La Maître Nageuse - Edouard Robert - E-Book

La Maître Nageuse E-Book

Edouard Robert

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Beschreibung

La Maître Nageuse "Y'en a plus d'un qui va se retourner dans sa tombe, c'est d'ailleurs pour cela que la plupart des gens se font incinérer, l'écologie, le manque de place dans les cimetières, tout cela c'est des foutaises, la vraie raison moi j'le dis : c'est pour ne pas avoir à se retourner dans sa tombe !" Le Ferrailleur "Des médicaments ! Mais il n'est jamais malade, y'a pas de médecin ! C'est à cause des médecins que les gens sont malades, vous supprimez les médecins vous guérissez aussitôt les neuf dixièmes des gens malades." Le Shérif "On n'invente jamais rien, on trouve." Job "Mais les temps changent Petit, ceux qui ont la bouche pleine de caviar finissent par avoir de la merde dans les yeux." Le Ferrailleur "La vie est une histoire de fous mais tout le monde s'efforce de vivre raisonnablement, alors on meurt hé, hé... une bonne fois pour toute." Max "Putain ! Les anniversaires ! Quelle connerie ! Au lieu de compter et guetter les bornes kilométriques les gens feraient mieux de regarder le paysage..." Jeff "...et puis ceci également, j'ai retenu de nos échanges cette phrase rapportée de tes conversations avec Max ton ami, celui que tu appelles parfois Le Ferrailleur, 'les hommes meurent de ce qu'ils n'ont pas osé faire', ou dire, je pourrais rajouter." Pauline

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Seitenzahl: 332

Veröffentlichungsjahr: 2020

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« Avec l’amour on ne prend pas de risque.

Il faut être en vie pour aimer. »

F. Scott Fitzgerald

Sommaire

CHÂTEAU ROUGE

BARBES ROCHECHOUART

GARE DU NORD

GARE DE L’EST

CHÂTEAU D’EAU

STRASBOURG SAINT-DENIS

REAUMUR-SEBASTOPOL

ETIENNE MARCEL

LES HALLES

CHÂTELET

CITÉ

SAINT-MICHEL

ODÉON

SAINT-GERMAIN-DES-PRÉS

SAINT-SULPICE

SAINT PLACIDE

MONTPARNASSE-BIENVENÜE

CHÂTEAU ROUGE

« On est tous des trous du cul sur cette terre, personne ne peut prétendre le contraire et on n’a pas fini de se faire chier. »

Ainsi s’exprimait Max, il m’avait aussi un jour incité à lui faire passer le message suivant : « J’espère que tu as bien compris que tu vas mourir et qu’aujourd’hui tu es toujours en vie, alors vis ! »

Le Ferrailleur était souvent de bon conseil.

Ce jour-là on était un mercredi treize et j’avais très envie, alors, en écoutant de la musique j’ai descendu sur une feuille blanche l’escalier de la liste de mes treize envies :

J’ai treize envies de penser à toi.

Treize envies de croiser ton regard.

Treize envies de te regarder.

Treize envies de marcher à tes côtés.

Treize envies de découvrir ta voix.

Treize envies de t’écouter.

Treize envies de ton sourire.

Treize envies de ta tristesse.

Treize envies de te consoler.

Treize envies de tes confidences.

Treize envies de ta confiance.

Treize envies de te lire.

Très, très envie de te tenir la main.

Puis je me suis jeté dans mon lit à la recherche de ma quatorzième envie. Le mieux, je me disais dans l’obscurité, est de ne plus monter à Marcadet Poissonnier mais de marcher jusqu’à Château Rouge, d’attendre sur le quai puisque j’en étais sûr c’est par là qu’elle arrivait. Tant pis pour Max que je retrouvais fréquemment à la station habituelle, et qui par ailleurs n’avait strictement rien à voir avec les métaux lourds et la récupération, il ferraillait contre la terre entière, particulièrement contre le monde qu’il appelait moderne, c’était un vénérable, respectable et infatigable bretteur, sa langue était une épée folle servie par une truculente imagination.

Je m’essoufflais à courir après le sommeil, allongé sur le dos, les yeux écarquillés vers les ténèbres du plafond je remontais le temps, mois après mois, année par année, à la recherche de cette dernière fois, de cette première vraie souffrance. Derrière le voile épais du plaisir il y avait déjà cette crainte, cette idée de finitude, cette image de soleil couchant.

Nous avions roulé sur le côté et je m’étais mis à courir en elle, comme un évadé, poursuivi par ce crépuscule, cette nuit qui s’affaissait sur le monde, derrière la palissade de ses cris, ses gémissements, je suis entré comme un fou dans son regard, pour voir, guetter, constater si l’ombre maléfique, définitive, n’avait pas entamé son œuvre, si l’éclat paroxysmique de la jouissance était toujours bien là. Le bonheur intense de son corps la faisait trembler, j’ai voulu attraper ses soubresauts avec empressement, très vite, comme on cueille les fruits d’un arbre à l’automne, avant la mauvaise saison, l’hiver sec et froid, obscure. Je l’ai enserrée avec violence, compressée entre mes bras, écrasée sous mon corps, je ne pouvais plus la voir mais elle était bien là, en moi, tout me rassurait, son parfum noyé de sueur, ce liquide salé que je lapais à petits coups de langue au creux de son cou, et ce souffle, à bout, au bord du précipice, cette respiration haletante… quelque chose agonisait, un navire sombrait quelque part sur un océan, ou bien le feu dévorait une maison de bois au cœur de la nuit, c’est pour cela que nous nous sommes débattus comme jamais, à nous en faire mal, à en croire que nous nous bagarrions.

Et puis il y a eu cette coulée chaude, brutale, délicieuse et sous mon crâne dans le même instant cette image, cette affiche sauvage placardée furtivement, une autre coulée glaciale et définitive, je suis allongé sur le dos, comme maintenant, sanglé sur une table de métal froid, mon cou est immobilisé de manière à ce que mes yeux ne puissent regarder que dans la direction du plafond, comme maintenant, il y a une grande lampe, genre bloc opératoire, un parapluie de lumière déployé, je ne suis pas chez le dentiste mais dans un pénitencier au Texas, il y a des gens statufiés derrière une vitre épaisse, je les devine, ils ne pourront rien entendre, de toute manière il n’y a plus rien à dire.

Des ingénieurs ont mis au point un dispositif déclenchant automatiquement le mécanisme qui vide la seringue dans la veine du bras gauche, injection létale, voilà, c’est personne, voilà, c’est terminé.

J’ai fini par trouver le sommeil rue de Rivoli, il trainait à terre, allongé sur des vieux cartons disposés sur une grille d’aération, je n’ai pas eu à me baisser pour le ramasser, c’est lui qui est venu à moi, c’était ma technique, penser à des gens qui dorment dans la rue, sous des ponts abrités de la pluie ou recroquevillés dans une cabine téléphonique, ou encore planqués dans le recoin d’un hall de gare, confit dans le froid et le bruit, à croire que le bruit réchauffait, et ça marchait.

Cette nuit-là j’ai bien dormi, rêvé que devant la boulangerie une jeune SDF était assise sur le trottoir, elle ne faisait pas la manche mais attendait que la manche se fasse, je suis passé et repassé devant elle plusieurs fois, sans véritables raisons apparentes, la fille avait fini par m’interpeller.

« Qu’est-ce que vous avez à me reluquer ?

-Euh moi ? Je ne reluque rien.

-Si, ça fait trois fois, vous n’arrêtez pas de défiler, qu’ça à foutre ?

-Non sûrement pas que cela à foutre, mais les tatouages ?

-Quoi les tatouages !?

-Et puis le tabac.

-Quoi le tabac ! J’vous ai jamais demandé de clopes, j’fume pas !

-ça tombe bien, le tabac et les tatouages pour moi c’est rédhibitoire, la vérité si je suis passé plusieurs fois c’est juste pour voir si vous étiez tatouée, c’est tout.

-Ah bon, tatouage égal pas la pièce chez vous ?

-Non, je ne donne jamais d’argent aux gens dans la rue.

-Qu’est-ce que vous leur donnez alors ?

-Mon numéro de téléphone. »

Au réveil je me suis vaguement souvenu des évènements de la veille, j’ai scruté mon visage en me rasant, sous la mousse la fille qui faisait la manche devant la boulangerie n’avait toujours pas de nom et aujourd’hui celle que j’allais peut-être bientôt à nouveau croiser non plus.

J’ai quitté l’appartement avec un bon quart d’heure d’avance sur l’horaire habituel, les moineaux pépiaient encore, il ne pleuvait pas, la lumière ressemblait à celle du printemps mais les feuilles des platanes jaunies sur le bord délivraient un autre message.

Le nom Château Rouge m’avait toujours intrigué, je n’en connaissais que les catacombes, et encore, je ne m’étais jamais aventuré dans le dédale des galeries.

J’ai acheté le journal au kiosque à l’entrée de la station, l’information principale se situait en haut à droite de la première page, nous étions le jeudi 14 septembre 2017 et mes espoirs ne valaient pas cher, deux euros exactement. Demain aux États-Unis le prix de l’espérance aurait pratiquement doublé, pas loin de cinq dollars, exorbitant pour un journal de la veille sentimentalement démonétisé.

Comme je descendais les marches est survenue cette chose extraordinaire et tout à fait inattendue, on redoute toujours plus ou moins en permanence quelques emmerdes qui peuvent nous tomber dessus quotidiennement mais on ne se méfie jamais assez de la fiente de pigeon qui peut brusquement nous décorer au moment où l’on s’y attend le moins, c’est ce qui m’est arrivé. Je dis extraordinaire parce que l’incident a déclenché le rire camouflé du citoyen barbu à mes côtés, assez sonore pour que je l’identifie. A cet instant précis j’ai vraiment pris conscience que ma vie était en train de changer, je n’ai jamais aimé les barbus, je m’en suis toujours méfié, beaucoup plus que des pigeons, pour résumer je trouvais les gros barbus sales, fainéants, et les barbus maigres vicieux et calculateurs. Le Ferrailleur n’était ni gros ni maigre mais il était disons, très moyennement barbu, plutôt mal rasé, peut-être un peu paresseux sur les bords, les ongles des mains pas toujours très nets, vicieux je ne le pense pas, et calculateur non, j’en suis certain, il était Max avant tout, avec ses formules à l’emporte-pièce qui dézinguaient la terre entière.

« Amoureux d’une inconnue ? Ouh là là ! C’est une maladie grave ! Connue ou inconnue c’est pas ça le problème mon petit, c’est l’amour, l’amour est une maladie grave, y’a pas de vaccin contre ça, il faut amputer, alors on coupe, pas les bras ni les jambes, mais des choses qu’on ne voit pas, ou alors on s’en aperçoit beaucoup plus tard, trop tard, dans sa tête on est devenu comme qui dirait à la fois manchot et cul-de-jatte, mais chuttt ! Ne rien dire ! Ce serait ruineux pour l’état, tu te rends compte tous ces macarons handicapés, plus personne ne pourrait se garer, ou alors… alors il faudrait avoir une veine de cocu ! Ah, ah, ah !!!! L’amour sauvé par l’adultère ! Y’en a plus d’un qui va se retourner dans sa tombe, c’est d’ailleurs pour cela que la plupart des gens se font incinérer, l’écologie, le manque de place dans les cimetières, tout cela c’est des foutaises, la vraie raison moi j’le dit : c’est pour ne pas avoir à se retourner dans sa tombe ! ».

Max avait la voix haute et grave, tout le monde se marrait dans un rayon de dix mètres autour de nous, quasiment la totalité du wagon, il ne parlait pas dans sa barbe de quelques jours mais avec, c’est vrai, je regarde maintenant les barbus d’un autre œil, je les écoute surtout d’une autre oreille.

J’ai sacrifié la page intérieure du journal pour me débarrasser tant bien que mal de cette céleste merde, sur les murs des couloirs que je longeais se répétait à intervalles réguliers l’affiche publicitaire d’un zoo, curieusement se sont habituellement les lions, les éléphants, les tigres, les jaguars, les léopards qui occupent le devant de la scène, là il s’agissait d’un marabout, drôle d’idée, un marabout maigrichon, la tête bien encastrée entre les épaules comme à coups de massue, le regard inexpressif, triste, immobile il regardait défiler des milliers de gens, des voyageurs. Voyageur ! Bon sang ! Voilà le mot ! Je suis un voyageur, lui, le marabout ne voyagera plus jamais. La pub tape souvent dans le mille, c’est un métier, le mien, et effectivement sur le quai patientaient docilement une bonne centaine de marabouts.

Il y a le lion, la lionne, mais il n’y a pas de féminin pour marabout, j’ai inspecté rapidement le quai puis je me suis placé un peu en retrait pour surveiller les arrivées. Les rames se succédaient à allure régulière, rythmées par le signal sonore et le claquement sec des portes. Dans l’une d’elle j’ai repéré le Ferrailleur, assis à sa place habituelle, un strapontin collé à la porte dans le sens de la marche, les cheveux hirsutes, le regard acéré mais noyé dans le flot immobile de ses congénères mal réveillés, encore saisis et immobilisés au cœur de la banquise de ce début de journée, lui ne m’a pas vu. Je me suis surpris à penser : « On dirait un fou. ».

Elle, oui, m’est apparue comme une évidence, ce n’est pas son visage, ni sa tenue, ni rien d’autre, pas même son habituel sac de sport rouge arrimé en bandoulière à son épaule, non, ce qui à mes yeux la rendait si différente était sa manière de se déplacer, le mouvement, son sillage, ce subtil mélange de nonchalance et de détermination, les légers balancements de son corps en marchant, ce roulis harmonieux, exprimaient simultanément la résignation, l’indifférence, la lassitude, peut-être même un soupçon de tristesse, mais aussi par ailleurs la volonté et l’assurance tranquille de quelqu’un qui sait où il va, le tout porté par un visage apaisé, un sourire prêt à éclore au cœur d’une figure aux traits encore enfantins, un regard attentif et joyeux au diapason de sa démarche. Cette inhabituelle alchimie comportementale m’avait intrigué puis séduit.

Elle voyageait debout, toujours, même lorsque des places se libéraient autour d’elle, souvent sur la plateforme au centre du wagon, une main agrippée à la barre centrale, le sac de sport encore accroché à l’épaule, ramené devant elle, coincé contre son ventre. Elle était énigmatique, c’est ce qui la rendait encore plus attachante, je ne savais rien d’elle, elle devait bien s’arrêter quelque part, le nez en l’air j’ai compté, il y avait treize stations entre son Château et l’endroit où je descendais, Saint-Germain-Des-Prés, c’est la seule chose que je savais. Je me suis promis un jour ou l’autre de rester dans la rame pour découvrir l’endroit où elle descendrait. La suivre ? Peut-être, enfin non, pas convenable, trop commun.

Soudainement le chiffre treize a refait son apparition, la coïncidence entre mes ‘très envie de…’ et le nombre de stations dessinait dans mon esprit un présage encourageant.

Ma vie continuait à changer, une dérive imperceptible avec de soudains à-coups, mon aversion pour les barbus s’était atténuée et je m’imposais le matin un quart d’heure de marche entre le pied de mon immeuble et ce mystérieux Château Rouge.

BARBES ROCHECHOUART

Max était déjà installé sur son coin de banquette habituel dans la véranda du Bistrot du Cours, l’immuable rituel avait débuté, il épluchait rapidement le journal à l’envers entre deux gorgées de café, avant de le décortiquer lentement à l’endroit en observant et écoutant le monde s’agiter autour de lui.

Après nous être souvent croisés dans le métro c’est ici à cet endroit précis où par hasard nous avons vraiment lié connaissance, je m’apprêtais à pousser la porte pour lui glisser quelques mots quand mon téléphone s’est mis à sonner, c’était Véronique :

« Thomas ?

-Oui.

-T’es encore loin ? Le Souvigner t’attend dans son bureau.

-Qu’est-ce qu’il veut ?

-Il a dit : dès qu’il arrive !

-Ah. »

J’ai tapé du dos de l’index trois coups sur la vitre en direction de Max pour lui faire signe que pour cette fois j’étais à la bourre.

La porte du bureau était juste entrebâillée, par magie le faisceau d’un rayon de soleil éclairait la surface de la plaque d’acajou foncé sur laquelle on lisait en lettre d’or : Jean-François Le Souvigner Exécutive Manager.

« Entre Thomas, entre !

-Putain Jeff ! Je me suis exclamé.

-Quoi putain, t’as jamais vu un ours ?

-Un vrai ?

-Un vrai ?! Pour qui tu m’prends ! Un vrai ? Un peu mon n’veu ! Un vrai de vrai, neuf mille dollars dans le vieux Montréal. Un vrai ? T’as des questions quand même ! »

La dépouille blanche immaculée s’étalait de travers entre l’avant du bureau et les deux fauteuils visiteurs, la gueule était ouverte, les crocs d’ivoire jaunis bien apparents prêts à attaquer, idem pour les griffes du même aspect au bout des quatre pattes aplaties comme des crêpes. Je me suis baissé pour glisser ma main dans la fourrure, pas de doute, ce n’était pas du synthétique, quelle douceur !

« Quand même, j’ai dit, en pensant : pauvre bête.

-Oui, quand même ! A repris Jeff, c’est une image.

-Qui coûte cher, une image à neuf mille dollars.

-Canadien. Mais qui peut rapporter gros ! Assieds-toi Thomas.

-Je n’ose pas poser mes pieds… euh, une image de quoi ?

-Ah ! Nous y voilà ! Tu tombes à pic ! Il ne… Il ne faut pas…, fais un peu marcher tes méninges, il ne faut pas vendre…

-Bah, la peau de l’ours avant de l’avoir tué… ?

-Bravo ! Mais oui et non, tué oui bien sûr, mais tué et dépecé, il ne faut JAMAIS vendre la peau de l’ours avant de l’avoir tué, ET, dépecé ! L’image c’est ça ! »

Jeff avait reculé son fauteuil, posé les semelles de ses boots sur le rebord du bureau et le buste rejeté en arrière, les deux mains croisées derrière la nuque a repris le regard perdu dans le vague.

« Tu sais comment on va l’appeler cet ours ?

-C’est important qu’il ait un nom ? Un peu tard pour lui non ?

-Oui, très important, c’est pour cela qu’il est là, on va l’appeler Lulu.

-Lulu ?

-Oui Lulu, comme les biscuits…

-Ah ? Il y a du nouveau ?

-Oui, votre projet à toi et à Fred, cette affiche géante placardée dans les stations de métro, les gares et les R.E.R, sur le flanc des bus, cette affiche où les gens attendent sur un quai la tête plongée dans un journal, un livre, un magazine, un plan, avec sur la couverture de tous ces supports la reproduction de l’emballage d’un produit LU, et en dessous ce slogan : Vous l’avez VU ? Vous l’avez LU. Personnellement je trouvais cela génial…

-Tu trouvais ? Mais eux aussi…

-Oui, ils trouvaient, mais le verbe trouver se conjugue à tous les temps, y compris à la forme négative du présent de l’indicatif.

-Tu…, tu ne veux pas dire que…

-Moi je ne veux rien dire… Vous l’avez VU, vous l’avez LU, et nous…

-Nous ?

-Nous… nous l’avons dans l’cul !

-Quoi !

-Oui, adieu, veaux, vaches, cochons, couvées…, si on reprend le fil ils avaient bien dit : génial ! Mais pas oui, peut-être, et nous on avait compris oui, rêver, fantasmer oui, maintenant il va falloir s’assoir sur un paquet de pognon, chaque matin quand je rentre dans ce bureau je veux regarder la gueule de cet ours, les yeux dans les yeux et me dire : dé-pe-cé ! Bordel de merde !

-Mais…ils ne…

-Rien Thomas, il n’y a pas de mais, le chapitre est clos, vous avez autre chose dans le pipe avec Fred ?

-Oui.

-Une autre cible ?

-Oui, la téléphonie.

-Vaste programme, produits ? Opérateurs ?

-Opérateurs, je sais, ils sont déjà bien maqués mais quand on regarde de près ils tournent tous en rond, ils sont tous le number one de quelque chose, c’est une idée à Fred, les gens en ont marre de se prendre la tête avec des contrats ‘usine à gaz’ illisibles, ils ont besoin de quelque chose de simple, qui coule de source, sans mauvaise surprise, ils ont besoin, envie de : laissez faire. Tu comprends Jeff, la confiance, laissez faire, on laisse faire quand on a confiance, non ?

-Moi non, enfin, oui, peut-être, et alors ?

-Et alors laissez faire.

-Laisser faire ? Laisser faire quoi ?

-Laissez Faire S.F.R.

-Ah les mecs ! Vous ne manquez pas d’audace ! J’achète ! T’en pense quoi Lulu ? »

J’ai fait une pause en milieu de matinée, Fred était furax, le coup des biscuits l’avait rendu enragé, invivable, il fallait que je change d’air, et puis j’avais gambergé, après tout Max n’avait que cela à faire, il pourrait bien me rendre ce service. Lorsque je suis arrivé il avait déjà roulé son journal en forme de matraque et s’apprêtait à décamper, il s’est rassis.

« A deux minutes près tu me ratais.

-Cela ne m’aurait pas étonné, ce n’est pas mon jour de chance aujourd’hui.

-Ah ?

-Oui, on a perdu un gros contrat et puis je me suis fait chier dessus.

-Les deux vont assez bien ensemble…

-Non, pas par un client, par un pigeon sur les escaliers de l’entrée du métro Château Rouge.

-Les salauds, ils apprennent à viser maintenant ! Qu’est-ce que tu foutais à Château Rouge ? T’as déménagé ?

-Non, mais justement, faut qu’on en parle. Un café ? Tu t’es déjà fait chier dessus ?

-Arrête Petit, arrête. Oui bien sûr, mais ce n’était pas un pigeon ni une mouette, les mouettes tu sais ça peut être dix fois pire qu’un pigeon…

-C’était quoi ?

-Moi.

-Toi ?

-Oui, ma pomme, un cauchemar, le pire que je n’ai jamais fait je crois, enfin j’en suis même sûr. Dans la famille on a toujours été un peu barjo sur les bords, mon père était dingue de maman et elle folle de lui, alors évidemment… bon, moi, ce n’est pas la peine de te faire un dessin, tu commences à me connaître, mais ils ne m’ont jamais chopé, je suis toujours en liberté, alors que mon frérot lui c’est différent, il s’est retrouvé interné pour un temps en rase campagne, au milieu des champs, dans un institut dit médicalisé, un asile quoi, appelons un chat un chat. Une année quelques jours avant Noël j’avais été lui rendre visite, il avait mis ses chaussures à l’envers et n’avait qu’une préoccupation : s’occuper des ongles de ses mains, il se les limait, les polissait sans cesse en m’écoutant, parfois il levait la tête en étendant l’éventail de ses doigts devant lui pour les contempler fièrement dans un silence assourdissant. Avant le repas du soir la neige s’est mise à tomber, enfin à dégringoler, une véritable avalanche, en peu de temps la région s’est retrouvée paralysée, un vrai bazar, le personnel de nuit ne parvenait pas à venir prendre son service et nous les visiteurs on restait tous bloqués, j’ai dormi dans la chambre de mon frère sur un lit d’appoint, il a sombré très vite assommé par les pilules. J’ai relevé un peu le volet roulant pour regarder tomber la neige comme on le faisait tous les deux quand on était gamins et puis je me suis endormi en l’écoutant respirer, c’est vraiment là que je me suis chié dessus. Un cauchemar terrible, un matin semblable à chaque matin j’avais pris position sur le siège des toilettes, je poussais, comme tout le monde, ça sortait et ça sortait, cela n’arrêtait pas, j’ai fini par me dire : « Bon sang c’est pas dieu possible ! Qu’est-ce que t’as bouffé hier ? » Et puis très vite j’ai éprouvé cette sensation bizarre, l’impression que mes forces m’abandonnaient, que tout filait dans la cuvette, je ne parvenais plus à me tenir droit, j’avais posé mes mains sur la lunette pour résister, me maintenir, mais le mal était plus profond… je continue ? Tu as le temps ?

-Vas-y Max, vas-y, pas de soucis.

-Bon désolé pour l’appétit tout à l’heure mais c’est la stricte vérité. Je n’étais plus maître de mon corps, toute ma personne partait à la dérive happée par cette putain de cuvette. A un moment mes bras ont cédé, j’ai vu mes pieds décoller du carrelage et mon corps entier se replier en accordéon comme une carte routière, je dis j’ai vu parce que je ne sentais plus rien, il me semblait que toutes mes terminaisons nerveuses avaient été déconnectées. Alors la panique m’a envahi, j’ai voulu appeler à l’aide mais ma voix de baryton n’était plus qu’un filet d’eau tiède. J’aurai pu m’évanouir, perdre conscience, mourir même, mais non, le plus terrible dans tout cela c’est que mon cerveau restait intact. « Putain ! Je me disais, tu es en train de te chier toi-même, tout ce que tu as été se désagrège et se transforme en merde ! » Il n’y avait plus que ma tête qui émergeait au niveau du siège et je sentais le faible résidu de mes forces se diluer et moi rapetisser, rapetisser à l’infini… j’ai lu par la suite que les pieuvres, les poulpes possédaient ce pouvoir de faufiler l’ensemble de leur corpulence par la plus petite des anfractuosités, un peu comme si un éléphant se cachait dans un trou de souris.

-Et après ? Tu t’es réveillé ?

-Non, je n’avais pas encore connu le pire, mais toi tu vas être en retard …

-Vas-y, ça m’intéresse.

-Tu es le premier à qui j’en parle… le pire c’est quand quelqu’un est entré dans le cabinet de toilette pour s’asseoir à ma place, tu piges ? Le pire des cauchemars, des cauchemerdes ! La personne en baissant la tête a réalisé que les chiottes n’étaient pas propres, je l’ai entendu maugréer : « putain mais c’est dégueulasse ici. », puis elle s’est à demi levée pour…

-C’était un mec ou une nana ?

-Un mec, j’étais quand même bien placé. Non ! Pas ça ! Pas la chasse ! Alors je me suis mis à hurler : NOOONNNN !!!! à me faire péter les cordes vocales, le problème c’est qu’un murmure à peine audible est sorti de ma bouche, pourtant la personne s’est immobilisée, « hein ??!! », qu’elle a dit, « qui c’est… qui ? Y’a quelqu’un ici ??!! Et là stupeur je reconnais la voix de mon frère, stupeur et soulagement, aussitôt je murmure dans un gargouillis :

« Déconne pas, c’est moi Max, Max ton frère, ne touche pas à la chasse !

-Max ??! Qu’il me dit, mais qu’est-ce que tu fous là, t’es où ?

-Dans les chiottes, dans la cuvette ! » à force de hurler comme un possédé je reprends un peu espoir, alors je vois un visage se pencher au-dessus de moi, énorme, le ciel s’obscurcit, pas de doute c’est bien mon frère, ses yeux son démesurément ouverts, sa bouche forme un O parfait duquel il sort :

« Mais comment que t’es arrivé là frérot ? Comment c’est possible ?!! »

Je réponds : « C’est possible, tu vois, je me suis chié, en entier, tout y est passé, c’est arrivé d’un coup, par surprise, c’est fou ! »

Alors j’observe son visage se transformer en une vieille pomme ridée, sa bouche grimacer et des larmes descendre lentement de ses yeux, puis il murmure :

« Fou, oui, tu l’as dit, tu vois c’est pas si compliqué que ça, y’a qu’à se laisser aller, comment tu trouves mes ongles ? Mes ongles ? Hein que j’ai de belles mains, de beaux doigts hein ? Et puis toi dans ta situation tu ne risques pas de mettre tes pompes à l’envers, hein, et puis toutes les saloperies qu’ils me font avaler, toi frérot, tu vas y échapper, d’ailleurs tu t’es déjà échappé, t’as drôlement bien fait de te chier en entier, ils ne te rattraperont jamais dans notre vie de merde. »

Et puis hop il a tiré la chasse, voilà. Tu devrais y aller maintenant, ça serait con de rater un autre gros contrat.

-Et tu l’as revu ton frère ? Tu lui en as parlé ?

-Le lendemain matin au réfectoire on a pris le café ensemble, à sa table habituelle, je ne lui ai parlé de rien, nous n’étions pas seuls, un autre pensionnaire se trouvait là, un copain à lui, le Shérif, c’est ce qu’il prétendait être et tout le monde avait fini par le croire, même le personnel médical l’appelait ‘Shérif’.

-Mais après vous avez pu vous rencontrer seul à seul, tu lui as raconté ce… cauchemar ?

-Seul à seul comme tu dis, oui, une fois, mais il ne disait rien.

-Il ne voulait pas commenter ?

-C’est pas qu’il ne voulait pas Petit, on était tous les deux enfermés dans une chambre funéraire et lui du mauvais côté, allongé les mains croisées, les ongles impeccables et les chaussures à l’endroit, tout était rentré dans l’ordre. Ne sois pas désolé et tire-toi maintenant, demain je te parlerai du Shérif, son copain, il assistait à l’incinération et j’ai pu discuter avec lui. »

Le lendemain était un vendredi, à l’agence le protocole, les horaires, les tenues vestimentaires devenaient élastiques pour quelques heures, le jean était de bon ton avec l’humeur joyeuse. Jeff a insisté pour me coincer dans son bureau le temps d’un café, je n’osais toujours pas poser une semelle sur la fourrure blanche de Lulu.

« Thomas j’ai réfléchi à votre idée, Fred est absent aujourd’hui, il vaut mieux faire que laisser faire, non ? Qu’est-ce que tu en penses ?

-Pour la téléphonie ?

-Oui, S.F.R, plutôt que leur proposer Laissez faire S.F.R, je pense qu’il vaut mieux S.F.Faire, à mon avis c’est ça qu’il faut décliner, les gens sont de plus en plus méfiants à l’idée de se laisser faire, ‘laisser faire’ cela peut être perçu comme laissez-vous embobiner par S.F.R, laisser vous rouler dans la farine, alors que ‘faire’ c’est plus, comment dirai-je… c’est plus déterminatif, construit, professionnel ! La frontière entre le ‘laisser faire’ et le ‘laisser aller’ est parfois ténue dans l’esprit du client. Quelqu’un qui laisse faire c’est un branleur, quelqu’un qui fait c’est quelqu’un qui sait ! Non ?

-Euh… oui. Tout à coup une soudaine illumination m’a fait dire : alors S.F.Faire oui, mais pourquoi pas : S.F.Faire – Le savoir Faire.

-Putain Lulu ! Tu entends cela ? Pas mal, envoie un message à Fred, on y réfléchi ce week-end et on en reparle lundi. »

J’avais convenu avec Max de se retrouver au Bistrot du Cours vers midi, c’est moi qui invitais, je suis arrivé le premier, la table réservée se trouvait en terrasse et à l’ombre, du peu de choses que je connaissais de Max je me souvenais que contrairement à moi il était sensible au soleil. Je me triturais la cervelle à propos de la manière avec laquelle j’allais aborder le sujet.

Ce matin j’avais refait le même trajet que la veille, le pigeon en moins, le même bonheur. J’ai dû laisser passer deux rames pour l’atteindre, la troisième était la bonne, elle s’y est engouffrée avec légèreté et détermination, toujours cet improbable dosage qui retenait plus que mon attention. Je suis monté derrière elle et j’ai joué des coudes pour me plaquer le dos au côté opposé des portes, ainsi mon regard ne pouvait se porter que dans sa direction, ses cheveux noirs tirés en arrière, son jean étroit et court qui laissait apparaître une cheville bronzée au-dessus d’une paire de tennis rouge et blanc presque assortis à son habituel sac de sport. C’est sa main accrochée à la barre centrale qui a le plus retenu mon attention, ses doigts étaient longs et fins, ils ne portaient aucun bijou.

Max se faisait attendre, comment peut-on tomber amoureux de quelqu’un que l’on a fait que croiser ? A qui l’on n’a jamais adressé la parole ? Quelqu’un dont on ne sait rien ? Voilà ! J’avais mon entrée en matière ! A peine s’était-il assis que j’ai mis l’affaire sur les rails.

« Mon premier est quelqu’un dont on ne sait rien…

-Mmouais… y’a du boulot, on ne sait jamais rien des gens même quand on les connait parfaitement, et mon deuxième c’est quoi ?

-Euh…, mon deuxième ? Euh…, y’a pas, y’a pas de deuxième. Mais mon tout est un service que j’ai à te demander.

-Ah, tu parles d’une charade ! Quel genre de service ?

-Pas compliqué, rester dans le métro, ne pas descendre avec moi à Saint-Germain-Des-Prés.

-Ah ? Et où veux-tu que je descende ?

-Je ne sais pas, c’est toi qui me le diras.

-Le terminus de la Quatre c’est la mairie de Montrouge, qu’est-ce que tu veux que j’aille foutre là-bas ?

-Tu descendras sûrement avant. »

Nos deux demis sont arrivés, la terrasse s’était remplie en quelques minutes et les tables voisines maintenant occupées, j’ai rapproché ma chaise, le buste penché vers lui je lui ai demandé sur le ton de la confidence :

« Tu te souviens l’autre jour de ton speech qui a amusé une partie du wagon…

-Quel speech ?

-Au sujet de l’amour, cette maladie grave, les gens qui se font incinérer pour ne pas avoir à se retourner dans leur tombe, l’amour sauvé par l’adultère… le point de départ c’était l’amour d’une inconnue, et bien ce n’était pas une boutade, je suis tombé amoureux d’une jeune femme qui prend souvent le métro avec nous, elle monte à Château Rouge, je ne sais rien d’elle, elle porte en bandoulière un sac de sport rouge et se déplace d’une manière magique…

-Magique !? C’est sûrement une fée !

-Peut-être bien, c’est la première chose chez elle qui a attiré mon regard. Voilà Max, j’aimerais savoir où elle descend.

-C’est tout ?

-Oui, après c’est toi qui vois.

-Moi qui vois… moi qui vois, quitte à descendre derrière elle autant la suivre un petit peu, non ? Elle doit bien aller bosser quelque part, c’est un boulot de flic, de détective que tu me demandes. »

Les mots qu’il venait d’employer me perturbaient, je les trouvais indignes de l’image que je me faisais d’elle, je ne voulais surtout pas qu’elle se sente suivie par quelqu’un en compagnie de qui elle aurait pu me remarquer. J’ai fini par lui dire :

« Si tu es d’accord on se retrouve lundi sur le quai de Château Rouge à huit heure quinze, en général elle arrive avant la demi…

-Je suis d’accord Petit, mais pourquoi tu ne le fais pas toi-même ? Tu ne crains quand même pas d’arriver en retard ?

-Non, ce n’est pas la question, mais j’ai peur.

-Peur de quoi ?

-D’être maladroit, tout cela est trop joli dans ma tête, je ne veux rien gâcher, j’ai peur d’abîmer une partie du futur… »

GARE DU NORD

En fin de repas la conversation est revenue sur le Shérif, manifestement le sujet le passionnait plus que mon histoire.

Ils s’étaient donc revus à l’occasion de la cérémonie funéraire après laquelle Max devait repasser par l’établissement pour mettre à jour des documents administratifs et récupérer quelques affaires appartenant à son frère.

« Tu comprends, m’a expliqué Max, j’avais vraiment envie d’en savoir davantage sur lui et peut-être aussi d’en apprendre encore sur mon frère, c’était quand même son meilleur copain. Alors je l’ai joué cash, je lui ai demandé si pour lui il y avait un problème à ce que j’enregistre notre conversation, je me trimballe toujours avec ça dans ma poche. »

Max avait déposé sur la nappe en papier un petit dictaphone numérique, j’ai questionné aussitôt :

« Et moi, tu m’as enregistré ?

-Non, c’est très très rare que j’enregistre des conversations, ce ne sont quasiment que des bruits, des ambiances, la rue, la pluie, les oiseaux, le métro, une salle de restaurant… d’ailleurs tu pourras vérifier, je te le confie pour le week-end, fais gaffe ! J’y tiens ! Je n’ai pas fait de sauvegarde, tu ne mets rien à la poubelle, la plage du Shérif a le numéro dix-sept, c’est assez long, une bonne heure, le mieux c’est de l’écouter dans le noir, enfin, j’te dis ça… c’est un conseil. Une dernière chose, avant de mettre le bidule en route nous avons un peu parlé, forcément, figure toi que ce type avant enseignait le français dans un collège de banlieue, j’étais déjà chez les fous, qu’il disait, mais les fous furieux ! »

Samedi en fin d’après-midi je me suis longuement baladé dans le quartier du Château Rouge, j’ai dîné ensuite à la terrasse d’une pizzeria, derrière une vitre contrairement à mon habitude, le nez dans la rue à détailler les passants.

De retour à l’appartement, assis dans le fauteuil du salon, j’ai laissé l’heure d’été nous plonger lentement tous les trois dans l’obscurité en écoutant cette mystérieuse plage numéro dix-sept.

« Et vous, qu’est-ce que vous faites dans la vie ?

-Moi, cela doit vous sembler bizarre, mais comme vous l’avez sans doute déjà entendu… je suis Shérif.

-Shérif ?

-Oui, dans ma tête, je suis le Shérif de Spincity, c’est une ville perdue dans le Colorado, au beau milieu du désert pour tout dire, vous je ne sais pas ce qui se passe dans votre tête, peut-être que vous êtes chirurgien au cœur de la jungle ou bien commissaire de police sur une île sans bateaux… vous voulez savoir ce qui se passe à Spincity ?

-Pourquoi une île sans bateaux ?

-Parce que cela facilite les enquêtes, personne ne peut s’échapper, il n’y a pas de courses poursuites…

-Comme dans le Colorado, il y a des courses poursuite dans le Colorado, on en a vu des films !

-Oui, les films, mais dans ma tête, dans ma tête à moi le compteur de ma vieille Dodge ne s’emballe jamais.

-Ah bon, y’a pas de voleur à Spincity ?

-Non.

-Alors à quoi ça sert un Shérif ?

-Bonne question, il n’y a pas de voleur, que des branleurs, les gens ne branlent rien, trop cons ou fainéants pour voler, alors moi je patrouille tranquille, la radio grésille un peu, je pense que c’est à cause de la poussière, cette satanée poussière que le vent amène partout, et puis j’aime bien patrouiller la vitre ouverte, le bras à la portière, cool, la clim me donne des angines. Le rôle d’un Shérif c’est de veiller à ce que les gens ne fassent pas les cons, qu’ils n’aillent pas trop loin, Spincity est une ville où il ne faut jamais aller trop loin, vous voyez ce que je veux dire ?

-Pas très loin dans quel sens ?

-Dans le sens de la marche, droit devant, vers l’est, il n’y a qu’une route qui traverse la ville, les habitants venue s’établir arrivent de l’ouest, côté Pacifique, pourquoi ils ont quitté les bords de l’océan je n’en sais foutre rien, chacun a ses raisons, et puis cela ne me regarde pas, ce qui m’intéresse c’est qu’ils se sentent bien dans cette ville, qu’ils y restent, alors tout est fait pour qu’ils n’aillent pas voir ailleurs, si l’herbe est plus verte comme on dit, de toute manière c’est vite vu, il n’y a pas d’herbe dans ce coin du désert, que des cailloux, mais ça n’empêche pas…, mais…, ça n’empêche pas…

-ça n’empêche pas quoi ?

-Que les gens un jour, un jour où une nuit d’ailleurs, cela se passe souvent la nuit, c’est plus spectaculaire, que les gens quittent la ville par la route du mauvais côté, je suis souvent en embuscade dans une petite ruelle entre le Général Store et la station Texaco, je les vois passer et d’instinct je flaire ceux à qui je vais devoir filer le train. Hier par exemple…

-Hier ?!

-Euh, non pas hier, y’a une semaine, une bonne semaine, oui, j’en entends une s’amener musique à fond, une vieille Chevrolet Impala cabriolet, un modèle rare, le type porte un Stetson sur le crâne et tient une bière à la main, moi je ne suis pas du genre sirènes et gyrophares à plein tube, je me porte à sa hauteur, je baisse la vitre côté passager et par signes je lui demande de se ranger, vous savez ce qu’il me dit ?

-Bah, non…

-Oui bah non, évidemment, vous ne pouvez pas savoir, il me dit à moi, le Shérif, « va chier ! » Quoi !!! Je réponds du coup en déclenchant sirènes et tout le tintouin, quoi !!! Alors le mec hurle : « va chier connard !!! », en prime il me balance sa Budweiser dans la Dodge ! Et il accélère le con, à fond, et ça le fait rigoler ce con de branleur, c’est plutôt moi qui rigole derrière son cul, la caisse a une plaque du Tennessee, jamais vu sa tronche, après l’éolienne de la ferme Bradley il y a un carré de pastèques et après… après il lui reste exactement deux miles à vivre, un mile de bitume, l’autre en terre battue, et après olé ! Bienvenue chez Job ! Vous ne connaissez pas Job ? Non, forcément, comment vous le connaitriez, vous êtes croyant ? Question indiscrète hein ?

-Non, pas plus que ça…

-Ne vous sentez pas obligé de répondre, cela n’a aucune importance, je vous demande cela parce que Job c’est comme qui dirait à la fois le diable et le bon dieu, moi je trouve que c’est le portier, c’est lui qui est au guichet de l’enfer et du paradis, tout ça c’est la même chose, lui il ramasse les morceaux. Job c’est le type qui habite au fond du cayon, il fait deux choses, deux choses ce n’est pas beaucoup mais il les fait très, très bien, il cultive des rosiers, les plus belles roses de tout l’ouest américain et il lit les grands auteurs, littérature j’entends et français de préférence. Un jour un type de Paris s’est écrasé au fond du cayon, il avait une cargaison de bouquins dans le coffre de sa bagnole et une blonde à poil à ses côtés, bien roulée, un beau morceau. Job a toujours pensé qu’il devait être en train de l’astiquer quand la route s’est arrêtée, car la route s’arrête, pile, net ! Sans préavis, deux cents mètres d’abrupt avant de toucher le fond. Vous avez vu le film Thelma et Louise ?

-Oui, plusieurs fois.

-Ah ! Alors vous allez comprendre, la dernière scène quand elles décident de foncer dans le Grand Cayon avec toute la meute de flics à leurs trousses, la décapotable quelques secondes en apesanteur, un des enjoliveurs qui flotte dans l’air, tout cela on le connait par cœur…

-Mais…

-Mais ?

-Mais qu’est-ce qu’il fait au juste Job ?

-Ce qu’il fait, mais bon dieu personne ne se le demande et personne ne le lui a jamais demandé, Job, il fait le job. Personne ne sait quand ni comment il est arrivé là, il vit à moins d’un demi mile