…Au point 1230 - Laurence Voïta - E-Book

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Laurence Voïta

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Beschreibung

L'inspecteur Bruno Schneider devra dénouer les ficelles de deux évènements étrangement liés afin de résoudre le meurtre d'une jeune femme sur une plage du lac Léman.

Quand cette femme au baskets roses est retrouvée assassinée sur une plage du lac Léman, l’inspecteur Bruno Schneider et son équipe doivent dénouer les ficelles du hasard pour comprendre que c’est dans la montagne voisine que sont croisés les destins. Au point 1230, précisément, là ou Jaques, après plusieurs mois tourmentés, a décidé d’abandonner volontairement son billet de loterie, gros lot de plus de 3 millions de francs. Jouer avec la chance pour ensuite la rejeter pourrait donc s’avérer fatal ?

Découvrez sans plus attendre l'enquête qui a remporté le Prix du Polar Romand 2021 !

À PROPOS DE L'AUTEURE

À la suite d’études de lettres et d’une dizaine d’années d’enseignement, Laurence Voïta a été, de 1986 à 1992, secrétaire générale de la Fondation vaudoise pour le cinéma. De 1982 à 1994, elle a travaillé à la promotion de nombreux spectacles suisses romands. En 2006 et 2007, deux de ses scénarios originaux ont été réalisés par Daniel Bovard et Michel Voïta et diffusés à la TSR. Son premier roman À cinq heures, au café est sorti en décembre 2017 aux Éditions du Cadratin, ainsi qu’une nouvelle La Lettre de Sophie. En novembre 2018 sa première pièce, En cachant les œufs, mise en scène par Michel Voïta et publiée au Cadratin, a remporté un vif succès au Théâtre Montreux Riviera. Vers vos vingt ans est publié en 2019 aux Éditions Romann, puis en été 2020, sort …au point 1230, son premier polar.

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Seitenzahl: 260

Veröffentlichungsjahr: 2021

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Couverture

Page de titre

À Michel, encore

La chance est un oiseau de proie survolant un aveugle aux yeux bandés.

Serge Gainsbourg

CHAPITRE I

Mercredi 24 octobre

IL Y AVAIT quelqu’un à l’extrémité de la petite plage. Dans la fraîcheur de la fin de ce mois d’octobre. Peu propice aux baignades. Quelqu’un ou peut-être quelque chose. Peut-être des vêtements. Des vêtements en paquet sur les cailloux ronds de la grève. Il s’est approché, il a vu les cheveux, palmier blond en corolle au-dessus de la tête. Allongée sur le dos, elle semblait prendre le premier soleil du matin, avec les pieds dans l’eau. Des pieds chaussés de baskets roses, avec la virgule blanche bercée au gré des petites vagues qui animaient les jambes.

Il n’a pas osé s’approcher davantage. Il l’a surveillée, tout en composant le 117. Tout à coup il lui a semblé qu’elle bougeait. Mais il n’a pas fait un geste. Toujours immobile, il a entendu les sirènes, puis les pas précipités des deux policiers qui, très vite, ont été là, juste à côté de lui. Un peu plus tard encore, mais cela ne veut rien dire, le temps s’était rompu, deux autres policiers les ont rejoints, en civil ceux-ci, un homme et une femme, elle jeune, lui, plus vraiment. Il leur a expliqué qu’il était resté à distance, parce qu’il craignait de laisser des empreintes. Sauf que c’était une excuse, bien sûr. Il avait manqué de courage. Incapable d’avancer, incapable de partir. Cloué sur place. Et maintenant qu’ils étaient là, il s’est mis à pleurer doucement.

La jeune femme policière s’est approchée de l’eau. Sans regarder ses collègues elle a dit d’une voix neutre ou une voix blanche plutôt, comme deviennent les lèvres lorsqu’on est sur le point de s’évanouir.

— Nathalie Galic.

— Tu la connais ?

— Elle enseignait la biologie au gymnase. Franchement, je me demande bien ce qu’elle fait là.

Comme ils l’oubliaient, lui, sur son coin de plage, pour se pencher vers elle, s’affairer, commenter à voix basse, mais avec précision, il a compris que la mort ne faisait aucun doute. Et qu’elle n’était pas accidentelle. Témoin anonyme et fortuit d’une déchirure dans la prospérité paisible de ce petit coin du monde, il a tourné le dos au lac, les yeux fermés sous l’abri de ses mains.

CHAPITRE II

Samedi 6 octobre

TROIS millions cinq cent soixante-cinq mille francs et cinquante centimes. C’était il y a seize semaines, le 14 juin, le jeudi 14 juin. Il joue de manière sporadique, il n’y croit pas vraiment, il est au fait des statistiques, mais parfois ça le prend, presque toujours le samedi. Exceptionnellement cette fois, il avait acheté un billet le mercredi et c’est un jeudi qu’il a eu le résultat. Pas un dimanche. C’est ce qui a tout changé. Parce qu’un dimanche, il serait rentré du café avec une montagne de petit déjeuner, il aurait réveillé Sylvaine et il aurait claironné sa nouvelle aussitôt. Vu la peine que Sylvaine éprouve à se mettre en route le matin, elle n’aurait sans doute pas compris tout de suite, et il aurait ri, il aurait ri trop fort et il lui aurait dit tout ce qu’ils allaient faire avec cet argent. Il aurait intimé « on n’en parle à personne, même pas aux enfants ! »… Parce que quand l’argent tombe du ciel, il faut réfléchir à ce qu’on va en faire. Cela peut être pernicieux, nuisible. Ils auraient fait l’amour.

Mais c’était un jeudi matin. Parce que c’est au tirage de mercredi soir qu’il a gagné.

En face de son cabinet de physiothérapie, dans le petit Tea-Room du matin, il avait en bouche un morceau de son croissant au jambon, juste un peu large et gras, d’une texture parfaite. Seconde gorgée de café, il a regardé les numéros, et il a senti monter en lui une sensation diffuse, floue et forte à la fois, un vertige, une nausée, une sorte de soulagement foudroyant, venu du fond de nulle part. Il a regardé sa montre, 7h 27. Premier rendez-vous à 7h 30. Pas le temps de réfléchir. Il a traversé la route et rejoint le cabinet, son premier patient était déjà là. Erwin, ça il s’en souvient. Un adolescent peu bavard, fauché sur son vélo par un conducteur arrogant dans une voiture trop puissante pour lui. Multiples fractures à la jambe, un rêve de footballeur à reconstruire.

Ce jour-là, malgré sa sympathie pour Erwin, il était ailleurs. Il se répétait qu’il avait peut-être fait une erreur, que pour se réjouir vraiment, il fallait être sûr d’avoir réellement gagné. Par après, il a vérifié plus de vingt fois, un besoin compulsif. Cela l’a un peu alerté, cette obsession soudaine. Puis les patients se sont suivis presque sans interruption. Assez pour se faire croire qu’il n’y pensait plus. Et par bouffées, lui revenait au cours de la journée, sa hâte d’en parler à Sylvaine. De partager. Elle serait la première à savoir, bien sûr. Il voulait y aller par petites touches, doucement, questions et sous-entendus. Puis un bon vin, quelques souhaits, ils seraient un peu gris et alors seulement, il lancerait sa bombe magique. Cela allait leur faire du bien, cette « manne providentielle » comme on dit, et tellement abondante. C’est bon d’être une famille, de vivre ensemble depuis longtemps, mais c’est parfois difficile. De réinventer l’autre pour continuer à être séduit. Parfois le corps s’accroche à un désir d’excès, pour oublier le temps qui s’emballe et la peur de vieillir. Et justement, ce mois de juin manquait d’allant. Beaucoup trop de pluie, besoin de chaleur, besoin de quelques moments de retrouvailles sans les enfants. Cette somme incroyable allait tout changer, elle redonnerait de l’air et du ressort à leur vie un peu usée par la fatigue de cet âge du milieu. Milieu de la quarantaine. Milieu de la vie. Encore en forme et libres dans la tête. Mais il faut tellement travailler pour mettre un point d’orgue à ce qu’on a construit. Fatigue à deux. Et brusquement, tout cet argent !

Le soir venu, il est entré dans la maison et c’était la tempête. D’une force considérable sur l’échelle familiale. Sylvaine n’en pouvait plus des enfants, les enfants n’en pouvaient plus de Sylvaine, les enfants n’en pouvaient plus l’un de l’autre, n’en pouvaient plus d’eux-mêmes.

Il a vaguement compris que Sylvaine et Léo s’étaient tout d’abord attrapés pour une question d’argent, une dépense que Léo aurait faite de manière inconsidérée. Impossible de savoir pourquoi au juste, mais ce qui est certain c’est que tout le monde hurlait, y compris la pauvre Romane qui s’époumonait en pleurant pour tenter de calmer sa mère et son frère.

La grande guerre pour un peu d’argent ! Avec ce carré de papier qu’il effleure dans sa poche, Jacques ne peut s’empêcher de sourire, en froissant le papier entre pouce et index. Spectateur pour une fois impassible de la bataille en cours, des méchancetés qui fusent, des cris hurlés et des portes qui claquent, il reprend dans sa tête le chemin de l’annonce, si savoureusement tracé sur la route du retour, jusqu’à sa formidable nouvelle qu’il a pavée de devinettes et de questions codées. Et qu’il balance enfin hors de propos, sous forme de question :

— Et si demain je gagnais au Loto ?

— J’imagine que c’est ta contribution humoristique à l’ambiance domestique ?

Domestique, un adjectif qui rime avec cynique, sadique peut-être même, s’est-il dit à voir son expression.

Il a bien tenté d’insister un peu, mais Sylvaine est partie s’enfermer dans sa chambre.

Derrière la porte sa voix au téléphone. Le ton qu’il reconnaît des complots entre filles, Sabine sans doute…

— Il y a des lasagnes dans le four. Je sors avec Sabine. Besoin de prendre l’air

Le sac, les clefs, le pashmina, la jupe qu’elle a pris le temps d’enfiler. Avec la force de sa conviction et la rapidité de son départ tout prend une allure diagonale et flottante. La porte qui se ferme. Puis s’entrouvre à nouveau sur le visage de Sylvaine dans son encadrement, son regard sombre et dense comme un trou noir.

— Si demain tu gagnais au Loto, je ne sais pas ce que je ferais, mais si c’était aujourd’hui, je prendrais ma part et je m’en irais au bout du monde.

Le ton est feutré. Presque sensuel. Mais ni comme une invitation, ni comme une menace qu’elle lui aurait adressée. Non, plutôt comme une sorte de rêve en fait, et pas un rêve très spontané, un rêve assez ancien, nourri depuis longtemps. Un rêve dans lequel il n’est pas.

Sylvaine s’en est allée.

Lui, il est resté là, pantois. Au fond, sans doute n’était-il homme à s’imaginer en gagnant. Il faut que je réfléchisse. Voilà ce qu’il s’est dit.

Et c’est ce qu’il fait depuis quatre mois. Il n’a toujours rien dit.

CHAPITRE III

Samedi 6 octobre

AUJOURD’HUI il va renoncer à cet argent. Un morceau de papier qui s’envole. Et disparaît. Ou au contraire reste tapi dans un renfoncement du chemin, prêt à être retrouvé par quelqu’un. Quelqu’un venu comme lui chercher cette vision de la montagne, cette solitude.

Ici c’est trop facile. Un peu plus haut encore. Il faut le mériter ! Même le hasard ça se mérite. La course, c’est fait de volonté et la volonté ça se travaille. C’est rassurant la volonté. Chaque jour il se lève à six heures, la semaine pour son travail et les jours de congé, pour lui. Besoin de posséder le temps. Cette vie si courte, bientôt il sera vieux. Il n’aime pas cela. Oui, c’est rassurant la volonté.

Prendre le raccourci, couper dans la forêt. Beaucoup, beaucoup d’argent dans ce morceau de papier. Il est là, dans sa poche arrière. Il le sent qui bruisse imperceptiblement sous la matière synthétique et crissante du short de course. Il est là, dans la poche à fermeture Eclair, ouverte aujourd’hui. Est-ce qu’il va le sentir tomber ? Lâcher prise. Il est temps.

Augmenter la cadence, ne plus penser qu’à la course. Il est en forme, il aime ce sentiment. Muscles et respiration en dialogue, en souffrance tous les deux, un peu. Son corps entièrement présent. Et à nouveau il n’a plus d’âge ! Il est comme les montagnes, comme les pierres, comme la mousse qui les recouvre, comme la sente sous ses pieds. Juste vivant. Pour quelqu’un qui le verrait passer, il est affûté, suant, fort, souriant pour convaincre de sa force, vous voyez, je vais beaucoup plus vite que vous, mais cela ne m’empêche ni de vous sourire ni de vous parler sans effort. Oui il est vivant dans cet effort. Il entend sa respiration, il en fait une image de film, un son de film plutôt, un son off qui ne montrerait rien du personnage, ne dirait pas si c’est une femme ou un homme, s’il va bien ou s’il a peur, s’il est le prédateur ou sa proie.

Dans le silence de la montagne le bruissement a disparu : il l’a perdu ! Quatre mois qu’il attend, une idée, un geste, une détermination… Bien sûr il peut encore revenir sur ses pas, le chercher, le reprendre. Ou revenir le lendemain, écumer la montagne si le vent a soufflé. Oui cela fait quatre mois qu’il attend de prendre une décision. Et aujourd’hui ce renoncement, cette perte du billet. Voilà, ce qui est fait est fait. Et sa course s’allège, se charge d’énergie et de cette vitalité que donne la liberté qu’on vient de retrouver.

CHAPITRE IV

Samedi 13 octobre

NATHALIE joue toujours le minimum, deux lignes, deux fois six numéros et un numéro de chance. Elle, ce qu’elle veut, c’est le gros lot. Elle s’est toujours dit que pour cela, jouer le minimum suffit. Quand il s’agit de jeu, elle est percluse de superstitions. Chaque semaine un autre signe indiscutable lui indique que, cette fois, c’est la bonne. Mardi la dame du tabac s’est trompée, elle a fait deux tirages au lieu d’un et elle s’apprêtait à lui remettre un autre billet en s’excusant de son erreur. La malheureuse ! alors que justement le hasard s’en mêlait… Parce qu’il ne faut surtout pas risquer de contrarier un hasard qui s’invite. Parfois, le destin prend la forme de deux numéros – anniversaires ou commémoratifs – qui lui ressemblent, dit-elle, ou ce sont des chiffres qui s’inscrivent sur une ligne de bus, ou sur une horloge digitale, des chiffres qui s’allument et lui rappellent une date qui lui portera chance. Il y a aussi très souvent l’intuition du jour, irrépressible et convaincue. Lorsque les numéros sortent, et ne sont pas gagnants, elle est rarement déçue – c’est le jeu on le sait bien – mais presque toujours, pourtant, elle s’invente un récit, en toute mauvaise foi, pour se faire croire qu’elle était près du but et qu’il faut donc persévérer. Si elle a joué le 2, le 4, le 7 par exemple et que sortent le 1, le 3, le 8, elle se dit presque ! et qu’il s’en est fallu de peu. Si ses chiffres, au contraire, sont complètement différents de ceux sortis ce jour, elle accuse le tirage d’être mal inspiré. De toute manière, ce qu’elle aime vraiment, c’est le soir d’avant. Chaque samedi elle est riche et elle refait sa vie et surtout celle de ceux qu’elle aime et qu’elle va secourir. À commencer par Greg.

Depuis quelques mois, elle a décidé de toujours jouer la même combinaison. Ses numéros, elle les connaît par cœur, aussi, quand elle oublie de jouer, en ouvrant le journal du dimanche matin à la page des résultats, elle éprouve une émotion plus intense encore que lorsqu’elle a joué ; elle suit alors tout un processus décisionnel pour oser découvrir les numéros gagnants : ouvrir l’hebdomadaire à la page des sports, là où se trouvent les résultats du Loto, regarder en premier si quelqu’un a gagné le gros lot, si ce n’est pas le cas, c’est un premier soulagement, prendre une grande respiration et retenir son souffle en survolant une première fois les numéros gagnants pour les visualiser sans les voir et s’assurer que ce ne sont globalement pas les siens que le tirage a retenus. Enfin les relire avec un calme exagéré, doublé d’une petite joie presque mauvaise, et être ravie d’avoir, pour cette fois du moins, économisé cinq francs de mise ! Gagner, c’est une chose qu’elle peut très bien imaginer, cela fait même des années qu’elle s’y entraîne, mais voir ses numéros inscrits et n’avoir pas joué, ce serait un ricanement maléfique du ciel qui la priverait de jouer à jamais, une émotion ahurissante, négative, entre consternation et colère, éclat de rire et stupeur, un tremblement de terre ! Bref, ce soir elle va jouer, rêver, imaginer, planifier tout ce qu’elle fera de ces quelques millions qui sont au programme du lendemain, et tout va pour le mieux.

Ils sont en train de prendre le petit déjeuner, un moment bienheureux du samedi matin, silencieux, intime, chacun dans la partie du journal qu’il préfère et l’odeur du café. Greg lit le cahier des sports et sans la regarder lui tend la page où sont les numéros gagnants d’Euromillions. Elle lui a dit vingt fois déjà qu’elle ne joue plus qu’au Loto, mais il s’obstine. Il ne la croit pas. Il se moque d’elle. Son sourire en coin l’atteste, chaque fois qu’elle contrôle les numéros. Elle ne le fait plus devant lui la plupart du temps. Elle a besoin de solitude pour ce tout petit moment de fébrilité, mais il ne le sait pas. Lui, il ne joue jamais.

— Alors c’est gagné de nouveau ? Tu as fait le tour de tout ce que tu allais faire avec tout cet argent ?

— Je ne joue plus à Euromillions, je te l’ai dit cent fois !

— Il n’empêche, quand tu restes fixée sur le cahier des sports avec cette intensité, le café qui refroidit et la main sous le menton, c’est que tu files dans tes rêves hebdomadaires de richesse.

Elle va pour rétorquer, mais Greg s’approche d’elle et la prend contre lui, immobilise ses bras et la berce debout.

— Le monde magique de Nathalie Galic. Mais c’est aussi pour ça que tu me chavires, tu vois ! Si tu n’étais que prof… J’aime tes délires capitalistes de gains inespérés, greffés sur tes envies coupables de richesse.

Il a dit cela doucement, le nez dans ses cheveux, en lui donnant un baiser sur la tête et il a respiré son odeur en fermant les yeux, comme il calmerait un enfant ou quitterait sans drame une maîtresse qui lui compliquerait un peu la vie, depuis longtemps.

— Et puis va savoir, c’est peut-être parce que j’y crois que je reste avec toi.

Il a prononcé cette dernière phrase en s’éloignant prudemment d’elle. Elle lui a jeté le gant de la cafetière au visage, il l’a esquivé et l’a laissé se perdre entre sucre et biscottes. Petit jeu d’amoureux des séries bon marché auquel ils jouent entre eux, pour cacher l’essentiel. Ils se sont regardés, pas vraiment gentiment. Puis elle a éclaté de rire. Il a suivi. Ils ont ri tous les deux, ensemble mais pas complices, pas tout à fait du moins, en séduction, mais pas en amitié. Elle a repris sa tasse et sa tartine au beurre. Elle a tourné la page du journal, regardé les photos et lu machinalement les titres et les sous-titres. Elle a pensé aussi qu’elle achèterait tout simplement la même voiture. Elle lui convient si bien. Mais un peu plus puissante. Et avec des sièges en cuir sur lesquels les poils n’adhèrent pas, pour pouvoir prendre un chien, puisqu’elle aurait du temps.

C’est vrai qu’elle vit très souvent dans un monde rêvé. Et qu’au profond d’elle-même, dans cette part enfantine qui fait la loi chez elle, vivent tapies et féroces des tribus de superstitions. Convaincue, tout au fond, qu’un Dieu bienveillant ou grondeur, cela dépend des jours, a l’œil entier sur elle.

Bientôt, Greg est parti terminer un projet qu’il a promis de déposer sur le bureau de son chef lundi avant huit heures. Nathalie a bu un deuxième café et pris le temps de lire un article, un seul, mais un peu plus sérieusement. Puis elle s’est levée, pour prendre en main sa matinée.

— 8h20, Greg bosse jusqu’à deux heures ; une heure pour faire les courses, à laquelle j’ajoute une heure pour ranger la maison et puis tout le reste du temps de ce jour pour courir dans la montagne.

CHAPITRE V

Samedi 13 octobre – Fin de matinée

ELLE va monter encore un peu et prendre le raccourci. Une pente raide et le grand bien-être d’après. C’est difficile la course à la montée, exigeant pour le souffle, avec ce sentiment qu’on va devoir s’arrêter là, que c’est bien suffisant, que notre cœur s’emballe et bat trop vite, qu’il faudrait faire la paix avec le corps qui souffre. Mais aussi, tout de même, qu’il n’y a rien de tel pour faire de la place dans sa tête. Et rester ferme et mince, s’avoue-t-elle aussi, avec un bref soupir.

Lorsque viendra le premier plat, puis la première descente, douce et large, elle pourra enfin regarder le monde, s’ouvrir au paysage et s’ouvrir à elle-même. Comme c’est bon de se sentir vivante, se dira-t-elle alors. Pour le moment, dans cette fin de montée qui l’éprouve, elle regarde devant elle le sol et un morceau de chemin, pour ne pas se décourager de tout ce qu’il reste à parcourir et qu’elle connaît par cœur, mais qu’elle cherche à oublier, juste un pas à la fois.

Quand on cherche son souffle, on regarde sans voir. Là, à deux mètres d’elle, un peu en contrebas du chemin, un rectangle de papier vient d’imprimer son œil sans pour autant faire sens. Un rectangle qu’en continuant son effort il lui semble reconnaître. Là, dans la montagne ? Elle poursuit sa montée mais elle sait maintenant qu’elle va être obligée d’en avoir le cœur net. Comme le soir lorsqu’on se met au lit, ravi d’y être enfin et que l’on se demande s’il ne faudrait pas qu’on se relève pour passer aux toilettes une dernière fois avant la nuit. On se fait croire quelques minutes encore – on est si bien au lit ! – que ce ne sera peut-être pas nécessaire, mais déjà, encore en plein chantage, on se relève en soupirant.

Voilà, elle redescend, elle n’a pas résisté. Un billet de Loto, c’est bien ce qu’elle pensait. Cela doit faire longtemps qu’il est plié en quatre, il ne s’est pas ouvert. Le vent l’a poussé contre l’arbre, il s’est presque fiché sous la pierre. Elle regarde autour d’elle, automatisme de citadine qui trouve un objet dans la rue et cherche qui pourrait l’avoir perdu. Deux lignes pour cinq francs, quelqu’un qui joue comme elle. Tirage du mercredi 13 juin ; quatre mois exactement.

Au petit bonheur la chance, un billet dans la pente, chante en elle un refrain en forme de comptine.

Elle glisse le billet dans sa poche. Ignorante, bien sûr, de la spirale fatale dans laquelle l’entraînera ce geste. Elle repart en souriant tout grand à cette nature qu’elle aime.

CHAPITRE VI

Samedi 13 octobre – Début d’après-midi

ELLE se prépare un bain, dans lequel elle espère que Greg la surprendra. Juste avant d’entrer dans l’eau, elle jette un œil à son téléphone, attirée par la lumière bleue. Sans même vraiment le décider, elle écrit résultats du Loto, clique sur « historique du tirage » et regarde au 13 juin 3, 20, 28, 29, 35, 40. La baignoire se remplit. Mais elle a besoin de comparer ces chiffres avec ceux qui sont cachés dans les plis du billet, lui-même resté tapi dans la poche arrière de son pantalon de course noir, qui gît déjà sur le sol en ardoise de la salle de bain. Elle s’assied sur le bord de la baignoire, déplie le billet, tente de le défroisser sous la paume de sa main, à plusieurs reprises, renonce et enfin le retourne pour regarder les chiffres qui s’y trouvent inscrits. Entre ses doigts maintenant, sur le côté face du billet, six numéros alignés, identiques à ceux de l’écran. Et tout son corps qui se pétrifie. Sentiment chirurgical. Anesthésie de part en part. Puis, loin de son esprit médusé, ses doigts filent sur les touches à la recherche des gains. Trois millions cinq cent mille francs, et des centimes. Les sons se sont tus. Elle n’entend plus le bain qui coule. Elle n’entend pas Greg arriver. Elle s’étonne. Elle a si souvent imaginé ce moment et pourtant elle reste interdite. C’est une espèce de douleur qui l’a prise toute entière. Une sorte de carcan qui comprime son thorax et rétrécit sa respiration. C’est un peu ainsi qu’elle imagine un malaise cardiaque, se dit-elle sans sourire. Un souffle d’air a déplacé le billet froissé. L’a soulevé. Elle ferme précipitamment la fenêtre. Pose sa main sur le billet. Il s’est fait animal, bête dangereuse et qui peut disparaître.

Greg se précipite pour tourner le robinet de la baignoire qui a commencé à déborder, il soulève le tapis de bain qui dégouline, s’énerve :

— À quoi tu joues ! Je fais quoi de ce truc trempé ?

Nathalie ne répond pas, les yeux fixés sur son téléphone qui affiche, il le découvre maintenant, le tirage du Loto. Il regarde à nouveau Nathalie. Il se trouble, pose ses mains sur les épaules de la jeune femme exerce une pression rapide, puis la prend par le bras, l’entraîne vers la chambre. Elle le suit sans un mot. Ses yeux sont toujours rivés sur le petit écran.

Saisi, il lui demande :

— Tu as gagné ?

Elle fait non de la tête et d’un geste hésitant, désigne le billet, tout au bord de la table.

— Pas moi. C’est ce billet.

— Mais c’est ton billet ?

— Je l’ai trouvé dans la montagne. Trois millions cinq cent mille.

Sa voix toujours sans timbre l’inquiète. Étranglée de larmes en suspens.

— Tu es sûre ?

Elle ne répond pas. Puis elle dit c’est affreux et il éclate de rire. Il éclate de rire et la prend dans ses bras. Il la prend contre lui, la soulève en tournant, dans une sorte de danse, brusque et heurtée, primitive et sauvage. Dieu qu’il est beau ainsi ! Il a l’air d’une bête, féroce et inquiétante et ça lui va si bien. Elle se détend enfin. Comprend que ça n’est pas un drame, mais peut-être bien un triomphe. Elle se laisse tomber sur le lit. Sur le dos, bras en croix. Comme dans les films, comme dans les livres, comme les enfants.

Ils s’embrassent, font l’amour. Corps à corps débridé, joyeux, désespéré. Comme lorsqu’on se retrouve, quand on a cru se perdre. À plusieurs reprises, pourtant, malgré elle, elle surveille le billet. Il perçoit son regard, la ramène à lui avec une brusquerie liée à son désir, exigeant, pressant, intransigeant. Corps mêlés, peaux salées, nez dans l’odeur de l’autre, ventres ventouses et sueurs confondues, les yeux fermés et la bouche entre-ouverte, chacun d’eux chevillé à son propre plaisir. Puis brusquement fourbus. Il s’endort, elle bascule brièvement dans le sommeil, se réveille en sursaut. Elle s’assied d’un bond et se tient sur le bord du lit. Il se réveille aussi. Regarde le dos nu de Nathalie, droit et parfaitement immobile. Une posture ! se dit-il, soudain. Il ne la comprend pas, lui en veut pour cela. Il s’abandonne alors, s’évade loin d’elle, là où, dans son passé, quelque chose le fonde et le meurtrit. Quelque chose de trop fort et de trop corrosif pour qu’il s’y attarde.

Il se ressaisit et revient vers elle.

— Viens. On va faire des achats, des fringues pour commencer. Tout ce que tu veux comme fringues ! On va dans les boutiques les plus chères de la ville et tu essayes tout !

— Non !

Elle a presque crié ! Comme quelqu’un qui s’effraie. Puis s’est reprise, a souri, a cherché une excuse pour ne pas dire sa peur de laisser le billet. Elle a désigné la petite horloge qui indiquait quatre heures. Il ne restait pas assez de temps pour des dépenses extraordinaires puisque c’était samedi et que les boutiques fermeraient dans une heure.

— OK, on reste ici, on se vautre dans ton délicieux plumard et on joue à ton jeu favori : on va imaginer tout ce qu’on va faire avec ce fric.

Elle a noté comment fric a claqué sous la langue de Greg, sec et un peu vulgaire, avec une pointe de méchanceté, surtout quand il a rectifié.

— Tout ce que Tu vas faire avec tout Ton argent. On va imaginer, mais pour de vrai cette fois, c’est pas beau ça ?

Il a dit tu et ton en mettant sur le t une insistance voulue et peut-être mauvaise.

— Et ce soir, tu vas mettre ta robe rouge et décolletée, celle qui me rend toujours à moitié fou tu sais et on ira manger dans un endroit très chic et on prendra tout ce qu’il y a de plus cher sur la carte. Et quand on sera complètement cuits, on commandera un taxi qui nous ramènera jusqu’ici et il ne nous restera plus qu’à monter au premier à quatre pattes et se remettre au lit !

Robe rouge, décolleté, désir fou, endroit chic, ces mots que tous les deux ils savent de pacotille. Mais elle le laisse dire, rit en fermant les yeux.

Allongés sur le dos, le drap au creux des bras, ils se sont offert des folies. À tour de rôle. C’est elle qui l’a voulu et elle a insisté, parce que jouer toute seule, pour elle, c’était exclu ! Bientôt, ils se sont vus forcés de freiner leurs désirs, ont proclamé que trois millions, c’est peu de chose au fond ! Est-ce lui qui a dit cela, ou elle ? À nouveau ils ont ri trop fort, à nouveau ils ont fait l’amour, se sont laissé séduire par cette chance inouïe qui les avait désignés, qui les rendait uniques, sûrs d’eux, bénis des dieux ! Ils ont fait l’amour comme des amants d’un soir, sans tabous, sans réserve ni pudeur, elle a trouvé étrange ce rapport entre amour et argent. Puis il s’est exclamé :

— Dix-neuf heures ! Où va-t-on manger ?

Ils ont regardé sur le net, fait quelques téléphones. Les meilleures tables affichaient complet mais il restait deux places « Chez Monsieur Paul ». Ils ont réservé.

Elle est allée prendre ce bain qui l’attendait encore. En vidant la baignoire pour la remplir d’eau chaude, elle a réalisé qu’elle avait fait l’amour sans même s’être douchée après la course. Elle l’a dit à Greg en faisant la grimace. Il lui a dit qu’il aimait son goût. Il a même ajouté qu’elle le cachait trop souvent. Ils se sont sentis proches comme jamais.

C’est dans la chaleur bienfaisante du bain que la peur l’a reprise. Qu’est-ce qu’ils allaient faire de ce billet pendant qu’ils iraient manger ?

— Et si on nous cambriolait pendant notre absence ?

— Pourquoi juste ce soir ?

— Eh bien ! Parce que ce serait affreux !

— Alors on le prendra avec nous, tu le prendras dans ton sac !

— Tu es fou, je perds tout ! Tu me connais pourtant non ?

— Alors je le prendrai moi. On fera comme pour les billets d’avion lorsqu’on part en voyage, je les mets dans la poche intérieure de ma veste et tu ne t’en préoccupes plus.

— Non. Trop risqué. Mais pourquoi fallait-il que je le trouve un samedi !?

— Parce que pendant la semaine tu ne vas généralement pas courir dans la montagne. Allons viens, on va trouver une solution.

Il l’a prise dans ses bras au sortir du bain. Il l’essuie doucement, tendrement, calmement. A-t-il jamais été aussi gentil ? Est-ce l’argent qui fait cela ? Peu importe, c’est si bon, elle ferme les yeux. Elle ne voit pas son regard perdu, ailleurs, très loin assurément.

— Je vais le planquer. Tu sais que je suis redoutable pour cela. Ce n’est pas la première fois. Rappelle-toi les deux billets de mille sous le lavabo, même en sachant où ils étaient, tu ne les as pas trouvés.

Ce billet vaut tellement plus que deux fois mille francs, mais ça l’a rassurée. Elle s’est assise devant le miroir de la salle de bain. Prête à se maquiller pendant qu’il cherchait une cache. En premier, la crème hydratante, la laisser pénétrer dans la peau, jusqu’à disparition. Faire quelques gestes lents, des cercles sur les joues avec deux doigts, en prenant tout son temps, comme elle aime le faire lorsqu’elle est en avance. Plutôt pour s’observer que pour toute autre raison.

Dehors l’orage a éclaté. Un éclair net et dense, suivi presque aussitôt d’un fracas saisissant. Elle s’est levée très brusquement. Elle est allée jusqu’au téléphone, dont elle s’est emparée comme d’une arme tranchante, a pesé sur replay. Le numéro du restaurant s’est affiché. Elle a décommandé.

— Qu’est-ce qu’il y a encore ?

Sa voix est résignée, mais l’agacement y est incontestablement audible.

— Et si la maison brûle ?

— Nathalie ça suffit, c’est fatigant tu sais.

— Toi tu restes ici, moi, je vais acheter tout ce que je trouve de plus cher à cette heure et on se fait un festin d’enfer ici.

Greg accepte d’un signe de tête. Pour ça, il la connaît par cœur. Elle ne changera pas d’avis. Une dernière tentative tout de même, par acquis de conscience.

— Il est dix-huit heures, et c’est samedi…