa mère. Elle sentit le frôlement d’une vraie présence. L’absence de Karel lui avait-elle fait oublier l’amour universel ? Elle avait manqué aimer, manqué être. La clarté surgissait au bout du tunnel, car elle prenait conscience d’une reliance originelle : quelle que soit la souffrance subie, la vie nous rappelait toujours à elle.
Lysia ne guérirait pas de ses blessures, mais la souffrance avait agrandi ses plaies, lui avait fait entrevoir un amour plus grand que son bonheur passé.
Elle était restée prostrée longtemps dans ce silence, absente à elle-même. Son amie Anaïs restait près d’elle, l’aidait dans les gestes du quotidien, respectant son silence et sa peine. Elle lui conseilla une retraite dans le silence d’une abbaye ou dans un centre spirituel.
— Tu serais déchargée des contingences matérielles et le parfait silence te permettrait de méditer dans la paix.
— Je te remercie, Anaïs, tu es ma plus proche amie et je suivrai ton conseil dès que je m’en sentirai capable. Mais je dois d’abord fuir au plus vite ce moulin que j’ai mis en vente dans une agence, et trouver un autre lieu d’habitation loin d’ici. Tu seras la première informée de ma nouvelle adresse.
Enfin, elle avait quitté son pays pour un exil volontaire et salutaire. Le moulin et le jardin, restés à l’abandon, sans regret. Plus d’embellie sous le ciel de sa Normandie en pluie, noyée sous ses larmes. Le vaste terrain laissé en friche avait disparu sous les ronciers ; les lianes des glycines, dans leur démesure, envahissaient les arbres fruitiers. Les lilas rouillés et les roses flétries n’exhalaient plus leurs parfums. Elle n’irait plus comme autrefois pleurer sur la tombe de son père. Karel avait demandé l’incinération et ses cendres répandues dans la chute d’eau du moulin. Elle n’avait plus là aucune attache, aucun lien. Ses racines les plus profondes avaient lâché prise. Plus de terre natale à cultiver, plus de pays d’origine. Étrangère et légère, elle repartait sans but ; elle cherchait un lieu neutre, inconnu, où elle pourrait se perdre elle-même, s’oublier… Elle s’était enveloppée dans des pulls et une doudoune chaude, imperméable, car c’était un hiver glacé qui commençait, gelé comme son cœur. Elle traînait sa lourde valise sur le quai de la gare de Nogent-le-Rotrou. Où s’arrêterait-elle ce soir pour dormir ? Elle avait d’abord pensé à Chartres, pour la cathédrale, la vaste plaine de Péguy… Finalement, ce fut l’arrêt à Versailles. Elle déposa sa valise à l’hôtel, sur l’avenue de Paris. Elle arpenta cette large et longue perspective d’arbres dénudés. Elle se rappelait ses frayeurs de lycéenne lorsqu’elle rentrait le dimanche soir à l’internat du lycée La Bruyère sur ces allées désertes et noires. Elle avait suivi un an d’hypokhâgne forcé dans ce bahut, car elle voulait faire ses études à La Sorbonne ! Un an de galère entre les thèmes grecs du jeudi matin et l’attente du verdict devant le bureau de la directrice, chaque fin de trimestre. Elle revenait sur les pas de sa jeunesse perdue, retrouvait en ces lieux de mauvais souvenirs accordés à son âme en peine.
Elle avançait lentement le long des murs du domaine de la reine Élisabeth ; elle entra dans ce parc qui lui apparut très différent d’autrefois. Les arbres centenaires dominaient les pelouses gelées ; les bois de bouleaux déjà blancs prenaient des tons surréels, les écorces déchiquetées formaient des étoiles de givre. Mais elle ne s’attarda pas très longtemps, car elle voulait parvenir avant la nuit hivernale au Grand Canal. La neige et le verglas ralentissaient sa marche, lui donnaient l’impression d’une apesanteur. Elle se sentait si loin des autres, de la vie ! Il lui faudrait pourtant repartir vers Paris, reprendre son travail à la galerie pour survivre. Raphaël l’embaucherait dès qu’elle voudrait, lui avait-il promis. Elle ne se sentait pas prête encore à revoir ses amis. Incapable de sourire, de donner le change.
Elle n’aspirait qu’à la solitude : traverser seule ce désespoir jusqu’au bout. Le parc de Versailles lui offrait enfin ce miroir profond où tremblaient les tilleuls, où pleurait le vent… Faire le tour du Grand Canal l’apaisait : le faisceau de lumière la suivait tout le long, comme une présence protectrice. L’âme de Karel ne l’abandonnait pas, l’écartait de la tentation de se laisser glisser au fond de l’eau noire ; elle tendait les bras comme une funambule sur l’étroite margelle de pierre gelée, glissante. Puis, par réflexe de survie, elle s’écartait du bord, reprenait l’allée ; elle tentait de retrouver son souffle, respirait, le visage tendu vers le ciel ouvert ; les flocons de neige rafraîchissaient ses paupières gonflées de larmes retenues. Elle laissait enfin ruisseler ses yeux, le visage trempé comme ce jour de dégel. Tout se craquelait en morceaux de glace en ce miroir cassé du canal. Le bruit heurté, régulier, rythmait ses pas ; le reflet des nuages dans l’eau sombre lui offrait le ciel sous la main. Des cygnes glissaient entre les glaçons sur les scintillements blancs ; la bise hivernale effleurait leurs plumes, les ébouriffait ; ils relevaient leurs ailes en majesté dans la lumière argentée du ciel de neige. Sur son âme troublée, leur tremblante image ouvrait un espace mouvant, comme si les bras blancs de son amant l’entouraient. Grâce de cet instant où l’absence devenait présence pure, par l’élégance de ces grands oiseaux glissant. Ils semblaient lui faire signe, ces cygnes ! Elle dérivait comme eux vers l’axe du Grand Trianon. S’éleva alors un son grêle, comme le cri plaintif d’un violon : une musique étrange, cristalline, l’introduisait dans un autre univers. L’eau reprenait vie sous la glace : le volume s’accentuait, aigu ; il stridulait, blanc crissant comme la fissure sur le miroir gelé. Ces vibrations sonores s’accordaient aux ondes lumineuses ; elles clignotaient sur le miroir de l’eau comme des notes de musique. Lysia entra en cette partition de tout son cœur battant. Elle reconnaissait le son de l’archet sur les cordes tendues. Karel jouait de nouveau pour elle, sur son violon blanc, la fameuse cantate de Bach devenue hymne de leur amour ! Le soleil revenu après la neige allumait des étincelles sur le Grand Canal. Il flambait partout à la fois, sillonnait d’éclairs les clivages secrets de la glace ; les petits morceaux de gel sautaient, vifs et argentés comme les notes sur l’archet… Ils heurtaient en cadence la paroi neigeuse, déclenchant un vacarme de fraîcheur. Lysia s’abandonnait à la musique de ce dégel, ouverte à ce chemin de lumière. Elle sentait sur son visage le souffle vibrant de l’air froid piquant ses joues. Elle renoua plus haut son écharpe rose, soyeuse. Enveloppée dans sa doudoune, elle sentait joie et chaleur la pénétrer comme une confuse promesse. Au-delà du ressassement plaintif des glaçons, elle percevait le cri du violon, incisif. Ses résonances profondes, comme un long point d’orgue, se prolongeaient à l’infini… Un feu ardent crépitait en son corps, changeant l’élément liquide en flammes fluides. Le cœur de Lysia battait au rythme de ces eaux fortes. Le temps n’effacera jamais l’image du visage surgi de ces eaux miroitantes ni ses bras sur l’invisible archet… Ce violoniste, c’était Karel ! Cette fugue enfiévrée, c’était leur musique, incarnée de toute la fougue de leur amour plus fort que la mort !
Lysia sut désormais où elle allait vivre : le plus près possible de ce Grand Canal de Versailles. Là, elle retrouverait la présence de Karel, car ce jour de dégel lui avait fait entrevoir son éternité.
Dès le lendemain, Lysia courut les agences immobilières de Versailles à la recherche d’un appartement ; après de vaines visites, une dame charmante, en tailleur bleu, lui proposa de voir une petite maison à Viroflay.
— Vous serez sous le charme, lui assura-t-elle, en enfilant son manteau de fourrure.
Elle embarqua Lysia dans sa voiture et stationna devant une impasse.
— Voilà, c’est l’impasse des glycines. Vous verrez, au printemps tout n’est que fleurs embaumées dans cette ruelle…
Ce fut « le coup de cœur » ! Une source cachée semblait irriguer les pavés anciens de cette ruelle ruisselante de givre. Les tiges des glycines enlacées, glacées, glissaient sur les vieux murs, crissaient sous le souffle bruissant de la bise d’hiver. Cet enchantement de silence blanc s’étendait devant elle comme une éternité. Arriverait-elle au bout de cette longue allée ? La dame de l’agence s’arrêta enfin au seuil d’une grille verte ouvrant sur le perron arrondi d’une maison de meulière. L’éclat des murs blancs éblouit Lysia dès l’entrée. Un long vestibule ouvrait sur une porte-fenêtre. On glissait sur des tomettes anciennes, vernies. Mais le regard de Lysia convergea vers le bois lisse d’un escalier en spirale ; elle éprouva la sensation d’être aspirée vers le haut en prenant la rampe, ronde et lisse. Cette maison répondait à son désir d’ascension, son envie de se draper dans les nuages : l’étage tout en vitres donnait sur le ciel et les cimes des arbres ; les croisées ouvraient sur une terrasse à hauteur des plus hautes branches. L’épais maillage de givre éblouissant ajourait les bois, dessinait un voile de dentelle liant les branchages emmêlés. Quelques mésanges esquissaient un ballet du vif battement bleu de leurs ailes. Elles s’évanouissaient vite derrière les aiguilles d’un grand pin alourdies par la neige. L’âme de Lysia levait comme levain : cette douceur tenait enclos les germes de demain ; un espoir immense la soulevait à hauteur du divin. Elle trouvait là un toit de plumes où reposer sa tête ; les flocons redoublaient derrière les vitres, l’emportaient comme des vagues sur l’écume du temps.
C’est là, sur ces pages immatérielles du ciel, qu’elle inscrirait l’image de son bien-aimé ; elle peindrait là, avec le pinceau rose de sa mémoire : le jardin et la forêt lui offriraient les vives teintes du vert tendre au printemps. Ses nuits ne seraient jamais complètes, car il y aurait toujours au début de ses jours cette fenêtre ouverte… Dos tourné au monde, derrière la porte fermée, elle ouvrirait grandes ces persiennes sur les bois, elle survivrait là, en ce lieu, pour l’écrire… Ses épaules sentiraient le poids de ses bras, ses lèvres et ses mains, le duvet de sa peau… Son amour demeurerait inoubliable. Elle inscrirait ses traits sur le papier comme la mer, après le ravage d’une tempête dépose sur le sable les traces d’une immense vague, plus longue, plus onduleuse que toutes les autres, une laisse de mer aux coquillages crissant sous ses pas. Après la marée la plus haute, la plus puissante de leur amour. Et les arbres qui s’enlaçaient comme des amants créeraient le plus beau passage pour atteindre son ombre.
L’adorable dame de l’agence respectait son silence et sa contemplation. Sans doute avait-elle remarqué l’extrême tristesse de Lysia, ses yeux cernés tournés vers l’intérieur, son teint pâle et ses joues creuses. D’une voix très douce, elle osa pourtant :
— Je comprends votre émerveillement devant la vue sur les bois, derrière ces baies-Windows, si larges que la clarté pénètre tout le séjour. Il est situé plein sud, vous le verrez les jours de soleil. Les chambres, à l’est, offrent la lumière du matin. Cette maison ancienne a été merveilleusement restaurée par les propriétaires, amateurs d’art. Venez admirer les faïences de Delft dans la salle de bain, comme dans la cuisine du rez-de-chaussée.
Lysia la suivit à travers le dédale des petites chambres communicantes ; cela ressemblait à une maison de poupée !
— Elle paraît petite à côté des grandes villas de Viroflay, mais c’est un lieu raffiné et plein de charme.
— Ce sera assez grand pour moi toute seule ! Est-ce libre de suite ?
— Oui, bien sûr, vous la voyez complètement vide, habitable dès la signature de l’acte de vente. Tout est en parfait état.
Lysia ne marchanda rien : elle avait trouvé son port d’attache et la vente du Moulin-Vieux lui permettait largement l’acquisition immédiate.
— Vous êtes à deux minutes de la gare Rive-Droite qui dessert Saint-Lazare et la Défense.
— Parfait. Oui, je dois aller travailler à Paris !
