La piste congolaise - Francis Groff - E-Book

La piste congolaise E-Book

Francis Groff

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Beschreibung

De passage à Libramont, Stanislas accepte une mission délicate : trouver un acheteur pour un coffret bantou contenant un vieux carnet de notes et une curieuse fiole en verre. Peu de temps après, son commanditaire meurt sous les coups de quatre Africains qui se lancent à sa recherche. Lorsqu’il découvre l’existence du frère Justin Gillet, un enfant de Paliseul parti fonder une colonie jésuite au Congo à la fin du XIXe siècle, le bouquiniste comprend qu’il doit se rendre en RDC pour tenter de résoudre l’énigme et échapper à ses poursuivants. Une enquête exotique, menée au rythme du tam-tam à Kinshasa, chez les Anciens du Congo belge et dans la savane profonde où les vieilles légendes dissimulent bien des pièges…  


À PROPOS DE L'AUTEUR


Journaliste en presse écrite, radio et télévision, réalisateur de documentaires pour la télévision et scénariste, Francis Groff signe ici la sixième enquête de Stanislas Barberian, un bibliophile distingué qui a le don de se retrouver mêlé aux crimes les plus étranges. Et de se transformer en enquêteur tenace face à la police officielle.

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Seitenzahl: 229

Veröffentlichungsjahr: 2023

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Descriptif

La collection de romans policiers Noir Corbeau bénéficie du regard averti de François Périlleux, Commissaire Divisionnaire (e. r.), ancien chef de la Crime à la Police Judiciaire Fédérale de  Liège.

Tout a une fin, sauf la banane qui en a deux

(Proverbe africain)

Prologue

Est-ce la douleur qui le sortit de son état comateux ? Ou plutôt cette nausée qui lui monta brutalement dans la gorge comme un trop-plein acide ? Lorsqu’il comprit qu’il était réveillé, Stanislas Barberian regretta aussi vite d’être conscient…

Cent fois, le bouquiniste avait lu la même scène dans les romans policiers qu’il affectionnait : « En se réveillant, Machin eut l’impression qu’une centrale à béton s’était mise en marche sous son crâne. La douleur était tellement vive qu’il faillit se taper la tête contre le mur auquel sa chaise était adossée. Ses bras et ses jambes étaient garrottés avec des liens trop serrés. Il tenta de se souvenir comment il en était arrivé là, mais le marteau-piqueur qui continuait de lui tarauder le front l’empêchait de se concentrer… »

Comme il l’avait appris pour calmer les crises d’hyperventilation dont il souffrait parfois, Stan aspira de l’air à plusieurs reprises et bloqua chaque expiration durant quelques secondes. Lorsque son esprit s’éclaircit enfin, il comprit qu’il avait été assommé, que ses chevilles et ses poignets étaient entravés et qu’il reposait à même le sol, les yeux bandés par une sorte de chiffon puant la graisse et l’huile. En frottant son front contre la terre battue, il réussit à écarter le morceau de tissu et distingua un bout de ciel à quelques mètres au-dessus de lui. Une lumière lunaire passait à travers des tôles parsemées de trous comme après l’explosion d’un obus. Il se mit à ramper, se tortillant comme un ver pour se rapprocher de ce qui semblait être une ouverture dans le mur. Sans doute une porte qu’on avait condamnée avec d’épaisses planches.

Il buta soudain sur quelque chose de mou qui entravait sa progression. Son cœur se mit à battre très fort. Avec le front et le nez, comme un animal aveugle, il tenta d’identifier la chose. Après quelques secondes, son souffle se figea : il venait de « sentir » un bras et un petit objet rond qui ressemblait à un bouton de chemise. Un corps ! En déplaçant à nouveau son visage, il se rendit compte que la poitrine plate était donc celle d’un homme. Avec répulsion, il prolongea sa macabre exploration et toucha ce qui devait être un menton. En plaçant son oreille contre le nez du malheureux, il se rendit compte qu’il ne respirait plus. Barberian était collé à un cadavre !

Le cœur près d’éclater, la bouche à nouveau envahie par un flot bilieux, Stanislas retint in extremis un cri de rage. Une petite voix intérieure lui intimait de ne pas se signaler à ceux qui, peut-être, guettaient un signe de réveil de sa part. S’étant instinctivement écarté du corps, il se mit sur le dos en attendant que son cœur retrouve un rythme acceptable. Tandis que son pouls diminuait, il tourna la tête dans tous les sens, tentant de distinguer les éléments qui meublaient sa prison. Sous les rayons de lune se dessina lentement un décor fait de machines, de lourdes pièces métalliques posées çà et là, de madriers en bois et d’un impressionnant amoncellement de bidons en tout genre. Certains étaient éventrés et tous étaient ornés de coulées noirâtres qui dissimulaient en grande partie leur étiquette. Près de lui, Stan reconnut un vieux tour d’usinage et un mini laminoir d’environ deux mètres de longueur, tous deux figés dans une gangue de rouille. Plus loin, il distingua une antique fraiseuse et d’autres machines-outils qu’il ne connaissait pas. Pas de doute, il se trouvait dans un atelier à l’abandon.

Comme il prenait enfin pleinement conscience de sa situation, les questions commencèrent à se bousculer sous son crâne. Qui était ce cadavre gisant à ses côtés ? Pourquoi n’avait-il pas subi le même sort que ce compagnon d’infortune ? Qui l’avait assommé ? Pour tenter de répondre à la première interrogation, il fallait tourner le visage vers lui, ce qui était difficile en raison des liens qui l’entravaient. Il n’avait d’autre possibilité que de contourner le cadavre. Il reprit donc sa difficile reptation, mais l’opération se révéla impossible car il fut vite bloqué par le pied en fonte d’une machine de haute taille.

Soudain, il pensa à son canif. Un Laguiole à virole presque aussi vieux que lui et qu’il gardait en poche depuis son adolescence. Il l’utilisait alors pour tailler des bouts de bois, mais son usage avait évolué au fil du temps. Désormais, il servait surtout à couper des sandwiches sur les aires de repos des autoroutes ou les petites routes que Stan parcourait à longueur d’année. Ses ravisseurs l’avaient-ils fouillé ? Il se prit à espérer et, à force de gesticulations, il réussit à atteindre les poches de son pantalon. Il constata d’abord que son téléphone portable lui avait été subtilisé, mais il se consola rapidement : le Laguiole était bien là !

Lorsque Barberian parvint à se libérer de ses liens, il saisit fébrilement un bras du corps gisant sur le sol crasseux et, en l’attirant vers lui, le tourna lentement. Cette fois, il ne put s’empêcher de lâcher un juron de colère et de dégoût. Le cadavre était celui de Magloire, l’homme qui lui servait de guide depuis plusieurs jours. Le malheureux avait reçu de nombreux coups au visage et il portait une large entaille à l’arrière du crâne, à hauteur des cervicales. Deux d’entre elles étaient à nu et avaient éclaté sous la violence du choc. Probablement un coup de machette, un coup unique, puissant et si précis qu’il faisait penser à l’œuvre d’un professionnel. Sous la tête, le sang s’était figé, emprisonnant les longues boucles de la coupe afro dont Magloire était particulièrement fier. Sans le vouloir, en bougeant la tête, le bouquiniste avait arraché une touffe de cheveux qui ressemblait maintenant à un scalp immonde. Le corps était rigide, ce qui signifiait que le crime avait été commis moins de vingt-quatre heures plus tôt. Cela expliquait en tout cas pourquoi Stan était sans nouvelles de son guide depuis le début de la soirée précédente. Par contre, lui-même n’avait aucun souvenir des circonstances dans lesquelles il avait été assommé…

Il fallait agir. Et vite, car Stanislas ignorait à quel moment ses ravisseurs allaient revenir. Se faufilant entre les machines-outils, il atteignit ce qu’il pensait être une fenêtre et qui était en fait une porte de côté. Elle permettait sans doute aux ouvriers d’entrer et de sortir sans ouvrir le grand portique coulissant de l’atelier. En collant son œil dans les trous de rouille qui donnaient à la tôle un petit air d’emmental, Stan découvrit un site industriel. En tordant le cou, il aperçut sur la droite une grue dont la haute silhouette semblait faire la nique à la lune. Instantanément, il se situa : il se trouvait dans une partie probablement désaffectée du chantier naval Chanic qui longe le fleuve Congo dans la baie de Ngaliema, à l’ouest de Kinshasa. Chaque matin au lever, la grue était la première chose qu’il voyait par la fenêtre de sa chambre située dans une villa de la concession Utexafrica toute proche.

Il comprit alors que les adversaires qui le suivaient à la trace depuis des semaines avaient décidé de passer à la vitesse supérieure. Ils ne renonceraient à rien pour s’emparer des objets qu’il détenait.

Cette fois, sa quête avait pris des allures de course contre la mort et il savait que la lutte serait désormais sans merci.

Chapitre 1

Quelques semaines plus tôt, un jeudi, Stanislas avait quitté Paris à la fine pointe de l’aube pour être à 11 heures chez un collectionneur de Libramont avec qui il entretenait, depuis toujours, d’excellentes relations. L’homme, un ancien professeur de l’Académie de musique de Bouillon, habitait à l’arrière de l’hôpital, à un jet de bouquin de la librairie Le Temps de Lire, que Stan appréciait pour son éclectisme et l’amabilité de son propriétaire. Retraité depuis plusieurs années, le collectionneur courait les brocantes et les foires chaque week-end, à la recherche de livres susceptibles d’agrémenter la collection qu’il consacrait aux poètes maudits comme Villon, Byron, Cros, Verlaine, Poe, Rimbaud ou encore l’immense Baudelaire. La découverte qu’il avait faite récemment était tout simplement extraordinaire. Pour quelques euros, le Libramontois avait acquis un exemplaire des Paradis artificiels que l’auteur des Fleurs du mal avait enrichi de sa plume en décembre 1864, alors qu’il séjournait à l’hôtel du Grand Miroir à Bruxelles. À l’époque, Baudelaire avait sympathisé avec un marchand de spiritueux nommé Peetermans à qui il avait offert un exemplaire de son chef-d’œuvre. En page de titre et en guise de dédicace, il avait qualifié le commerçant de « seul Belge aimable croisé dans cette affreuse ville de Bruxelles » qu’il vouait aux gémonies. Une haine à ce point féroce qu’elle l’avait conduit à écrire plus tard dans Pauvre Bruxelles que le peuple belge était « inepte et lourd, trop bête pour se battre pour des idées », dressant au passage un portrait haineux du royaume de Léopold Ier.

À bout de force, déçu par son séjour en Belgique, rongé par la syphilis qui allait le tuer trois ans plus tard, le poète avait eu un élan d’amitié pour le commerçant belge sans que l’on sache pourquoi. Peu importait, finalement : la découverte du collectionneur était un petit miracle et Stan comptait bien rentrer avec la précieuse édition à Bruxelles où l’attendait sa « fiancée » Martine.

L’heure étant à l’apéritif, la négociation avait débuté comme il se doit devant un Orval frais, brassé à une quarantaine de kilomètres de Libramont. Elle s’était prolongée avec une dégustation de fromages d’abbaye et le collectionneur avait finalement invité Barberian à partager son repas de midi. L’accord sur le prix était intervenu alors qu’ils terminaient un généreux plat de jambon de pays accompagné de tartines de pain gris et d’un Côtes-de-Blaye goûteux à souhait. L’Ardennais était redoutable, mais Stan avait tenu bon. Son hôte lui avait alors fait une étrange proposition : il acceptait la dernière offre de Barberian à condition que celui-ci le débarrasse d’un… solliciteur entêté !

— Mon cher Stanislas, depuis quelque temps, je suis en proie aux assiduités d’un lointain cousin qui me harcèle littéralement. Rien de sexuel, je vous rassure ! Sous prétexte que je suis un habitué des salles de ventes, des foires et des antiquaires, il veut absolument que je vende pour lui une série d’objets hérités d’un oncle, ancien d’Afrique, dont la maison était un véritable musée de l’époque coloniale. En fait de maison, il s’agit plus exactement d’un chalet situé à Remagne, un petit village de l’entité de Libramont où coule l’Ourthe, qui prend naissance à quelques kilomètres de là. Mon cousin habite la partie flamande de Bruxelles et, s’il lui est arrivé de séjourner dans notre région étant gamin, il n’a plus aucun lien avec l’Ardenne depuis longtemps. Mais, devant la perspective d’une belle rentrée financière, il a accepté l’héritage sans hésiter. Il a réussi à se débarrasser de la majorité des meubles et le chalet lui-même devrait être mis en vente très prochainement. Aujourd’hui, il lui reste quelques objets sur les bras dont un curieux carnet qui n’intéresse personne. Ce cahier est enfermé dans un coffret en bois précieux qui contient également un très vieux flacon en verre. Les différents « experts » interrogés lui ont tous dit que cela avait probablement de la valeur, mais aucun ne lui a fait d’offre.

Stanislas commençait à comprendre où son hôte voulait en venir et ce qu’il pressentait ne lui plaisait pas. Comme l’oisillon tombé du nid voyant approcher un matou affamé, il flairait le coup fourré.

— Pour tout vous dire, Sacha – c’est le nom de mon cousin – est un homme profondément cupide. Il n’est pas très malin, mais lorsqu’il sent l’odeur de l’argent, il ne lâche plus le morceau. À plusieurs reprises, j’ai décliné sous les prétextes les plus divers ses invitations à passer au chalet. J’ai même inventé que j’avais la Covid ! Mais rien n’y a fait. Finalement, il s’est déplacé lui-même. Il a débarqué devant ma porte un samedi matin pour me montrer le coffret et son contenu. Très sincèrement, je n’y ai vu qu’une espèce de fiole en verre épais et un carnet rédigé sous la forme d’un journal personnel. Cela parle de botanique, de fleurs, d’arbres aux noms inconnus et de ce genre de choses, mais rien ne permet d’en identifier l’auteur. J’ai bien suggéré qu’il devait s’agir de l’oncle décédé, mais Sacha a secoué la tête : il possède de la correspondance dudit parent et les écritures ne correspondent pas. Bref, c’est la bouteille à encre. C’est le cas de le dire. Depuis qu’il est venu me voir, mon cousin s’est mis en tête que je suis la seule personne capable de tirer un bon prix du coffret. Il m’a remis une série de photos en me demandant « d’activer mes réseaux », comme il dit. Depuis, il ne se passe pas trois jours sans qu’il me téléphone pour me demander où j’en suis dans mes recherches. Sincèrement, j’ai bien essayé : j’ai passé des coups de fil, envoyé des photos par mail, mais personne ne réagit. Bref, mon cher Stanislas, vous êtes ma dernière chance !

Cette fois, Stanislas n’en doutait plus, cela sentait le piège à plein nez ! En riant, il le fit remarquer à son interlocuteur qui, tel Ponce Pilate, fit mine de se laver les mains et répliqua :

— Je ne vous demande pas de réussir. Juste d’accepter de rencontrer Sacha et de l’aider dans la mesure de vos moyens. Pour être franc avec vous, il m’a téléphoné hier soir encore et je lui ai longuement parlé de vous en insistant sur votre flatteuse réputation. Comme on dit, il est « chaud boulette ». Il ne doute pas qu’avec vos relations, vous trouverez un amateur pour ce carnet.

— Le carnet, je comprends, mais votre bouteille en verre et votre coffret, que voulez-vous que j’en fasse ? Bon sang, je ne suis pas antiquaire !

— Mais, je vous le répète, on s’en moque ! Ce qui compte, c’est que vous acceptiez la mission. Il va vous remettre l’objet et, dans quelque temps, vous lui expliquerez qu’après avoir remué la Wallonie entière et la moitié de l’Hexagone, vous n’avez pas trouvé d’amateur. Entre-temps, il aura vendu le chalet et il oubliera le coffret. C’est aussi simple que cela.

L’homme prit une mine suppliante.

— Stanislas, je vous en conjure : acceptez et débarrassez-moi de ce bachi-bouzouk !

Le mot fit sourire le bouquiniste qui vit défiler en une seconde le lexique des jurons les plus fleuris du capitaine Haddock. Dans sa jeunesse, il en connaissait un répertoire entier, depuis le célébrissime « bougre d’ostrogoth » jusqu’au classique « moule à gaufre » en passant par le délicieux « anacoluthe » qui avait toujours eu sa préférence. Il soupira et finit par acquiescer d’un mouvement de la tête tandis que le collectionneur, sentant la partie gagnée, décapsulait un dernier Orval pour célébrer sa proche délivrance…

Il était près de 14 heures lorsque Barberian quitta le septuagénaire qui venait d’avertir le cousin de sa visite. Il regrettait déjà d’avoir cédé à la demande du collectionneur. Sans doute sous l’effet de la trappiste, Stan repartit dans la mauvaise direction et traversa Libramont dans toute sa longueur, étonné de constater à quel point les magasins et les mini-zonings commerciaux s’étaient développés depuis sa dernière visite. Il eut une pensée émue pour la ville voisine, Saint-Hubert, qui avait refusé en son temps le passage du chemin de fer. C’était du moins ce que racontait la rumeur populaire, mais les historiens locaux ne partageaient pas cette hypothèse. Quoi qu’il en soit, Libramont avait obtenu la construction d’une gare qui avait sonné le début d’une ère nouvelle, propulsant la cité au rang de carrefour ferroviaire puis de capitale de la vie rurale avec sa célèbre foire agricole. Reprenant ses esprits, il fit demi-tour au rond-point de Recogne et revint vers l’hôpital. La vue du livre de Baudelaire, posé sur le siège passager de sa Facel Vega, lui redonna le moral. Après être passé devant le Centre culturel libramontois, la bibliothèque et le siège de TV Lux, la télévision communautaire, il quitta la zone urbaine et s’élança sur la route bordée de bois, en direction de Remagne. À hauteur de Freux, il s’amusa de voir sur le côté droit de la route de spectaculaires filets pointus, semblables à des petits chapiteaux, destinés à protéger les bassins d’élevage d’une pisciculture locale. Depuis leur mise en place, les hérons du coin devaient se contenter de survoler ce qui, autrefois, leur servait de garde-manger all inclusive. Un peu plus loin, juste retour des choses, des pêcheurs alignés le long d’un carpodrome s’affairaient à rétablir l’équilibre à leur manière.

Arrivé à Moircy, Stan tourna à droite et passa au pied de la chapelle de Notre-Dame-de-Lorette qui avait notamment servi de décor à la série belge Ennemi public. Puis il entra dans le village. Celui-ci ne comptait que quelques dizaines de maisons bâties de part et d’autre d’un carrefour situé au pied de l’église. En prenant la direction de l’Ourthe qui coulait un peu plus bas, il n’eut aucun mal à trouver le chalet du cousin Sacha. Garée en façade, une rutilante Range Rover attirait le regard aussi sûrement qu’un phare dans une nuit d’encre.

Stan eut à peine le temps d’ouvrir sa portière que le nouveau propriétaire des lieux faisait son apparition, lorgnant d’un œil connaisseur les lignes avant­-gardistes – pour l’époque –, de l’antique Facel Vega. En serrant la main de Stan, il demanda : « C’est une Facellia ? Elle est superbe ! » Barberian opina, tandis que le dénommé Sacha l’entraînait déjà vers la porte du chalet.

— Mon cousin m’a parlé de vous en termes si élogieux que je ne doute pas du succès de notre collaboration. Je suis vraiment ravi que vous ayez accepté de m’aider.

La voix était enjouée et nerveuse à la fois. Stan crut prudent de faire retomber l’enthousiasme de son hôte.

— Ne vous réjouissez pas trop vite. Comme je l’ai dit à votre parent, je peux peut-être faire quelque chose pour le carnet, mais je n’ai aucune compétence en ce qui concerne les deux autres objets.

Après avoir proposé à son invité de s’asseoir, Sacha quitta la pièce pour gagner ce qui devait être une chambre. L’état du salon-salle à manger dans lequel ne subsistaient qu’une table basse, deux chaises et un vieux vaisselier en chêne massif témoignait du succès des ventes réalisées jusque-là par l’héritier. Comme si celui-ci avait capté les pensées de Stan, il lui lança depuis la pièce voisine :

— Comme vous pouvez le voir, j’ai réussi à me débarrasser de la plus grande partie du mobilier. Je passe le week-end ici pour emballer le peu qu’il reste et, dès lundi, le chalet sera mis en vente.

Il revint en portant un coffret qu’il déposa sur la petite table, face à Stan.

— Voilà l’objet ! Je suis persuadé qu’il vaut de l’argent et plusieurs des marchands que j’ai rencontrés en sont persuadés aussi, mais aucun ne m’a fait d’offre.

Stanislas prit l’objet et l’observa longuement avant de l’ouvrir. Il était effectivement de belle facture : le bois était d’un noir profond comme de l’ébène et la partie supérieure incrustée de morceaux d’ivoire. Les côtés étaient façonnés dans le même bois, mais celui-ci avait été creusé de façon à faire apparaître des damiers dont certains carreaux avaient été recouverts d’une teinture ocre. L’ensemble était plaisant et n’avait pas subi les outrages du temps, signe qu’il avait sans doute été soigneusement protégé. Cela pouvait signifier que son propriétaire lui accordait une certaine importance. Ce n’était pas un objet usuel, comme un écrin à bijou ou une cassette destinée à renfermer des papiers ou de l’argent. Cela lui apparut plus évident encore lorsqu’il l’ouvrit. Le carnet et le petit flacon qu’il contenait étaient soigneusement placés dans une sorte de support en velours épousant parfaitement leurs formes respectives. Un tel luxe témoignait, lui aussi, de l’intérêt porté au contenu.

Pour autant, celui-ci paraissait parfaitement banal. La fiole, maladroitement façonnée dans un verre épais, couleur d’eau saumâtre, portait une sorte de sceau réalisé dans la masse. Elle était fermée par un bouchon taillé dans du bois, entouré d’un morceau d’étoffe rougeâtre. Il était étonnamment bien conservé. En tendant la bouteille en direction d’une fenêtre, Stan essaya de voir si elle contenait quelque chose, liquide ou solide, mais le verre était opaque. Il reposa la fiole dans son écrin et prit le carnet. Épais de six à sept centimètres, il était constitué de plusieurs cahiers façonnés dans un papier artisanal et reliés entre eux avec du fil ressemblant à du crin. L’ensemble était entouré d’une forte couverture en peau, assez grossière et rugueuse, de couleur brune. De l’antilope ?

Stan se rassit et ouvrit précautionneusement le cahier. Il était couvert d’une écriture régulière, tracée à la plume et ressemblait effectivement à un journal dont les pages égrenaient de nombreuses dates du début du XIXe siècle. Certaines phrases étaient soigneusement formulées, d’autres écrites en style télégraphique, sans verbe, avec un vocabulaire réduit au strict minimum. Comme l’avait indiqué le collectionneur libramontois, il était principalement question d’arbres, de plantes et de fruits, le tout agrémenté de réflexions sur les conditions météorologiques, les pluies et l’enchaînement des saisons. Çà et là, l’auteur reprenait en citation des éléments de correspondance avec des interlocuteurs lointains dont certains le remerciaient pour des envois de graines. Sans intérêt !

Le bouquiniste carolo-parisien était ennuyé et il ne parvint pas à dissimuler sa déception.

— Je ne sais pas trop ce qu’il faut penser de tout ceci. Le coffret a peut-être de la valeur, la bouteille également, mais, de prime abord, je ne vois rien de vraiment transcendant dans le carnet.

En face de lui, l’héritier ne souriait plus.

— On n’en sortira jamais ! J’en ai vraiment marre ! Cela fait des semaines que je fais des allers-retours entre Bruxelles et Remagne pour essayer de valoriser toutes les vieilleries accumulées par mon oncle. Il est mort ici, dans cette pièce, à l’âge de nonante-six ans. C’est son infirmière qui l’a retrouvé, étendu près de la cheminée. Il est probablement mort d’un arrêt cardiaque alors qu’il se penchait pour remettre une bûche sur le feu. Nous avions très peu de rapports lui et moi. Pendant des décennies, il a été l’oncle dont tout le monde parlait, mais qu’on ne voyait jamais. Il était parti très tôt pour le Congo où il avait d’abord travaillé dans l’Administration belge avant de se lancer dans l’élevage. Chaque année, il envoyait ses vœux à ma mère avec l’une ou l’autre photo le montrant au milieu de la savane ou en brousse, le plus souvent entouré de travailleurs congolais. Je me souviens d’une image qui m’avait choqué : il posait, fusil à la main, à côté de la dépouille d’un énorme lion. J’étais encore un gamin et j’en ai pleuré de rage. Par la suite, mes parents ont évité de parler de lui devant moi. Plus tard, j’ai appris qu’il avait échappé à la « zaïrianisation » opérée par Mobutu lorsque celui-ci a procédé à une importante vague de nationalisations de biens privés. Pourquoi mon oncle y a-t-il échappé ? Ma mère disait toujours que son frère était « passé entre les gouttes » sans que l’on sache vraiment pourquoi. Mais on le disait proche du maréchal-président. Puis le vent a tourné. Bien des années plus tard, il s’est retrouvé simple gérant d’une vaste propriété où, je pense, il pratiquait la culture du café. Il s’est accroché et il n’est finalement rentré en Belgique qu’à la fin des années nonante, lorsque des problèmes de santé l’ont contraint à faire le choix. Maman vivait encore et elle l’a accueilli pendant quelques mois à la maison. C’est là que j’ai vraiment fait sa connaissance. Plus tard, il s’est installé ici, à Remagne, et je l’ai revu de loin en loin. Je faisais le détour lorsque je venais saluer mes parents. On le disait en mauvaise santé, mais c’est finalement lui qui est mort le dernier. Il avait choisi la région car il existe ici une communauté d’anciens coloniaux – des couples mixtes pour la plupart – qui se fréquentent discrètement, sans nécessairement retisser de véritables liens avec les Ardennais.

Stanislas l’interrompit.

— Vous avez essayé de ce côté ? Vous leur avez montré le coffret ?

— À la demande du notaire, je me suis chargé des funérailles. J’ai d’abord eu quelques difficultés pour établir le contact puis, en feuilletant son carnet d’adresses, j’ai réussi à contacter un couple dont il était proche. Dans les 48 heures qui ont suivi, j’ai été submergé d’appels venant d’anciens du Congo. Tous sont venus à la cérémonie et, lors de la petite réunion qui a suivi l’inhumation, j’ai montré le coffret à plusieurs d’entre eux. Curieusement, personne n’en avait jamais entendu parler. Comme vous, ils ont examiné la bouteille et le cahier, mais sans que cela ravive le moindre souvenir. L’un d’eux, qui a été très proche de mon oncle durant toutes ces années, a surtout été intrigué par la fiole verte qui lui rappelait vaguement quelque chose. Avec son portable, il a pris des photos en me promettant de se renseigner au sein de la communauté africaine. Hélas, ses recherches n’ont rien donné. Il y a une quinzaine de jours, il m’a passé un coup de fil en me suggérant de ne pas me séparer du coffret. Il ne comprend pas que son ami défunt ne le lui ait jamais montré. Cela l’intrigue au point qu’il se demande s’il ne s’agit pas d’un objet volé que mon oncle aurait dissimulé. Pour quelle raison ? Il n’en a aucune idée. Je lui ai répondu que s’il était intéressé, il lui était loisible de me faire une offre, mais je connais ces zigotos-là : il ne s’engagera jamais et je resterai ad vitam avec ce machin sur les bras.

L’héritier montrait enfin son vrai visage. Celui d’un homme sans âme, uniquement intéressé par la valorisation de son héritage. Un triste sire comme Stanislas en rencontrait parfois lorsque des légataires vendaient au plus offrant des bibliothèques entières sans même prendre la peine d’ouvrir les livres de leur défunt parent. Des êtres avides, insensibles aux émotions engrangées au fil du temps par des collectionneurs délicats. Combien de fois n’avait-il pas retrouvé des correspondances, des notes, des cartes postales, des petits mots tendres oubliés entre deux pages ! Curieusement, c’est cette pensée qui le convainquit d’accepter la mission. Ne fût-ce qu’en mémoire de celui qui avait conservé ce coffret et son mystérieux contenu. En exhalant un soupir un peu forcé, histoire de marquer qu’il lui en coûtait, il lança :

— Bon, nous n’allons pas nous éterniser sur le sujet. Comme vous l’avez compris, je n’ai aucune idée de ce que vaut éventuellement ce lot, mais je m’engage à tout faire pour le vendre comme je l’ai promis à votre cousin. Vous me confiez l’objet pour une période de trois mois au maximum et je vous le restitue à l’échéance si je n’ai pas trouvé acquéreur.

Le visage de Sacha s’éclaira instantanément. Il acquiesça et tendit la main vers Stan pour sceller leur accord. Barberian réussit à dissimuler sa répulsion en serrant des doigts aussi fermes qu’un paquet de saucisses Zwan, puis il se leva. Son interlocuteur plaça le coffret dans un sac frappé du logo d’une grande surface et les deux hommes prirent congé en se promettant de se tenir informés.

Lorsque Barberian reprit la route, la petite horloge incrustée dans le luxueux tableau de bord de sa Facellia indiquait près de 15 heures 30. Bon sang, Martine ! Il avait oublié de l’avertir alors qu’il était censé rentrer à Bruxelles en milieu d’après-midi. Sa « fiancée » et lui formaient un couple inhabituel. Originaire de Charleroi, Stan était bouquiniste à Paris où sa fidèle assistante Clotilde gérait sa Malle aux Livres lorsqu’il s’absentait. Régulièrement, il partait sur les routes de France et de Belgique à la rencontre de collectionneurs désireux de lui vendre l’une ou l’autre pièce rare. Lorsqu’il le pouvait, il aménageait son agenda pour passer quelques jours à Bruxelles où Martine tenait également une bouquinerie à l’enseigne du Vieux Lutrin. Celle-ci était située dans le quartier du Sablon et les amateurs pouvaient y trouver tout ce qui, de près ou de loin, touchait au tourisme de la Belle Époque, aux voyages transatlantiques et aux stations balnéaires d’antan. Ce mode de vie un peu décousu les satisfaisait et leurs retrouvailles n’en étaient que plus agréables. Avant de prévenir Martine, Stan prit soin de réserver une table vers 20 heures 30 dans un restaurant de poissons qu’elle adorait. Elle fermait les portes de son magasin à 18 heures, ce qui leur laisserait un peu de temps. Précisément pour… se retrouver.

En cette fin août 2022 où le souvenir de l’épidémie de Covid s’estompait enfin dans les mémoires, Bruxelles avait retrouvé son animation habituelle et la soirée fut parfaite. Après le restaurant où ils avaient dégusté une somptueuse daurade au gros sel, ils prirent le temps de flâner dans les petites rues du centre. La chasse aux touristes battait son plein et ils ne résistèrent pas au plaisir de s’installer à une terrasse pour observer la foule et le jeu des rabatteurs s’efforçant, avec des succès divers, de ramener le chaland dans leur filet.