Braine Blues - Isabelle Bary - E-Book

Braine Blues E-Book

Isabelle Bary

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Beschreibung

Les émissions politiques de Nine Paulus lui ont taillé une réputation de femme brillante et moderne. Idéale. Et pourtant... Ballottée entre la radio, une maman tentaculaire, sa vie de célibataire et sa fille Lilou – qu’elle élève seule dans une jolie maison de Braine-l’Alleud –, Nine aimerait être insouciante et drôle. Un jour, enfin, un brin de folie la prend. Nine saute dans un train pour Charleroi, rejoindre l’homme dont elle s’est séparée depuis cinq ans. Mais la fantaisie la saisira là où elle ne l’attendait pas, dans cette voiture immobilisée pour des raisons obscures, au milieu de nulle part. Un endroit figé et confiné où une jeune femme enceinte, une vieille dame suspecte, une cougar étrange, une adolescente boudeuse, un apollon et un homme bien mystérieux vont épousseter ses a priori sur la légèreté de la vie.

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Seitenzahl: 134

Veröffentlichungsjahr: 2015

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IsabelleBary

Promue ingénieur commercial à la Solvay Business School en 1991, Isabelle Bary commence sa courte vie de « femme d’affaires » commeaccount manager. Sa carrière prend une tournure particulière quand elle part, en 1994, sac au dos, pour explorer le monde. Ce périple sera le thème de son premier ouvrage,Globe Story(Complicités, 2005). Entre-temps, elle a créé une société de ventes privées…

Le virus de l’écriture est ancré. La plume ne la quittera plus. Trois romans seront ensuite publiés aux Éditions Luce Wilquin, dont le dernier,La prophétie du jaguar, rencontre actuellement un beau succès. Isabelle Bary collabore également à la revueMarginalesainsi qu’à des ouvrages collectifs.

Isabelle Bary est l’auteur de plusieurs livres :Globe Story(récit, Éditions Complicités, 2005),Le cadeau de Léa(roman, Éditions Luce Wilquin, 2008),Baruffa(roman, Éditions Luce Wilquin, 2009),Juste un regard(photos de Caroline Wolvesperges, beau livre, Éditions Avant-Propos, 2010) etLa prophétie du jaguar(roman, Éditions Luce Wilquin, 2011).

Site de l’auteur : www.isabellebary.be

©éditions Luc Pire

Esplanade de l’Europe, 2A/2 – 4020 Liège

www.lucpire.be

Coordination éditoriale :

évelyne Guzy

Graphisme : [nor]production

www.norproduction.eu

Photo de couverture :© olly

ISBN: 978-2-87542-134-0

Version imprimée également disponible en librairies

Droits de traduction et de reproduction réservés pour tous pays.

Toute reproduction, même partielle,

de cet ouvrage est strictement interdite.

Romansde gareIKissand read

Isabelle

bary

braineblues

Moi, Nine, quarante-deux ans01

Vendredi. 16 heures. Le jour ne veut pas finir. L’après-midi s’éternise sur la préparation de cette émission politique que j’anime en direct tous les lundis matin. Il fait chaud dans les locaux de la radio et j’envie ces voitures qui déjà fuient la ville. Elles charrient la promesse de dimanches ensoleillés en ce début d’automne où les feuilles tardent à tomber. Le ciel porte des couleurs de miel et on devine les senteurs imaginaires des derniers barbecues. J’éteins mon PC, agrippe mon sac et je file en douce. Pose mes lunettes solaires sur mon nez trop long, ouvre ma voiture à distance. Elle me répond par un bip rassurant, ma BMW trop grande, trop rapide, trop farcie d’options parfaitement inutiles, mais si « sécurisante », comme dirait maman. Je l’appellerai dans la voiture, maman, lui dirai de ne pas aller chercher Lilou à la danse, que je m’en chargerai… pour une fois ! Elle me demandera ce qui me prend, me répétera trois fois de ne pas arriver en retard, me dira que la rue est à sens unique et qu’il est interdit de se garer devant la porte cochère. Je lèverai les yeux au ciel en l’imitant silencieusement, ce qui fera sourire mon voisin de fortune, immobilisé dans sa propre carcasse au milieu de l’exode du vendredi soir.

Je vois la belle Natalia qui, d’un même geste, ouvre sa Mini cabrio de loin. Nos bips croisent le fer comme dansStar Wars. L’idée m’amuse : des stars, nous le sommes, en quelque sorte, et nous serions prêtes à ce combat au laser pour conserver notre job.

« Salut Nine ! Tu fais quoi, ce week-end ?

– Rien de spécial, du temps avec Lilou. Et toi ?

– Shopping, virée nanas et grasse matinée. Bronzette dimanche. »

Je souris, moqueuse, devant tant de profondeur. Mais j’envie cette légèreté. Secrètement. Comme on rêverait d’un monde imaginaire où tout serait parfait. Pas de prise de tête, pas de réflexion, ni d’obligations, que du jeu, du jeu et du rire. Je regarde Natalia qui secoue son bras pour me saluer. Ex-Miss Belgique ou créature satanique, aux seins exorbitants et fesses orbiculaires, elle est belle, jeune, insouciante, pas très futée, mais gaie, si gaie. Un rayon de soleil qui anime un jeu idiot, tous les midis, et fait exploser l’audimat. Les gens qui l’écoutent (et qui ne l’ont pas encore vue en bikini dans un magazine people) doivent imaginer un petit brin de fille sexy et rieur. Moi, je suis associée à Di Rupo ou Milquet, tout de suite, c’est moins drôle ! Un jour, alors qu’elle me complimentait sur la longueur de mes jambes (Natalia a trois sujets de conversation : le look, le sexe et son émission radio) et me conseillait de porter la minijupe, je lui avouai mes quarante-deux ans et l’incongruité de s’habiller de la sorte à ce stade plus avancé de la féminité. « Quoi ? C’est pas possible ! » avait-elle beuglé de sa voix haut perchée sifflant entre des lèvres d’une grosseur phénoménale. « Tu as qua-ran-te-deux ans, mais c’estdééééééééééééééément, presque comme ma mère ! » Je l’avais remerciée pour cette apologie. « Apolo… quoi ? » « Apologie », avais-je répété en détachant chaque syllabe, avec un air de dire j’ai peut-être presque le double de ton âge, cocotte, mais tu trimballes le désert au-dessus de tes sourcils. « A-po-lo-gie, compliment, si tu préfères. » Elle est viveuse. Je suis juste vivante. C’est d’un vexant ! J’ai des envies assassines.

J’implore Virginia Woolf. Je fais toujours ça quand la réalité me paralyse. Ses traits, alors, m’apparaissent, longs, étirés, comme les miens. Elle a ce sourire indulgent et complice. Elle ne parle pas, je lis dans ses pensées : « Rien ne servirait de trucider cette pauvre Natalia, mais il y a ce vieux fantôme en toi, c’est lui qu’il te faut étrangler. »

Je sais cela, Virginia, je sais. Déjà elle a disparu.

Braine-l’Alleud. 17 heures. Une place juste devant la maison. Quel bol ! Celui des cocues ! Une sorte de médaille au revers. Je me gare. Il me reste une heure avant la fin du cours de danse de Lilou. Je pourrais appeler Manuella, mon amie, ma sœur de cœur. Je monte dans ma chambre. D’abord, tomber l’austère tailleur et enfiler le jean informe qui masque ma maigreur.Celui choisi par Lilou, avec les trous « faits exprès » qui me donnent un aircoooool. Barbie m’entend, aboie, saute du lit et me fait la fête en déposant à mes pieds mon soutien-gorge Pérèle 70A super rembourré complètement mâchouillé. Je respire à fond, n’ose pas invoquer Virginia pour si peu. Que me conseillerait-elle, d’ailleurs, sinon de ne pas shooter de toutes mes forces dans ce fichu chien ? Je me contente de hurler avec hystérie au yorkshire qui, totalement désintéressé de mon tracas mineur, se lèche à présent les parties intimes : « Klaus, méchant chien ! » J’ai offert Barbie, surnommé Klaus dans les situations difficiles, à Lilou quand son père nous, enfin, m’a quittée. J’aurais préféré un berger ou un terre-neuve, mâle de préférence, bref, un ersatz viril et fidèle (celui-là) de l’amant et du père. Mais ce fut « Barbie ». J’eus beau expliquer à Lilou, qui venait tout juste d’avoir six ans, qu’il s’agissait d’un mâle (j’avais tenu bon sur ce point), rien n’y fit, le yorkshire fut baptisé Barbie et déambula du matin au soir affublé de nœuds roses et de pinces à cheveux fuchsia à l’image de la déesseHello Kitty. Voilà pourquoi je tolère tous ses caprices, d’abord parce qu’on ne contrarie pas le succédané d’un père, fût-il efféminé et terriblement poilu à la fois, mais surtout parce que je me sens responsable de sa folie. Si, les premiers mois, Barbie sembla s’accommoder des traitements grotesques de Lilou, il se mit ensuite à se rebeller contre cet accoutrement ridicule, déchirant les rubans qui lui ornaient le cou, déchiquetant sans ménagement les Barbie et les postersHello Kittyde la chambre de Lilou, affirmant ainsi de façon claire et nette son tout petit reste de masculinité. L’inquiétude me vint lorsque Barbie se mit à essayer de faire un chiot à tous les mollets féminins qui passaient la porte. J’eus la crainte que Lilou, petite fille au caractère bien trempé, ne l’émascule avec sa paire de ciseaux à bouts ronds. Si elle assimilait son chien à son père, il y avait là une foule de raisons inconscientes pour passer à l’acte. Mais, Dieu merci, Barbie conserva ses testicules ainsi qu’un taux de testostérone incompatible avec sa taille de moustique et qui me valut des trophées de chasse sans commune mesure : souris crevées, oiseaux décapités, écureuils éventrés. C’est alors que je l’ai baptisé Klaus. Klaus Barbie, le chien.

Lilou doit probablement sa maturité précoce à super Klaus. Acceptant de bonne grâce la mise à sac de son royaume infantile, ma petite fille se prit alors d’affection pour les posters grandeur nature de Grégory Lemarchal et Britney Spears. Je m’habituai assez rapidement à la présence de ces intrus ; ce qui m’inquiétait plus, c’était la manière dont elle manipulait déjà les garçons. Elle possédait un charme délirant dont elle usait sans vergogne envers ses aînés du sexe opposé. J’y reconnus un genre familier venu tout droit de cet homme volage et séduisant qui, un beau jour, me fit un enfant.

Je ramasse mon balconnet trompe-l’œil tout gluant et traverse la chambre de Lilou afin de jeter, dans la corbeille de la salle de bain, l’irrécupérable complice des petites poitrines, quand mon regard soudain horrifié se cogne à une nouvelle icône, collée juste au-dessus de son lit. Britney, dont je reconnais le profil (à force !), y embrasse Madonna à pleine bouche. Je m’approche, interdite, pose mon nez sur la photo délictueuse. J’ai bien vu, elles passent carrément la langue ! J’implore Virginia. Mais son image reste floue. Et si ma fille était lesbienne ? À onze ans !

Trop tard pour appeler Manuella. De toute façon, c’est la mauvaise heure pour elle, celle du bain des enfants (trois petits gars turbulents), celle où Fabrice rentre du boulot, où ils se retrouvent comme dans toutes les familles normales. Je l’envie souvent. Parfois je lui en veux de m’exploser son bonheur en pleine figure. Elle ne le fait pas exprès, je crois même qu’elle me préserve. Me tait les moments de l’amour et du partage, des grandes envolées de la vie à deux.Les promenades au bois, le week-end, main dans la main avec les enfants qui courent devant, au ralenti. Tout ça, quoi ! Vieillir ne me fait pas peur. Je suis plus jolie à quarante-deux ans que je ne l’ai jamais été. Je crains de vieillir seule, c’est tout. Je cherche encore l’amour. Je m’en suis approchée, parfois, après Alec. C’était comme une impression de bonheur, un tohu-bohu infernal qui vous retourne les tripes, puis s’estompe. L’aveuglement amoureux est court chez la femme mûre. Très vite repéré, l’homme maniaque, celui qui lape son vin bruyamment, sent des pieds, regarde son téléphone portable quand vous lui parlez. Vous ne pardonnez pas.Du coup, le panier de la ménagère de l’amour se restreint jusqu’à plus rien. Vous reste les aventures d’un soir ; des tourneboulés nocturnes incroyables dont vous rougissez au petit matin, fuyant, les cheveux défaits, celui dont vous ne pouvez plus croiser le regard. Manuella adore mes histoires de cœur. Elle en rit à pleurer, puis elle se tait et me dit qu’elle paierait cher pour avoir encore des papillons dans le ventre, rien qu’une fois. Elle a bien fantasmé en secret, des mois durant, sur son professeur de dessin. Je ne comprenais pas pourquoi, il n’arrivait pas au gros orteil de son Fabrice. La routine, m’a-t-elle dit, est le pire ennemi de l’amour. Ainsi arrivons-nous, elle et moi, à nous régaler du rêve de la vie de l’autre, sans la jalouser, parce que nous savons toutes les deux qu’il y a toujours un prix à payer.

J’ai rencontré Manuella dans un magasin de chaussures. Je ne suis pas vraimentfashion victim, mais les bottes, ça me plaît. Je porte la mode comme elle me sied, à savoir difficilement puisque je ressemble à un gigantesque cure-dent (sans les pointes), sauf au niveau des pieds que j’ai d’ailleurs assez jolis (partie du corps, malheureusement, dont tout le monde se fout). J’avais donc repéré une paire de bottes à la vitrine d’un magasin du centre, un style Santiags mais ornées de roses brodées à même le cuir. J’étais passée dix fois devant l’étalage sans les acheter puis, un samedi après-midi d’hiver désolant, j’ai décidé qu’il me les fallait. C’était comme une question de vie ou de mort. Lilou devait avoir trois ans. L’après-sieste nous mena donc en balade jusqu’à la boutique en question. Il y avait là un monde de fous. Des hommes et des enfants, des femmes surtout qui semblaient, comme moi, sentir l’urgence d’acquérir de nouvelles chaussures. L’attente fut longue. Quand, enfin, mon tour arriva, Lilou qui geignait d’ennui se mit à me menacer : « Mamanpopo ! » La vendeuse désolée prétendit qu’il n’y avait pas de toilettes dans le magasin. Mon œil ! J’usai d’une extrême douceur : « Mon cœur, maman essaie vite les jolies bottes et on s’en va, d’accord ? » J’enfilai les bottes, me levai, me tournai et retournai à l’infini afin de peser le pour et le contre de cet achat, ma foi bien superficiel, quand un cri profond me parvint. La corpulente vendeuse dont les fesses tombaient jusqu’à mi-cuisses, celle-là même qui n’avait pas voulu laisser mon ange utiliser ses toilettes, ahanait devant ce qui devait être ma fille (car elle la cachait entièrement). Lilou, accroupie dans la vitrine, exécutait lepopopromis ! Le monde autour se mit à chuchoter ferme, à s’offusquer d’une telle éducation, à s’indigner d’une mère plus préoccupée par ses bottes que par les besoins vitaux de son enfant. Sauf une femme, une petite femme ronde et jolie, qui entra dans un fou rire hollywoodien auquel je ne pus résister. C’est ainsi que j’ai fait la connaissance de Manuella, à quatre pattes dans la vitrine d’un magasin, occupée à rire à gorge déployée en ramassant lepopode ma fille à l’aide d’une boîte à chaussures.

La négresse blonde et Peter Pan02