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De retour chez sa mère suite à une rupture amoureuse, Myriam, pour se consoler de la mort de ses grands-parents bien aimés, part en quête de leurs vingt ans et découvre ceux de sa mère, et son incompréhensible secret.
« Anne n’aime pas les souvenirs, ces représentations d’un temps passé qu’on réinvente. Encore moins les photos quand elles sont affectives et racontent nos vies dans des fictions banales, qui se ressemblent toutes. Cette manie d'épier des jours anciens. Cette preuve du temps qui passe, qu’on peut prendre dans ses mains, et regarder en face. Il n’empêche, ces albums, elle les avait gardés. Elle ne pensait pas les montrer à sa fille, mais on ne protège jamais personne contre son gré, alors, aujourd’hui, elle lui a donné les lettres et les albums. Mais elle ne dévoilera rien d’elle. Non, pas de souvenirs, juste aller de l’avant. »
À PROPOS DE L'AUTEURE
À la suite d’études de lettres et d’une dizaine d’années d’enseignement,
Laurence Voïta a été, de 1986 à 1992, secrétaire générale de la Fondation vaudoise pour le cinéma. De 1982 à 1994, elle a travaillé à la promotion de nombreux spectacles suisses romands. En 2006 et 2007, deux de ses scénarios originaux ont été réalisés par Daniel Bovard et Michel Voïta et diffusés à la TSR. Son premier roman
À cinq heures, au café est sorti en décembre 2017 aux Éditions du Cadratin, ainsi qu’une nouvelle
La Lettre de Sophie. En novembre 2018 sa première pièce,
En cachant les œufs, mise en scène par Michel Voïta et publiée au Cadratin, a remporté un vif succès au Théâtre Montreux Riviera.
Vers vos vingt ans est publié en 2019 aux Éditions Romann, puis en été 2020, sort
…au point 1230, son premier polar.
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Seitenzahl: 294
Veröffentlichungsjahr: 2021
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À Hilda et Georges
Le mensonge sait se faire des alliés, il traîne dans son sillage des milliers de voix qui accusent et on finit par les entendre jusque dans notre sommeil. Il ne nous laisse jamais en paix, il nous colle à la peau, au moindre signe de détachement, il nous rappelle que c’est nous qui l’avons choisi.
Corinne Royer
Elle songea qu’elle eût pu être une femme heureuse si tout n’avait pas commencé par le mensonge.
Pierre Jean Jouve
DANS le hall d’entrée carré, les bagages de Myriam occupent presque tout l’espace. Trois valises et un sac, qu’Anne regarde fixement. Des valises banales, en toile vert sapin et le sac de voyage en bâche de camion bleu très vif, comme un morceau de bonheur égaré dans le hall envahi. Tout ce que possède Myriam, sa fille unique que Christian vient de quitter et qui lui a demandé l’hospitalité, pour peu de temps, promis.
Depuis ce téléphone de Myriam, annonçant à la fois sa rupture et son arrivée, Anne se sent à l’étroit. Et maintenant, la présence de Myriam confirme ce qu’elle pressentait, ce ne sera pas facile.
— Je suis désolée de venir t’encombrer. Mais maintenant qu’il n’y a plus grand-maman, je ne sais plus où aller.
Désolée, encombrer, grand-maman. Trois mots emblématiques dans la bouche de sa fille qui tout de suite irritent Anne. Désolée, encombrer, grand-maman, comme un résumé de Myriam. Et pour Anne, comme une poignée d’orties qu’elle lui jette au visage.
— Dis-moi plutôt comment tu vas.
— Ça va, je crois.
— Qu’est-ce qui est arrivé ? J’avais l’impression que tout se passait bien avec Christian. Je n’ai rien vu venir.
— Moi non plus.
Et déjà un silence.
Myriam aimerait que sa mère la serre contre elle et la console. Anne aimerait que sa fille parle, lui explique.
Myriam voudrait se taire. Poser sa tête contre une épaule, être bercée, être embrassée, au sens premier du terme, être prise dans les bras. Comme faisait sa grand-mère, chaque fois qu’elle était triste, comme un bref retour à l’enfance. Mais Anne n’ouvre pas les bras, elle reste assise, les mains claquemurées entre ses genoux serrés. Anne voudrait comprendre, pour elle, c’est cela qui console.
— Vous vous êtes disputés ?
— Non.
— Alors quoi ?
Son ton monte d’un cran, déjà elle s’énerve.
— …
— Mais qu’est-ce qu’il t’a dit ? Salut, c’était bien merci et maintenant c’est fini !
— À peu près, oui.
— Après sept ans de vie commune et cet amour fou dont il t’a arrosée pendant tout ce temps-là ?!
— Il m’a dit qu’il avait beaucoup réfléchi, qu’il m’avait beaucoup aimée. Que tout son amour n’avait rien changé, que je n’étais pas heureuse, jamais tout à fait en tout cas. Qu’il ne pouvait plus rien faire pour moi et qu’il désirait que je m’en aille.
— Et c’est vrai ? Tu n’étais pas heureuse avec lui ?
— C’est ce qu’il dit.
— Myriam, je ne parle pas de lui, je parle de toi ! Tu n’étais pas heureuse avec lui ?
— Je ne sais pas.
— Tu es malheureuse qu’il t’ait quittée ?
— Je ne sais plus.
Anne considère à nouveau ces valises alignées, comme si d’elles peut-être viendrait une réponse plus adéquate. Comment peut-on ne pas savoir si l’on est malheureux ou pas, bon sang ? Comment peut-on être à ce point obéissant aux sentiments des autres ? Qu’est-ce qu’il y a chez sa fille qui la laisse ainsi dépendante, à la merci de tous ? Et pourquoi ces échecs amoureux, successifs, abrupts, sans appel ?
Ce n’est pas la première fois que Myriam a du chagrin. Mais c’est la première fois depuis la mort de Jean et Mathilda, ses grands-parents chéris ! Anne a toujours laissé à sa mère le soin de consoler sa fille, c’est à elle maintenant de prendre le relais. Ses lèvres se serrent, blanchissent, Anne a l’air en colère.
— Je voudrais défaire ma valise, si tu veux bien. Et me reposer un peu.
Manifestement soulagée, Anne approuve sans un mot d’un court signe de tête ; Myriam est là depuis moins d’une heure et la voilà déjà le cœur serré et l’esprit à l’étroit.
— Je n’ai pas eu beaucoup de temps, mais je t’ai fait un peu de place dans la chambre du fond. Je l’ai longtemps gardée pour toi, d’ailleurs, mais tu ne l’as jamais occupée, alors…
Maladroite, elle cherche à dire que sa fille a toujours sa place chez elle, et cela sonne comme un reproche.
— Oui, je comprends. Chez grand-maman j’avais ma chambre, c’était plus simple.
Il y a plus de quinze ans que Myriam a quitté la maison. Rapidement après le départ de Myriam, Anne a choisi un appartement plus petit, près du lac, parfait pour elle seule désormais. Au début, comme elle vient de le dire, elle a gardé la petite chambre du fond pour sa fille. Myriam était très jeune lorsqu’elle a suivi son premier amoureux, elle reviendrait peut-être.
Et puis, après tant d’années, Anne a pris tout l’espace, sans y penser vraiment, mais avec soin et goût, au centimètre près…
Myriam est adulte, mais sa mère l’intimide, la paralyse souvent. Elles ne s’entendent pas, sont rarement d’accord, et elles s’aiment. Elles se sont vues régulièrement, pendant toutes ces années, se sont retrouvées en visite l’une chez l’autre, pour de courts moments. Pour Anne, au fil du temps, Myriam est devenue cette jeune femme qui grandissait sans elle et qui, de loin en loin, venait se réfugier chez ses chers grands-parents, pas très loin de chez elle, géographiquement, mais jamais auprès d’elle. Myriam est toujours souriante, douce et gentille, vraiment, mais il y a au fond d’elle une part inconsolable qui vient se mêler aux moments lumineux et c’est décourageant.
— Je suis désolée.
Ce ton d’excuse et d’enfance ! Myriam, au bord des larmes, ne parvient pas à regarder sa mère. Anne s’assied, pose ses coudes sur la table, retire ses lunettes, couvre sa bouche de ses mains, laisse partir Myriam dans la chambre du fond.
Myriam est dans le lit en bois ancien, étroit, bon pour une nuit ou deux de solitude, pas plus. Couchée sur le côté, les bras repliés, nichés contre son sternum. Elle observe l’espace qui l’entoure. Une chambre à l’ordre clair et rigoureux ; le bureau d’Anne. Une petite table en bois avec un grand tiroir et des pieds cannelés, une fenêtre à l’ouest, des étagères avec quelques classeurs et des livres partout, et puis le lit, presque comme un intrus. Myriam n’est pas fatiguée, bien sûr, elle a simplement besoin d’être seule.
Pour ne plus voir la chambre où rien n’est familier, elle s’est tournée contre le mur. Jeune femme de trente-cinq ans, prise dans la tourmente de la rupture, du temps qui passe et de la solitude, étrangère chez cette mère qu’elle aime, mais qu’elle ne comprend pas et dont elle ne sait pas non plus se faire comprendre. C’est trop d’isolement. Des sanglots saccadés secouent son dos et ses épaules rentrées. Ce n’est pas Christian qu’elle pleure, mais bien ses grands-parents qu’elle a tellement aimés et qui, pour la première fois de sa vie, ne sont pas là pour elle, maintenant qu’elle a besoin d’eux.
Il ne faut pas qu’Anne voie qu’elle a pleuré, cela la fâcherait. Myriam s’est endormie pour apaiser ses yeux.
Puis elle s’est réveillée. S’est tournée doucement, un peu recroquevillée, mais pas entièrement, le museau dans les mains, les yeux à ras du lit. Elle a regardé les livres entassés et les deux casiers vidés à son intention. S’est levée silencieuse, a ouvert sa valise, une des deux jumelles en toile verte, celle qui contient ses affaires de maintenant. Dans l’autre valise identique se trouvent des vêtements pour l’été qui viendra et pour l’automne aussi et dans la troisième, la plus grande, la neuve, tous ses habits d’hiver et quelques rares objets. Elle a sorti trois pulls et des sous-vêtements, un manteau et un jeans, un pantalon à plis et deux paires de chaussures, une écharpe, un t-shirt. Les a mis sur des cintres ou pliés soigneusement, comme on fait à l’hôtel pour se sentir chez soi. En levant les bras pour suspendre une veste, posé sur le dessus de la bibliothèque, à deux doigts du plafond, un dos en cuir usé attire son regard : un album de photos qui fait battre son cœur, y glisse une pincée de joie. Myriam grimpe sur la chaise, le prend avec beaucoup de précaution, comme si elle risquait de l’abîmer, le dépose sur le bureau, le caresse et sourit.
Lorsque Myriam revient dans la cuisine, Anne est en train de travailler. Devant elle, une pile de feuilles quadrillées et parcourues de signes et de petits dessins, des corrections sans doute. Anne ne voit tout d’abord que le sourire solaire de sa fille qui, dans sa peau brune, éclate comme un coup de projecteur. Comme elle est belle Myriam quand elle sourit ainsi ! Le cœur d’Anne se remplit de reconnaissance. Puis elle voit dans les mains de Myriam un album au dos sale qu’elle ne connaît que trop. Elle s’était dit pourtant qu’elle le mettrait ailleurs, avec les autres albums anciens de Mathilda et Jean, et aussi d’elle, enfant.
— Regarde, comme ils sont beaux, en habits du dimanche ! Quel âge ont-ils ? vingt ans ?
— Je n’aime pas le passé, je te l’ai dit cent fois.
— Le tien, tu le connais, tu n’en as pas besoin. Et puis, pour une fois, ce n’est pas de cela qu’il s’agit. Cela me fait tellement plaisir de les voir jeunes ! J’ai bien failli ne pas voir cet album, posé comme il était sur le dessus de la bibliothèque.
— Tu pleures chaque fois qu’on parle de Mathilda et Jean, alors les regarder…
— Tu ne comprends rien décidément, ça console de pleurer !
Moment de joie très court, impossible complicité… Myriam a fait demi-tour, elle est repartie dans la chambre, sans dire un mot de plus et en fermant la porte doucement, derrière elle, pour ne pas faire d’éclat.
Anne a-t-elle jamais compris sa fille ? Elles sont si différentes. Physiquement, déjà, Anne toute en lignes brisées, en arêtes saillantes – à la danse, lorsqu’elle était enfant, elle s’en souvient avec une sorte de honte, elle tentait d’arrondir les bras et l’on ne voyait pourtant jamais que l’angle de ses coudes. Myriam, comme son prénom, douce et toute en rondeur malgré ses jambes si longues. Et ce teint satiné. Café au lait, dit-on, mais café au lait, c’est ce gris qui la ternit lorsqu’elle est triste, fâchée ou malade. Café au lait, c’est juste pour dire le métissage. Myriam est marron chaud.
Elle est très belle, sa fille.
Mais ce souci constant du passé ! « Les enfants adoptés sont en quête de racines ». Cette proclamation de toujours, affirmée tantôt comme un mur ou tantôt comme un sésame par tous les bien-pensants.
Mais comment a-t-elle pu oublier de ranger cet album, de le mettre à l’abri ?
La mort de Jean puis celle de Mathilda ont jeté Myriam dans un désarroi qui trouble Anne, qui l’agace pour tout dire : perdre ses grands-parents quand on a trente-quatre ans et qu’ils sont si vieux, ce n’est pas un scandale, bon sang ! Elle devrait être attendrie par l’attachement que sa fille éprouve pour eux. Elle ne l’est pas. Elle est presque en colère. Est–elle jalouse ? Ce serait déloyal puisqu’elle-même a tout fait pour que Myriam se lie ainsi à sa grand-mère. Ce serait malhonnête et Anne déteste la malhonnêteté. Son souci de clarté, c’est son étendard. Et sa droiture aussi, tranchante comme une pierre fendue par un coup de gel. Ce n’est pas une de ces franchises en forme de déguisement, pour cacher une âme envieuse ou le goût de blesser. Anne n’aime pas blesser, n’y prend aucun plaisir. Positif ou négatif, elle ne donne jamais son avis si on ne lui demande rien. Mais n’allez pas solliciter son jugement si vous cherchez un simple réconfort, vous l’aurez sans détour, aussi froissant fut-il. Corps et âme, Anne semble taillée dans le bois, le bois dense des sculptures africaines aux angles aigus.
Cette Afrique de ses vingt ans qu’elle a tellement aimée. Cette Afrique où pourtant, pendant de longs mois, elle a pleuré la maladie de David. C’est lui qui lui avait donné l’envie de cette Afrique lointaine, puis qui lui a interdit d’écourter son séjour, lorsqu’elle a voulu revenir en Suisse parce qu’il était malade. Comment peut-on accepter d’obéir à ceux qu’on aime, quand ils nous demandent de les abandonner ? David, qui lui a laissé à jamais un cœur de plomb, opaque et lourd de l’avoir perdu. Un cœur démesuré aussi, de l’avoir tant aimé. Un cœur d’adolescente, qui n’a jamais grandi. Il était beau David, avec ses yeux de schiste gris semés de rouille, parfois grands, écartés et largement ouverts, parfois juste deux lignes. Avec son nez busqué renflé dans son milieu, enraciné au cœur de sourcils denses et noirs, sa bouche aux lèvres fines, mais si bien dessinées, large dans le visage. Il était très mince et un peu trop préoccupé de le rester. Et quand la maladie s’en est mêlée, la maigreur l’a pris d’un seul coup, elle a fondu sur lui, n’en a fait qu’une bouchée.
À la mort de David, Anne a fermé la porte. Pas celle qui mène à son lit, ni celle de la tendresse entrouverte quelquefois, mais aimer, plus jamais !
Il y a trente-cinq ans déjà que David est mort. Myriam a permis à Anne de rester en vie. Mais le voulait-elle vraiment ? En veut-elle à sa fille pour cela ? A-t-elle cherché sans cesse à la protéger des amours qui meurtrissent parce qu’ils sont trop puissants ?
* * *
Lorsque Myriam était enfant, Anne partait seule chaque année, presque tout l’été. Myriam passait ces longues vacances avec ses grands-parents et leur bande d’amis. Elle s’ennuyait de sa mère bien sûr, mais en même temps, elle était soulagée de pouvoir être elle-même, de n’avoir plus vraiment à se tenir, à s’efforcer d’être conforme à ce qu’elle a toujours pensé que sa mère attendait d’elle. Histoire connue d’un malentendu familial, où chacun imagine ce que l’autre voudrait que l’on soit. L’autre qui ne voudrait pourtant qu’une chose, que l’on se sente libre d’être soi et heureux si possible – c’est tellement moins encombrant. Anne partait en voyage, donnait peu de nouvelles, de toute manière les téléphones portables n’existaient pas. Elle voulait croire encore qu’elle pouvait disparaître. Elle ne le disait pas mais personne n’était dupe et cette chape de menaces qu’elle faisait vivre aux siens était comme une vengeance, punition d’un forfait qu’aucun n’avait commis. Sauf le ciel peut–être s’il existait, qui, en lui prenant David, lui avait dévoré son quota de douceur, avait bloqué sa vie sentimentale à l’âge du tout ou rien.
Anne ne partait pas en vacances, elle partait en voyage. Aux confins du monde, sur tous les continents, sauf en Afrique, par peur peut-être de devoir y emmener Myriam, elle qui y était née.
Anne soupçonnait les autres de la trouver égoïste : une si petite fille et de si longues absences ! Mais n’a-t-elle pas toujours prétendu ne pas se préoccuper de ce que pensent les autres ? Et les autres, qui sont-ils ? Personne en tout cas pour le lui dire en face. Quant à sa conscience, lorsque celle-ci la sollicitait, elle répondait qu’il fallait les habituer, ces autres, à se passer de nous. Puisque la vie est capable de nous prendre ceux qu’on aime le plus. De la même manière que, pour les protéger, on vaccine les enfants, on doit, se disait-elle, accoutumer ceux qui nous aiment à l’idée de nous perdre. Elle partait donc longtemps, pour si jamais.
Comme si vraiment cela pouvait avoir un sens d’habituer les autres à la peur de nous perdre !
Lorsqu’elle revenait, elle ne supportait pas qu’on fête son retour. Même sa petite Myriam, qui a très vite compris que pour lui faire plaisir il fallait se tenir, ne pas montrer sa joie, et qui se contentait de lui dire « salut » en restant à distance. Anne répondait « Salut, toi », adoptait un ton d’homme, comme ils sont au cinéma lorsqu’ils sont attendris mais ne le montrent pas et qu’ils cachent sous la banalité des mots le bonheur ravageur des retrouvailles. Quand enfin elle ouvrait les bras, Myriam venait s’y jeter et alors seulement, Anne se permettait une minute d’abandon, fermait les yeux, l’enfant serrée contre elle, levait un peu la tête pour soupirer de soulagement et du bien-être que tout soit en place. Jusqu’à ce que, chaque fois, ce moment de pur présent soit rompu par le regard de Mathilda, qui se posait sur elles ; un regard mouillé de larmes naissantes, dans un mélange de reconnaissance à la vie de lui rendre sa fille et de critique envers Anne de lui faire vivre tant d’inquiétude. Et c’en était fini. Vite Anne posait Myriam. Et toujours, se cabrant, elle pensait que ce qu’on lui reprochait, on l’aurait trouvé normal de la part d’un père, en lequel on n’aurait rien vu d’autre qu’un bienfaiteur aimant qui, si jeune, avait tout bousculé pour faire de la place dans sa vie à une petite fille orpheline, croisée si loin d’ici. Oui, si Anne était un homme, tout le monde aurait compris qu’une fois l’an au moins il ait besoin de s’échapper.
Toujours est-il que Myriam s’est attachée à ces grands-parents qui étaient toujours là, fidèles, loyaux, aimants. Anne, quant à elle, n’est jamais parvenue à leur être totalement reconnaissante. Et aujourd’hui encore, alors qu’ils sont morts, elle leur en veut, parfois et en sourdine, de n’avoir pas failli. Ils l’ont laissé faire, lui ont permis de ne penser qu’à elle, ou du moins de le prétendre. S’ils avaient refusé de prendre soin de Myriam, elle n’aurait pas pu partir, elle aurait passé ses étés avec sa fille, l’aurait emmenée avec elle. Elle leur en aurait voulu, mais de façon plus simple, frontale, sans culpabilité.
Ils ont accepté, année après année, ne l’ont jamais jugée, ni jamais empêchée. Ils ont aimé Myriam d’un amour infaillible. Ces trois-là – ses parents et sa fille – ont fait un bloc tacite pour lui consentir ce qu’ils ont nommé son besoin d’autonomie et de solitude. C’est pourtant parfois ce qu’elle leur reproche, de l’avoir laissé faire sans jamais même se plaindre, pleins d’inquiétude muette, mais la laissant à elle, comme on ferait avec un roi ou un cheval rétif.
Non, Anne n’aime pas les souvenirs, ces représentations d’un temps passé qu’on réinvente. Encore moins les photos quand elles sont affectives et racontent nos vies dans des fictions banales, qui se ressemblent toutes. Cette manie, si récente dans l’histoire de l’humanité, d’épier des jours anciens vécus par d’autres, familiers ou anonymes. Ou de se regarder soi, il y a très longtemps, lorsqu’on était un autre. Cette preuve du temps qui passe, qu’on peut prendre dans ses mains, et regarder en face.
Il n’empêche, ces albums – ils sont sept au total – même s’ils étaient enfouis et qu’ils sont ressortis lorsqu’elle a fait de la place au retour de sa fille, elle les avait gardés. Elle les a regardés aussi, pour s’imprégner du lien qui l’unit à ses parents et parfois même pour tenter de le comprendre. Il y a aussi ce joli paquet gris, aux coins fanés de beige par les années. Elle l’a ouvert une fois, juste après la mort de Mathilda, puis elle a soigneusement replacé le ruban qui en défend l’accès, n’y a plus touché.
Elle n’avait pas l’intention de le montrer à Myriam ; pas question de l’encourager à se perdre dans cette nostalgie inutile d’un temps qui ne reviendra pas ! Mais on ne protège jamais personne contre son gré, alors, sans trop savoir de quoi est fait son geste, aujourd’hui, elle le dépose sur la table et derrière lui, en pile, les six albums qui s’ajoutent à celui qu’elle a oublié et que Myriam a retrouvé.
Et puis, tant que Myriam partira vers les vingt ans de ses grands-parents, elle n’ira pas chercher dans ses vingt ans à elle…
QUAND Myriam est rentrée, elle les a vus aussitôt, là sur la grande table, près de la fenêtre haute : six albums anciens et un paquet d’enveloppes serties d’un ruban bordeaux. Avant même de dénouer le ruban, Myriam reconnaît l’écriture de son grand-père et l’adresse de sa grand-mère, précédée de ce « Mademoiselle » et son nom de jeune fille. Elle se penche sur le tampon postal. 1942 ; des lettres de Jean écrites pendant la guerre ! Lorsqu’ils avaient vingt ans et qu’ils étaient fiancés, Mathilda et lui.
Elle a posé les doigts sur l’enveloppe du dessus, puis de l’index, délicatement, a suivi le ruban jusqu’au nœud, sans toutefois l’ouvrir. Elle a ensuite passé la main sur le plat de l’album qui se trouvait au-dessus des six autres, une couverture en carton beige et un dos en cuir fauve clair, devenu tendre comme du daim, soumis à tant de mains, au cours de tant d’années.
Avant d’ouvrir l’album, très émue, elle l’a d’abord regardé, a examiné sa texture avec attention et cette curiosité mêlée de précaution que l’on accorde aux choses d’un passé qu’on respecte, aux souvenirs des autres qu’on craint de déranger. Puis elle l’a ouvert et traversé une première fois, vite, comme pour l’apprivoiser. Le bord extérieur des pages cartonnées, plus brunes sur leur pourtour qu’au milieu. Les photos, trois à cinq par page, jamais plus, soigneusement alignées, ou posées en quinconce symétrique, avec application. Entre les pages, pour protéger les photos, un papier translucide avec en filigrane, dans l’iridescence de la feuille, des lignes comme des empreintes, très régulières : des toiles d’araignée réparties sur la page, six plus ou moins entières et d’autres tronquées. Et sur une seule des toiles, en haut de la page, à gauche, une araignée charnue qui tisse les souvenirs. Métaphore désuète et charmante, si joliment soignée.
Elle a soulevé ce papier faussement transparent, qui laisse deviner les images qu’il protège, sans les montrer vraiment.
Et maintenant ils sont là, lui font face, Mathilda et Jean, et derrière eux Zia et Aimé, lumineux tous les quatre dans une Peugeot décapotable claire. Une photo en noir et blanc, qui laisse pourtant imaginer des couleurs. C’est une des premières choses, un peu étrangement, qu’elle demandera à Olympia par la suite, la couleur exacte de la voiture, comme si c’était le gage d’une réalité vécue.
Les regarder encore, bonheur de les voir jeunes, pareils et différents, les reconnaître sans peine, dans cet âge d’avant.
Laisser filer les pages pour une traversée rapide, sans vraiment regarder, pour s’imprégner du temps et de l’odeur des feuillets. Et l’album qui soudain résiste, grand ouvert. Sur une page au hasard. Un hasard qui n’en est pas un, une page marquée par l’habitude d’y revenir plus souvent que sur d’autres. En haut à gauche, sur la page transparente, à l’encre noire un titre : vacances été 1949. Une carte de France qui souligne les départements, comme un miel en rayon. Le nom des deux grandes mers, Méditerranée, Atlantique et la Manche, un bras de mer qui, en 1949, est beaucoup plus emblématique qu’il ne l’est aujourd’hui.
Seul le sud de la carte est parcouru de noms, inscrits à l’encre noire : Vevey, Lausanne, Genève, Annecy, Chambéry et puis Grenoble et Voiron, et vers l’ouest ensuite, jusqu’à Biarritz, Carcassonne et Cahors. Pas de flèches pour dire l’aller et le retour de cette boucle en forme de chausse, rien qui n’indique le sens de ces vacances. Il y a deux ratures, une sur le Golfe du Lion qu’elle a d’abord écrit avec y. Une autre plus ténue, à Chambéry, qu’elle a hésité à écrire avec un ou deux r. « Elle », a pensé Myriam, parce que l’écriture n’est pas masculine et que de toute manière ce ne sont pas les hommes qui sont les gardiens du passé des familles. Avant de soulever la feuille qui protège ce souvenir de vacances, Myriam caresse la page et suit du bout des doigts les contours du voyage. La voilà qui soupire. De soulagement. Dans les années 40 un aussi long voyage, presque une aventure, en automobile, ce ne devait pas être très courant ! Premier signe de liberté pour ses chers grands-parents et d’une vie belle, qu’elle découvre en plongeant dans leur passé.
Et là, sur la photo, Mathilda, plus jeune qu’elle aujourd’hui, comme l’atteste la date, appuyée à un rocher sur la plage de Guéthary, tout en blanc, souriante, petite et les seins lourds, bouclée et décoiffée par le vent du Pays basque. Presque sans âge en noir et blanc, tellement elle est familière à Myriam. Sur cette autre photo, prise au sommet d’un col, Jean est appuyé nonchalamment contre la portière gauche de la voiture, Mathilda est à la place du conducteur, debout assurément pour dépasser ainsi au-dessus de la vitre. Elle ne conduisait pas, elle a appris plus tard, elle a pris le volant le temps de la photo. Gros plan sur la Peugeot, avec ses deux phares ronds arrimés côte à côte sur la grille du moteur en forme d’écusson, et tout au bord du cadre, sur la plaque d’immatriculation, ce numéro qui est aujourd’hui le sien. Myriam sourit. Lorsqu’il a décidé de cesser de conduire, son grand-père lui a fait cadeau de sa voiture, dont elle garde les plaques.
Un numéro qu’elle retrouve, attendrie, sur ces photographies de voyage, comme encore sur celle-ci, sans doute prise par Jean, puisqu’il n’y a personne au volant. Mathilda est sur le siège arrière, Zia, sa sœur cadette, se tient à côté d’elle, face à l’objectif. L’oncle Aimé appuyé au capot, le pied gauche sur le marchepied, son genou à l’équerre pour y poser l’avant-bras, le bras droit sur la hanche. Comme ils sont élégants ! En plein été, les femmes sont en robes légères, Jean est en shorts longs et Aimé en costume de lin clair.
Myriam se rappelle que sa mère lui parlait d’une de ses amies d’école qui, à plus de vingt ans, n’avait jamais vu la mer. Dans les années 70 et dans ce pays riche, c’était très inhabituel. Eux là, sur la photo, génération d’avant, souriants et joyeux, ils sont partis en vacances et ils parcourent la France, roulant d’une mer à l’autre ! Et Zia et Aimé partis plusieurs semaines, ils ont déjà Claudie, chez qui l’ont-ils laissée, cette fillette de deux ans ? Chez Josi et Nono ? Ils savaient donc déjà prendre du temps pour eux et de manière peut-être plus simple qu’aujourd’hui.
— Peugeot 202 cabriolet. Je me suis toujours demandé comment ils avaient pu se payer une voiture pareille.
Anne qui vient de rentrer et se penche sur sa fille.
— Ces albums me font tellement plaisir ! Ils ont l’air si joyeux. Regarde là c’est drôle, c’est sans doute un match de tennis, le photographe a pris les spectateurs. Ils sont beaux tous les deux, non ?
— La maigreur de papa et la moue de maman…
— Et merci pour les lettres de Jean ! Quel bonheur ! Je ne les connaissais pas. Je ne les ai pas encore ouvertes, je… ? On les parcourt ensemble ?
— J’ai beaucoup de travail. Une autre fois peut-être.
— Tu les as lues ?
— J’en ai lu quelques-unes.
Le ton n’engage pas à poursuivre la conversation. Myriam voudrait retenir sa mère, mais elle n’y parvient pas, n’a jamais su le faire. Anne lui fait un peu peur, l’impressionne en tous les cas. Elle n’a jamais compris ce qui avait poussé sa mère, alors qu’elle était si jeune, à adopter un enfant – elle – et à s’en encombrer avec ostentation. Elle laisse les lettres, repart sur les photos anciennes.
— Il y a beaucoup de personnes que je ne connais pas sur les photos, tu m’aideras à mettre des noms sur quelques têtes ?
— Non.
C’est un non tellement définitif qu’Anne elle-même s’en étonne et vite se radoucit. Pourquoi a-t-elle dit non sur ce ton de reproche ? Et cette sorte de peur qui la prend si souvent lorsqu’il est question du passé.
Comme on le fait parfois, quand on veut s’excuser d’avoir été trop brusque, elle cherche à corriger ce non beaucoup trop dur, absurde en l’occurrence. Pour compenser, elle lance une explication, fabrique une solution.
— Non, je n’en saurais pas beaucoup plus que toi. Mais je connais quelqu’un qui pourrait t’aider.
— Quelqu’un que je connais ?
— Quelqu’un que tu ne connais pas.
— Et tu vas me le présenter ?
— La.
— ?
— C’est une femme.
— Tu vas me la présenter ?
— Laisse-moi quelques jours. Avec elle en tout cas tu apprendras tout ce que tu veux savoir.
— Même qui sont mes parents ?
Myriam a dit cela en souriant et comme une plaisanterie. Ou comme une rengaine qui reviendrait sans cesse, qu’on ne peut empêcher. Et qui donne à Anne l’envie de fuir une fois de plus. Ce qu’elle s’apprête à faire.
Systèmes des familles ; Myriam qui sait combien l’obsession de ses origines insupporte sa mère, et qui pourtant ne peut se résoudre à cesser de demander, encore et encore, comme si l’enfant en elle et sur ce seul sujet ne grandirait jamais, n’aurait jamais fini de poser la question. Comme une litanie, une musique intérieure, un refrain sans fin qui explose quelquefois. Et Anne qui sait cela, ne peut, elle, se défendre d’en être irritée bien au-delà des mots.
Peut-être, pour une fois, pourrait-elle accorder à sa fille quelques minutes et un peu d’abandon, pour regarder avec elle les images anciennes ?
Elle hésite quelques secondes, le temps pour le grand chat de sauter sur la table et de s’étendre de tout son long au cœur même de l’album, qu’il cache presque entièrement, comme les chats se plaisent à le faire quand il y a un livre, des feuilles, ou un travail en cours sur lequel s’étaler. Cinquante centimètres de corps souple, noir et doux et ce profil parfait, les pattes aux bouts bombés, puis, sous la caresse, les griffes qui rentrent et sortent, irrépressiblement, des cinq petits doigts noirs.
Anne caresse le chat, le gronde sans conviction d’être ainsi importun, lui dit en souriant qu’elle ne le dérangera pas. Elle pose la main sur l’épaule de Myriam, puis s’en va dans sa chambre, prend son manteau et repart. Laissant là Myriam assise et immobile, qui contemple le chat, qui recouvre l’album.
Le chat, indolemment, a soulevé la tête en entendant la porte, puis l’a reposée sur ses pattes de devant, repliées en bretzel pour accueillir la joue.
Myriam passe doucement ses doigts sous les pattes du chat. Cuir mat des coussinets, gris avec la petite tache rose, sous la patte avant gauche, cuir lisse et tanné, petites lignes de vie qu’elle regarde pensive, avec application, s’interroge, se demande pourquoi sa mère ne prend jamais un peu de temps pour elles deux. Elle vient juste de rentrer, la voilà qui repart. Myriam se sent l’adulte et sa mère une ado.
Sous le ventre intrusif du chat, un triangle de photo – les chaussures de Mathilda et le pied gauche de Jean. Elle était si petite sa grand-maman ! Assise sur le gradin en pierre, elle soulève son talon de la semelle compensée blanche et ses genoux font un angle droit. Jean, aux jambes si longues, écrase sa sandale contre le petit mur, pour se faire de la place. Une sandale Abraham avait précisé Mathilda, qu’il portait parce que c’était la mode, mais aussi parce qu’il aimait son nom, écho de son admiration pour les juifs anciens.
Myriam pousse un peu le chat, et regarde à nouveau ses grands-parents, si jeunes. Ils sont là tous les deux. Se sont aimés longtemps. Cela lui fait du bien. Dans la génération de sa mère, parmi ses amis, il n’y a que des solitudes qui se croisent parfois, couples éphémères qui se défont bientôt. Du morceau de photo, elle retourne au profil du chat. Il sent son attention, se tourne sur le dos et allonge la tête pour un câlin du cou. Elle aurait tant voulu un chien lorsqu’elle était petite. Mais Anne ne voulait pas. Un chien c’est encombrant, cela demande du temps. Du temps qu’un enfant promet mais ne donne pas. Et puis de toute manière elle, elle n’aime que les chats !
Ce n’est pas le refus d’Anne qui l’avait blessée. Bien sûr, ses arguments étaient fondés et, comme tous les enfants, elle n’aurait pas fait sa part. Mais ce ton qu’Anne adopte pour refuser. Pas celui d’une mère, plutôt celui d’un père trop occupé, décidé, sans appel. Ce manque de douceur à l’égard de sa fille… Pourquoi donc Anne est-elle si brusque ? Elle a eu des parents aimants et qui s’aimaient. Des gens curieux, vivants et gais. Mathilda, par exemple, moderne et autonome, qui a toujours travaillé parce que cela lui plaisait, cet atelier de couture qui fut toute sa vie ! Et Jean qui l’a encouragée, si fier de sa femme et de ses doigts de fée.
Dans la pièce réservée au travail de sa grand-mère – son atelier –, tous ces tissus que Myriam admirait lorsqu’elle était petite, qu’elle touchait, triturait, plaçait sous son visage pour voir quelle couleur lui allait le mieux. Et la boîte à boutons ! Ces boutons en surplus, qu’elle triait pendant des heures, selon leur taille, leur couleur ou leur texture. Elle a encore au bout des doigts le souvenir des grands boutons ambrés qui laissaient voir des matières plus foncées en transparence dans la lumière et si lisses sous la main, une douceur de mélasse, qui ne poisserait pas. Elle revoit aussi la boîte qui les contient. Une boîte à biscuits, carrée à sa base, un peu plus haute que large, en fer blanc, recouverte d’un papier beige, largement déchiré, qui laissait voir par traces un reste de sourire, celui d’une femme, très fière d’être dans sa cuisine.
Anne est donc repartie, elle ne regardera pas avec sa fille les souvenirs de ses parents, ne s’attendrira pas. Depuis qu’elle a vingt ans, ou juste un peu plus, Anne ne s’attendrit plus.
Elle prend cela pour une force, le courage d’être adulte, mais ce n’est sans doute rien de plus qu’un reflet, l’écho de cette peur avec laquelle elle vit depuis ces années-là.
