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Juillet 2021. Il fait nuit sur les hauteurs de Liège. Un couple s’introduit clandestinement dans l’Observatoire de Cointe. Adeptes d’Urbex – l’exploration urbaine –, les deux jeunes gens s’enfoncent dans le dangereux labyrinthe abandonné des installations de la Société astronomique de Liège. L’aventure tourne court lorsqu’en passant au travers d’un plancher pourri, le garçon accroche un corps de femme dénudé, dissimulé sous des gravats. Détail sordide : la malheureuse n’a plus de tête ! En découvrant, comme tous les Liégeois, ce crime horrible, Stanislas Barberian est frappé par une coïncidence troublante : lui-même séjourne dans la Cité ardente pour travailler sur l’histoire de… la guillotine ! En compagnie d’un chroniqueur judiciaire de La Meuse, le bouquiniste carolo-parisien va se mêler de l’enquête à sa manière, avec cet humour souvent féroce qui fait tout son charme…
À PROPOS DE L'AUTEUR
Journaliste en presse écrite, radio et télévision, réalisateur de documentaires pour la télévision et scénariste,
Francis Groff signe ici la quatrième enquête de Stanislas Barberian, un bibliophile distingué qui a le don de se retrouver mêlé aux crimes les plus étranges. Et de se transformer en enquêteur tenace face à la police officielle.
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Seitenzahl: 246
Veröffentlichungsjahr: 2022
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Descriptif
La collection de romans policiers Noir Corbeau bénéficie du regard averti de François Périlleux, Commissaire Divisionnaire (e. r.), ancien chef de la Crime à la Police Judiciaire Fédérale de Liège.
À la mémoire de Laurent Hovine…
Prologue
Toute l’eau du ciel semblait s’être concentrée dans un gigantesque entonnoir dont la pointe vomissait des torrents de pluie sur le quartier de Cointe, juste au-dessus de la gare des Guillemins. Depuis des jours, la Belgique était plongée dans un chaos liquide qui dévastait les vallées et ravageait des villages entiers. Après avoir vécu le choc de deux inondations successives en une dizaine de jours, la ville de Liège n’en était pas quitte pour autant et la pluie continuait de tomber, alimentant les craintes des riverains de la Meuse.
Dans la Clio qui sentait le chien mouillé, Ludo et Yasmina ne disaient plus un mot, anesthésiés par le roulement infernal des gouttes sur le toit du véhicule. Le bruit de fond était tel que le jeune homme avait renoncé à mettre la radio. L’horloge de bord indiquait 23 h 12. Putain ! Près de vingt minutes qu’ils poireautaient sans pouvoir baisser, ne fût-ce que de quelques centimètres, les vitres embuées. Ils avaient bien pensé à sortir de la Clio pour gagner en courant les grilles du parc, mais ils ne portaient que de légers tee-shirts et ils auraient ensuite pelé de froid.
La soirée avait pourtant bien commencé pour le couple qui avait fait plus ample connaissance autour d’un plat de pâtes dans un italien du Carré, le quartier festif de Liège. Les deux jeunes gens s’étaient rencontrés quelques jours plus tôt non loin de là, au comptoir d’une boutique spécialisée dans la téléphonie mobile. Yasmina cherchait un remplaçant à son portable, écrasé le matin même d’un postérieur distrait par son père, venu s’asseoir près d’elle à la table du déjeuner. Sitôt son travail terminé à la pharmacie, la jeune femme s’était précipitée vers le magasin. Elle ne savait trop sur quel appareil porter son choix. Ludo l’avait conseillée, subjugué par son sourire. Plutôt timide de nature, il lui avait demandé d’une voix brusquement poussée dans les aigus si elle accepterait de le revoir. C’est ainsi qu’ils venaient de passer trois heures en tête-à-tête, dans l’ambiance chaleureuse d’un restaurant pourtant bondé.
Après avoir évoqué leur travail, leurs études et quelques anecdotes de jeunesse, ils en étaient venus à parler de leurs passions respectives : les escape games ou « jeux d’évasion » pour elle, l’urbex pour lui. « L’urbex ? Connais pas ! Tu m’keplimexes ? » avait rétorqué Yasmina dans un grand rire. Trop heureux de pouvoir parler d’exploration urbaine, Ludo avait tenu le crachoir pendant près d’une demi-heure. Il s’était pris de passion pour l’urbex quatre ans plus tôt, le jour de ses dix-neuf ans. En guise de cadeau, un collègue du magasin l’avait invité à une visite-découverte d’un charbonnage liégeois à l’abandon où un couple d’amis avait projeté de réaliser un reportage photographique. L’urbex, lui avaient-ils expliqué, était une nouvelle manière de découvrir le pays en visitant des sites abandonnés – des spots dans le jargon – et d’y prendre des clichés que l’on postait ensuite sur les réseaux sociaux. L’engouement pour l’exploration urbaine ne datait pas d’hier, mais il avait pris des proportions impressionnantes au cours de la dernière décennie. Sur le Web, les urbexeurs rivalisaient de talent et d’originalité pour présenter leur production. Certains travaillaient les couleurs, d’autres préféraient le noir et blanc, mais les plus doués réalisaient de véritables chefs-d’œuvre. Au début, Ludo était allé à la découverte de vestiges industriels dans la région de Liège : des sites miniers, bien sûr, un hôpital, des installations sidérurgiques en partie déconstruites et d’autres lieux encore, comme cette centrale électrique avec sa tour de refroidissement haute comme une cathédrale. Tous étaient archiconnus et fréquentés par des photographes en quête de la photo qui allait les distinguer parmi les dizaines d’autres urbexeurs. Rares étaient ceux qui parvenaient encore à trouver un angle original tant les albums étaient nombreux. Ludo s’était assez vite fatigué de ces décors postindustriels trop souvent vidés de leur âme, couverts de tags ou de graffitis plus ou moins artistiques. Il s’était alors intéressé aux maisons abandonnées, encore remplies d’objets de la vie courante, de livres, de meubles, etc. Dès sa première visite, il était tombé sous le charme. La maison radio comme l’avaient baptisée ceux qui la connaissaient était une habitation implantée dans un quartier ouvrier de la banlieue liégeoise. Bien qu’elle fût enchâssée dans un bloc de maisons habitées, elle n’avait pas été pillée ou mise à sac par les gamins du voisinage. N’étaient l’épaisse couche de poussière et les toiles d’araignée, on aurait pu croire que son propriétaire venait de la quitter. Dans la cuisine, des assiettes, des verres et quelques couverts attendaient en vain d’être nettoyés et, dans la pièce de vie, les peintures recouvrant les murs faisaient la nique à une bibliothèque abondamment fournie. Un vénérable vaisselier en chêne massif croulait sous les bibelots et le salon semblait sorti d’un roman de la grande Agatha, avec son canapé de style Chesterfield, deux fauteuils recouverts de velours sombre et une table basse où traînaient une pipe, une blague à tabac et un cendrier en fonte estampillé Fonderies du Lion à Couvin. Malgré les volets en grande partie baissés, la lumière et le temps avaient définitivement ruiné le papier peint qui se laissait aller par pans entiers, découvrant un ancien plafonnage peint en rose pâle. L’ensemble était superbe et Ludo avait pris des clichés qui, une fois retravaillés, ressemblaient à s’y méprendre à des peintures à l’huile. À l’étage, deux chambres et une salle de bains recouverte de petites briques blanches façon métro parisien complétaient un univers ouaté. Mais la particularité des lieux résidait dans l’invraisemblable quantité de postes de radio déposés çà et là, dans le moindre espace utile. On aurait dit l’œuvre d’un collectionneur fou. Du plus petit au plus volumineux, ces antiques postes de TSF étaient posés les uns sur les autres, à même le plancher, formant en certains endroits un ensemble haut de 2 mètres. Cette singularité avait valu son nom de baptême à la maison, de même que l’intérêt de collectionneurs mercantiles, avides de connaître l’adresse de cette caverne d’Ali Baba.
Toujours suspendue aux lèvres de son compagnon, Yasmina apprit que la pratique de l’urbex répond à quelques règles de base, dont celle de ne jamais divulguer les adresses des spots visités. Même les urbexeurs entre eux se montrent d’une prudence de Sioux et rares sont ceux qui dérogent à ce principe. En matière de sécurité, les conseils des pratiquants tiennent en quelques mots : ne jamais faire de visite sans être accompagné, toujours être chaussé de façon à se protéger des clous et autres objets pointus et prendre avec soi une lampe de poche digne de ce nom, de préférence à celle du smartphone. Enfin, les vrais pratiquants s’interdisent de forcer le passage pour pénétrer dans un lieu si celui-ci est « étanche ». Au départ de son portable, Ludo montra quelques images à Yasmina en expliquant : « Tu comprends, ce qui nous fait kiffer, c’est d’abord l’adrénaline, puis l’ambiance. S’introduire dans un endroit interdit, c’est le pied. Mais la règle est de ne jamais arracher une porte, casser une fenêtre ou démonter des tuiles pour créer un passage. Respect d’abord ! En revanche, si le proprio ne fait rien pour en barrer l’accès, nous estimons qu’il nous laisse le droit d’entrer. » Elle sourit, pas dupe de ce fallacieux argument, et demanda à voir d’autres clichés. Elle était sous le charme. Sollicitée à son tour, elle parla longuement de ses escape games entre copines et ils conclurent qu’en finale, leurs deux passions avaient bien des points en commun.
Lorsqu’ils quittèrent le restaurant, les deux jeunes gens étaient sur un petit nuage. Sans doute l’effet combiné de l’apéro maison, de la bouteille de Ripasso et du limoncello offert par le patron « aux deux amoureux ». Mais aussi de la complicité qui venait de naître entre eux. Ludo ne savait que faire, que dire. Proposer de prendre un verre autre part ? Ramener Yasmina chez elle ? Maladroit, il dansait d’un pied sur l’autre sur le pavé du trottoir en espérant que la jeune femme prenne l’initiative. N’importe laquelle. C’est alors que la jeune pharmacienne lança l’idée de visiter un de ces lieux dont ils venaient de parler longuement. Après tout, il devait bien exister l’un ou l’autre endroit emblématique en ville, non ? D’abord interdit, Ludo se dit que c’était une façon originale de prolonger la soirée. Et qui sait… ? Il réfléchit à la vitesse d’une balle de 7,62 millimètres tirée par une mitrailleuse Evolys, la dernière-née de la FN Herstal. L’idée n’était pas idiote : la température était bonne et il avait toujours dans le coffre de sa voiture une lampe torche soigneusement rechargée. En revanche, ils étaient tous deux équipés de chaussures légères, ce qui contrevenait à une règle de sécurité évoquée dans la soirée. Yasmina rétorqua qu’elle serait prudente et qu’elle lui faisait confiance pour éviter les pièges disséminés sur leur chemin. Sentant fondre ses bonnes résolutions, Ludo lui proposa de rejoindre sa voiture, garée rue des Clarisses, à deux pas de l’athénée Rogier. En chemin, il réfléchit aux options possibles et sélectionna deux spots situés à Cointe, dans un domaine résidentiel très calme et peu fréquenté à cette heure. Les deux bâtiments n’étaient éloignés que d’une largeur de rue et entourés chacun d’un parc privé bien pratique pour dissimuler les visiteurs clandestins. Le premier était un manoir en partie détruit par un incendie en 2016, dans des circonstances qui valaient leur pesant de mystère : en intervenant dans les étages, les pompiers s’étaient rendu compte qu’ils arrosaient… un demi-millier de plants de cannabis ! L’autre spot possible était le site de l’Observatoire, un véritable joyau d’urbex qui présentait toutefois un défaut majeur : sur son flanc droit, il abritait une conciergerie dont l’occupant était connu pour sa vigilance. Le dilemme était de taille. Pour cette première exploration qu’il espérait suivie de bien d’autres, Ludo décida finalement de choisir le manoir. Moins risqué et beaucoup plus accessible.
La pluie s’arrêta soudain, aussi brutalement qu’elle avait commencé. Soulagés, les deux jeunes gens sortirent sans bruit de la Clio dont Ludo avait éteint le plafonnier avant de récupérer sa lampe torche. Ils pénétrèrent dans la propriété par un simple trou dans la haie bordant le parc. Yasmina était au comble de l’excitation et ils gagnèrent le manoir en quelques enjambées. Arrivé au pied des trois petites marches du perron, Ludo comprit immédiatement qu’il y avait un souci. Face à lui, la haute porte était fermée par un cadenas, les volets des pièces de façade étaient baissés et un conteneur avait été installé à quelques mètres en prévision de travaux. L’urbexeur dut se rendre à l’évidence : après des années de déshérence, la propriété avait trouvé un repreneur qui n’entendait plus laisser pénétrer les visiteurs non autorisés. Partout, de lourds panneaux en bois empêchaient désormais toute intrusion !
Yasmina ne parvenait pas à cacher sa déception. De l’autre côté de la rue, l’Observatoire dressait sa silhouette caractéristique dans un ciel tourmenté. Il émanait de ses trois tours en briques une aura mystérieuse que les dômes cuivrés de deux d’entre elles rendaient plus présente encore. Elle se souvenait d’un album de Tintin que son frère aîné lui lisait quand elle était gamine. Dans l’Étoile mystérieuse, le reporter s’introduisait par ruse dans un observatoire pour y rencontrer Hippolyte Calys, un éminent savant occupé à scruter le ciel dans l’attente de la fin du monde. Elle revoyait Tintin et Milou entrer dans une immense pièce surmontée d’un toit rond, ouvert sur une portion de ciel. Au milieu de ce décor futuriste, une sorte d’énorme longue-vue était braquée vers les étoiles. La jeune fille ne doutait pas que les tours qui s’offraient à son regard devaient, elles aussi, abriter un télescope. Elle se tourna vers Ludo et lui raconta l’anecdote. Le jeune homme était partagé entre l’envie de lui faire plaisir et le danger d’une telle expédition. Avec son pote Hervé, ils avaient réussi à s’introduire une fois dans l’immense bâtiment où ils s’étaient régalés en prenant de nombreux clichés. Ils avaient toutefois vite compris que les tours qui les intéressaient étaient interdites d’accès. Impossible, donc, d’atteindre les dômes recouverts de cuivre. Ils s’étaient alors rabattus sur la partie la plus étonnante de l’ensemble : une longue pièce au plafond arrondi, autrefois protégée par des panneaux coulissants recouverts de planches. Par manque d’entretien, celles-ci avaient pourri et elles n’offraient plus désormais qu’une protection dérisoire. Heureusement, un bardage intérieur en acier protégeait le délicat instrument situé sous la voûte : la lunette méridienne.
Ludo avait découvert l’existence de cette curieuse mécanique par hasard, en parcourant le site internet de la Société astronomique de Liège. Diverses photos montraient un décor semblable aux gravures des romans d’aventures de Jules Verne. Au centre, une sorte de canon long d’environ 2 mètres pointait sa gueule ronde vers le toit en forme de coque de bateau retournée. L’objet était placé entre deux lourdes roues ouvragées qui ne lui permettaient de bouger que dans le sens vertical. D’où le nom de méridienne. Un escalier tournant en bois permettait à l’opérateur d’évoluer autour de l’appareil. Au pied, juste dans l’axe, une trappe discrète s’ouvrait sur une sorte de timbale autrefois remplie de mercure. Ce métal liquide, argenté et brillant, connu des anciens sous le nom de vif-argent, avait une telle densité qu’il formait un miroir parfaitement horizontal, seul susceptible de garantir le bon fonctionnement de la lunette. Utilisée en astronomie pour mesurer la position des astres, la méridienne exigeait en effet un réglage préalable absolument parfait.
Ludo pensa que la fermeture du manoir voisin était peut-être un signe du destin. Il se tourna vers Yasmina et lui dit que c’était O.K., qu’ils allaient tenter de pénétrer dans le vieil Observatoire. Sans un mot, mais avec un sourire craquant, la jeune femme se pencha vers lui et effleura ses lèvres d’un baiser furtif. Ludo sentit son cœur battre plus fort et, l’espace de quelques secondes, il fut le roi de l’univers. Il se fit illico la promesse que cette soirée serait inoubliable… Elle le fut en effet. Mais pas vraiment dans le sens où le garçon l’entendait !
Le parc entourant l’Observatoire était vaste et il fallait avant tout trouver un endroit où sauter la grille métallique qui l’entourait sur toute sa longueur. Ils le firent à l’arrière du complexe car, en passant devant l’habitation du concierge, ils avaient vu de la lumière filtrer derrière les hautes fenêtres de l’étage. Après avoir contourné les bâtiments principaux, ils revinrent prudemment dans la cour centrale en passant sous les trois tours en briques rouges. Elles rappelaient furieusement les prisons d’antan et les casernes de gendarmerie de la fin du xixe siècle. Ils arrivèrent ainsi au pied de la galerie méridienne sous le regard blasé de deux lions en pierre symbolisant sans doute la Belgique unitaire à sa glorieuse époque. Un escalier de quelques marches menait à la porte d’entrée du lieu convoité, mais celle-ci était fermée à double tour et les soupiraux munis de solides barreaux. Dépité, Ludo entraîna sa compagne vers une construction annexe en forme de L, de facture plus moderne, revêtue de briques jaunes et connue sous le nom de bâtiment Delahu, en hommage à un éminent topographe de l’Université de Liège prénommé Marcel. Durant une cinquantaine d’années, celui-ci avait cartographié le Congo belge avant de se consacrer au sous-sol du bassin minier de Campine. Par la suite, il s’était dévoué corps et âme au développement de l’Université de Liège. Ludo connaissait bien le Delahu qui, entre autres caractéristiques, abritait un grand hall décoré d’un escalier tournant. Ses marches taillées dans le marbre vert menaient à une impressionnante mezzanine. Et de là…
Ludo se réjouissait de montrer la perle des lieux à Yasmina. Après de brèves recherches, il dénicha un châssis accueillant qui pivota sur lui-même sans difficulté. Il aida la jeune femme à enjamber l’appui de fenêtre et ils cheminèrent dans un long couloir aux murs clairs avant de déboucher dans le hall. Ludo alluma sa lampe et éclaira progressivement les lieux en dessinant un lent mouvement circulaire. En découvrant les hautes parois vitrées, le comptoir d’accueil, une maquette en carton du site puis l’escalier, Yasmina ouvrit des yeux ronds. Elle se rapprocha de Ludo et lui prit le bras. Elle était sous le charme. À voix basse – allez savoir pourquoi ? – l’urbexeur lui glissa : « Attends, tu n’as encore rien vu. Je vais te montrer la surprise du chef. » La prenant par la main, il l’entraîna vers l’étage, puis la poussa vers une double porte qu’il ouvrit d’un geste large. Yasmina poussa un petit cri de surprise : devant elle, un auditoire à gradins dressait ses rangs de fauteuils en bois jusqu’au sommet d’une pièce dont le fond se perdait dans le noir. Sur la droite, un long tableau couvert de tags conduisait aux fenêtres tournées vers le parc. Ils s’en approchèrent et Ludo coupa de nouveau la source de lumière. Par prudence. Durant une dizaine de minutes, Yasmina parcourut l’auditoire à petits pas, sous la seule clarté blafarde de la lune, se faufilant entre les rangées de sièges rabattables, ouvrant des tiroirs en bois, feuilletant de vieux syllabus jaunis. Ludo l’observait sans un mot, subjugué. S’ils voulaient continuer la visite, ils ne devaient toutefois pas s’attarder. Il l’appela doucement et l’invita à revenir vers le hall. Le Delahu était relié aux bâtiments de l’Observatoire par un bout de construction qui débouchait sous la tour ouest. Là, on plongeait dans un autre monde…
En pénétrant dans le vieil édifice, Yasmina eut d’abord un mouvement de recul. Après les grandes baies vitrées et les espaces dégagés du Delahu, le contraste était violent. Ici, c’était le noir total et on aurait dit que la lampe – pourtant puissante – peinait à repousser les ténèbres. Les murs étaient sombres, accentuant d’autant la noirceur du lieu. De part et d’autre du petit couloir jonché de déchets divers, de morceaux de plâtre tombés du plafond et de cadavres de rongeurs, les pièces se succédaient, envahies par des champignons. L’humidité avait dessiné de larges taches sur les murs malades. Au sol, des étagères renversées, des morceaux de meuble et des ferrailles rongées par la rouille formaient un capharnaüm qui rendait les déplacements difficiles, voire dangereux. D’autres endroits étaient vides, à l’exception de tableaux électriques ou d’alcôves en briques dont il était malaisé de deviner la mission première. Dans le couloir, quelque chose brilla soudain dans le rayon de la lampe torche : devant eux, des rubans en plastique bleu et blanc laissaient apparaître le mot POLICE reproduit à l’infini. D’autres serpentins entortillés avaient été accrochés à la hâte dans des pièces annexes. Instinctivement, Yasmina se colla à Ludo. Cette apparition saugrenue dans un bâtiment théoriquement interdit au public avait de quoi susciter les questions les plus inquiétantes. Un meurtre avait-il été commis dans ce décor sordide ? Si c’était le cas, il était probable que le sol était encore imprégné du sang de la victime et la jeune femme s’arrêta tout net. L’idée de fouler le sol d’une scène de crime lui était insupportable. Bien que l’hypothèse de Yasmina lui semble peu crédible, Ludo proposa de passer à l’étage. Le bâtiment était énorme et ils se perdirent très vite dans une succession de pièces de toutes dimensions. Yasmina avait retrouvé sa bonne humeur et elle s’amusait de tout, ouvrant des portes, ramassant des objets, profitant d’un recoin pour se cacher de Ludo. Elle était ravie !
Après avoir parcouru divers niveaux de l’immense labyrinthe, les jeunes gens décidèrent d’aller au plus haut pour tenter d’entrer dans une des tours par la toiture. Jusque-là, en effet, ils avaient échoué, mais Yasmina ne voulait pas quitter l’Observatoire sans avoir vu le télescope abrité sous un des dômes. Ils gagnèrent donc les combles où ils traversèrent d’abord une succession de greniers surmontés d’une haute charpente apparente en pointe. Ils débouchèrent ensuite dans une structure totalement différente, basse de plafond et pourvue d’un plancher en bois de mauvaise qualité, troué en maints endroits. Ludo s’arrêta net. Une petite lampe rouge venait de s’allumer sous son crâne : il connaissait les dangers de ce type de revêtement au solivage très léger. Trop léger ! Il inspecta la pièce qui s’ouvrait devant lui, tentant de deviner les pièges cachés sous les planches, les caisses en carton, les vieux tapis roulés et les matériaux entreposés n’importe comment, souvent trop loin des murs porteurs. Il soupira, éteignit sa lampe, puis entreprit d’expliquer à Yasmina les risques courus. Mais celle-ci tenait à son idée et elle pointa son doigt en direction du plafond où un carré livide se découpait dans la toiture. Une ouverture ! Sans doute l’emplacement d’une ancienne verrière dont les débris devaient se trouver quelque part dans le grenier ou sur le toit. Yasmina rayonnait : grâce à ce passage, ils allaient pouvoir gagner la tour et, qui sait ?, pénétrer sous son dôme. Elle était tellement heureuse qu’il n’eut pas le cœur de lui dire non. Après tout, l’ouverture ne se trouvait qu’à quelques mètres et une échelle était posée contre une cheminée, juste à côté.
Lorsqu’il parvint à celle-ci après avoir progressé très lentement sur le plancher ravagé par les infiltrations d’eau, il découvrit avec appréhension que ce qu’il avait pris pour une échelle n’en était qu’une frêle imitation. Quelques morceaux de planches fines avaient été hâtivement cloués sur deux montants un peu plus solides, sans doute par des urbexeurs ayant eu la même idée qu’eux. Après une nouvelle hésitation, il proposa à Yasmina de passer la première. Elle était légère et il attendrait qu’elle soit sur le toit pour la suivre. Sans hésiter, la jeune femme gravit les échelons en quelques secondes et elle s’immobilisa alors que son torse était à l’air libre. Avec un petit cri d’enthousiasme, elle annonça : « À part un vieil extincteur, le toit est propre et parfaitement plat. La tour est à 10 mètres à peine. Génial ! Tu viens ? » Et elle acheva sa montée. La voie étant libre, Ludo grimpa à son tour. Il ignorait qu’en enjambant l’ouverture, Yasmina avait accroché le lacet d’une basket au dernier clou de l’échelle. En voulant se dégager, elle reposa le pied sur celle-ci, pesant à nouveau de la moitié de son poids sur le dernier échelon. L’engin, hâtivement bricolé, céda en une fraction de seconde, Ludo chuta et passa à travers le plancher avant de s’écraser 3 mètres plus bas. Il ne sentit d’abord rien, puis une douleur atroce lui traversa le pied gauche. En tombant, il avait atterri sur une planche dans laquelle était planté un gros clou. Tandis que des gouttes de sueur perlaient à son front, il comprit que la visite était terminée et que le retour vers la voiture serait pénible. D’un coup sec, il réussit à arracher le bout de bois qu’il jeta au loin, puis il s’écroula d’une masse, terrassé par la souffrance. Il eut encore le temps d’entendre Yasmina hurler son nom à plusieurs reprises avant de perdre connaissance.
Il aurait été bien en peine de dire combien de temps dura son inconscience, mais d’autres cris, plus perçants, le tirèrent ensuite de son demi-coma. Cette fois, les hurlements auraient fait exploser un sonomètre. Il ouvrit un œil et aperçut Yasmina en contre-plongée, à moins d’un mètre de lui, les mains serrées sur son crâne, dansant une sorte de gigue endiablée ponctuée de sanglots saccadés. D’abord ému – pour ne pas dire flatté – par cette hystérie qui témoignait bruyamment de l’attachement que la jeune femme lui portait, Ludo eut soudain un doute. Tout en exécutant sa furieuse danse, Yasmina n’avait pas le moindre regard pour lui. Au contraire, son visage était tourné comme une incantation vers l’étage supérieur qu’il venait de traverser un peu vite à son goût. Inquiet, il tendit le bras vers la malheureuse et lui saisit une cheville. Après avoir fait un bond de cabri, la jeune femme s’arrêta de hurler et tomba à genoux à son côté. « Tu es vivant ! Vivant ! Je te croyais mort. Oh, merci. Merci de vivre ! » Elle avait à peine fini sa phrase que Ludo, fort ému lui aussi, lui saisit le cou et l’attira vers elle en l’embrassant maladroitement. Cette fois, leur baiser fut nettement plus fougueux que le premier, mais, après quelques secondes, Yasmina écarta son visage noyé de larmes et lui lança : « Ludo, nous avons un problème. Un gros problème ! » La jeune femme était blême. Sans un mot, elle tourna la lampe vers le plafond. Le blessé ne vit d’abord qu’un amas de plâtre, de paille et de bois enchevêtrés autour du trou qu’il avait creusé dans le plancher du grenier. Il allait interroger Yasmina lorsqu’au bout du faisceau de la lampe, il lui sembla distinguer un élément incongru : au bord du trou, une jambe pendait dans le vide, dessinant une tache livide exempte de pilosité. Probablement une jambe de femme.
Sous le coup de la surprise et de l’adrénaline, Ludo se redressa, la tête en feu. Mû par un réflexe qu’il allait regretter quelques secondes plus tard, il prit un bout de bois pour s’assurer qu’il ne s’agissait pas d’un mannequin placé là par un petit plaisantin. Il toucha d’abord la jambe qui lui parut bien raide, puis il poussa ses investigations plus loin en essayant de la dégager avec le morceau de chevron. Mal lui en prit : dans un nuage de poussière, l’autre partie du plancher céda, entraînant avec elle le « mannequin » qui atterrit aux pieds de Yasmina. Sous la lumière crue des LED, le corps apparut dans son entier. Ou plutôt dans son incomplétude physique : cette fois, pas d’erreur, le cadavre était bien celui d’une femme.
Mais, curieusement, celle-ci n’avait pas de tête…
Chapitre 1
En entrant dans la petite salle de déjeuner où deux couples étaient déjà attablés, Stanislas Barberian constata avec plaisir que la personne chargée du buffet s’affairait autour du chauffe-plat. Pour le quadragénaire, un établissement qui ne proposait pas à ses clients des œufs brouillés, du lard croustillant et des petites saucisses n’était pas digne de porter le nom d’hôtel. C’était une des deux raisons pour lesquelles, sur les conseils d’un ami, il avait jeté son dévolu sur cet endroit un peu hors du temps, légèrement excentré, doté d’une vingtaine de chambres seulement. La seconde raison était tout aussi prosaïque et concernait l’équipement… de la salle de bains. Par principe, il refusait de descendre dans un établissement dépourvu de baignoire. Par baignoire, le bouquiniste belgo-parisien entendait un récipient dans lequel il pouvait s’étendre de tout son long en gardant le corps immergé. Pas un de ces machins en trompe-l’œil, d’une profondeur de 20 centimètres à peine, adoptés par un nombre de plus en plus important d’hôtels et qu’il appelait des « bacs à poissons rouges ». Au terme d’une journée de travail bien remplie, il aimait en effet se détendre en prenant un bain prolongé dans une eau très chaude.
Après s’être servi une copieuse assiette, Stan se dirigea vers une table de deux idéalement placée près d’une fenêtre. Il saisit au passage un exemplaire de La Meuse, un quotidien liégeois déposé à l’attention des clients. Le titre principal du jour barrait une bonne partie de la Une avec trois mots en lettres grasses : Décapitée à Cointe ! Sous la manchette, une photo prise depuis les grilles de l’Observatoire, emblématique des hauteurs de Liège, montrait la grande cour remplie de policiers et d’opérateurs de laboratoire vêtus de leur combinaison. Le bouquiniste faillit en oublier ses œufs ! La coïncidence était tout bonnement incroyable ! Déployant tant bien que mal le journal à côté de son assiette, il se plongea dans la lecture du « papier » consacré à l’étonnant fait divers.
Deux urbexeurs liégeois d’une vingtaine d’années qui s’étaient introduits nuitamment dans les bâtiments de l’Observatoire de Cointe n’oublieront pas de sitôt leur expédition : en explorant les greniers de la vénérable institution, ils sont tombés sur le cadavre sans tête et entièrement nu d’une personne de sexe féminin qui n’a pas encore pu être identifiée. « Tombés » est le terme idoine puisque c’est lors d’une chute qu’un des deux jeunes gens, L. V., a involontairement mis au jour le corps. Il a d’ailleurs été brièvement hospitalisé. Sa compagne, Y. K., sous le choc, a dû être réconfortée par une psychologue. Jusqu’ici, la tête n’a pas été retrouvée.
Stan avait souri en lisant l’adjectif idoine qui dégageait un petit parfum suranné. L’auteur de l’article ne doit pas être un perdreau de l’année, pensa-t-il avant de reprendre la lecture du corps de l’article.
Il était environ 23 heures dimanche lorsque les deux jeunes gens qui sortaient d’un restaurant du Carré ont décidé de monter une expédition urbex – comprenez exploration urbaine – à Cointe, avec pour cible l’Observatoire. Ce sport, de plus en plus prisé par des 25-40 ans, est en expansion fulgurante depuis quelques années.
Propriété de la Région wallonne depuis le début des années 2000, l’Observatoire est un site convoité par bien des nostalgiques qui déplorent régulièrement l’état d’abandon dans lequel il se trouve, par manque d’entretien. Désaffecté, il reste néanmoins le siège de la Société astronomique de Liège que des bénévoles tentent vaille que vaille de continuer à faire vivre. Notamment au travers de visites organisées pour les écoles et un public de passionnés.
Ce soir-là, l’expédition menée par L. V. et Y. K. a tourné au cauchemar. D’après nos informations, recueillies à bonne source, les jeunes gens se sont d’abord introduits dans la partie la plus récente de l’ensemble, connue par les anciens de l’Université sous le nom de bâtiment Dehalu. Celui-ci abrite un amphithéâtre où des générations d’étudiants ont usé leurs culottes avant que l’ULg de l’époque ne déménage son Institut d’astrophysique et de géophysique au Sart-Tilman.
C’est alors qu’ils passaient du Delahu à la partie la plus ancienne de l’Observatoire – reconnaissable à ses briques rouges – que les visiteurs d’un soir ont, semble-t-il, commis une imprudence en gagnant les combles. De là, ils espéraient passer sur la toiture et accéder aux tours qui dominent l’ensemble. Couvertes par un spectaculaire dôme en cuivre et entourées d’un balcon circulaire, celles situées aux extrémités renferment des instruments sophistiqués dont le grand télescope baptisé Désiré. La tour octogonale du milieu ne présente pas d’intérêt particulier, si ce n’est pour un opérateur téléphonique qui l’a enlaidie en y plaçant une antenne.
Après diverses considérations historiques, le journaliste terminait son papier en s’interrogeant sur les mobiles du crime et de la décapitation, l’identité de la victime et la poursuite de l’enquête.
De mémoire de policier, on n’avait jamais connu cela à Liège et il faut remonter aux actes barbares commis par l’occupant durant la Seconde Guerre mondiale pour trouver trace de pareilles scènes de crime.
On s’en doute, cet assassinat peu ordinaire a été mis à l’instruction dès hier, mais, à l’heure de commencer leurs investigations, les enquêteurs de la police judiciaire fédérale ne cachaient pas leur désarroi. Quel mobile peut avoir poussé un meurtrier à tuer une femme, à la déshabiller et à la décapiter dans un tel lieu ? Pourquoi avoir emporté la tête ? Comment l’auteur du crime a-t-il réussi à attirer sa victime à Cointe ? L’a-t-il tuée sur place ? Quelle est son identité ? Les péjistes vont s’employer au plus vite à reconstituer le trajet précis parcouru par le duo d’urbexeurs dans les vastes bâtiments, dans l’espoir de retrouver des indices éclairants. Mais, face au capharnaüm qu’ils ont découvert, certains doutent toutefois du succès de l’entreprise.
Le journaliste terminait par cette suggestion teintée d’acrimonie : L’occasion, peut-être, de procéder enfin à un nettoyage en profondeur de ces lieux représentatifs du passé scientifique éblouissant de notre ville !
