L'Insoumis - Francis Spectre - E-Book

L'Insoumis E-Book

Francis Spectre

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Beschreibung

Un écrivain raté fait un enfant par inadvertance à une boulimique déséquilibrée. Tant bien que mal, la petite famille survit au sein d'un quartier délabré. La situation ne tarde pas à prendre une tournure étrange lorsque l'enfant - guidé par son ami imaginaire - bascule peu à peu dans la délinquance et le mysticisme.

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Seitenzahl: 189

Veröffentlichungsjahr: 2019

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Un grand merci à Juliane, Charles, Charlotte, Ugo, Véronique, Lorenzo, Marie-Anne, Martin, Rémy, Damien, Sonia, Anne, Christian, Patricia, Chloé, Hélian, Sophie, Jonathan, Marie-Hélène, Anthony, Vincent, Léna et Catherine.

Ce livre a été le fruit d’un formidable travail collectif auquel je dois absolument rendre hommage.

La couverture a été réalisée par Christian Venant. Il a lu le livre et m’a généreusement offert ses services. Ses propositions ont surpassé tout ce que j’avais pu imaginer. C’est une chance inestimable d’avoir bénéficié de son expérience et de ses compétences. La maquette a été faite grâce au concours d’Emmanuel Kormann.

Véronique Chalmet a apporté au projet son expertise littéraire. Grâce à son travail de lecture et d’analyse, le manuscrit de l’Insoumis a pu grandir et acquérir une dimension plus profonde et pertinente. Elle est l’auteure de nombreuses parutions (notamment une très belle biographie de Billie Holiday).

Marie-Anne Meyer Molnar a corrigé les fautes du texte avec beaucoup de justesse et de sérieux. En parallèle à ce sérieux infaillible, Marie-Anne émaillait ses notes de commentaires hilarants et de ressentis – qui ont été tout aussi précieux que les corrections.

Et enfin, il m’est impossible d’oublier Ugo Djellouli qui me soutient depuis des années. C’est un grand lecteur, à l’ouverture d’esprit incomparable, un ‘Vrai Garçon’ ! Il a été le premier à déceler le potentiel de l’Insoumis. Depuis, il n’a pas cessé un seul instant de faire en sorte que ce livre vive. J’ai une dette immense envers ses efforts et son amitié.

Sommaire

AVANT-PROPOS

Chapitre 1

Chapitre 2

Chapitre 3

Chapitre 4

Chapitre 5

Chapitre 6

Chapitre 7

Chapitre 8

Chapitre 9

Chapitre 10

Chapitre 11

Chapitre 12

Chapitre 13

Chapitre 14

Chapitre 15

Chapitre 16

Chapitre 17

Chapitre 18

Chapitre 19

Chapitre 20

Chapitre 21

Chapitre 22

ÉPILOGUE

AVANT-PROPOS

Ce livre a été refusé par un bon nombre de maisons d’édition. Non pas pour son manque de maturité ou sa pauvreté artistique mais parce qu’il touche à des sujets sensibles d’une façon radicale.

À force d’éviter systématiquement la controverse, une forme de censure insidieuse s’est instaurée en France, une censure qui émascule lentement la littérature par des formatages de plus en plus restrictifs.

Cette censure ne provient pas d’un état totalitaire, ou même d’un contrôle gouvernemental, mais plutôt d’une sorte de réalisme mercantile. Les professionnels du livre sont de plus en plus asservis à la ‘loi du marché’. Désormais, on considère les prises de risque artistiques comme une sorte de tare commerciale.

Par conséquent, un nouveau régime s’est instauré : il y a dorénavant des œuvres que l’on a le droit d’écrire – du point de vue légal – mais qui ne parviennent pas au public parce que personne n’a le courage de les publier.

Chaque civilisation a l’art qu’elle mérite. S’il y a une part de vérité dans cette phrase, alors la culture actuelle nous renvoie une image alarmante de nous-mêmes : complaisants, pusillanimes et consensuels. Car, ne nous y trompons pas, la censure moderne ne vient pas uniquement des professionnels de l’art, mais aussi d’un public apathique, assoiffé de sensations plaisantes et de pensées confortables.

La notion même de contre-culture, en France, a quasiment disparu. L’art suffoque, menacé par l’insensibilité croissante du public, le narcissisme des artistes, le prosaïsme des professionnels, sans parler de l’incompétence des institutions officielles.

L’objet de cet avant-propos n’est pas de jouer la carte de la victimisation mais plutôt de ramener l’œuvre dans son contexte dynamique, à savoir : le conformisme rampant de la France au début du xxie siècle.

Néanmoins, cette situation offre tout de même un avantage non négligeable. Le conformisme est certes une forme de censure redoutable mais c’est aussi – et surtout – une matière combustible fantastique lorsqu’on ne s’y soumet pas.

« De la force qui lie tous les êtres ne se libère que celui qui se surmonte lui-même. »

C.G. Jung citant Goethe

1

Mon fils (je n’en ai pas, mais imaginons un instant que je trouve une femme assez cinglée pour en concevoir un avec moi), il devra être insoumis. C’est-à-dire, plutôt : j’aimerais bien qu’il soit insoumis. Si ça se trouve, il le sera pas ; il sera plutôt sage et d’un naturel souple. Quoi qu’il en soit, je l’appellerai Jonathan… Avec un peu de chance, ça ira avec sa personnalité. Un gosse qui s’appelle Jonathan, on s’attend à ce qu’il soit fou.

On projette toujours sur ses enfants ce qu’on a pas pu être. Et moi, j’ai jamais osé être insoumis. Peut-être que l’insoumission n’est pas un facteur commun à tous les hommes, d’ailleurs ça serait intéressant de faire des tests et des sondages pour le savoir, hein ? Est-ce que l’insoumission est un génome rare ? À mon avis, non. Peu importe, je veux que mon fils, en plus de cracher à la face du monde, s’en prenne également à son pauvre père, c’est-à-dire moi. Ça serait bien, s’il en ressent le besoin, qu’il me dise ‘va te faire enculer’ juste pour me remettre à ma place.

Jonathan, il aurait des sautes d’humeurs, comme ça, des sautes d’humeurs terribles. Sa mère, je tremble rien qu’en imaginant à quoi elle pourrait ressembler. Si elle devait supporter mes propres instabilités psychologiques (en plus d’avoir un fils ingérable), il y a des chances pour qu’il s’agisse d’une obèse trentenaire, avec une maladie congénitale, ou plutôt une invalidité reconnue par l’état, par exemple un œil de verre ou un pied bot.

Jonathan l’aimerait, sa pauvre mère. Il l’aimerait mais comme un fou ; ça ne voudrait pas dire qu’il soit indulgent pour autant. Au lieu de l’appeler Maman, il l’appellerait La Cuisine. Et à ses yeux, elle serait sûrement une sorte de déesse. Une pirate boiteuse, à moitié bridée comme un bouddha mongolien.

En règle générale, on veut que les enfants évitent de répéter les mêmes erreurs que leurs parents, mais on échoue toujours lamentablement. Au final, on charge les gosses d’une mission impossible : régler tous nos problèmes, donner un sens à nos vies et justifier les sacrifices qu’en réalité personne ne nous a obligés à faire.

Invariablement, les gosses finissent par reproduire les mêmes conneries : être polis, avoir un travail, procréer, boire raisonnablement jusqu’à crever dans l’indifférence générale.

J’aimerais au moins (s’il ne peut pas éviter ce destin médiocre) que rien n’oblige Jonathan à me respecter. Ni respecter quiconque voudra lui inculquer une leçon avec l’usage de la force. Cette pensée-là, ‘va te faire enculer’, je suis sûr que tout le monde doit la bercer dans son cœur, à sa façon. Alors pourquoi faudrait-il se refréner ? Je vous pose la question… Réfléchissez un peu… On a appris à étouffer le cri, mais on nous a jamais expliqué pourquoi. On a bien essayé d’être poli pendant des millénaires, qu’est-ce que ça nous a apporté ?

Il faudra tout de même que je fasse attention à ne pas vivre à travers mon fils, non plus, ça serait trop triste. À tout prendre, il vaut mieux mourir en tant qu’être unique plutôt que se croire immortel à travers sa progéniture. Et lui c’est pareil, il ne faut surtout pas qu’il s’identifie à moi.

Physiquement, on pourrait l’imaginer brun, les sourcils sérieux, un regard teigneux, sur un visage angélique. Bien sûr, toute proportion gardée, il ne faut pas à tout prix que Jonathan soit un révolutionnaire. Ni même l’antéchrist. Je le vois plutôt comme l’incompris, le précurseur, proclamant enfin le cri réprimé par des millénaires de politesse infanticide. Mais malheureusement, il pourra tout aussi bien devenir directeur marketing (après tout c’est possible) uniquement pour faire chier son pauvre père.

En attendant, il ne devra son insoumission qu’à lui-même, à son propre courage. Moi, je n’aurais pas mon mot à dire. J’ai eu ma chance, en tant qu’enfant, de crier ‘va te faire enculer !’ Mais je ne l’ai pas fait, oh non… Même là, de l’écrire, je suis obligé de mettre des guillemets… Parce qu’étant enfant, j’avais bien trop peur des conséquences. La punition fatale. La déception des parents. La pression sociale. Mais si c’est uniquement la peur qui empêche un cri de surgir, alors qu’advient-il du cœur qui se gonfle de cris ? Peut-être que les guerres, la publicité et le sadisme des journalistes sont simplement les conséquences d’une sorte de ‘va te faire enculer’ réprimé ?

Des personnes bien éduquées pourraient rétorquer qu’insulter sauvagement son pauvre père revient à un gros manque de respect envers soi-même. Oui, d’accord, pourquoi pas. Mais… encore faut-il l’avoir compris (que c’est un manque de respect envers soi-même). Et de surcroît, l’avoir compris par ses propres moyens. Si vous voyez ce que je veux dire… Comment peut-on demander à un gosse d’apprendre le respect si personne ne le respecte ? Ce n’est pas en l’engueulant qu’il comprend ce que le respect veut dire. Tout ce qu’il enregistre c’est que les adultes ont un privilège acquis par une sorte de supériorité physique (privilège qui n’est en fait qu’une épaisse couche d’ignorance).

Si Jonathan doit apprendre, au cours de son existence, qu’il ne faut pas dire ‘va te faire enculer’, il l’apprendra selon ses propres convictions. Et non pas en étant obligé de le ravaler systématiquement avec – en quelque sorte – la rage au ventre.

2

Évidemment, je ne donne des conseils d’éducation à personne, loin de là. Tout ceci n’est que pure fiction, je tiens à le rappeler au cas où certains esprits impressionnables s’en iraient prendre au pied de la lettre mes salves déchaînées. Non, selon toute probabilité, j’aurai des enfants adorables, je les éduquerai comme je pourrai, en fonction du moment, sans vraiment réfléchir à ma lâcheté, c’est-à-dire un peu comme tout le monde. Dans une belle maison bourgeoise, avec une femme attirante, un labrador et des voisins qui aiment le silence. Mais avant d’en arriver là, pour l’esprit du roman, mettons qu’il n’en soit rien ; et qu’en réalité je ne m’en sorte jamais de cette misère (parce que je suis vraiment pauvre) et qu’au final, je finisse bel et bien par engrosser une merveilleuse obèse aux yeux bridés. Imaginons, un instant (au prix d’un certain effort tout de même), que Jonathan vienne au monde, et que – parce que je suis trop accaparé par ma vulnérabilité – je refuse d’être un père exemplaire.

Mais attendez… avant de faire naître Jonathan, parlons un peu de sa future mère, la boiteuse. Elle et moi on se rencontre dans une boulangerie où j’écris, tous les jours, à une table, en buvant un café. Elle passe le matin, à la même heure, pour acheter son pain. Mais je ne la vois pas, trop concentré sur mon travail, sur l’écriture de livres que personne ne lira. Avec un sourire brumeux, en coin, ce sourire qui est le seul privilège des artistes maudits.

Et tous les jours, la boiteuse me regarde, je l’intrigue. Qui est-il ? Pourquoi a-t-il l’air misérable ? Qu’écrit-il sur son ordinateur ?

Un jour, je me rends compte que cette vietnamienne énorme m’observe de biais. Enfin, je dis vietnamienne, mais en réalité j’en sais rien, je le suppute. Parce que dans le quartier, il n’y a que des marocains et des vietnamiens. Les chinois sont dans un autre quartier et les coréens sont assez rares par ici. En plus, on dit vietnamienne mais elle parle français sans le moindre accent, donc on peut penser qu’elle est au moins franco-vietnamienne, ou encore mieux : française d’origine vietnamienne (je vais probablement me fâcher avec un grand nombre de gens en écrivant ce livre, je préférerais éviter d’être en plus taxé de raciste). Alors, elle me sourit, affable, avec des gestes nerveux et fuyants. Je lui rends son sourire et, le lendemain, elle me dit carrément bonjour, en rougissant, la coquine.

Il faut savoir que moi, derrière mon écran, je suis plutôt quelqu’un de nerveux (comme mon futur fils). Mais un nerveux introverti. Hyperactif oui, mais une hyperactivité tournée vers l’intérieur, dont les faisceaux convergent vers le cœur, l’estomac et les reins. En apparence je ne laisse rien transparaître, mais le moindre signal cérébral se transforme sur-le-champ en panique. Ce qui fait de moi un incapable avec les femmes. Je suis trop franc, trop peu joueur, j’ai peur du rapport de force, de devoir me montrer viril et invulnérable ; je vois le mensonge, le mien et ceux des autres, le mensonge pour plaire ; je pars dans l’interprétation et je tire des conclusions (presque métaphysiques) sur un haussement de sourcil déplacé. Donc ça, il faut le comprendre dès le départ : je suis bon à rien avec les femmes. Elles me tétanisent. Et depuis longtemps – quatre ans maintenant – mon célibat s’est transformé en traversée du désert puis en résignation et enfin, le dernier stade : la fébrilité mentale.

Du coup, en regardant la grosse franco-vietnamienne se tortiller devant moi, à la boulangerie, je me dis ‘elle est pas si mal, en fin de compte…’

À peine ai-je pu prononcer intérieurement cette phrase que (miracle !) elle m’adresse la parole.

– Vous écrivez quoi ?

Phrase incongrue et prononcée un peu trop rapidement, en se dandinant, comme si elle avait préparé à l’avance cette scène, déployant alors un courage gigantesque qui colore sa face bridée d’une rougeur violente.

À cet instant (comme je l’ai déjà dit, je suis d’une condition très réactive) j’ai déjà un morceau de sueur dans la gorge ; les veines de mon cou se mettent à palpiter. Cette grosse femme m’excite. Déjà : elle m’adresse la parole (ce qui est quasiment impossible, on le sait, en France les femmes n’adressent jamais la parole aux hommes car elles ont bien trop peur de se faire violer ou de passer pour des salopes). Et surtout : elle s’empourpre.

On commence à parler, elle s’appelle Maylis, elle est très brune et a la peau mate. Son visage est presque beau, d’une sorte de beauté dilatée, gonflée de l’intérieur comme un ballon de baudruche. Parfois elle a des mimiques touchantes, par exemple quand elle rit en se cachant les yeux. Et je la baise le jour-même. Enfin, je dis ça mais, à la réflexion, c’est plutôt elle qui me baise. Il fallait s’y attendre. Désolé pour la transition, elle manque de subtilité, mais bon, sans la fornication, pas de Jonathan. C’est quand même une loi naturelle assez incontournable. On peut toujours utiliser des petites aiguilles, ou faire un don de sperme, mais on est pauvres tous les deux, on n’a pas les moyens. Et puis c’est surtout qu’on n’a pas l’intention de procréer… D’ailleurs puisqu’on est sur le sujet, sachez que je ne tire aucun mérite de cette conquête : c’est elle qui m’a tendu un piège. Son boitement fait rebondir ses hanches d’une façon à la fois maladroite et obscène. Il y a même quelque chose d’aveuglant – au niveau hormonal je veux dire – une espèce d’exhalaison visuelle qui se dégage de son bassin disloqué. Ajoutons encore une forte tendance à rougir (avec pourtant une absence totale de pudeur) et vous aurez compris que j’avais pas vraiment le choix, j’étais comme un moucheron happé dans les sucs d’une plante carnivore.

Coucher avec une grosse, ou disons une femme corpulente, surtout pour un maigre comme moi (et après quatre ans d’abstinence), c’est une expérience fabuleuse. Déjà, la boiteuse est trempée avant même que je lui touche le pruneau. Ça montre à quel point la soif était réciproque. Et puis, rapidement on rebondit, on rebondit, avec force d’effusions et de respirations, comme sur un trampoline de graisse, sans aucune retenue. Alors qu’elle était timide et silencieuse, elle commence à couiner en haletant.

C’est comme ça que Jonathan a été conçu. Je n’y tenais plus de ces couinements. J’étais devenu un animal, j’empoignais la nuque de Maylis et ses grosses fesses en poussant des râles.

Ce n’est qu’après la bataille que je découvre une série de vibromasseurs le long de son lit (on verra plus tard que ce détail aura des conséquences dramatiques), qu’elle n’avait pas eu le temps de cacher dans la fureur de l’instant. Une série de chibres en latex intimidants, je dirais même extrêmement intimidants. Je dois vous avouer que je ne possède pas un sexe de taille foudroyante (il est nerveux, certes, mais c’est pas un gourdin non plus), alors la vue de ces immenses phallus m’a introduit un doute. Et si Maylis n’avait rien senti ? Si elle n’avait fait que simuler ? Et si l’intérieur de sa vulve était tellement élargi que mon humble sexe n’avait même pas touché les bords…

Le mystère restera entier. Elle ne parlera jamais de son plaisir et ne parlera pas non plus de son passé. On peut supposer que quelque chose a traumatisé cette femme. À trente ans elle vit seule, recluse dans cet appartement minable au-dessus d’une station essence désaffectée, à une minute de la boulangerie.

Le quartier est lui-même laissé à l’abandon. Des petits immeubles sales et constellés de paraboles. Un supermarché entouré de clochards et de chiens crasseux. Un terrain de basket dans une cage de grillage, sur le toit d’un foyer municipal. Des prostituées qui déambulent le soir, sur les boulevards ; des dizaines de langues étrangères, des bris de verre sur la route.

Maylis a divisé sa vie en trois. Les courses. La cuisine. Le sexe. Pas nécessairement dans cet ordre-là d’ailleurs. Tout de suite après notre premier rapport, elle s’est rhabillée, sans un mot et elle m’a laissé avec ses vibromasseurs, pour commencer à cuisiner devant la télé vietnamienne. Au début (j’étais encore sur mon complexe d’infériorité) je croyais qu’elle était exceptionnellement déçue par ma performance et que c’était sa façon de m’inciter à foutre le camp.

Mais il s’avéra qu’elle était tout simplement lunatique. Le lendemain, à la boulangerie, elle me récupéra comme un vieux sac de linge et me remit une correction. Pareil le jour suivant et le jour d’après ; et ainsi de suite jusqu’à ce que j’emménage chez elle. Il faut croire qu’elle m’aimait bien… Il faut croire aussi qu’elle était très fertile puisqu’un jour elle m’annonce :

– Tu sais, je crois que je suis enceinte…

– Quoi ? ! Mais comment ça se fait ? Tu prends pas la pilule ?

– Bah… Non.

– Mais c’est pas possible ! Et c’est maintenant que tu me le dis ? ! Et… attends, tu veux le garder ?

– De toute façon c’est trop tard, ça fait huit mois.

Remarquez qu’en peu de phrases, on est passé de ‘je crois que je suis enceinte’ à ‘c’est trop tard ça fait huit mois’. Moi, la logique des femmes ça m’a toujours laissé perplexe. Je dis ça parce que je suis un peu misogyne, je préfère préciser, au cas où on aurait des doutes… C’est une misogynie particulière, qui n’est pas vraiment de la haine, ni un sentiment de supériorité, non ; c’est plutôt une méfiance profonde qui vient de l’incompréhension et de la peur.

Bon, dans ce cas précis, vous avez sûrement raison, j’aurais dû lui poser la question plus tôt. Le thème de la pilule, c’est typiquement le genre de chose dont il faut s’inquiéter dès la première pénétration. Et même avant la première pénétration, c’est encore mieux, histoire d’éviter les situations épineuses. Mais comprenez-moi, au bout de quatre ans, j’étais quand même un peu rouillé au niveau du protocole…

Alors qu’elle m’annonce sa grossesse (entre nous, ça se voit pas tant que ça, quand la femme est déjà naturellement corpulente), la boiteuse sourit de façon maternelle, son visage se tend de satisfaction avec un éclair laiteux dans son œil bridé. À ce stade-là de notre relation, j’écrivais un livre assez sombre sur un manoir hanté, donc je m’occupais très peu d’elle (en dehors de nos relations sexuelles). Oui, j’aurais dû être plus vigilant ; mais elle m’intimidait un peu avec son caractère instable et j’avais contourné le problème en me réfugiant dans l’écriture.

Elle-même n’avait rien remarqué. Enfin, c’est ce qu’elle me raconte… Ce qui paraît étonnant, non ? On pourrait supposer qu’elle se pose des questions sur l’absence de ses menstrues. Mais non (soi-disant). Ce qui montre de nouveau à quel point cette femme était en quelque sorte anormale, elle me donnait parfois l’impression d’avoir été cognée un peu trop fort, un peu trop souvent.

Du coup, pendant les huit premiers mois de sa grossesse, on avait continué à forniquer sans retenue tandis que, dans sa poche amniotique, le futur Jonathan devait déjà en prendre plein la gueule.

3

On pourrait penser qu’un accouchement calme la sexualité féminine, au moins pendant quelques mois. Eh bien pas du tout, pas Maylis en tout cas.

Elle a pondu Jonathan, en gueulant de toutes ses forces. Le bonhomme pesait trois kilos cinq et je peux vous dire qu’elle l’a senti passer. Mais alors, au lieu de reprendre son souffle, elle se fait mettre un stérilet et continue à me harceler sans relâche. La seule différence c’est qu’elle déplace subitement la séance de sexe le soir, vers dix heures, quand le petit dort. Elle est intraitable là-dessus. Il faut absolument qu’il dorme, qu’il n’entende rien et soit ‘protégé’ (elle insiste sur ce mot-là : protégé). Ce qui me conforte dans mes hypothèses : cette femme a un passé trouble.

Ou alors elle me manipule… Ce qui est possible, après tout, elle n’est peut-être pas aussi stupide qu’elle en a l’air… J’ai du mal à croire que pendant huit mois elle ne s’est pas rendu compte qu’elle hébergeait un être vivant à l’intérieur de son ventre. Sans parler des règles… Bon, ok, je suis pas une femme, mais quand même. J’ai l’impression que c’est plutôt un sujet important quand on a des ovaires. Alors : soit on se fout de ma gueule, soit on voulait me piéger, m’obliger à rester. Les hommes ne se méfient jamais assez des femmes, croyez-moi, regardez à quel point les femmes se méfient entre elles…

Et d’ailleurs, depuis qu’elle préfère la nuit, Maylis, elle est deux fois plus lubrique qu’avant. Sa soif se teinte d’une hargne particulièrement âpre. Elle commence à me caresser la rondelle, à me griffer le dos, à me lécher l’oreille. Et moi je me laisse avoir, tous les soirs. Elle m’essore, elle m’inquiète, mais je me laisse posséder. Ce qui a tendance à m’énerver (mais je m’énerve secrètement, hein, c’est pas comme si elle et moi on échangeait ce genre d’informations…) Je suis un homme indépendant, non ? Pas un jouet ! Elle a ce démon qui suinte entre ses jambes, elle me provoque, elle me rend débile et violent. C’est comme ça qu’elle m’a fait un gosse sans me demander mon avis. Autrement, je serais peut-être parti, par peur d’être père, par lâcheté (j’ai déjà dit que j’étais lâche, c’est vrai, ce n’est pas seulement de l’autodérision ; et rien de tout ça ne serait arrivé si je n’avais pas été aussi lâche). Elle a fait de moi son esclave sexuel, un soumis