Axël - Auguste de Villiers de L'Isle-Adam - E-Book
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Beschreibung

"Axël", pièce de théâtre d'Auguste de Villiers de L'Isle-Adam, est une œuvre emblématique du symbolisme français, écrite dans un style profondément poétique et riche en évocations métaphoriques. Le récit s'articule autour d'Axël, un personnage en proie à des tourments existentiels, qui se lance dans une quête de vérité et d'amour dans un décor enchanteur mais tragique. Le texte, construit avec une prose lyrique et musicale, reflète les préoccupations de son époque vis-à-vis des questions d'identité et de la condition humaine, tout en s'inscrivant dans un univers où l'idéal féminin est célébré et condamné simultanément. Cette dualité en fait une œuvre précurseur qui questionne la nature même de l'art et des relations humaines. Auguste de Villiers de L'Isle-Adam, écrivain et dramaturge du XIXe siècle, était un fervent défenseur du symbolisme et a été influencé par sa vision romantique du monde. Son parcours tumultueux, marqué par des désillusions amoureuses et des luttes contre les normes sociales, a largement nourri son écriture. L'élaboration d'"Axël" est également en partie due à ses amitiés intellectuelles et littéraires qui l'ont frappé par leur ressenti sur la beauté, le temps et la souffrance, réflexions trouvant écho dans les personnages et les thèmes du drame. "Axël" est une lecture incontournable pour les amateurs de littérature française et ceux qui s'intéressent à l'esthétique symboliste. Les lecteurs seront captivés par la profondeur psychologique des personnages et les thèmes universels de l'amour et du destin. Ce drame offre une richesse d'interprétations et une beauté littéraire qui en font une pièce marquante à redécouvrir. Dans cette édition enrichie, nous avons soigneusement créé une valeur ajoutée pour votre expérience de lecture : - Une Introduction succincte situe l'attrait intemporel de l'œuvre et en expose les thèmes. - Le Synopsis présente l'intrigue centrale, en soulignant les développements clés sans révéler les rebondissements critiques. - Un Contexte historique détaillé vous plonge dans les événements et les influences de l'époque qui ont façonné l'écriture. - Une Analyse approfondie examine symboles, motifs et arcs des personnages afin de révéler les significations sous-jacentes. - Des questions de réflexion vous invitent à vous engager personnellement dans les messages de l'œuvre, en les reliant à la vie moderne. - Des Citations mémorables soigneusement sélectionnées soulignent des moments de pure virtuosité littéraire. - Des notes de bas de page interactives clarifient les références inhabituelles, les allusions historiques et les expressions archaïques pour une lecture plus aisée et mieux informée.

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Veröffentlichungsjahr: 2022

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Auguste de Villiers de L'Isle-Adam

Axël

Édition enrichie.
Introduction, études et commentaires par Enzo Durand
EAN 8596547440284
Édité et publié par DigiCat, 2022

Table des matières

Introduction
Synopsis
Contexte historique
Axël
Analyse
Réflexion
Citations mémorables
Notes

Introduction

Table des matières

Axël met en scène la confrontation implacable entre l’aspiration à l’Absolu et l’appel, plus terne mais obstiné, des compromis que la vie impose, dans un décor de nuit intérieure où la volonté rêve de pureté et le monde oppose ses marchandages, le drame avançant comme un rite, opposant la fidélité à soi aux séductions du possible, l’orgueil spirituel aux calculs de l’époque, la promesse d’une intensité sans partage au rassurant confort du quotidien, jusqu’à faire de chaque parole un seuil et de chaque choix une sorte de serment métaphysique dont la résonance dépasse la scène.

Axël est un drame en prose d’Auguste de Villiers de L’Isle-Adam, publié en 1890, peu après la mort de l’auteur, au cœur de la sensibilité fin-de-siècle et de la formation du symbolisme dramatique. Conçu pour le théâtre mais souvent abordé comme texte à lire, il déploie un cadre aristocratique et nocturne, où les espaces fermés, les salons, les galeries et l’ombre servent de résonateurs aux voix. L’œuvre s’attache moins aux péripéties qu’à l’architecture des idées et des affects, faisant du décor une projection des consciences et de la scène un lieu d’épreuve intérieure, solennelle et énigmatique.

Au seuil de l’intrigue, un protagoniste éponyme, héritier d’un passé lourd de serments, voit sa trajectoire infléchie par une rencontre et par la perspective d’un choix qui excède le simple destin social. Le drame avance moins par actions que par de vastes répliques, des apartés méditatifs, des affrontements verbaux aux contours presque liturgiques. La langue, ample et musicale, sertie d’images et de symboles, manie la ferveur autant qu’une ironie tenue. Le ton, grave et fiévreux, suspend l’agitation pour ménager une écoute des pensées, comme si chaque échange révélait un palier d’initiation sous la lumière vacillante d’un mystère.

Se dessinent des thèmes majeurs: quête de l’Absolu, liberté comme exigence, dignité et orgueil spirituels, amour envisagé non comme fusion sentimentale mais comme épreuve de vérité, refus du compromis, appel d’un au-delà du mesurable. La pièce croise mystère et clairvoyance, fortune et renoncement, héritage et révolte, en multipliant les motifs d’initiation et de secret. Sans miser sur le spectaculaire, elle interroge la valeur des choix qui configurent une vie et la part d’invisible qui les gouverne. La tension, constante, entre vertige du vide et confiance dans l’esprit, organise la progression et creuse la portée des paroles.

Dans l’histoire littéraire, Axël s’impose comme un jalon du drame symboliste, héritier du romantisme tardif et préfigurant un théâtre de la parole où l’idée prime sur l’action. Sa réputation tient à l’exigence de sa diction, à la monumentalité de ses scènes intérieures et à la cohérence d’une vision qui préfère l’élévation au réalisme. En rendant centrale la puissance du verbe et le conflit des valeurs, l’œuvre propose un modèle de théâtre métaphysique. Elle a ainsi contribué à fixer une voie exigeante pour les dramaturgies qui privilégient la résonance intérieure, l’énigme et la mise en crise des certitudes.

Pour les lecteurs d’aujourd’hui, l’intérêt d’Axël tient à sa façon d’examiner, sans concession, ce que valent la réussite, l’action, la possession, face à l’exigence d’une fidélité à soi. À l’heure des impératifs d’efficacité et de vitesse, sa lenteur voulue et son intensité verbale proposent un contrepoint, invitant à prendre le temps d’entendre ce que signifie choisir. Le drame déplie la tension entre compromis pragmatique et cohérence intime, question sensible dans de nombreux parcours contemporains. Il offre ainsi une scène où s’éprouvent nos définitions du sens, du courage, et de la part d’absolu que chacun accepte ou refuse.

Aborder Axël, c’est accepter un pacte de lecture exigeant, qui récompense l’attention par une intensité rare et une beauté de phrase peu commune. On y gagne un regard net sur les illusions réconfortantes et sur la difficulté de tenir une ligne intérieure, dans la nuit des choix décisifs. Le texte suscite un dialogue intime avec le lecteur, en l’invitant à mesurer sa propre hiérarchie de valeurs. Par sa rigueur et son vertige, il demeure un livre vivant, capable d’accompagner quiconque cherche, au-delà des circonstances, ce qui fonde une décision et lui donne une portée irrévocable.

Synopsis

Table des matières

Axël, drame en prose en quatre actes d’Auguste de Villiers de L’Isle-Adam, fut publié à titre posthume en 1890 et s’inscrit au cœur du symbolisme fin-de-siècle. Sur fond d’Europe germanique rêvée, l’œuvre met en présence deux êtres d’exception, Axël d’Auersperg, jeune aristocrate voué aux sciences occultes, et Sara de Maupers, héritière cloîtrée chez des religieuses. Tous deux rejettent les compromis sociaux et cherchent une forme d’absolu. Le drame noue leurs trajectoires autour d’un héritage matériel redoutable et d’une promesse d’émancipation spirituelle, tandis que l’époque, dominée par l’argent et les calculs politiques, oppose à leur idéal une suite d’épreuves.

Placée sous la tutelle d’autorités soucieuses d’ordre et de convenances, Sara refuse un destin arrangé et médite une fuite hors des murs du couvent. Informée d’un droit sur une fortune dissimulée dans un domaine voisin, elle ne voit dans cet or ni une fin ni une volupté, mais un moyen de conquérir sa liberté. Sa détermination se heurte à l’injonction morale et à la crainte du scandale, tout en révélant un tempérament intransigeant. La route qu’elle emprunte la mène vers un lieu funeste où s’entrecroisent ambitions privées, surveillance religieuse et convoitises profanes, préparant une rencontre décisive.

De son côté, Axël s’isole dans un château chargé de légendes, fidèle à un apprentissage ésotérique et à une recherche de connaissance qui récusent l’action ordinaire. Les bouleversements de l’époque le pressent pourtant de choisir: des forces financières réclament des comptes, des hommes d’intrigue guignent un trésor, et l’héritier, dédaigneux, oppose à ces menaces une fierté méprisante. Entre laboratoire, bibliothèque et cryptes, il tente d’ordonner le chaos du monde à une exigence intérieure. Le drame souligne l’écart croissant entre l’idéal qu’il poursuit et les urgences pratiques, écart qui devient le ressort d’affrontements matériels autant que métaphysiques.

Les deux trajectoires, d’abord parallèles, convergent vers les souterrains d’un domaine où l’on dit que gît une richesse colossale. Des intrus, mus par la cupidité ou par divers calculs, y provoquent un heurt qui mesure les protagonistes à la violence du réel. L’épisode met à nu la fragilité des calculs utilitaires face à une volonté inflexible, tout en révélant que l’argent, même arraché aux puissants, n’offre pas de délivrance en soi. La situation se stabilise sans clore le destin des personnages: elle ouvre, au contraire, un espace pour une épreuve plus intime, où chacun doit redéfinir ce qu’il entend par liberté.

Axël et Sara se rencontrent enfin, reconnaissant l’un chez l’autre une même soif de grandeur, mais aussi des attentes divergentes quant à l’expérience à vivre. Leur dialogue, centre vibrant de l’œuvre, examine les séductions de l’amour, la valeur du risque, la promesse d’un ailleurs et la tentation de se soustraire au temps. Eux qui méprisent les succès mondains testent la possibilité d’un engagement commun, sans renier l’exigence de l’absolu. La parole, ample et philosophique, remplace l’action tapageuse et met en relief la tension entre désir de monde et volonté de dépassement.

Le drame bascule alors vers une interrogation ultime: que faire de la fortune, du pouvoir de vivre et de la liberté nouvellement acquise? Les protagonistes envisagent des chemins opposés — jouir du monde, se sacrifier à une cause, disparaître, ou entreprendre une aventure à deux — et éprouvent chacun de ces scénarios à l’aune de leur idéal. Leur réflexion, en remontant de l’éthique au métaphysique, radicalise le choix, sans l’adosser à un calcul d’intérêt. L’intensité de leur entente scelle une résolution extrême, annoncée sans démonstration spectaculaire, et propulse l’action vers un dénouement dont le sens dépasse l’anecdote.

Par sa langue somptueuse, sa structure de débat et son intransigeance, Axël s’impose comme un jalon majeur du théâtre symboliste. L’œuvre oppose la souveraineté de l’esprit à la logique marchande, interroge la valeur de l’expérience contre l’attrait de l’absolu, et met en crise les mythes modernes du progrès et de l’utilité. Sa résonance tient à la lucidité avec laquelle elle expose l’impasse d’un idéal trop haut pour le monde, sans en renier la beauté ni la force critique. Elle demeure une méditation exigeante sur la liberté, la richesse et le sens d’une vie à la hauteur de ses propres fins.

Contexte historique

Table des matières

Composé par Auguste de Villiers de L’Isle-Adam à partir des années 1860 et publié en 1890, Axël naît au croisement du Second Empire et de la Troisième République. Entre 1852 et 1870, la France impériale centralise, modernise et contrôle étroitement la vie publique; la défaite de 1870-1871, la Commune de Paris et l’installation d’un régime parlementaire redéfinissent l’espace des lettres. Paris concentre éditeurs, journaux et scènes (Comédie-Française, théâtres de boulevard), tandis que la censure décline. Dans ce paysage d’institutions stables mais d’idées en lutte, Axël s’annonce comme un drame de résistance aux normes utilitaires et au consensus moral d’une société bourgeoise triomphante.

Au théâtre, la seconde moitié du XIXe siècle est dominée par le « bien fait » hérité de Scribe et par le succès de Sardou et Dumas fils; à l’autre pôle, André Antoine fonde le Théâtre Libre (1887) et promeut un naturalisme scénique allié à Zola. En réaction, la jeune avant-garde symboliste crée le Théâtre d’Art (1890) puis le Théâtre de l’Œuvre (1893) pour un art de suggestion et d’idéal. Axël, drame en prose à vastes tirades et architecture spéculative, s’inscrit contre l’observation naturaliste et le divertissement bourgeois, réaffirmant une scène de l’absolu, du mythe et de l’intériorité plutôt qu’un miroir du quotidien.

L’arrière-plan intellectuel est structuré par le positivisme (Comte, Taine) et par la confiance dans la science expérimentale, l’ingénierie et l’enseignement laïque (lois Ferry, 1881-1882). L’Exposition universelle de 1889 et la tour Eiffel symbolisent cette exaltation du progrès. En contrepoint, se diffusent en France des lectures de l’idéalisme allemand et du pessimisme de Schopenhauer, ainsi qu’un regain de spiritualisme. Villiers, hostile au pragmatisme social, puise dans ces courants pour opposer aux résultats quantifiables l’attrait d’une vérité métaphysique. Axël transforme cette tension en drame: l’œuvre refuse le utilitarisme environnant et soutient la primauté de l’esprit sur l’expérience et la quantité.

L’industrialisation, le chemin de fer et la concentration bancaire modèlent la société urbaine sous le Second Empire et la Troisième République. Haussmann redessine Paris; la spéculation et les krachs (Union Générale, 1882) puis le scandale de Panama (1892-1893) nourrissent une critique des mœurs financières. La bourgeoisie d’affaires impose ses valeurs de profit, d’efficacité, d’ascension sociale. Dans ce contexte, Axël oppose à la réussite économique une noblesse de l’âme intransigeante, rétive à l’échange et au compromis. Le drame met en crise l’équivalence entre valeur et intérêt matériel, et fait de l’inutilité apparente la signature d’un idéal irréductible aux calculs du marché.

Les influences germaniques irriguent la fin de siècle française: Goethe, Novalis et Hoffmann alimentent l’imaginaire romantique; le wagnérisme s’installe malgré le scandale du Tannhäuser parisien (1861) et les polémiques, tandis que Bayreuth (à partir de 1876) devient un pèlerinage artistique. Villiers admire Wagner et les synthèses esthétiques qui unissent musique, mythe et métaphysique. Axël hérite de cette ambition de totalité: souffle oratoire, motifs récurrents, vision du destin et de l’élection spirituelle y composent un théâtre de la grandeur intérieure. Par sa solennité et son goût du symbole, l’œuvre conteste l’éclectisme mondain et les formes scéniques utilitaires de son temps.

Un renouveau ésotérique marque aussi l’époque: après les ouvrages d’Éliphas Lévi (années 1850), se multiplient sociétés et revues occultistes; la Société théosophique est fondée en 1875, l’Ordre martiniste se structure autour de Papus, et Péladan organise les Salons de la Rose+Croix (1892-1897). Ces mouvements recherchent une gnose, réhabilitent alchimie et symboles chrétiens. Villiers intègre cet horizon: Axël convoque un imaginaire rosicrucien et alchimique pour dire l’initiation, la séparation d’avec le monde et l’exigence de l’absolu. Cette dimension ne propage pas une doctrine; elle sert de langage poétique pour contester le rationalisme utilitaire et remettre l’invisible au cœur du sens.

Sous la Troisième République, la noblesse perd ses prérogatives politiques mais conserve sociabilités et prestige; la laïcisation progresse, tandis que les droites monarchistes restent actives. Issu d’une noblesse bretonne appauvrie, Villiers vit difficilement à Paris, fréquente les salons littéraires et affiche une défiance envers le parlementarisme et l’argent. Cet arrière-plan éclaire Axël: le drame exalte une souveraineté intérieure aristocratique et une fidélité à l’honneur spirituel, contre l’égalitarisme des carrières et la morale comptable. Sans restaurer un ordre aboli, l’œuvre revendique une transcendance de l’individu choisi face aux institutions modernes, et interroge leur capacité à porter l’idéal.

Axël paraît en 1890 chez Calmann-Lévy, peu après la mort de l’auteur (1889). Le livre trouve un écho chez les symbolistes et les décadents (Mallarmé, Rémy de Gourmont), qui y reconnaissent la somme d’un théâtre de l’Idée; sa longueur et son registre solennel le rendent rarement monté intégralement au XIXe siècle. Cette réception situe l’œuvre à rebours de la vogue naturaliste et des succès de boulevard. En privilégiant le vœu d’absolu, le refus des utilités sociales et le primat de l’invisible, Axël reflète autant qu’il critique son époque: il transforme les tensions de la modernité en épreuve métaphysique du vouloir et de l’être.

Axël

Table des Matières Principale
PREMIÈRE PARTIE
§ 1,...et forcez-les d’entrer!
SCÈNE PREMIÈRE
SCÈNE II
SCÈNE III
SCÈNE IV
SCÈNE V
SCÈNE VI
§ 2. La renonciatrice
SCÈNE VII
SCÈNE VIII
SCÈNE IX
DEUXIÈME PARTIE
§ 1. Les veilleurs du souverain secret
SCÈNE PREMIÈRE
SCÈNE II
SCÈNE III
SCÈNE IV
SCÈNE V
SCÈNE VI
§ 2. Le récit de herr Zacharias
§ 3. L’exterminateur
SCÈNE VIII
SCÈNE IX
SCÈNE X
SCÈNE XI
SCÈNE XII
SCÈNE XIII
TROISIÈME PARTIE
§ 1. — Au seuil
SCÈNE PREMIÈRE
§ 2. — Le renonciateur
SCÈNE II
SCÈNE III
QUATRIÈME PARTIE
§ 1. — L’épreuve par l’or et par l’amour
SCÈNE PREMIÈRE
SCÈNE II
SCÈNE III
SCÈNE IV
SCÈNE V
§ 2. — L’option suprême
APPENDICE

PREMIÈRE PARTIE

Table des matières

LE MONDE RELIGIEUX

Cœurs tendres, approchez: ici l’on aime encore Mais l’amour, épuré, s’allume sur l’autel: Tout ce qu’il a d’humain a ce feu s’évapore.

Tout ce qui reste est immortel.

LAMARTINE.

AXËL

PREMIÈRE PARTIE

LE MONDE RELIGIEUX

§ 1,...et forcez-les d’entrer!

Table des matières

Le chœur claustral dans la chapelle d’une vieille abbaye[1q].

Au fond, grande fenêtre à vitrail. — A gauche, les quatre rangs des stalles. Elles s’élèvent insensiblement, en hémicycle, contre la haute grille circulaire fermée et voilée de draperies. Au fond, près de la grille, porte basse, aux degrés de pierre, communiquant au cloître.

A droite, faisant face aux stalles, les sept marches et le parvis du maître-autel invisible. — Le tapis se prolonge jusqu’au milieu du chœur, au bord des dalles tumulaires. Sur la deuxième marche, clochette et encensoirs d’or. Plus haut, corbeilles de fleurs. La lampe du sanctuaire éclaire seule l’édifice, entre les grands piliers, chargés (d’ex-voto, qui supportent l’abside principale: là, s’élève, sur des ailes, la chaire de marbre blanc.

Une forme humaine, long voilé et les pieds nus sur des sandales, se tient debout sous la lampe. — Entrent, au fond. l’Abbesse et l’Archidiacre en habits sacerdotaux.

Le prêtre s’agenouille devant l’autel et demeure en prière: l’Abbesse s’approche de l’être voilé dont elle découvre la tête, brusquement.

Un visage d’une beauté mystérieuse apparaît; c’est une femme. Elle est immobile, les bras croisés, les paupières baissées. L’Abbesse la regarde pendant quelques instants, en silence.

SCÈNE PREMIÈRE

Table des matières

SARA, L’ABBESSE, L’ARCHIDIACRE, puis SOEUR ALOYSE.

L’ABBESSE

Sara! le minuit de Noël va sonner, remplissant nos âmes d’allégresse! L’autel va s’illuminer, tout à l’heure, comme une arche d’alliance! nos prières vont s’envoler sur l’aile des cantiques! Avant que cette heure passe dans les cieux, il importe que je vous notifie la résolution sacrée que j’ai prise touchant votre avenir.

Souvenez-vous, Sara. Votre père et votre mère, aux approches de la mort, me mandèrent en leur manoir pour vous confier à moi. Depuis sept ans vous vivez en ce cloître, libre comme une enfant dans un jardin. Cependant, les jeux des enfants vous furent toujours étrangers et je ne vous ai jamais vue sourire. Que peut signifier une nature aussi studieuse et aussi solitaire? — Est-ce de relire sans cesse tous nos vieux livres qui vous humiliera l’esprit?

Écoutez, Sara, vous êtes une âme obscure[2q]. Sur votre visage toujours pâle brille le reflet d’on ne sait quel orgueil ancien. Il sommeille en vous... — oh! les harmonies que vous tirez de l’orgue vous ont trahie!... Elles sont tellement sombres que j’ai dû prier sœur Aloyse de le tenir à votre place. — Malgré la réserve et la simplicité de vos rares paroles et de tous vos actes, je vous ai méditée longtemps et attentivement. Je sens que je ne vous connais pas. Vous vous’ soumettez avec une sorte d’indifférence taciturne aux pratiques de notre obédience. — Prenez garde à l’endurcissement du cœur!

Ma fille, vous êtes une lampe dans un tombeau: je veux vous raviver pour l’Espérance[3q]. Vanité que la vie sans la prière! La vingt-troisième année de vos jours s’est accomplie; ce qu’il faut, pour vous secourir, c’est l’onction, — c’est l’onction! et que vous soyez toute à Dieu, qui pacifie les cœurs inquiets. Certes, selon les hommes, je devrais admettre que vous êtes libre de nous quitter; mais, selon Dieu, moi, qui ai charge de votre âme, puis-je vous laisser rentrer dans le monde, seule, riche et aussi belle, au milieu de ces tentations (dont je n’ignore pas les séduisantes violences, non plus que le désenchantement mortel)? — Ai-je le droit, alors que vous m’avez été confiée, de ne pas agir, en cette circonstance, pour le mieux de votre bonheur réel, incapable que vous êtes de le discerner? — L’expérience des voluptés conduit au désespoir: plus tard, malgré votre volonté, vous seriez sans force pour revenir; je dois le prévoir pour vous. Quoi! le vertige vous guette au bord du gouffre et je n’aurais pas le droit de vous préserver de son attirance! Mon abstention serait une faiblesse proditoire dont vous sauriez me demander compte au dernier jour. — Ne point vous retenir quand vous voulez plonger dans les ténèbres! sans directeur, ni famille! et avec l’esprit ardent que je devine sous vos paupières baissées? Non! non. Vous ne sauriez vous conduire, là-bas, selon Dieu. — Je vais donc vous offrir à Lui ce soir même. Oui cette nuit. Un silence.

Ma fille, lorsqu’il y a trois mois je vous fis des ouvertures à ce sujet, j’essuyai, de votre part, un refus. J’eus recours à l’in-pace, aux privations sévères, aux mortifications... Et pendant que vous subissiez, résignée d’ailleurs, votre pénitence, je faisais prier pour vous et j’intercédais moi-même avec ferveur, offrant mes larmes à Celui qui est tout pardon.

Ne me forcez donc plus à recourir à des rigueurs pour vous faire rentrer en vous-même et vous pousser, pour ainsi dire, vers le Ciel. Aujourd’hui, en ce beau soir de fête, je vous ai tirée de votre cachot; j’ai choisi cette nuit bienheureuse pour vous consacrer au Seigneur, au milieu des fleurs, des lumières et de l’encens. Vous serez la fiancée amère de ce soir nuptial.

Ainsi la grâce descendra sur vous; l’oubli vous rendra l’esprit moins inquiet; vous sentirez bientôt le poids de l’amour divin; et, un jour (il n’est pas loin, peut-être!) tressaillant au souvenir de cette heure sainte, vous m’embrasserez, les joues baignées de pleurs d’extase et de joie. — Et ce sera le touchant, l’édifiant spectacle, réservé aux vierges qui demeurent à l’ombre de cet autel. Et vous comprendrez, alors, ce que j’ai osé faire, ce que j’ai pris sur moi d’accomplir. — Allons, soyez en paix. Elle se détourne.

— Sœur Laudation, allumez les cierges. L’autel s’illumine peu à peu durant la fin de la scène.

Maintenant, ma sœur et ma fille, je vous l’ai dit: — vous êtes une riche de ce monde. Ici l’on entre en se dépouillant de tout orgueil et de toute richesse. Nous sommes pauvres; mais ce que nous avons, nous le donnons, la pauvreté ne s’ennoblissant que par la charité. On vous a légué châteaux, palais, forêts et plaines. Voici le parchemin dans lequel vous faites abandon de tous vos biens à la communauté. Voici une plume. Signez.

Sara décroise les bras, prend la plume et signe impassiblement.

Bien. C’est cela même.

Elle regarde Sara qui est rentrée dans son immobilité.

Merci. A elle-même en se dirigeant vers l’Archidiacre: Que Dieu me voie — et me juge!

Arrivée auprès du vieux prêtre, elle lui touche l’épaule et, inclinée, chuchote quelques paroles.

L’ARCHIDIACRE, se levant et à voix basse

Le jeûne, le cachot et le silence font de la lumière en ces âmes orgueilleuses: il fallait cela! il faut cela. Haut, s’approchant de Sara: Sara, sœur Emmanuèle en Dieu! les quelques doutes se sont dissipés qui nous faisaient appréhender autour de vous la présence du malin esprit. Bien est-il vrai qu’en un tel jour nous eussions écarté de nos pensées, à votre sujet, toute supposition inquiète: mais l’aumône que Dieu vous a donné de pouvoir nous faire achève de vous purifier, à nos yeux, de tout soupçon de tiédeur. Elle militera pour vous dans les abandonnements et dans les dérélictions. Je vais vous recevoir dans un instant parmi celles qui, dorénavant, sont vos sœurs. Dès longtemps vous fûtes considérée par elles, et par nous, comme une appelée et comme une élue. Votre noviciat est fini.

L’ABBESSE

Ma fille, nous allons vous revêtir de la robe nuptiale et ceindre ce front de la couronne des vierges sacrées, en symbole des noces futures. Puis, vous viendrez ici, à cette place, au milieu des cantiques. Là, vous vous étendrez, en signe de mort: et sur vous sera jeté le drap de nos trépassées. Sous cette dalle, repose la Bienheureuse qui fonda ce monastère, et que vous prierez particulièrement avant l’offertoire. Une fois les vœux prononcés, votre chevelure mondaine tombera sous le ciseau de notre règle. Puis, on vous revêtira du saint habit que vous garderez, jusqu’à la fin de vos jours d’épreuve, ici-bas.

Une jeune religieuse, une enfant, d’une figure charmante, en vêtements blancs et bleus, apparaît derrière l’autel. Elle semble un peu pâlie. Elle regarde Sara.

Moi, je partirai bientôt pour mon éternité ; vous hériterez de ma crosse d’ivoire et vous ferez, à votre tour... ce que je fais. Se détournant: Venez, sœur Aloyse! La religieuse s’approche.

SCÈNE II

Table des matières

LES MÊMES, SOEUR ALOYSE.

L’ABBESSE, continuant

Sœur Aloyse, voici la compagne, la sœur préférée que vous aimez avec tendresse et qui est notre fille chérie. Votre voix lui sera plus douce que la mienne et je compte sur vos bonnes paroles pour dissiper les tentations qui pourraient s’élever en son cœur à cette heure suprême, Un silence.

— Vous l’aimez beaucoup, n’est-ce pas?

SOEUR ALOYSE, grave

Oui, ma mère.

L’ABBESSE

Je la confie à votre dilection. Vous veillerez et prierez avec elle, dans l’oratoire, jusqu’à l’avant-quart de minuit.

L’Abbesse remonte vers le soubassement de la chaire où se tient l’Archidiacre. Le prêtre parcourt, maintenant, des parchemins et des papiers, auprès d’une lampe que vient de poser, sur l’un des bras d’une stalle, sœur Laudation.

SOEUR ALOYSE, à part, s’approchant de Sara

Mon Dieu! Joignant les mains sur l’épaule de Sara, et d’une voix très basse, presque indistincte: Sara, souviens-toi de nos roses, dans l’allée des sépultures! Tu m’es apparue comme une sœur inespérée. Après Dieu, c’est toi. Si tu veux que je meure, je mourrai. Rappelle-toi mon front appuyé sur tes mains pâles, le soir, au tomber du soleil. Je suis inconsolable de t’avoir vue. Hélas! tu es la bien-aimée!... J’ai la mélancolie de toi. Je n’ai de force que vers toi. Un silence. Cède; deviens comme nous, sous un voile! Partage l’épreuve d’un instant. Tu sais bien que nous ne pouvons pas vivre! — Si vite nous serions ensemble, au même Ciel, avec une seule âme!... Sara, vois le ciel étoilé au fond de mes yeux: — là, s’éloignent des cieux toujours étoilés! — Laisse-toi venir! Je veux te parer moi-même comme une fiancée divine, une épouse ineffable, un être céleste. La douleur m’a rendue charmante et tu ne me repousseras plus avec tristesse, si tu me regardes. Quelles paroles trouver pour te fléchir? Sara, Sara!

Taciturne, Sara décroise les bras: son front s’incline sur celui de la novice. Celle-ci lui prend la main. Toutes deux traversent le sanctuaire.

D’une voix oppressée, plus basse encore et soudaine: Oh! n’appuie pas ton front!... mes genoux chancellent!

Sara s’est redressée et, soutenant, d’une main, sœur Aloyse devenue blanche comme son voile, toutes deux sortent, lentement, par l’abside latérale.

L’ABBESSE, debout, adossée à un pilier, pensive et les suivant des yeux

C’en est fait! l’enfant éprouve déjà les ravissements et les enivrances de l’Enfer! Séduction des anges de ténèbres! L’excessive, la dangereuse beauté de Sara trouble et inquiète de son scandale ce cœur élu. Réfléchissant: Sœur Aloyse lui coupera les cheveux cette nuit; elle restera sans voile, et ainsi dénudée, jusqu’à l’Épiphanie.

L’ARCHIDIACRE, venant vers elle

Ma sœur, voici les titres patrimoniaux de Sara de Maupers et les actes qui la concernent; ils vont devenir la propriété du couvent; les richesses qu’ils représentent suppléeront à la modicité de notre mense; recevez-les; vous les enverrez demain à l’économat.

SCÈNE III

Table des matières

L’ABBESSE, L’ARCHIDIACRE, puis SOEUR LAUDATION.

L’ABBESSE, prenant les parchemins, indifféremment

Je vous rends grâces, mon père.

Au moment de les rouler et de les lier ensemble, son regard devient plus attentif:

Ces armoiries!... Je les ai vues, déjà ? — L’écusson oriental, que supportent ces insolites sphinx d’or... Et ce cimier ducal...

Elle se penche, près de la lampe, sur les titres:

D’azur, — à la Tête-de-Mort ailée, d’argent; sur un septénaire d’étoiles de même, en abyme; avec la devise courant sur les lettres du nom:

MACTE ANIMO! ULTIMA PERFULGET SOLA.

Paroles prophétiques, si Dieu le permet: Sara n’est-elle pas la dernière fille des princes de Maupers?... — Mais... ces pierreries, ou gemmes, d’émaux divers, encerclant, au chef, la Tête-de-Mort, sont illisibles, en héraldique: et je ne puis comprendre...

L’ARCHIDIACRE, se rapprochant

Vous voulez déchiffrer le blason plus qu’étrange, en effet, mais sept fois séculaire, de cette maison? J’en parcourais précisément la légende tout à l’heure. Ceci est bien l’écusson de Maupers, — qui le partage, même, de la façon la plus surprenante, avec certaine branche allemande d’une haute maison austro-hongroise, les comtes d’Auërsperg[2], — une souche illustre, aux rameaux nombreux!

L’ABBESSE, après un mouvement

Auërsperg!... Et... rien, dans cette histoire, ne peut devenir important au sujet du patrimoine de Sara?

L’ARCHIDIACRE, souriant

Point ne le suppose: il s’agit simplement d’un récit de chevalerie et de croisades où le merveilleux l’emporte sur le réel. Voici: les chefs de ces deux familles furent, en même temps, paraît-il, ambassadeurs, l’un de France, l’autre d’Allemagne, près d’un soudan (le soudan El Kalab, dit la chronique de l’époque). — Or, un «mage», qui assistait le conseil secret du prince égyptien, sut convaincre les deux chevaliers de substituer ces mystérieux sphinx d’or aux deux lions qui supportaient leur écusson commun. La devise d’Auërsperg est plus incompréhensible:

ALTIUS RESURGERE SPERO GEMMATUS!

Laissons là ces traditions vaines. — La récipiendaire doit s’apprêter pour la prise du voile, n’est-ce pas? Vous l’avez bien mise au fait du rituel de notre liturgie, pour sa consécration?

L’ABBESSE, soucieuse, l’interrompant

Mademoiselle de Maupers se prépare pour la cérémonie, oui, mon père. Un silence; puis, comme cédant, tout à coup, à une obsession intérieure; Avant l’office divin, laissez-moi réclamer vos lumières sur un ensemble de circonstances spéciales dont le souvenir vient encore de me préoccuper l’esprit. — Ces circonstances m’ont suggéré une supposition... d’un ordre tellement extraordinaire... que j’hésite à prendre ici, de mon chef, le pressentiment pour la certitude: j’ai besoin de votre avis. Il s’agit de Sara. — Mon père, cette jeune fille, haute et blanche comme un cierge pascal, nous est un cœur fermé qui sait beaucoup de choses.

L’ARCHIDIACRE

Je me méfie aussi de la brebis rétive. Toutefois, je pense qu’à la longue le régime conventuel réduira, — nous ramènera, veux-je dire, — cette sauvage enfant; oui, j’espère qu’avec la grâce et la direction vers Dieu, tout ira bien. — Voyons, sa conduite est-elle essentiellement délictueuse?

L’ABBESSE

Elle est trop froidement exemplaire. Je l’ai souvent punie, pour éprouver sa constance. Elle a tout accepté ; mais, je vous le dis, mon père, sa soumission n’est qu’extérieure. Le châtiment s’émousse sur elle et la corrobore en son orgueil. S’interrompant, comme à elle-même: Cette fille est comme l’acier, qui se plie jusqu’à son centre, puis se détend ou se brise; elle a (s’il est permis d’oser une telle expression) l’âme des épées. Et, plus d’une fois, sa vue m’a troublée, moi-même, d’une sorte d’angoisse occulte.

L’ARCHIDIACRE

A-t-elle jamais tenté de s’enfuir du prieuré ?

L’ABBESSE, secouant la tête

Elle se sent observée nuit et jour avec vigilance; une tentative d’évasion l’exposerait à une réclusion plus sévère.

L’ARCHIDIACRE, la regardant, et après un moment

Il faut aussi prendre garde, en ces sortes de jugements, de parler soi-même sous l’empire du Diable! — Il sera bon d’informer, à titre prémonitoire, sœur Emmanuèle, des mesures dont elle est l’objet, voilà tout.

L’ABBESSE, avec un sourire vague et froid

Sous l’empire du Démon?... Eh bien! mon père, jugez vous-même: voici les faits, dans leur succession précise. Je les trouve... sombres.

Elle s’assoit, s’accoude à une stalle, médite quelques moments; puis, lentement, et levant les yeux sur l’Archidiacre, qui se tient debout en face d’elle:

Vous le savez, une secte très ancienne des Rose-Croix[1], il y a trois siècles, occupa, durant une guerre, cette abbaye. Ils ont laissé, là-haut, divers ouvrages touchant, disent-ils, les dialectes tyriens, les idiomes oubliés que l’on parlait à Ghéser ou à Tadmor, — que sais-je?... Nous avons conservé ces documents à titre de curiosités. — Tout d’abord, n’est-il pas merveilleux que j’aie souvent surpris Sara plongée dans une étude patiente de ces ouvrages? — Ah! je vous prie, remarquez bien ce point, qui pourra devenir intéressant tout à l’heure.

L’ARCHIDIACRE, souriant d’abord, puis s’assombrissant

Le fait est qu’elle eût mieux agi en méditant ses Laudes. Ensuite, ces livres sont loin d’être sapientiaux... Il faut les anéantir, dès demain, par l’incinération... Les Rose-Croix avaient coutume, pour échapper au bûcher, de dissimuler, sous des prières apparentes, d’abominables formules...

L’ADRESSE

Ces livres sont, à présent, — mais bien tard! — dans ma cellule. — Or, il y a trois ans, un matin d’hiver, — c’était la veille de la Chandeleur[4], je m’en souviens, — je descendis d’assez bonne heure dans la bibliothèque; j’y trouvai cette étonnante jeune fille. Elle y avait passé la nuit, toute seule, et malgré le froid rigoureux. Elle ne me vit pas entrer; elle ne me vit pas l’observer!... Elle achevait de brûler à sa lampe le premier feuillet d’un poudreux missel, la première feuille de parchemin de ce gothique livre d’Heures, à fermoirs d’émail, qui nous fut envoyé d’Allemagne, autrefois, par un correspondant de Sa Grandeur le patriarche Pol, notre pieux évêque.

L’ARCHIDIACRE

Oui... je me souviens... par un médecin de Hongrie, que le patriarche lui-même ne connaissait pas et n’avait jamais vu: — le docteur... Janus.

Les Sept-flammes, autour de la lampe du sanctuaire, jettent une lueur très vive, puis s’éteignent, toutes à la fois.

L’ABBESSE, appelant

Sœur Laudation!... Vite! — La lampe! la lampe... D’où cela peut-il provenir? — Vous ferez la coulpe, au réfectoire!

Sœur Laudation accourt en joignant les mains.

SOEUR LAUDATION, troublée, avec une sorte d’égarement

Ma mère, j’ai oublié de la remplir, ce soir! C’est vrai! Et ceci ne m’est jamais arrivé depuis que j’ai les clefs à ma ceinture.

Elle rallume la lampe, silencieusement; puis se retire derrière l’autel.

L’ARCHIDIACRE

Vous disiez donc, ma sœur, que Sara détruisait ce parchemin?

SCÈNE IV

Table des matières

L’ARCHIDIACRE, L’ABBESSE, seuls.

L’ABBESSE

Mon père, vous rappelez-vous quelque peu le feuillet dont je vous parle? il était couvert de caractères d’une forme surprenante, auxquels nous n’accordâmes que peu d’attention, ne pouvant les traduire.

L’ARCHIDIACRE

En effet: une invocation pieuse, sans doute?

L’ABBESSE, de plus en plus pensive

Ces caractères ressemblaient, très étrangement, à ceux dont la signification est donnée dans les livres des Rose-Croix! — Le parchemin était surajouté, dans le missel, et timbré du sceau de ces armoiries.

Elle montre les titres.

L’ARCHIDIACRE, après un moment

Je ne distingue pas encore bien votre pensée. Continuez, ma sœur. Comment cette action insignifiante... et même louable, dans une certaine mesure?...

L’ABBESSE, les yeux fixes et comme se parlant à elle-même

Les traits de Sara brillaient, en ce moment, d’une expression de joie mystérieuse! d’une joie profonde et terrible. Non, ce qu’elle venait de lire n’était pas une prière!... Son aspect avait quelque chose de solennellement inconnu, d’inoubliable. — Je l’interrogeai, les yeux sur les siens, à l’improviste. — Le regard qu’elle leva lentement sur moi fut si atone, qu’il me causa l’impression d’un danger. Elle me répondit, après un silence et une grande pâleur, qu’elle venait d’anéantir, simplement, un vain souvenir d’orgueil... ses propres armoiries, reconnues sur cette page. — Ferveur suspecte! — Je relus la lettre du patriarche pour m’assurer de la vérité. Le livre provenait, en effet, de la défunte châtelaine d’Auërsperg, — et ceci semblerait expliquer, aujourd’hui, les paroles de Sara... Cependant, mon père, j’ai gardé, je l’avoue, de cet instant qui a duré un éclair, oui, j’ai gardé certaine pensée... oh! une pensée confuse, superstitieuse peut-être, — mais dont je ne puis me défendre!... Le soupçon que j’ai sur Sara peut, seul, nous conduire à la clef de cette nature impénétrable, grave et glaçante qui nous apparaît en elle. Ne l’avez-vous pas vue souvent, comme moi, marcher sous les arceaux du cloître, concentrée et comme perdue dans on ne sait quel rêve taciturne?

L’ARCHIDIACRE, la regardant avec attention