Café de la Paix - Edouard Robert - E-Book

Café de la Paix E-Book

Edouard Robert

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Beschreibung

Le Café de La Paix est l'endroit où, un soir de printemps, une mystérieuse jeune femme propose à Jim d'être rétribué en dormant. Le lendemain, par curiosité, Jim pousse la porte d'un étrange bâtiment de quatre étages...

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Veröffentlichungsjahr: 2023

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Pour Madame Merle

« Et nous avons descendu les marches où se trouvaient nos ombres. »William Faulkner, Le Bruit et la Fureur

Sommaire

1. OPENING NIGHT

2. BLOODY MARY

3. SCREW DRIVER

4. NEGRONI

5. COSMOPOLITAN

6. CUBA LIBRE

7. MANHATTAN

8. MANHATTAN

9. MOSCOW MULE

10. GIN FIZZ

11. MOJITO

12. CLOVER CLUB

13. MAI TAI

14. AMARETTO SOUR

15. SIDECAR

16. WHITE LADY

17. JUNGLE BIRD

18. HANKY PANKY

19. BLUE LAGOON

20. BEE’S KNEES

21. WHITE RUSSIAN

22. GIN GIN MULE

23. AMERICANO

24. DEXTROAMPHETAMINE

1

OPENING NIGHT

Lorsque le soir tombe les lampadaires s’allument et illuminent la ville de leurs tâches éclatantes.

Ce soir-là, au Café de La Paix, alors que je feuillète le premier des trois livres achetés dans l’après-midi, ma voisine se penche pour ramasser le ticket de caisse tombé à terre.

« Vous avez perdu ça…

-Ah… je réponds en souriant tout en réduisant le papier en boulette, je vais pouvoir dormir tranquille. »

Elle connaît le titre apparent du premier bouquin.

« Il paraît que c’est bien, je ne l’ai pas lu.

-Je pourrais vous en dire plus demain, même heure, même endroit.

-Vous lisez très vite alors.

-Oui, lire m’aide à bien dormir, et puis cela favorise les rêves, actuellement je n’ai pas de contrainte de réveil, alors…

-Alors vous restez au lit, vous êtes en vacances ? Ce qui explique votre teint hâlé…

-Je rentre du Costa Lafuma.

-Ah ?... Costa… Costa Rica, Costa Brava… Lafuma ? Je ne vois pas ? Une petite île ?

-C’est sur ma terrasse, plein soleil, un transat de marque Lafuma. Non, je ne suis pas en vacances, je viens de quitter un travail et j’en cherche un nouveau, sans… sans trop me presser.

-Vous… vous savez… enfin non vous ne savez pas, si… si vous… si vous aimez dormir, rêver, vous pouvez trouver un travail…

-Travailler en dormant ?

-Oui, sérieusement.

- Vous voulez dire être payé en dormant ?

-Tout à fait, enfin pas exactement, cela dépend…

-De quoi ?

-Ni de vous, ni de moi, je ne peux rien vous promettre, c’est le hasard, le pur hasard, depuis ce matin une chambre s’est libérée dans un endroit où la personne qui y dormait recevait un salaire pour cela.

-Vous plaisantez, il y a quatre millions de chômeurs dans ce pays et vous payez les gens à dormir ! C’est une histoire de fous, une farce !?

-Ni l’une ni l’autre, c’est très sérieux, je vous donne une adresse et un nom, vous réfléchissez, si cela vous tente, venez, cela ne vous engage à rien.

-Payé en dormant ! Je ne peux pas y croire…et… combien ?

- Encore une fois tout dépend.

-Ah ? La durée ?

-Non, la qualité de vos rêves. »

Petra me donne son prénom et une adresse.

Le bâtiment est austère, quatre étages gris en retrait d’une cour, une douzaine de places de parking avec au centre un marronnier. Il faut gravir trois marches et sonner pour que la porte vitrée se déverrouille.

« Je viens de la part de Petra, Jim Hautecoeur, nous nous sommes rencontrés par hasard hier soir et…

-Bienvenue Jim, je suis Agnès, ici nous ne connaissons que les prénoms, il n’y a que le Professeur Julius Foerster que nous appelons Professeur. Petra nous a en effet annoncé votre éventuelle visite, et…

-Enfin c’est… comment dire… à titre purement informatif, disons que je viens aux renseignements, pour en connaître un peu plus, c’est… pour le moins intrigant, vous en conviendrez, et…

-Mais oui Jim, bien sûr. Se renseigner ne vous engage strictement à rien, le Professeur Foerster vous recevra, c’est lui qui fournit les explications, en attendant, avant de le rencontrer et d’en connaître un peu plus sur nous il faut que nous en sachions un peu plus sur vous, pour cela il faut remplir ce document, vous noterez qu’il est anonyme, il sera détruit si aucune suite n’est donnée à votre visite, vous pouvez vous installer sur la table près de la fontaine à eau. »

Je me pose dans un carré de lumière devant une fenêtre donnant sur une cour intérieur bordée d’espaces verts. Le titre du document est d’une simplicité déroutante : ‘résumez votre vie sur une page’.

Je commence.

Je m’appelle Jim Hautecoeur, il me paraît compliqué de faire tenir toute sa vie sur une page, même en écrivant petit… (Je sais, je viens de perdre une ligne… mais une ligne de quoi ?) Il y a tellement de choses importantes qui se bousculent dans ma tête, et puis, trop petit vous allez avoir des difficultés à me lire, vous êtes même probablement en train de penser que j’essaie de gagner du temps, de noyer le poisson… alors bon, je suis né à Toulouse le 30 mars 1962.

Fils unique. Auparavant mes parents vivaient en Algérie où mon père était concessionnaire automobile et ma mère infirmière. A Toulouse mon père vendait toujours des voitures, des allemandes, il se débrouillait très bien et je pense que c’est rapport à cela si je n’ai pas poursuivi mes études, après mon bac et mes douze mois d’armée j’ai intégré la vie active, j’ai trouvé un emploi de représentant de commerce en montures de lunettes sur dix départements du Sud-Ouest de la France, de La Rochelle à Perpignan. Cela a duré 24 ans, j’ai bien gagné ma vie, ma société était basée dans le Jura, je m’y rendais fréquemment, c’est là-bas que j’ai rencontré Myriam, elle travaillait au service marketing de l’entreprise. J’avais trente ans lorsque nous nous sommes mariés. Alexis mon fils est né en 1994 et Sophie deux ans après. Nous sommes venus habiter dans la banlieue de Bordeaux, à Pessac, un endroit plus central pour mon travail.

Myriam a trouvé un poste au service culturel de la mairie. Nous nous sommes séparés, elle habite maintenant Agen, les enfants vivent avec elle, elle s’est remariée. En 2000 mon père a repris une concession automobile sur Avranches, il est décédé quelques mois plus tard, deux ans après la disparition de ma mère. Cancer.

Auparavant j’étais venu m’installer sur Rennes pour me rapprocher d’eux, j’avais quitté mon travail, licenciement économique suite au rachat de l’entreprise par un grand groupe. Mes enfants viennent me voir une fois par mois, je loue un appartement dans lequel ils partagent une grande chambre. Comme je suis assez libre et sans attache j’effectue des remplacements chez des opticiens de la région.

Je lis beaucoup, pratique un peu de sport, et :… fin de la feuille.

Munie du document Agnès s’absente quelques minutes, le temps de me servir un gobelet d’eau fraîche et d’observer le dehors avant qu’elle ne réapparaisse.

« Venez Jim, le Professeur vous attend.

Nous empruntons un ascenseur.

-Il y a combien d’étages ?

-Quatre, le bureau du professeur se situe au troisième. »

« Bonjour et bienvenu Jim, heureux de faire votre connaissance et de vous recevoir, installez-vous.

-Bonjour monsieur Forister.

-Tiens, tiens, tiens, oui, c’est vrai, je l’admets, mon nom est compliqué à prononcer, alors restons simples si vous le voulez bien, ne m’appelez ni monsieur, ni Foerster ou Forister, dites Professeur et ce sera parfait. »

Impression de me trouver à l’intérieur d’un magasin de jouets, le mur derrière le fauteuil du bureau disparaît, mangé par une imposante vitrine baignée de lumière dans laquelle sur de longues étagères de verre s’expose une impressionnante collection de véhicules miniatures, tous de couleur jaune, à bien y regarder il s’agit exclusivement de taxis, ce flash improbable monopolise toute mon attention.

« Vous les comptez ? Me demande le professeur en tenant ostensiblement ma rédaction à la main, il y en a très exactement mille neuf cent vingt-sept, le dernier m’est parvenu avant-hier, d’autres suivront, tous différents.

Combien avez-vous d’idées par jour Jim ? Et parmi elles quelle est la bonne idée ? Celle qui vous amènera au bon endroit ? Voyez-vous, jeune homme j’ai vécu deux années à New-York, je m’asseyais fréquemment sur un banc à Colombus Circle et je réfléchissais en regardant le défilement incessant des taxis, cette rivière jaune, intarissable, qui inonde la ville jour et nuit. Je me disais qu’ils étaient semblables aux idées qui me traversaient la tête pour disparaître à jamais.

Quelle est la bonne idée Jim ? Le bon taxi ? Celui qu’il faut héler au bon moment au bon endroit, celui dans lequel il faut grimper, parfois s’engouffrer avec précipitation, celui qui va vous emmener le plus loin possible vers où vous avez envie d’aller. A quel moment faut-il lever le bras ? Pourquoi précisément celui-ci et non le suivant ? Sachez le Jim, derrière mon dos il y a des taxis que je regrette d’avoir hélés, des idées que j’aurais préféré ne jamais avoir eu. Il y en a aussi quelques-uns qui m’ont conduit dans des endroits de ma vie magnifiques.

Vous, Jim, en ce moment vous devez vous demander si vous embarquez dans le bon taxi, si pousser notre porte était une bonne idée, exact ?

-Et bien… vrai que pour le moment le taxi reste bien mystérieux.

-Il le sera moins dans quelques minutes, mais, le demeurera toujours un peu. Avant que vous me parliez de vous il me paraît naturel, nécessaire, de vous éclairer sur les activités de notre Compagnie. »

Il se lève pour venir occuper le fauteuil vacant à mes côtés, les deux mains jointes, penché vers l’avant, le regard ancré dans mon visage, le Professeur entame un long monologue.

« Voilà, nous nous trouvons réunis ici tous les deux parce que, par hasard, vous avez rencontré Petra. Elle vous a assuré que vous pourriez gagner de l’argent en dormant. C’est vrai !

Tout à fait vrai, bien que cela puisse paraître surprenant, voire incompréhensible.

Jim, nous sommes une Compagnie Nord-Américaine implantée sur les cinq continents, notre siège se trouve à San Diego au sud de la Californie. Si l’on considère que le sixième continent est constitué par l’ensemble des mers et océans, nous, ce qui nous intéresse, qui nous passionne, c’est ce que l’on pourrait nommer le septième continent, le dernier territoire d’aventures de notre planète, sa particularité est de ne posséder aucune frontière, des milliards de milliards de kilomètres carrés, il n’y a pas de limite…

Un jour Jim, nous le savons tous, il n’y aura plus de pétrole, comme arrivera aussi le moment où les gisements de gaz et de charbons seront épuisés. Dans cinquante ans, et c’est une échéance très proche que connaîtront vos enfants, le fonctionnement du monde aura bien changé.

Les terres rares, ces mots vous disent-il quelque chose Jim ?

-Non, Professeur, non, enfin… vaguement.

-Il y a dans les entrailles de notre planète dix-sept métaux non ferreux indispensables au bon fonctionnement de nos smartphones, nos tablettes et de la plupart de nos moteurs à aimants, sans eux plus de TGV et de beaucoup d’autres choses. A ce jour, pour ce que l’on en sait, la Chine possède à elle seule quatre -vingt-quinze pour cent des réserves de ces métaux, on les appelle rares parce qu’il faut extraire des milliers de mètres cubes pour récupérer un peu de sélénium, d’yttrium, de samarium, de cobalt ou de terbium.

Pourquoi je vous parle de cela ? Et bien nous pensons que le sommeil est une autre terre rare.

Ce septième continent auquel nous nous intéressons est celui des rêves humains, de prime abord cela peut paraître un rien loufoque, voire même totalement absurde, mais nous pensons que l’on peut extraire de nos rêves les bonnes questions et par là même trouver les bonnes réponses au sujet du devenir de notre civilisation.

Jim, il y a en Californie des Compagnies qui plantent des milliers d’hectares d’orangers pour en récolter les fruits, et bien nous, nous rétribuons partout dans le monde des inconnus pour dormir, nous faire partager les fruits de leurs sommeils, les rêves, leurs rêves, vos rêves !

Nous rêvons tous Jim, mais nous ne sommes pas tous égaux dans le rêve, les mêmes arbres ne donnent pas tous de beaux fruits, tout dépend de l’exposition, du climat, de la qualité de la terre, de l’environnement, très important Jim, capital l’environnement ! Notre vécu immédiat mais aussi lointain influe sur le contenu de nos rêves, tous n’ont pas le même intérêt, je ne veux pas dire par là qu’il y a de beaux, de bons rêves ou de mauvais, vilains rêves, je souhaite simplement vous faire percevoir qu’il y a des rêves plus intéressants que d’autres pour l’analyse que notre Compagnie va en faire.

Ceci pour vous préciser Jim, que si vous acceptez de tenter cette expérience, nous commencerons par effectuer un bout de chemin ensemble de huit nuits consécutives. A la suite de cela chacun sera libre de reprendre sa liberté, vous pourrez m’annoncer : « Professeur, je ne désire pas aller plus loin. », tout comme nous nous pourrons vous dire : « Jim, je crois que nous allons nous arrêter là ».

L’un comme l’autre nous signons une promesse de confidentialité, nous nous engageons à ne jamais divulguer à quiconque votre collaboration aux recherches de la Compagnie, et vous, Jim, de votre côté vous promettez de ne jamais révéler à personne, même au plus proche de vos proches, votre participation à nos travaux, ni même l’existence de notre Compagnie. C’est un point sur lequel je me permets d’insister, et bien sûr Jim vous gardez l’entière liberté de mettre un terme à cette collaboration à tout moment sans préavis ni justification.

Concrètement pour vous qui avez fréquemment voyagé, et par conséquent découché, ce sera très simple, de la même manière que si vous veniez passer une nuit à l’hôtel, nous vous demandons de vous présenter chaque soir à l’accueil entre vingt heures trente et minuit. Le premier jour vous vous munissez du minimum indispensable, ce que l’on emporte avec soi en voyage, la seule chose supplémentaire que l’on vous demande d’apporter est l’oreiller sur lequel vous avez l’habitude de dormir.

Si vous décidez de nous rejoindre, vous aurez un entretien avec Solange, la gouvernante, elle vous expliquera les détails pratiques, ils sont peu nombreux, nous avons le souci de faire simple.

Je suis persuadé que vous devez avoir des questions Jim ?

-Oui Professeur, une seule pour l’instant, très… terre à terre…, combien ?

-Combien ? Mais huit nuits Jim, je vous ai dit huit jours, donc huit nuits consécutives, ce qui signifie que vu votre situation de parent séparé il faudra veiller à démarrer un cycle en dehors d’un week-end où vos enfants sont auprès de vous.

-Je peux commencer demain Professeur, mais combien ?

Combien vais-je être payé ?

-Question que j’avais très bien comprise Jim, je joue, je l’attendais même. Le règlement s’effectue en dollars, cinquante-six dollars la nuit, ce qui au cours du jour équivaut environ à quarante-cinq euros, si vous parvenez au terme de vos huit nuits vous recevrez donc trois-cent-soixante euros.

-Et si je m’arrête avant ?

-Vous n’aurez rien.

-Rien ? Et… pourquoi précisément cinquante-six dollars la nuit ?

-C’est le prix d’une chambre simple au Harvey’s Motel de San Diego ».

Semblant vouloir remettre de la distance entre nous deux, le Professeur se lève pour regagner son bureau puis, le regard à l’aplomb de ma rédaction, d’une voix calme et posée : « Bon, divorcé, deux enfants, vous connaissez quelqu’un d’autre ?

-Non, personne pour le moment.

-Cela pourrait advenir…

-Oui. Sans doute. Une question de… taxi, probablement.

-Bien joué Jim, excellent. Une bonne nuit, pour vous Jim, c’est combien d’heures de sommeil ?

-Cinq heures minimum Professeur, l’idéal sept, et parfois huit, neuf deux fois par semaine.

-Il vous arrive de vous relever durant votre sommeil ?

-Oui, assez fréquemment.

-Pour uriner ?

-Oui. Quelquefois pour boire également.

-Est-ce que le matin lorsque vous vous levez vous pouvez affirmer : cette nuit j’ai rêvé ou je n’ai pas rêvé ?

-Oui, comme tout le monde je le pense.

-Vous le pensez ou vous en êtes sûr ?

-Professeur, comme tout le monde c’est une question que je ne me suis jamais vraiment posé, mais oui, je pense pouvoir dire que j’en suis sûr.

-Alors dans ce cas à quoi avez-vous rêvé la nuit dernière ? »

Foerster semble avoir anticipé mon embarras, tourné ostensiblement vers la fenêtre il évite soigneusement mon regard, guettant d’une oreille ma réponse.

« Professeur, la nuit dernière je me souviens avoir rêvé à Petra, enfin, à notre rencontre au Café de La Paix…

-Et alors ?

-Il pleuvait.

-Ah ?

-Oui, elle m’emmenait en voiture, pas dans la sienne mais dans celle de quelqu’un d’autre. Elle m’a déposé sous un pont parce qu’il pleuvait toujours…

-Comment saviez-vous que ce n’était pas sa voiture ?

-Je n’en sais rien, c’était comme ça.

-Vous fréquentez souvent le Café de La Paix.

-Oui, régulièrement, il m’arrive d’y déjeuner ou d’y retrouver le soir des copains pour prendre un verre, J’aime les ambiances brasserie, ça vient, ça bouge… vous comprenez ?

-Parfaitement, et… on y fait parfois des rencontres…

-Je vis seul Professeur, et puis… je ne suis pas un coureur, d’un naturel assez réservé je n’engage pas facilement la conversation.

-Pourtant, vous êtes entré… Foerster se racle un peu la gorge avant de poursuivre… entré assez facilement en contact avec Petra.

-C’est elle, elle qui m’a abordé.

-Oui, très certainement, mais c’est vous qui dès le lendemain, c’est-à-dire aujourd’hui êtes assis dans ce bureau, il sourit à nouveau, pas si timide que cela Jim… »

Il vient me rejoindre sur le fauteuil libre, semblant vouloir tourner une page, un geste évasif de la main accompagne sur son visage un long sourire qui se fige alors qu’il me regarde.

« Je pense qu’aujourd‘hui nous allons en rester là. J’ai une bonne nouvelle Jim, vous êtes admis, pour huit jours, vous souhaitez toujours démarrer demain ? ».

2

BLOODY MARY

Lorsque le soir tombe les lampadaires s’allument et illuminent la ville de leurs tâches éclatantes.

Mercredi soir, j’ai un peu d’avance sur l’horaire convenu avec le Professeur. La gouvernante m’attend dans le hall à l’endroit occupé hier par Agnès, taille moyenne, cheveux courts, la cinquantaine, jupe ample et longue, bottines noires à talon, visage avenant barré par un grand sourire.

« Bonjour Jim, je m’appelle Solange, vous avez bien apporté votre passeport ?

-Mon passeport !? Madame…

-Solange Jim, c’est entendu comme cela, ni madame ni monsieur, rassurez-vous je plaisante, avez-vous pensé à votre oreiller ?

-Oui, il est là dans mon sac.

-Alors c’est l’essentiel, c’est votre passeport. Autre chose maintenant, la règle pour un nouvel entrant est de faire l’inventaire de son bagage, cela vous pose-t-il un problème ?

-Absolument aucun.

-Bien. Ni tabac, ni alcool, je passe le reste… on est bien d’accord ?

-Pas de souci.

-Parfait. Nous verrons cela dans votre chambre tout à l’heure, en attendant… elle se dirige vers la porte, c’est par ici que vous entrerez dans l’établissement et que vous le quitterez le lendemain matin. Votre heure d’arrivée doit être comprise entre vingt-heures trente et minuit, ce qui laisse le temps d’aller au cinéma, attention aux séances longues, la porte est verrouillée définitivement à minuit pile par un veilleur, Samuel, il n’y a aucune dérogation de retard ni aucune justification d’absence possible, une nuit ratée équivaut à une rupture de contrat, votre chambre est immédiatement libérée, vos affaires sont descendues en bas et c’est ici que vous devrez venir les récupérer, pour solde de tout compte, si l’on peut dire. Idem pour le matin, attention, vous devez avoir quitté l’établissement avant neuf heures trente dernier carat…

-On ne plaisante pas…

-Non, bien sûr, mais tout se déroule dans la bonne humeur, et l’ordre ! Le désordre est l’ennemi de la bonne humeur, en l’occurrence le désordre ici c’est le bruit, et le bruit est l’ennemi du sommeil, de vos futurs sommeils Jim.

Donc, continuons si vous le voulez bien, lorsque vous entrez dans le hall la première chose à faire est d’aller à ce tableau prendre votre clef magnétique, la 104 pour vous, et de la zipper comme ceci, ici, pour valider votre arrivée. Le lendemain avant de quitter le bâtiment vous effectuez la même chose dans l’ordre inverse et vous n’oubliez pas de déposer votre carte dans ce casier. La porte est parfois bloquée, de l’intérieur elle se déverrouille en appuyant sur ce bouton. Des questions Jim ?

-Tout est clair.

-Alors nous allons monter au premier où se trouve votre chambre, je passe devant, nous prenons l’escalier, l’ascenseur est réservé aux étages supérieurs.

J’imaginais quelque chose de plus petit, le lit surtout, presque un deux places face à un écran de télévision fixé sur une potence orientable. Une chaise devant un plan de travail exigu situé sous la fenêtre. Un espace rangement avec trois étagères encastrées dans un mur. Un coin penderie, quelques cintres. Deux liseuses de part et d’autre du lit, et puis sur la table de nuit, étrange, une poire d’appel couleur ivoire lovée au centre de son câble, comme dans un hôpital ou une clinique. Une petite salle de bains avec toilettes, lavabo et bac à douche.

Je tire les rideaux pour découvrir la fenêtre, elle donne sur un jardinet coincé entre le mur d’enceinte et le bâtiment, les parterres étroits sont fraîchement bêchés autour d’un forsythia qui entame sa floraison.

« Vous serez au calme, déclare Solange, le quartier est paisible, très peu de voitures la nuit, le matin vous aurez les oiseaux, il y en a beaucoup.

-Je dors la fenêtre ouverte.

-Même l’hiver ?

-Oui, toujours, j’ai besoin d’un petit filet d’air.

-Aucun problème Jim, l’important est de se sentir à l’aise, fenêtre ouverte ou pas le chauffage est coupé la nuit, il se remet en route à six heures. La couette est épaisse. La chambre vous plaît ?

-Oui.

-Alors continuons, nous devons faire un rapide inventaire de votre bagage et je dois vous repréciser quelques règles essentielles. Pas de tabac, tous les tabacs… et aucun alcool.

Tablettes, téléphones et ordinateurs sont autorisés, l’écoute de la musique également à la condition qu’elle ne soit pas audible du couloir. Le grignotage est toléré, barres de céréales par exemple, mais aucun appareil de cuisson d’appoint.

Il y a dans le hall d’entrée, vous avez dû le remarquer, un distributeur de boissons chaudes, il ne fonctionne qu’avec des jetons, chaque matin la femme de ménage déposera un jeton dans le tiroir de votre table de nuit. Se rendre au distributeur ou en revenir est la seule et unique raison de quitter votre chambre, tout manquement dans ce domaine sera considéré comme une rupture de contrat.

Détail pratique, évitez de prendre des douches ou les bruits de chasse d’eau avant six heures du matin, dans la mesure du possible bien entendu. »

J’ouvre mon sac et commence à extraire un à un le peu d’objets qu’il contient.

« C’est de la plume ? Solange soupèse l’oreiller carré.

-Oui, du duvet d’oie.

-Je suis comme vous, je ne supporte pas les oreillers durs.

C’est tout ce que vous avez amené ? Trousse de toilette, caleçon et T-shirt de nuit… ce n’est pas grand-chose ?

-Suffisant pour moi. Si, là dans la pochette il y a un livre et…

ce cadre.

-Ce sont vos enfants ?

-Oui.

-Cela ne pose pas de problème ?

-Non, vous connaissez ma situation ?

-Oui Jim, le Professeur m’en a informé. »

Solange assise sur le rebord du lit m’invite à prendre place sur la chaise. Je l’observe mi amusé, mi intrigué. Elle extrait du tiroir de la table de nuit un document bleu plastifié et entreprend de le commenter.

« A lire attentivement Jim, le jeton pour le café se trouve ici.

Chaque matin la femme de ménage déposera une bouteille d’eau minérale et des feuilles de compte-rendu vierges, en voici une. En haut il y a trois cases à remplir, date, nom et numéro de la chambre, il n’est pas nécessaire de signer, il vous suffit de relater noir sur blanc le souvenir de vos rêves, de vos pensées nocturnes, ne vous préoccupez pas de la syntaxe, l’authenticité prime avant tout, même si cela vous paraît farfelu ou incompréhensible.

L’important est d’écrire quelque chose. Si vous n’avez rien à dire, cela arrive très très rarement, il faut tout de même remplir les trois cases et mettre le compte-rendu dans l’enveloppe que vous cachetez. Il y a au bout du couloir une boite aux lettres bleu marine, vous poster en quittant l’établissement, attention, pas d’enveloppe, pas de nuit validée et pas de rémunération. Tout est expliqué dans cette fiche, de même que le fonctionnement de ce petit appareil… »

Elle sort du tiroir un petit dictaphone numérique gris pour me le tendre.

« Vous verrez, c’est très simple, il vous sera utile, parfois la survie du souvenir d’un rêve est très brève, trop pour qu’il puisse être consigné sur le papier, qui plus est dans l’obscurité, ce dictaphone est un moyen efficace pour enregistrer à chaud et surtout dans le noir Jim, c’est important. Vous vous rendrez compte que les souvenirs de ce qu’il reste de vos rêves ont une durée de vie plus longue à l’abri de la lumière, un peu comme les vitamines des fruits en quelque sorte.

Autre chose à présent, il arrivera que vous ayez besoin de soutien durant vos séjours, des assistantes de nuit ont reçu une formation pour vous aider à… démêler… ranimer certaines séquences que vous venez de vivre durant votre sommeil, des images qui vous semblent importantes et que vous craignez de perdre en utilisant l’écrit ou le dictaphone.

Il suffit d’appuyer sur cette poire pour que quelqu’un vienne, surtout n’allumez jamais, ayez toujours présent à l’esprit que la lumière est le prédateur de nos rêves, d’ailleurs, allez-y maintenant, pressez le bouton, il est temps de faire connaissance.

-Elles sont au même étage ?

-Au deuxième, mais vous allez constater qu’elles sont très réactives. »

En effet, après quelques instants, des bruits de pas rapides et glissés dans le couloir, deux légers coups contre la porte qui s’ouvre instantanément, Solange et moi nous nous levons.

« Bonsoir à nouveau Marion, je vous présente Jim, notre nouveau pensionnaire. Jim, Marion vous assistera sur votre appel, lorsque vous le jugerez nécessaire. »

J’esquisse une amorce de poignée de mains vite rengainée devant ses deux bras restés ostensiblement noués dans son dos.

« Bonsoir Jim, bienvenu parmi nous, dit-elle en se balançant légèrement d’avant en arrière, un large sourire sur le visage, trop appuyé pour ne pas paraître un peu forcé. Assez grande, allure sportive sous sa blouse bleue qui doit être l’uniforme de la fonction. Marion paraît avoir entre trente-cinq et trente-huit ans. Cheveux courts, châtains foncés en accord avec ses yeux, retenus vers l’arrière par un bandeau rouge. Un visage agréable qui conserve une allure enfantine, à peine durcie par une paire de lunettes rondes, de couleur rouge également, le tout confère à son apparence un côté recherché. Le calepin bleu clair qu’elle tient à la main semble également assorti à sa blouse en haut de laquelle sur la poche de poitrine est clipsée une petite liseuse amovible.

Après quelques phrases polies et anodines Marion se retire vite. Solange expédie les derniers détails courants.

« Les serviettes et les draps sont remplacés tous les deux jours, si vous souhaitez un changement quotidien vous les déposez en évidence dans la bac à douche.

Dernier point, le code d’accès wifi se trouve au bas de la fiche de consignes, ici exactement, bien entendu c’est gratuit et illimité pour le cas où vous amèneriez votre PC ou une tablette.

Voilà, je pense avoir fait le tour et n’avoir rien oublié.

Avant de vous souhaiter une bonne nuit, des questions Jim ?

-Oui Solange, combien sommes-nous dans… j’allais dire l’hôtel ?

-Un certain nombre Jim, coupa-t-elle.

-A tous les étages ?

-Oui, on peut dire un certain nombre à chaque étage, c’est un sujet réservé au Professeur Foerster, vous pourrez l’aborder avec lui lors de votre prochain entretien. »

Après m’avoir souhaité une excellente première nuit peuplée de beaux rêves sur un ton plutôt encourageant accompagné d’un battement des deux cils, Solange referme la porte derrière elle avec lenteur et précaution.

Au début le vide, le précipice d’un silence assourdissant noyé dans un brouillard de mystère et d’inconnu, j’éteins la lumière pour mieux l’écouter, l’épier. Puis je me poste à la fenêtre, la nuit a envahi le jardin durant notre conversation.

Le silence, toujours le silence, je tends l’oreille, la joue collée contre la paroi du mur mitoyen, rien, aucun signe de vie, indice sonore de présence, seul dans ma tête le goutte à goutte des nombreuses questions sans réponse.

Muni de mon jeton, avec l’espoir de croiser quelqu’un, je redescends vers le hall inaugurer la machine à café.

Assis derrière le bureau d’Agnès un homme noir, de corpulence imposante, relève la tête du journal qu’il feuillète et m’observe.

« Jim, chambre cent quatre, je suis nouveau, je viens tester la machine.

-Samuel, veilleur de nuit, elle fonctionne très bien, je vérifie toutes les deux heures. Bonne soirée. »

Il replonge rapidement dans son journal.

Le café brûlant à la main je regagne la chambre, escalier et couloir déserts, pas le moindre indice d’une âme qui vive. Je fais défiler quelques chaînes de télévision en veillant scrupuleusement au niveau du volume sonore, je me familiarise avec le fonctionnement du dictaphone. L’oreille toujours aux aguets je demeure un long moment méditatif devant l’étendue blanche des quelques feuillets de comptes rendus, pour finir par résolument clore mes paupières, aussi inquiet qu’impatient à l’orée de ce premier sommeil.

…ils sont quatre, trois hommes, Cravateux, Globule et Slim, accompagnés d’une femme, Tablette. Problème ! Le veilleur les laisse entrer, pourquoi ? Mais pourquoi bon sang, y’a faute !

Slim plante ma photo sous le nez du Noir, Cravateux détache la question : « C’est lui ?

-Oui, c’est lui, répond le Noir. »

Oh ! Putain ! Samuel, tu m’as balancé ! Qu’j’pense du fond de mon sommeil.

« C’est lui ! Il a dit c’est lui ! Hurle Cravateux, tape Globule, tape tape, enregistre, c’est lui ! »

Les dix petits boudins s’activent frénétiquement sur le dos de Tablette, elle voit, entend tout et en plus elle imprime.

« Oh là là, s’énerve le Noir, j’ai rien dit moi, c’est lui, évidemment que c’est lui, comme moi c’est moi.

-TU AS DIT C’EST LUI, HEIN ? QU’TU L’AS DIT ! Cravateux tend le doigt qui s’arrête à un millimètre du nez de Samuel. Ça c’est mon doigt, et ça !..., il ouvre son imper, ça c’est un colt 45 ACP mille neuf cent onze A1, t’entends mec ? Mille neuf cent onze !

T’étais pas né.

Calibre onze virgule quarante-trois ! Renchérit Slim, t’étais pas né non plus en quarante-trois, alors allonge le numéro de la piaule, un pélot comme ça dans le front te fait un trou comme une assiette, tu vas chier ta cervelle par le nez !

Les voilà qui rappliquent, je les entends avaler l’escalier, le barouf !

Cela ne va pas plaire à Solange, je vais avoir des remarques demain.

Et CRAC ! Ils défoncent la porte, les quatre gueules surgissent pour éructer ensemble :

« Alors c’est toi ?!

-Oui, qu’je dis, c’est moi.

-Ahhhhhh, C’EST LUI ! Il avoue le salaud ! Qu’ils récitent en choeur.

-Hé ôh, pas si vite, j’ai rien fait moi, rien à avouer, j’ai…

-TU as dit C’EST MOI, MOU-A tu l’as bien dit ? On n’est pas sourds bordel !

-Bah oui, moi c’est moi, c’est pas compliqué. »

Slim s’avance, dépose une main sur mon épaule.

« Écoute mon pote, si c’est toi c’est toi, y’a pas à discuter, tu as bien dit c’est moi, oui, ou non ?

-Oui, j’l’ai dit, mais…

-Mais y’a pas de mais, connard ! Mais ! Tu commences à nous faire chier, c’est toi ! Donc… on t’embarque !

-Mais attendez, merde, vous ne pouvez pas faire ça, c’est mon premier jour, euh, enfin… ma première nuit, j’vais me faire virer.

-Première nuit ? T’entends Globule ? Première nuit, tape, tape !... »

Médusé je regarde l’incroyable, une nana un clavier inséré dans le dos, et ce nain grassouillet avec ses yeux de poisson lune qui picore son manteau de ses petits doigts.

Voilà qu’ils m’entraînent, ces abrutis laissent la porte ouverte, un instant j’ai tenté d’appuyer sur la poire… tirer le signal d’alarme.

Le Noir est absorbé par son café, sourd et aveugle.

On roule à toute berzingue, Cravateux est au volant, je suis coincé entre Slim et Globule, il consulte la météo et active le GPS sur le dos de Tablette assise devant lui.

« … au rond-point prenez la quatrième sortie… »

J’ai envie de l’ouvrir, je sens qu’il faut que je parle, que je plaide, je dois avoir l’air effaré, Globule d’un œil mauvais m’observe de profil, son regard murmure : p’tain tu vas pas être déçu mec.

« … suivez l’autoroute pendant dix-sept kilomètres… »

« Eh ! S’cusez moi les gars, mais… mais y’a… y’a un problème

-Ta gueule ! Coupe Globule, le seul problème ici c’est toi, et on va le régler. »

J’aperçois la tronche lugubre de Cravateux dans le rétro, il questionne d’une voix apaisée : « Cela pourrait être quoi le problème ?

-L’autoroute, il n’y a pas d’autoroute au départ de Rennes, c’est ça le problème. »

Par-dessus ma tête Slim et Globule s’interrogent mutuellement du regard, Cravateux se retourne brusquement.

« Tablette ? T’entends ? T’entends ça Tablette ? C’est quoi ce merdier ? »

Tablette étend son bras et articule lentement : « Eh Bill, vu la pancarte là-bas !? Barrière de péage à 2000m, on n’est pas dans une cour de ferme. »

Les deux grognent autour de moi, Globule lâche un pet, il m’écrase un peu plus du regard et de la masse de son corps.

« Petit con, tu nous prends pour des jambons.

-Faites- lui cracher l’oseille, ordonne Cravateux. »

Je hurle : « Je n’ai pas d’argent ! Pas d’argent vous m’entendez ! Rien, je ne fais que dormir là-bas.

-A ouais, et ça ? C’est quoi ça ? Slim a mis la main sur mon portefeuille.

-Y’a rien, c’est perso, y’a que… des tickets resto. »

Cravateux a baissé la vitre.

« Six euros cinquante, annonce le Jobard dans son clapier.

-Vous prenez les tickets resto ?

-Celle-là on me l’a encore jamais faite, rigole le Jobard, et en plus je rends la monnaie peut être…

-Et celle-là, tu veux te la faire ? Cravateux a chopé Tablette par la nuque et lui plaque le visage contre le volant, on paye en nature mec, cash, tu t’es déjà fait sucer par un I Pad ?

-Euh… six euros cinquante, vous pouvez payer par carte, susurre le Jobard.

-Putain le con gueule Slim, ON n’a pas de biffetons, ON n’a pas de cartes, la banque est fâchée grave avec nous, alors tu ouvres !! Tu ouvres cette putain de barrière !! »

Le Jobard se penche pour observer l’arrière de la voiture, il fronce les sourcils ;

« Jim !... ? Merde alors, qu’est-ce que tu fous là Jim !? »

Avec impuissance je roule des yeux de droite et de gauche.

« C’est la meilleure, tu connais ce con là ? S’exclame Globule.

-Bah… non, connais pas, qu’j’dis.

-Jim, mais putain Jim, on bossait ensemble l’été au camping, Jim, Bernard ! Tu t’souviens ? le frère de Serge ? Serge, ton grand copain, Jim ? »

Cravateux gigote et s’énerve, il aperçoit dans le rétro la calandre d’un imposant SUV se rapprocher.

« Attends un peu Nanar, il nous reste un peu de ferraille, il attrape le Jobard par son cou de poulet et lui colle le flingue sous le nez, maintenant tu ouvres cette putain de barrière, okay !? T’es mignon et surtout tu restes poli Nanar, tu l’mets pas en colère, il est très susceptible, c’est un colt 45 ACP mille neuf cent onze A1…

-Calibre onze virgule quarante-trois, ajoute Slim.

-T’étais pas né en quarante-trois ! Alors respect ! assène Globule.

-Et il peut te faire chier ta cervelle par le nez, rigole en gloussant Tablette. »

On fonce comme des malades jusqu’à la prochaine aire de service.

« Là c’est bon, dit Cravateux en se garant.

-J’prends l’pot et les rouleaux déclare Tablette en ouvrant le coffre. »

Je me laisse faire, pas possible, ce n’est pas moi, docilement, conduit à ce qui ressemble de plus en plus à un abattoir, avec en tête cette apparition surréaliste de Bernard au péage, le frère de Serge, mon ami Serge, mais qu’est-ce qu’il pouvait bien branler dans cette cabane !

Ils m’ont collé au mur, Cravateux est resté faire barrage devant la porte des chiottes.

« Entretien ! Qu’il proclame, allez chez les femmes ! »

Les trois autres ont commencé à me faire disparaître, ils ont démarré par les pieds, je ne peux plus m’échapper, et progressivement, au fur et à mesure qu’ils montent je ne sens plus mes jambes, les rouleaux vont et viennent, je suis coincé, fondu, dissous, évaporé entre les carrelages du mur et la peinture, ils parviennent à présent en haut de mes cuisses…

« Non, non ! Pas ma bite !

-Eh oui mon salaud, je vais t’effacer la bite et les couilles, glapit Globule suant déjà sous l’effort. »

Ils bossent comme des gougnafiers, ça déborde et éclabousse de partout, un gros type sur le seuil se met à gueuler.

« Entretien, entretien, mon cul entretien ! C’est complet chez les femmes, c’est pas un peu fini, j’ai envie de chier moi ! Et de la route à faire, merde alors !

-T’as qu’à chier dans ton froc connard, ça t’fra d’la compagnie !

-Quoi ! Quoi ! Quoi, un peu, comment qu’tu m’causes ! Qu’il dit le gros en bousculant Cravateux.

-Eh, oh ! Nous on bosse ici ! »

Je peux encore bouger les bras, Globule a tourné la tête vers le gros qui s’amène en pétard, je me tend autant que je peux et je parviens à lui attraper le col de la chemise, je tire de toutes mes forces, il tangue comme un culbuto et finit par s’affaler en renversant le pot de peinture.

« Putain ! La peinture ! crie Tablette.

-Ah merde ! Putain de Dieu ! La peinture bordel ! La peinture !!!

rugit Slim.

-C’est baisé, faut s’tirer, d’ta faute Globule, grogne Cravateux.

Globule rageur pointe son bras blanc de peinture vers moi : -T’as l’cul bordé de nouilles mec, mais promis on se retrouvera, on t’effacera, t’entends, on t’effacera !

Il étend un peu plus son bras vers mon visage, puis, stupéfait, se met soudainement à hurler : -EH !??? PUTAIN LES MECS ? MES DOIGTS ? PUTAIN MES DOIGTS ! J’AI PU DE DOIGTS !!!

PUTAIN !!!! MA MAIN ! L’ENCULE, J’AI PU D’ MAIN… »

Puis il s’écroule à terre et se met à couiner comme un gosse, je le regarde, paralysé, comme le Christ sur la croix.

Le gros avec son envie de chier ne bouge plus, pétrifié, il les observe se tirer en vitesse, on entend mourir dans un écho lointain : « Ma main… ma main… putain de peinture… »

« Psssit, fait le gros en me regardant.

Je n’ai d’yeux que pour la voiture qui s’éloigne.

-Eh psssit, c’est quoi ce bordel ? Y’a des trous qui se forment sur le carrelage.

Je souris.

-Eh, en plus on dirait que ça te fait marrer, j’pense qu’on devrait appeler les flics.

Je ris, je ris, c’est nerveux.

-Mais c’est bien vrai que ça te fait marrer ! T’es pas rancunier, y t’on mis pire qu’un cul de jatte et toi tu rigoles !

-Ouais, un peu qu’je rigole, à contresens, y’a de quoi se bidonner.

-Quoi à contresens ?

-ILS SONT A CONTRESENS SUR L’AUTOROUTE !!! »

Alors il y a les klaxons, le hurlement des pneus pelés à vif sur le macadam, on devine en arrière-plan d’autres hurlements, interminables, des cris, des mains crispées sur le volant, puis un chapelet de bruits sourds qui dévalent en cascade, comme dans les films de guerre au moment de l’assaut final, un flipper infernal qui tilt brusquement, une fraction de silence hébété et à nouveau des cris, de peur, de douleur, d’agonie, de la chair et des nerfs à nu.

« Oh putain ! dit le gros, et en plus ils avaient un flingue, hein, j’ai pas rêvé, t’as bien vu toi aussi, hein qu’ils avaient bien un flingue !!!?

-Quelle heure est-il ?

-Minuit passé, ça m’a coupé l’envie de chier tout ce bordel. »

Il interpelle les pompiers : « Eh les gars, par ici, y’en a un de collé au mur jusque dans les chiottes ! »

Robocop accourt, à travers sa visière de plexiglas il me demande : « Vous pouvez cligner des yeux ? Oui ? C’est bien. Vous vous appelez comment ?

-Jim.

-Jim, moi c’est Georges, Jim, tu vois mon gant ? Oui, bien, comment est ma main, ouverte ou fermée ? Ouverte ? Oui, bien !

-Est-ce qu’il faut appeler quelqu’un Jim ?

-Le Professeur… et… Marion, j’aurai dû appuyer sur la poire avant de partir.

-Oui Jim, c’est sûr, on ne pense pas toujours à tout. Est-ce que tu sens tes jambes ? Non ? Essaie de bouger un pied là-dessous. Le Professeur comment Jim ?

-Foerster, le Professeur Foerster.

-Forister, ne t’inquiète pas Jim, on va trouver, te sortir de là. Quelle vacherie ! C’est la première fois qu’on voit un truc pareil.

-Et Bernard, il faut que je retrouve Bernard.

-Bernard ?

-Oui, Bernard, Bernard au péage, le frère de Serge, Serge mon ami. »

Les chants d’oiseaux viennent me chercher, tôt, avec insistance. Je me mets debout, me recouche aussitôt pour suivre les consignes avec application. D’abord sur le dictaphone quelques phrases lapidaires résumant mon équipée nocturne, ensuite leur retranscription sur ce que j’ai déjà baptisé ma ‘feuille quotidienne de nuit’, en réalité je pense : un billet de quarante-cinq euros.

Cela me prends assez de temps, fier du résultat, je me relis plusieurs fois, rajoutant entre les lignes des annotations, voire de nouvelles révélations.

Vers huit heures, deux coups brefs à la porte qui s’entrouvre après quelques instants.

« Bien dormi Jim ? Marion ne porte pas la même tenue qu’hier soir.

-Alors cette première nuit ? Tout s’est bien passé ? Tout va pour le mieux ?

-Vous souhaitez voir, lire ? Je demande en lui présentant l’enveloppe.

-Non Jim, soyez confiant, l’essentiel est d’avoir consigné quelques chose, et surtout des… des images, des souvenirs sincères, peu importe le fond et la forme, ce qui importe c’est l’authenticité, cela vous peut paraître un charabia confus, ne vous en faites pas, les récits trop bien tournés sont souvent suspects et leurs auteurs ne restent pas longtemps parmi nous, avez-vous le sentiment d’avoir été sincère ?

-Oui, tout à fait, la certitude.

-Alors c’est parfait, je pense que vous vous rappeler devoir quitter la chambre avant neuf heures, n’est-ce pas ? N’oubliez pas de glisser votre enveloppe en bas dans la boîte bleue. A ce soir Jim, peut-être, bonne journée. »

C’est un matin de mai avec deux mois d’avance, bleu limpide.

Je regagne mon domicile, soulagé mais nerveusement fatigué.

Sitôt le passage du facteur je file au Café de la Paix, par chance la table que j’occupais lors de ma rencontre avec Petra est libre, il y a toujours peu de consommateurs en milieu de matinée, je m’y installe pour grignoter deux croissants devant un café.

En déroulant le film de ces dernières heures je me demande qui a bien pu ouvrir mon enveloppe ce matin ? Foerster m’intrigue, et les femmes ? Agnès, Solange, Marion, quelle vie de famille peuvent-elle bien mener ?

Surtout Marion, assistante de nuit, job saugrenu tout de même ! A y réfléchir, dans la forme pas plus que celui d’une infirmière au sein d’un hôpital. Et Petra ? Je regarde la table voisine occupée par elle il y a deux jours, pourquoi moi ? Et puis cette question, récurrente depuis le lever du jour, où avait bien pu naître dans mon cerveau cette ahurissante brochette qui voulait me faire la peau sur l’autoroute ? Et encore ceci : qu’est-ce que pouvait bien foutre Bernard enfermé dans une cabine de péage, un ingénieur en informatique, marié, père de trois enfants ?

L’arrivée inopinée d’Antoine brise net le fil de mes pensées.

« T’as raté quelque chose hier soir.

-Je ne pense pas Tony, je ne pense pas, et en admettant qu’est-ce que j’aurai bien pu rater ?

-Les circonstances, par le plus grand des hasards on s’est retrouvés tous les quatre, Jérôme, la Baleine, et Jack, je suis arrivé en dernier, deux heures après on y était encore. Jack débarquait des Antilles, bronzé comme un pain d’épices, des petits coquillages plein les poches qu’il s’est mis à distribuer, j’ai hérité d’une petite branche de corail et tu connais Jack, la jeune femme d’à côté, brune, classe, seule, il lui a offert mieux qu’un coquillage, une pierre de Marie Galante comme il a dit, ramassée sur une plage, un petit cailloux blanc patiné par l’océan mais bizarrement criblé de trous, comme si on avait tiré dessus à la chevrotine.

Elle était gênée, Jack a dit qu’il ne fallait pas, il lui a demandé en échange son prénom.

-Intéressant, et alors ?

-Alors rien, David le patron a eu droit aussi à son coquillage, il nous a remis ça sur le compte de la maison, y compris pour la fille d’ailleurs, mais elle devait partir, au grand désespoir de Jack.

-Et son prénom ?

-Petra. Et toi, t’étais où ?

-Dans un hôtel à San Diego, en Californie.

-Tu déconnes.

-Pas du tout, le Harvey Motel, regarde sur internet. »

3

SCREW DRIVER

Lorsque le soir tombe les lampadaires s’allument et illuminent la ville de leurs tâches éclatantes.

Jeudi, j’arrive tôt avec en tête l’espoir de pouvoir croiser le plus de monde possible, découvrir à quoi pouvent bien ressembler d’autres pensionnaires.

« ‘Soir, me lance Samuel en levant à peine le nez de son journal.

-Je suis le premier ?

-Presque, mais pas le dernier.

-Dites, je peux vous poser une question ?

-Normalement la réponse est non.

-Normalement ?

-Oui, normalement vous voulez tous poser des questions, normalement je n’y réponds pas, si vous voulez savoir l’heure il suffit de regarder la pendule au mur, mais rien n’empêche de parler, juste parler, vous pouvez parler sans poser de questions.

-D’accord, d’accord, je… je voulais juste vous dire que… la nuit dernière, étrangement, cette première nuit vous étiez dans mon rêve.

-Ah bon ?...Vous commencez fort.

-Des hommes sont venus me chercher, dans ma chambre, me kidnapper, des hommes et une femme, et… vous les avez laissé entrer, et… sortir également, et… moi avec…

-Jim.

-Et… je me demande encore comment je suis revenu, comment je…

-Jim !! »

Samuel, les sourcils froncés, me fixe intensément, l’œil sévère, puis rapidement se remet à feuilleter le journal à la recherche semble-t-il de quelque chose de précis.

« Voilà, reprend-t-il en haussant le ton, Margin Call au Gaumont, tous les jours séance à vingt heures, tenez, regardez. En se rapprochant pour me placer le journal sous le nez il murmure furtivement tête baissée : une caméra surveille tout le hall, elle a aussi des oreilles.

-Bon, je vais y aller demain, merci pour les horaires. Vous savez si Marion est arrivée ?

-Je ne pense pas, d’habitude pas avant la demi. »

Méfiant, sans grande conviction, j’entreprends d’inspecter la chambre. Le ménage a été fait, tout est nickel. Brève incursion dans le couloir pour vérifier si le volume de la télé reste conforme aux recommandations, puis connexion avec succès de mon iPad, je consulte mon compte bancaire, j’écris à mes enfants pour ensuite fermer les yeux, guetter dans l’obscurité d’improbables manifestations sonore alentour.

… voilà, sans doute suis-je devenu vieux, je n’en sais rien, sûrement très fatigué, ramolli au point de m’assoupir dans la chambre de…

qui sont ces enfants ? Je ne les reconnais pas, je leur lisais une histoire, celle d’un corsaire crocodile embarqué vers une île au trésor, lorsque mes paupières inexorablement ont glissé vers le bas.

Mon auditoire s’interroge un moment, silencieux, déçu, puis je ressens des picotements le long de mes bras, des insectes me grattent la peau. A travers les meurtrières de mes yeux mi-clos je peux observer les enfants détacher des petits morceaux de chair là où la peau apparaît nue, les malaxer entre leurs doigts menus pour en faire des boulettes semblables à de la mie de pain ou de la pâte à modeler.

Impuissant et stupéfait je m’abandonne à leur jeu qui consiste à façonner des petits bonhommes avec la matière piochée par pincées dans le gras de mes avant-bras.

Alors se produit cette chose extraordinaire, lorsque le modelage revêt une apparence suffisamment humaine, la vie s’installe, leur création commence timidement à bouger un bras, une jambe, tourner la tête, puis marcher voire courir pour les plus intrépides.

Ce n’est pas tout, peu de temps après avoir écouté les enfants inventer une histoire, voilà que ces personnages émettent des sons, au début nasillards, incompréhensibles, puis peu à peu de vraies paroles, des phrases structurées s’envolent de leurs bouches.

Quelques poignées de secondes leur suffisent pour acquérir le langage.

En puisant dans les caisses de jouets et de cubes les enfants entreprennent d’édifier l’intérieur du chapiteau d’un cirque en représentation, ils ont besoin pour cela de spectateurs et d’animaux, c’est pourquoi je ne possède bientôt plus de chair sur les avant-bras, ils retroussent alors mes bas de pantalons et s’attaquent aux galbes de mes mollets.

Les travaux avancent vite, à mesure que les gradins se garnissent mon corps s’éparpille et renaît immédiatement dans le brouhaha joyeux de la foule impatiente.

En écoutant les dialogues de ces surprenants petits êtres animés je réalise soudain qu’ils se sont emparés du commandement, ce sont eux qui dorénavant prennent les initiatives et décident de l’ordre des choses.

Le spectacle a besoin de tigres, de chevaux, d’éléphants, alors les enfants, insatiables, s’attaquent maintenant à mes joues, puis ils déboutonnent ma chemise, creusent dans mes seins avant de frénétiquement entamer une véritable carrière à ciel ouvert sur mon ventre, un cratère autour de mon nombril.

Je laisse faire, résigné, extrême curiosité et stupéfaction, je conserve dans mon cerveau la pleine conscience de ce qui se déroule, j’abandonne mon corps qui, étrangement, s’étiole sans aucune douleur.

Et puis je découvre ce phénomène incroyable, lorsque je fixe mon regard sur l’un de ces petits êtres, que je l’imagine habillé ou coiffé de telle ou telle manière, il suffit que je crispe ma pensée intensément quelques secondes pour que par magie elle devienne réalité.

Ainsi je pense à un clown, ce clown apparaît, il se construit dans une succession de bruits bizarres, des onomatopées surgies toutes droites de bulles de comic-strip, bloop ! Pour le nez rouge qui éclate comme un champignon ; chpling ! chpling ! Pour les deux chaussures battoir ; ouaahh ! Pour le chapeau melon ; vloooup !

Pour l’énorme nœud papillon… toute l’énergie de mon corps à présent rongé comme un os se retrouve réfugiée, confinée dans mon cerveau, je reste ébahi devant ce pouvoir de penser le monde, de le voir se plier dans l’instant à mes volontés.

Le jour commence à décliner, je conserve la maitrise de mes paupières, je parviens encore à les remuer, je m’aplatis comme un ballon crevé, les enfants, je les entends toujours, viennent à présent racler ce qu’il reste de mes joues pour garnir les dernier gradins, les populaires !

Soudain, j’entends sous les acclamations le clown annoncer que la représentation ne pouvant avoir lieu elle sera remplacée par une corrida. Un taureau ! Il faut un taureau ! A ces mots les deux enfants se précipitent sur moi et rognent les derniers lambeaux de chair accrochés à mon squelette pour modeler un taurillon, je réalise que c’est la dernière chose qui sort de moi, mon dernier souffle de vie, la bête innocente emporte avec elle mes souvenirs, mes joies, mes peines, mes douleurs, mes passions, je la suis du regard aussi loin que je le peux, avant de la voir s’engouffrer dans le tunnel de rideaux rouges, je lui transmets toute ma rage de vivre et d’aimer, je revois les femmes, celles que j’ai regardées, croisées, enlacées, embrassées, toutes sont là, présentes au premier rang des loges, vêtues de toilettes festives colorées, à mesure qu’elles prennent place le brouhaha du chapiteau s’intensifie par vagues soudaines dans une marée de cris et de vociférations dédiés à chaque visage, chaque regard, chaque sourire, autant de banderilles de plus qui sous les Olé !! se fichent dans mon cerveau.

Alors, à la suite de tout ceci une dernière chose s’échappe des ruines de ce que fut mon corps, une unique larme, elle murmure avant de rouler dans la sciure : « Vous êtes toujours aussi belles dans vos habits de lumière, et le petit taureau, un genou dans la poussière, entend, monter de l’arène, l’immense clameur de la foule qui réclame les deux oreilles et la queue ! »

Voilà, les gradins se vident en silence, les petits êtres s’éparpillent en tous sens sous les meubles de la chambre à présent envahie par la nuit.

Les enfants chuchotent encore longtemps, comme s’ils veillaient un mort.

« Vous avez appelé Jim ?

-Oui, Marion, c’est surprenant de vous dire bonjour au milieu de la nuit, quelle heure est-il ?

-Presque deux heures, ne bougez pas. »

Marion s’assoit dans le fauteuil, le faisceau de sa liseuse balaye brièvement le lit révélant les deux feuillets noircis d’écriture serrée posés sur la couette entre mes bras.

« Cette nuit me semble productive, dit-elle en les regardant.

-J’ai besoin de votre aide, j’ai fait un rêve étrange et en voulant le retranscrire je me suis un peu laissé embarquer par mon imagination.

-C’est fréquent Jim et toujours intéressant à lire, en parlant elle sort de sa poche bloc note et crayon à papier, oubliez ce que vous avez écrit, si vous deviez résumer votre rêve en quatre lignes que diriez-vous ?

-Quatre lignes, cela risque d’être compliqué.

-Essayez.

-Je me suis endormi fatigué…

-Oui…

-Des fourmis, des milliers de fourmis, pendant mon sommeil elles m’ont dépecé grain par grain, elles reconstruisaient ma vie à quelques mètres de là, je ne pouvais plus bouger, d’ailleurs je n’en éprouvais pas l’envie, je mettais ce fourmillement général sur le compte d’une mauvaise position.

-Et alors…

-Alors la scène de cette fin de vie était une arène.

-Une arène ?

-Oui, énorme, le stade de France, j’étais le taureau, il n’y avait pas de matador, mais bien pire il y avait la foule, les cris, les hurlements et les sifflets, puis soudain plus rien, le silence, un grand silence blanc, éclatant. »

Marion se lève.

« Bien, dit-elle, essayez de vous rendormir vite maintenant, tout à l’heure il faudra placer dans l’enveloppe ce que vous avez écrit. »

Elle se glisse furtivement hors de la chambre pour rejoindre la pénombre bleutée du couloir.

Sa venue et sa courte présence me rassurent, finalement tout se passe comme cela m’avait été expliqué. Quelques minutes plus tard je retrouve le sommeil.

… lorsque je pénètre dans le bar deux types sont accoudés au comptoir, un gonze au fond de la salle roucoule attablé entre deux nanas, il en tient une par le cou tandis que l’autre ne cesse de rigoler.

Un mec arrive juste derrière moi, l’haleine avinée, la mine pas commode du tout. Il commande un demi qu’il siffle assis sur un tabouret, le menton calé dans la paume de sa main, genre penseur de Rodin. Un des deux types accoudés au comptoir balance en le regardant : « Eh mec, j’crois qu’on parle de toi là-bas. »

Rodin se bouge comme s’il se rendait aux toilettes et vient se planter devant la table du fond.

«Ouais… c’est quoi le problème ? Qu’il demande un œil tourné vers les deux types du bar.

-Hi, Hi, Hi, Répond une des nanas. »

Le gonze pas très à l’aise racle le fond de son demi, quand PAF !

Rodin lui allonge une grande tarte en pleine poire et lui envoie : « T’as l’bonjour du sergent Ho ! »

Les nanas font arrhh !!!! et ohhh, ohhh, ohhh !!! , le verre se pète et le gonze valdingue sur la banquette.

« T’en veux une autre ? Qu’il dit Rodin, c’est ma tournée.

-Mais putain ça va pas la tête ! Gueule le gonze d’une voix de fausset.

-Arrh, arrh, arrh ; ohhh, ohhh, ohhh renchérissent les deux nanas.

-Oh ! Jeannot ! Moustachu, amène-toi ! Viens ramasser les morceaux ! Apostrophe un des deux types du comptoir. »

Rodin traîne toujours un regard vers eux, un air de dire : « Z’avez vu les gars ! Z’avez vu ? Moi faut pas m’en raconter. »

Et voilà qu’il chope le gonze pas la tignasse, le décolle de la banquette et PAF ! et PAF ! Deux allers et retours en pleine tronche, deux belles gifles de dix livres chacune.

« Hein qu’ça réchauffe, hein connard ! Qu’il dit Rodin, et n’oublie pas qu’t’as l’bonjour du sergent Ho ! »

« Tu lui en a balancé deux bonnes, dit le gros type.

-Ouais, l’a bien cherché, une belle paire ! renchérit le grand type.

-Et ouais, tchin les mecs.

-La vache ! dit le Gros.

-Sûr, dit le Grand, sûr, mais… qui c’est le sergent Ho ?

-Eh, les mecs, permettez qu’j’vous appelle les mecs, normalement je devrais dire les types, vous êtes les deux types accoudés au comptoir, c’est comme cela dans le rêve de celui qui écrit ces lignes. Moi, c’est Rodin, à cause de mon menton dans la main, comme le penseur, pourtant j’ai rien d’un penseur, hein, plutôt du genre cogneur, hein, z’avez vu ? Et Ho, alors, c’est ça, vous voulez savoir qui est le sergent Ho ?

-Ouais, un peu qu’on veut, un pote à toi ? Qu’a fait l’Indo ?

L’Algérie ? T’étais dans la Légion ? J’connais tu sais, assure le Gros.

-J’peux pas dire les mecs. »

Silence lourd, regards vers Jeannot qui rince les verres.

« Rapport à quoi ? Murmure le Gros en se penchant.

-Tu sais, nous on est des tombes, confesse le Grand.

-Oui, des tombes, confirme le Gros du regard, mais on attend des nouvelles de Ho, du sergent Ho. »

Rodin termine d’un trait son demi, il s’essuie la bouche du dos de la main et commence : « Les mecs, j’en sais rien, rien de rien, j’me suis foutu dans une drôle d’histoire, z’allez pas me croire, le mec qui écrit ces lignes, y les écrit pas, il les rêve… Sûr qu’il parle du sergent Ho, mais je sais rien d’autre, on est dans le rêve, vous comprenez ? Dans le rêve ! Et le mec, tenez-vous bien, il est payé pour rêver ! Enfin, même pas pour rêver, il est payé pour dormir, s’il rêve tant mieux, s’il rêve pas il est payé quand même.

-Payé en pionçant ! P’tain ça troue l’cul cette histoire ! Lâche le Grand.

-P’tain, rencarde-nous sur l’hôtel ! Demande le Gros.

-Vous croyez pas si bien dire les mecs, c’est comme un hôtel, vous arrivez le soir, vous pioncez dans des draps propres, le lendemain matin vous prenez une douche et vous vous cassez, sauf qu’au lieu de régler la note c’est l’hôtel qui vous file du flouze.

-Oh p’tain, dit le Gros, tu nous emmènes, ce soir p’tain, tu nous emmènes ce soir, et si ça s’trouve y’a des gonzesses à niquer dans ta taule, hein ?

-Euh, dit Rodin, euh, euh… »

« Jim ? Vous avez appelé Jim ?

-Oui Marion, encore moi, je suis vraiment désolé, il faut que je parle au Professeur Foerster.

-Au Professeur ! Il est presque cinq heures Jim, on ne peut pas réveiller le Professeur comme cela, pour quelle raison voulez-vous lui parler ?

-Marion, écrivez, écrivez vite s’il vous plaît. Je veux lui parler parce que j’ai causé, j’ai tout raconté, voilà, l’hôtel, les rêves, l’argent… à deux types dans un bar, en plus ils voulaient me suivre, jusqu’ici Marion, dans cette chambre. Mais… ce n’est pas moi qui ai parlé Marion, c’est Rodin, le penseur, un personnage de mon rêve, c’est lui qui a tout déballé, je n’ai rien pu faire, vous comprenez Marion ?

-Pas très bien, doucement Jim, du calme, il n’y a aucun souci, vous n’avez trahi aucune clause de confidentialité, tout ceci se passe dans votre sommeil, je vais noter ce que vous avez à me rapporter sur ce rêve, ensuite le Professeur étudiera cela demain, vous n’avez pas d’inquiétude à avoir, aucune. »

Marion de nouveau prend place sur le fauteuil, dans l’obscurité ne subsiste que la lumière du maigre faisceau de sa liseuse au bout duquel je discerne sa main faire courir le crayon à papier sur le bloc note, dans le léger crissement de la point de carbone j’entends mes souvenirs renaître : le Gonze et les deux nanas, Rodin, moutchachos et les deux types du comptoir, puis cette phrase, cette phrase ! « T’as l’bonjour du Serge en haut ! »

Je me rendors profondément, réveil brutale avec l’angoisse de l’heure limite de départ. Huit heures passées, je dispose encore d’un peu de marge, alors avec application je peaufine mes notes avant de les glisser dans l’enveloppe, et puis, singulièrement, adresse un au-revoir complice à mon oreiller.

Dans le hall Samuel n’occupe plus son poste, Agnès le remplace.

« Bon week-end Jim, eh oui, c’est vendredi, vous ne me verrez pas demain, tout se passe bien pour vous ?

-Oui, pour le moment.

-Pour le moment ? Pas de souci Jim, je suis certaine que vous serez présent vendredi prochain.

-On vous a fait des confidences ?

-Jim ! Bien sûr que non, juste l’intuition féminine… »

4

NEGRONI

Lorsque le soir tombe les lampadaires s’allument et illuminent la ville de leurs tâches éclatantes.