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Le jeune Jonathan, autoproclamé meilleur écrivain du 21e siècle, connaît quelques difficultés de nature sexuelle. Il consulte un docteur africain qui détecte en lui l'influence 'magmatique' d'un démon féminin.
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Seitenzahl: 387
Veröffentlichungsjahr: 2021
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Je remercie tous ceux qui ont participé à ce livre.
Lecture analytique
Ugo Djellouli
Véronique Chalmet
Morgane Delpech
Aude Sarazin
Corrections
Marie-Anne Meyer-Molnar
Léna Badin
Graphisme
Emmanuel Kormann
Couverture
Nickie Zimov
Il se prosterna comme un jeune chanteur. Frappé de terreur par les Grandes Montagnes, il chemina dans la poussière.
Anonyme, tablette Sumérienne, IIIe millénaire avant J-C.
Chapitre 1
Chapitre 2
Chapitre 3
Chapitre 4
Chapitre 5
Chapitre 6
Chapitre 7
Chapitre 8
Chapitre 9
Chapitre 10
Chapitre 11
Chapitre 12
Chapitre 13
Chapitre 14
Chapitre 15
Chapitre 16
Chapitre 17
Chapitre 18
Chapitre 19
Chapitre 20
Chapitre 21
Chapitre 22
Chapitre 23
Chapitre 24
Chapitre 25
Chapitre 26
Chapitre 27
Chapitre 28
Chapitre 29
Chapitre 30
Chapitre 31
Chapitre 32
Chapitre 33
Chapitre 34
Chapitre 35
Chapitre 36
Chapitre 37
Chapitre 38
Il risque d’y avoir beaucoup de fautes dans ce livre, c’est normal, il s’est passé un truc à l’enfance, un dérangement cérébral, ou peut-être simplement qu’on m’a trop cassé les couilles avec toutes les règles d’orthographe, de grammaire et de conjugaison et donc très tôt, il – le cerveau – aurait développé une forme spéciale de ras-le-bol qui porte le nom de ‘dyslexie’. C’est pas grave, je vais pas faire toute l’histoire là-dessus non plus, rassurez-vous. Par contre, j’ai été vachement paniqué quand l’orthophoniste m’a dit « Mon petit, tu ne dois surtout pas t’inquiéter, tu sais, la dyslexie c’est très répandu… » Moi, comme un con, j’ai cru évidemment que c’était une maladie rare et mortelle. Les mecs devraient faire attention à ce qu’ils disent et comment ils le disent parce qu’à neuf ans, on sait pas, on interprète de travers, on prend au sérieux, on tire des conclusions, juste au niveau de la voix, au niveau du regard du mec, au niveau de son plastron et ses sourcils broussailleux, de son air de docteur qui veut pas te faire de la peine et qui veut surtout pas que tu le prennes mal mais… dans deux semaines tu vas crever…
Comme je suis pas mort (les meilleures deux semaines de toute ma vie, soit dit en passant), je me suis rendu compte que ‘dyslexie’ ça voulait juste dire ‘débile’. Et comme j’étais très content d’être en vie, ça me paraissait pas trop grave d’être débile. En fin de compte, on réalise qu’on est pas le seul débile au monde, loin s’en faut, que la débilité est même plutôt bien représentée dans le camembert statistique de l’humanité, alors ça réconforte. Et puis, comme vous pouvez le constater, je me démerde plutôt bien à l’écrit, contrairement à ce que tous les profs de français ont voulu me faire croire.
En plus, l’ordinateur souligne beaucoup de fautes en rouge et y’a aussi des correcteurs humains, des personnes qui aiment tout ce qui est grammaire, orthographe et conjugaison. Heureusement pour moi, d’ailleurs, parce que du coup, je peux faire mes fautes en toute tranquillité… Mais faut faire attention à pas tout couper, parce qu’y a aussi des fautes qui sont pas des fautes, qui sont des nouveaux mots. Et peut-être que dans cent ans ça sera plus des fautes, puisqu’à force de les utiliser, le dictionnaire aura déclaré « Bon d’accord, allez, on voit que t’en veux, on t’accepte officiellement. » Moi, personnellement, je pense que la langue française, c’est comme la nature, elle s’en est jamais tenue aux règles, sinon, on serait pas là en train d’en parler.
Comme le mot conformification, par exemple, je sais qu’il est pas dans le dictionnaire mais, en même temps, tu vois très bien ce que je veux dire. Alors il existe.
C’est vrai que je suis un privilégié à ce niveau-là, j’ai trouvé un moyen de réchapper à la conformification scolaire. Je vais t’expliquer comment ça s’est passé. Souvent, quand je parlais bizarrement, les profs disaient à ma mère : « Votre fils doit faire un travail sur sa dyslexie, on ne comprend rien à ce qu’il écrit » comme pour dire : « C’est un mongolien, il sait pas s’exprimer. » Déjà, qui a dit que les mongoliens savent pas s’exprimer ? Et en plus : quoi ? ! Moi je sais pas m’exprimer ? !
Du coup, je me suis entêté à parler mal juste pour les faire chier. Plus tard, au collège, les profs ont voulu m’éradiquer, ils ont voulu me conformifier encore plus méchamment pour rattraper le temps perdu, ils m’ont fait répéter cent mille fois les mêmes conneries à apprendre par cœur. Ma daronne m’a fait copier des lignes et des lignes de « je dois apprendre à bien m’exprimer, je dois apprendre à bien m’exprimer, je dois apprendre à bien m’exprimer. » Mais à force, ça m’a fait naître une pulsation de « Ok, très bien, vous le prenez comme ça, vous allez voir si je sais pas bien m’exprimer, bande de connards ! » J’ai décidé de devenir un génie de la littérature française. J’ai gardé mes bizarreries juste pour emmerder le peuple, juste par pur esprit de contradiction, j’ai juré que j’allais devenir le plus grand écrivain du vingt-et-unième siècle, pour leur prouver à tous ces connards que c’était eux qui avaient rien compris et que j’allais tellement bien m’exprimer qu’on s’en souviendrait pendant des siècles !
Adolescent, je me suis mis à écrire des trucs secrètement. Beaucoup de poèmes de cul. Je respectais rien ni personne. Je travaillais ma dyslexie, je lui donnais à manger en cachette comme si j’avais gardé un cobra royal dans mon cartable. Autrement dit, je résistais. À la grande différence des autres débiles qui s’efforcent de suivre les règles. Je les comprends, quelque part, ils ne veulent pas être seuls, ils ne veulent pas être montrés du doigt. Avoir l’air normal, c’est la seule façon qu’on vous foute la paix.
Je disais donc : à l’école, j’ai tenu très fort à mon dyslexisme, parce que lui aussi est différent des autres dyslexismes. Il se comporte avec égarement, il barbarise, il verbifie, il adjectivise, il se dédouble, se détriple, il se multiplie et se recourbe et retombe sur ses pattes, beaucoup plus loin que prévu… Les mots sont en perpétuel mouvement, ils se suivent, se poursuivent et s’excitent les uns les autres, comme des dauphins qui ont envie de jouer. Ça a l’air poétique, dit comme ça, mais encore faudrait-il que la poésie soit véritablement respectée… On prétend souvent que « Oui, la poésie, c’est bien » mais en réalité tout le monde chie sur la poésie à longueur de journée. On chie aussi sur la dyslexie et par la même occasion on chie sur toute autre forme de débilité qui ne correspond pas à la norme.
Heureusement qu’y’a des débiles dans la littérature qui nous insufflent le feu sacré, comme par exemple Proust, Céline et Ajar, qui m’ont personnellement beaucoup inspiré.
Aujourd’hui, on dit « Putain, c’était des génies » mais à l’époque, au début, tout le monde se foutait de leur gueule. Alors pourquoi moi je serais pas un génie ignoré comme eux, hein ? Qu’est-ce qui m’en empêche ? Je vais te dire ce qui m’en empêche : on ose pas être un génie littéraire, par modestie forcée, on pense qu’on a pas le Droit d’écrire ce que le cœur nous dicte parce qu’on se dit « Oui mais… je vais être à nu et on va me ridiculiser… » et puis on lit des mecs que ça semble pas déranger plus que ça (ou alors ils ont l’habitude d’être persécutés) et du coup, quand on les lit, quand on voit leur âme à poil, quand ils nous soufflent la lumière divine dans les yeux, on se dit « Après tout, pourquoi pas, putain ! Moi aussi je veux me faire persécuter ! » Et même si on dira que j’ai copié ces mecs, bah ouais mais je vous emmerde moi, monsieur le critique littéraire ! Déjà je copie qui je veux, on est pas à l’école, et si j’ai envie de copier Monseigneur Montesquieu et faire des grosses phrases d’intellect, je vois pas où il est le problème ! Vous allez voir qu’avec le docteur Honoré, quand il va arriver dans l’histoire, il va vous en mettre plein la gueule du Montesquieu ! Et là, vous allez me dire « Oui, mais c’est du déjà-vu, c’est du stéréotype racial, c’est du copiage, c’est de l’originalisme prétentieux » ou je ne sais quoi encore comme connerie, eh ben ok, d’accord, prenez-le comme ça, mais ils ont dit pareil pour Miller et Lautréamont et Zola. Ils les ont critiqués en long en large et en travers. Ils ont dit « C’est de la boue, c’est mal écrit, c’est pas de la littérature ça ! » Et cent ans plus tard, qui a l’air d’un con ?
Voilà, donc je vais pas passer mon temps à me justifier. Ceux qui sont pas ouverts à la débilité, il vaut mieux que vous continuiez pas à lire mon livre, vous risquez d’être outrés. J’en profite pour donner des avertissements à tout le monde, femmes, hommes et enfants compris : ce récit va probablement aller à l’encontre des idées dominantes, on va sûrement en arriver à mettre les doigts là où il faut pas, par maladresse mais aussi parce que c’est le cœur qui écrit et, avec le cœur, il est souvent question de débilité plus que de morale. Si vous voulez mon avis, le moralisme n’a pas sa place dans l’art car le moralisme c’est la plaie de l’humanité. Le moralisme tue des gens avant qu’ils soient morts et personne ose le dire à part des mecs comme La Fontaine.
Vous me croyez pas que le moralisme est dangereux ? Vous voulez un exemple ? Très bien, je vais vous donner un exemple, un témoignage véridique d’une femme. Elle se souvient de s’être masturbé à l’âge de sept ans, jusqu’au jour où sa mère déboule dans sa chambre en hurlant comme une possédée : « Arrête ça tout de suite, tu vas devenir folle ! » et l’autre, comme une conne, elle a écouté sa mère et elle s’est pas touchée pendant trente-huit ans.
T’imagines ? Trente-huit ans avant de se remettre à se tripoter et de découvrir que « Tiens, tiens, en fait je suis pas si folle que ça… » Trente-huit ans de sécheresse clitoridienne ! Trente-huit ans de non-masturbation ! Ah c’est sûr que, moralement, y’a rien à dire, c’est une personne bien propre, bien comme il faut. Mais imagine un peu la tristesse du clitoris, seul dans sa culotte, sans personne à qui parler. Trente-huit ans de solitude. Trente-huit ans de moralisme et d’obéissance ! Putain, rien que d’y penser ça me révulse ! On pourrait faire un livre entier avec ça, on pourrait donner la parole à ce clitoris méprisé et lui faire pleurer toutes les larmes de son corps parce que c’est exactement là où je voulais en venir : l’art est le seul endroit au monde où le cœur peut véritablement s’exprimer.
Maintenant, j’en ai marre de m’énerver, je vais partir du principe que les lecteurs mécontents et chiants et les masturbophobes se sont éclipsés à d’autres tâches quotidiennes et on va rester entre nous, entre personnes qui se comprennent, qui sont peut-être pas comme les autres, c’est vrai, peut-être qu’on a pas le Droit de parler comme ça, peut-être qu’on a pas le Droit de rire de certains trucs, mais j’ai bien retenu la leçon de la dyslexie et du clitoris esseulé, alors le Droit je lui pisse à la raie, parce que si on écoute trop les profs de français et les mères névrotiques et les orthophonistes et les critiques littéraires, bah on fait plus rien d’autre que se conformifier, on s’exprime pas, on étouffe et – comme disait La Fontaine – on cesse de vivre bien avant d’être morts. Croyez-moi sur parole, le cœur de l’humanité est en mauvaise posture à l’heure où je vous parle. On est seuls, on est virtuellement entourés de milliards de personnes mais on a personne à qui parler.
Comme avec les femmes par exemple, on sait plus comment séduire et se faire aimer.
Si tu les écoutes, il faut être soi-même, respectif, sincère et galant. Mais si tu regardes la réalité en face, c’est le mensonge, la flatterie et l’alcool qui fonctionnent le mieux. Et tu retrouves ce schéma dans la nature des animaux… Tu crois que pendant la parade nuptiale de l’oiseau il est sincère le mec ? Tu crois qu’il dit à l’oiselle « Moi, je suis un être sensible, tu veux bien coucher avec moi ? » Non, non, non, surtout pas ! Il ment de toutes ses dents, il sourit, il fait le beau, il fait le fier, il fait le fort, il fait la roue, il siffle, il roucoule, il gonfle le poitrail comme s’il pouvait encaisser une météorite en plein vol, il se fait admirer, il flatte la femelle, il fait des prouesses, il sort des blagues, il promet tout, il fait beaucoup de cadeaux, il rassure, il susurre désinvoltement « non mais en vrai, pour moi, tu vois, le sexe c’est pas ça le plus important… » et puis à la première occasion, paf ! il la prend par derrière. Eh ben les hommes, c’est exactement pareil.
Mais pourquoi on est pas sincère ? Tu penses pas qu’on préférerait être direct ? Tu crois vraiment qu’on est nés avec le vice du mensonge et de la tromperie ? Non, non, je suis pas d’accord. On devient pervers parce que y’a pas d’autres moyens d’arriver à nos fins ! Si la gentillesse et la sincérité marchaient vraiment, y’aurait que des hommes sympas et galants et respectifs ! Mais non, en fait, ce que les femmes veulent (bon, on va dire la plupart des femmes, parce qu’il est vrai que faire des généralités c’est dangereux et c’est pas toujours le cas que… et il y a des exceptions… etc.) ce que les femmes veulent la plupart du temps c’est de la poudre aux yeux…
Pour te donner des preuves de ce que j’avance, je vais te raconter un exemple qui m’est arrivé. Et d’ailleurs ça tombe pas plus mal, parce que c’est justement à cause de cette mésaventure que je suis allé consulter le docteur Honoré pour mes problèmes de femmes.
Quand j’étais petit, avant mes ambitions littéraires, je rêvais d’être éboueur. Déjà, c’est parce que souvent les éboueurs, ils sont noirs et moi j’ai toujours rêvé d’être noir. Les noirs je les aime plus que tout parce qu’ils sont fous ! De manière générale, quand tu prends la musique, c’est eux les meilleurs ! Combien de fois j’ai chialé en écoutant l’album de Blind Willie Mc Tell et Blind Willie Johnson, sans parler de James Brown qui me fait chialer presque à chaque fois ! Moi je suis sûr qu’on a jalousé les noirs parce qu’ils étaient beaux et forts, qu’ils chantaient mieux que tout le monde et qu’ils se promenaient quasiment à poil au soleil alors que nous, les blancs, on avait honte à cause d’un soi-disant péché originel. Je pense qu’au fond, les blancs sont dégoûtés de pas être noirs ; la preuve, regarde à quel point ils vont sur la plage pour bronzer, cette bande de cons !
Donc, je voulais faire partie des éboueurs car, en plus d’être noirs, je sais pas si t’as vu le camion qu’ils ont ? ! Pardon pour l’expression mais c’est pas un camion de pédé comme on dit ! Les mecs, ils s’accrochent à l’arrière et tout ! Ils vont à toute vitesse ! Ils ont la priorité ! Ils respectent rien ni personne ! Ils ont des panoplies d’éboueur, qui ressemblent à des cosmonautes ! Des cosmonautes africains putain ! ! ! Quand j’ai vu ça, étant petit, je me suis dit « C’est bon, j’ai trouvé mon métier de plus tard. » Les mecs ils jettent les poubelles sans foi ni loi, alors que normalement on a pas le Droit de faire ça. Je sais très bien de quoi je parle, parce que je me suis fait engueuler nombre de fois pour avoir jeté les poubelles pas comme il faut.
Il faut dire que, depuis tout petit, je prends les problèmes de la vie un peu trop à cœur et arrivé au stade de « j’en peux plus » il peut m’arriver de balancer tout ce qui me passe par la main, y compris les poubelles. C’était exactement le genre de comportement qui agaçait ma daronne. Elle gueulait « Non ! ! Pas la poubelle ! » mais c’était trop tard… Quand t’as la poubelle au-dessus de la tête, t’as l’air de quoi si tu la reposes tranquillement ? Non, c’est la colère qui parle et qui jette la poubelle par la fenêtre et tu dois cracher par terre en gueulant « Nique sa race ! » Et donc je passais un sale quart d’heure.
C’est justement une histoire de poubelle qui a tué mon rêve professionnel. Un jour, voulant m’entraîner à être éboueur, j’ai rempli la Twingo de toutes les poubelles présentes dans la rue, là où on habitait. J’avais réussi à perquisitionner les clefs de mon beau-père, j’avais passé une bonne partie de l’aprèm’ à rassembler les poubelles, à jeter les sacs dans le coffre, la banquette arrière et les places à l’avant. Je peux te dire qu’il faut du courage pour être éboueur parce que d’une part, c’est lourd et d’autre part – putain de sa mère – qu’est-ce que ça pue ! Mais moi ça m’a pas arrêté, j’ai rempli la Twingo de sacs poubelle jusqu’à ce qu’il y ait plus de place entre le sol et le plafond. J’ai poussé, j’ai tassé, j’ai mis des coups de pieds pour que ça rentre ! Là-dessus ma mère est sortie pour voir pourquoi je m’excitais sur la bagnole de mon beau-père. En découvrant le pot-aux-roses elle est devenue toute rouge ! Elle respirait plus ! J’ai cru qu’elle allait chier dans son froc… Elle suffoquetait : « Oh purée, qu’est-ce que t’as fait ? ! » Mon beau-père est sorti en trombe, pour voir l’état de sa bagnole. Il en revenait pas. Il a dit : « Non mais il est complètement con ce gosse ou quoi ? ! »
Encore un problème de communication tout ça…
J’ai eu beau expliquer que je m’entraînais pour mon futur métier, ça n’a rien arrangé. Mon beau-père n’a pas été consolé de l’état de sa bagnole et ma mère m’a bien fait comprendre que c’était hors de question que je m’entraîne à faire l’éboueur.
Et après on t’explique qu’il faut lire entre les lignes avec les femmes… Mais est-ce que elles, elles lisent entre les lignes des hommes ?
La réponse est non, bien entendu et c’est pour ça que je voulais écrire ce livre, pour expliquer qu’est-ce que c’est, au juste, un homme. Parce que j’ai un peu l’impression que personne n’en a rien à foutre, pourtant c’est quand même important. Je dirais même que c’est un des problèmes fondamentaux de la vie et de l’univers. Oui, parfaitement mon petit monsieur, de l’univers ! J’ai l’air de rien comme ça, parce que je suis débile, mais fais gaffe ! Fais bien gaffe aux débiles ! Faut pas nous négliger sous prétexte qu’on a l’air pas sérieux… En général, les débiles, c’est eux les mecs les plus sérieux que tu pourras jamais rencontrer. Et Dieu sait que c’est pas facile de tout prendre au sérieux… Mais bon, comme on le dit souvent aux autres sans le faire soi-même : faut s’assumer.
Pardon. On s’est un petit peu égarés…
Je reviens donc à mon problème de femmes.
Y’a quelques semaines, je me promenais dans le quartier central comme une âme en peine. Je vis dans une nouvelle ville depuis trois ans, et en trois ans j’ai quasiment rencontré personne. Je traîne souvent dans les quartiers pauvres, il n’y a que là que je me sens bien, là où y’a beaucoup d’étudiants et beaucoup de noirs. Ayant traversé une mauvaise passe dans ma toute jeune carrière de génie méconnu, je me posais des questions sur la vie à longueur de journée et je maussadais, je me repliais, je ne voyais plus très bien à quoi bon. Rien ni personne, pas même le grand James Brown, ne pouvait me venir en aide dans mon besoin de chaleur humaine et j’errais, les mains dans les poches, regardant les gens s’amuser et passer du bon temps, pisser sur les murs et rigoler entre eux, pendant que moi j’étais tout seul et je voulais de la compagnie mais j’osais pas le dire, de peur de me faire exclure.
Ce soir-là, face au vague-à-l’âme, j’ai opté pour une solution de facilité, je suis rentré dans un établissement pour alcoolos. Je me suis assis sur une banquette, tout seul et j’avais l’impression d’être comme ces objets qu’on marche dessus et on s’écrie « Putain, ça n’a rien à faire là ça ! » J’avais rien à faire là. Tout le monde me regardait comme si j’étais un étranger.
Alors, j’ai vu, derrière le bar, une créature de rêve, avec beaucoup de blondeur. Elle avait deux seins parfaits pour vendre du vice et je me suis dit « C’est ça la solution. » Je suis tombé amoureux. J’ai commandé un double porto en palpitant, sans la quitter des yeux. Sans savoir le danger qui me guettait – littéralement le pire danger qui a menacé mon existence depuis ma naissance – je suis allé m’asseoir en face pour mieux l’admirer, seul à ma table. Je devais avoir l’air d’un pervers sexuel en quête d’une proie. En fait, la proie c’était moi ; j’étais rôti, ficelé, pieds et poings liés ; j’étais un lapin-humain paralysé par les phares poitrinaires du sexe.
Bien-sûr, elle n’y pouvait rien et n’en avait rien à foutre, habituée à l’admiration sans borne de tous les clients alcooliques, elle vaquait à ses occupations, derrière la barrière du bar, protégée par l’apparat de son métier et par les nouvelles règles sociales qui dictent que « non, non, non, on ne se permet pas de parler avec la dame. »
Je voulais faire le coup du poème mais il me fallait son prénom avant de commencer. J’ai rassemblé tout mon courage et je suis allé vers le bar en bredouillant « Pardon » plusieurs fois, en toussant sur des tonalités différentes afin d’attirer l’attention.
– Oui ?
– Eh bien… je compte écrire un poème sur vous mais il me faudrait votre prénom, sinon je peux pas y arriver, ça me bloque de pas savoir à qui je m’adresse et du coup, le poème sera foiré s’il est adressé à personne en particulier, c’est un peu de la superstition si vous voyez ce que je veux dire…
– Quoi ?
– De la superstition. Je sais pas si vous êtes au courant mais y’a des forces magiques qui ont lieu pendant l’écriture d’un poème, il faut surtout pas les dénigrer ou leur manquer de respect, il faut pas chercher à comprendre sinon elles foutent le camp. Les forces magiques sont capricieuses comme des femmes, sans vouloir vous offenser, je pense que c’est pour cette raison qu’on parlait de muses à une époque, car on croyait que des esprits en forme de femmes venaient se glisser dans le crâne du poète en question pour lui dicter tous les vers, très précisément et au moindre écart de conduite, elles foutaient le camp avec le poète d’à côté. Aujourd’hui, on se fout de la gueule des poètes mais je peux vous dire qu’à l’époque c’était un travail respecté et considéré, car très périlleux, les gens risquaient leur vie à chaque seconde, à chaque mot qu’ils écrivaient un peu comme James Brown quand il chante.
– T’es un peu bizarre, toi…
– On me le dit souvent, je sais que c’est pour me tenir à l’écart que vous dites ça, mais je le prends quand même pour un compliment. Si on attend des vrais compliments authentiques, on peut toujours crever. Alors je me permets de détourner votre remarque comme si c’était un compliment, parce qu’on est tous différents dans le fond. Vous aussi, j’imagine que vous êtes différente et que vous osez pas l’être en public. Le public nous fait tous chier dans notre froc, de façon métaphorique bien-sûr. J’ai remarqué que la solution contre le chiage dans le froc métaphorique, c’est de se complimenter soi-même pour se donner du courage et entrer en contact avec d’autres êtres humains car si on reste trop longtemps tout seul, mademoiselle, on finit par se contracter. Tel que vous me voyez je suis très contracté… C’est pour ça que je m’admire, pour me sentir moins seul. Je me persuade que je suis le plus grand génie littéraire du vingt-et-unième siècle, un peu comme Don Quichotte de la Manche il se persuadait d’être un des plus grands chevaliers errants de la planète. Ça a l’air d’une technique foireuse, vu comme ça mais en fait, ça marche, il faut juste y aller à fond sans douter un seul instant. Don Quichotte c’est un bon exemple. Il a risqué sa vie à chaque moment ! Il a réussi socialement comme personne avant lui, ni après lui, n’a jamais réussi quoi que ce soit ! Il a marqué l’humanité pour toujours, il est devenu le meilleur chevalier errant que la planète ait connu. De son vivant, tout le monde se foutait de sa gueule, on le prenait pour un pauv’ type avec son heaume de merde, son cheval asthmatique et sa lance toute cassée, mais lui il savait… il savait bien que dans le fond, c’est pas ça qui compte, ce qui compte c’est la pureté du cœur. Et dans ce domaine, c’était un diamant le mec. Si vous voulez, je peux vous donner un exemple qui me vient en tête. Un jour, Don Quichotte a vu un lion dans une cage et il a dit « Ouvrez la cage et poussez-vous, je vais l’affronter ! » Tous, ils lui ont gueulé dessus « Quoi ? Non mais t’es pas bien ? Tu vois pas que c’est un putain de lion ? Regarde-toi, t’es tout cassé déjà ! T’en as pas eu assez ? Tu tiens à peine debout, calme-toi avec tes conneries ! Tu nous saoules ! » et lui, impassible, il a rétorqué « Tut, tut, les enfants. Combien de fois il faudra le dire ? Je suis Don Quichotte de la Mancha ! Le plus grand chevalier de tous les temps ! Libérez-moi ce lion, je vais vous montrer ce que ça veut dire d’être un homme ! » Ils ont dit « Bon ben ok, tu veux jouer au con, très bien, mais on t’aura prévenu et si tu te fais bouffer, faudra pas venir te plaindre. » Ils ont ouvert la cage et là, il s’est passé quelque chose d’extraordinaire : Don Quichotte était tellement chaud que le lion a carrément refusé de se battre. Je vous le dis tel que ça s’est passé dans le livre : le lion n’a même pas grogné. Il n’a senti aucune peur émanant de Don Quichotte… Pas le plus petit gramme de peur, sinon il l’aurait bouffé. Les lions sentent très bien la peur et quand ils la sentent, vous êtes foutue. Là, y’avait rien, pas une goutte de transpiration, il a même pas serré les fesses, rien du tout. Alors le lion a capitulé, il a jeté l’éponge avant même de combattre, il a reconnu la valeur supérieure du chevalier et s’est rendormi. Vous pouvez le croire ça ? Eh ben moi je vous garantis que rien que d’en parler j’en ai la chair de poule. Et c’est comme ça tout le temps avec Don Quichotte. C’est pas juste le lion, y’a eu plein d’autres aventures de ce type. Même dans la défaite, il arrivait à vaincre, par l’humour, la dignité et la supériorité de l’âme. Personne n’a jamais eu autant de courage dans le monde entier, même en comptant les livres, même en comptant les films et la Bible, le Talmud et le Coran et même en comptant l’avenir. Don Quichotte a surclassé le genre humain, il est rentré dans une autre sphère. Tout le monde croit qu’il était fou ou débile mental mais, en vrai, c’était un Astre, le mec. Ce qui est triste, c’est qu’à force que personne ne voie sa valeur réelle, il a fini par croire qu’il était vraiment fou à la fin de sa vie. Juste avant de mourir, il s’est renié, il a dit à ses proches « C’est vrai, vous aviez raison, j’étais stupide, j’étais malade, comme je suis désolé… J’aurais pas dû, je me suis laissé influencer par les héros de romans, je regrette infiniment de vous avoir fait du tort les amis, si vous saviez comme j’ai honte… » Pardon mademoiselle, j’ai la voix qui tremble un peu, c’est l’émo-tion… Parce que je trouve ça tragique de partir comme ça, sans savoir à quel point il était important pour l’humanité, sans savoir à quel point son message, des siècles plus tard, continue à briller…
J’étais au bord des larmes. Elle, tout en m’écoutant, continuait à travailler, à servir des verres, à encaisser de l’argent. À la fin de ma petite tirade, elle me regarda perplexement. J’avais un peu niqué l’ambiance, plus personne n’osait dire quoi que ça soit entre nous. Alors pour me rattraper j’ai fini par rebondir :
– Et sinon, ce prénom, il vient ou non ? J’ai pas que ça à foutre moi ! ? Je rigole, je rigole… Ne vous vexez pas, c’est du second degré… Je vais vous écrire un très beau poème pour me faire pardonner ma bavardise. Je parie que personne ne vous a jamais écrit un poème digne de ce nom, j’ai pas raison ?
– Si, si, ça m’est arrivé.
– Ils vous ont émue jusqu’aux larmes ?
– J’irais pas jusque-là.
– Alors c’était pas des poèmes dignes de ce nom. Normal, plus personne ne sait écrire de la poésie de nos jours.
– Et toi, bien sûr, tu sais…
– Je vous l’ai dit : je suis le plus grand écrivain du vingt-et-unième siècle.
– Rien que ça !
– Ouais. Alors c’est quoi votre nom ?
– Cléo.
– Ok. Je vais vous reprendre un double porto. Et aussi il me faudrait de quoi écrire s’il vous plaît.
J’étais content parce qu’à l’époque, je croyais naïvement que quand une inconnue te tutoie et te donne son prénom c’est sûrement qu’elle veut du sexe. En plus, elle avait souri, ce qui était déjà un miracle en soi, puisque ça faisait très longtemps qu’une femme ne m’avait pas souri et, à force, je m’étais carencé comme quand on voit pas le soleil pendant longtemps et qu’on a plus de vitamines D dans le sang. Elle m’a servi le verre, elle m’a donné un carnet de serveur vierge et un stylo bleu et je suis retourné à ma table d’alcoolique solitaire pour me mettre au boulot.
Au début j’ai pas eu d’inspi. J’arrêtais pas de regarder ses seins et ça me coupait la pensée. Les seins c’est bizarre, ça n’a pas de sens quand on y réfléchit deux secondes. C’est juste deux bulbes de chair remplit de lait ou d’autre chose… Sexuellement, ça ne veut rien dire. Pour la reproduction, non plus. On va quand même pas dire que les femmes qui ont des gros seins sont préférables génétiquement parce que ça fera plus de lait pour le gosse à venir… C’est con de réfléchir comme ça ! Aujourd’hui, y’a des biberons et du lait en poudre… D’autres mecs pensent que l’excitation par les seins c’est un truc de régression maternelle, avec Freud, le stade anal et tout. Mais ça se voit que Freud il connaissait pas ma mère, sinon il aurait jamais dit ce genre de conneries. Enfin, il faut bien avoir des théories, sinon à quoi bon la vie ?
Je me souviens la toute première fois que j’ai touché des seins, c’était dans le bus, par mégarde. On s’est cognés l’un dans l’autre, avec les soubresauts du freinement, j’ai atterri la joue la première sur les seins de la meuf. C’était doux et moelleux à la fois, chaud et incomparablement pulpeux. J’ai passé le reste du trajet à prier pour que le car il refreine. Je voulais que l’autre joue en profite, pour pas qu’il y ait de jalousie. Mais le bus n’a pas exaucé mes prières et je suis resté jaloux d’une joue pendant longtemps. Je sais pas si les femmes savent ce que ça nous fait de toucher les seins. C’est unique comme sensation. C’est la façon dont les mains jubilent le plus, elles épousent la forme du sein et se cramponnent ou caressent, ou soupèsent et y’a aussi une forme d’interdit qui excite les sens, lorsqu’une femme te laisse toucher ses seins, tu ressens ça comme un honneur et tu es presque, comment dire… tu as toujours l’impression d’enfreindre le règlement, même si on te dit que tu as le droit. Les fesses c’est encore autre chose, j’espère qu’on aura l’occasion d’en reparler.
Pour l’instant, je suis dans le bar, face aux deux seins blonds de la barmaid, qui porte un décolleté et la forme du tissu est lissement ronde et bombée, on ne peut qu’imaginer des choses extraordinaires là-dessous. C’est une statue qui symbolise le rêve des mains.
Parce que les mains rêvent, elles aussi, elles en ont bien besoin ! Souvent elles ont le sale boulot, il faut qu’elles nettoient, qu’elles portent, qu’elles torchent, qu’elles plient, qu’elles grattent, qu’elles trifouillent et ça constamment, même si elles en ont pas envie. Si tu regardes bien tes mains, de temps à autre, tu verras que tu les contrôles qu’à moitié, elles font des trucs bizarres toutes seules. Elles ont une vie qui leur est propre et, pour soutenir l’infernale monotonie du quotidien, elles rêvent de seins à longueur de journée (je parle des miennes, hein, pas forcément celles de tout le monde, d’ailleurs, je me demande à quoi rêvent les mains des femmes, si quelqu’un a la réponse, je veux bien).
Les seins de Cléo, je pourrais passer tout le livre à en parler, tellement ils étaient épiques. Elle faisait comme si elle s’en rendait pas compte mais c’est pas le genre de choses qu’on peut ignorer. Elle utilisait son avantage nonchalamment, comme une personne gâtée par la nature et qui n’y fait pas attention. Parfois elle se cambrait, surtout depuis que je la regardais attentivement pour mon poème. Elle faisait mine de rien, de travailler sans y penser, de parler à d’autres clients, de pas regarder dans ma direction.
Puis alors, j’ai commencé à gribouiller des trucs nuls. Bon, je suis habitué à la nullité, c’est toujours un peu nul au départ et après, une fois que c’est lancé, ça prend son envol. Mais là, on ne s’envolait pas. Pas du tout même. Les mots retombaient à plat comme des mecs qui savent pas plonger. On aurait dit que les seins de Cléo m’avaient fait perdre mes moyens artistiques. Quelqu’un ou quelque chose avait coupé en moi le tuyau d’inspiration… J’étalais des phrases molles qui voulaient rien dire. C’était même pas faussement beau ou sophistiqué ou terne ou miteux, non, la verve était toute dégonflée et creuse, ça traînait, ça sonnait faux.
Je me suis poussé à bout, j’ai extirpé une goutte, une idée du tuyau, enfin quelque chose s’est mit à frétiller sur la feuille. Je me suis levé, j’ai pris un autre porto et du papier.
– Alors ça avance ? me dit-elle, sans me regarder directement, l’air de pas y toucher, mais j’ai bien vu qu’elle ricanait.
– Je préfère pas en parler avant d’avoir fini, vous comprenez, le charme risque de se rompre à tout moment.
– Ah ouais, je vois…
J’aurais eu beaucoup de choses à répondre à son sous-entendu sarcastique. C’est facile de plaisanter quand on écrit pas… quand on a rien sacrifié… quand on est pas prêt à mettre sa vie en jeu… Mais bon, j’ai rien dit, j’avais une phrase sur le feu, je voulais pas me déconcentrer. On lui mettra les points sur les i plus tard. Quand on sera ensemble et qu’elle sera folle de moi, là je pourrais lui expliquer que la littérature c’est de la magie noire et qu’on déconne pas avec ces trucs.
Le temps que je revienne à ma place, l’idée avait foutu le camp, bien-sûr. Mon esprit était focalisé sur une perspective terrifiante : et si Cléo tombait vraiment amoureuse de moi ? Et qu’elle veuille qu’on emménage ensemble, qu’on fasse des gosses, que je trouve un boulot normal, qu’elle me présente à ses parents et qu’on achète une bagnole, un appart à crédit et qu’on passe nos soirées à regarder la télé ou des séries sur internet et qu’on se dise des trucs comme « Chéri, ce soir on a rendez-vous à huit heures trente chez mon patron pour dîner, il faut penser à acheter une bonne bouteille… » Tout à coup, j’ai vu ma vie défiler devant mes yeux et se gaspiller irréparablement. Il fallait se défendre, il fallait à tout prix éviter le piège.
Du coup, je m’énerve sur le bout de feuille, en disant que jamais je me laisserai baiser la gueule, que ça va pas se passer comme ça, etc. C’était inmontrable bien-sûr.
Heureusement, y’a une solution qui marche toujours très bien : le plagiat. Tout à coup, une de mes phrases favorites de Dostoïevski vole à mon secours dans ma mémoire. Je gribouille d’une belle écriture, bien nette, avec même une faute d’orthographe pour qu’on pense que ça vienne bien de moi : Vous êtes une déesse de l’antiqu…
Attends, que je t’explique d’où elle sort la phrase, de quel contexte : dans Les Démons (ou Les Possédés, ça dépend des traductions), y’a un type très moche qui harcèle une très belle femme. Il se retrouve devant tout le monde à devoir se justifier. C’est une situation pathétique, le mec est horrible, tout le monde le déteste, il prend plaisir à mettre les gens mal à l’aise, il est mal habillé, vulgaire et tourmenté par les feux de l’enfer. Alors, en pleine transe de vulgarité, il sort à la belle femme, devant tout le monde, comme ça : Vous êtes une déesse de l’antiquité et moi je ne suis rien, mais j’ai le pressentiment de l’ infini. Considérez cela comme un poème…
J’ai donc tendu le papier plié en quatre à Cléo et j’ai filé à ma table pour m’agripper fébrilement à mon porto. La déesse attend un peu, elle finit le verre qu’elle est en train de sécher à coup de torchon, puis, avec son sourire mi-curieux mi-contrôle de soi, elle déplie le papier.
J’ai eu l’impression que l’espace se distendait dans tous les sens, je suais à grosses gouttes. Au début du papier, son sourire s’accentue puis il se consterne. Elle replie le mot, me regarde avec un air étrange, un air indicible. Apparemment, ça lui a fait de l’effet. Elle s’approche de ma table avec la bouteille de porto, elle remplit gratuitement mon verre et me dit :
– Oui, c’est bien… C’est pas mal… C’est… C’est vraiment toi qui l’as écrit ?
L’instant était crucial, en quelques secondes il a fallu prendre une décision et c’est bien entendu la pire qui s’est présentée la première. Mon cerveau saturé de nervosité m’a fait bredouiller :
– Non, c’est Dostoïevski.
– Ah bon ? fait-elle, déçue de pas avoir inspiré une si belle phrase. Son intérêt s’affaisse, le pétillement dans les yeux s’éteint. L’intérêt féminin est une chose très rare, très fragile, comme un château de sable qui peut se faire bouffer par les vagues en deux secondes, alors pris de panique, j’ai tenté de colmater et puis, en fait, à chaque tentative de colmatage ça ne faisait qu’empirer, alors j’ai fini par niquer le château à coup de pied.
– Oui, le grand Fédor, lui-même. Mais j’aurais pu… Au début j’ai écrit un truc… Et puis ça a mal tourné… Et puis, comme je voulais pas passer pour un péquenot, j’ai plagié… En fait, si vous voulez vraiment toute la vérité : l’amour me révulse. Tout est trop compliqué quand on pense aux tenants et aux aboutissants. Ça sert à quoi que je vous admire ? Hein ? À quoi ça vous avance ? À rien. Vous, vous voulez une vie tranquille, avec tout le confort requis, des plans de carrière, des études, des loisirs, des vacances, tout cela coûte du fric et moi je suis pas un étudiant, je veux pas un bon boulot, je veux pas être un citoyen responsable. Vous comprenez ? Je suis pauvre et très content d’être pauvre, j’ai aucune intention d’être riche, parce que ça niquerait toute ma crédibilité en tant qu’artiste ! Sans parler de vos parents, qu’il va falloir rencontrer tôt ou tard et des projets d’appartement qu’on aura ensemble, avec le crédit, les assurances, la responsabilité civile et les impôts et les papiers à remplir, l’URSSAF et tout… Non, non, non, moi j’en veux pas de tout ça. Quand on couchera ensemble et qu’on tombera amoureux et qu’il faudra essayer de se rendre heureux l’un et l’autre, alors on s’enfermera, on se polluera, on s’ennuiera. Je le sais très bien. Et je vise pas cette vie, je préfère encore en chier, tout seul dans mon coin, plutôt que de me laisser baiser la gueule par l’amour, je dis pas ça pour vous, c’est pas votre faute, vous y êtes pour rien, c’est moi… je sais que le problème vient de moi, le problème c’est que je veux pas vivre comme les autres, le problème c’est que j’ai un chef d’œuvre à écrire et que pour l’instant, je l’ai pas écrit… Bon, ça va venir. J’y crois… J’y crois à fond même. Mais tant que je l’ai pas fait, je peux pas me laisser distraire par l’amour et par votre beauté, même si tout ça est très subjuguant et que Dosto aurait sûrement été d’accord pour que j’utilise sa folie pour vous séduire ; le connaissant, ce bon vieux Dosto, il m’aurait donné carte blanche, il m’aurait dit « Vas-y ! Baise-la ! » mais moi je peux pas vous faire ça, je veux pas jouer avec vos sentiments et prétendre que je vais vous amener le bonheur, surtout pas avec la poésie, je suis pas capable de mentir, parce que si vous tombez dans le piège, je vais me rendre malheureux et vous rendre malheureuse, c’est certain, je n’ai rien à offrir, rien d’autre que de la misère et des blagues de mauvais goût et de l’idéalisme et beaucoup, beaucoup de paroles qui partent dans tous les sens. Au fond, je ne suis qu’un paumé… Arrêtez de vous marrer, c’est pas drôle, je suis vachement sérieux, je suis en train de me mettre tout nu et vous ça vous fait marrer. Après on s’étonne qu’y ait de la misogynie, putain de merde ! Je pèse tout ce que je dis ! J’ai jamais été aussi sérieux de toute ma vie !
Elle veut pas m’écouter, elle croit que je l’embobine et ça lui plaît. En cassant le château de sable précédent, ça a fait un autre château plus grand, plus foufou. Le scintillement renaît. Le sourire aussi. Elle croit tout le contraire de ce que j’avance. Y’a rien de plus énervant que d’être drôle quand tu veux pas être drôle. Je me suis levé en claquant ma main sur la table, saoul comme un pot. J’ai voulu balancer mon verre mais y’en avait plus, elle avait tout débarrassé. Elle nettoyait les tables les unes après les autres. Y’avait plus un seul clampin dans son bar, peut-être qu’il était tard, j’ai pas vu le temps filer.
Y’a des femmes, comme ça, qui trouvent drôle de voir des hommes souffrir, elles prennent tout à la légère, même les problèmes existentiels les plus tragiques… Elle a fermé la porte d’entrée et commencé à nettoyer le bar, pendant que moi je continuais à gueuler, à la pointer du doigt, à la mettre en garde, qu’elle savait pas à quoi elle s’exposait, que j’étais un sale mec et que je l’aimerais jamais comme elle le mérite, mais parfois les femmes veulent à tout prix comprendre l’inverse de ce qu’on essaie de leur dire.
Les écrivains modernes, là, ils feraient une ellipse morale, parce que normalement, dans les bouquins grand public, on parle pas trop de cul. On se contente de sous-entendre, d’images rapides, où on comprend vaguement. Ça évoque, ça dit tout sans rien effleurer, sans avoir à mettre les mains dans la boue. Mais moi je pense justement qu’il faut mettre le nez là où ça pue.
Je sais pas où est le problème avec le cul dans les livres. Je veux dire, y’a Henry Miller, y’a le rap, y’a la pornographie, y’a tous les bouquins comme le Rapport Hite et des études précises sur le comportement sexuel de l’Homo sapiens sapiens et pourtant, c’est toujours un sujet très sensible en littérature. On a pas le Droit d’approcher la question trop directement. On a pas le Droit d’utiliser certains mots.
Mais les mots c’est pas n’importe qui. Les mots ils existent, ils créent des structures sous-jacentes, ils nous modifient, ils représentent la réalité… Les mots c’est des ambassadeurs, c’est des représentants, si on enferme un mot, même un mot dégueulasse, notre crâne devient une prison pleine de prisonniers politiques, notre crâne devient un régime totalitaire.
Dans un de mes nombreux projets ratés, j’avais écrit l’histoire d’une ville imaginaire où les mots c’étaient des mecs. Argent, c’était le roi. Liberté, c’était la reine. Et tout le monde pensait que ça faisait un heureux mariage (comme dans la vraie vie où les gens pensent que pour être libre il faut avoir du fric). Donc, tout en haut, dans le château, dans la cour du roi, y’avait des beaux mots aux noms de famille bien ronflants : des Beauté, des Solidarité, des Ineffable, des Amour, des Pensée Positive, des Lumière, des Confort, des Sécurité. Et dans les quartiers pourris, y’avait que les mots indésirables aux noms de famille qui mettent mal à l’aise. Chiasse, Pisse, Croûte, Masturbation, Clitoris, Rectum, Scrotum, Cyprine, Sperme, Urètre, Sodomie, Utérus, Bite, Chatte, Anus… Tous ces mots étaient des prostitués, tous des laissés pour compte et cachés dans la fange de la société, dans les égouts, obligés de vendre leur cul pour survivre.
Évidemment, les beaux mots de la cour royale passaient leur temps à mépriser la vulgarité mais… le soir… tout ce petit monde hypocrite se retrouvait dans des partouzes géantes dans les bas-quartiers. Argent avec Sodomie, Liberté avec Éjaculation etc. Les mots normaux pouvaient pas s’en empêcher parce qu’y avait un pouvoir, là-bas, dans les quartiers sales, un pouvoir obscur et très puissant, émanant d’une créature dont personne ne parlait à voix haute, pour protéger la bonne morale et les bonnes mœurs. La créature s’appelait en fait Vulva.
Vulva, dans mon histoire, c’était un animal légendaire
