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Camille et sa fille Lucie décident d'émménager dans une bien curieuse maison...
Lorsque Camille, récemment veuve, cherche un nouveau toit pour elle et sa fille, elle est mystérieusement attirée par une maison dont les occupants cherchent une colocataire. En s’installant, elle plonge dans l’univers de ces artistes marqués par leur passé commun. Que se cache derrière leur bienveillance apparente ? Quel événement a bouleversé leurs vies ?
Ils étaient autrefois libres, non conventionnels, pleins d’illusions et découvraient l’amour, l’art, la vie en communauté. Ce passé complexe se compose de pièces de puzzle, qui s’emboîtent au fil des pages. À ces pièces vient s’ajouter la présence d’une mystérieuse Ombre qui plane sur leur existence. Les incidents se multiplient, mettant à mal l’harmonie de la villa et de ses locataires. D’une façon incontrôlable, la vérité refait surface, confrontant chacun à son passé. Mais qui est cette Ombre et pourquoi en veut-elle aux habitants de la maison ?
Qui donc est cette Ombre ? Quel secret partagent les habitants de la maison ? Découvrez ce roman plein de mystères, au coeur d'une maison qui n'a pas dévoilé tous ses secrets !
EXTRAIT
Camille se tourna et retourna dans son lit, cherchant vainement le sommeil, ne pouvant s’empêcher de penser à l’incident étrange qui avait eu lieu. Lucie et elle étaient-elles en danger ? On ne les avait pas menacées, on voulait lui mettre sous les yeux un mensonge. Mais de quel « mensonge » s’agissait-il ? De celui qui avait assombri son enfance, et dont, d’une certaine manière, elle portait toujours les séquelles ?
Elle se leva et alla contrôler que Lucie dormait paisiblement dans sa chambre. Elle hésita à verrouiller la porte de sa fille de l’extérieur, mais si celle-ci se levait pendant la nuit, saisie d’un besoin pressant et se retrouvait enfermée, elle risquait de paniquer. Pour avoir été confinée à plusieurs reprises dans le noir pendant son enfance, Camille savait qu’elle ne pouvait pas imposer cela à Lucie, même si c’était dans le but de la protéger.
CE QU'EN PENSE LA CRITIQUE
Avant que l’Ombre… est une véritable pépite littéraire qu’il est impératif de découvrir. -
Stella, Bouquinier
À PROPOS DE L'AUTEUR
Née en France,
Marie Javet est licenciée ès lettres de l’Université de Lausanne. Après trois ans aux États-Unis, pendant lesquels elle a été bénévole à la bibliothèque de Stamford, Connecticut, elle a continué à évoluer dans le monde des livres, en tant que lectrice de manuscrits et animatrice des réseaux sociaux et du site internet d’une maison d’édition. Elle rédige des chroniques littéraires dans un blog. En 2010, une de ses nouvelles,
Olivia, a été publiée dans un collectif,
Petites Histoires Policières, aux Éditions Zoé. Après
La Petite Fille dans le Miroir (Éd. Plaisir de Lire, 2017), elle publie son deuxième ouvrage.
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Seitenzahl: 399
Veröffentlichungsjahr: 2018
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Avant que l’ombre, je sais Ne s’abatte à mes pieds Pour voir l’autre côté Je sais que Je sais que J’ai aimé
Mylène Farmer,
À ma filleule, Jana Qui aime lire et écrire Ne t’arrête jamais !
À sa mère, Sophie, amie de très longue date En souvenir d’une colocation plus sereine Que celle décrite dans ce roman…
Et à sa grand-mère, Cathy Avec qui on rit beaucoup Bel antidote à l’obsession de l’écriture…
À ces 3 générations de femmes qui me sont chères.
De nuit, la maison semblait endormie au fond de son jardin. À l’exception du bruit du vent qui déplaçait les feuilles mortes sur l’allée de graviers blancs dans un léger froufrou, le silence régnait. La lune était dans son premier quartier, sa pâle luminosité éclairait les murs de pierre grise et se reflétait sur les fenêtres. Les deux tourelles se dressant dans la nuit donnaient à la bâtisse l’aspect d’un petit château médiéval. Dans le jardin, des ombres presque immobiles : le bosquet touffu sur la gauche après la grille, l’eau calme de l’étang que l’on entrevoyait derrière, et sur la droite de l’allée, des arbres qui dressaient leurs branches presque dénudées vers le ciel, tandis qu’au loin, les longues lianes d’un saule pleureur venaient caresser l’herbe à chaque bourrasque.
En dessous des arbres, on devinait la présence d’un banc, trois chaises et une table. Tout était immobile. Sauf une ombre qui se déplaçait lentement. Elle se mouvait presque sans bruit dans le jardin, à l’exception du léger craquement des feuilles à chacun de ses pas.
Au fond du bosquet de résineux se trouvait une grotte artificielle, une pâle imitation de celles que l’on pouvait admirer dans les jardins italiens, comme celui de Boboli à Florence. Une fontaine asséchée, derrière laquelle se dressait, sur un socle, une statue recouverte de vert-de-gris, en décorait l’entrée. Elle représentait une femme tenant un cygne dans les bras. Elle illustrait la légende de Zeus, qui avait pris la forme d’un animal pour séduire Léda, femme du roi de Sparte.
L’Ombre glissa les doigts au fond du bec du cygne, et appuya sur un bouton. Le socle amovible de la statue se déplaça, révélant quelques marches qui s’enfonçaient dans le sol. Le mécanisme était un peu grippé, mais il fonctionnait toujours. L’Ombre descendit les escaliers de pierre et se retrouva dans une galerie obscure. Elle sortit une lampe de poche qu’elle avait glissée dans un sac à dos et progressa lentement. Elle constata que, d’une de ses visites à l’autre, le passage se détériorait. Elle devait éviter les éboulis et les cailloux qui se trouvaient sur son chemin. Elle passa sans sourciller devant le squelette humain qui ne l’émouvait plus depuis bien longtemps, avec ses côtes saillantes, son sourire éternel et ses orbites sombres.
Au bout de la galerie souterraine, l’Ombre actionna un levier dans le mur qui fit glisser la paroi. De l’autre côté se trouvait la grande cave de la maison. Une fois à l’intérieur, elle enclencha un interrupteur caché derrière les étagères à vin. La paroi se referma. Pour l’observateur qui ne se doutait de rien, elle était indétectable. Aucun des imbéciles qui vivaient dans la maison ne soupçonnait l’existence de ce passage. L’Ombre seule en connaissait le secret.
Depuis la cave, elle remonta une série d’escaliers et accéda au hall d’entrée. Elle avança sur le sol dont les carreaux noirs et blancs, en damier, se révélaient dans la lumière nocturne qui pénétrait par les fenêtres. Comme lors de ses dernières visites, elle explora chacune des pièces du bas : la cuisine avec sa baie vitrée et le salon qui se prolongeait en salle à manger. Au premier étage, en dehors des trois chambres où les habitants dormaient, il n’y avait qu’une salle de bains. Une pièce chargée elle aussi des drames du passé, mais qui ne l’intéressait pas à présent. Elle se hâta donc vers le deuxième étage. Celui qui avait connu les ravages des flammes, les murs noircis, les parquets détruits par le feu. Elle devait admettre qu’ils avaient fait du bon boulot. Les rénovations progressaient.
L’Ombre termina sa visite nocturne par la seule pièce qui avait été plus ou moins épargnée par les flammes à l’époque, la seule qui avait été habitée dès le départ de la colocation, ou devait-elle dire cohabitation ? Communauté ? Qu’avaient-ils été au fond, les uns pour les autres ? Famille, certainement pas, ou alors famille dysfonctionnelle. Mais n’était-ce pas le cas de toutes les familles, qu’elles soient de sang ou de circonstances ?
Jusqu’à récemment, la pièce, inoccupée depuis des années, avait servi de débarras. Elle abritait des toiles de peintre, des caisses et des boîtes chargées de bric-à-brac. Des sculptures aussi. Un foutoir monstrueux… Mais là, elle avait été entièrement vidée et rénovée. Et l’Ombre savait très bien pourquoi. Ou plutôt pour qui.
Depuis qu’elle était revenue, l’Ombre explorait les lieux régulièrement. Elle épiait les habitants de la maison, jubilant à l’idée que leurs vies n’étaient guère plus trépidantes que la sienne. Mais la sienne allait le devenir, ô combien ! Leur dernière initiative, venant rompre la monotonie de leurs tristes existences, lui avait donné une petite idée, alors qu’elle cherchait comment accomplir sa vengeance. Une idée qui reposait sur une conjonction de circonstances qu’elle avait interprétée comme un signe. Elle avait simplement donné un petit coup de pouce au destin. Il ne lui restait plus qu’à régler la mise en scène depuis les coulisses. Et ensuite à sortir de l’ombre pour se placer sous les projecteurs, pour jouer la grande scène finale. Tout se payait un jour. Et cette addition-là serait salée… Elle coûterait des vies. Certains la donnaient, l’Ombre la prenait. Elle avait déjà deux meurtres à son actif. Et n’en éprouvait pas le moindre remords.
Camille observait la maison au fond du parc, derrière la grille de fer forgé rouillée. Deux tourelles arrogantes, l’une à l’avant et l’autre, plus petite, à l’arrière du bâtiment, lui donnaient un air de vieille demoiselle à la fois guindée et fantasque. Les rayons du soleil couchant venaient se réverbérer sur ses fenêtres, la dotant d’un éclat vespéral.
Malgré la fraîcheur du soir, Camille était essoufflée et légèrement en sueur. Elle avait grimpé allègrement la colline qui menait vers les hauts de la ville, pressée de voir l’habitation, située dans un quartier de Lausanne qu’elle connaissait assez mal, et dont une chambre était à louer.
Elle vivait à Apples, à une vingtaine de kilomètres en voiture, dans une maison de taille modeste qui avait été celle de ses parents jusqu’à leur mort. Un environnement rural, tranquille et retiré. Elle en avait hérité et y avait vécu plusieurs années avec son mari Simon et leur fille Lucie. Mais Simon était décédé, la laissant seule avec la petite Lucie. La maison ne lui appartenait déjà plus. Les papiers de la vente avaient été signés, et un jeune couple très sympathique allait s’y installer avec leur bébé et un deuxième enfant à naître. Elle ne doutait pas qu’ils apprécieraient la vie entre ses murs, la cuisine récemment rénovée, la véranda qui prolongeait le salon, et le jardin. Tous ces travaux entrepris pour rien, pour que d’autres en profitent… Elle espérait au moins qu’ils prendraient soin des rosiers, du rhododendron et du lilas. Mais peut-être avaient-ils d’autres projets ? Peut-être allaient-ils enlever les fleurs et arbustes que ses parents avaient plantés, et faire creuser une piscine à la place ? Un luxe dont ils profiteraient deux mois et demi par an s’ils avaient de la chance. C’était à la mode quand on avait des enfants, de leur offrir un bassin dans lequel ils s’amusaient quelques années avant que l’adolescence blasée ne les en détourne.
Le décès soudain de son mari avait été un choc. Il n’avait que trente-huit ans et ne remplissait aucune des conditions qui prédisposent à une mort précoce. Il ne fumait pas, ne buvait pas et effectuait son jogging sur les chemins de campagne deux fois par semaine. Il s’était effondré chez l’un de ses clients, alors qu’il faisait le tour de sa maison pour lui vendre un système d’alarme. Crise cardiaque. Il était déjà mort quand l’ambulance était arrivée sur place. Lorsqu’elle avait reçu l’appel de l’hôpital, il y avait eu d’abord l’incrédulité, puis l’effroi. La tristesse était venue ensuite. Avec la colère et la rancœur…
Son mari avait fondé, cinq ans auparavant, une société active dans le domaine de la protection et de la surveillance. La Suisse avait longtemps été un havre de paix, mais les cambriolages et autres effractions commençaient à augmenter. Il y avait vu une opportunité, et ne s’était pas trompé. Les affaires avaient bien démarré, mais Camille ignorait que la société était lourdement endettée. Simon souffrait d’une addiction dont elle ne soupçonnait pas l’ampleur : il jouait au poker et perdait régulièrement des sommes considérables. Il ne lui avait pas caché qu’il rencontrait plusieurs soirs par semaine des amis pour jouer aux cartes, mais elle avait cru qu’il s’agissait de jass, un jeu sans mise d’argent. Elle n’était pas spécialement naïve, mais elle ne mettait jamais le nez dans les comptes du ménage. Elle lui avait fait confiance et lui en avait laissé la responsabilité. Depuis la naissance de Lucie, elle s’était enfermée dans un cocon maternel agréable, contente de cette bulle fusionnelle avec son bébé, dont elle ne se lassait pas de respirer l’odeur du petit crâne au duvet si doux. Ensuite, elle avait regardé avec émerveillement grandir la fillette, assisté à ses premiers pas, vu le monde à travers ses yeux d’enfant. Pendant ce temps-là, Simon les faisait vivre et gérait l’argent du ménage. Elle ne s’était pas plainte de la répartition des tâches, trop contente de s’occuper du petit être qu’elle avait mis au monde. S’il rentrait parfois tard le soir, Simon était présent le week-end, et c’était en famille qu’ils partaient pour de longues balades au bord du lac ou en forêt. Lucie gazouillait dans sa poussette, et plus tard leur communiquait le goût des joies simples de la vie par son enthousiasme contagieux. Camille ne se posait pas beaucoup de questions. La vie suivait son cours tranquillement, et il lui avait semblé qu’il en serait toujours ainsi.
C’est à la mort de Simon qu’elle avait eu la sensation de prendre une claque monumentale. Les dettes devaient être remboursées, la société mise en liquidation. La maison que ses parents avaient durement acquise, celle pour laquelle ils avaient dû se battre, avait été plusieurs fois hypothéquée. Sa vente ne les mettait pas à l’abri. Elle était tombée de haut.
À Lucie et à elle, il ne restait rien. Rien que le souvenir d’un père et d’un mari qui les avait trahies et était parti trop tôt. Elle avait dû trouver un travail, avec la formation de secrétaire que ses parents l’avaient heureusement poussée à achever, alors qu’elle aurait préféré l’abandonner après sa rencontre avec Simon, pour se consacrer à la petite fille qui grandissait dans son ventre.
Grâce à ce diplôme, elle avait réussi à trouver un poste d’employée de bureau à temps partiel, dans une petite entreprise de peinture en bâtiment. Les devis, factures et offres auxquels elle employait son temps n’avaient rien de très excitant et son salaire lui permettait tout juste de gagner de quoi vivre.
Elle devait à présent organiser le déménagement au plus vite, les nouveaux propriétaires ayant émis le souhait de prendre possession des lieux courant décembre au plus tard, pour fêter Noël dans leur nouvelle demeure. Elle ne pouvait les en blâmer. Elle s’imaginait, le soir du réveillon, en train de les observer discrètement depuis la fenêtre du jardin, tremblant de froid dans son manteau usé tandis qu’ils célébreraient en famille autour du sapin. Dans sa maison. Elle se laissait alors submerger par la tristesse de cette image et se permettait de s’apitoyer un moment sur son sort avant de se reprendre. Bien entendu, elle n’en ferait rien. Si ses parents lui avaient donné une leçon de vie, c’était bien celle de la résilience.
Depuis le décès de son mari, elle souffrait d’une grande solitude. Lucie grandissait, elle avait commencé à aller à l’école, et avant même que Camille n’ait eu le temps de le réaliser, elle prendrait son indépendance. Elle ne voulait pas devenir l’une de ces mères possessives, qui vit par et pour son enfant. Simon et elle avaient bien parlé de mettre en route un petit frère ou une petite sœur, mais il était parti trop vite. En outre, elle ressentait de plus en plus le besoin de la compagnie d’adultes, des bruits rassurants du quotidien, des éclats de rire et des conversations. S’entourer de gens empêcherait peut-être les pensées de tourner dans sa tête. Peut-être cesserait-elle enfin de se demander comment Simon avait été assez égoïste pour les mettre dans cette situation-là. Peut-être même chasserait-elle l’idée morbide d’aller coller son nez à la fenêtre de son ancienne vie le soir de Noël. Seule, elle ruminait. Le soir, dans son lit, elle peinait à trouver le repos. Elle dormait toujours de son côté du lit, et l’absence de Simon la prenait aux tripes au milieu de la nuit, quand, versant enfin dans le sommeil, elle tendait le bras pour enlacer son mari et ne rencontrait que le vide.
Les matinées de travail étaient bienvenues pour la détourner de ses sombres pensées, mais ensuite, une fois les courses et le ménage effectués, quand il fallait aller chercher Lucie à l’école et répondre une fois de plus à la question : « Où est papa ? Quand est-ce qu’il reviendra ? », elle sentait à quel point elle était démunie. Elle avait ses raisons pour l’avoir gardée éloignée de la religion, mais que pouvait-elle dire à une petite fille qui ne comprenait pas encore les concepts de « jamais » et « toujours » ? Que papa était parti pour un très long voyage ? Qu’il était au ciel avec Jésus ? Elle avait préféré lui montrer les étoiles et lui dire qu’il était parti sur l’une d’elles. Un pieux mensonge. Une version du ciel expurgée des anges.
Un jour, elle avait eu une idée. Une idée qui réglerait à la fois les soucis financiers et l’angoisse de la solitude. Une idée qui lui avait été soufflée pendant les séances du groupe de soutien aux personnes en deuil qu’elle avait fréquenté pendant quelques mois. Était-ce la dame blonde d’une cinquantaine d’années dont la fille aînée s’était tuée en voiture ? Ou le monsieur chauve qui avait perdu sa femme souffrant depuis de nombreuses années d’un cancer ? Elle ne se rappelait plus exactement. Elle se souvenait seulement que l’un d’eux avait dit : « Et pourquoi ne cherchez-vous pas une colocation ? » Un autre avait renchéri : « Cela se fait de plus en plus, parmi les adultes. Avec le prix des appartements en Suisse, beaucoup de gens seuls ne peuvent pas assumer un loyer. » Un troisième avait rajouté que c’était une excellente idée. Seulement, où trouver une colocation d’adultes ? Les petites annonces dans les journaux semblaient cibler des étudiants. Il ne pouvait être question pour elle et Lucie de partager le quotidien de jeunes qui feraient la fiesta jusqu’à l’aube. À la séance suivante, pendant qu’elle se servait un café avant la discussion de groupe, elle avait vu, affichée au mur parmi d’autres, l’annonce suivante :
Chambre à louer dans maison de maître sur les hauts de Lausanne. Nous sommes artistes. Nous recherchons un-e colocataire. Artiste bienvenu-e, mais pas obligatoire. Étudiants, abstenez-vous (pas de fêtes le soir). Pas d’animaux.
Était-ce le destin qui lui souriait ? Elle ne croyait plus en Dieu, mais elle croyait aux signes que la vie met parfois sur le chemin de ceux qui savent les voir. Elle avait demandé aux personnes du groupe si l’un d’eux avait rédigé l’annonce, mais ils avaient répondu par la négative. La salle était louée pour de nombreuses rencontres et fréquentée par beaucoup de gens différents. Il n’y avait pas, sur le papier, un numéro de téléphone prédécoupé à emporter, comme souvent sur ce type d’annonce, mais simplement une adresse. Alors elle fit quelque chose d’un peu égoïste : elle enleva la punaise et glissa le papier dans sa poche. Tant pis pour les autres.
Le lendemain, après le travail, elle avait amené Lucie à la garderie privée où elle la laissait parfois, quand elle voulait profiter d’un peu de temps pour elle. C’est ainsi qu’elle s’était retrouvée devant une maison de maître, sur les hauteurs de Sauvabelin, perchée sur une colline qui domine la ville, loin du trafic du centre, dans une zone où l’on n’a pas l’impression de respirer les gaz des pots d’échappement.
La maison lui était apparue comme un mélange hétéroclite de styles : gothique par ses grosses pierres grises et ses deux tourelles ; moderne, dans le genre Bauhaus, par son toit plat que l’on devinait derrière le muret qui longeait le haut de la façade et par ses grandes portes-fenêtres du rez-de-chaussée. Une maison qui semblait souffrir de troubles dissociatifs de l’identité, comme ces gens habités par plusieurs personnalités différentes, dont chacune ignore l’existence des autres. On aurait dit qu’elle ne savait pas choisir son caractère, hésitant entre plusieurs, passant de l’un à l’autre. Une maison, qui, si l’on en croyait l’annonce reproduite sur une petite pancarte scotchée à la grille et à moitié effacée par les intempéries, n’abritait pas une famille traditionnelle, mais des gens d’origines diverses.
Quelle aubaine pour celui qui serait élu leur colocataire, de vivre dans une si belle et si étrange demeure, songeait-elle. Elle avait jeté un coup d’œil aux extérieurs, que l’on devinait derrière la grille, longée d’une haie de thuyas un peu mitée et brunie par endroits. En adepte du jardinage, elle identifia deux causes possibles : soit le manque d’eau, soit des champignons. Le cas échéant, il faudrait les traiter au fongicide. Un bosquet de résineux, sur la gauche, laissait apparaître un petit étang. Sur la droite d’une longue allée centrale de graviers blancs, elle apercevait des arbres épars : des pommiers et des cerisiers, à première vue. Plus près de la maison, un immense saule pleureur devait l’été faire de l’ombre à un banc, une table et trois chaises. Devant la façade de la maison, quelques rosiers aperçus de loin semblaient disputer au lierre le privilège de grimper les murs. Ce qui avait l’air d’un jardin potager en friche s’étendait au pied de la façade. À cette distance, on avait l’impression que la nature avait repris le dessus. Il semblait évident que cette colocation bénéficierait de sa main verte. À condition qu’ils l’acceptent parmi eux. Car en se remémorant les termes de l’annonce, qu’elle froissait nerveusement dans la poche de son manteau, et qu’elle connaissait maintenant par cœur, il lui vint à l’esprit qu’elle n’était pas une artiste. Cela serait-il un problème pour les autres ? De plus, elle avait une fille de cinq ans. On recherchait un colocataire, pas deux, et elle s’imaginait que dans la tête des gens « pas d’animaux » n’était pas très éloigné de « pas d’enfants en bas âge ». Pour certains, les uns, autant que les autres, représentaient une nuisance. Pourtant, Lucie était une fillette particulièrement calme, et, à son âge, elle pourrait encore partager la chambre de sa mère. Le temps du moins que Camille se reconstruise, financièrement et psychologiquement. Le temps qu’elle soit capable de reprendre le cours de sa vie. Et après, on verrait…
Camille hésitait devant la grille. Elle ressentait indéniablement un attrait pour la maison bizarre et le jardin semi-abandonné, avec ses occupants artistes. Un milieu qu’elle connaissait mal, mais qui la changerait avantageusement des collègues de travail et de leurs commérages, sans parler des mères de famille qu’elle rencontrait devant l’école de Lucie. Avec celles-ci, il était difficile de sortir des conversations tournant autour des progrès de leur merveilleuse progéniture.
Elle leva les yeux vers la maison juste au moment où un rayon de soleil couchant rencontra l’étroite fenêtre en haut de la tourelle. Elle eut l’impression, à ce moment-là, que la maison lui faisait un bref clin d’œil, ce qu’elle interpréta comme un nouveau signe. Elle poussa alors la lourde grille en fer forgé et s’avança dans l’allée.
Dissimulée derrière un arbre, dans le champ d’en face, l’Ombre les avait observées une fois de plus, la mère et la fille, dans la petite maison familiale d’Apples qu’elles allaient bientôt devoir quitter. La petite jouait dans le jardin, engoncée dans une doudoune visiblement trop petite pour elle, un bonnet sur la tête. Elle sautillait et semblait avoir des conversations solitaires, à moins qu’elle ne soit en train de chanter. À cette distance, l’Ombre n’avait que l’image. Plus tard, comme d’habitude, elles se loveraient un moment sous la couverture, dans le canapé devant l’écran de télévision, avant que la mère ne songe à fermer les volets. Après quoi, elle ne serait plus le témoin de leur intimité. Mais elle en savait assez. Assez pour avoir pu mettre son plan en route. Cela allait-il fonctionner ? C’était incertain, mais l’incertitude faisait partie du jeu.
L’Ombre l’avait suivie et avait pris part au groupe de gens endeuillés que la jeune femme fréquentait. Elle l’avait attentivement écoutée annoncer en pleurant la vente de sa maison et sa recherche d’un logement. Il lui avait été facile de rentrer dans la peau d’une personne en deuil. Elle qui avait également perdu tant dans sa vie.
Quand les habitants de la maison du haut de la ville avaient mis la petite annonce, à peu près à la même période, une idée avait germé dans sa tête. Elle allait les réunir tous dans un même lieu. Elle aurait ainsi l’impression de bouger ses pions sur un échiquier géant.
L’un de ses anciens colocataires avait posé quelques affiches dans le quartier, que l’Ombre s’était empressée de faire disparaître. Elle avait juste laissé celle de la grille, donnant un petit coup de pouce aux intempéries pour la rendre presque illisible. Restait à espérer qu’ils n’avaient pas publié une petite annonce dans les journaux, mais les connaissant, c’était peu probable. Alors, elle avait reproduit le texte, y rajoutant quelques précisions géographiques et l’avait placé en un endroit stratégique. Là où la mère de la petite ne pourrait manquer de le voir.
Encore fallait-il lui suggérer l’idée. Comme elle parlait souvent de solitude, cela avait été aisé de lui faire entrer dans la tête qu’une colocation était la solution à son problème. Quand ensuite elle verrait l’annonce, placée par ses bons soins, elle ne pourrait que s’y intéresser. En effet, à la fin de la séance, l’Ombre l’avait vue prendre l’affiche, ça avait été presque trop facile. Mais irait-elle jusqu’au bout ? L’Ombre ne pouvait s’en assurer. Depuis qu’elle était entrée en contact avec elle via le groupe et qu’elle n’était plus une ombre anonyme, la suivre n’était plus une option. Elle se contentait de les observer, elle et la petite, de loin, cachée parmi la végétation, ombre parmi les ombres…
La retrouver après toutes ces années n’avait pas été bien difficile. Elle n’avait aucune raison de se cacher. L’Ombre n’avait pas imaginé qu’elle aurait à son tour une petite fille. Autant de choses qui ravivaient sa haine et son ressentiment.
Mais patience, patience… La patience, elle avait dû l’apprendre. Le temps, une fois encore, jouerait en sa faveur. Time is on my side, comme disait la chanson des Rolling Stones qu’elle aimait tant…
Lors de sa première visite de la maison, qu’elle avait préféré effectuer seule, Camille avait fait le constat qui s’imposait : cette colocation d’artistes était un rassemblement improbable de styles et de personnalités. Cerise, la dame au visage tout rond et aux joues rouges qui lui avait ouvert la porte, était sculptrice. Entre cinquante et soixante ans, son visage était encadré d’une coupe au carré avec une frange très courte. Elle se mouvait péniblement dans la maison, à cause d’un excès de poids. Lorsqu’elle l’avait précédée pour lui faire visiter les étages, ou pour grimper les escaliers de la fameuse tour médiévale, on voyait qu’elle peinait. Elle avait dû s’appuyer sur la rampe et s’arrêter une fois ou deux pour reprendre son souffle.
Elle avait désigné au passage deux des œuvres qui décoraient la maison comme les siennes. Bien que de bonne facture et révélant un talent évident, elles avaient mis Camille un peu mal à l’aise.
La première de ces sculptures, de la taille d’une boîte à chaussures, était posée sur l’unique meuble du vaste hall d’entrée presque vide, un bahut allongé en bois sombre. Seule une patère, fixée au mur et à laquelle quelques vestes pendaient, venait compléter l’ensemble. Le sol, en échiquier, renforçait le côté austère et intimidant du hall. Vue de l’envers, la sculpture était un simple parallélépipède en marbre posé sur l’une de ses bases carrées, un peu déformé sur les côtés, comme sous l’effet de la chaleur, qui pouvait faire penser à l’une de ces œuvres modernes et géométriques. Mais, quand on la regardait de face, on réalisait qu’elle représentait une femme nue, aux membres fins, presque frêles, qui essayait de s’extraire du bloc de marbre qui l’emprisonnait, en l’écartant par le milieu, comme les portes trop lourdes d’un ascenseur en train de se refermer. Seuls le visage, une jambe et une partie du torse, des seins assez lourds pour sa fine constitution, émergeaient du bloc. Sa tête était rejetée en arrière, comme si elle puisait un élan et une force dans ce mouvement, et son visage exprimait une tension et une souffrance à peine tolérables. Ne sachant pas quoi dire de cette œuvre dérangeante, Camille s’était contentée de commenter la beauté du modèle et le réalisme de la représentation.
La deuxième sculpture, logée dans une niche du mur du couloir du premier étage, lui laissa la même sensation d’oppression et d’étouffement. La femme, dont le modèle semblait être le même que celui de la première sculpture, sauf que l’on voyait ici la cascade de ses longs cheveux bouclés, était enfermée jusqu’à la taille dans un cube de marbre, comme si la base de l’œuvre l’avait avalée. De toute la force de ses bras, dont les fins muscles étaient contractés, elle tentait de se libérer du bloc qui se fissurait légèrement, mais semblait loin de céder à ses tentatives surhumaines pour s’en extraire. Le visage marquait à la fois son effort et sa détresse, les yeux clos, les veines du cou gonflées.
Camille avait vu des œuvres du même style à l’Académie de Florence, lors de son voyage de noces. Des esclaves sculptés par Michel-Ange, émergeant de la matière qui les avait vus naître. Des statues destinées à décorer le tombeau du pape Jules II, mais qui avaient été écartées de l’œuvre finale et jamais achevées. Si l’on voulait voir dans ces esclaves, bien moins célèbres que son David, le triomphe de l’esprit sur la matière, on sentait que dans les créations de Cerise, la matière allait gagner et l’esprit rester captif. Une œuvre expressive, mais pessimiste.
Après la visite de la cuisine, du salon et de la salle à manger, Cerise lui avait montré sa chambre au premier étage. Un grand lit bas avec une tête en bois exotique sculptée, recouvert d’un dessus-de-lit aux couleurs chatoyantes d’inspiration indienne, tenait une place importante dans la pièce. Un lit double qu’elle partageait avec l’un des habitants ? s’était demandé Camille, curieuse. Bien entendu, elle avait gardé la question pour elle. Une armoire assortie au lit occupait un pan de mur et la fenêtre donnait sur le parc de la maison, avec la ville et le lac qu’on apercevait au loin. C’était une pièce assez lumineuse et qui semblait agréable à vivre. Une petite bibliothèque, à côté du lit, contenait des ouvrages d’art illustrés et des livres de poche. Il n’y avait pas de bureau, mais un grand coffre en bois sculpté et un rocking-chair sur lequel reposait un ouvrage de tricot complétaient la décoration. La chambre, chaleureuse, à l’image de son occupante, était en contradiction complète avec le désespoir qui se dégageait de ses œuvres. Elle avait aperçu tout cela en se tenant sur le pas de la porte, n’osant s’avancer plus loin, ce à quoi elle n’avait d’ailleurs pas été conviée. Son regard fut attiré par une photo dans un cadre, sur une petite table de nuit. Une jeune femme, vêtue de blanc, à la longue chevelure bouclée. Sa fille peut-être ? Le modèle de ses sculptures ? Là encore, elle avait gardé la question pour elle. En se disant que si elle vivait un jour parmi eux, sa curiosité serait peut-être satisfaite.
Ensuite, son hôtesse lui avait désigné une salle de bains plutôt spacieuse, en lui précisant qu’elle n’en aurait pas l’usage, puisqu’il y en avait une beaucoup plus moderne, récemment rénovée, au deuxième, là où serait la chambre de Camille, le cas échéant. Une baignoire à l’ancienne, perchée sur des pattes de lion, un immense lavabo, avec des robinets dorés en becs de cygne et un miroir ovale, au cadre doré lui aussi, donnaient à l’ensemble un indéniable cachet. Un carrelage un peu fissuré, mais propre, présentait une fresque de volutes art nouveau sur les murs. Une toute petite fenêtre, pour l’aération, surmontait la baignoire.
Si cette pièce enchantait Camille par son côté vintage, elle fut pourtant saisie d’un frisson qu’elle ne put s’expliquer, comme si un courant d’air frais était passé sur sa nuque. Elle se retourna : la fenêtre était fermée. Son hôtesse n’avait apparemment pas ressenti son trouble, et elles poursuivirent la visite des lieux.
Cerise identifia la deuxième chambre, en face de la salle de bains, comme celle du peintre Paul Lansky. Elle était fermée, et Cerise lui précisa qu’il n’aimait pas qu’on y entre. Camille se le tint pour dit, intriguée par les particularités de ses hôtes.
De la dernière chambre du couloir, parvenait, malgré la porte close, le bruit d’un cliquetis régulier. Cette fois-ci, Cerise frappa et une voix grave lui donna l’autorisation d’entrer. L’homme qui se levait de sa chaise semblait avoir entre soixante-cinq et septante ans, mais il avait bien traversé l’épreuve du temps. Environ un mètre quatre-vingt-cinq, mince sans la maigreur qui peut parfois transformer un homme d’un certain âge en vieillard précoce, il se démarquait de sa colocataire par sa tenue. Un pantalon de toile beige, des mocassins en cuir et une chemise rose pâle. Un style chic décontracté alors que Cerise avait l’air d’un reliquat des années hippies. Il tendit la main à Camille.
– Alistair Bowles, ravi de faire votre connaissance.
– Camille Delors, enchantée.
La première chose qui frappa Camille était son regard. Dans un visage terminé par un menton un peu long, mais qui restait harmonieux, peu marqué par les ans, elle rencontra un regard vert perçant. Ses cheveux, coupés très courts, et sa barbe maintenue naissante, étaient blancs, mais la constellation de petites taches sur son visage laissait deviner qu’ils avaient été roux. Une fois le contact visuel rompu, au lieu de lui serrer la main comme elle s’y attendait, il l’avait portée vers son visage pour y déposer un baisemain avec une délicatesse un peu surannée, mais sans qu’elle y lise aucune tentative de séduction.
Derrière l’homme, elle apercevait une chambre de taille modeste, meublée d’un bureau sur lequel était posée une machine à écrire. Le papier noirci qui en dépassait expliquait le cliquètement qu’elle avait entendu auparavant. Un tas de feuilles format A4 s’empilaient à côté. Elle ignorait qu’il existait encore des gens pour qui le traitement de texte consistait à réécrire une phrase sur une ligne préalablement passée au Tipp-ex. À bien y réfléchir, elle n’avait vu aucun signe de technologie récente dans la maison et se demanda si elle disposait seulement d’un raccordement internet. Ce qui n’avait aucune espèce d’importance pour Camille, étant donné qu’elle ne possédait pas d’ordinateur. Celui de la société de Simon, elle l’avait cédé à prix cassé avec les autres fournitures de bureau. Elle en utilisait un pour son travail, mais n’avait pas encore succombé à cette activité chronophage qu’est internet et comptait bien qu’elle-même et surtout Lucie, en restent loin le plus longtemps possible. Derrière le bureau, un petit lit assez spartiate semblait indiquer que l’écrivain accordait plus d’importance à sa vie diurne et à son travail qu’à son sommeil ou une quelconque vie amoureuse. Tout un pan de mur était occupé par des étagères qui regorgeaient de livres. Camille aurait bien aimé pouvoir s’en approcher et en détailler le contenu, mais cela ne se faisait pas. Les ouvrages qui n’avaient pas trouvé leur place dans la bibliothèque s’empilaient sur la table de nuit, à côté d’une lampe Tiffany, ou à même le sol. Une armoire sobre mais élégante complétait le décor. Il régnait dans la pièce, que l’on aurait pu qualifier de chambre de vieux garçon, un désordre organisé, dans lequel l’occupant seul devait être capable de naviguer.
– Alistair est poète, dit Cerise, comme pour justifier l’aspect de la chambre.
La visite de l’étage se termina, paradoxalement, par la terrasse au sommet du toit, à laquelle on accédait par le premier étage en grimpant les marches situées à l’intérieur de la plus grande des deux tourelles. L’autre étant uniquement décorative, avait précisé Cerise, au moment où elle déverrouillait la porte qui y menait. Un étroit escalier en colimaçon éclairé par une simple ampoule menait à une autre porte, qu’ouvrait la même clé. Deux petites fenêtres voûtées laissaient passer une faible lumière. En haut des escaliers, derrière la porte, une terrasse de belles dimensions, mais étonnamment à l’abandon, offrait une vue panoramique sur la ville et le lac.
À une certaine époque, l’endroit avait dû être aménagé en jardin, car une soixantaine de pots, de tailles diverses, s’empilaient un peu partout. Ils semblaient avoir subi les intempéries de nombreuses saisons successives. Certains étaient fissurés, d’autres cassés, mais nul ne s’était donné la peine de les débarrasser. Autres vestiges d’une époque révolue, une table, quelques chaises empilées et un canapé en rotin pourrissaient lentement. Camille commençait à avoir le début d’un rêve, celui de remettre la terrasse en état. Un endroit où l’on pourrait le soir, après une longue journée de travail, regarder le soleil se coucher au loin.
Toute la terrasse était ceinte d’une bordure assez basse, trop basse estima-t-elle. Elle se remémorait le sommet vertigineux de La Pedrera, maison barcelonaise conçue par l’architecte Antonio Gaudi, qu’elle avait visitée deux ans auparavant, agrippant de toutes ses forces la main de Lucie qui n’avait alors que trois ans, et qui s’était plainte : « Maman, tu me fais mal ! ».
Son imagination, qui s’était emballée devant le potentiel de cette terrasse, empruntait à présent des chemins moins plaisants. Elle n’avait pas encore abordé le sujet de sa fille. Le moment était sans doute venu, elle se lança :
– Je sais que l’annonce ne concerne qu’une personne, mais… j’ai une petite fille de cinq ans, Lucie. Adorable, très calme. Je pensais qu’elle pourrait occuper la chambre avec moi. Elle ne vous dérangera pas, la journée elle est à l’école, et… il va de soi que je paierai un supplément pour sa présence. Pour les charges, je veux dire.
Cerise fronça les sourcils, mais très rapidement, l’expression de son visage s’adoucit. Elle sourit.
– Une fillette parmi les vieux artistes… Pourquoi pas ? La maison manque un peu de joie parfois, et cela depuis trop longtemps déjà. Si l’enfant est calme comme vous le dites, Alistair n’y verra aucun inconvénient. Il passe son temps enfermé dans sa chambre, lorsqu’il n’est pas en déplacement. C’est la réaction de Paul qui m’inquiète un peu plus. Quand il n’est pas dehors à peindre, il se trouve dans la cuisine, ou près des baies vitrées du salon. Son atelier n’a pas de limites, il est là où il a décidé de poser son chevalet. Et il déteste qu’on touche à son matériel, qu’il a l’habitude de laisser traîner partout. Il faudrait prévenir votre fille. Paul est un peu particulier. Peu à l’aise avec les gens, en général. Il peine à les regarder dans les yeux quand il leur parle, mais il n’y a là aucune sournoiserie de sa part. Il ne faut pas se formaliser. Il ne maîtrise pas toujours les codes sociaux. Il peut aussi parfois se montrer irritable, grincheux. Je ne vous dis pas ça pour vous effrayer ! C’est un homme qui a un bon fond, il est adorable, même, quand on le connaît bien. Vous savez ce que je vous propose ? Revenez avec votre petite fille, pour que nous fassions tous connaissance. On verra ensuite.
Elle sembla hésiter, puis ajouta, s’assombrissant un peu :
– J’ai l’âge d’être grand-mère. Mais il s’avère que je n’ai jamais eu d’enfant. C’était une autre époque…
Camille ne comprit pas ce qu’elle avait voulu dire, mais elle profita de la pause dans le discours de son interlocutrice, qui ne semblait pas rejeter d’emblée la perspective d’accueillir Lucie, pour exprimer l’inquiétude qui la taraudait :
– Cette terrasse est superbe, avec un bon potentiel, mais elle est aussi très dangereuse avec sa bordure basse. Si ma fille et moi venions habiter ici…
L’artiste l’interrompit :
– Ne vous inquiétez pas pour cela. Les deux portes de la tour sont toujours fermées et la clé est en permanence au fond du tiroir de la cuisine. Je vous fais tout visiter aujourd’hui, mais nous n’allons généralement pas sur le toit. C’est un endroit que nous n’aimons pas beaucoup… Sans doute à cause du danger de chute, comme vous l’avez mentionné.
Elle s’interrompit d’un coup, comme si le temps s’était arrêté. Elle avait cessé d’agiter la clé qu’elle brandissait devant elle comme pour appuyer ses propos. Son regard était devenu lointain, une ombre sembla flotter autour d’elle, comme si elle avait quitté le présent et s’était perdue dans les méandres de ses souvenirs. Après quelques secondes, alors que Camille commençait à se sentir gênée par ce silence prolongé, elle reprit :
– Nous n’y mettons jamais les pieds. Et puis, quand on dispose d’un aussi grand jardin, pas besoin d’une terrasse !
– Pourtant c’est dommage… Pensez-vous que je pourrais la remettre en état ? Chez nous, avant, j’aimais beaucoup jardiner. Je pourrais récupérer les pots encore utilisables, y planter quelques arbustes, des fleurs. Le reste du temps, je fermerais à clé soigneusement, pour que Lucie ne puisse pas s’y aventurer seule. Mais les soirs d’été, après qu’elle sera couchée, on pourrait y monter prendre le café, papoter, lire un livre.
Elle s’arrêta, un peu honteuse de s’être laissée emporter par les images qui lui coloraient l’esprit, ceux d’une colocation idyllique, entre bambous et hortensias. C’était comme si elle s’y voyait déjà, alors que personne ne lui avait encore signifié la bienvenue parmi eux.
Cerise lui répondit d’un ton peu engageant, en rupture avec l’image chaleureuse qu’elle dégageait jusque-là :
– Nous verrons cela. Si mettre les mains dans la terre vous amuse, le parc est suffisamment grand et pourrait avoir besoin des talents d’une main verte. Paul se débrouille bien, il a même été jardinier pendant une courte période, mais aujourd’hui, en dehors de son art, il ne s’intéresse plus à grand-chose. Quant à moi, je suis un cas désespéré. Il suffit que je regarde une plante avec un peu d’insistance pour qu’elle dépérisse. Et Alistair, lui, ne fait s’épanouir les végétaux que dans les lignes de ses poèmes.
Camille avait compris qu’elle ne devait pas insister. Elle se disait que le cliché de l’artiste ombrageux et fantasque prenait décidément ses racines dans la réalité. Pourtant elle aimait bien la femme qui se tenait devant elle, avec ses sautes d’humeur et son humour pince-sans-rire qui cachaient une évidente gentillesse. Elle espérait simplement qu’avec son insistance, elle n’avait pas mis en péril ses chances d’être acceptée dans la maison.
Après la terrasse, Cerise l’avait fait redescendre au premier, où se trouvait le seul accès à la tour et au toit, pour reprendre l’escalier intérieur qui menait au deuxième, où une chambre attendait son futur hôte ou sa future hôtesse. La pièce était vide, située au-dessus de celle de la sculptrice. Une vue à couper le souffle sur la cathédrale, la ville, le lac et les Alpes. Avant qu’elle ne puisse la brider, son imagination aménageait déjà la pièce. Deux petits lits contre les murs laisseraient un bel espace libre. Une penderie était encastrée dans le mur, c’était parfait. Elle n’aurait pas à s’encombrer de l’armoire rustique qu’elle tenait des parents de Simon, plus adaptée à une ambiance de chalet qu’à une maison de maître. Au sol, un parquet en chêne comme dans les autres chambres, mais celui-ci avait l’air flambant neuf. Les odeurs de peinture fraîche étaient encore présentes, sans être entêtantes. Quelques mois encore et elles s’estomperaient complètement. Comme si elle avait lu dans ses pensées, Cerise expliqua :
– La chambre vient d’être entièrement rénovée. Presque tout le deuxième étage est parti en flammes à la fin des années soixante, avant notre arrivée dans la maison, et pendant de nombreuses années, nous n’avions pas les moyens de réparer les dégâts. Quand nous en avons eu la possibilité, il y a eu la paresse de prendre les choses en main et la réticence à faire venir des équipes de peintres, carreleurs et autres corps de métiers qui feraient du vacarme toute la journée. À l’époque de notre installation, la maison tenait plus du squat que du Home Sweet Home. À cet étage, il y avait des infiltrations d’eau et les murs étaient noircis par la fumée. Seules les vitres, qui ont explosé du fait de la chaleur, ont été remplacées pour éviter que les intempéries n’endommagent encore plus l’intérieur. Et on n’avait même pas le chauffage central, il fallait éviter d’avoir trop froid. On en a passé des hivers à se geler entre ces murs… La chambre que vous occuperez peut-être, nous l’avons longtemps utilisée pour entreposer le matériel d’artiste, qui est maintenant à la cave. Souhaitez-vous visiter les deux autres chambres du haut ?
Camille acquiesça et se fit guider dans deux pièces plus petites, mais tout aussi agréables à vivre. On ne pouvait deviner qu’elles avaient subi les ravages du feu. La salle de bains était beaucoup plus moderne et fonctionnelle que celle du premier, équipée d’une spacieuse cabine de douche, d’un W.-C. et d’un double lavabo. Il y avait tout le confort nécessaire.
Camille fut soudain saisie d’un doute au sujet de ses capacités à assumer le montant du loyer. L’idée aurait dû l’effleurer avant, en voyant pour la première fois cette maison de maître si bien située. Le côté bohème de l’annonce, et surtout le fait qu’il s’agisse d’une colocation, lui avaient évoqué une façon abordable de se loger. Elle s’était imaginé que toutes les pièces de la maison seraient occupées et que cela réduirait considérablement le loyer et les charges, mais elle se retrouvait dans un environnement qui mettait à l’usage d’un éventuel nouvel habitant une belle chambre entièrement rénovée et une salle de bains privative – Cerise le lui avait précisé. Sans compter les pièces communes. Elle se sentit soudain abattue et certaine d’être retournée au point de départ. Cerise, qui avait dû sentir un changement d’attitude, lui demanda si tout allait bien. Décidée à se montrer honnête, Camille lui fit part de ses réserves. Cerise la rassura immédiatement :
– Ne vous inquiétez pas, le loyer sera modeste. Nous ne l’avons pas précisé sur l’annonce, parce que nous n’avons pas voulu attirer n’importe qui. Il est important que la personne qui viendra s’installer nous plaise. Qu’elle vienne compléter harmonieusement notre petite famille tout en ne perturbant pas trop nos habitudes quotidiennes. Elles sont ancrées depuis si longtemps… Il fut un temps où l’argent faisait cruellement défaut, mais la roue a tourné. Ce n’est pas pour mettre du beurre dans les épinards que nous cherchons quelqu’un, mais pour amener un peu de fraîcheur et de nouveauté dans la maison. Paul et Alistair étaient un peu réticents au départ, mais j’ai insisté… Vous êtes jeune, c’est très bien, mais vous n’avez pas non plus le profil de quelqu’un qui va faire la fête jusqu’à des heures indues et ramener du monde. Je ne me trompe pas, n’est-ce pas ? Vous comprenez, nous vivons ensemble depuis 1977, et, à une certaine époque, nous étions plus nombreux. Les absents nous manquent, du moins, certains d’entre eux. Nous ne rajeunissons pas et les chaînes du passé pèsent parfois. Les jours s’écoulent, mais l’absence reste lourde à porter. Avec nos éternelles histoires, nous tournons un peu en rond et parfois, on se tape sur les nerfs mutuellement. Pourtant, il est hors de question pour nous de quitter cet endroit. Nous y sommes installés depuis longtemps, et nous nous y sentons chez nous. Nous formons une famille, et, comme dans toutes les familles, nous passons par des hauts et des bas. La solution que nous avons trouvée, c’est d’agrandir la famille avec quelqu’un qui nous amènera un peu d’oxygène. Donc, encore une fois, ne vous souciez pas du loyer, il vous paraîtra plus que raisonnable.
Camille vit ses craintes diminuer, mais ne put s’empêcher de se poser des questions. Les habitants de cette maison semblaient avoir les moyens. Étaient-ce les sculptures de son interlocutrice qui se vendaient à prix d’or ou les tableaux de Paul Lansky, qu’elle n’avait pas encore eu l’occasion d’examiner ? Ou encore la poésie d’Alistair Bowles ? Autant de noms d’artistes dont elle n’avait jamais entendu parler auparavant. Mais elle était la première à admettre que ses connaissances dans ce domaine étaient limitées. Ce que Cerise lui avait raconté du passé lui faisait penser à La Bohème, cette chanson d’Aznavour dans laquelle les artistes attendaient la gloire, miséreux et le ventre creux, ou quelque chose dans ce goût-là… L’avaient-ils finalement connue, cette gloire ?
Cerise avait parlé de « famille ». Le mot était fort, évoquant les liens indissolubles et les serments gravés dans la pierre. Se sentait-elle prête à faire partie d’une « famille » qui n’était pas la sienne ? Elle avait fait elle aussi l’expérience, dans son enfance, d’une « famille de cœur » et non de sang, et à l’époque son avis n’avait pas été sollicité. L’expérience s’était lamentablement terminée. Mais elle se refusait à ressasser le passé. La situation actuelle était différente, et elle n’avait pas vraiment le choix. Elle accepta donc l’invitation à déguster un thé au jasmin en compagnie de son hôtesse et de Paul Lansky, qui semblait être descendu de sa chambre à contrecœur et lui avait serré la main du bout des doigts, sans la regarder dans les yeux.
Ils s’installèrent tous dans le salon, équipé de deux canapés et de deux fauteuils, autour d’une table basse qui avait été taillée en coupe dans le tronc d’un vieil arbre. Une pièce d’ameublement superbe, sur laquelle Cerise déposait les tasses sans aucune précaution particulière. Camille sentait Paul l’observer à la dérobée, mais lorsqu’elle cherchait à rencontrer son regard, qui semblait doux sous une masse un peu ébouriffée de cheveux poivre et sel, celui-ci regardait ailleurs. Il devait avoir la petite soixantaine. Lorsque Cerise mentionna l’existence d’une fillette, il haussa les épaules et regarda par la fenêtre, prenant un air triste et lointain en se frottant nerveusement les mains. S’il écouta le reste de la conversation, il n’y prit pas part active. Camille avait mentionné son travail, pour les rassurer sur sa solvabilité, et le décès récent de son époux, qui attira la compassion de Cerise. Elle exprima également son désir de fuir la solitude. Après quelques questions de part et d’autre, ils s’étaient quittés sur la perspective d’une nouvelle visite trois jours plus tard, que Camille effectuerait en compagnie de Lucie.
La seconde visite dépassa les attentes de Camille. Les trois colocataires avaient fait l’effort d’être présents pour le thé. Cerise avait acheté une tarte aux pommes, à laquelle la petite Lucie fit honneur. Camille se félicita de l’avoir bien élevée, car elle était le point de mire de tous. Ils la fixaient tous trois avec un mélange d’étonnement et d’émerveillement, comme s’ils n’avaient jamais vu une enfant de cet âge-là de leur vie. Étaient-ils à ce point coupés du monde extérieur ?
