Camille Claudel - Nicole Parlange - E-Book

Camille Claudel E-Book

Nicole Parlange

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Beschreibung

À 19 ans, Charlotte Steiner, réalise son vœux le plus cher, étudier à Paris ! Commence alors sa folle aventure.

Venue du fond des âges, la vieille, si vieille âme erre de nouveau dans le royaume des ombres.
À la recherche d'un corps pour l'accueillir.
Trois fois déjà, trois femmes l'ont abritée.
Trois fois déjà, à trois époques différentes.
Une quatrième fois, l'ultime fois, elle s'est réincarnée.

« Février 1882, Charlotte Steiner, jeune Berlinoise de 19 ans, réalise son vœu le plus cher : Elle va étudier la sculpture à Paris, ville qui la fait rêver !
Elle va se lier d'amitié avec Mademoiselle Camille Claudel. Elle va travailler avec Monsieur Rodin qu'elle admire tant. Elle va croiser la route de nombreux artistes. Elle va avec obstination poursuivre son chemin.
Entre folles espérances et cruelles désillusions.
Jusqu'à la stupéfiante révélation finale ! »

Suivez les aventures de Charlotte Steiner, une nouvelle Tétranébreuse - une de ces femmes puissantes de l'ombre -, dans ce quatrième volet d'une saga de thrillers historiques.

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Seitenzahl: 187

Veröffentlichungsjahr: 2021

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Nicole Parlange

TETRANEBREUSES

T4 - CAMILLE CLAUDEL

Thriller historique

ISBN : 979-10-388-0173-81

Collection : Hors Temps

ISSN : 2111-6512

Dépôt légal : juin 2021

© couverture Ex Aequo

© 2021 Tous droits de reproduction, d’adaptation et de traduction intégrale ou partielle, réservés pour tous pays Toute modification interdite

Éditions Ex Æquo

Préface

La vieille, si vieille âme nous accompagne depuis déjà six cents ans. Elle a successivement rencontré trois personnages qui ont marqué l’Histoire : Agnès Sorel en 1420, Madame de Sévigné en 1644 et Marie-Antoinette en 1745. Son cycle va se terminer sur cet opus dans lequel elle prend corps auprès de la sculptrice de génie Camille Claudel en 1862. Dans ce roman, vous allez donc suivre les pas de Rodin et de sa muse. Vous vivrez au rythme de l’atelier et de ses intrigues. Vous en saurez plus sur la genèse des œuvres de l’artiste tout en plongeant dans une histoire passionnante. Je vous laisse vibrer avec les Tétranébreuses une dernière fois et boucler le cycle des réincarnations ! On appelle ça le Nirvana.

Catherine Moisand

Quand la vieille, si vieille âme se réincarne, traversant les siècles pour accompagner des femmes qui chacune à leur manière ont marqué notre histoire.

 Quand la vieille, si vieille âme par trois fois déjà a suivi de bien tortueux chemins, marchant d'abord dans les pas de « Agnès Sorel » favorite du roi Charles VII, puis dans ceux de « Madame de Sévigné » femme de lettres sous le règne de Louis XIV, évoluant ensuite dans le sillage de la jeune Marie-Antoinette, future reine de France.

 Quand la vieille, si vieille âme pour la quatrième fois se réincarne à une autre époque et d'autres d'autres lieux, nouvelle Tétranébreuse dans le sillage de Camille Claudel, sculpteure de génie.

PERSONNAGES

Ceux qui ont vraiment existé :

- Camille Claudel (1864 – 1943) 

- Louis-Prosper Claudel (1826 – 1913) : père de Camille.

- Louise- Athénaïse Claudel (1840 – 1929) : mère de Camille.

- Louise Claudel (1866 – 1935) : sœur de Camille.

Elle a épousé en 1885 Ferdinand de Massary, magistrat décédé en 1896. 

- Paul Claudel (1868 – 1955) : frère de Camille. Écrivain.

- Auguste Rodin (1840 – 1917) : sculpteur.

- Alfred Boucher (1850 – 1934) : sculpteur.

- Adèle Hugo (1830 – 1915) : deuxième fille de Victor Hugo et dernière des cinq enfants de l'écrivain.

- Jessie Lipscomb (1861 – 1952) : sculpteure de nationalité anglaise.

Ceux qui sont de pure fiction :

- Famille Steiner : Peter le père, Ulrike la mère, Charlotte la fille.

- Ingrid Rossi : cousine germaine de Charlotte, fille de Jutta Rossi, née Steiner.

- Vanessa Clarck : amie de Charlotte.

- Angelo Esposito : amant de Charlotte.

- Madame Vignal : logeuse de Charlotte à Paris.

- Madame Lumeau : voisine et amie de Madame Vignal.

- Marie Lumeau : fille de Madame Lumeau épouse de John Cooper.

- Eugène Cooper : fils de Marie Lumeau.

- Inspecteur de police Andrieu

PROLOGUE

« Quand la vieille, si vieille âme se voit contrainte de repartir

à la recherche d'un abri protecteur »

15 août 1770 – Vienne – Autriche

Toute sa vie, Bettina von Kalk a redouté que le sol s'ouvre sous ses pieds. Toute sa vie, elle a redouté d'être aspirée par les entrailles de la terre. Par une froide et sombre journée d'hiver. Finalement elle a préféré devancer l'appel de la Camarde.

À trente ans à peine, Bettina von Kalk a choisi de sauter dans le vide. À trente ans à peine elle a choisi de se jeter du clocher de la cathédrale. Par une chaude et lumineuse journée d'été.

Bettina von Kalk se sent d'abord étonnamment légère. Puis la chute s'accélère et son corps se tord dans un tourbillon vertigineux. Elle perd conscience juste avant de s'écraser sur le sol.

À l'instant, la vieille, si vieille âme s'échappe du corps disloqué.

L'instant d'après, la vieille, si vieille âme se met en quête d'un enfant à naître.

Il lui faudra errer presque un siècle dans la profondeur des ténèbres avant de retrouver la chaleur bienfaisante d'un corps où se loger.

08 décembre 1862 – Berlin – Royaume de Prusse

Pour la première fois, après tant espoirs déçus, Ulrike Steiner va enfin donner la vie. Pour la première fois elle éprouve les douleurs de l'enfantement : l'intolérable souffrance qui irradie de la tête aux pieds, l'eau et le sang mêlés qui ruissellent le long de ses cuisses, le ventre écartelé qui ne lui appartient plus.

Et puis l'irrésistible poussée jusqu'à ce qu'enfin, dans un dernier effort, elle laisse s'échapper d'elle une masse gluante dont les mains habiles de la sage-femme s'emparent promptement.

L'instant d'avant, la vieille, si vieille âme s'est glissée dans le corps de la presque née.

À l'instant, Charlotte Steiner aspire l'air du dehors. À l'instant, Charlotte fait entendre sa voix.

02 février 1882 – Paris – Boulevard Saint Jacques

Le franc soleil qui illumine le ciel d'un bleu intense ne parvient pas à réchauffer l'air glacé de ce dimanche d'hiver. Parvenu à l'adresse indiquée, le cocher retient à grand peine ses chevaux dont les sabots glissent sur le sol étincelant. Le fiacre s'arrête devant un portail à double vantaux au bas d'un immeuble cossu. La fille brune descendue la première tend une main secourable à la silhouette enveloppée dans une cape de fourrure dont on n'aperçoit que les bottines sur le marche-pied. Celle-ci dédaignant l'aide qu'on lui propose, rabat le large capuchon qui dissimulait ses cheveux roux, saute prestement à terre et s'esclaffe :

— Que crois-tu donc Ingrid ? As-tu déjà oublié que les rues de Berlin sont gelées de Noël à Pâques ?

Elle esquisse quelques pas de danse, marque un temps d'arrêt et s'écrie tout à coup d'une voix vibrante :

— C'est donc ici que je vais vivre ! Ingrid, pince-moi, je veux être sûre que je ne rêve pas. C'est vrai, c'est bien vrai, je vais vivre à Paris !

À peine les deux jeunes femmes ont-elles atteint le palier du troisième étage et tiré le cordon de la sonnette que Madame Vignal leur ouvre la porte avec un large sourire :

— Mademoiselle Charlotte, votre cousine m'a tant parlé de vous que j'ai déjà l'impression de vous connaître. Je suis ravie de vous accueillir dans mon modeste logis et j'espère que vous vous y plairez. Posez votre sac sur cette banquette, prenez ces patins et suivez-moi, poursuit-telle d'un ton sans réplique avant d'ajouter d'un air malicieux !

— Ingrid m'a dit que vous parliez français presque aussi bien qu'elle mais n'hésitez pas à me reprendre si je cause trop vite. C'est là mon moindre défaut !

Lotte avance dans le sillage de la petite femme replète en glissant sur le parquet ciré. À gauche du couloir se succèdent quatre vastes et lumineuses pièces en enfilade. Lorsqu'elles pénètrent dans la dernière, l'hôtesse tourne son visage avenant vers la nouvelle venue :

— Voilà votre chambre. Comme vous le voyez, c'est la plus claire de la maison. Et de votre balcon vous pourrez à tout moment profiter de l'animation du quartier. Il se passe toujours quelque chose sur le boulevard.

La visite s'achève par l'office qui jouxte l'étroit réduit où la propriétaire a installé son lit, près des cabinets de toilette et d'aisance.

Après avoir bu une tasse de thé brûlant avec leur hôtesse, les deux cousines commencent à ranger quelques affaires dans la chambre de Charlotte quand cette dernière fait part de son profond étonnement :

— Ingrid, comment se fait-il que Madame Vignal qui semble être une femme de goût dorme dans un affreux trou de souris au lieu de profiter du soleil qui rentre à flot dans son appartement ?

— Revers de fortune, ma chère enfant. Son mari est mort il y a quatre ans ne lui laissant que des dettes. Il a dépensé toute sa dot au jeu, elle s'est retrouvée sans ressource et n'a eu d'autre choix que de louer en chambres meublées les pièces les plus agréables. Voilà le triste sort des malheureuses qui...

Mais les dernières paroles d'Ingrid se perdent dans le vide, Charlotte collée contre le mur du balcon n'entend plus sa cousine. Immobile, les yeux fermés, elle est soudain saisie par l'irrépressible envie de se précipiter vers le garde-corps. Ce n'est qu'au bout de quelques secondes qu'elle réussit à calmer les battements affolés de son cœur pour humer à pleins poumons l'odeur de cette ville dont elle a tant rêvé et qui désormais lui appartient.

12 février 1882

J'attends avec la plus vive impatience qu'on me livre la malle qui contient les outils sans lesquels je n'existe qu'à moitié. Maillets, marteaux, pointerolles, ciseaux me sont aussi indispensables que l'air que je respire. Sans eux ma vie n'a aucun sens et je tremble à l'idée qu'entre Berlin et Paris ils se soient égarés dans quelque gare de province où nul ne connaissant leur usage, ils s'abîmeront dans un coin.

Par bonheur le temps passe vite car chaque jour je pars à la découverte de Paris la superbe. Parfois avec Ingrid mais le plus souvent seule, sans crainte et sans appréhension, nullement gênée par mes difficultés à m'exprimer en français aussi aisément que je le voudrais. Malgré le froid vif, la bise mordante et le ciel bas, ce m'est une joie toujours renouvelée d'arpenter à pied la capitale qui me révèle peu à peu ses secrets. Petites rues tortueuses du quartier de la Sorbonne, sombres échoppes d'artisans du Faubourg Saint Antoine, mais aussi grands boulevards étincelants de lumière, larges places et vastes esplanades, somptueuse avenue des Champs-Élysées, et partout, partout des chantiers ... Ingrid m'a raconté qu'un certain baron Haussmann au mitan du siècle avait entrepris de modifier de fond en comble la physionomie de la ville.

J'ignore à quoi elle ressemblait auparavant mais telle qu'elle m'apparaît aujourd'hui, elle me plaît infiniment. Elle mêle avec harmonie le grandiose et le modeste, la parade et le labeur, l'habit de fête et le bleu de travail. Cela me frappe d'autant plus qu'à Berlin le mélange est moins réussi.

Et puis il y a les bords de Seine. Au premier regard je suis tombée sous le charme de ce fleuve tranquille qui a façonné la cité le long de ses rives. Là encore Berlin n'est pas à la hauteur qui n'a que la modeste Spree à mettre en avant, rivière au cours étroit que l'on découvre presque par hasard.

Quand pour éviter de mourir figée en statue de glace, je n'arpente pas les rues à l'allure d'une gazelle poursuivie par un lion affamé, je passe de longs moments dans ma chambre où je me sens vraiment chez moi. Le soleil y règne en maître, éclairant le petit bureau où j'écris chaque jour à mes parents, leur racontant par le menu les détails de ma nouvelle vie. Malgré les vicissitudes et les difficultés qu'elle a subies, Madame Vignal ne manifeste aucune aigreur. C'est une hôtesse charmante, à la fois discrète et prévenante. Ainsi l'autre jour, j'avais tellement marché que le frottement du pied contre le cuir de ma bottine avait provoqué une grosse ampoule qui à chaque pas me faisait souffrir le martyre. Ayant remarqué que je boitais, mon hôtesse a préparé des compresses de je ne sais quelle plante qu'elle a appliquées elle-même sur mon orteil blessé. Le lendemain j'étais guérie !

Et puis j'ai bien sûr aussi voulu découvrir au plus vite l'Académie Colarossi, sise rue de la Grande Chaumière, non loin de là où j'habite. Pour me laisser le temps de recevoir mon matériel de sculpture, je n'y entrerai qu'en mars mais je connais déjà les lieux car j'accompagne souvent Ingrid lors de ses séances de pose. Sur la recommandation de ma cousine qui fréquente cette célèbre école depuis plusieurs années et bien que cela représente une grosse dépense, mon cher papa, confiant en mon talent, a voulu me donner les moyens d'étudier dans les meilleures conditions. Et comme les femmes ne sont toujours point admises aux Beaux-Arts, il s'est réjoui comme moi que l'académie s'adapte aux évolutions du monde en traitant garçons et filles à égalité.

En fait, je crois qu'il réalise à travers sa fille unique le rêve de ses vingt ans, ce rêve fou qu'il avait nourri dans cette même ville de Paris : devenir un écrivain poète. Le destin en a décidé autrement sans qu'il ne s'en soit jamais plaint mais j'ai la conviction qu'il garde au fond de lui la nostalgie de ces quelques mois où il a cru possible de choisir lui-même ce qu'il ferait de son existence.

07 mars 1882

— Ingrid, rassure-moi, je n'ai rien oublié pour demain, tu en es certaine ? Cesse de te moquer ! Est-ce que j'ai bien tout ce qu'il me faut ? Tu ne peux imaginer à quel point je suis impatiente de commencer.

— Lotte, calme-toi, s'il te plaît ! Après tout, tu ne joues pas ta vie en entrant à Colarossi, réplique Ingrid dans un grand éclat de rire.

— Mais si, bien sûr que je joue ma vie, s'emporte sa cousine. C'est maintenant que je vais vraiment savoir si j'ai quelque avenir dans l'art de sculpter. À Berlin mon professeur m'a maintes fois dit et redit que j'étais douée mais là-bas j'étais d'abord la fille de mes parents, une jeune fille riche, une demoiselle de la bonne société qu'il n'était pas question de contrarier. Ici personne ne me connaît, personne ne me doit rien, personne n'a besoin de me ménager pour me faire plaisir.

— Décidément, Lotte, je ne comprends pas pourquoi tu t'angoisses ainsi. Tu sais fort bien que tu ne resteras pas éternellement à Paris. Le jour où tu retourneras à Berlin, tu te marieras et tu deviendras une bonne épouse comme...

— Arrête, arrête, Ingrid, je t'en prie. Je ne veux plus t'entendre, je ne veux plus t'écouter, s'écrie Lotte d'une voix vibrante de colère. Comment donc peux-tu énoncer de telles sottises avec l'exemple de ta mère ? Pour moi la sculpture n'est en aucune manière un passe-temps d'enfant gâtée auquel je m'adonne dans l'attente de trouver un mari. C'est un feu qui me brûle les entrailles et me dévore tout entière. Je veux vivre de mon art et j'en mourrai si je n'y arrive pas.

— Je m'excuse sincèrement, murmure Ingrid en la serrant contre elle. Je te demande pardon, je suis désolée, je n'avais pas compris à quel point il était important pour toi de faire tes preuves. J'ai voulu faire plaisir à ton père lorsqu'il m'a demandé de t'accueillir à Paris mais je dois t'avouer que j'étais un peu inquiète car la dernière fois que je t'avais vue, tu n'étais encore qu'une fillette capricieuse qui menait son monde à la baguette. À dix-neuf ans tu as beaucoup changé et je m'en réjouis. Je mesure mieux désormais la passion qui t'habite et je te promets de t'aider autant que je le pourrai. L'académie est un peu ma deuxième maison, je connais tous les artistes qui la fréquentent. Je me sens à mon aise parmi eux et j'espère qu'il en sera bientôt de même pour toi.

21 mars 1882

Premier jour du printemps et quinzième jour de mon entrée à l'académie. Quinze jours que je n'ai pas vu passer ! Discrète observatrice dans le sillage d'Ingrid la première semaine, j'ai pris de l'assurance et désormais je n'ai plus besoin et surtout plus envie d'être chaperonnée par ma cousine. Elle est ici comme chez elle puisqu'elle y travaille depuis presque trois ans mais elle peint et moi je sculpte. Elle dessine toutes sortes de formes, mariant harmonieusement les couleurs sur la toile. Moi je travaille la matière brute, la glaise, le plâtre et la pierre. Elle utilise avec délicatesse brosses et pinceaux, moi je manie avec fougue burins et maillets. J'admire ce qu'elle fait mais ce n'est pas ainsi que je m'exprime. J'ai besoin de façonner le vivant, de modeler les corps, de laisser courir ma main sur le grain rugueux d'une hanche, d'un sein ou d'un torse puissant.

Et puis il s'est passé aujourd'hui quelque chose de merveilleux : j'ai croisé une jeune fille qui doit avoir à peu près mon âge et qui m'a fait chavirer. Elle a des yeux d'un bleu si sombre qu'on dirait des fleurs de myosotis, ses cheveux noirs sont si épais qu'ils forment une couronne d'ébène autour de son visage pâle. Elle est belle, on dit qu'elle a un talent fou, elle s'appelle Camille et je rêve qu'elle devienne mon amie.

16 avril 1882

Ingrid contemple Lotte qui a fini par s'endormir après une nuit à tousser si fort qu'elle a failli plusieurs fois s'étouffer. C'est seulement au petit matin que les quintes se sont calmées laissant la malade épuisée. Ingrid, assise à son chevet et qui la veille sans relâche, contemple les traits enfin apaisés de la jeune fille : sa peau veinée est si fine qu'on la dirait transparente, les joues creusées ont pris la teinte bleutée des paupières, on dirait que la pauvre enfant.... Ingrid balaie la sinistre pensée qui l'assaille, elle se raccroche à l'unique tache de couleur, les cheveux rouge feu qui ondulent en vagues souples sur l'oreiller. 

À cet instant, Ingrid réalise qu'en quelques semaines elle s'est profondément attachée à celle que longtemps elle n'a considéré que comme une insupportable gamine, une odieuse chipie adulée par des parents prêts à céder devant toutes ses volontés. Cinq années seulement les séparent mais elles ont connu des existences si différentes qu'Ingrid a l'impression d'être une vieille femme à côté de sa cousine.

Un bruit de poignée que l'on tourne avec précaution et Madame Vignal se tient dans l'embrasure de la porte, un bol fumant dans les mains :

— Ingrid, voulez-vous essayer de faire boire ce bouillon bien chaud à notre malade ? Elle n'a rien avalé depuis mercredi et le docteur l'a répété plusieurs fois, elle doit manger pour conserver ses forces et vaincre la maladie.

— C'est très gentil à vous, mais je crois que Charlotte a surtout besoin de repos pour conserver ses forces, comme vous dites. La toux l'a épuisée, laissons-la dormir tout son soûl, c'est une jeune plante qui recèle des trésors de vitalité. Je fais confiance à sa résistance hors du commun. La coqueluche s'est attaquée à la mauvaise personne, la coqueluche ne l'emportera pas, la coqueluche ne gagnera pas la bataille, j'en jurerai.

— Puissiez-vous avoir raison ! s'exclame l'hôtesse qui ajoute à voix basse :

— Avez-vous prévenu ses parents ?

— Oui, j'ai adressé hier soir un télégramme à son père. J'espère qu'il l'aura bien reçu.

Dès que Madame Vignal s'est retirée, Ingrid ferme les yeux, songeant à la douloureuse histoire familiale qui a précédé sa naissance. Jutta, sa propre mère, et Peter, le père de Lotte, jumeaux nés en 1831 à Berlin dans une famille de commerçants aisés avaient grandi dans une complicité de tous les instants sans que l'arrivée d'autres enfants viennent la troubler. La confiserie familiale jouissait d'une excellente renommée et il arrivait souvent qu'on traversât la ville pour venir s'y fournir en pralines et rochers fondants.

Très tôt, la sœur comme le frère manifestèrent un goût et un don marqués pour les arts, elle pour la peinture, lui pour la poésie. Ce double talent flatta leurs parents qui le considèrent comme un passe-temps sans conséquence jusqu'à cette terrible année 1851, l'année de toutes les injustices : tandis qu'ils acceptaient de laisser partir leur fils à Paris, les parents Steiner organisèrent au même moment les fiançailles de leur fille sans lui demander son avis. Ils lui choisirent comme futur époux le premier commis pâtissier promis à un bel avenir. Mais Jutta n'aimait pas ce garçon, Jutta voulait rester libre de ses choix. Ne sachant comment échapper à l'union qu'on lui imposait, orpheline de son jumeau qui seul aurait pu l'aider, révoltée par la manière dont elle était traitée, elle décida de s'enfuir. Elle parvint à réunir l'argent nécessaire pour partir en Italie, patrie des peintres de la Renaissance qu'elle admirait depuis son enfance.

C'est à Florence que Jutta fit sa vie. C'est à Florence qu'elle rencontra le peintre Lorenzo Rossi, c'est à Florence qu'elle mit au monde leur enfant, une fille qu'elle prénomma Ingrid !

Soudain le son d'un souffle rauque oblige Ingrid à rouvrir les yeux. Lotte s'agite sur sa couche, rejette le drap qui la couvre, bascule la tête de gauche à droite comme pour dire non avec force. Puis fixant sa cousine, elle murmure : « J'ai faim ».

08 mai 1882

J'ai failli mourir, oui bel et bien mourir. Imagine-t-on mourir à dix-neuf ans ? Je ne remercierai jamais assez ma mère d'être accourue dès qu'elle a su que j'étais malade. Comme mon père dirige la compagnie des Chemins de Fer, elle a obtenu une place dans le train vers Paris le jour même où est arrivé le télégramme d'Ingrid. Elle a supporté vaillamment le trajet au long cours depuis la capitale de la Prusse, voyageant seule pour la première fois de son existence ce qui ne se fait guère pour une femme respectable mais il s'agissait là de sa fille, de sa fille unique qui était entre la vie et la mort. Elle n'a pas hésité une seconde, pas plus que mon père, hélas retenu à Berlin par les lourdes responsabilités de sa fonction. Il sera du prochain voyage que mes parents entreprendront pour venir me voir car je n'ai pas l'intention de rentrer de sitôt dans mon pays.

Me voilà donc guérie grâce à la tendre présence de ma mère qui ne m'a pas quittée durant ces affreuses semaines où j'ai toussé à fendre l'âme, vomissant tout ce que j'avalais. Elle est restée auprès de mon lit jour et nuit, n'acceptant de céder la place à Ingrid que lorsque le sommeil la terrassait. Elle n'est pratiquement jamais sortie de ma chambre et n'a rien vu de Paris. Lorsque je l'ai raccompagnée à la gare ce matin, j'ai d'ailleurs été frappée par ses traits tirés et sa mine de papier mâché. Mais elle est repartie rassurée sur mon sort, contente de savoir ma grande cousine à mes côtés, satisfaite d'avoir fait la connaissance de notre dévouée logeuse et ravie de voir dans quelles agréables conditions je vis. Elle m'a fait promettre de me reposer, je n'ai cependant nullement l'intention d'attendre davantage pour retourner à l'académie. Travailler finira de me guérir.

10 mai 1882

Mercredi pluvieux mais mercredi heureux ! Cette fois, j'ai bel et bien repris le chemin de Colarossi et j'ai retrouvé tout ce qui me donne envie d'aller de l'avant. Ce fut une journée extraordinaire !