Betty Bulle - Marie Burigat - E-Book

Betty Bulle E-Book

Marie Burigat

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Beschreibung

Marie Burigat raconte avec humour et tendresse l’importance des secondes chancesBetty broie du noir. Elle traîne en pyjama dans une chambre d'hôtel miteuse depuis quatre mois. Seule. Enfin, avec Germaine, son poisson rouge aérophagique. Toute sa vie a explosé, Jean-Boris l'a quittée ! Pire, il l'a mise à la porte ! Et à 42 ans, tout est fini !Mais c'est l'enterrement de Cookie. Betty y retrouve sa tante Gabrielle, une vieille fille qui enterre sa seule amie et colocataire. Toutes les deux vont se retrouver dans la maison aux parfums d'enfance, près du lac. Betty découvre que sa vieille tante y héberge déjà une jeune gothique, mal dans sa peau, qui répond au nom de Mo'. Petit à petit, entre blessures et chagrins, elles se découvrent et, ensemble, tâchent d'apprivoiser la vie...Betty va peut-être enfin trouver la force et le courage de l'affronter pour de bon, cette vie. La rage au cœur ! Et qui sait...Un roman attendrissant, rempli d'humour et d'émotionsEXTRAITLe noir me va bien. C‘est de circonstance. Dans tous les sens. Pas seulement pour aujourd‘hui, toute ma vie est plongée dans l‘obscurité. Je suis pâle... Non, livide. Sortie tout droit d‘un Twilight, mais en moche... Fatiguée, la Betty, au bout du bout du rouleau.Je devrais faire quelque chose... Au moins pour mes cheveux... Ils ne sont pas courts mais pas vraiment longs non plus. C‘est un genre de stade indéfinissable, un entre-deux affreusement triste.J‘ai le poil terne et la truffe humide... Comme une grosse éponge végétale... Je passe mes journées à pleurer. Je chiale à outrance. J‘erre dans cette chambre miteuse en semant de lourdes feuilles de sopalin qui touchent le sol dans un « plouich » écoeurant... Pathétique.À PROPOS DE L'AUTEURDiplômée en arts plastiques, Marie Burigat oscille entre l'écriture, le théâtre, le dessin et les illustrations. Elle chérit la moindre idée de liberté, à l'image de ses personnages. L'auteur compte aujourd'hui plusieurs romans à son actif, notamment Betty Bulle et La vie en Rosalie.

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Seitenzahl: 203

Veröffentlichungsjahr: 2016

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À Mam, Kroll et Lulu Merci pour tout. Je vous aime.

Marie Burigat

Ma Cookie,

Tu t‘en vas.

Tu es partie. Sans prévenir. À l‘anglaise. C‘est presque drôle pour une Américaine.

Tout droit, Cookie, toujours tout droit.

Voilà des années qu‘on assiste au bal des grands départs, c‘était toujours pour les autres. Cette fois, c‘est toi.

Tu as vu, j‘ai tenu ma promesse, je t‘ai laissée partir avant moi. Je n‘ai pas failli.

Alors, tu aurais quand même pu me prévenir. J‘aurais caché mon chagrin, mes regrets, ma colère. Et je t‘aurais laissée partir tranquille.

Mais tu n‘en fais qu‘à ta tête et tu aimes tant les grandes sorties théâtrales !

Égoïstement, je me demande ce que je vais bien pouvoir devenir sans toi. Qui me comprendra ? Qui me réconfortera ? J‘ai peur… Tu es tant dans ma vie, dans mon coeur.

Toi, ma fidèle, mon amie, ma confidente. Mon repère.

Je ne te souhaite que du beau, là-bas, du grand.

Pour toi, ma plus belle, dans tous les sens.

J‘arrive…

Ta G.

Exit Betty…

Le noir me va bien. C‘est de circonstance. Dans tous les sens. Pas seulement pour aujourd‘hui, toute ma vie est plongée dans l‘obscurité. Je suis pâle… Non, livide. Sortie tout droit d‘un Twilight, mais en moche… Fatiguée, la Betty, au bout du bout du rouleau.

Je devrais faire quelque chose… Au moins pour mes cheveux… Il ne sont plus courts mais pas vraiment longs non plus. C‘est un genre de stade indéfinissable, un entre-deux affreusement triste.

J‘ai le poil terne et la truffe humide… Comme une grosse éponge végétale… Je passe mes journées à pleurer. Je chiale à outrance. J‘erre dans cette chambre miteuse en semant de lourdes feuilles de sopalin qui touchent le sol dans un « plouich » écoeurant… Pathétique.

Oh, je m‘en rends compte, mais c‘est plus fort que moi…

Il m‘a larguée. Larguée. Le salaud. L‘ordure. Le sale bâtard.

Sans préavis. Sans pension. Sans toît. Après dix-huit ans de vie commune. Et le pire du pire, à 42 ans ! Quarante-deux ! Salaud !

Merci Betty d‘avoir donné le meilleur de toi-même ! Il m‘a jetée comme un vieux sandwich qu‘aurait pris un coup de chaud sur un tableau de bord, en plein mois d‘août.… Comme cette vieille part de pizza oubliée dans sa boîte en carton qui commence à se couvrir de petits poils mousseux…

Yeurk…

Il m‘a larguée avec dégoût. Sans projets. Sans rêves. Sans enfants. Il m‘a bousillée, ruinée de la vie. Larguée puissance 2. Physiquement et moralement.

Qu‘est-ce que je vais devenir ? Je n‘ai jamais imaginé ma vie sans lui, je suis prise de court. Devant moi, il n‘y a qu‘une page blanche.…

Ou un trou noir.… Le néant.…

Tout ce que j‘avais pu projeter, envisager, n‘existe plus.Terminé. Exit Betty. On passe des années à s‘imaginer une vie, un avenir avec, au bout, un feu de cheminée devant lequel on se nicherait l‘un contre l‘autre, tout ridés mais heureux, repus de petits bonheurs et de joies de vivre en tous genres. J‘avais tout. Tout imaginé.

Il n‘en reste rien… Pas même les cendres dans l‘âtre…

Et le pire, c‘est que ça fait déjà quatre mois.… C‘est quand que je ressuscite ?

Jamais. Je n‘attends plus rien.

Quatre mois que je pue le désespoir. Que je me traine sans but. Comme une loque. Dans des fringues dégueux. Les cheveux gras jusqu‘aux pointes…

Ouais, je pue tout court.

Et je m‘en fous.

La vérité, c‘est que je ne veux rien d‘autre que ces quatre murs. Rien. La vie m‘a déçue, elle me dégoûte. Elle me fiche la trouille.

Je ne comprends pas les gens. L‘espèce humaine…

Comment peut-on accepter d‘être aussi con ? Bah oui, con. On est quand même capables de continuer à bousiller la Terre allègrement alors qu‘on sait qu‘on en crèvera… Y‘a pas, faut être con. Mais alors vraiment très con.

C‘est comme ça, le genre humain est con. Con et prétentieux. Pire, con et méchant. La plus vile, la plus abjecte, la plus perverse des races existantes.

Comment assumer de faire partie de tout ça ? Et si on ne l‘accepte pas, où trouver l‘énergie et le courage de s‘engager à ramener une bande de cons à la raison ???

C‘est perdu d‘avance. Rien que d‘y penser, je suis fatiguée.

Moi, l‘espèce humaine, je la laisserais bien tomber. Qu‘elle crève dans sa merde.

Je suis une inadaptée. De la vie. Des gens. Je suis intimement convaincue de n‘avoir rien à foutre ici. Rien.

Et pourtant, je suis là.

Oh oui, je me suis proposé le suicide des centaines de fois, je n‘aurais d‘ailleurs qu‘à m‘injecter le contenu de cette seringue, le petit camé d‘en dessous m‘a assuré qu‘il y avait de quoi tuer un éléphant…

Mais… alors, je serai qui ? Quoi ? Une looseuse ? J‘aurai manqué de courage ? Et est-ce que je serai damnée ? Est-ce que j‘errerai dans les limbes d‘on ne sait où ? À jamais ? Sans espoir de retrouver mes parents de l‘autre côté ?

Et que penseront-ils, eux, de mon geste ?

Non, je ne peux définitivement pas me suicider. Trop risqué…

Je pourrais donner ma vie à ceux qui en ont vraiment besoin… M‘engager dans l‘huma, couper avec toute considération basse et matérielle qu‘impose notre société, pour sauver tous les petits africains qui souffrent… Mais, comment peut-on avoir la prétention d‘aider les autres quand on n‘est pas foutu de s‘aider soi-même ?

Non, il n‘y a rien à faire. J‘ai beau le tourner dans tous les sens, je suis coincée dans ma vie. Avec rien à y foutre.

Condamnée au vide.

Je voudrais me faire renverser par un bus. Boire un litre d‘eau de javel sans le faire exprès. Glisser et tomber d‘une falaise dans un rapide trop rapide. Coincer mon écharpe dans une machine à engrenages, au moment où elle se met en marche et me faire étrangler… Bref, n‘importe quoi, pourvu que ça ne soit pas de ma faute…

Et que ça s‘arrête…

Surtout.

Mais les jours défilent et je suis toujours là. Quasi immobile. Insensible. Léthargique.

Je pue la mort. Comme cette chambre. Comme tout cet hôtel.

La vie n‘a pas de sens. Aucun.

L‘amour ? Quoi l‘amour ? Bah, il est beau, tiens, le sens de la vie !

Bon, d‘accord, on en fait tout un pataquès depuis la nuit des temps, c‘est bien, ça fait tourner le monde… Et le coeur des hommes…

Mais moi, je déteste l‘amour. Je l‘ai eu et il a filé. Je voudrais ne plus jamais en entendre parler !

Mais alors à quoi se raccrocher ?

Autant mourir…

Il était tout. Je ne suis plus rien…

Au revoir, Cookie…

— Bonjour, ma Betty, je suis contente que tu sois là. Je suis sûre que Cookie aussi…

Gabrielle semble toute petite à côté du cercueil de Cookie… Presque transparente… Elle a les traits tirés… On dirait qu‘elle aussi arrive au bout…

— Bonjour Tantine, lui dis-je doucement en l‘enlaçant avec précaution, j‘ai soudain peur de la casser. Je n‘arrive pas à croire qu‘elle soit partie comme ça. Si vite, sans prévenir…

— Du Cookie tout craché, sourit-elle.

— Mesdames et messieurs, nous interrompt le croquemort (est-ce qu‘on dit toujours croquemort ?), si vous le voulez bien, nous allons procéder à la cérémonie.

Nous prenons place et je sens la petite main frippée et tordue de Gabrielle se glisser dans la mienne. Elle est froide. Et douce. Je la serre légèrement et ferme les yeux. Je ne veux pas écouter. Je ne veux pas pleurer. Pas ici. D‘après Cookie, la douleur et le chagrin aussi se respectent…

Je parviens à maintenir ma sourde bulle jusqu‘à ce que la voix de Zaz me parvienne : Je veux d‘l‘amour, d‘la joie, de la bonne humeur, c‘n‘est pas votre argent qui f‘ra mon bonheur, moi j‘veux crever la main sur le coeur, la, la, la…

J‘ouvre les yeux pour sourire à cette boîte de bois. Sacrée Cookie…

Gab et Cookie ont toujours vécu ensemble, deux vieilles filles qui ont choisi de s‘épauler plutôt que de s‘isoler dans le célibat. Parait que les femmes ont un sens profond de la solidarité et de l‘entraide…

Je m‘étonne pourtant de constater qu‘aujourd‘hui, la maison est pleine de vieux messieurs endimanchés, à la mine triste.

Gabrielle a formidablement organisé un petit « cocktail » à l‘issue de la cérémonie. Cookie doit être ravie, là où elle est. Elle aimait tant recevoir, jouer les mondaines… Et boire un coup… Santé Cookie, à la tienne !

On se croirait presque dans Desperate Housewives ; quand il y a un mort, les gens arrivent, les bras chargés de victuailles. Il y en a pour deux semaines, au moins. Un dernier hommage à notre immigrée des States…

Comment peut-il y avoir autant de monde ? Je ne l‘aurais jamais imaginé… Il n‘y a que quelques femmes, c‘en est presque comique…

Je remarque une jeune fille assise dans un coin sombre. Je ne saurais dire si elle est ravagée par le décès de Cookie ou si elle est juste un peu trop.… maquillée. On dirait un zombie.

Qui c‘est ? Qu‘est-ce qu‘elle fout là ? Qui sont tous ces gens que je ne connais pas ?

J‘ai soudain le sentiment d‘étouffer. La mort de Cookie m‘apparait concrêtement. Non, on ne la verra plus… Elle qui était si… vivante… Comment la Mort a-t-elle pu la choisir, elle ? Fallait me prendre, moi !

Ma gorge se resserre… Je peine à déglutir. Ma vue rétrécit elle aussi… Je vais tomber dans les vappes… Il faut que je sorte d‘ici ! Immédiatement. Je me jette littéralement sur la porte du jardin et sors en courant.

Il fait bon. Ça sent la pelouse, les fleurs des champs, le vent.… L‘enfance… Hummm… C‘est le printemps. Je voudrais aller jusqu‘au lac, mais je n‘en ai pas la force. Flageolante, je m‘installe sur un vieux fauteuil en osier et laisse aller mon chagrin. J‘ai envie de hurler. Cookie… Ma vieille Cookie chérie, avec ses calins trop serrés qui sentaient le tabac froid… J‘ai l‘impression d‘ouvrir un peu les yeux, pour prendre conscience que le monde aussi s‘effondre. Pourquoi ? Pourquoi la prendre, elle ? Pourquoi pas moi ?

Un arc-en-ciel traverse le ciel… C‘est tellement elle… Disparue en un éclair… Au revoir Cookie. Mais qui va prendre soin de Gab, maintenant ?

— Allons bon, ma Betty…

Je sursaute et lève mes yeux de panda vers Gabrielle.

— Je peux ? demande-t-elle en désignant le siège voisin.

— Bien sûr.…

— Quelle journée, glisse-t-elle dans un sourire qui sent l‘effort. Tu as mangé quelque chose ?

Je ne parviens pas à répondre, ma gorge est bloquée par une espèce de balle de tennis horriblement douloureuse…

— Ne sois pas si triste, Betty, je suis sûre qu‘à l‘heure qu‘il est, elle a rejoint ton père et ta mère et qu‘ils s‘ennuient nettement moins en nous attendant !

Je ris de bon coeur. Et je pleure. Gab aussi.

— Et toi, alors, dis-moi, t‘as pas bonne mine… Où en es-tu, ma Betty ?

— Moi ? Bof… Je suis au point mort… (Est-ce que j‘ai vraiment dit ça, le jour de la crémation de Cookie ???) Enfin, je veux dire : retour à la case départ… Je… J‘ai la trouille… Et j‘ai mal…

— Que vas-tu faire maintenant ?

— J‘en sais fichtre rien, Gab… Trouver du boulot, c‘est le plus urgent…

— Il ne reviendra pas ?

— Non, je ne pense pas…

— Tu vis où ?

— Dans un petit hôtel…

— T‘as les moyens ?

— Pas vraiment…

— …

— …

— Va chercher tes affaires, Betty.

— Pardon ?

— Il y a bien assez de place ici. Ça te fera du bien et à moi aussi. Allez, va, ne reste pas là-bas… C‘est ta maison ici, il est temps que tu y reviennes…

Oui, Betty, tu es bien une Boucke…

En signant le chèque en bois censé régler ma note d‘hôtel, j‘achève de me convaincre que c‘est une bonne idée. Combien de temps encore me serais-je laissée sombrer ? C‘est long de mourir sans se suicider. M‘occuper de Gab m‘empêchera de m‘enfoncer. Même financièrement… Basse considération.

Je rougis.

C‘est à mon tour de m‘occuper d‘elle. Je ne peux peut-être pas sauver tous les petits africains qui souffrent, mais je peux tenter d‘aider ma vieille tantine. Et ma maison m‘attend. Il n‘y a nulle part où j‘ai plus envie d‘être que là-bas…

Dehors, j‘inspire un grand coup. Bonjour la vie. Bonjour le monde. Bonjour les gens. Je panique à l‘idée de retourner dans cette folie, mais suis heureuse de quitter ce taudis. J‘y abandonne mes larmes et ma descente aux enfers. Même l‘odeur de l‘Ajax mêlée à l‘encaustique me dégoûte. Je vivrai. Je vivrai dans la platitude.

Je trouve deux euros et deux centimes dans ma poche. Pas de quoi aller bien loin en taxi… Je ramasse mes valises, mes sacs et mon poisson rouge et me dirige vers l‘arrêt de bus, comme on marche vers un possible espoir de guérison.

À cet instant, je veux y croire.

Dix-sept minutes plus tard, je perds déjà de ma superbe. Je suis enfin dans le bus. Avec, au moins, cent vingts autres personnes. On est serrés comme des sardines. Les déodorants sont mis à rude épreuve, il y en a même qui puent déjà…

Je ne me sens pas bien. Respire Betty. Respire. Ne pas s‘évanouïr…

Un siège se libère près de moi, je me laisse tomber comme un poids mort et rassemble mes bagages à mes pieds. Mes bagages… Est-ce qu‘on peut mettre toute sa vie dans des « bagages » ? Ou y a-t-il un mot plus approprié ?

Oui, ma vie entière tient dans ces deux valises et ces trois sacs… Même le seul être vivant que j‘ai fréquenté ces dernières semaines tient dans un bocal…

Je suis paumée. Perdue. Déracinée… À la dérive.

Une chose est certaine, je ne peux plus rester seule. Ce temps-là est révolu. Fini de tourner en boucle. Fini les cercles vicieux et sans fin. Les matins de larmes, face au vide tellement immense qu‘on le comble avec tout ce qui se mange, sous le coup d‘une pulsion. Fini aussi les soirées où l‘on pleure de dégoût en repensant à tout ce qu‘on a bouffé de désespoir…

Je sais bien qu‘il va me falloir me relever. Même si je n‘en ai pas vraiment envie… Parfois sombrer semble plus doux… Bien plus doux… Plus facile. J‘aime l‘idée que la vie ait une fin.

L‘éternité n‘est pas tentante pour les gens malheureux… Elle est synonyme de condamnation à perpétuité.

J‘aimerais faire un bond dans le temps. Avancer d‘un an. Juste pour voir où je serai, qui je serai… Et avec qui…

Je n‘ai ni la force, ni le courage d‘affronter le reste de ma vie… Mais je n‘ai pas le choix non plus. Chez les Boucke, on ne renonce jamais, on fonce, on charge…

Un jeune gars me tombe à moitié dessus dans un virage. Il s‘excuse. Ma seule réaction a été de retrousser les lèvres et de montrer les dents, mais je me retiens de feuler juste à temps… Ça me fait sourire.

Oui, Betty, tu es bien une Boucke.

Mo‘ comme Camille…

— Les transports en commun, c‘est vraiment l‘horreur, dis-je en arrivant à la maison du lac, dégoulinante de sueur.

— Bah, dis donc, me répond Gab, l‘air amusé, c‘est le débarquement en Normandie !

— Tu ne croyais quand même pas que j‘allais accepter de partir les mains vides !

Elle rit.

— Moi, j‘adore prendre le bus, poursuit-elle.

— Ah… Comment peut-on adorer prendre le bus ?

— C‘est drôle, je trouve. On y monte en nombre et on peut aller partout avec un tout petit ticket. Le réseau ressemble à une immense toile d‘arraignée et j‘ai plaisir à la mémoriser.

— Tu as mémorisé tout le réseau de bus ???

— Dis-moi où tu veux aller, je te dis comment !

— Tu m‘impressionnes, Gab !

— Café ?

— S‘il te plait…

Je m‘installe à la table de la cuisine, avec mon bocal, comme quand j‘étais petite. La nappe cirée n‘est plus la même, mais je retrouve l‘odeur des goûters… Des petits-déjeuners du dimanche. Je me sens de retour à la maison…

— C‘est quoi ça ? demande Gab.

— Mon poisson rouge.…

— Bah mon vieux, qu‘il est laid…

— C‘est Germaine. Elle n‘est pas laide, elle est différente. On se ressemble un peu toutes les deux.

J‘ai acheté Germaine, il y a trois mois, chez un petit Chinois, un soir où la solitude menaçait de me tuer. Elle n‘était pas à vendre, mais il me l‘a cédée pour vingt euros. Faut dire que j‘ai pleuré toutes les larmes de mon corps dans son magasin. Je l‘ai supplié. Elle m‘a touchée. Je l‘ai vue et je me suis reconnue. Elle était à charge d‘elle même. D‘un moche orange terne, avec des petites voilures mitées et des yeux globuleux, un noir et un gris-blanc, laiteux. Ce dernier étant deux fois plus gros que l‘autre. Elle s‘appelait Sushi. J‘ai trouvé ça dégueulasse, alors je l‘ai rebaptisée Germaine.

— Ah… Tu y tiens ?

— Beaucoup…

— Ah… On dirait qu‘elle va mourir, Betty.… Elle flotte.

— Non, c‘est normal. Germaine fait de l‘aérophagie…

Dès le premier jour à la maison, elle avait commencé à flotter de temps à autre. Au début, j‘ai paniqué, comme Gab. Je me suis dit que j‘étais maudite, que je portais malheur. Je l‘ai veillée deux nuits, le coeur battant, avant de comprendre qu‘elle flottait, puis repartait au fond, puis reflottait, et ainsi de suite. L‘explication la plus évidente, à mon sens, était l‘aérophagie.

Gab me regarde avec un grand sourire teinté d‘un rien de pitié. Je la comprends, je dois avoir l‘air un peu perturbée.

— Bonjour.

Je sursaute. Derrière moi, la jeune zombie est apparue et semble embarassée. Je la dérange. Mais qu‘est-ce qu‘elle fout là ?

— Gaby, j‘y vais, ch‘uis en retard, poursuit-elle.

— À ce soir, Mo‘, lui répond Gab, toute tendresse. Bonne journée !

À ce soir ? Est-ce qu‘elle vit ici ? Dans MA maison du lac ? Mais qui est-ce ???? J‘attends qu‘elle sorte.

— C‘est qui, Gab ?

— C‘est Mo‘.

— Mais encore ?

— C‘est la fille du boulanger. Romanesque, hein ? Elle est ici depuis plusieurs mois. Elle est paumée mais gentille. Comme Cookie quand elle est arrivée en France..

— Et elle reste jusque quand ?

— Bah, jusqu‘à ce que la vie l‘apaise, j‘imagine…

— Ah…

— J‘aime l‘avoir ici. Elle me rappelle pourquoi j‘ai tant aimé Cookie.

— Je comprends… Et… Elle paye un loyer ?

— Oh Betty ! Quel sens pratique ! Non, elle ne paye pas de loyer. Cette maison est à nous… C‘est un refuge, c‘est à ça qu‘elle sert, alors elle peut bien abriter toutes les têtes qu‘on aime !

— Bien sûr… Pardon. C‘était indélicat de ma part…

— N‘en parlons plus.

— Dis, elle s‘appelle Mo‘ comme Maureen ?

— Non, Mo‘ comme Camille.

Mo‘ comme Camille ??? Mais bien sûr…

— Ne réfléchis pas trop, ma Betty, rit-elle, tu vas attraper mal à ta tête. On l‘appelait Camomille. Petit à petit, la gosse a rayé son prénom de la carte pour ne garder que Mo‘. Un peu comme un nouveau baptême pour une nouvelle vie…

— C‘est beau ce que tu dis…

— Oui, c‘est ça, bécasse. Allez, avale ton café, on a du pain sur la planche pour t‘installer !

Qu‘est-ce qui a fait déborder le vase ?

En effet ! Après un débarrassage digne d‘un déménagement, mes vêtements sont enfin dans l‘armoire et la penderie. Mes produits de beauté, sur la commode. Mes babioles, sur la table de chevet… Bref, j‘en remets autant que j‘en ai enlevé. L‘odeur d‘un bon diner qui mijote, me titille les poils du nez depuis la cuisine… À cet instant, je me sens bien. Voilà longtemps que je n‘avais pas été entourée, choyée…

J‘aime ma nouvelle chambre. Plain pied. Petite baie vitrée qui donne sur le jardin, avec vue sur le lac, au bout. La lumière est belle ; le lit, douillet. Un vrai petit nid. Quand j‘étais petite, c‘est ici que je venais jouer. Le débarras aux mille trésors. On y trouvait de quoi s‘inventer des mondes, des vies, tout ce qu‘il fallait pour oublier que j‘étais fille unique… Sans compagnon de jeux…

Comme aujourd‘hui. Je n‘ai plus de compagnon… Je suis seule et je crève en silence. Personne ne mérite d‘être seul. Ça tue, la solitude.… C‘est dangereux…

Des bribes de conversation me parviennent. Mo‘ la zombie a dû rentrer. Allez, sois gentille Betty !

— Bonsoir, dis-je timidement en pénétrant dans la cuisine.

Gab touille dans ses casseroles, tout sourire. La zombie ne me regarde pas…

— Dis bonsoir, Mo‘, s‘il te plait, l‘encourage la vieille tantine.

Comme une sale gosse, elle lève vers moi ses grands yeux trop fardés et méfiants. Bouh ! Qu‘elle me fait peur ! Elle s‘avance et me tend une main nonchalante, je la saisis et mes cheveux se dressent sur ma tête.

— Bonsoir. Mo‘, marmonne-t-elle.

— Salut, moi c‘est Betty !

Je tâche d‘être amicale et serre franchement sa main. J‘ai l‘impression de passer un test fatal…

Soudain, sa mine s‘éclaircit:

— Bienvenue à la maison, Betty.

— Euh… Merci, Mo‘.…

— On boit un coup, Gaby ? demande-t-elle en la serrant affectueusement, comme on serre sa mémé.

— Allez ! répond Gab.

Ses yeux brillent, c‘est vrai qu‘elle l‘aime bien, cette petite…

— C‘est quoi ça ? demande Mo‘, avec dégoût.

— Euh… Mon poisson rouge. Germaine.

— Elle est laide… Et elle va crever. Elle flotte.

— Non, elle fait de l‘aérophagie…

Elle marque une pause pour me dévisager, puis lance :

— Mortel !

Nous nous installons autour de la table, un peu gênées, au début, puis les langues se délient et nous faisons connaissance. Nous parlons de Cookie, si haute en couleurs, si extravagante, elle manque. Surtout à Gab. Nous rions à l‘évocation de certains souvenirs, nous versons quelques larmes aussi… Oui, encore.

Puis j‘apprends que Mo‘ a dix-neuf ans et de gros problèmes relationnels avec ses parents, qui ne l‘acceptent pas comme elle est. Elle voit un psy, elle a une forte tendance dépressive. D‘après lui, le problème réside dans le fait que ses parents ne parviennent pas à faire le deuil de l‘enfant qu‘ils avaient espéré, imaginé et que Mo‘ n‘est pas… Le pire, c‘est qu‘elle travaille dans leur boulangerie. Et puis, bon, ben, elle ne trouve pas de mec parce qu‘ils sont tous trop cons. Alors, on rit et on se lance dans un quart d‘heure Girl Power : vivre entre filles n‘a que des avantages, répartition des tâches, discussions constructives, solidarité, empathie, etc.

Puis Mo‘ attaque.

— Alors, et toi Betty ? T‘es qui ?

— Moi ? Oh…

Mon coeur s‘accélère à l‘idée de retourner mariner dans mes problèmes, mais le doux sourire de la tantine me donne du courage.

— Eh bien, je m‘appelle Betty, je vais bientôt avoir quarante-trois ans et ça fait mal… Je ne risque pas d‘avoir des problèmes avec mes parents, ils sont morts dans un accident de la route, il y a onze ans. Ils étaient merveilleux, mais souvent absents. Je les adorais…

Gab pose sa petite main fanée sur la mienne. Je déglutis et reprends :

— J‘ai eu une enfance assez heureuse, j‘ai juste souffert de solitude… Ils travaillaient beaucoup et je n‘ai jamais eu de frère ou de soeur… Aujourd‘hui, après une grande histoire d‘amour, je suis seule à nouveau, depuis quatre mois. Il m‘a larguée après dix-huit ans.

— Dix-huit ans ! s‘exclame Mo‘.

— Oui.

— Avec le même mec ?

— Bah oui, du coup !

— Et tu lui as jamais mis de quenelle ?

— Pardon ???

— Tu l‘as jamais cocufié ?

— Mo‘ ! intervient Gab, plus amusée que choquée.

— Laisse, lui dis-je, je n‘ai rien à cacher ! Non, je ne l‘ai jamais trompé.

— La vache ! Respect…

— Ah bon ? Mouais… C‘est vrai que d‘un certain côté, c‘est beau.… dis-je, peu convaincue.

— Pourquoi ça a cassé, alors ? poursuit Mo‘.

— Pourquoi ? Bah, le coup classique, on s‘est usés au fil du temps, je pense. Toutes les petites choses qui l‘amusaient et l‘attiraient chez moi, au début, ont fini par devenir des défauts, des tics insupportables… On a dû cessé d‘entretenir les braises…

— C‘est nul, si c‘était un bel amour… dit Mo‘.

— Oui…

Que répondre d‘autre ? C‘était un bel amour. Je ne vais pas le nier…

Ni chialer sur moi-même, là, tout de suite… Si ?