Les roses sauvages - Marie Javet - E-Book

Les roses sauvages E-Book

Marie Javet

0,0

Beschreibung

Juillet 1994. Sarah, jeune Suisse romande douce et rêveuse, séjourne à Cambridge dans le but de perfectionner son anglais. Cette parenthèse loin du cocon familial prend rapidement des airs de liberté. Jusqu’au jour où elle rencontre Ian, étudiant charismatique avec lequel elle entame une relation intense. Sans se douter que leur histoire prendra bientôt une tournure sinistre…

Juin 2007. John est professeur de littérature à l’Université de Lausanne. Comme pour Sarah treize ans plus tôt, une rencontre inattendue vient bouleverser son existence bien réglée. Elle ravive également les souvenirs d’une jeunesse emplie de terreur et de mépris. Saura-t-il réagir à temps pour reprendre le contrôle de sa vie ?

De Cambridge à Lausanne en passant par le lac de Joux, ce thriller haletant explore les recoins les plus sombres de l’âme humaine, invoquant le Paradis perdu de Milton. Le passé et le présent entrent en résonance, dessinant une interrogation lancinante : les monstres engendrent-ils des monstres ?

Sie lesen das E-Book in den Legimi-Apps auf:

Android
iOS
von Legimi
zertifizierten E-Readern
Kindle™-E-Readern
(für ausgewählte Pakete)

Seitenzahl: 336

Veröffentlichungsjahr: 2021

Das E-Book (TTS) können Sie hören im Abo „Legimi Premium” in Legimi-Apps auf:

Android
iOS
Bewertungen
0,0
0
0
0
0
0
Mehr Informationen
Mehr Informationen
Legimi prüft nicht, ob Rezensionen von Nutzern stammen, die den betreffenden Titel tatsächlich gekauft oder gelesen/gehört haben. Wir entfernen aber gefälschte Rezensionen.



Couverture

Page de titre

On the third day he took me to the river He showed me the roses and we kissed And the last thing I heard was a muttered word As he knelt above me with a rock in his fist

On the last day i took her where the wild roses grow And she lay on the bank, the wind light as a thief As i kissed her goodbye, said, "All beauty must die" And lent down and planted a rose between her teeth

Kylie Minogue & Nick Cave, Where the Wild Roses Grow

À ma sœur Caroline, parce que, malgré les chemins différents que nous prenons dans la vie, ce lien ne s’efface pas. À tous ceux et celles qui ont eu la malchance de croiser un Ian sur leur route. À un professeur d’anglais qui a positivement marqué mes années d’études et qui m’a transmis sa passion pour John Milton et son Paradis perdu.

PROLOGUE

Je me souviens d’une histoire que ma mère nous racontait, à ma sœur et à moi, lorsque nous étions petites. Elle parlait de Nanabozo, dieu des eaux et créateur de la Terre, selon la mythologie amérindienne. C’était, je crois, une légende qui venait de la tribu Saulteaux, habitants des grandes plaines d’Amérique du Nord et du Canada :

Il y a très très longtemps, le monde entier était couvert de roses sauvages. Elles ne possédaient pas d’épines. Elles poussaient dans les champs, les collines et les prairies. Elles embaumaient l’air, et étaient fort jolies avec leurs pétales colorés, leur tige lisse et le beau vert tendre de leurs feuilles, si bien qu’elles commencèrent à attirer la convoitise des lapins et d’autres animaux, qui se lassaient un peu de manger de l’herbe. Tentés par les pétales odorants des roses et leur feuillage si appétissant, ils les grignotèrent sans vergogne.

Bientôt, il ne resta plus que quelques rosiers sauvages sur terre. Menacés de disparition, ils décidèrent alors d’aller trouver Nanabozo, un dieu filou connu sous plusieurs noms, fils du vent de l’ouest et d’une mortelle. Il pouvait adopter à loisir l’apparence d’un animal ou celle d’un humain.

Nanabozo, qui, malgré son caractère fantasque, était toujours animé de bons sentiments, décida de venir en aide aux roses sauvages et utilisa sa magie. Lorsque les lapins tentèrent à nouveau de s’attaquer à elles, ils furent surpris et s’enfuirent en poussant des cris. Du sang perlait à leur museau. « Que se passe-t-il ? » demandèrent-ils. « Des épines ! » leur répondit Nanabozo en riant. « Je les ai dotées d’épines pour les protéger de vous ! »

Depuis ce jour, les roses sauvages se défendirent des prédateurs à l’aide d’épines très pointues et qui piquent très fort.

PREMIÈRE PARTIE

I

Heathrow, juillet 1994

Les ennuis commencèrent à l’aéroport. Sarah eut beau rester près de la bouche qui régurgitait les bagages sur le tapis roulant, elle ne voyait pas sa grosse valise en toile bleue. Celles qu’elle repérait n’étaient pas de la bonne taille, ni de la bonne nuance de bleu, et ne se distinguaient pas par le gros autocollant jaune qu’elle avait collé de chaque côté, pour être sûre de la reconnaître. Elle était fatiguée d’attendre.

La veille de son départ, elle n’avait pas trouvé le sommeil, excitée par ce premier vol en solitaire. Elle avait à peine entrevu la Manche par le hublot, dissimulée la plupart du temps par une couche épaisse de nuages, mais avait été éblouie par la descente sur la ville de Londres, malgré la grisaille. L’avion s’était posé en douceur sur le tarmac, et elle avait passé les contrôles douaniers rapidement. Ne restait plus qu’à récupérer le bagage.

Une bonne vingtaine de minutes plus tard, quand il était devenu évident qu’il ne restait plus qu’un sac vert et une valise noire tournant en boucle sur le tapis, elle se mit en quête du service des réclamations. Elle leur donna l’adresse de la famille qui allait l’accueillir pendant son année sabbatique, quelques mois qu’elle allait consacrer à se perfectionner dans la langue de Shakespeare avant de commencer ses études de lettres.

Sarah demanda ensuite la direction du terminal des bus, qui quittaient Heathrow pour Birmingham, Bristol, Cardiff, Oxford, ou encore Cambridge, sa destination finale. Elle venait justement de rater celui de Cambridge à quelques minutes près. Une heure d’attente pour le suivant. Découragée, elle s’assit sur un banc. C’était la première fois qu’elle voyageait seule, la première fois qu’elle quittait ses parents et sa sœur cadette.

Émilie avait quatorze ans et lui avait offert un pendentif qui représentait un trèfle à quatre feuilles, pour lui porter bonheur. Un shamrock irlandais en jade qu’elle avait acheté d’occasion et dont l’une des feuilles était un peu ébréchée. C’était tout Émilie, songeait Sarah en souriant, de s’inquiéter pour sa grande sœur. Le bijou était à présent autour de son cou, et le sentir sous ses doigts lui redonna du courage.

Sarah reprit confiance et regarda la foule autour d’elle. Tous ces gens attendaient le bus, avec l’intention de se rendre dans des villes diverses, aux quatre coins de l’Angleterre, pour vivre comme elle des aventures en pays étranger ou, simplement, rentrer chez eux après un long voyage. Ses cheveux roux, qui lui arrivaient au milieu du dos, collaient à sa peau, malgré une température qui ne devait pas dépasser les vingt degrés en ce mois de juillet. Elle avait transpiré, dans sa hâte de trouver le bus, chargée d’un sac à dos qui contenait quelques effets : sa trousse de toilette, deux culottes, un soutien-gorge, deux t-shirts, un jeans et son walkman avec quelques cassettes. Sa mère lui avait recommandé d’avoir l’essentiel sous la main : « On ne sait jamais ! » Sur le moment, elle avait pensé que celle-ci était bien trop prévoyante et avait été agacée, mais elle devait bien admettre à présent qu’elle avait eu raison. Elle aurait de quoi se changer avant que ses bagages ne soient livrés chez sa famille d’accueil. Pour autant qu’ils soient retrouvés un jour…

Sarah soupira, but une gorgée de la bouteille d’eau qu’elle avait achetée à l’aéroport, mit les écouteurs sur ses oreilles et se plongea dans le monde sonore de U2, un de ses groupes favoris, en attendant le bus qui la mènerait vers un ailleurs chargé de promesses et de découvertes.

II

Cambridge, 23 juillet 1994

Cher journal,

Je viens de t’acheter dans une librairie. Tu m’as tout de suite fait de l’œil avec ta jolie couverture, même si c’est la première fois que je décide de me confier sur les pages d’un cahier. J’ai pensé qu’une aventure comme celle que je vais vivre valait la peine d’être chroniquée. Tellement de nouvelles expériences, tant de choses à te raconter…

Après une arrivée un peu mouvementée (valise égarée à Heathrow, moi presque perdue dans les dédales de l’aéroport), le bus s’est enfin arrêté à Cambridge. J’ai pu trouver une cabine téléphonique et contacter les Woolbridge, ma famille d’accueil. Ils sont venus me chercher en voiture.

Lui : Richard, surnommé Dick (j’ai essayé de ne pas pouffer de rire, quand on sait comment dick se traduit en français, hihi…). 40-45 ans ? Un vieux, quoi… Un gros ventre de buveur de bière, mais l’air gentil. Il aime bien rigoler et me raconte des blagues auxquelles je ne comprends rien, malgré un niveau d’anglais plus qu’honorable.

Elle : Katy, à prononcer Key-tee et pas Ka-thy, plus grande que son mari, plus jeune, mince, les yeux bleus et l’air un peu pincé. Mais c’est une apparence, elle est très gentille aussi, bien qu’elle semble imperméable aux blagues de son mari.

Ils ont une fille de douze ans, Leanne, à prononcer Li-Anne, qui me rappelle un peu ma petite sœur chérie Émilie.

Émilie me manque beaucoup. Mes parents aussi, mais surtout Émilie. On a beau avoir quatre ans de différence, on s’entend à merveille. Quand elle était petite, c’était ma poupée. J’adorais la coiffer et l’habiller. Maintenant, elle me confie ses premiers chagrins d’amour et j’essaie de la conseiller. Ce n’est pas que j’aie beaucoup d’expérience en la matière, mais il y a eu le perfide David. C’est suite à notre rupture que j’ai décidé de partir en Angleterre. Pour l’oublier. David m’a quittée pour ma meilleure amie (mon ex-meilleure amie), Valérie. Je veux oublier aussi Valérie, cette traîtresse. C’est pour ça que je suis ici. Et aussi pour perfectionner mon anglais.

Ce matin, ma valise est enfin arrivée de l’aéroport, avec son contenu intact. J’ai déballé les affaires que maman avait soigneusement pliées : 3 paires de jeans, une dizaine de t-shirts, 2 robes d’été (je voulais en prendre plus, mais maman m’a rappelé les caprices de la météo britannique), une paire de bottines et une paire de ballerines en plus des baskets que j’ai aux pieds, mes pulls et ma doudoune pour l’hiver.

Et un livre. Je n’en ai pris qu’un parce qu’ici les Penguin Classics ne coûtent qu’une livre sterling. Une livre pour un livre. J’ai choisi Les Hauts de Hurlevent, mon bouquin préféré d’Emily Brontë.

Tout ceci prend beaucoup de place dans la petite armoire de ma toute petite chambre, qui comporte seulement un lit une place, un bureau, une chaise et très peu d’espacepour me mouvoir. Chez nous, en Suisse, les pièces sont beaucoup plus grandes. Mais j’aime cette chambre minuscule, et sa moquette blanche, si douce sous les pieds.

Une première constatation, au sujet des Anglais : ils adorent les moquettes et les tapisseries. Les moquettes, il y en a partout, même dans la salle de bains. Jusque sur le siège des toilettes, ce que maman ne manquerait pas de qualifier de « pas très hygiénique ». D’ailleurs, parfois j’imagine Richard « Dick » Woolbridge poser ses grosses fesses dessus pour se couper les ongles des pieds après la douche, et berk ! je chasse vite cette image de ma tête. J’ai toujours eu trop d’imagination…

L’ensemble de la maison est un peu kitsch, mais très « cosy », comme ils disent. La tapisserie de ma chambre est constituée de motifs de petits bouquets de roses rouges. En Suisse, je trouverais ça de mauvais goût, mais ici, ça me plaît.

Lundi, c’est-à-dire après-demain, je commence mes cours de langue dans une école du centre-ville. Les étudiants de Cambridge se déplacent tous à bicyclette. Les Woolbridge m’ont accompagnée pour louer un vélo chez Geoff’s Bikes. Je suppose que le grand type à lunettes qui nous a reçus était Geoff. Lundi, je pédalerai vers de nouvelles aventures. Cours le matin, quartier libre l’après-midi pour flâner dans Cambridge, youpi ! Mais demain, les Woolbridge m’amènent visiter Londres. Buckingham Palace, Hyde Park, Soho, me voilà ! London, be ready : here I come !

III

Cambridge, juillet 1994

C’était vendredi, veille du week-end. À peine plus d’une semaine depuis son arrivée, Sarah avait l’impression de vivre à Cambridge depuis des années. Elle y avait déjà ses habitudes. Le matin, elle se réveillait à 6 h 30. Elle prenait une douche rapide et assez désagréable, par l’effet combiné du faible débit d’eau et de l’alternance aussi abrupte qu’inattendue du brûlant et du glacé sur sa peau. Dans la salle à manger, une pièce rustique dont la tapisserie florale chargée rivalisait avec le kitsch des bibelots posés sur les meubles, la famille prenait déjà son petit-déjeuner.

Leanne, oiseau du matin, animait en général la conversation à elle seule, vêtue de l’uniforme de son école, jupe grise, chemisier blanc, blaser bleu marine avec insigne, et chaussettes montant jusqu’en dessous des genoux.

Richard, qui travaillait dans le commerce, commençait sa journée à 10 h. Il buvait son café dans le silence un peu hostile de celui qui n’est pas du matin, hirsute et pas encore rasé, vêtu d’un training douteux et d’un t-shirt trop court qui laissait voir les replis d’un ventre poilu.

Katy était apprêtée, tailleur et talons, pour se rendre à l’agence immobilière où elle travaillait. Au petit-déjeuner : toasts, margarine et marmelade d’orange la semaine, qui s’enrichissaient de saucisses, œufs brouillés et bacon le week-end.

Sarah adorait ces breakfasts aussi gras que roboratifs. Une habitude à ne pas ramener chez soi, songeait-elle. Heureusement que la demi-heure de vélo qui la séparait de l’école lui permettait de brûler quelques calories. La maison mitoyenne des Woolbridge se situait dans les suburbs, la banlieue de Cambridge. Elle était similaire à toutes celles de sa rue. Seule la couleur de la porte – rouge – la distinguait de ses voisines. Elle avait une petite cour bétonnée sur le devant, où Sarah pouvait cadenasser sa bicyclette, et un jardin qui se déployait en longueur sur l’arrière, où la famille invitait les voisins le vendredi soir pour le barbecue. Katy lui rappela la sacro-sainte habitude, en lui recommandant de ne pas être en retard. 17 h 30, c’était l’heure du repas du soir chez les Woolbridge. Heureusement qu’avec ses déplacements en petite reine, elle ne manquait pas d’appétit à toute heure de la journée.

Elle avait dû s’habituer à se tenir du côté gauche de la route, mais empruntait chaque fois qu’elle le pouvait les trottoirs, la circulation matinale étant assez dense. Elle roulait avec son walkman sur les oreilles, même si elle savait que ce n’était pas très prudent. Sa mère n’aurait pas manqué de lui faire la morale, mais elle n’était pas là, et elle n’était pas obligée de tout savoir.

Sarah avait ressorti une cassette de vieilles chansons françaises qu’elle aimait bien, mais n’osait pas trop écouter devant ses amis en Suisse. Ici c’était différent, cela donnait une French touch. En pédalant, elle fredonnait les paroles de Charles Aznavour, Yves Montand ou Charles Trenet.

Chanter était l’un de ses passe-temps favoris. Elle étudierait les lettres parce qu’il fallait bien s’assurer d’avoir un métier, mais sa véritable passion était le chant. Elle avait entendu parler des bars à karaoké, une nouvelle mode venue du Japon, et elle espérait qu’elle en trouverait un à Cambridge. Avec le groupe d’amis qu’elle s’était constitué en quelques jours, ils avaient décidé de se mettre en quête d’un endroit où elle pourrait se produire, le temps d’une chanson. Ils connaissaient sa passion et avaient tous hâte de l’entendre. Si elle était timide et osait à peine s’exprimer en classe quand il s’agissait de présenter un exposé devant ses camarades, cela ne lui posait en revanche aucun problème de pousser la chansonnette devant toute sa famille ou ses amis lors des grandes occasions. Lorsqu’elle chantait, elle devenait autre. Sûre d’elle, en confiance, heureuse. Elle rêvait de se produire un jour sur scène. Même si elle devait en passer par des études pour s’assurer un avenir, d’une façon ou d’une autre, elle tenterait sa chance. Qui sait ? Peut-être se ferait-elle remarquer dans un karaoké. Ici à Cambridge. Peut-être y avait-elle rendez-vous avec son destin. C’était bien arrivé à d’autres…

IV

Cambridge, 31 juillet 1994

Chère Émilie,

J’espère que tu vas bien et que tu profites des vacances. Je n’ai pas pu te parler, la dernière fois que j’ai eu papa et maman au téléphone, il paraît que tu étais chez Sophie. Est-elle déjà partie avec ses parents dans le sud de la France ? Ou passez-vous encore tous vos après-midis à bronzer dans le jardin en discutant du dernier épisode de X-Files ?

Tu dois être en train de te préparer pour les vacances à Lloret de Mar. Je t’envie presque. Piscine, plage, bronzette et trente degrés à l’ombre… Ici il fait beau… quand il ne pleut pas. Et il pleut souvent. Parfois, le soleil se lève le matin et on a envie de se dire que c’est bon pour la journée, et puis voilà que les nuages arrivent.

Enfin, je dis que je t’envie, mais ce n’est pas tout à fait vrai. Peut-être un petit pincement de jalousie en pensant à la chaleur et aux tapas (et aussi à Miguel le marchand de glaces de la plage, bien sûr. Tu me diras s’il a toujours les mêmes grands yeux bleus.). Mais tapas, playa et Miguel mis à part, la vie ici est plutôt sympa.

La famille Woolbridge m’a amenée au parc d’attractions d’Alton Towers, et j’ai beaucoup pensé à toi. Il y a des montagnes russes entièrement dans le noir, et tu ne sais jamais quand arrive la grande descente et à quel moment ton estomac va te remonter à la gorge, c’est terriblement angoissant ! Tu aurais apprécié beaucoup plus que moi ces sensations fortes. Tu me connais, je suis une trouillarde !

Le week-end d’avant, on a visité Londres, comme je l’ai dit à papa et maman, mais je n’ai pas vu la reine à sa fenêtre de Buckingham Palace, pour répondre à la question de ta lettre. On a tout de même pu assister à la relève de la garde, avec des types impassibles et raides comme des piquets. Les gens essayaient bien de les faire rire en leur faisant des grimaces, mais aucun n’y est arrivé. On est aussi allés au Rock Circus à Piccadilly, avec toutes les stars de la chanson en cire, et des écouteurs sur les oreilles qui diffusent leurs tubes quand tu passes près d’eux. J’avais envie de me mettre à chanter là, au milieu de toutes ces statues.

Pour répondre à ton autre question, oui, on a trouvé un bar à karaoké ! Quand je dis « on », c’est la bande qu’on forme : Matteo, Irina, Sébastien, Cécile et moi. Matteo est Tessinois, Irina Russe, Sébastien et Cécile Français, c’est avec ces quatre-là que je m’entends le mieux. Après les cours du matin, on part découvrir la ville. Bon, d’accord, si tu veux la vérité, lorsqu’il fait beau, on passe le plus clair de nos après-midis au Parker’s Piece, le grand parc municipal. Et quand il pleut, au pub. Je me suis mise à la bière, qu’on consomme par pint ou par half-pint (un demi me suffit !), mais évite de le mentionner aux parents, s’il te plaît… En fait, à part le matin pendant les cours, je n’ai pas beaucoup l’occasion de parler anglais. Presque tous les copains du groupe sont Suisses romands ou Français, et Matteo le parle à la perfection. Il n’y a qu’Irina qui le comprend très peu, mais elle n’est pas bavarde. Parfois, nous essayons de faire l’effort de parler anglais pour elle, et puis on se surprend à retourner très vite à notre langue maternelle. Cela non plus, tu n’es pas obligée d’en faire part à papa et maman. Je pense qu’ils attendaient plus de mon séjour, au niveau linguistique et culturel.

Cela dit, je rêve de faire la connaissance de vrais Anglais, je veux dire, en dehors de ma famille d’accueil. Des étudiants de ces universités prestigieuses, le King’s ou le Queens’College. Et puis, tu sais comme l’accent anglais me fait craquer. Peut-être vais-je rencontrer un bel autochtone esseulé, qui n’attend que moi !

Bon, j’arrête de dire des bêtises. Raconte-moi plutôt ce que tu fais… As-tu réussi à convaincre les parents de te laisser aller voir Quatre mariages et un enterrement avec Luc ? Ou ont-ils préféré te répondre que tu étais trop jeune pour sortir avec un garçon ? Ils peuvent être pénibles parfois avec leurs règles. Parle-moi de toi, je veux tout savoir !

Avant de te quitter, je voulais te dire que je porte toujours mon pendentif, et qu’il m’a bien aidée, les premiers jours, quand j’étais un peu perdue. J’avais l’impression que tu étais avec moi.

A bientôt sister !

Bisous

Sarah

PS : La fille de la famille s’appelle Leanne et a deux ans de moins que toi, mais ne t’inquiète pas, je n’ai pas l’intention de te remplacer. Tu restes ma sœur préférée ! Et unique…

V

Cambridge, août 1994

Cet après-midi-là, Sarah avait profité d’un peu de solitude. Elle retrouverait ses amis après le repas. Ils sortaient tous les soirs, dans des pubs aux noms plus évocateurs les uns que les autres : le Hogshead (tête de porc), le Green Dragon (dragon vert) le Clarendon Arms (les armoiries de Clarendon), ou encore le Fort St George, son préféré, dont les fenêtres donnaient directement sur la rivière Cam.

Ce soir-là, ils avaient choisi le Pickerel Inn, le plus vieux restaurant de Cambridge, datant du XVIe siècle. Le bâtiment avait abrité successivement un bordel, un hôtel et une entreprise de pompes funèbres. À une époque, il y avait même eu des étables. L’endroit avait la réputation d’être hanté par le fantôme d’une précédente propriétaire qui s’était noyée dans la rivière. Elle pourrait dire sans mentir à ses parents qu’elle se plongeait assidûment dans l’histoire de la ville.

En attendant de retrouver ses amis, elle avait eu envie de flâner. Après une matinée nuageuse, le soleil était apparu en début d’après-midi, alors qu’ils finissaient les cours. Ils avaient étudié les phrasal verbs, ces verbes dont une simple particule suffit à modifier le sens. Elle avait un bon niveau en anglais, mais ces fichus phrasal verbs lui causaient vraiment du souci. Ensuite, avec un autre professeur, ils avaient vu et analysé une partie du film A Passage to India, adapté du roman d’E. M. Forster, qui mettait en scène un Indien accusé d’avoir violé une jeune Britannique dans une grotte, pendant les années 1920. Elle avait été happée par l’histoire et se promettait de lire tous les romans de Forster, en commençant par Room with a view.

Ils étaient ensuite allés tous ensemble acheter des sandwiches pour les manger au parc municipal, le Parker’s Piece. Ensuite, elle avait raccompagné Irina, qui s’était plainte d’avoir mal à la tête, chez sa famille d’accueil. Matteo s’était endormi au soleil, walkman sur les oreilles. Cécile avait décidé de faire quelques emplettes au Grafton Center, le centre commercial de la ville. Sébastien, qui avait de sérieuses lacunes en anglais, avait pris la résolution de rentrer chez lui réviser ses cours. Les autres l’avaient un peu charrié, mais il avait tenu bon. Il ambitionnait de devenir informaticien et son retard en anglais lui portait préjudice.

Après avoir laissé Irina devant chez elle, Sarah décida de se balader le long de la rivière Cam, longeant l’arrière des vieilles universités et laissant vagabonder ses pensées au fil de l’eau.

Elle se sentait bien dans cette ville, loin pour la première fois de sa famille et de ses amis. Elle goûtait à l’indépendance et à la liberté. Ses parents n’étaient pas sévères, mais un peu surprotecteurs. Elle appréciait par-dessus tout le fait de n’avoir de compte à rendre à personne. Elle sourit en pensant à son nouveau groupe de copains : ils étaient différents des gens qu’elle avait laissés en Suisse. Elle avait eu besoin de ce changement d’environnement. Valérie, sa meilleure amie depuis l’enfance, l’avait trahie. Sarah l’avait surprise en train d’embrasser David, son amoureux depuis un an, à une soirée à laquelle ils étaient tous les trois conviés. Valérie avait essayé de plaider sa cause en prétendant avoir abusé des cocktails, mais des connaissances plus ou moins bien intentionnées avaient confirmé avoir aperçu, en d’autres circonstances, des échanges plus qu’amicaux entre les deux coupables. Sarah avait préféré saisir l’occasion de s’envoler loin des complications de son quotidien, plutôt que de faire face à la duplicité, non seulement de Valérie et David, mais aussi de ceux qui lui avaient avoué après les faits qu’ils étaient au courant de la trahison. Elle n’avait écrit ou téléphoné à personne. Elle avait décidé de faire une vraie coupure, et son seul lien restait sa famille. Pour le reste, elle profiterait du moment présent et des opportunités que la vie lui offrirait. Elle espérait aussi que Cambridge serait synonyme de romance. Pour oublier David, rien de tel qu’un nouvel amour. Elle sentait bien que Sébastien tournait autour d’elle. Il était prévenant, gentil, et pas vilain du tout avec ses cheveux châtains et ses yeux brun-vert derrière ses lunettes. Un physique pas très sportif, mais un côté rassurant et beaucoup de charme. Elle ne voulait cependant pas se précipiter dans une nouvelle relation, d’autant que Cécile semblait en pincer sévèrement pour lui. Et puis, elle n’était pas venue en Angleterre pour rencontrer un Parisien.

VI

Témoignage de Sébastien H., Paris, pour l’émission Affaires non résolues, 2006

Sarah était une jeune fille rayonnante. Belle à l’extérieur et à l’intérieur. Une longue chevelure auburn, un teint diaphane, des taches de rousseur et des yeux verts dans lesquels on pouvait se perdre, si on n’y prenait garde. Des lèvres pleines et bien dessinées, toujours prêtes à s’ouvrir en sourire sur une rangée de dents blanches et bien alignées. Elle se maquillait peu, n’avait pas besoin d’artifices pour être belle. Elle avait toujours un mot gentil pour chacun, s’inquiétait sincèrement quand l’un de nous n’allait pas bien. Je me souviens que ce jour-là, le jour où elle l’a rencontré, une des filles du groupe avait voulu rentrer chez elle, souffrant de migraine. Sarah avait proposé de la raccompagner et la fille avait refusé, par politesse sans doute, mais Sarah avait insisté quand même et était partie avec elle. Quand l’un d’entre nous s’était fait voler son vélo qu’il avait oublié de cadenasser, elle lui avait prêté le sien pour qu’il aille déclarer le vol et en louer un autre. C’était Sarah, elle était comme ça : toujours prête à rendre service, à faire passer les besoins des autres avant les siens. C’est probablement cette capacité infinie d’empathie qui a causé sa perte. Et sa beauté si naturelle, si authentique. Je ne l’ai jamais oubliée…

C’était un peu comme dans la chanson d’Yves Montand qu’elle fredonnait parfois quand nous pédalions ensemble dans les rues de Cambridge :

On était tous amoureux d’elle

On se sentait pousser des ailes

À bicyclette…

Je l’avais observé dans les yeux des autres, notamment ce garçon italien, je crois qu’il s’appelait Matteo. J’aurais été un peu jaloux si elle lui avait accordé la moindre attention particulière, mais la vérité était qu’elle nous prenait tous en considération, filles et garçons, sans favoritisme. Du moins jusqu’à ce soir-là.

Et sa voix ! Il faut que je vous parle de sa voix. Nous l’avions déjà entendue chanter sur son vélo, mais ce soir-là.

Après une rencontre dans un vieux pub de la ville, nous avions appris qu’un endroit proposait une soirée karaoké, et nous avions tous envie de l’entendre. Entre crooners du dimanche un peu ridicules et casseroles qui nous arrachaient des larmes de rire, l’ambiance était plutôt joyeuse. Enfumée aussi. C’était avant les ayatollahs de l’anti-tabagisme. Avant qu’on n’ait plus le droit de fumer, de manger gras et sucré et d’oublier de consommer cinq fruits et légumes par jour.

Quand elle est montée sur scène et qu’elle a commencé à chanter, le silence s’est fait. L’atmosphère a changé d’un coup. Comme si l’air s’était chargé d’électricité. Je ne suis pas sûr d’être complètement objectif à l’évocation de Sarah, mais je ne pense pas mentir en disant que je ne dois pas être le seul à me souvenir de sa prestation musicale, des années après. Elle interprétait la chanson Hallelujah, de Leonard Cohen, mais plutôt à la sauce Jeff Buckley, ce jeune chanteur qui a eu la malchance de mourir peu après le succès de sa reprise. Il y avait, si c’était possible, encore plus de pureté dans l’interprétation de Sarah, ce soir-là. Mon niveau d’anglais était déplorable à l’époque, et je n’avais pas compris qu’elle évoquait une histoire d’amour douloureuse et destructrice. Je n’avais pas saisi non plus certaines connotations érotiques des paroles. Je captais pourtant toute la richesse et la sensualité qu’il y avait dans la voix de Sarah. J’étais hypnotisé par le contraste entre cette sensualité et l’innocence et la pureté qu’elle dégageait. Elle était comme un ange. Malheureusement, je n’avais pas été le seul à percevoir cela, à avoir l’impression de lire dans son âme à livre ouvert.

Elle est ensuite revenue s’installer parmi nous, rougissant modestement aux compliments de tous. Au moment où nous allions passer à autre chose, il est arrivé. Un type d’une vingtaine d’années. Plus âgé qu’elle, en tout cas. Un Anglais pure souche avec cet accent des nantis. Pas l’accent cockney de la classe ouvrière londonienne ou celui des villes industrielles du nord, non, l’accent pédant des étudiants et de ceux qui veulent devenir quelqu’un. J’étais en mesure de remarquer cela malgré mon niveau médiocre. Il avait à la main deux pints de bière et en a déposé un devant elle, se penchant pour lui chuchoter quelque chose à l’oreille, que je n’ai pas entendu. Elle a rougi. Puis, avec un « May I ? » assuré, qui impliquait qu’il ne s’attendait pas à ce qu’on lui réponde non, il s’est installé parmi nous, à côté d’elle. Il ne nous a pas lâchés de toute la soirée. Il a très vite pris le contrôle de la conversation. Je ne comprenais pas tout ce qu’il disait, mais apparemment – si j’en croyais Cécile et les autres filles présentes ce soir-là –, il était brillant et drôle. Il arrivait simultanément à distraire l’ensemble du groupe par ses traits d’esprit et à distinguer Sarah en particulier par ses attentions, ses remarques chuchotées.

Quand nous sommes sortis du pub, il y avait du vent. Sarah frissonnait. Spontanément, il a quitté sa veste pour la poser sur ses épaules. Pourquoi n’avais-je pas songé à cette galanterie avant lui ? Devant ce type, avec ses faux airs de Hugh Grant, yeux de cocker et sourire en coin, je m’étais senti inadéquat. Jaloux. Pourtant, il y avait quelque chose qui me mettait mal à l’aise chez lui et qui, j’en étais persuadé, n’avait rien à voir avec ma jalousie.

Sarah s’occupait de tout et de tous, mais en réalité je venais de comprendre qu’elle avait besoin qu’on s’occupe d’elle. Qu’on lui porte de l’attention. Qu’on la distingue. Qu’on l’aime. Cette évidence m’a frappé ce soir-là. Trop tard. Lui l’avait visiblement compris dès les premières secondes.

Pourquoi avais-je alors ce sentiment de malaise, pourquoi m’évoquait-il à ce point un loup dans la bergerie ? Son prénom ? Il disait s’appeler Ian. Mais je ne me souviens pas de son nom de famille, je crois bien que je ne l’ai jamais su…

VII

Cambridge, 12 août 1994

Cher journal,

Je l’ai rencontré. Mon bel Anglais. Il est étudiant au King’s College, exactement comme dans mes rêves. Un doux rêve éveillé.

C’était lors d’une soirée karaoké. Il m’a entendue chanter et est venu se présenter spontanément. Il s’appelle Ian. Il a vingt-deux ans, quatre ans de plus que moi. Il étudie les lettres. On a parlé littérature. Il écrit une thèse sur Le Paradis perdu de John Milton. Il m’en a offert un exemplaire, dédicacé. Pas de sa thèse, qui n’estpas encore achevée, paraît-il. Du Paradis perdu. Comme s’il était John Milton en personne, il me l’a dédicacé :

To my fair maiden

Thou hast ravished my heart

John « Ian » Milton

C’est de l’anglais désuet qui signifie quelque chose comme : « A ma jeune fille à la peau claire, qui a volé mon cœur. »

Je compte bien arriver au bout de ce qu’il appelle « une œuvre majeure, essentielle ». J’ai commencé à le lire, même si l’anglais duXVIesiècle est compliqué à déchiffrer. Je préfère les écrivains féminines plus modernes : Yirginia Woolf, Katherine Mansfield ou les sœurs Brontë. On a eu une querelle là-dessus, au sens intellectuel du terme. Il a défendu la supériorité des Milton et autres Shakespeare, qualifiant mes chères auteures de « femelles frustrées, incapables de rivaliser avec leurs maîtres ». Avec de tels débats d’idées, mon anglais progresse vite.

Mais commençons par le début de notre histoire. Lorsque nous sommes sortis du karaoké, je frissonnais. Avec mon jeans, un tshirt et une petite laine, je n’étais de loin pas assez habillée. La journée avait été fraîche, et la soirée encore plus. Maman ne m’aurait jamais laissée sortir si peu vêtue. Ian a mis sa veste sur mes épaules. Quand nous nous sommes séparés, j’ai voulu la lui rendre. Il a refusé, a prétendu ne pas avoir froid. Il était en t-shirt bleu marine, à l’effigie de son université. Au moment où il a enfourché son vélo, je lui ai demandé où je pouvais lui ramener sa veste. Il m’a répondu avec un clin d’œil : « I will find you again », « Je te retrouverai ».

Je ne sais pas comment il s’y est pris, il ne connaissait que mon prénom, mais le lendemain, il m’attendait devant l’école, après mes cours. Quand je lui ai demandé comment il savait où j’étudiais, il s’est contenté d’un petit sourire en coin, tellement craquant. J’aime bien son côté mystérieux.

Ian me fait beaucoup rire. Je crois n’avoir jamais autant ri de ma vie. Il est très spontané, et je ne sais jamais où un rendez-vous avec lui va nous conduire. La première fois que nous nous sommes vus après notre rencontre au karaoké, il faisait un temps magnifique. Fait exceptionnel, il faisait même chaud, et j’avais pu revêtir pour la première fois l’une des deux robes que j’avais emportées dans ma valise, une robe noire à petits pois blancs subtilement décolletée et s’arrêtant un peu au-dessus du genou. Nous avions prévu, les copains et moi, de passer l’après-midi à lézarder au Parker S Piece. Ian avait un autre programme. Il n’a pas voulu m’en dire plus. J’avais quelques scrupules à lâcher les autres, mais ils m’ont assuré qu’ils ne m’en voulaient pas.

Ian avait loué un punt, l’une de ces barques, – un peu comme les gondoles de Venise sans le côté kitsch – juste pour nous deux. Avec les copains, nous avions déjà passé de nombreuses heures, assis au bord de la rivière, à regarder passer ces embarcations, en attendant que celui qui la guidait, souvent maladroitement, debout et muni d’une perche pour avancer, se fiche à l’eau. Cela ne manquait pas d’arriver, et nous partions alors d’un interminable fou rire. Ian, lui, n’est pas tombé une seule fois. Il avait l’habitude. Il m’a expliqué qu’il gagnait son argent de poche en baladant les touristes pendant l’été. J’ai donc eu droit à une visite guidée. Juste pour moi. Ian m’a raconté toute l’histoire des collèges prestigieux de la ville. Nous sommes même passés sous le Pont des Soupirs, comme à Venise. Il m’a assuré qu’il portait ce nom parce que les étudiants soupiraient en se rendant à leurs examens, au St John’s College.

Ce jour-là, il ne s’est rien passé entre nous. Nous avons partagé un après-midi romantique, et lorsque nous nous sommes quittés, devant mon vélo – il était déjà 17 h 15 et je savais que j’allais être en retard pour le repas du soir –, j’étais sûre qu’il allait m’embrasser. Mais il n’en a rien fait, il s’est contenté de s’incliner devant moi, comme devant une Lady, et de me dire : « Thank you for the delightful afternoon » ; « Merci pour ce délicieux après-midi ». Puis il m’a fait un clin d’œil et est parti sans se retourner.

J’avoue que j’ai été déstabilisée. Je me suis dit qu’il était peut-être un peu vieux jeu, qu’il me faisait la cour. L’instant d’après, j’ai réalisé que je n’avais toujours aucun moyen de le contacter. Je savais qu’il était étudiant au King’s College, mais je n’avais pas la moindre idée de ses horaires, et puis, il n’était sûrement pas le seul Ian inscrit là-bas. Quand il a disparu de la circulation pendant les trois jours suivants, je suis vraiment passée par tous les sentiments : colère, tristesse et doutes…

Avais-je dit quelque chose, fait quelque chose qui lui avait déplu ?

Au matin du quatrième jour, j’ai décidé de renoncer, de passer à autre chose. Le dimanche, alors que je n’espérais plus rien et que je m’étais résignée à oublier ces quelques heures féériques passées en sa compagnie, il a sonné à la porte de ma famille d’accueil, au petit-déjeuner.

Je n’ai jamais su comment il avait obtenu l’adresse. J’étais en train d’attaquer mon assiette d’œufs brouillés, bacon et saucisses. Leanne a bondi pour aller ouvrir et est revenue en disant : « It’s for you, Sarah ! », « C’est pour toi Sarah ». Je n’attendais personne. Nous n’avions rendez-vous, les autres et moi, que l’après-midi, pour aller voir True Lies, une comédie avec Arnold Schwarzenegger qui venait de sortir au cinéma. C’était Ian, un panier de pique-nique à la main. Il m’en montra le contenu : poulet froid, nappe blanche, bouteille de vin. Comme dans les films ! Il m’amenait quelque part. Une surprise. Il me désigna la voiture dehors, qu’il avait empruntée à un ami. Une décapotable rouge. Je n’hésitai pas une seconde. Schwarzie pouvait aller se rhabiller. La seule chose qui me donnait un pincement au cœur, c’était que je ne pourrais pas prévenir les autres. Ils allaient m’attendre en vain. Tant pis !

C’est à Canterbury, à deux heures de Cambridge, que Ian m’a emmenée. Nous avons parcouru les rues médiévales et leurs maisons à colombages. Canterbury est la ville des contes du même nom, écrits au Moyen Age par le poète Chaucer. Je ne le connaissais pas, mais Ian m’en a longuement parlé. Il est si cultivé…

Nous sommes ensuite allés savourer notre pique-nique au bord de la rivière Stour, avec vue sur la cathédrale. Le temps est rapidement devenu nuageux. Nous terminions notre repas lorsque les premières gouttes se sont mises à tomber. Nous avons couru pour nous abriter dans la cathédrale, où des touristes s’étaient massés, fuyant eux aussi la pluie. Des vitraux, du style gothique ou de la tour normande, il ne me reste pas grande impression, même si c’est de cela que j’ai choisi de parler à mes parents, au téléphone. Le souvenir que j’ai choisi de chérir à vie, c’est celui des voûtes en ogive, ou plutôt celle sous laquelle Ian a décidé de m’embrasser enfin, sous les regards réprobateurs des touristes.

Mais là, il est minuit et je tombe de sommeil… Le reste du récit sera pour plus tard.

Ian est charmant. Imprévisible. Intense. Je crois que je suis A-mou-reuse…

VIII

Témoignage de Cécile H., Paris, pour l’émission Affaires non résolues, 2006

Je n’ai pas beaucoup d’éléments à apporter au sujet de Ian, le jeune homme qu’a rencontré Sarah à Cambridge, en 1994. C’est pourtant un séjour linguistique dont je me souviendrai toute ma vie, puisque j’y ai connu Sébastien, celui qui devait devenir mon mari dix ans plus tard.

C’est terrible à avouer, mais on peut dire que cette rencontre entre Sarah et Ian a été la cause indirecte de mon mariage. Il doit y avoir du vrai dans le fameux dicton sur le bonheur des uns et le malheur des autres…

J’étais consciente des sentiments de Sébastien pour Sarah. Je voyais comment il la regardait. Avec mes cheveux châtains et mon nez en trompette, je ne pouvais pas rivaliser avec sa beauté de rousse aux yeux verts. Je soupçonne qu’il ne l’a jamais oubliée. Vous l’avez déjà interrogé à son sujet, et vous en savez certainement plus que moi. Mais ne me dites rien, je préfère ignorer ce que je ne peux pas changer.

Il s’est passé plusieurs années avant que Sébastien et moi devenions un couple. Je me suis contentée, longtemps, d’être son amie. Il se trouve que nous venions tous deux de Paris, et qu’après le séjour linguistique, nous sommes restés en contact. Liés par la tragédie, mais aussi par une amitié qui a évolué en amour, au fil du temps. Sébastien a été profondément choqué par les événements, comme nous tous, même si, du fait de ses sentiments, il les a éprouvés avec encore plus d’intensité.

J’ai été jalouse d’elle, je dois bien l’avouer. Il la préférait si ostensiblement à moi… Mais cela aurait été injuste d’en vouloir à Sarah. Elle n’avait rien fait pour le draguer ou l’allumer, bien au contraire. Je pense qu’elle avait remarqué que Sébastien ne me laissait pas indifférente, et elle a essayé de prendre ses distances. À une ou deux reprises, elle a même tenté de diriger l’attention de Sébastien vers moi, en me revalorisant à ses yeux. En me complimentant en sa présence sur une tenue vestimentaire ou une façon d’arranger mes cheveux. J’appréciais ses efforts, mais lui n’avait d’yeux que pour Sarah.

Elle était gentille avec tout le monde. Pas gentille