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Le golfe d’Aden est une vaste baie étendue entre la corne de l’Afrique et la côte sud de la péninsule Arabique. Long d’un millier de kilomètres, et d’une largeur de 150 à 400 kilomètres. N’y croisent plus que des tankers gigantesques, hermétiquement clos, refermés sur eux-mêmes, des boutres de caboteurs et des esquifs de pirates ou de pêcheurs - bateaux sommaires, offerts à tout vent. Les premiers y passent sans traîner ni s’arrêter, les autres y courent le large, ni plus ni moins que comme il se doit : tantôt pour leur bonheur, tantôt pour leur malheur. Quotidiennement, les pêcheurs s’y éloignent des côtes sur leurs embarcations n’ayant guère évolué depuis des centaines d’années. De retour à terre, ces hommes de peine rompus à la souffrance et aux privations, mais côtoyant également le merveilleux, doivent vivre comme tout un chacun, quoique selon leur propre vision de la vie. Car peut-être est-ce davantage que des prises écaillées que les modestes pêcheurs ramènent aux terriens - de l’intemporel, aussi pur et nécessaire à l’être humain que la chair des poissons. Mer et terre, deux mondes différents, opposés mais complémentaires, tous deux constitutifs, avec le ciel, de cette merveille sur laquelle nous posons nos regards. Et évoluons.
À PROPOS DE L'AUTEUR
Sébastien Deledicque, 43 ans, a vécu au Yémen de 2002 à 2015. Dès 2005, il y acquiert un houri, bateau traditionnel local, lui permettant de partager le quotidien des pêcheurs d’Aden, tant sur mer que sur terre. Revenu en France depuis le début de la guerre en cours, son amitié avec le peuple yéménite l’incite à témoigner. Sébastien Deledicque se consacre aujourd’hui à l’écriture littéraire.
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Veröffentlichungsjahr: 2020
Sébastien Deledicque
Sur mer et sur terre
Nouvelles
Du même auteur
Qat, honneur et volupté, Nouvelles
Éditions Transboréal, octobre 2016
Au Yémen, Quelques pas vers la guerre, Nouvelles
Éditions Annick Jubien, avril 2020
We carry in our hearts the true country
And that cannot be stolen
We follow in the steps of our ancestry
And that cannot be broken
Midnight Oil
The dead heart
Introduction
« Moi, j’sais même pas lire… »
Le pêcheur yéménite – ami de dix ans – s’était ainsi subitement interrompu, sans aller au bout de sa pensée, comme si l’essentiel était dit.
En ce début de l’année 2015, nous mâchions du qat face à la mer, sur la façade est de la péninsule d’Aden, juste à la sortie de la crique des pêcheurs de Crater, le quartier historique protégé des redoutables vents de la mousson d’été. Ainsi, nous tournions le dos au port moderne de Ma’alla et à l’intérieur de la baie, Towahi, ou Steamer Point (qui cent ans durant avait été le centre de l’animation de la British Crown Colony of Aden).
Ce jour-là, nous n’étions pas les seuls à mâcher du qat à cet endroit. De nombreux Yéménites, parfois en famille, étaient juchés à même les rochers surplombant les brisants, ou assis dans leur voiture, vitres baissées pour goûter l’air marin. Quelques bateaux revenaient de temps à autre, s’engageant dans la passe à pleine vitesse, juste avant de ralentir soudainement une fois à l’intérieur de la crique, le barreur accroupi sur le banc de poupe et les hommes d’équipage dressés l’un derrière l’autre, droits comme des I majuscules, les mains dans le dos, royalement dédaigneux du roulis et du tangage.
Après-midi paisible. Telle que la bonne ville d’Aden, si volontiers joviale, en a connu durant ses trois mille ans d’histoire, et telle qu’elle en connaîtra à l’avenir.
Les propos de l’ami étaient survenus tandis que nous parlions de tout et de rien – nous discutions comme discutent les mâcheurs de qat alors que se profile dans les prochains jours ou les prochaines semaines quelque épreuve : avec une certaine gravité. L’innocence ou la joie aurait été un mensonge, alors nous qations avec une gravité que nous nous efforcions juste d’alléger de temps à autre, afin de ne pas nous abandonner à l’amertume – le tout habillé de longs silences pensifs, et les traits de nos visages tirés, peinés et ennuyés en dépit de nos efforts pour faire bonne figure.
« Même pas capable de lire… », répétait l’ami pêcheur, avec un sourire de dépit, avant de prolonger son propos d’autres obscurs, auxquels je ne portais plus aucune attention.
Déjà amer avant d’entendre cette phrase, je fixais le large, la houle, les bateaux aux couleurs vives qui apparaissaient au loin, lents à s’approcher du havre offert par les roches volcaniques aux parois acérées. Dans nos dos, la ville et ses bruits mécaniques, dont ce jour-là nous n’avions même pas songé à nous éloigner davantage en hissant la voile. Comme si nous nous étions déjà soumis à l’idée que c’était bien de la terre et du ciel que le prochain événement important devait arriver, et non de la mer.
De fait, bien que le ciel fût des plus bleu, sans gros nuage aucun à l’horizon, et les oiseaux présents en nombre, nonchalamment posés sur les rochers, que le vent soit des plus amical et la mer posée, une tempête était évoquée, qui ne tarderait pas à frapper cette brave ville et ce brave pays. Si les oiseaux ne la sentaient pas, les médias l’annonçaient depuis des semaines, qui allait éclater sur plusieurs fronts et multiplier les ravages. Sinistre ironie, que la tranquillité des oiseaux, eux si sensibles, côtoyant les prédictions alarmistes d’humains pourtant incapables malgré toute leur science et leurs machines de prévoir précisément le temps à venir. Mais voici qui disait assez que cette tempête-ci était fausse. Tout au plus l’œuvre de météorologues apprentis-sorciers annonçant des désordres qu’ils s’évertuaient eux-mêmes à déclencher. Aux entrées d’Aden, du côté des terres, des centaines d’hommes de tribu lourdement armés étaient déjà sur le pied de guerre. Depuis des jours, en ville, les Adenais auraient dû avoir peur – ils cheminaient sur leur quotidien, calmes, le regard froid et peiné plus souvent qu’à l’habitude certes, mais d’ores et déjà prêts à faire face à l’avenir, quel qu’il soit, et sans panique. Pour ma part, ultime certitude en des jours de confusions et de menaces, je continuais d’avoir davantage confiance envers les Yéménites qu’envers ceux qui m’invitaient à avoir peur des Yéménites.
Après un silence, notre discussion de mâcheurs de qat reprit avec un nouvel enthousiasme, toujours un tant soit peu chargée de gravité, mais alors surtout à l’image d’hommes d’équipage préparant leur embarcation par suite d’une brusque baisse du baromètre ; avec calme et méthode. L’ami me racontait des anecdotes de pêcheurs en s’attardant particulièrement ce jour-là sur le devoir absolu de ne pas déclencher de bagarres ou de disputes sur un bateau – caprice intolérable en mer. Règle de base à laquelle d’ailleurs, à ses yeux, les jeunes pêcheurs ne prêtaient plus guère attention, remarquait-il là encore avec dépit. Nous discutions ainsi, toujours en alternant silences et propos décousus sur les devoirs et les bonnes habitudes des marins, face à ce même bout de mer sur lequel nous avions passé ensemble tant d’instants, lorsque, sans prévenir, les sourcils froncés et d’un ton dur, je le relançais sur le sujet initial :
« Et pourquoi voudrais-tu lire, d’abord ? »
Il renifla bruyamment, tout en fourrant des feuilles de qat dans sa bouche et en esquissant un signe de la main vaguement accusateur en direction de la ville.
Moi-même qui passais alors bien davantage de temps sur terre que sur l’eau, je grognais en mon for intérieur. Comment donc pouvait-il penser que ceux de la ville lui étaient supérieurs ? Je ne pouvais me faire à l’idée, de même que je ne pouvais me faire à l’idée que lui s’y fasse… Je me débattais contre ce constat et râlais à part moi, jusqu’à ce qu’une branche de qat particulièrement fraîche me redonne la parole :
« Toi, tu sais lire la mer… repris-je d’une voix courte et sèche, presque colérique. Envoie n’importe lequel de ceux de la ville deux jours en mer, qu’il prenne le large, trouve du poisson, le pêche et revienne… Toi, en ville, tu peux vivre dans années. Mais laisse ceux qui savent lire deux jours en mer, seuls, rien que deux jours ! ! Et on verra qui en sait davantage que les autres ! »
Plus amer que jamais au terme de mon discours bref mais convaincu, je jetais ma main dans le sac de qat afin d’en retirer une grosse poignée, tout en reportant un regard froid sur le large.
L’air surpris et les yeux rieurs un temps, l’ami pêcheur finit par hausser les épaules – tout cela n’était rien, en effet, devait-il songer, son regard de même à nouveau porté sur le large. Son bout de mer. Bleu sombre, vaste et sauvage.
Peur ou amour
Bossasso, côte du Pount
À se laisser aller, l’être humain divague, à se laisser aller, le bateau dérive… mais il est loin d’être sûr que toute dérive soit chaotique. Bien plutôt, semble-t-il, les courants nous mènent très précisément là où nous avons besoin d’aller.
Au terme d’une fastidieuse journée, Mûsa, jeune pêcheur de Bossasso, port en perdition entre Berbera et les monts rocheux du cap Gardafui, s’étant étendu sur le banc central de son bateau, avait fini par s’immerger dans un profond sommeil. Lorsqu’il rouvrit les yeux, la lumière du jour s’était adoucie. Glorieusement gonflée au-dessus du canot, la voile arabe grée sur un mât de bois biscornu continuait à le pousser en avant à un rythme efficace. Engourdi par le sommeil, Mûsa plongea une main dans l’eau, puis se massa le front et la nuque. Son visage de quinze ans, du plus parfait type somali – très émacié, et aussi vertical qu’une lame de couteau – révélait une intime confiance, tandis que dans ses yeux brillait cette puissante force d’âme dont certains sont dotés au moment d’entrer dans l’âge adulte ; un aplomb combatif, déterminé à refuser l’hypocrisie de la modestie, prêt à engloutir le monde en une bouchée. Sur sa gauche, la côte défilait. Sans précipitation. Le jeune pêcheur se retourna en bâillant fortement, les yeux rieurs. Au large des longues étendues de sable brûlant, son lieu de pêche ondule derrière lui, au moins cinq milles à l’est.
« Eh bien… ! »
Il s’étira avec énergie. Guère de prises au fond de la coque. Trois poissons ne le hisseront pas au rang de nahodha – de capitaine ! Son rêve intime, la destination vers laquelle pointait l’étrave de son désir. L’homme qu’il fallait devenir, puisqu’il ne pouvait demeurer enfant. Trois poissons aussi maigres que lui… Mais soit. Mûsa a grandi depuis son premier jour sur l’eau. Une vie exigeante, une vie de pauvre, celle-ci, si généreuse pour l’âme, qui noue fermement la patience à l’espoir.
« Yawm lak yawm ‘alayk. Un jour pour toi, un jour contre toi », murmura-t-il en souriant avec l’air cruel des gens habitués à souffrir, avant de se rasseoir en tailleur au niveau de la barre du gouvernail.
Le vent de Shawal soufflait depuis un mois sur le golfe d’Aden. Une brise du nord-est, régulière, qui assure des navigations aisées de septembre à mai. Un souffle qui traverse l’océan Indien. Un souffle évocateur d’épices, de parfums, d’essences de bois précieux. Un vent initié en Inde, nul doute possible. Les gens des côtes du golfe d’Aden l’apprécient, sûrement depuis la nuit des temps. Une force pacifique, jamais en colère, joueuse plutôt souvent, tout en retenue. À croire qu’elle connaît très précisément tant ce que les hommes peuvent supporter que ce dont ils ont besoin. Mais enfin, constatait Mûsa, son esprit revenu à la lecture des éléments l’entourant, en fin de journée, le vent de Shawal faiblissait. Déjà, la pauvre voile faseyait, comme sur le point de s’effondrer.
Mûsa se mit à siffloter un air léger en s’asseyant sur le plat-bord. Maîtrisant la barre du pied de sa jambe droite tendue en avant, il jugea de la situation. À n’en pas douter, son somme va lui coûter une nuit à la belle étoile. Impossible de louvoyer jusqu’à Bossasso. En direction de l’ouest, une côte accidentée. Des falaises, des promontoires rocheux et des dunes forment des anses plus ou moins étendues. Mûsa se gratta le crâne derrière l’oreille. Sur le rivage, juste à sa hauteur, isolés au fond de deux promontoires, les rochers d’Élayo lui tendent les bras. Des taches de verdures tapissent le rivage. Des blocs polis par les eaux languissent sur le sable tels de confortables lits. Une ombre de défiance passa sur le visage de l’adolescent. Voici un des endroits où il ne faut pas se rendre, tout le monde le répète. Un rivage à l’écart, abandonné des hommes, où seuls de mauvais esprits et des démons rôdent dès le soleil couchant… À cette heure précise. Un lieu maléfique, que les gens craignent d’approcher mais dont ils parlent beaucoup. Sûrement, il n’y trouvera pas le repos. Il lui faudra veiller, rester à l’affût de chaque ombre, de chaque bruissement de branches.
Impétueux et bagarreur depuis son enfance dans les bas-fonds de Bossasso, Mûsa fixa le rivage, un éclair de défi dans le regard. Déjà, on ne cessait de lui répéter de ne pas partir seul en mer. Une audace dangereuse, disait-on à terre, qu’il finirait par payer un jour ou l’autre… Mais comme lui s’y trouvait bien ! Comme il aimait de tels instants ! Et comme il y apprenait ! Ses yeux ne se détachaient plus de la crique. À la lumière déclinante, le temps d’un battement de cils, les roches déchirées marquant l’entrée lui parurent deux repoussantes gueules de monstres. Son dos se redressa et sa main fit empanner l’embarcation pour pointer l’étrave en direction du rivage. Nulle émotion ne se lisait en son attitude, sinon qu’une lueur de crânerie au fond des yeux. Les brumes épaisses, les courants aussi incompréhensibles que violents du Cap Gardafui, les vagues démesurées de la mousson d’ouest, il les a affrontées. Mais surmonter les périls naturels n’est rien pour un nahodha ! Tant qu’il n’a pas aussi prouvé sa vaillance face aux périls surnaturels…
Au moment de pénétrer dans la crique, Mûsa se sentait retenu d’aller en avant. Ou plutôt, tiré en arrière. Lui revenaient à l’esprit mille rumeurs entendues sur de pareils lieux… hantés de djinns, de démons, de mauvais esprits… Et Dieu sait quels autres monstres encore ! Qui ne prendront plaisir qu’à le faire souffrir… Il se tint immobile tandis que son canot glissait, jusqu’à franchir le cap pour aborder la terre ferme.
« Le seul ennemi, c’est la peur ! » grogna-t-il en ajustant sa voile afin de profiter des ultimes souffles d’air.
Passé les promontoires rocheux, une forte rafale déviée par les reliefs accéléra la glissade de la coque de bois. Porté par un charme irrépressible, Mûsa se lève. Debout, ses yeux grands ouverts, il se tient en équilibre, ses pieds sur le plat-bord et une main sur le mât. Presque penché en dehors du bateau, il contemple. Sous la voile gonflée, la coque glisse avec un calme, une douceur et une force contenue en parfaite harmonie avec l’élément qui la porte. Captivé par le rivage et la glissade idéale, Mûsa demeura un temps interdit, puis, rapidement, un fond de sable doré se révéla à travers l’eau cristalline.
Tandis que les teintes du jour s’apaisent, le jeune pêcheur lutte contre le premier charme, afin de porter un œil lucide et calme, courageux, sur la plage et les rochers. Semblable à de l’or, immaculé, le sable brille, l’air a la volupté du miel, l’eau la transparence du verre. De temps à autre, sa surface s’égaille d’un banc de poissons remontant pour former des rides qui s’épanouissent en rond avant de disparaître avec une élégante discrétion. À la vue de tant de beautés, les yeux de l’adolescent se mirent à trahir la naissance d’un sourire intérieur.
Cependant, la nuit s’affirmait, désireuse de tirer le rideau sur le paysage si harmonieux. L’heure de la pénombre. L’heure à redouter. Déjà, les ombres des rochers rampaient sur le sable en étirant de funestes silhouettes. Debout sur le bateau qui ne tardera plus à accoster, Mûsa demeure droit. Fort. Provocateur même. Prêt à fouler le sable. Prêt à être cerné par l’obscurité et les ennemis griffus qui soi-disant y grouillent. Seul, sans arme ni armure.
Sur son visage, un sourire – prudent encore – ne demande qu’à s’épanouir.
Soit !
Demain matin, il saura…
Et, un jour, il sera nahodha !
Abû Hâfez
Baie d’Aden
À mon père et à Abû Hâfez, deux pauvres souriants.
Très dignes.
Depuis l’aube, le ciel pleurait.
Des nuages bas, serrés les uns aux autres, regroupés tels les membres d’une famille aux liens indéfectibles, se tenaient en suspens, recueillis au-dessus des crêtes du Djebel Shamsân. En silence, sans fracas de tonnerre ni souffle de vent, les nuages pleuraient une fine brune sur le quartier de Crater, et, à cette heure, particulièrement sur Al ‘Aydarûs, le bidonville à flanc de volcan qui accueille en son giron (sur ses pentes) les maisons modestes mais colorées, petites mais débordantes de vie, d’un peuple d’honnêtes gens, dont les vies se tiennent face à la mer, et, à l’image des rondes des derviches, tournent autour de la mosquée nommée en hommage au saint homme qui selon la tradition avait, en le recueillant dans le creux de ses mains, redonné vie à un oiseau agonisant ; une mosquée blanche, millénaire, ornée de drapeaux verts flottants au vent, sur les marches de laquelle patientent des âmes sereines, des discrets en paix avec les hommes et l’univers, aux cœurs emplis des doux bienfaits de la sakîna (la quiétude), cette grâce accordée par le Ciel à ses enfants préférés – ceux qui lui sont demeurés fidèles. Sous une atmosphère éplorée donc ; ainsi se réveillait Aden en une matinée qui devait pourtant être identique aux autres. Un des innombrables espaces de temps s’écoulant entre le lever du soleil et son coucher, l’espace d’une demi-rotation dans l’univers. La joviale ville d’Aden semblait avoir mis de côté son énergie habituelle, de même que le soleil qui, pour un temps clément, ne dardait pas encore ses si puissants rayons sur les ruelles du quartier des pêcheurs.
Dans une ville où il ne pleut que deux ou trois jours par an, la tombée des eaux du ciel est un fait littéralement extraordinaire. À Aden, la pluie demeure signe de bénédiction, ou, du moins, signe que la Vie ne serait-ce que quelques heures durant se penche sur l’endroit qu’elle mouille généreusement, parce qu’elle y a un être ou un évènement à saluer. La pluie à Aden, présage toujours de tendresse. Ne dit-on pas d’ailleurs d’une personne dépourvue de sensibilité qu’elle a « le cœur sec » ?
Outre les nuages dans le ciel, des quatre coins de la ville, au niveau des rues, certaines âmes inconséquentes et inconnues du reste du monde, des humbles sans fortune ni gloire, des êtres de rien sinon de cœur, par suite de l’annonce reçue à l’aube cheminaient chacun de leur côté en direction du minuscule logis du défunt Abû Hâfez. Là où il était convenu de se rejoindre.
Certains portaient des fruits, d’autres une poignée de friandises pour les enfants ; ou de l’encens et du parfum, deux senteurs cuisinées par les femmes de la ville – lesquelles brûlaient leurs narines à cuisiner ces dons de la nature, révéler leur richesse intérieure, et par le sacrifice d’un de leurs sens offrir à d’autres de sublimes sensations.
Cela dit, au niveau de la rue, au niveau des hommes, de leurs trottoirs, de leurs automobiles et de leurs commerces, la plupart des habitants ne savaient pas.
Somme toute, ce n’était qu’un vieux pêcheur qui, à l’aube, avait rendu l’âme. Dont la vie avait quitté cette ville.
Un pêcheur de rien.
Un pauvre.
Un des derniers rameurs glissant sur les eaux de la baie d’Aden à la seule force de leurs bras.
Un pêcheur à la peau crevassée, brûlée par le sel.
Aux mains durcies par le labeur quotidiennement répété. Et par le contact intime avec les éléments.
Aux yeux rendus aveugles, froids, inutiles, comme si rester penché sur le bleu de la mer, en vérité, s’avérait aussi fatal que fixer les flammes jaunes du soleil.
L’âme d’un pauvre n’était plus de ce bas monde. Voilà tout.
Sa pirogue patientait sur le sable de la grève de Sîra – bien innocemment prête à prendre le large. Fidèle. Une écume mousseuse se plaisait à la frotter en un geste d’adieu, comme caressant du bout des doigts sa belle joue d’amoureuse blessée mais digne. Son compagnon intime s’en était allé. Elle ne le reverrait plus. Celui qu’elle avait porté durant des années, des décennies ; celui qu’elle avait amené loin le long des côtes de la majestueuse baie, en lui faisant surmonter les vagues, franchir les marées et les courants. Celui qui prenait soin d’elle, ne la maltraitait jamais, ni n’élevait la voix. Celui qu’elle comprenait, enfin. En effet, si elle ne répondait jamais, la pauvre pirogue du pauvre pêcheur se plaisait toujours à l’entendre arriver sur le sable, les jours de pêche, bien avant le lever du soleil, puis sur l’eau, à chanter à mi-voix ou à divaguer durant les longues heures de patience et de labeur. Comme il en avait des histoires à lui raconter ! Et comme il se montrait toujours bienveillant en s’adressant à elle… « Yâ helwâ (Ma belle) », lui susurrait-il sans se lasser, au terme ou au début d’une épreuve !… Outre une vie, un beau, serein et vieil amour aussi à l’aube venait de s’achever. Mais déjà, dans le quartier des pêcheurs, les hommes de rien amis ou famille du défunt homme de rien se retrouvaient, se regroupaient – oh très peu, les doigts d’une main – en silence au premier instant, le temps des salutations et d’un regard furtif mais grave, infime instant de reconnaissance de la solennité de l’heure. Juste avant que les rires généreux, les blagues sonores et les anecdotes des derniers jours – toutes légères et absurdes, amusantes – les nouvelles de la vie en somme ne viennent revêtir le deuil d’un linceul de pudeur, de la façon dont le flot de marée lave une plage en la recouvrant d’une eau pure. Le fils d’Abû Hâfez riant lui-même de bon cœur, joyeux, l’œil mouillé néanmoins.
À cet instant précis, le ciel depuis l’aube chargé de nuages peinés s’éclaircit, retrouvant subitement sa luminosité originelle. Poussés par quelque souffle les tristes nuages se remirent en marche, en direction de l’horizon ; déjà chauds, les rayons du soleil matinal dorèrent les fines gouttes de pluie accumulées depuis l’aube sur les pentes ravinées du Djebel Shamsân et les rues du Crater.
Le moment de la mort salué, la vie reprenait ses droits.
L’âme d’un pauvre venait de réintégrer l’univers, voilà tout ; et sûrement, en ce quartier terreux surplombant le vaste bleu de la mer, en ce jour, un fils de pêcheur allait naître.
Prières du large
Baie d’Aden
