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ça faisait longtemps qu'Alexandre ne prenait plus son pied dans la vie. Il ne s'attendait sûrement pas à ce que ce soit son arrière-arrière-arrière-grand-père qui lui remette le pied à l'étrier en l'entrainant dans une incroyable aventure.
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Seitenzahl: 431
Veröffentlichungsjahr: 2024
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Du même auteur
La symphonie de l’ombre (2017)
Le sorcier de Dalhain (2020)
à Natan, Lara et Isaac
à leurs grands-pères
« Ah ! Ce pied me crée bien des tourments ! Lorsqu’il est de la fête. Ah ! Ce pied me crée bien des tourments ! Lorsqu’il est trop en avant. »
Francis Décamps
« On se prend souvent pour quelqu’un, alors qu’au fond, on est plusieurs »
Raymond Devos
Préface
Prologue
L’homme le plus vieux du monde
I
II
III
IV
V
VI
VII
VIII
IX
Le syndrome du siphonophore
X
XI
XII
XIII
XIV
XV
XVI
XVII
XVIII
Alexandre & Herménégilde
XIX
XX
XXI
XXII
XXIII
XXIV
XXV
Bas les masques !
XXVI
XXVII
XXVIII
XXIX
XXX
XXXI
XXXII
XXXIII
XXXIV
Epilogue
C’est le pied ?
Allons bon qu’est-ce que ça va être cette fois ?! Voilà ma première pensée lorsque je découvrais le titre du dernier manuscrit de Raphael. Il faut dire qu’on se connaissait déjà depuis presque vingt ans et que bien des bizarreries me sont passées sous les yeux… pour mon plus grand plaisir d’ailleurs, comme cette histoire de lapin qu’il faudra bien qu’il se décide un jour à publier un jour, l’animal !
Chansons ou romans, ces dernières années, ses récits se sont développés de façon assez surprenante, et si je m’attendais bien à découvrir un jour une novélisation des aventures schizophrènes de Paul Armand (La symphonie de l’ombre), j’ai littéralement pris une claque avec Le sorcier de Dalhain qui réunissait tous les ingrédients des romans fantastiques que j’affectionne tout particulièrement (ne comptez pas sur moi pour vous en dire d’avantage, allez plutôt le lire, vous ne regretterez pas le voyage).
Mais je n’ai pas eu le temps de tendre l’autre joue que déjà je prenais son pied dans la figure (euh… oui, je m’étais promis de caser ce jeu mot dans cette préface, désolé). Plus sérieusement, je crois qu’il n’est jamais allé aussi loin, car cette fois c’est bien ses propres limites qu’il a décidé de dépasser tout en gardant une totale liberté imaginaire. Une liberté qui, j’en suis certain, en surprendra plus d’un et en choquera peut-être d’autres, mais c’est le prix à payer quand on s’aventure hors des sentiers battus pour offrir à ses lecteurs une histoire originale et étonnante.
Et l’histoire justement, a-t-elle été écrite par Lovecraft après qu’il eut bu un coup de trop avec Boris Vian, ou tout simplement par Raphael Dugour pour nous dévoiler un peu plus, l’étrange petit monde qu’il y a dans sa tête ? Je vous laisse répondre par vousmême.
Pour ma part, et en guise de conclusion, je dirai juste que ce roman :
C'est le pied !
Stéphane Falkenstein
Bouche pâteuse, je mâchais ma salive. Sans doute par réflexe.
Je reprenais conscience.
La lumière éclatante brûlait mes yeux pourtant fermés, en traversant le filtre rougeâtre que mes paupières opéraient dessus. J’avais mal aux cheveux, derrière les yeux, à la tête, partout. Martelé par le rythme incessant d’un tambour imaginaire, mon cerveau semblait enfler jusqu’à ne plus trouver assez de place dans ma boîte crânienne.
Un grésillement permanent m’irritait tout le corps depuis mon réveil. Tout en maintenant mes paupières closes, je devinais qu’il s’agissait de l’électricité qui circulait dans des néons placés audessus de moi. La sensation était particulièrement irritante, mais cela me permettait de fixer ma concentration sur autre chose que mon mal-être général. Et surtout l’envie de dégueuler.
J’ouvris fébrilement les yeux. La lumière se fit encore plus féroce. Ses rayons pénétraient mon crâne comme des coups d’épée. Je persistai en clignant des yeux pour supporter l’éblouissement. Progressivement, les flashs de lumière s’étiolaient pour ouvrir mon champ de vision. Je découvrais l’endroit dans lequel j’étais séquestré.
Quelqu’un m’avait déshabillé et affublé d’une blouse d’hôpital de couleur bleu-ciel ; de celles qu’on enfile avant une opération chirurgicale et qui nous laissent impudiquement les fesses à l’air. J’étais couché sur le matelas fin et inconfortable d’un antique lit médicalisé. Il m’était impossible de bouger. Mon corps était sanglé de partout : bras, avant-bras, torse, ventre, cuisses et mollets. Je pouvais à peine lever et tourner la tête. Quant à celle-ci, on l’avait coiffée d’une de ces fichues charlottes !
La surface de la pièce s’étalait sur une quarantaine de mètres carrés. De gros joints noirs contrastaient avec le sol carrelé blanc. Le plafond, bas, était constitué d’un enchainement de parpaings sur lesquels étaient vissés ces foutus néons qui m’agressaient les yeux, m’écorchaient les oreilles et malaxaient mon cerveau endolori. Des vestiaires métalliques étaient alignés sur les murs peints d’un crépi blanc et grisé par le temps. Une porte molletonnée en cuir gras et jaune des années 70 tranchait au milieu des armoires dans le fond de la pièce, face à moi. A espaces réguliers, des soupiraux donnant sur des gueules de loup laissaient apparaitre des poussières et des toiles d’araignées, ainsi que nombreuses ronces s’enchevêtrant entre des feuilles mortes desséchées. J’étais dans un sous-sol.
Plus en retrait dans le coin de la pièce, des dossiers s’empilaient en tas sur un bureau improvisé par une large planche et deux tréteaux. Un boitier d’ordinateur, son clavier, sa souris et trois écrans en veille y reposaient. Face au bureau, un siège en cuir noir monté sur des roulettes semblait attendre que mon ravisseur s’y installe. Enfin, une table métallique grise, également à roulettes, contenait du matériel médical : scalpel, gants en caoutchouc, seringues et autres outils métalliques inconnus mais franchement inquiétants.
Si je n’ai pas cédé à la panique, c’était sans nul doute parce que l’état second dans lequel je demeurais ne me l’a pas permis.
Dans quelle embrouille m’étais-je encore fourré ?!
Mon questionnement s’interrompit lorsque j’entendis du bruit derrière les murs qui me tenaient prisonniers. Un claquement de talon. Quelqu’un dévalait un escalier situé derrière la porte jaune. Elle s’ouvrit lourdement, rabotant le carrelage de la pièce dans un crissement insupportable.
Il avait l’air de ne pas être tout à fait fini, comme s’il ne se résumait qu’à une partie de lui-même. Quand je suis entré dans la chambre, il gisait immobile, le torse nu, sur le blanc immaculé des draps de son lit d’hôpital. Ses yeux étaient fermés. Il ronflait, discrètement, dans une respiration profonde mais délicate. Même endormi, il veillait à ne pas attirer l’attention.
Je m’avançais sans bruit pour le découvrir sans déranger son sommeil. Après quelques pas discrets, je me penchai sur lui pour l’observer de plus près. J’espérais qu’il ne se réveille pas. Pas tout de suite. J’appréhendais tellement cette rencontre qu’il me fallait l’examiner d’abord, sans qu’il s’anime et entre en contact avec moi ; un besoin de le maintenir au rang de chimère pour intégrer sa réalité.
Sa maigreur était telle que je me crus presque dévisagé par les immenses orbites que recouvraient ses paupières veineuses et filamenteuses. Sa chevelure blanche, longue et éparse encerclait sa tête telle une crinière. Une barbe immaculée et pointue complétait son image de vieux lion. Fine et plissée plus que ridée, sa peau paraissait aussi fragile qu’une feuille d’or qu’il ne fallait pas toucher, au risque de la déchirer. Contrairement à l’idée que je m’en étais fait, il n’avait pas le teint blafard des gens privés de soleil depuis longtemps. Sa peau respirait et suait, mais pas de cette sueur rance dont l’odeur retrousse les narines ; au contraire, elle renvoyait la fraîcheur d’un corps sur lequel une rosée matinale, consistante, s’était délicatement déposée. Oui, c’est bien sa peau qui retint mon attention, alors qu’à l’évidence, ce sont ses membres qui auraient dû me marquer. Ou plutôt l’absence de trois de ses membres. Il n’avait plus qu’un bras droit atrophié tant il était dépourvu de muscles, accroché à un tronc rachitique surplombé par une tête de vieillard.
Herménégilde était mon arrière-arrière-arrière-grand-père. Cela n’étonnera personne que je ne le connaisse pas. Nul ne m’en avait jamais parlé ; son seul prénom m’était aussi étranger que difficile à déchiffrer.
J’étais dans mon atelier lorsque le téléphone a sonné, quelques jours plus tôt. Je ponçais la table d’harmonie d’une guitare qu’un client avait déposée pour que j’y installe un micro.
Tout en décrochant, je déposai l’instrument sur lequel je travaillais pour m’en libérer les mains, mais aussi l’esprit, et mieux saisir ce que cette femme m’annonçait assez brutalement. Je m’assis à mon bureau.
— Je vous écoute, Madame. Pouvez-vous répéter s’il vous plait ? Je ne suis pas certain d’avoir bien compris ce que vous me voulez.
— Je suis Madame Chinon, responsable du service social de l’hôpital Saint-Morand d’Altkirch. Je suis chargée de vous informer que votre aïeul, Herménégilde Manassé a été hospitalisé cette nuit.
Je crus d’abord à une erreur, ou peut-être à une plaisanterie. J’hésitai à lui raccrocher au nez ou à lui demander de me laisser tranquille. Mais un doute, peut-être une intuition, me dicta de ne pas le faire.
— Jamais, je n’ai entendu parler d’un parent au prénom aussi barbare !
Mon interlocutrice ne tint pas compte de ma remarque. Elle continua d’insister, argumentant ses propos d’une voix déterminée, puis culpabilisante. Elle justifiait ses dires en me soumettant les conclusions de recherches administratives auxquelles je ne comprenais résolument pas grand-chose. Sa force de conviction mêlée à ma malléabilité me força finalement à admettre que je venais d’hériter d’un parent. De surcroît, j’en devenais l’obligé alimentaire. Troublé, je raccrochais le combiné.
De prime abord, je me dis que j’avais bien autre chose à faire à ce moment. Mais à bien y réfléchir, j’avais du temps à revendre et je le savais. C’était là une occasion d’occuper une solitude qui me pesait de plus en plus.
Je me souviens bien des instants qui suivirent, car c’est véritablement là le point de départ de cette aventure. Ou mésaventure.
Je quittai l’atelier pour rejoindre une kitchenette attenante au magasin où je me fis couler un café fortement dosé. J’emplis le silence en me raclant la gorge, puis pris mon tabac pour rouler une cigarette. Un rituel nécessaire lorsqu’un évènement venait déstabiliser mon quotidien. Ce qui était le cas.
Il me parut difficile de situer la place de cet aïeul venu de nulle part dans l’arbre généalogique de ma famille. Pour mieux concevoir le lien qui me rattachait à lui, je dus sauter des générations. Ainsi, je compris qu’il était le grand-père du grand-père de mon père, ce qui demande tout de même une certaine gymnastique intellectuelle ! Il était donc un de mes parents éloignés, issu de la lignée paternelle. Et c’est grâce à cette lignée, tracée toute droite de lui jusqu’à moi à travers notre patronyme commun, que j’ai été informé qu’il appartenait encore au monde des vivants.
J’étais tiraillé entre deux sentiments. D’abord, la joie qui me gagnait de découvrir ce vieil homme. Au fond, combien d’occasions avons-nous, en une vie, de retrouver des parents oubliés ? Et plus particulièrement un bonhomme certainement plus que centenaire ! Paradoxalement, je voyais les responsabilités que j’allais devoir assumer, alors que j’entrais justement dans une période de fuite de toute contrainte, voire de désœuvrement familial. Car effectivement, ces derniers temps, les épreuves de la vie s’accumulaient : d’abord le décès de mon père, puis la dépression de ma mère, pour finir avec ma séparation conjugale avec Charlotte et de fil en aiguille, des enfants que je voyais de moins en moins.
Retiré de tout dans l’isoloir de l’atelier de réparation de mon magasin d’instruments de musique, il faut admettre que j’inspirais peu la joie de vivre en accordant mes guitares ou en triturant les circuits de mes claviers à l’étain et au fer à souder. Installé dans un petit local dans la rue des Écoles à Altkirch, dans le Sundgau, en Alsace, je ruminais parfois ma condition et mon envie de tout laisser tomber. Le client se faisait rare depuis l’arrivée d’internet et des achats en ligne. A quoi bon continuer ? Je ne savais pas. J’avais envie de fermer boutique et de passer à autre chose. Mais à quoi ? Et finalement, cette nouvelle inattendue m’arrivait inopinément sous la forme difforme de Herménégilde.
Je l’observais. Il dormait paisiblement. J’étais fasciné à l’idée de me retrouver face à mon ancêtre. Un climat irréel émanait de la scène qui se déroulait. J’avais l’impression de faire un bond dans le passé. De me plonger dans les profondeurs de mon histoire, ou plutôt de ma préhistoire. Je fondais l’espoir inconscient que cet inconnu détenait les clés qui allaient ouvrir des portes insoupçonnées de mon passé, m’offrant ainsi des éléments de compréhension sur moi-même. Et réparer ce qui clochait, comme je le faisais avec mes instruments !
Tout en cherchant en vain des ressemblances physiques entre lui et moi, je me questionnais quant à son parcours de vie. Où habitait-il ? Quel homme était-il ? Connaissait-il mon existence ? Celle de Jacques, mon père ? De Joseph, mon grand-père ? Quel trait de caractère partageait-il avec cette descendance ? Et avec moi ? Pourquoi et comment avait-il disparu de l’environnement familial ? Quelles souffrances avait-t-il pu endurer pour être mutilé à ce point ?! Toutes sortes de fantasmes parcouraient mon esprit sans pouvoir trouver une explication.
L’infirmière qui m’avait conduit dans sa chambre revint après quelques minutes, interrompant ma cogitation. Elle insista pour que je le laisse se reposer. En attendant son réveil, elle m’invita à rencontrer sa collègue, Madame Chinon, à qui j’avais parlé la veille au téléphone. Je la suivis dans le labyrinthe sinueux de l’hôpital, jusqu’à la porte du bureau de l’assistante sociale en chef. Celle-ci m’accueillit et me fit asseoir. Regagnant sa place de l’autre côté du bureau, elle me sourit. Sous un chignon éclatant de rousseur et ses petites lunettes noires, se cachait une femme mystérieuse, qui ne laissait pas deviner le fond de ses pensées. Elle s’en tint strictement aux missions qui lui avaient été conférées. Ainsi, je reçus les éléments dont j’avais besoin pour comprendre a minima la situation.
La première information transmise fut sa date de naissance : 11 novembre 1869. Une minute de silence passa pour me permettre de calculer et de réaliser son âge.
— 1869 ! Rassurez-moi, nous sommes bien en octobre 2019 ? Ça lui ferait… bientôt 150 ans ?!
Tout en posant cette question, je réalisais que je parlais au conditionnel, tant il me parut que cette longévité de vie n’étaitpas concevable.
— Vous êtes certaine de cette date de naissance ? lui demandais-je, sceptique.
— Sa carte d’identité date de 1931. Elle n’est plus valable, mais c’est bien la date de naissance qui y est inscrite. Et la photo ne laisse aucun doute. Regardez et jugez par vous-même. C’est bien lui. Il avait 62 ans à cette époque.
Elle me tendit un document cartonné, effrité sur ses bords et jauni par le temps. Je découvris une pièce d’identité qui n’avait plus cours depuis au moins un demi-siècle. Une photo d’identité d’un sexagénaire y était agrafée et tamponnée du sceau officiel d’une époque révolue. J’y vis spontanément des traits communs avec l’image que j’avais gardée de mon père. L’homme sur la photo en noir et blanc était plus expressif et plus joufflu que celui j’avais aperçu dans son lit quelques minutes auparavant. Pourtant, c’était bel et bien la même personne.
— Ce n’est pas possible, me dis-je à moi-même, les yeux rivés sur le document d’archives que j’avais entre les mains.
— Je comprends. C’est incroyable. Et inattendu.
— Personne ne m’a jamais parlé de lui.
— C’est certainement normal, me dit Madame Chinon, terre à terre. Moi non plus, personne ne m’a jamais parlé de mon arrière-arrière-arrière-grandp-ère.
Passé l’effet de sidération, elle me parla des conditions dans lesquelles il avait été retrouvé.
A ma plus grande surprise, j’appris que mon aïeul résidait dans la même commune que moi. Était-ce là un hasard ? Je n’y croyais pas vraiment. Le destin avait dû décider de cette rencontre.
Pour ma part, j’occupais un logement à l’étage, sur les hauteurs d’Altkirch, au-dessus de mon petit commerce de la rue des Écoles, une rue parallèle à l’avenue Charles De Gaule qui traverse le centre-ville pour mener droit sur l’église Notre Dame. Quant à lui, c’est dans le quartier des Étangs qu’il vivait, rue Charles Edouard Amiot, en face du collège Lucien Herr et de l’ancienne Gendarmerie. Plus précisément, il occupait un appartement situé au dernier étage d’une des barrettes du quartier. Un bon kilomètre à un quart d’heure à pied seulement séparait nos deux domiciles.
Cela faisait des années que ses voisins – qui ne l’avaient jamais rencontré – pensaient que le logement était inoccupé. Jamais un bruit ne s’en échappait et personne ne s’y présentait, à part une vieille dame qui régulièrement venait y mettre de l’ordre, selon des propos rapportés par les voisins. Ces derniers ne s’inquiétaient pas plus que ça de cet appartement silencieux. Ils préféraient le calme et le mystère d’un appartement sans bruit que des voisins dérangeants. Il y avait tout de même cette vieille dame, sans doute une femme de ménage employée par un locataire absent, vivant ailleurs, et qui pour une raison ou une autre avait décidé de ne pas résilier son bail de location. Finalement, peu importe la vie que les gens choisissent de vivre, pourvu qu’ils n’embêtent personne ! Toutefois, depuis une année environ, on ne voyait plus ladite femme de ménage dans les parages. C’était bizarre. Et surtout, ça sentait mauvais. Quelques mois passèrent et le voisinage manifesta son besoin de satisfaire une curiosité jusque-là inexistante quant au locataire qui occupait le dernier étage de la barrette numéro 5.
Sur la sonnette et sur la boite aux lettres, on pouvait lire à l’encre diluée par la pluie, que l’étiquette en papier affichait le nom de Deloizeau. Personne n’avait jamais cherché à connaitre « l’oiseau » en question ! Sa boite aux lettres était toujours vide. Même la femme de ménage n’avait jamais relevé le courrier. Celuici était-il réacheminé vers une autre adresse ? Une résidence secondaire ? Au fond, cela importait peu tant qu’il ne dérangeait pas. Mais lorsque des odeurs nauséabondes provenant du palier envahirent sérieusement les lieux, l’absent prit de la place et commença à gêner. Le locataire était-il mort ? Où était la vieille dame ? Est-ce que l’un ou l’autre pourrissait dans l’appartement ? Les voisins de palier ne supportèrent pas l’odeur longtemps et encore moins la venue des cafards qui passaient leurs petites têtes sous la porte d’entrée. Le désagrément fut signifié à l’office HLM qui se saisit immédiatement de l’information pour engager une procédure d’expulsion à l’encontre de Madame Deloizeau, et ce, d’autant que les loyers étaient impayés depuis une année. « Le » présumé locataire apparut donc comme « une » locataire aux yeux du voisinage. De nombreux courriers lui furent envoyés en vain. Le bailleur social, la mairie, l’Agence Régionale de Santé, s’en mêlèrent à leur tour. Puis, après des recherches plus poussées, l’état civil informa les différents interlocuteurs engagés dans cette affaire que Marguerite Deloizeau était décédée depuis plus d’un an. Celle-ci avait effectivement une autre adresse, dans une commune voisine, à Hirsingue où elle vivait dans un logement dont elle était propriétaire. Aucun descendant ou prétendu héritier ne s’étant manifesté, le logement qu’elle occupait véritablement avait été mis en succession vacante et le second logement altkirchois fut laissé pour compte, abandonné à lui-même. Pour donner suite aux plaintes des voisins, les pompiers étaient alors intervenus quelques jours à peine avant le coup de fil du service social de l’hôpital. L’appartement était infesté de cafards et d’immondices, me restituait mon interlocutrice.
A travers sa voix, j’entendais non seulement que cette histoire sortait de l’ordinaire, mais je percevais surtout qu’elle s’en délectait. Elle employait un ton passionné, pinçant et malsain à décrire l’horreur. Le ton se faisait peut-être même accusateur, à vouloir me rendre responsable d’une situation que je découvrais. C’était effrayant. Elle insistait, passant par les détails les plus sordides pour repousser le plus possible des conclusions qui n’arrivaient pas.
— Les pompiers parlent d’une puanteur insoutenable, Monsieur Manassé. Intenable ! Mais malgré l’air suffoquant et les insectes qui grouillaient de part et d’autre des détritus, ils réussirent à se frayer un chemin pour inspecter les lieux.
— Mais… il vivait réellement là-dedans ? demandai-je, intrigué et pressé d’arriver à la fin de cet effroyable exposé.
Elle décroisa ses jambes pour les recroiser dans l’autre sens puis fit légèrement rouler son siège vers son bureau. Elle posa son coude sur l’espace de travail envahi de dossiers, porta son index sous son menton pour le relever jusqu’à ses lèvres. Son regard me fusilla, soutenu par un silence si pesant qu’il me parut une éternité. C’était bien de la culpabilité qu’elle cherchait à m’infliger. Pas uniquement de l’information. Elle ouvrit lentement la bouche, sans réussir à effacer un rictus discret mais persistant à la commissure de ses lèvres. Dans une profonde respiration, elle m’annonça d’une voix claire, précise et tranchante, pour ne pas dire cinglante :
— Lorsqu’ils sont arrivés dans la chambre, il était là, nu et couché sur un matelas dont le dossier avait été surélevé par des coussins. Il avait le regard ahuri d’un homme oublié par le monde entier. Il était maigre et sale. Terrorisé et sans la moindre force. Incapable de remuer son unique bras tant ses muscles étaient affaiblis. Il gisait dans ses propres excréments. Il fixait les pompiers comme s’il était une bête sauvage qui n’avait jamais vu un être humain.
— C’est à peine imaginable. Mais… depuis combien de temps vivait-il ainsi ? Et… Qu’a-t-il dit ?
Mais, il ne s’est pas exprimé. Il était apeuré, peut-être soulagé, mais avant tout dans un état psychologique relevant davantage du traumatisme que d’autre chose. En état de choc. Il ne s’est pas débattu et s’est laissé transporter à l’hôpital. En le sortant du logement, dans le couloir qui menait à la porte d’entrée, l’un des pompiers avait aperçu au milieu d’un tas de papiers posés en vrac, ce qui lui semblait être une pièce d’identité. Il s’agissait de celle que j’avais encore dans les mains alors que Madame Chinon savourait sa narration accablante du déroulement des évènements.
Je ne pouvais me résoudre à lui rendre la pièce d’identité de Herménégilde. Ce vulgaire bout de papier donnait de la réalité à cette histoire qui s’apparentait davantage à un conte d’épouvante.
— Puis-je la garder ? demandai-je naïvement à la travailleuse sociale.
— N’y voyez aucune offense, mais je dois vous dire non. Elle appartient à votre aïeul, je la lui remettrai lorsqu’il sera sur pieds… enfin, je voulais dire : lorsqu’il sera rétabli.
— Bien sûr, je comprends.
Je lui tendis le document qu’elle rangea dans le dossier d’où elle l’avait extrait.
— Quand pourrai-je le voir ?
— Vous pouvez y aller. Nous l’avons informé qu’un de ses descendants avait été retrouvé. Il n’a rien dit. Il semblait perdu, mais nous a adressé un signe d’acquiescement. Ou de reconnaissance. Ou peut-être les deux, car je pense que vous avez remarqué que nous l’avons soigné, lavé, que nous avons dégraissé sa tignasse et coupé ses ongles longs et tortueux pour qu’il recouvre une apparence humaine. Et tout simplement un peu de dignité. Mais peu importe ces considérations, ce pauvre homme souhaite vous voir. Faites-lui cet honneur, je crois qu’il en a grand besoin.
— Très bien.
J’avoue que je ne savais pas quoi lui dire, mais j’étais curieux de le rencontrer.
— S’il dort encore, laissez-le et revenez plus tard.
— Bien entendu, lui dis-je en me levant.
Je la saluai et quittai son bureau. Elle me rappela, me demandant de revenir ultérieurement vers elle afin de régler les questions administratives qu’engendrerait cette affaire. Sans trop y réfléchir, je fis signe de la tête en guise d’approbation. Puis, je me perdis dans les couloirs interminables de l’hôpital pour rejoindre mon ancêtre.
J’avais ralenti le rythme depuis quelques mois. C’était temporaire. Un besoin de faire une pause. Avec le décès de mon père puis le départ de mon épouse et de mes enfants, je me sentais fragile et m’abandonnais fréquemment à la mélancolie qu’engendre la solitude. Une foutue impression de transparence me gagnait et je laissais le temps, les gens et l’univers tout entier se faufiler à travers mes doigts, convaincu de la futilité de mon existence. Seules les essences des bois des instruments acoustiques que je reniflais en les travaillant me permettaient encore d’échapper à un sentiment d’inutilité.
Je ne me sentais pas lassé par le travail, mais j’étais loin d’être débordé. Cela restait un domaine dans lequel je me réfugiais souvent, jusqu’à des heures tardives. J’en avais délaissé les obligations administratives et comptables, mais je gardais l’essentiel : l’amour de la musique et des instruments. J’aimais briquer l’épicéa d’une table d’harmonie, brancher une guitare sur un ampli saturé, m’émerveiller à l’écoute des sons analogiques de synthétiseurs vintages ou ceux plus improbables des nouvelles technologies. Ce monde m’avait toujours procuré des émotions que je ne maitrisais pas ni ne savais définir. Malgré les années, elles m’emportaient encore.
Je ne me suis jamais montré suffisamment bon musicien pour transmettre des envolées d’émotions à un public. Je n’avais pas non plus le charisme nécessaire pour faire la Rockstar, ni le talent. Aussi, j’ai naturellement abandonné la pratique quotidienne de la guitare comme du piano pour me consacrer à soigner et bichonner les instruments que je vendais à d’autres artistes.
Si la musique était le moyen qui me permettait de trouver une place dans la société, pour le restant, je n’étais pas très doué. En particulier dans les rapports avec les autres. Je n’avais que rarement la réaction appropriée aux évènements que je vivais, à moins de m’y être préparé auparavant. Ma mère avait toujours dit que j’étais en décalage, à côté de la plaque. Parfois ça l’agaçait, d’autres fois, ça l’attendrissait.
Avec une telle personnalité, je ne sais pas comment j’ai pu faire pour séduire mon épouse. En tout état de cause, le fait est que je n’ai pas su la garder. Et j’en étais bien perturbé aujourd’hui. Dire que j’étais triste de son départ serait mentir, car elle était quand même profondément emmerdante, mais quelqu’un manquait pour donner de la consistance au quotidien et partager quelques projets. Si j'étais peu enclin aux relations sociales, je n’étais pas pour autant fait pour la solitude. Durant cette satanée année 2019, elle était pourtant devenue ma principale compagne, puisque ma femme et mes enfants avaient déserté le foyer.
Je vivais seul depuis quelques mois, dans ce logement surplombant Music+, mon magasin. Le matin, j’éprouvais parfois des difficultés à sortir de mon lit, le corps moulé et enlisé dans mon matelas. Il n’y avait pas que ça : mes articulations devenaient parfois douloureuses, je développais un eczéma sur les mains et le torse et je cumulais rhume sur rhume sans raison. Mon corps tirait une sonnette d’alarme que je n’arrivais pas à comprendre. A bien y réfléchir, je pense qu’il exprimait une lassitude de me retrouver chaque jour seul face à moi-même. Comme tout être humain à peu près normalement constitué, j’éprouvais un besoin inassouvi de reconnaissance par mes pairs. Certes, il y avait les clients du magasin, mais ils se faisaient rares et la relation restait généralement superficielle. C’était regrettable, mais je ne voyais le monde pas plus loin que le bout de mon nez. Alors, je m’attardais longuement sur mes instruments et les journées comme les nuits passaient, m’emmenant d’un jour vers l’autre, sans que rien ne me permette vraiment de réaliser que la terre et son compteur-temps tournaient.
L’arrivée de Herménégilde bouscula cette attitude dans laquelle je m’encroûtais. Au fond, je savais que j’aurais pu me détourner de lui. En effectuant quelques recherches, déjouer les pseudos obligations que Madame Chinon me rappelait avec un aplomb inadapté aurait été simple. J’aurais pu aussi faire appel à mes cousins, oncles et tantes connus et inconnus car j’imaginais bien ne pas être l’unique descendant et héritier de ce vieillard hors d’âge. Mais non. Même si inconsciemment, j’espérais plutôt que l'avenir me sourit sous des traits féminins et quadragénaires, l’apparition de Herménégilde ressemblait étrangement à un appel du destin. J’avais envie de le suivre aveuglément. L’aventure me divertissait, alors pourquoi m’en priver ?
J’allais le voir tous les jours. Il dormait à chacune de mes visites. Les médecins m’expliquaient que ce sommeil répondait aux besoins physiologiques d’un homme de son âge. Sa dénutrition et la reprise d’une alimentation saine et équilibrée demandaient également une remise en route de son organisme, ce qui passait inévitablement par ce fameux sommeil réparateur.
L’ignorance face à ce cas d’école s’affichait comme le nez au milieu de la figure dans le discours des médecins et ils ne cherchaient aucunement à la cacher. Ils m’informaient de son évolution, sa prise de poids, ses temps d’éveil, ainsi que de sa rééducation auprès des diététiciens, kinés, psychomotriciens, orthophonistes, psychologues et que sais-je encore. Herménégilde interrogeait, effrayait et fascinait.
Sauf pour satisfaire quelques besoins primaires, il ne s’exprimait quasiment pas. Il ne formulait aucune demande ni plainte. Ou peut-être une seule, plutôt étrange, mais qui revenait régulièrement : il avait mal au pied. Plus précisément le pied droit. Les médecins parlaient des membres fantômes des amputés qui peuvent effectivement créer des douleurs intenses, malgré le caractère inexpliqué de ce phénomène.
Sa voix enrayée trahissait des décennies d’isolement et d’extrême solitude qu’il avait dû passer sans parler. Il avait les cordes vocales atrophiées ; l’effort de produire un son déclenchait une inflammation qu’il maîtrisait tant bien que mal, mais il déployait une volonté évidente pour surmonter cette épreuve. De plus, les mots ne lui venaient pas toujours, comme s’il les avait oubliés tant ils durent lui sembler inutiles ces derniers temps. Alors que je passais moi-même par des moments pénibles, j’avais l’impression de le comprendre. Parallèlement, je relativisais et m’autorisais de moins en moins à me lamenter sur mon propre sort.
La curiosité était palpable dans le service de gérontologie où il avait été transféré. Tout le personnel voulait savoir quelle histoire de vie se cachait derrière ce personnage énigmatique. Personne ne se serait risqué à le brusquer, respectant le silence duquel il sortirait lentement, avec le temps dont il aurait besoin. En l’attente, des hypothèses fusaient de partout, se répandant le long des couloirs du service, traversant les cloisons et les murs de l’hôpital, pour bientôt se diffuser dans les foyers des agents, qu’ils soient médecins, femmes de ménage, personnel administratif ou autre. Il ne tarderait pas qu’Altkirch et les communes environnantes connaissent l’existence de Herménégilde. Puis le Haut-Rhin, l’Alsace, le Grand Est et bientôt le pays tout entier. Il fallait s’y attendre et s’y préparer.
La responsable du service social me recevait souvent. Pour faire un point, comme elle disait. Elle n’avait pas délégué cette mission à ses subalternes tant le profil du patient relevait de l’extraordinaire. C’était la demande du directeur de l’hôpital et elle se devait de l’honorer. Néanmoins, elle gardait un besoin de se décharger de ses responsabilités et de les partager avec moi car une multitude de questions l’obnubilait. Comment établir une relation de confiance entre Herménégilde et moi sans le perturber ? Elle n’avait finalement ni procédure ni formule magique à m’indiquer. Ses apprentissages théoriques, tant du monde social que du management ne lui étaient d’aucune aide et elle se trouvait aussi démunie que n’importe qui. A tâtons, elle émettait des hypothèses, avec appréhension, sans la moindre assurance. Il y avait aussi la question du logement, qui se trouvait dans un état pitoyable et pour lequel le bailleur n’avait pas encore clairement annoncé ses intentions. Dans ce contexte, comment organiser un retour à domicile ? Et quel domicile ? Et quels étaient les droits auxquels il pouvait prétendre pour lui permettre de vivre décemment ? Quelles aides humaines et financières solliciter ? Etc, etc. Je restais sans réponse à ses questions, mais à l’entendre y réfléchir, je prenais conscience de mes engagements envers l’ancêtre Manassé. Sans le réaliser pleinement, je me détachais progressivement et toujours plus de mon nombrilisme et je recommençais à me projeter dans l’avenir. Notre avenir.
Chez moi, j’entrepris quelques recherches sur mon aïeul, que je partageais ensuite à l’hôpital avec Madame Chinon. Cela m’aidait à intégrer Herménégilde dans ma vie et permettait aussi à la professionnelle de cerner un peu mieux ce personnage. Malheureusement, les renseignements s’avéraient aussi rachitiques que lui.
— Ma mère est surprenante. Tout embourbée qu’elle se trouve dans sa dépression, elle est capable de se souvenir d’évènements précis datant de plusieurs dizaines d’années. Parfois, ce sont des détails qui lui reviennent, des discussions, des intuitions passées. Malheureusement, dans le cas de Herménégilde, ses éclairages restent troubles, sinon incohérents. Elle m’a effectivement parlé d’Anna et Herménégilde Manassé. Lui devait être marin. Le couple et leur fils, Albert, auraient disparus lors de la première guerre mondiale.
— C’est intéressant, me répondit Madame Chinon, mais cela ne nous emmènera pas loin.
Elle me cloua le bec. Au fond, elle ne faisait que me recadrer alors que je m’éparpillais à tenter de reconstituer une histoire que je ne connaissais résolument pas et dont le puzzle s’avérait être un véritable casse-tête. Pour cela, j’étais prêt à accepter tout ce qu’on me disait pour argent comptant, sans faire le tri des informations.
— Nous avons effectué des recherches aussi, en lien avec le service d’état civil de la Ville d’Altkirch et de Mulhouse, me relança-t-elle pour satisfaire ma curiosité.
— Et qu’avez-vous trouvé ?
— Pas grand-chose de plus que votre mère. Mais contrairement à Anna et Albert, il n’y a visiblement pas d’acte de décès au nom de Herménégilde. Ni ici, ni ailleurs en France. Et d’après nos renseignements, c’est durant la seconde guerre mondiale qu’il aurait disparu. Entre vos informations et les nôtres, c’est à s’arracher les cheveux ! Cela ne nous laisse pas vraiment d’espoir d’en savoir plus sur son parcours, mais nous avons, au moins, la confirmation que personne n’a constaté son décès.
Malgré son air un peu hautain, je trouvais qu’elle y mettait de la volonté. Je décelais sous sa carapace professionnelle, une femme capable de se montrer presque… sympathique.
— Mais qu’importe le passé ! reprit-elle spontanément. Il faut nous préoccuper de celui qu’il est aujourd’hui. Allez le voir, peut-être est-il réveillé.
Je la remerciai pour le temps qu’elle me consacrait chaque jour, puis je m’exécutai, forçant un sourire qu’elle me rendit.
Près d’une semaine passa. Je n’avais pas encore eu d’échange avec lui mais Herménégilde avait totalement envahi mon existence.
Nous étions mi-octobre et l’automne s’affirmait. Le temps était maussade. L’humidité transpirait à l’intérieur des murs. Les infos télévisées déversaient leur lot de catastrophes quotidiennes. Mes enfants avaient repris les cours depuis un mois et ne trouvaient plus un instant à consacrer à leur père. Ils étaient grands et avaient bien d’autres chats à fouetter. Tous les éléments étaient réunis pour laisser le vide prendre de la place dans mon appartement. Pourtant, j’allais bien.
En me réveillant vers huit heures, je ne fus pas assommé par cette fatigue matinale dans laquelle je m’emprisonnais depuis des mois. Pas de lourdeur dans mon corps, pas de mal de crâne. Pas d'impression d’anéantissement qui m’engluait à mon matelas. Les piles semblaient enfin rechargées, il était temps d’aller de l’avant !
Je saisis mon portable branché à la prise la plus proche du lit pour vérifier que je n’avais pas de message. Je crois que j’espérais secrètement un courriel de l’hôpital me donnant des nouvelles. Evidemment, seules quelques publicités remplissaient mon téléphone mobile et je les effaçai aussitôt.
Un café bien serré me ferait le plus grand bien. Pendant qu’il coulait, j’ouvris la fenêtre pour fumer une cigarette et observer le ciel. J’avais vue sur la cimenterie d’Altkirch. Comme tous les jours, elle dressait ses deux tours au-dessus de la gare pour afficher, à leur sommet, deux fenêtres telles deux yeux qui scrutent les habitants de la commune. Celle de droite était éborgnée d’un carreau cassé et celle de gauche marquée d’un cœur tracé dans le gris de la poussière qui la rendait opaque. Un tableau peu attractif sous ce ciel gris, couvert de nuages épais et humides, qui correspondait davantage à mon humeur des dernières semaines qu’à celle d’aujourd’hui.
Je repensais à mon père et les derniers mots qu’ils m’avait adressés.
— Alexandre, mon fils, ne t’inquiète pas, je veillerai sur toi.
Ne sachant quoi répondre, j’avais bafouillé une phrase sans intérêt. Depuis, régulièrement, les mots de mon père me revenaient en écho, étouffés dans un brouillard d’incompréhension. En ce matin d’automne, ils me revenaient encore. Dans le regard des deux tours de la cimenterie, sous ce ciel bas et lourd, c’était soudain mon père qui clignait de l’œil. Il m’invitait à profiter du vieux bonhomme qui jaillissait soudainement dans ma vie.
L’ironie du sort m’amenait à me servir d’un parent oublié et estropié comme d’une béquille pour me remettre debout ! Je retrouvais de l’entrain et une bribe d’envie de reconquérir le monde.
Cigarette terminée et café coulé, je m’installai sur le canapé du salon, télé allumée pour tromper le silence. Sans me concentrer sur les infos diffusées, je pensais à Herménégilde qui la veille, n’avait une fois de plus pas daigné ouvrir les yeux, me laissant bredouille face à mes questionnements.
Le téléphone retentit. Gérard Moser. Un journaliste qui me noya dans sa logorrhée. Je ne comprenais rien. Il voulait tout connaître de mon histoire sans me laisser le choix de répondre. Il me parlait de ma chance, de mon ignorance, de mes projets. Je lui répondis qu’il s’était trompé de numéro et raccrochai.
Un nouveau coup de téléphone quelques minutes plus tard. Mylène Tournier, journaliste pour je ne sais quel magazine. Elle me questionna spontanément sur mes retrouvailles avec Herménégilde. Je ne sus pas vraiment la renseigner tant mes rencontres avaient été pauvres et peu révélatrices de la relation que j’allais ou non entretenir avec mon aïeul. Mais elle continuait, m’emberlificotant dans un flux d’hypothèses alambiquées quant à mes impressions, mes intentions et autant de questions que je ne m’étais pas posées jusqu’alors. J’eus envie de lui raccrocher au nez, voire de l’insulter pour me défouler un peu, mais, je restai tout à coup paralysé, combiné en main à trente centimètres de mon oreille, en découvrant les images diffusées par les infos du matin.
L’hôpital Saint-Morand d’Altkirch était en première ligne. Je reconnus immédiatement la rue du 3ème Zouave, le parking donnant sur l’accueil des Urgences, la porte en pierre taillée de l’ancien hospice civil, les balcons des chambres où mon ex-femme avait accouché de nos enfants et le clocher de son prieuré qui pointait derrière le bâtiment principal. Un flash info saugrenu dans lequel un journaliste annonçait l’existence de Herménégilde Manassé était diffusé en direct. Après l’extérieur de l’hôpital, quelques plans s’enchaînaient dans les couloirs de l’établissement, filmant le personnel allant et venant sans se prêter au jeu de l’interview impudique, et de ce fait sans délivrer d’informations dignes de ce nom. Des consignes de respect du secret médical avaient certainement été rappelées par la direction.
Herménégilde était présenté comme « l’homme le plus vieux du monde », handicapé et abandonné par sa famille.
Je raccrochai le téléphone qui se remit aussitôt à sonner.
— Alexandre ? m’interpella Madame Chinon, il faut que vous veniez rapidement, nous devons prendre des mesures pour protéger votre grand-père. C’est important que vous soyez associé aux décisions qui vont être prises.
Elle m’avait appelé par mon prénom et avait raccourci les générations qui me liaient à Herménégilde. Une posture dans laquelle je devinais l’urgence de la situation. Pas de chichi, droit au but !
— Je serai là dans une demi-heure, lui répondis-je.
A pied, il ne me fallait pas plus de temps. En prenant le petit chemin derrière l’église pour descendre vers le Super U, j’arrivais rapidement au quartier Saint-Morand puis au prieuré et à l’entrée arrière de l’hôpital.
— Passez par derrière en venant du quartier.
— C’est ce que je comptais faire, lui confirmai-je.
— Vous vous adresserez au gardien, à l’accueil, pour vous annoncer. Je viendrai vous chercher.
J’eus à peine le temps de m’habiller et de chercher les clés de l’appartement que mon téléphone portable retentit. C’était Kevin, mon fils. Il fallait qu’un évènement de la sorte arrive pour qu’il refasse surface ! Mais ce pas vers moi n’arrivait malheureusement pas au meilleur moment. Je le rappellerai plus tard.
Ne sachant pas concrètement ce qui se cachait derrière la notion de protection évoquée par Madame Chinon, je démarrai au quart de tour. J'enfilai mon caban, mes Dr. Martens, un foulard autour du cou et mes écouteurs, ustensiles dont je ne me servais quasiment jamais, mais que je gardais à portée de main, au cas où. Et le cas où venait justement de se présenter.
Je descendis les marches en trombe pour sortir de chez moi en passant par le magasin.
Les écouteurs branchés sur mon portable et bien enfoncées dans mes oreilles, je cherchais une station de radio locale pour écouter les nouvelles du moment. J'arrivai très vite sur les bonnes ondes. Un flash info énumérait des records atteints chez l'homme. Je l'écoutais attentivement, tout en m'engageant derrière l'église dans la montée du Lycée (que je prenais dans le sens de la descente) qui surplombait les toits de la rue Gilardoni.
… Il semblerait que le record de longévité humaine ne soit plus détenu par Jeanne Calment, qui rappelons-le, est décédée le 4 août 1997 à l’âge de 122 ans et 164 jours.
Il y a quelques jours, un homme de 149 ans a été découvert à Altkirch, une commune située à une vingtaine de kilomètres au sud de Mulhouse, dans le Haut-Rhin. Le nouveau doyen de l'humanité se nomme Herménégilde Manassé. Après un signalement de son voisinage se plaignant d’odeurs nauséabondes en provenance de son appartement, les pompiers sont intervenus pour le sortir de chez lui. Les voisins témoignent :
— On habite au dernier étage, sur le même palier. C’est nous qui avons appelé les pompiers tellement ça sentait mauvais. Et puis, on a vu des cafards qui s’infiltraient entre la porte et son encadrement. On s’est dit qu’il y avait quelque chose de pas net !
— Nous, on occupe l’appartement du dessous. Vous savez dans les quartiers, on ne se connait pas tous entre voisins. On ne savait même pas qu’il habitait ici. On n’entendait jamais aucun bruit et on ne voyait jamais personne. Si on avait su, on serait allé l’aider ! Qui aurait pu penser ça ?!
Selon les pompiers, le vieil homme a été retrouvé dans un état extrêmement dégradé, seul et dénutri au milieu de détritus qui encombraient son appartement. Mais l’abomination ne s’arrête pas là. L’homme en question serait atteint d’un handicap physique limitant considérablement sa mobilité et son autonomie dans les actes de la vie quotidienne. Les descriptions qui nous sont parvenues de nos envoyés spéciaux décrivent un vieillard en partie démembré. Oui, vous entendez bien : démembré ! Aux dernières nouvelles, il ne serait doté que d’un seul bras. Malformation de naissance ou amputation, nous ne détenons encore aucun élément tangible à ce sujet. Ce vieillard a peutêtre subi les plus atroces tortures ! Aurait-t-il été écartelé jusqu’à ce que ces jambes et son bras soient cruellement arrachés ?! Je frissonne à l’idée de ce que la folie humaine a pu lui faire endurer ! Sachez toutefois que d’après les quelques recherches réalisées sur son passé, qui reste pour l’heure difficile à percer, Herménégilde Manassé serait né dans le territoire du Sud-Alsace, plus communément appelé le Sundgau. Il aurait exercé le métier de pêcheur, puis de rémouleur. Et attention ! Je ne vous parle pas du siècle dernier, mais de l’avant dernier ! Le XIXème siècle ! Le temps de Napoléon !...
Rémouleur ? Je ne sais même pas au juste en quoi consiste le métier de rémouleur ! Comment peuvent-ils savoir ça ? J’ai pourtant cherché des informations ici et là sur le passé de Herménégilde sans rien trouver. Info ou intox ? Je n’en savais rien ! Une fois de plus, je me voyais impressionné par la capacité des médias à obtenir et diffuser des informations inédites !
La radio s'interrompit au retentissement de mon téléphone portable. L'écran affichait Charlotte. Cette fois, c’était mon exfemme qui tentait de me joindre. Il fallait réveiller et s’approprier l’inconcevable pour susciter son attention ! Elle aussi attendrait. Je raccrochai pour basculer l'appel sur messagerie.
Je surfais sur l'écran pour chercher une autre station-radio et tombais très rapidement sur une interview du directeur de l’hôpital.
… En tant qu’établissement public et de santé soumis au secret médical, nous ne sommes pas autorisés à divulguer des informations sur l'état de santé de notre patient. Par extension, nous préserverons également les rares éléments que nous détenons sur sa vie privée. Son histoire lui appartient et c’est à lui de décider s’il souhaite la faire connaître ou non. Pour ma part, je me contenterai de confirmer son âge : 149 ans. Plus précisément 149 ans et 11 mois. C’est du moins ce que révèle de vieux papiers d’identité. Sans ceux-ci, nous pourrions estimer son état physiologique à celui d’une personne âgée, certes, mais davantage à celui d’un jeune senior et non pas d’un supercentenaire. S’il a véritablement l’âge indiqué sur ses papiers, cet homme est exceptionnellement bien conservé. Cela fait de lui un mystère de la nature. Et de l’humanité !
Je ne m’étalerai pas non plus sur les conditions dans lesquelles il a été retrouvé, ni sur la présence ou non d’un entourage. Cela relève d’une enquête sociale et je ne m’aventurerai pas à formuler des hypothèses hasardeuses. Elles n’en resteraient pas moins qu’affabulations personnelles autour d’un cas peu ordinaire et je ne voudrais lui porter aucun préjudice. Ni à lui, ni à ses proches, qu’il en ait ou pas.
Nous n’avons encore aucune explication quant à l’absence de ses membres. Nous supposons qu’elle résulte d’amputations. Nous n’en connaissons pas l’explication et pour l’heure, l’intéressé ne nous en a pas apportée.
Toutefois, pour vous rassurer sans trahir ma déontologie, je peux vous affirmer qu’il n’est pas près de passer l’arme à gauche ! Il a besoin de repos, de retrouver une alimentation et une hygiène de vie saines, rien de plus. Il sera accompagné à ce titre par nos équipes qui lui délivrent d’ores et déjà les meilleurs soins.
Nos inquiétudes s’orientent davantage vers son état de santé psychologique. A ce sujet, il serait prématuré de se prononcer. C’est un homme qui s’exprime peu et dont les réactions à certains stimuli sont révélatrices de traumatismes. Nous sommes à ses côtés et employons nos compétences pluridisciplinaires et notre plus grande volonté pour lui permettre un rétablissement dans de bonnes conditions…
En arrivant à l'ancien cimetière, l'église et le prieuré à l'arrière de l'hôpital, j’éteignis la radio et enlevai mes écouteurs. Je respirai profondément l'air humide et le calme ambiant, ne sachant à quoi m'attendre après avoir pénétré dans le bâtiment. Je composai le numéro de Madame Chinon.
— Vous ne pourrez pas entrer, la direction a posté des gardiens devant chaque issue du bâtiment ! me dit-elle. Attendez-moi devant le prieuré, je viens vous chercher.
— Mais que se passe-t-il ? C’est quoi ce remue-ménage à la télé et à la radio ?
— La nouvelle vient de tomber. Les médias s'agitent à la recherche d'un fait divers plutôt hors du commun. Cela ne durera pas à mon avis, ça calmera les tensions actuelles quant à la réforme des retraites. Il n'y a pas de raison de s'inquiéter outre mesure. Mais pour éviter les effusions et débordements inopportuns, nous ne transmettons que le strict nécessaire. Il faut maintenant agir vite et bien. Avant tout, nous devons épargner votre grand-père de toute cette agitation. Il n’a pas besoin de ça !
Alors qu’elle me parlait au téléphone, je l’entendais dévaler les escaliers à l’intérieur du bâtiment jusqu’à pousser la porte de la sortie. Je l’aperçus au loin alors qu’elle refermait le clapet de son portable. Les yeux fermés, dans une profonde inspiration, elle remplit à son tour son corps de l’air doux et humide de l’automne qui s’annonçait. Elle bloqua sa respiration un instant. Je devinais la tension qu’elle cherchait à libérer et le besoin de laver son corps de l’intérieur. Elle expira, doucement, mais profondément avant de me chercher du regard.
Lorsqu’elle me vit enfin, elle s’avança en contenant un sourire qu’elle ne s’autorisait pas à m’adresser. A ses yeux, je ne devais représenter qu’un membre de la famille de son patient. Tout en faisant demi-tour, elle me fit signe de la suivre.
Subitement, je me sentis vulnérable. Prêt à me décomposer à la moindre contrariété, aussi futile soit-elle.
Jusqu’à présent, l’intrusion bien que récente de Herménégilde dans ma vie m’avait aidé à me reconstituer timidement une contenance qui me redonnait du mordant. Je fondais inconsciemment des espoirs en cet homme que je ne connaissais pas, comme s’il allait être l’élément déclencheur d’une nouvelle vie. Il était celui qui allait me redonner cet élan qui permet parfois de faire des pas plus grands que ceux dont on se croit capable.
Mais à ce moment précis, toute cette impulsion nouvelle s’effritait à la simple idée qu’il me savait là, dans les couloirs de l’hôpital.
J’allais enfin être confronté à sa réalité, alors que je n’avais fait qu’imaginer sa personnalité jusqu’à cet instant précis.
J’avais le trac. Peur de ne pas être à la hauteur et de le décevoir.
Dépouillé de toute volonté, j’obéissais aveuglément au destin qui m’attirait vers sa chambre comme un aimant. A chaque pas posé en sa direction, je mesurais à quel point je ne m’étais pas préparé à le rencontrer.
J’arrivai enfin devant la porte de sa chambre.
Il était réveillé et il m’attendait. Madame Chinon m’en avait informé. En outre, elle m’avait donné des consignes : aucun mot sur l’agitation médiatique, ne pas s’aventurer sur des terrains délicats comme ses amputations ou son isolement. Je devais rester sur des banalités, sur le quotidien, sur la famille.
Je poussai la porte de sa chambre. Doucement. Comme si, une fois de plus, je voulais éviter de le réveiller. Comme si je ne voulais pas qu’il me voit et rester transparent.
Il me fixait de ses gros yeux ronds et veineux. Je souris timidement, lèvres fermées et tremblotantes, puis je baissai le regard. Je me retournai pour fermer la porte, marquant une pause pour remplir profondément mes poumons. J’expirai silencieusement, cherchant le cran nécessaire pour l’aborder comme il se doit. C’était lui l’artiste, mais c’était moi qui faisais mon entrée en scène.
Aussi commun que cela puisse paraître, je le saluai d’un « bonjour » tout en m’approchant. Il ne me répondit pas vocalement, mais par un sourire intègre. J’hésitai à lui tendre la main, l’étreindre ou simplement m’assoir sur la chaise molletonnée à disposition des visiteurs. Par pudeur ou timidité, je pris place à proximité de son lit. J’avais tant de questions à lui poser qu’aucune ne me venait. Je perdais mes moyens.
— Je suis enchanté de vous rencontrer Alexandre, me dit-il afin de m’épargner d’engager la conversation.
Il avait une voix frêle et voilée. Je la découvrais. D’un volume très faible, mais d’un ton assuré, elle lui donnait du corps.
Il devinait mon trouble.
— Il parait que nous sommes du même sang, me relança-t-il.
J’étais pris d’un sentiment d’anéantissement. Ma peau me semblait boursoufflée par un frisson permanent, digne d’un état grippal. Je répondis à peine, d’un hochement de tête, lui laissant la charge de poursuivre la conversation improbable dans laquelle je n’arrivais pas à m’installer.
— Je vous impressionne, n’est-ce pas ? Je le conçois. Est-ce plutôt par mon grand âge ou par mon aspect difforme ?
Oui, bien sûr qu’il m’impressionnait. D’autant plus que son expression était inhabituelle, un peu pédante mais loin d’être hautaine ou dédaigneuse.
— Ça doit être les deux, lui dis-je honnêtement, la voix enrayée par la timidité.
Il m’adressa un sourire sans la moindre dent. J’apercevais ses gencives roses sous ses lèvres. Ça me rappelait mon grand-père Joseph qui mettait tous les soirs son dentier dans un verre d’eau puis le laissait à la vue de tout le monde dans un coin de l’évier de la cuisine. Après cela, il n’avait plus la même bouche qu’en journée, mais celle que je reconnaissais chez Herménégilde.
Ma réponse eut l’avantage de faire baisser la pression que je m’infligeais. Néanmoins toujours sur la retenue, je m’autorisai à le questionner.
— Avezvous réellement 149 ans ?
