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Tilaine vient de perdre son mari, Isma, tué par des djihadistes alors qu'il était en poste au nord du pays. Résolue à lutter contre la fatalité, Tilaine décide de créer une association pour venir en aide aux femmes victimes du terrorisme. Un jour, elle croise le chemin de Noura, une petite fille qui va bouleverser sa vie.
À PROPOS DE L'AUTEURE
Universitaire et femme de lettres burkinabé, Monique Ilboudo est engagée dans la promotion de la citoyenneté des femmes dans son pays. Éloignée un temps de l'écriture, elle a renoué avec sa passion et publié en 2018, Si loin de ma vie aux éd. Le Serpent à Plumes. Carrefour des veuves marque son retour sur la scène littéraire.
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Seitenzahl: 198
Veröffentlichungsjahr: 2020
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Septembre 2020
ISBN : 979-10-95999-50-8
©Les Lettres Mouchetées
91, rue Germain Bikouma
Pointe-Noire – Congo
Illustration de couverture : Guillaume Makani
DU MÊME AUTEUR :
Si loin de ma vie, éd. Le serpent à plumes, 2018
Droit de cité, être femme au Burkina Faso, éd. du Remue-Ménage, 2006
Murekatete, éd Le Figuier-Fest’Africa, 2000
Le Mal de peau, éd. Le serpent à plumes, 2000
Monique Ilboudo
Carrefour des Veuves
Les Lettres Mouchetées
Aux miens…
À ce frère d’une autre mère.
Voici les larmes des opprimés, et ils n’ont pas de consolateur ; et la force du côté des oppresseurs, et ils n’ont pas de consolateur. Alors, je félicite les morts qui sont déjà morts plutôt que les vivants qui sont encore vivants. Et plus heureux que tous les deux est celui qui ne vit pas encore et ne voit pas l’iniquité qui se commet sous le soleil.
(Qo 4. 1,3)
Nous avons le droit de souffrir, mais non de succomber à la souffrance.
Etty Hillesum, Les écrits d’Etty Hillesum.
Journaux et lettres 1941-1943, éd Seuil 2008
TENTATION
Certains jours
La folie me tente
Viens faire un tour
Qu’elle me chante
Oublie la raison
Vis tes lubies
Délire à foison
Des ragots tu fais fi
La raison est hypocrite
N’écorche pas tes envies
La déraison est prescrite
Va au bout de tes folies
Viens qu’elle fredonne
Le monde est un asile
Et si je t’abandonne
Ton âme est si fragile
Quand ainsi la folie claironne
J’ai ma raison qui défaille
Et ma tête qui bourdonne
Et ma volonté a des failles
Côté ange je frissonne
Dieu ! la folie me hante
Côté démon je chantonne
Diable ! la folie me tente
M.I. / LLN, le 29 octobre 1996, 00h.
Le terrorisme est l’utilisation calculée de la violence ou de la menace de violence afin de susciter la peur, dans des buts généralement politiques, religieux ou idéologiques.
Département de la Défense des États-Unis
1 - Douze boîtes et des discours
C’est ta mère qui avait raison. Elle était très lucide, ta mère, extralucide même. Ils vont le tuer, avait-elle prédit dès qu’elle avait appris ton affectation dans cette région du pays. Elle avait aussitôt demandé à me voir. « Je n’ai plus de fils,et toi plusde mari » m’avait-elle confié dans le secret de sa chambre. Comme j’esquissais des mots de protestation, elle avait ajouté : « Aucune mère ne souhaite mettre en terre le fruit de ses entrailles. Je ne l’enterrerai pas, j’en fais le serment ». Elle a tenu parole. Quatre mois après cette funeste promesse, tu étais revenu l’enterrer, elle. Une erreur de diagnostic d’un infirmier débutant qui s’était avérée fatale. À la décharge du jeune soignant, les symptômes du palu et de la dengue sont assez semblables. De bonne foi, il avait prescrit un produit qui rendait mortelle la dengue. Une seule prise et l’hémorragie interne avait emporté cette mère qui n’était plus seulement tienne. Ta mère est partie selon son vœu et c’est moi, ta veuve, qui dois t’enterrer. Je suis donc là, aussi absente qu’une zombie mais je suis là : « présente ! » comme vous répondez dans votre jargon.
La cérémonie d’hommage a lieu au carrefour de l’Indépendance, principale place de la ville. Les douze cercueils, drapés des couleurs nationales, sont disposésen demi-cercle autour du monument, une colonne en bloc de granit du pays, pâle imitation de la colonne Trajane de Rome. Nous avons été installées en face au premier rang,encadrées par les officiels à gauche et à droite. Sur le piédestal du monument, entouré d’une grille de protection, un pupitre, également recouvert du drapeau national, accueille les différents orateurs. À travers le voile qui nimbe toute la scène, je les vois défiler, ombres sans consistance. Je perçois, comme un lointain brouhaha, leur pathos qui n’émeut personne.
Les cercueils sont tous semblables. Pourtant, un seul m’apparaît plus nettement. Comme un aimant retient le fer, mon regard s’y accroche. Sans raison, je suis persuadée que c’est le tien. Je le vois couvert, non des trois couleurs du drapeau, mais du seul rouge. Un rouge sang qui semble parfois se liquéfier et ruisseler jusqu’à moi, jusqu’à me submerger, m’aveugler. Je me remets alors à dodeliner de la tête. Chaque fois que cela arrive, Farida, assise juste derrière moi, me saisit les épaules et me souffle de me contenir. « Tilaine, ne te donne pas en spectacle ! » m’enjoint-elle fermement. Je reprends le contrôle de mes mouvements et retombe dans mon apathie.
Soudain, un cri perçant interrompt le cérémonial. Une jeune femme, assise à quelques places sur ma gauche, se laisse lourdement tomber sur l’asphalte. Après quelques secondes et alors que plusieurs personnes se précipitent pour la relever, elle se met à convulser. Le voile qui m’aveuglait se déchire. La vue de cette scène m’emplit d’une énergie instinctive. D’un bond, je rejoins le cercle qui s’est formé autour de la malheureuse. « Je suis de la Santé, annoncé-je, je suis sage-femme ! » Les gens s’écartent pour me laisser passer. Deux personnes l’ont déjà immobilisée sur le dos, pour éviter que son ventre proéminent ne cogne le sol. Quand j’arrive auprès d’elle, je reconnais son visage poupin. Ses amis l’ont publié sur les réseaux sociaux à côté de celui de son fiancé, un des occupants des boîtes disposées en demi-cercle juste derrière. Leur histoire aussi, je la connais. Des douze drames, c’est celui qui a le plus ému l’opinion. Lui, c’est Firmin, un jeune douanier à peine sorti de l’école. Il était parti deux mois auparavant pour sa première mission à la frontière nord du pays. Elle, c’est Aïcha, élève en classe de terminale. Leur mariage religieux avait été célébré, raison pour laquelle les parents d’Aïcha, fervents musulmans, l’avaient autorisée à cohabiter avec celui qui, à leurs yeux, était son époux. Le jeune couple attendait son premier bébé. Leurs amis, eux, attendaient le « vrai mariage » pour faire une méga teuf, un raout du tonnerre. Très coquette, Aïcha tenait à porter une belle robe sirènele jour J, ce qu’elle ne pouvait faire avant la naissance du bébé.
« Elle perd les eaux », murmure la dame qui tient les jambes de la jeune femme. Au même moment, celle-ci ouvre les yeux, l’air hagard. Je délaisse la tête pour examiner le liquide qui s’est écoulé. Ce n’est que la miction souvent consécutive à une convulsion. Je n’en dis rien. L’ambulance arrive enfin. En quelques minutes, les secouristes l’embarquent et repartent toutes sirènes hurlantes.
La suite de la cérémonie est écourtée et un peu bâclée. Personne ne proteste. Le soleil, que nous avons dans le dos, commence à chauffer. Les douze cercueils sont hissés sur la plate-forme d’une remorque. Des cris fusent, des appels aussi. Dans la bousculade, chacun rejoint le parking pour récupérer sa moto ou tenter de trouver une place dans une des voitures. Hubert, ton ami d’enfance, et sa femme Emma viennent au secours de Farida qui a du mal à me soutenir. Le convoi s’ébranle dans une cohue indescriptible. Direction ta dernière demeure.
Du cimetière et de tout ce qui s’y est passé, ma mémoire, infidèle, n’a gardé que le souvenir du trou béant dans lequel on s’apprêtait à ensevelir vingt ans de bonheur brutalement interrompu. Une foule d’amis, de parents mais surtout d’anonymes avait fait cercle autour de la fosse. Les centaines de paires d’yeux braqués sur moi me donnèrent très vite le tournis. La suite des événements s’est passée sans moi. Farida n’a cessé de répéter par la suite que je tombais dans les pommes toutes les cinq minutes. « Quand on a fait l’éloge funèbre d’Isma, que ses collègues se sont positionnés pour descendre le cercueil, elle est partie pour de bon ! J’ai vraiment cru la perdre, elle aussi » confiait-elle, la larme à l’œil.
Farida. C’est ma meilleure amie. Si elle n’avait pas été là les mois qui ont suivi le drame, j’ignore si je serais encore de ce monde. Les premiers temps, elle a veillé sur moi nuit et jour, me forçant à manger alors que la vue et l’odeur de la nourriture me donnaient la nausée. Farida est ma sœur d’une autre mère. C’est ce qu’elle dit de moi, elle aussi. Nous sommes nées à quelques jours d’intervalle, dans le même quartier. Nos mères qui ne se connaissaient pas avant notre venue au monde, se sont rencontrées en allant au centre de santé maternelle et infantile du quartier. Sur la route du centre, il y avait un cabaret tenu par Ma Tampoko, originaire comme ma mère de Toukin, un village près de la capitale. Neuf mois sans consommer une goutte d’alcool avaient aiguisé la soif des deux nouvelles mamans. Après la pesée hebdomadaire de leurs nourrissons, elles avaient pris l’habitude de faire escale chez Ma Tampoko pour partager une calebasse de dolo, la bière de mil locale. La mère de Farida devait ensuite passer chez nous pour bien se rincer la bouche, manger quelques grains de soumbala1 ou mâcher longuement un cure-dents de Nîm afin de masquer l’odeur du dolo. Elle venait d’une famille catholique, mais son mari était musulman. Elle avait dû se convertir à l’islam pour épouser le fils de l’imam.Elle se conformait aux exigences de sa nouvelle religion, sauf pour l’alcool. Aujourd’hui, nous savons que le père de Farida n’était pas dupe de ces manœuvres, mais il avait fermé les yeux. L’amitié des deux femmes s’était renforcée avec les années. Farida et moi, et par la suite nos jeunes frères et sœurs, avions grandi dans les deux foyers, mangeant et dormant indistinctement dans l’un ou l’autre. C’est donc cette sœur d’une autre mère qui m’a maintenue en vie. Soline, ma sœur de même mère n’était jamais loin. Mes deux fils, Romaric et Thibaud, étaient revenus enterrer leur père, mais avaient dû repartir pour leurs études. Quant à mes parents, leur impuissance à soulager ma douleur les affligeait tant qu’ils m’évitaient. Désespérés et impuissants, mes proches m’auraient regardée m’étioler, ne sachant que faire pour me sauver. Mais Farida n’est pas femme à accepter, sans combattre,la fatalité.
Le jour du cataclysme, c’est elle que le chef d’Isma avait contactée. Son numéro devait sans doute figurer en tête de la liste des personnes à contacter en cas d’urgence fournie par mon mari. Isma savait qu’il pouvait compter sur elle pour veiller sur moi s’il lui arrivait malheur. C’était un vendredi, jour de repos pour moi avant un week-end de garde. Farida était arrivée en trombe à la maison. Elle me savait souvent connectée à Internet et craignait que je n’aie déjà appris l’horrible nouvelle par un des médias en ligne. Ce n’était pas le cas. Ce jour-là, j’étais plutôt occupée à préparer du dèguè que je comptais sécher pour envoyer à mon mari. Ces grumeaux de farine de mil s’accommodent parfaitement avec le lait caillé,et le nord du pays est justement terre d’élevage, terre de lait par excellence. Isma a toujours été amateur de dèguè et j’avais appris à l’accommoder à son goût.
Sous prétexte de manque d’unités sur le sien, Farida avait emprunté mon téléphone et s’était isolée un long moment, jusqu’à ce que je voie débarquer dans mon salon deux oncles et une tante d’Isma, suivis de près par ma sœur Soline. Avant même que quelqu’un ouvre la bouche, j’avais compris qu’il était arrivé malheur à mon mari. Aucun son n’avait réussi à franchir le pas de mes lèvres. Aucun cri, aucun gémissement, encore moins une parole. Je ne m’étais pas écroulée non plus. Quand ainsi la douleur fulgure comme un éclair, elle anéantit, immobilise, statufie. Ils m’avaient tous entourée, tentant, en vain, de me faire plier les jambes pour m’asseoir dans l’un des fauteuils. C’est Farida, aidée de Soline, qui m’avait portée jusqu’à la chambre, jusqu’au lit. Elle m’avait allongée et était restée assise sur une chaise à mon chevet. Peu à peu, la rigidité quasi cadavérique de mon corps s’était estompée. J’avais pu bouger et parler. Mes premiers mots avaient été : « Comment est-il mort ? »
Comme si cela faisait une différence que tu sois tombé sous des balles, que tu aies été égorgé ou disloqué par l’explosion d’une bombe artisanale !
2 - Isma
Isma n’est plus. Ces mots, terribles, insensés, cognaient sans succès à la porte de ma raison. Ils se dissolvaient dans leur absurdité avant, une seconde plus tard, de ressurgir, têtus, enragés ! Et puis, ce fut une bouffée de colère ! Tu m’avais donc abandonnée ? Ah, si tu savais comme je t’en ai voulu à cet instant précis ! Tu m’avais pourtant promis… T’en souviens-tu ?... Certes, tu avais refusé de jurer sur la Bible comme je l’exigeais. Mais tu avais promis ! « Je reviendrai et nous vieillirons ensemble ! » Ce sont tes mots. Tu les répétais à chacune de nos retrouvailles. Tu les répétais au téléphone. J’y ai cru, moi. Tu avais toujours tenu parole ! Depuis ce bal du Prytanée militaire où nous nous sommes rencontrés, tu n’avais jamais trahi tes paroles. Ce soir-là, t’en souviens-tu, notre ange gardien a dû forcer la main du destin. Nous n’aurions pas dû nous rencontrer. Les histoires d’amour commencent parfois mal. Je ne devais pas venir à la soirée. Mon père avait refusé que je m’y rende. J’étais en classe de troisième et je préparais l’examen du brevet des collèges.
Dans l’après-midi, le père de mon amie Koudbi, un militaire, était venu inopinément rendre visite à mon père. « Alors, Tilaine, tu vas au bal ce soir ? » avait-il demandé quand j’étais venue le saluer respectueusement. « Non. » avais-je répondu de façon laconique. « Et pourquoi ? » avait-il insisté. J’avais baissé la tête. Je ne voulais pas dénoncer l’excessive rigueur de mon père à mon égard. D’humeur toujours étale, mon père n’élevait jamais le ton. Il ne criait ni ne grondait. Ses mots, comme des planches qu’il mesurait et rabotait, sortaient d’égale hauteur. La voix, chaleureuse en temps de paix, devenait silex, froide et dure lorsqu’il entendait se faire obéir. Pour éviter les glaciales colères paternelles, je respectais les consignes et l’une des plus strictes concernait mes sorties. Mes deux jeunes frères étaient plus libres dans leurs mouvements. Ils ne s’embarrassaient même pas, la plupart du temps, de demander une quelconque permission aux parents avant de sortir. On constatait leur absence et c’était tout. Parfois, ma mère s’offusquait :« Ils pourraient prévenir, au moins ! » Prévenir ! Pas demander l’autorisation. À côté, mes moindres sorties de jour étaient contrôlées. Quant à la nuit, il ne fallait même pas y songer. Pour ce bal du Prytanée, j’avais espéré que mes parents feraient une exception. Notre collège était jumelé à cet établissement et ma classe avait été retenue pour aider au service pendant le bal. Mon père ne voulut rien entendre. Prenant prétexte de l’examen qui avait lieu trois semaines plus tard, il refusa que j’y participe.
Depuis que mon corps s’était mis à ébaucher courbures et rondeurs, mes parents me surveillaient comme le lait sur le feu. Je n’étais pourtant ni turbulente, ni fêtarde. J’étais plutôt calme et obéissante. Mais la mésaventure de ma cousine Rolande, plus timide et plus douée à l’école que moi, les avait échaudés. Rolande était tombée enceinte à quatorze ans à peine et venait d’être exclue du collège. « Tomber enceinte » ! L’expression me terrifiait. C’était, en effet, une grave chute pour ma cousine si brillantequi rêvait de devenir journaliste. Un décret inique interdisait à l’époque de garder les filles enceintes dans les établissements scolaires. Rolande ne sera pas journaliste. L’auteur de cette grossesse précoce et non désirée n’avait pas été inquiété, lui. Il était en classe de terminale et préparait tranquillement le bac. Ses parents, après quelques tergiversations Êtes-vous sûrs que notre fils soit le seul garçon que Rolande fréquente ? avaient-ils osé demander à la délégation familiale partie s’enquérir des « intentions » de l’enceinteur - avaient finalement autorisé leur fils à reconnaître son forfait et à s’engager à « réparer sa faute ». Sur le bout des lèvres, celui-ci avait promis d’épouser Rolande, Dès que possible !Cette histoire avait traumatisé mes parents qui avaient redoublé de vigilance à mon égard.
Le jour de notre premier bal, l’intervention du père de Koudbi m’avait finalement permis de sortir. Il avait proposé de nous conduire, sa fille et moi, et de nous ramener. Ce premier bal n’en fut pas vraiment un, puisque nous n’avons pas eu l’occasion de danser une seule fois. J’étais trop occupée par le service, et toi, solitaire, tu es resté toute la soirée debout, près de ton poteau. Tu m’as commandé une limonade. Nos regards se sont croisés, se sont confié mille promesses et nous avons eu le temps d’échanger quelques mots. Tu m’as notamment félicitée pour ma robe alors que je la trouvais affreuse. Une des stratégies parentales pour me protéger des regards concupiscents des garçons était de m’affubler de tenues difformes en pagne. J’étais une pagneuse alors que la plupart de mes copines étaient des robeuses. C’est en cachette que j’avais confectionné ma tenue de bal. Il est vrai qu’elle soulignait ma taille que j’avais fine et cambrée. À un autre de mes passages, chargée d’un plateau de boissons à servir sur une table plus loin, tu m’as soufflé « Heureusement que je suis venu ! » Comme j’ouvrais des yeux étonnés, tu m’as expliqué que tu avais beaucoup hésité à venir. De ton côté, il n’y avait pas de problème de permission parentale. Tu étais en deuxième année de droit à l’université et tu vivais seul dans une chambre de la cité universitaire. Hubert, ton ami de toujours, avait pris du retard à l’école et préparait le bac cette année-là au Prytanée militaire. C’est lui qui avait insisté pour que tu viennes, comptant sur ta bourse d’étudiant pour boire quelques bières. Par la suite, il prétendra avoir été l’artisan de notre bonheur et exigera d’être le parrain de nos deux fils. Nous avons accédé de bon cœur à sa demande. Merci Hubert, pour toutes ces années partagées avec ton ami, « Un excellent numéro », selon Farida qui classe les hommes entre bons et mauvais numéros. L’année du bal, j’ai réussi mon examen.
Trois ans plus tard, j’obtenais le bac et intégrais l’École nationale des sages-femmes d’État pendant que toi tu rejoignais l’Académie des Douanes après avoir réussi ta maîtrise de droit. C’est cette année-là que nous nous sommes mariés. Tu disais que tout s’était déroulé comme nous l’avions programmé.
C’était si important pour toi qui aimais tant l’ordre !
Quand le désordre s’est violemment imposé à nous il y a trois ans, tu ne l’as pas supporté. Toi, d’ordinaire si calme, si pondéré, tu n’as pas su te contenir.
Tu as publiquement fustigé l’égoïsme et l’incom-pétence des politiciens. Tu as condamné leurs ambitions débridées, leurs querelles puériles, leur laxisme qui nous avaient, disais-tu, exposés à ces fanatiques, ces illuminés qui égorgent au nom d’un dieu inconnu au panthéon humain. Tes prises de position ont révélé à l’opinion l’homme intègre et courageux que tu étais.
Cela n’a pas plu dans les coteries politiques.
Tu en es mort.
3 - La patrie ou la mort
Ngomè N’yègué est l’un des politiciens les plus corrompus de la place ! Je me souviens de ta colère après avoir suivi l’interview du député ce soir-là. Son nom lui va comme un gant. Ngomè N’yègué : côtoyer sa vraie parole, ne pas dire les choses directement. Tu te rends compte, personne n’a jamais aussi bien porté son nom. Il est toujours en train de louvoyer, de tourner autour du pot. Un vrai filou !
Nous étions assis devant le petit écran et tu fulminais. Un nouvel attentat venait d’être commis à la frontière est du pays. Les trois douaniers tués n’étaient pas les premiers éléments des forces de sécurité à tomber sous les balles des djihadistes. Des soldats, des policiers avaient déjà été victimes de ces fous furieux. Mais cette fois, ton corps venait d’être attaqué et tu étais anéanti. La Douane, c’est ta seconde famille. Tu as réagi sous le coup de la colère. Ngomè N’yègué avait sous-entendu que tes collègues n’avaient pas été à la hauteur ; ils n’avaient pas vaillamment défendu leur poste. Toi, tu savais qu’ils n’avaient eu aucune chance. Le sous-équipement des postes de douane, vous le dénonciez bien avant l’avènement du terrorisme. Les choses avaient pris une tournure dramatique depuis que lestentacules de l’hydre poussaient sur notre territoire. Après la première attaque du commissariat de Kabéyé, petite localité située à la frontière est, tu avais pris ton bâton de pèlerin. En tant que responsable du service du matériel, tu savais ce qu’il en était du dénuement des postes de douane aux frontières. Tu avais alerté les différents niveaux de ta hiérarchie, jusqu’au directeur général. Ce dernier avait, à son tour, saisi les plus hautes autorités. Je me souviens de ta joie quand tu as vu aux nouvelles que des partenaires financiers offraient du matériel pour mieux équiper les forces de sécurité ! Vous aviez attendu, en vain. Rien n’était parvenu jusqu’à vos dépôts.
Et puis, il y a eu cette attaque terroriste, la mort de vos collègues et les paroles pada pada du député. Tu as saisi ton collègue du service de la communication pour qu’il exerce votre droit de réponse. Trop timoré ou trop en accointance avec le parti, il n’en a rien fait. Écœuré, tu as décidé de dénoncer la corruption particulièrement meurtrière en ces temps d’attaques terroristes. Contre mon avis, tu as publié cette tribune dans la presse. « Il y a des moments où se taire c’est se rendre complice » m’avais-tu expliqué. C’est dangereux, avais-je plaidé en retour, pour toi, pour nous ! « Mais, ma chérie, la liberté est intranquillité ! Pense à ceux qui sont morts et à tous ceux qui seront sacrifiés si personne ne bronche. Dans chaque situation, il faut utiliser la marge de manœuvre qu’il nous reste pour défendre nos convictions », avais-tu répliqué, coupant court à mes jérémiades.
Dans ton article, tu n’avais nommé personne mais tu avais frappé là où ça fait mal. Ngomè N’yéguè fut le premier à réagir. L’élu du peuple avait traversé tous les régimes politiques depuis plus de trente ans. Sa veste, il l’avait tant retournée qu’elle é
