Au pied du mur - Sebastien Deledicque - E-Book

Au pied du mur E-Book

Sébastien Deledicque

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Beschreibung

Qui pour dire ce monde ? L’artiste ou le journaliste ? Justice et vérité, ou ventre plein ? Résignation ou résistance ? Tourner tristement en rond autour de son nombril, ou s’ouvrir généreusement à autrui ? La jeunesse a-t-elle tout à réinventer, ou les aïeux ont-ils tout transmis ? Dos courbé, ou torse bombé ? Qui est l’insensé ; celui s’aventurant dans la réflexion et l’introspection, à l’examen de sa conscience, ou le frivole n’ayant aucun temps pour son monde intérieur ? Qui plaindre ; les victimes préservant leur noblesse, ou les bourreaux qui s’avilissent ? Vivre avec courage, ou subsister avec angoisse ? Au pied du mur, c’est l’heure des choix, la croisée des chemins. Épreuve… Mais qui accepte de s’y retrouver, et refuse de se laisser intimider, peut sentir naître en son coeur un soleil éclatant.

À PROPOS DE L'AUTEUR

Arabisant diplômé de l’Institut des Langues et Civilisations Orientales de Paris, Sébastien Deledicque a vécu quinze an­nées au Moyen-Orient ; dont un long séjour en Palestine. Après avoir été responsable du Centre Culturel Français d’Aden, consultant dans l’industrie pétrolière, puis secrétaire général de l’Institut français du Yémen, Sébastien Deledicque se consacre aujourd’hui à l’écriture littéraire.

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Seitenzahl: 233

Veröffentlichungsjahr: 2021

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Sébastien Deledicque

AU PIED DU MUR

Du même auteur

Sur mer et sur terre, Nouvelles

5 Sens Editions, août 2020

 

Au Yémen, Quelques pas vers la guerre, Nouvelles

Éditions Annick Jubien, avril 2020

 

Qat, honneur et volupté, Nouvelles

Éditions Transboréal, octobre 2016

 

 

Ils m’ont enfermé dans un cachot sans lumière,

Provoquant en mon cœur un soleil éclatant.

 

Mahmoud Darwich

 

I

1

 

Ainsi, ce jeune assis en face de lui avait regardé la réalité, et (mais à la fin était-ce donc une fatalité de notre époque ?) l’avait confondue avec la vérité.

Agacé, déçu, chancelant sous le poids de la pensée qu’il venait de grogner à part lui, Khaled Abd el Jabbar détourna son regard en un mouvement aussi vif que décidé. Accrochée dans un coin du café juste sous le plafond rongé d’humidité, la télévision diffusait un reportage relatant la signature des accords d’Oslo. Comme d’ordinaire, le son était coupé. L’air mécontent, Khaled conserva ses yeux grands ouverts fixés sur les images : à cet instant précis, une série de gros plans sur la poignée de main échangée entre Itzhak Rabin et Yasser Arafat dans les jardins de la Maison Blanche. Immobile, figé tel une statue, le vieux rédacteur en chef regardait, mais sans vraiment se soucier de voir. Son esprit luttait contre la sourde colère tempêtant en sa poitrine. Voyons, il en avait déjà rencontré de pareils collègues ! Assez pour connaître par avance tant ce qui les rendait si fébriles que ce que lui devait répondre. Aussi, la lamentable ironie, l’amertume dans les propos, il les avait déjà entendus ! Combien de fois par semaine ces mots précisément, ou d’autres, assemblés avec aisance, prononcés à la va-vite, comme on éjecte un crachat, venaient-ils heurter ses tympans ? ! Cinq… dix fois par semaine ? Davantage encore ? Aussi, tellement mise à l’épreuve, sa patience avait fini par devenir son meilleur allié, celui qui sauvegardait la paix de son âme, et par là même la lucidité de son esprit. Et pourtant, malgré cette heureuse ressource… Eh bien, non… La glaciale ironie qu’il venait d’entendre ? Des phrases lui restant en travers de la gorge :

« C’est trop confus… Que voulez-vous ? Votre conflit là, on n’y voit pas plus clair qu’à travers le béton du mur. »

En dépit de la sympathie qu’il ressentait pour le jeune homme les ayant prononcées, ces dernières sentences avaient instantanément blessé le vieux rédacteur en chef palestinien. Amèrement blessé. Il détourna derechef son regard, cette fois-ci d’un mouvement imperceptible. Au bas de l’écran, des dépêches de dernière minute défilaient en bande, tel un long cortège un peu trop pressé d’enterrer ses morts. Des noms de nouveaux martyrs succédaient aux annonces d’arrestations, aux noms de lieux bombardés et aux déclarations de leaders politiques. Ce court instant se révéla pénible. Davantage encore que les images. Simples mais obstinées, les phrases n’étaient pas tant lues que subies. Khaled s’en détourna également. Sitôt son visage revenu dans l’axe de son corps, ses mains se mirent à en frotter la peau ridée avec une énergie rageuse, particulièrement désappropriée lorsque ses deux index s’acharnèrent sur l’orbite de ses yeux clos. Après avoir laissé s’effondrer des avant-bras las sur la table, Khaled se redressa jusqu’à poser le haut de son corps sur le dossier en fer de la chaise. Tant cette vision le décevait, ce ne fut que d’un regard mi-clos qu’il considéra l’Européen assis juste en face de lui ; proche, distant. À son tour, Jürgen courbait le haut de son corps en direction du téléviseur. L’expression d’autosatisfaction dessinée sur son visage depuis un bon moment se compliquait à présent d’une froide assurance, comme si un heureux hasard venait d’afficher sur l’écran une confirmation à ses propos cyniques. Sûrement, songea Khaled avec un regain d’énergie, une ou deux répliques pouvaient être formulées. Enfin, il devait bien y avoir quelque chose à rétorquer au jeune journaliste. Ou plutôt, oui, ce qu’il aurait fallu, c’était le saisir par les épaules, secouer ses doutes, bâillonner sa raison polluée et le toucher là où il pouvait comprendre, là où il devait comprendre – directement au cœur : « Ne tombe pas là-dedans, mon ami ! Non, la vie n’est pas si complexe, ambigüe, ou tordue, ou… insensée. La vie n’est pas cette confusion ! Au contraire, mon ami ! »

Ou sinon, peut-être fallait-il se dresser droit devant le jeune homme, en une impulsion de vie, comme pour répondre à une insulte, et lui asséner une très rude gifle en pleine face ; coup à agrémenter d’un piquant : « Mais te rends-tu compte des mots que tu viens de prononcer ? Une honte… » D’ailleurs, le vieux rédacteur en chef palestinien avait l’âge d’être le père du jeune journaliste allemand.

Rouvrant tout à fait ses yeux, Khaled balaya ses pensées pour s’en remettre à un constat dont la clarté lui convenait davantage : non ! en vérité, il ne se voyait guère enlacer l’Européen assis en face de lui, et encore moins le supplier d’ouvrir les yeux. De tels propos, froids et amers, cruels, pour l’heure seul un silence devait leur répondre. Un long et franc silence, clairement désapprobateur.

« Nous ne suivons pas le même chemin, voilà tout. Et la direction que tu prends ne m’intéresse pas » conclut Khaled à part lui en fixant avec calme son interlocuteur.

Le corps de Khaled se relâcha subitement, puis, une fois détaché du jeune Allemand son regard retrouva sa fraîcheur originelle. La candeur intelligente, rieuse et bienveillante, des yeux d’un vieil homme qui après avoir déjà dû franchir une longue distance sur le sentier d’une vie cernée de violence continue sa marche d’un pas serein, comme flottant par-dessus les difficultés tel un nuage par-dessus des sommets acérés. Certes la courte conversation dont il s’était fait un plaisir par avance avait ainsi fini par le heurter de la pire des façons, mais il s’en remettrait. Et puis, juste là, sous ses yeux, la vie familière – toujours aussi chaude et douce qu’une cuillère de miel – ne l’entourait-elle pas ? Et n’était-ce pas là la plus simple et la plus délectable démonstration de l’évidence qui échappait à la compréhension du jeune journaliste allemand ? Aux yeux de Khaled, chaque élément composant la salle du café le criait : comment ? ! Mais comment donc confondre la réalité de ce que l’on voit avec la vérité de ce que l’on voit ? ! Comment confondre le monde avec la vie ? ! Encore que, finit par concéder Khaled avec amusement, vu depuis cette table (presque comme un étranger), identique en tout point à une multitude d’autres cafés dispersés dans cette partie de Jérusalem – tables et chaises rafistolées, murs dépeints habillés d’affiches rendant hommage à la résistance des shabâb lanceurs de pierres et du Raïs al Mounâdil Yasser Arafat, verres de thé sur les tables… – considéré à la va-vite, à cette heure du petit matin, au fond le café Al Qods pouvait apparaître comme un endroit insignifiant. Un banal petit café n’attirant que deux types de clients. Au fond de la salle, de vagues effluves de tabac enfumaient la place des vieux du quartier. Comme tous les matins, ceux-ci conservaient la part la plus cruciale de leur intérêt pour les plateaux de dominos, de backgammon, d’échecs ou autres jeux de cartes. Rien au monde visiblement ne pouvait les en détourner. Tout juste parfois s’en trouvait-il un dont la main devait être sans espoir dans la partie en cours pour relever un visage distrait en direction du poste de télévision.

Un sourire discret se dessina sur les lèvres de Khaled.

Plusieurs années auparavant, il y avait eu ces journées historiques, se souvenait-il, au cours desquelles nul jeu n’avait animé la salle du café. Les jours suivants l’installation du poste de télévision, l’ensemble des regards s’étaient dirigés vers la boite sombre, son flot d’informations et son kaléidoscope d’images. Les chants patriotiques, les « avancées » politiques (les clients du café prononçaient tous ce mot avec défiance), les récits héroïques de la résistance, les images de la terre adorée et les discours enflammés avaient un temps retenu l’attention. Un temps seulement. De fait, après avoir embrassé la télévision avec enthousiasme, les regards ridés s’en étaient détournés, avec dégoût. En somme, deux semaines d’informations, d’images patriotiques et de discours avaient suffi. Une poignée d’heures. Fidèles, les plateaux de jeu avaient patienté. Et les vieux étaient revenus à eux, avec soulagement. Au contraire de la boite agitée, les plateaux de jeu patinés par les ans, eux, apportaient chaque jour de la nouveauté. Ainsi que des vérités. Saines, car simples et tangibles.

L’insistance du regard de Khaled avait provoqué une amicale agitation parmi les joueurs. Il échangea quelques clins d’œil, esquissa quelques signes de la main, répliqua avec plaisir à quelques bons mots adressés de loin, puis reporta son attention vers le second type de clients. Calme et plus silencieuse encore que les vieux dont les cris de joie ou d’indignation résonnaient par moments dans la petite salle, une armée de jeunes chômeurs laissait s’écouler un temps long, inutile et monotone, le cou tordu en l’air à suivre le défilé d’images proposé par la télévision, en silence, même les flashs spéciaux ayant fini par les laisser amorphes. D’heure en heure, ils patientaient côte à côte. Assis sur des chaises inconfortables. Leurs jambes croisées. S’offraient selon leurs moyens du jour des verres de thé ou de café, ou juste quelques sourires. Au vrai, ceux-ci n’étaient pas tant des clients que des gosses du quartier qui, ayant grandi, au lieu de jouer au ballon dans la rue occupaient les chaises disponibles. Autour de la table la plus proche, vide de consommations, de grands gaillards revêtus de copies de maillots des plus célèbres clubs de foot européens commentaient avec entrain le match de la veille. Khaled leur lança un avis provocateur. Trois jeunes répondirent par de francs et fraternels sourires, avant de reprendre leur discussion passionnée. Jusque-là à peine esquissé du bout des lèvres, le sourire de Khaled s’épanouissait à mesure que son regard se baladait sur les clients du café. Un sentiment familier se ranima en lui, emplissant son corps de satisfaction, de reconnaissance et de fierté. Et à travers le prisme de ce sentiment d’intime complicité, une pensée inédite et claire se formula en son esprit, prenant le vieil homme par surprise : au fond, comme elle était pudique la complexité de son bout d’orient… !

2

Khaled Abd el Jabbar jeta un rapide coup d’œil à Jürgen, avant de baisser son regard sur la table. Au fond du verre, une infime quantité d’un liquide rouge translucide. Pas assez pour une gorgée. Tiens par exemple, s’interrogea le vieil homme à part lui, perplexe, ses doigts gourds enserrant le verre, ce sentiment par exemple, « qu’elle soit si pudique la complexité de son bout d’Orient », fallait-il le formuler au jeune Allemand ? Ou encore… Que si ce bout d’Orient, cette infime partie d’humanité considérait parfois les chaussures toutes neuves du voisin avec – en apparence – des yeux brillants d’admiration, en vérité, elle ne les échangerait jamais contre ses propres vieilles sandales. Pour démodées et primitives qu’elles puissent paraître au voisin, c’étaient de telles babouches, en leur simplicité même, qui pouvaient vous permettre de marcher d’un pas droit et confiant sur le chaotique sentier de la vie. Ou encore, dire : qu’en l’espace d’un vol d’à peine quatre heures, le temps d’un plateau-repas et d’une courte sieste, du haut de ses trente ans, lui, jeune journaliste allemand, avait rejoint un peuple patient dont chaque paire d’yeux, ou presque, bien que lucidement fixée sur les misères quotidiennes, regardait en fait vers le haut, avec gratitude. Ou surtout que, venant d’un territoire se proclamant patrie de la raison, d’où on considérait trop souvent un bon tiers de l’humanité comme un enfant peut regarder des insectes se débattre dans la poussière, d’un air supérieur, il ne s’était certes pas engagé dans une partie aisée… Tant qu’il resterait là-haut, comme un spectateur extérieur penché au-dessus d’un problème, tant qu’il n’aurait pas conscience de jouer un rôle majeur, il n’y comprendrait rien. Pire, il finirait aspiré par le vaste tourbillon infernal, tiré vers le bas, comme tant d’autres avant lui.

Ces intuitions, et bien d’autres encore, fallait-il les communiquer ?

Le vieux rédacteur en chef en était là de ses réflexions lorsque le jeune Allemand reprit soudainement la parole ; Khaled releva son regard, interloqué. Prononcées avec conviction, ces paroles-ci semblaient sincères :

« Àvrai dire… Je ne sais plus ! »

Quelques minutes auparavant les propos du journaliste allemand suintaient le cynisme, l’amertume et l’ironie. Désormais, ceci avait disparu. Sous un long et dense silence, dos voûté, tête basse, ses avant-bras posés sur la table soutenants avec peine le poids du haut de son corps, Jürgen paraissait tout à fait accablé – un citadin égaré dans des marécages par trop profonds, par trop obscurs, sans issue. Khaled, lui, les bras croisés et toujours adossé à sa chaise, le haut du corps légèrement penché en arrière, soutenait d’un air impassible le regard navré du jeune homme. Le corps de Khaled s’épanouissait, s’ouvrait à la vie, sans sembler avoir besoin de défense, celui de Jürgen tendait à la fermeture, à la crispation, comme s’il cherchait à se rétrécir le plus possible.

Un nouveau silence s’étendit.

Aux yeux du vieil homme c’était une belle matinée, lumineuse. Un matin potentiellement joyeux en somme. Il sourit gentiment. Avec cette gaieté légère qu’offre l’innocence. Le contraste entre l’obscur regard de Jürgen et le climat d’un jour qui n’en était qu’à son début s’avérait saisissant.

Pour sûr, il faisait clair, très clair même, dans cette salle de café. Certains recoins, vers le fond, bien sûr baignaient dans un demi-jour, mais enfin, les grandes baies vitrées séparant la salle de la rue laissaient entrer bien assez de cette douce lumière ayant pour tâche de réveiller le monde. D’ailleurs, des rayons d’un jaune très intense se glissaient à l’intérieur, afin de se promener sur les tables, les chaises, les murs. Le jeune Allemand lui-même, sans qu’il s’en aperçût ou s’en doutât, était à cet instant précis effleuré sur le haut de son épaule droite par une chaude et brillante flèche de lumière. Ignorant les glissades des rayons du soleil, Jürgen reprit subitement la parole, d’une voix sincère mais alors surtout faible et hésitante :

« J’ai tout passé en revue, tout évoqué… ! L’histoire, le statut juridique du mur, les analyses les plus poussées. J’ai des dizaines et des dizaines de témoignages de détresse du côté des Palestiniens. Sur le terrain, dans chaque village où je me suis rendu, pour chaque famille que j’ai interrogée, les faits sont là, qui crient l’injustice, les souffrances… J’ai présenté les détails de la construction, les conséquences… Et pourtant… Comment dire ? »

L’air agacé, visage fermé et œil très sombre, Jürgen s’interrompit. Il alluma une cigarette, puis de sa main restée libre se massa la nuque avec vigueur. On peut penser quatre fois plus rapidement que notre interlocuteur ne nous parle. À cet instant précis, tant les impressions décrites par le jeune journaliste lui étaient familières, Khaled eut la sensation de pouvoir penser vingt fois plus vite que Jürgen. Inutile que son monologue se prolonge. Khaled avait d’ores et déjà saisi le fond de sa pensée (« Comment confondre le monde avec la vie ? ! »). En outre, à vrai dire, quoi qu’il eût à ajouter, en dépit d’une voix navrée et bredouillante, à la recherche de ses mots, Jürgen se révélait désormais aux yeux du vieux rédacteur en chef d’une tout autre dimension. Il n’avait plus en face de lui un diplômé prétentieux, à l’ironie facile et à la pensée courte.

Les yeux grands ouverts, Khaled prit le temps de considérer l’Allemand avec une attention similaire à celle avec laquelle il venait de scruter l’atmosphère du café. La tête relevée mais le dos décidément voûté, Jürgen tirait sur sa cigarette avec nervosité. À lui seul, son regard abandonné sur le bout incandescent trahissait une pensée colérique, donc stérile – et qui ne pouvait le mener qu’à davantage de fatigue. Au début de leur conversation, quand visiblement Jürgen disait blanc mais pensait noir, fougueux pour vanter le sérieux de son travail et son raisonnable espoir, l’ensemble de ses traits et de son comportement avaient transpiré la vanité, comme s’il agissait sous l’impulsion d’une énergie le dépassant. Une bonne volonté qui, bien qu’hésitante et craintive (cela crevait les yeux), se voulait assurée et tranquille. Voire glorieuse. À l’entendre, il avait fait de son mieux. Oui, ce qu’il avait fait, l’article qu’il avait écrit, « c’était bien » ; « il n’y avait pas à en douter » avait-il répété à plusieurs reprises. Ainsi soi-disant se résumait l’état d’esprit du journaliste en début de carrière au terme de quinze jours passés face à la masse grise, haute et longue d’un mur séparateur de deux peuples. Les soucis rencontrés qu’il avait ensuite exprimés avec aisance venaient immanquablement des autres. De leurs opinions si divergentes, si contradictoires. Du contexte lui-même. Des faits qui s’accumulaient, mais dénués de sens. Une succession de chemins ne menant nulle part. Alors, comme s’il s’efforçait de garder sa mièvre satisfaction à l’abri derrière un cynisme aussi froid que glace, au rythme de l’énonciation des obstacles qui s’étaient dressés devant lui, son corps s’était rabougri, jusqu’à ne plus offrir que le pénible spectacle d’une marionnette désarticulée – faussement satisfaite d’elle-même, véritablement désabusée… Et pour autant (voici bien l’être humain : insaisissable ! se réjouit Khaled à part lui en s’étirant comme un chat au réveil), dès qu’il se calmait et qu’il gardait le silence – depuis qu’il avait exprimé ses doutes, en fait – l’œil brillant d’une franche détermination à comprendre, Jürgen paraissait fort. Sans peur aucune. Malgré des cheveux bien coiffés, d’un châtain clair presque blond, et des yeux bleus, Khaled fit le constat que le jeune européen se fondait à présent parfaitement dans l’ambiance du café. Sa première fausse assurance disparue, il n’était plus le même. Son attitude à présent ressemblait à celle des trentenaires chômeurs du quartier. Une nonchalance s’amusant de son propre désarroi. Encore soulignée par une étonnante lenteur, tellement tranquille qu’elle pouvait paraître provocatrice. Et puis, décidément, les yeux bleus n’avaient plus peur.

Khaled salua en son for intérieur cette évolution.

Non seulement il avait l’impression de retrouver le jeune collègue qu’il avait apprécié quelques semaines plus tôt, lors de leur première rencontre, mais il s’en sentait proche. Oui, cet étranger – qu’il avait rencontré par hasard, et qu’au fond il ne connaissait presque pas – avait tout d’un intime. Ce fut d’un regard paternel, très bienveillant, qu’il le considéra lorsqu’il se fit la remarque que ce gamin en connaissait beaucoup ; qu’effectivement il avait dû travailler avec sérieux, ardeur même ; que oui, il avait probablement amassé puis lu une considérable documentation, mais voilà… ! Le savoir essentiel en revanche, la base, qui tient en une poignée de principes, lui avait échappé. Or le contraire eût mieux valu… Surtout pour mener à bien la tâche dans laquelle il s’était lancé. Et puis, entrevit enfin Khaled avec un intérêt particulier, si à n’en pas douter le jeune européen avait bien fait… Avait-il bien fait ce qu’il voulait faire ? Sans crier gare, Jürgen redressa son dos, aperçu un rayon de lumière jaune posé sur sa main, s’amusa de cette présence insolite mais chaude, puis, après avoir aspiré une dernière bouffée de tabac et l’avoir expiré avec énergie, tel un joueur décidé à jouer cartes sur table, il lâcha avec empressement la synthèse du tourbillon de pensées qui venait de le laisser silencieux durant les dernières minutes :

« J’ai l’impression d’être passé à côté de l’essentiel. Comme si après avoir tout dit, je réalisais qu’en fait… Je n’ai rien dit. »

Un aveu de faiblesse, ou la reconnaissance d’une erreur, ne se formulent pas aisément, il faut les extirper avec rudesse – mais quel soulagement ! Ce sont des chaînes que l’on brise, pour se redresser soi-même. Mais c’est surtout la possibilité d’avancer de nouveau. En quête de la bonne direction.

Une subtile paix emplit la poitrine de Jürgen. De nouveau souriant, Khaled se leva pour se diriger vers le bar.

3

Ayant grandi dans les pauvres, gris et violents quartiers périphériques d’une ville industrielle de la RDA, ayant eu sa dose depuis l’enfance de coups, d’amertume, et d’injustices, Jürgen avait des tripes. Ce qui signifie qu’il disposait de la capacité – d’ordinaire enseignée par la nécessité – à faire face. À se tenir droit, et à faire face. Quitte à souffrir. Encore alors, en dépit de son entrée dans la vie professionnelle, laquelle avec son inévitable lot de soumissions avait eu tendance à le ramollir, le jeune homme avait des tripes.

Ce fut à elles qu’il s’en remit.

Ses faiblesses et ses errements admis, tout redevenait possible. Désormais il fallait voir clair.

Une seule boussole importait : ce qu’il avait fait, était-ce juste ?

Alors, soit : lors de sa première rencontre avec Khaled, tout cela avait été résumé avec aisance. Aujourd’hui, Jürgen avait bien dû finir par l’avouer, tout cela – sa vie, sa présence à Jérusalem, l’article à rédiger au sujet du mur de séparation, ses espoirs, ses craintes… – était des plus confus. Entre les deux rencontres, deux semaines écoulées. Dix jours tout d’abord, rythmés par un puissant enthousiasme. Dans un premier temps, les éléments récoltés sur le terrain avaient collé avec l’héritage qu’il avait apporté ici : les souvenirs et les récits de résistante de sa grand-mère. Chaque témoignage portait du sens, et précisément celui que Jürgen était venu chercher. Oui, tout collait. Durant dix jours, Jürgen avait marché sur des nuages. Puis cinq jours pour synthétiser les données brutes et rédiger l’article. Là aussi, au premier abord, une tâche aisée, mais… mais pourtant, au cours des ultimes jours, Jürgen avait en fait senti le sol s’effriter sous ses pieds. Au fil de la préparation et de la rédaction, tandis que sa raison jurait sa satisfaction, son instinct opposait (sans ménagement aucun !) une ferme réticence. Bien que chaque jour passant aggravât la crise, Jürgen avait tenu bon. En réponse au trouble, le reporter en début de carrière avait porté une attention particulière au souci que ce qu’il rédigeait soit parfaitement objectif, et parfaitement respectueux de la réalité observée. Ce jour-ci, à l’aube, juste avant de venir dans ce café, l’article qu’il voulait un sévère assaut contre le mur de séparation était parti par courriel. Au moment précis où les muezzins appelaient à la prière. Un temps, Jürgen s’était cru satisfait. Voire fier. Jusqu’à ce que, sans prévenir, quelques minutes auparavant, le sol instable portant sa satisfaction et son début de fierté ne finisse par s’effondrer sous le coup du silence intransigeant, peiné et désapprobateur, par lequel le vieux rédacteur en chef palestinien venait de répondre au résumé de son article.

Somme toute, le mensonge est similaire à un jeu de balle, au cours duquel il suffit de réceptionner et de relancer. Un jeu extraordinaire simple. Accepter la balle qu’on vous envoie, la prendre bien en main, ce qui revient à la faire sienne, puis la transmettre à qui se trouve à vos côtés. Une telle partie peut durer longtemps. Aussi elle ne demande guère d’efforts, ni physiques ni intellectuels. On ne s’y amuse pas. Le seul contentement y est de faire partie du cercle. Mais qu’un des joueurs présents refuse de se saisir de la balle, et la laisse choir sans la faire sienne, la partie prend fin instantanément, laissant tous les autres bras ballants.

Ne pas saisir la balle, refuser de la faire sienne, c’est rompre le cercle du mensonge. C’est un NON majuscule – « Je refuse de jouer à ce jeu ! »

Mais le cercle du mensonge ne se rompt pas sans violence. C’est un cataclysme. Or il se trouve des gens en face desquels on ne peut mentir.

Ce devait être ce trait de caractère qui avait inconsciemment amené Jürgen à rapprocher Khaled de l’image de sa grand-mère. Si ces deux-là avaient en commun une particularité, à coup sûr, c’était celle-ci. Jürgen avait compris ce fait quelques instants plus tôt – au moment où le vieux rédacteur en chef avait détourné la tête. Dans une telle situation, face au faux, sa grand-mère aurait effectué le même mouvement. Jürgen se demanda si cette attitude, davantage qu’une banale désapprobation, ne révélait pas plutôt un refus radical, viscéral, de ne surtout pas se rendre complice – ne serait-ce que de l’expression d’un mensonge. En outre, un autre détail rapprochait encore les deux petits vieux. Un rien, donc difficile à cerner. Jürgen esquissa un bref mouvement de son torse pour se retourner en direction du bar, tout en fronçant les sourcils. À une dizaine de mètres de lui, après avoir glissé un paquet de cigarettes dans la poche de son blouson, et bien que ses mains fussent posées sur deux verres de thé remplis à ras bord, Khaled prenait plaisir à rester rigoler avec le propriétaire du café. Les deux hommes ne payaient pas de mine. Hormis leur franchise et leur bonhommie, qui les rendaient inévitablement attachants. Des êtres simples, sans complications, en compagnie desquels la vie pouvait sembler légère. Une succession de sourires, ou de bons mots… Et pour autant : petit et rabougri, le crâne chauve, le patron du café évoquait à Jürgen une sorte de lutin malicieux droit sorti de contes pour enfants ; Khaled lui, de taille moyenne, à l’image de son costume (mal taillé, et d’une teinte improbable) semblait une relique des années soixante-dix. Rien de bien spectaculaire ! Les deux petits vieux sûrement occupés à échanger de savoureuses blagues riaient de bon cœur, unis par une ancienne complicité. Son dos reposé sur le dossier de la chaise, Jürgen expira un long souffle de fumée avant de balader avec détachement son regard autour de lui. Tous deux avaient pris place au milieu de la salle du café sur deux chaises en fer, devant une table en contreplaqué d’une fabrication grossière, nullement soucieuse du design. Jürgen remarqua avec intérêt qu’il se situait à une sorte de frontière invisible séparant les joueurs, vieux pour la plupart, d’une clientèle de jeunes de son âge, qui, eux, se regroupaient auprès de la baie vitrée dont les verres polis par les ans flouaient la lumière du jour provenant de la rue. Les joueurs avaient l’air des plus sérieux. Les autres, discutant ou fixant l’écran de télévision, volontiers souriants, paraissaient des plus tranquilles. De ce côté-là, certains ayant croisé son regard lui adressèrent des gestes amicaux. Jürgen répondit par un mouvement de tête machinal et un sourire automatique, avant de se pencher sur la table et d’écraser son mégot. Le tabac brûlé souilla le fond du cendrier. Un rond très noir s’y dessina, aussi noir que le fond d’un puits. Mais qu’importe cette tache-ci ! Un coup d’eau savonneuse l’effacerait. C’est plutôt tout le monde l’environnant qui, en vérité, à cette heure semblait à Jürgen un puits insondable. Lugubre. Que bien sûr la lumière flouée seule disponible en cette salle de café ne pourrait soulager… L’atmosphère lui pesait. Trop de recoins sombres dans le fond de la salle. Trop de volutes de fumée. Une pénible sensation d’enfermement l’oppressa.

Ce que l’on devait ressentir au fond d’un étroit et obscur tunnel. Sentir son corps aspiré vers le bas, puis pris au piège. Ne distinguer nulle issue. Du moins nulle issue physique. Quoi de plus terrifiant ?

S’engouffrant dans ces pensées, Jürgen en vint à frissonner. Depuis quelques mois, il était fréquemment en proie à de cruelles angoisses nocturnes, au cours desquelles un tel sentiment d’enfermement le submergeait. Sans relâche, ni pitié. Jusqu’à le laisser essoufflé, en panique. Incapable de penser.

Dépourvu d’issue, oui, prisonnier. Coincé au fond d’un ténébreux tunnel…

Il souffla de dépit, puis passa une main sur son visage blême.

La vie ! Quelle aventure…

De tels assauts de panique nocturne ne sont pas anodins. Le jeune homme en dépit de ses tripes le constatait avec amertume, et surtout désemparement. Faire face à trois gaillards larges d’épaules et aux mines mauvaises sur un trottoir désert, ou supporter des coups de barre de fer dans un entrepôt désaffecté, lugubre au possible, c’est une chose. On encaisse, on se relève, et tant bien que mal, même les fois où on n’arrive pas à mettre à terre ses assaillants, du moins parvient-on toujours à leur porter quelques coups, à leur rendre mal pour mal – mais seul, la nuit, assailli, meurtri par… rien ? Voici un combat différent. Désespérant… Une lutte qui à coup sûr en tout cas ne pouvait pas se mener à coups de poing, ni à coups de barre de fer. Et pourtant une lutte essentielle. Une lutte qui engageait la vie.

Un combat à la vie à la mort, peut-être même.