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En 1832, débute l'intrigante saga d'un coup de foudre épistolaire entre une mystérieuse « Étrangère », comtesse polonaise qui vit dans la lointaine plaine d'Ukraine et Honoré de Balzac, « l'homme de trente ans », écrivain français dont le nom est déjà célèbre bien au-delà des frontières de son pays natal.
Autour de cette histoire romanesque aux multiples rebondissements, l'auteure, Nicole Parlange, tisse un autre récit, celui de la vie d'Olga von Lohrer, jeune fille dont l'existence tourmentée va croiser celles entremêlées d'Ewelina Hanska et d'Honoré de Balzac.
À PROPOS DE L'AUTRICE
Nicole Parlange vit à Tours où elle anime des ateliers d'écriture. Passionnée d'histoire, elle est l'auteure d'une quinzaine d'ouvrages dont la plupart sont des romans policiers historiques, tous édités chez Ex Æquo.
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Seitenzahl: 172
Veröffentlichungsjahr: 2023
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Nicole PARLANGE
Récit
ISBN : 979-10-388-0744-0
Collection : Hors Temps
ISSN : 2111-6512
Dépôt légal : septembre 2023
© couverture Ex Æquo© 2023 Tous droits de reproduction, d’adaptation et de traduction intégrale ou partielle, réservés pour tous pays. Toute modification interdite
Editions Ex Æquo6 rue des Sybilles
88370 Plombières les Bains
www.editions-exaequo.com
À mon amie Elżbieta
« Les êtres sensibles ne sont pas des êtres sensés »
Honoré de Balzac
Wierzchownia
05 décembre 1831
Ewelina s’est enfermée dans son boudoir aux murs tapissés de livres. Elle va, vient, arpente la pièce en tous sens, tentant de calmer la colère qui s’est emparée d’elle après le refus courroucé que vient de lui signifier son mari, le comte Waclaw Hanski : « non, lui a-t-il dit, ce projet était pure folie et il n’était pas question qu’elle rende visite à Kiev à sa cousine Rose ».
Cette Rose née en France et qui avait rejoint la Pologne à sept ans lorsque sa mère s’était remariée. Cette Rose qu’il n’apprécie guère pour son franc-parler et à laquelle malheureusement son épouse est fort attachée pour avoir partagé avec elle dans un lointain passé des rêves insensés, des espoirs fous de jeunes écervelées ! Rose, à présent bien déçue et fort amère, car veuve d’un simple lieutenant qui avait passé plus de temps sur les champs de bataille qu’aux côtés de sa femme...
Ewelina se remémore avec rage les paroles de son époux : « Non et non, pas question, lui a-t-il encore asséné, de prendre le risque de partir au cœur de l’hiver quand la neige a tout recouvert effaçant routes et chemins, quand les loups affamés sortent des forêts profondes, rôdant à la recherche d’une proie ! »
Ewelina, la mort dans l’âme, se résigne cependant à céder, ne sachant que trop bien qu’il est inutile d’insister. Elle supporte de plus en plus mal l’attitude autoritaire et les décisions sans appel de son vieux mari, de vingt-cinq ans son aîné. Elle-même, dans la plénitude de la trentaine, s’imagine au cœur de romanesques aventures, elle s’invente des rencontres insolites, voire folles et insensées, pour rompre le terrible isolement où elle vit depuis que ses parents, issus de la haute société polonaise, l’ont contrainte, alors qu’elle n’avait que dix-huit ans, à lier son sort à celui du propriétaire immensément riche de l’immensément vaste domaine de Wierzchownia.
Perdu au milieu de la plaine d’Ukraine, ce n’est ni le château glacial aux interminables enfilades de pièces ni la présence des centaines de serviteurs et serfs corvéables à merci qui pourraient assouvir son constant désir de nouveauté et étancher son inextinguible soif de changement.
Ewelina s’approche de l’une des deux fenêtres qui répandent une lueur blanchâtre dans son boudoir, sa pièce refuge, la seule qu’elle a été autorisée à décorer selon son goût. Elle pose son front sur le carreau glacé et frissonne en regardant le sol gelé, les arbres qui ploient sous le givre, l’horizon sans contour et sans limite. Des mois et des mois encore où il lui faudra supporter la blancheur aveuglante du manteau de neige. Des mois et des mois encore où il lui faudra supporter de rester prisonnière derrière les murs de ce maudit palais sans voir personne qui apporterait un vivifiant souffle du dehors...
L’après-midi de cet interminable lundi de décembre s’étire lentement, il est à peine quatre heures et la nuit tombe déjà.
Lorsqu’Ewelina aperçoit son reflet dans le miroir au-dessus de la cheminée, elle rajuste le diadème serti de rubis qui retient les bandeaux noirs de ses cheveux, pousse un soupir à fendre l’âme puis se dirige à petits pas vers son fauteuil favori, celui où elle passe des heures à s’évader au fil des pages qu’elle dévore avec un appétit d’ogresse.
Elle caresse d’une main légère la couverture de « La peau de chagrin », l’ouvrage dont elle a terminé la lecture au petit matin{1}. C’est le roman intriguant d’un jeune écrivain parisien, Monsieur de Balzac, auquel elle aurait mille questions à poser. Par bonheur en effet, la lecture la sauve du terrible ennui qui la terrasse en lui permettant de découvrir des récits d’autres univers, des histoires qui l’entraînent loin, bien loin de cette plaine d’Ukraine où elle se morfond. Sans la lecture, ses journées et ses nuits n’auraient point de sens...
Elle est à peine assise qu’elle entend frapper à la porte. Elle répond distraitement sans même se retourner, persuadée qu’il s’agit du valet en livrée qui vient allumer les chandelles.
Quand soudain un gazouillis charmant lui fait tout à coup tourner la tête puis se lever d’un bond pour prendre dans ses bras le bébé joufflu que lui présente la gouvernante. La petite fille de onze mois sourit à sa mère dont le cœur bondit de joie. Après avoir connu la douleur de perdre l’un après l’autre cinq enfants en bas âge, la naissance d’Anna a été un vrai miracle.
Ewelina voue une véritable adoration à cette fillette en pleine santé dont les cris joyeux illuminent son quotidien désespérément terne. Vive et curieuse, elle est déjà sur le point de marcher et c’est un bonheur sans prix pour celle qui a subi l’injustice d’un sort cruel que de tenir serrée bien fort contre sa poitrine cette petite fille aux cheveux de jais qui lui ressemble tant.
Wierzchownia
06 décembre 1831
La journée a fort mal commencé pour la maîtresse du domaine. Son mari lui a en effet annoncé que Gertrud von Lohrer, accompagnée de sa fille Olga, allait arriver d’ici peu à Wierzchownia, répondant à l’invitation qu’il lui avait lancée sans même prendre la peine d’en informer sa femme. Le temps qu’à Vienne s’apaise l’abominable scandale provoqué par la ruine et le suicide du célèbre prince Karl von Lohrer, époux de la première, père de la seconde et grand ami de jeunesse du comte.
Ewelina aussi furieuse que dépitée se demande comment il lui sera possible de s’accommoder de la présence de l’arrogante Madame von Lohrer qu’elle n’a rencontrée qu’une seule fois à l’occasion de son mariage, mais dont elle garde un affreux souvenir tant celle-ci avait passé son temps à attirer sur elle le regard des hommes de l’assemblée.
En milieu d’après-midi, Ewelina, réfugiée dans son boudoir, agite d’une main impatiente la sonnette pour qu’on lui serve la collation qu’elle a l’habitude de partager avec Henriette, la gouvernante de sa fille et avec ses dames de compagnie, deux sœurs jumelles, des cousines éloignées issues d’une famille de petite noblesse qu’elle a ramenées de Pologne dans ses bagages.
Quelques minutes plus tard, Magda, la fidèle servante qui l’a vue naître et qui l’a suivie jusqu’ici après son mariage, apporte sur un plateau des brioches dorées et un samovar fumant rempli de thé brûlant. Dans son sillage, Saveryna et Dyonisa, les jumelles à la chevelure aussi blonde que les blés d’Ukraine, pressent le pas tandis qu’Henriette se fait un peu attendre. Elle finit par arriver, essoufflée d’avoir couru dans les corridors sans fin, expliquant que la petite Anna qu’elle a confiée aux bons soins de sa nurse refusait de la laisser partir.
Les voici donc réunies toutes quatre, comme tous les jours, à quatre heures. Dans sa vie soumise à de multiples obligations, c’est le moment qu’Ewelina préfère. Ce moment béni lui appartient en propre, c’est celui où elle s’autorise à échanger avec des jeunes femmes de son âge, rires légers et idées un peu folles, le seul espace de liberté où elle échappe à la surveillance constante de son vieux mari.
Elle commence à servir elle-même le thé, priant la vieille Magda d’aller voir si Anna s’est endormie. Dès que la servante a quitté la pièce, Ewelina s’adresse à Henriette{2} :
— Lirette, je suis impatiente de vous prêter le dernier roman de Monsieur de Balzac. Je l’ai certes apprécié, mais je me demande comment il est possible que le jeune poète héros du livre abandonne Pauline, sa noble fiancée pour la méprisable comtesse Fédora ? J’avoue ne pas comprendre pourquoi l’auteur s’avilit à dépeindre la noirceur d’âme d’une pareille créature. Quel dommage que Monsieur de Balzac n’ait pas une meilleure opinion des femmes !
— Hélas, enchaîne Henriette, ce n’est pas vraiment nouveau, il l’a déjà prouvé dans sa « Physiologie du mariage » {3}! C’est comme s’il...
— Il faudrait, l’interrompt promptement Ewelina, il faudrait qu’on le questionne pour de bon afin de savoir pourquoi il se laisse aller à décrire avec une telle complaisance tant de frivolité et d’inconstance.
— Eh bien, pourquoi ne pas lui écrire pour le lui demander ? s’écrient d’une seule voix les jumelles.
— Vous n’y pensez pas, cela est tout à fait impossible, s’exclame vivement Ewelina, le comte n’admettrait en aucune façon que son nom figure au bas d’une telle lettre.
— Voilà pourtant une excellente idée ! Madame, s’il vous plaît, insiste Henriette, je vous en prie, laissez-vous tenter. Nous écririons cette lettre toutes ensemble, ce serait un jeu si amusant !
Elle poursuit, les joues roses d’excitation :
— Vous ne la signerez pas de votre nom et nous trouverons un subterfuge pour que votre époux n’en sache rien.
Ewelina détourne les yeux, avale une gorgée de thé avant de répliquer, un sourire aux lèvres :
— Non, non, mesdemoiselles, cela ne se peut, une femme de mon rang n’a point le droit de se compromettre de la sorte.
Cependant la flamme nouvelle qui illumine son regard laisse présager qu’elle n’a pas définitivement renoncé à cette folle idée...
Et c’est ainsi que le samedi suivant, un moujik fonce à bride abattue vers le bourg de Berditchev, chef-lieu de canton où se trouve le bureau de poste le plus proche. Il a ordre d’expédier au plus vite la missive destinée à » Monsieur de Balzac, aux bons soins de Monsieur Gosselin, éditeur à Paris ».
Cette lettre portant le cachet « Diis ignotis{4} » est signée » l’Étrangère ».
Une mystérieuse expéditrice qui précise en substance :
« Pour vous je suis l’Étrangère et je le serai toute ma vie. Vous ne me connaîtrez jamais.
Pendant les semaines qui suivent, pour meubler leurs journées sans fin, la table ronde des quatre jeunes femmes se plaît à imaginer comment l’écrivain parisien réagira à la lecture de cette lettre, venue du bout du monde où quelques discrets reproches se mêlent à un flot de compliments empreints d’une admiration sincère.
Puis au fil des jours, on prend de plus en plus de plaisir à ce jeu tellement excitant ! Boris, son jeune frère, complice d’Ewelina depuis leur enfance et qui est venu lui rendre visite à l’approche de Noël, est même mis dans le secret. On rédige avec son concours enthousiaste deux ou trois autres lettres follement romantiques où l’on déclare à Monsieur de Balzac :
« Votre génie me semble sublime, mais il faut qu’il devienne divin »
et encore :
« Vous avez en peu de mots tout mon être, j’admire votre talent ; je voudrais être votre sœur. »
Et si, par prudence, ces lettres sont écrites de la main de la gouvernante, c’est cependant toujours la mystérieuse « Étrangère » qui continue de les signer.
Mais personne, absolument personne dans ce palais des glaces perdu au milieu de la plaine d’Ukraine n’imagine un seul instant recevoir un jour une réponse en provenance de la lointaine terre de France...
Wierzchownia
26 décembre 1831
En ce dimanche où le ciel et l’horizon se confondent dans une blancheur ouatée, Ewelina oscille entre joie profonde et réelle exaspération. On célèbre en effet aujourd’hui le premier anniversaire d’Anna, sa fille chérie. Hélas, les réjouissances prévues pour fêter cet heureux événement sont ternies par l’arrivée l’avant-veille des dames von Lohrer, épuisées par leurs trois longues semaines de voyage dans l’inconfort d’une modeste berline.
Il est bien loin le temps où la famille du prince affichait sa splendeur en parcourant les avenues de la capitale de l’Empire dans un rutilant carrosse. Après l’effroyable banqueroute de leur mari et père qui, pour échapper au scandale, s’est brûlé la cervelle, Gertrud et Olga ont tout perdu. La haute société où elles étaient auparavant reçues avec une obséquiosité servile, s’est alors empressée de les rejeter avant de les exclure définitivement sans aucun remords. Afin d’éviter de s’exposer à la terrible vindicte qui, à Vienne, se déchaîne dès que dans les riches et puissantes familles un membre honorablement connu a failli à son rang, les deux femmes, honteuses et ruinées, ont dû fuir en grande hâte leur splendide demeure, préférant abandonner derrière elles le peu qui leur restait.
C’est pourquoi, à leur descente de voiture, dans la lueur grisâtre du crépuscule, Ewelina a d’abord ressenti de la compassion pour ces malheureuses à la mine fripée et aux traits tirés, victimes des débordements de celui qui leur assurait jusqu’alors un fastueux train de vie. Elle a associé la brutalité du déclin du jour à celle tout aussi brutale du déclin de leur position.
Cependant la sollicitude sincère éprouvée par Ewelina lors de leur arrivée a bien vite fait place à la plus vive exaspération lorsque Gertrud von Lohrer est apparue au dîner de Noël.
La veille en effet, pénétrant dans la salle à manger l’air hautain, une moue dédaigneuse sur ses lèvres peintes en rouge vif, elle a salué l’assemblée avec sa suffisance habituelle, comme si de rien n’était. Puis faisant montre d’une amabilité exacerbée à l’égard du comte, elle l’a remercié en le serrant longuement contre sa généreuse poitrine, dérogeant ainsi aux plus élémentaires règles de convenance. À l’évidence, la reine déchue n’a rien perdu de son insupportable morgue !
Pendant ce temps, à mille lieues de l’attitude indécente de sa mère, Olga, sa fille de dix-huit ans, marchait timidement derrière elle, les yeux rivés au sol, les mains dissimulées sous les plis de son ample robe. Impossible de ne pas la prendre en pitié tant elle semblait perdue et mal à l’aise.
Aujourd’hui, la joie était inscrite sur tous les visages, car on fêtait le premier anniversaire d’Anna. Sur tous les visages à l’exception de celui de Gertrud von Lohrer !
Pendant la journée, l’air affligé, la veuve vêtue de lin noir, n’a pas une seule fois posé les yeux sur la petite fille, pas une seule fois elle n’a semblé s’intéresser à cette enfant pourtant si mignonne et qui, par un heureux hasard, a fait aujourd’hui ses premiers pas. Comme pour remercier ses parents des nombreux présents qu’elle a reçus.
Pendant la soirée, l’air provocant, la veuve vêtue de soie moirée, parfumée et coiffée avec soin, a trop souvent posé les yeux sur Boris, visiblement flatté de l’intérêt qu’il suscitait.
Pendant la partie de whist d’après souper, Gertrud von Lohrer, rendue plus volubile encore par le vin de champagne, a ouvertement jeté son dévolu sur le même Boris, s’empressant de s’asseoir à ses côtés, n’ayant de cesse de l’interpeller à tout propos.
Et pour la plus grande honte d’Ewelina, son frère s’est engouffré dans le jeu pervers de l’insatiable ogresse.
Pendant la journée comme pendant la soirée, Olga, vêtue de blanc telle une jeune vierge qu’on conduirait au sacrifice, est restée à l’écart, la bouche close, le visage fermé, sans que sa mère ne se préoccupe d’elle le moins du monde. C’est finalement Henriette Borel, la gouvernante, qui, émue de la voir ainsi laissée de côté, est venue l’inviter à faire une patience{5}.
Pendant la nuit, la comtesse Ewelina Hanska, allongée dans son vaste lit qu’elle ne partage plus depuis longtemps avec son vieux mari, fixe le plafond de sa chambre sans parvenir à trouver le sommeil.
Dans la lueur vacillante des bougies, animée d’un violent ressentiment contre l’Autrichienne, elle éprouve soudain un étrange malaise : et que se passerait-il s’il lui arrivait le même malheur ?
Si, si le comte avait... Non, non, cela ne se pouvait point, la conduite de son époux était irréprochable, elle n’avait aucune raison de s’inquiéter.
Au diable ces troubles pensées !
12 février 1832
La neige tombe toujours aussi dru, l’hiver sévit toujours aussi rigoureux, le temps s’étire toujours aussi lentement. Passent les jours, passent les nuits, mais demeure la colère d’Ewelina, une colère qui désormais ne connaît plus de limite.
L’exaspération que celle-ci avait éprouvée dès les premiers jours après l’arrivée du duo viennois s’est transformée en une rage froide qui ne la quitte point. Elle ne supporte plus la présence à ses côtés des deux femmes, celle de la mère qui joue en permanence les séductrices, celle de la fille qui subit en silence les caprices de sa mère. Aussi détestables l’une que l’autre ! Ce couple si mal assorti est mortifère, elle le sent, elle le sait, il faudrait le tenir à distance, il faudrait l’éloigner. Mais comment faire quand on vit au milieu d’un domaine perdu, à l’écart de tout et de tous ?
Presque deux mois après leur arrivée, Gertrud et Olga von Lohrer ne manifestent d’ailleurs aucunement l’intention de partir. Le voudraient-elles qu’elles ne le pourraient, car où iraient-elles, tous les chemins ayant disparu sous la blancheur immaculée du manteau neigeux ?
Il faudra hélas attendre le printemps pour se débarrasser d’elles, mais il faudra d’abord convaincre son mari de leur trouver ailleurs, loin, bien loin d’ici, un autre point de chute. Pas question qu’elles retournent à Vienne. Alors oui, sans doute, oui sûrement, elles se rendront à Kiev, là où la famille du comte Hanski possède un grand hôtel particulier au cœur de la ville.
Voilà bien la solution, mais le printemps n’est encore malheureusement qu’un mirage espéré. Attendre le dégel, attendre que les routes redeviennent praticables, Ewelina n’est pas certaine de pouvoir patienter jusque-là...
Pas plus tard que la veille, elle a dû subir une nouvelle fois la morgue de l’incorrigible Gertrud. Celle-ci s’est hélas entichée de son frère bien-aimé, qui, malgré ses mises en garde répétées, se refuse à prendre en considération les intentions malsaines de cette femme sans scrupule.
Ainsi donc, lorsque le malheureux Boris a une nouvelle fois différé son retour en Pologne, se déclarant prêt à rester à Wierzchownia aussi longtemps qu’on voudrait bien de lui, la » Viennoise » détestée est partie d’un grand rire sonore, assorti d’un regard triomphant vers la maîtresse du domaine qui a compris à l’instant qu’elle devrait affronter une redoutable adversaire et que la partie serait rude...
Désorientée, pendant le jour, Ewelina erre sans but dans son château glacé, parcourt sans but les interminables corridors balayés de vents coulis, traverse sans but quelques-unes des trois cents pièces.
Désemparée, pendant la nuit, elle cherche en vain le sommeil dans son lit trop grand.
Au point qu’elle a perdu le goût des choses qui auparavant la distrayaient.
Au point qu’elle a perdu l’envie d’écrire des missives enflammées à Monsieur de Balzac.
Au point qu’elle ne se soucie pas, qu’elle ne se soucie plus, de savoir si par un miraculeux hasard, une des lettres vibrantes de l’Étrangère parviendra un jour entre les mains du jeune écrivain...
Paris
28 février 1832
Il gèle à pierre fendre, la Seine charrie des glaçons gros comme des rochers quand Balzac se rend d’un bon pas au 9 rue Saint-Germain des Prés, dans la librairie de Charles Gosselin, son éditeur.
Celui-ci remet à l’écrivain un pli arrivé le jour même de Russie et à lui destiné. Au milieu des nombreux courriers de femmes qu’il reçoit depuis la parution l’année précédente de « La peau de chagrin », le trentenaire n’y prête d’abord pas attention, absorbé par l’écriture de son nouveau manuscrit qu’il s’est engagé à rendre au plus vite.
Ce n’est que quelques jours plus tard, enfermé seul dans son bureau dont, comme à son habitude, il a soigneusement tiré les rideaux pour éviter de se laisser distraire que son regard, à la lueur de la lampe, est attiré tout à coup par une épaisse enveloppe qui traîne sur un coin de table et où figure le sceau « Diis Ignotis ».
Des lettres de femmes, Balzac en reçoit deux ou trois par jour, écrites le plus souvent par des lectrices admiratives, écrites parfois aussi par des lectrices en quête d’aventure. Dans tous les cas, ces lignes tracées par des mains bienveillantes apportent un parfum de légèreté dans la pièce close où il vit enchaîné tel un forçat à sa table de travail.
Mais cette fois, cette lettre ne vient pas de France, elle arrive du bout du monde. C’est une missive imprégnée du souffle puissant de l’immense Russie. Il la lit, la relit avec délice.
La lettre a atteint son but, elle a rempli son objet, elle s’impose à sa pensée, elle le fascine.
