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Un curé de campagne qui claque la porte de l’Église, une vieille religieuse qui découvre un trésor, un nostalgique des temps anciens qui s’improvise zouave pontifical, un pape qui se confesse, une militante d’extrême gauche invitée à la messe...
Des personnages hauts en couleur pour des histoires pleines d’humour, de générosité et de profondeur.
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Seitenzahl: 158
Veröffentlichungsjahr: 2021
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Olivier Mathonat
Cavale d’un curéde campagne
Et autres bonnes nouvelles
Conception couverture : © Christophe Roger
Composition : Soft Office (38)
© Éditions Quasar, 2021
89, bd Auguste Blanqui – 75013 Paris
www.editionsquasar.com
ISBN : 9-782-36969-088-7
Dépôt légal : 2e trimestre 2021
À mon fils, Jean.
Petit garçon et grand bonheur.
Si ces nouvelles s’appuient sur les évangiles, elles n’ont pas pour ambition de les « réactualiser ». Mais peut-être permettront-elles de s’émerveiller de l’étonnante actualité de la parole de Dieu et de l’incroyable créativité que Dieu déploie pour que sa miséricorde se fraie un chemin jusqu’à nous ?
En effet, je suis souvent étonné par les parcours spirituels que je découvre, qu’ils soient ceux de saints admirés ou de parfaits anonymes. Leurs combats, leur persévérance, leur enthousiasme ou leurs errements (et les miens !) n’ont rien à envier à ceux décrits dans les Écritures. Job, le roi David, le bon Larron, la veuve de Sarepta ou le vieillard Siméon me semblent alors bien familiers, tant j’ai l’impression de côtoyer leurs descendants directs, chez mes proches ou en regardant mon miroir.
Plus encore, je suis impressionné par la patience de Dieu qui continue à être fidèle à l’homme, malgré les reniements, les scandales, les lâchetés. Malgré tout. M’impressionne aussi la fidélité de ceux qui ne recherchent pas l’éclat. Ceux qui persévèrent sans que personne n’en soit témoin, certains que Dieu les attend et les rejoint là où ils sont. Je suis convaincu d’être le débiteur de cette humble fidélité, à qui j’ai voulu rendre hommage dans ces pages.
Souvent, il s’était posé la question. Quand il était séminariste, François Quaday se demandait comment des prêtres pouvaient quitter le sacerdoce. Pousse-t-on un jour la porte de la sacristie en sachant qu’on s’apprête à célébrer la messe pour la dernière fois, une sorte de « dernière messe », comme il y avait eu une « première messe » juste après l’ordination ? Décide-t-on à l’avance que, à telle date, on arrêtera son ministère ? L’annonce-t-on avant le jour fatidique ? Ou alors, est-ce le fruit d’une décision soudaine, brutale, presque irréfléchie, comme Bernard Moitessier a interrompu sans crier gare son tour du monde en solitaire et sans escale pour s’établir en Polynésie ? Est-ce qu’un matin, en entrant dans sa voiture, on décide de laisser en plan tout le programme pastoral de la journée pour partir loin, le plus loin possible, sans jamais revenir ? Pour Quaday, c’était un mystère aussi épais que les cours de mystagogie du père Maillaurt le mardi matin.
Le sujet alimentait parfois les discussions dans la grande salle à manger du séminaire Saint-Jean-Bosco, en particulier quand on apprenait la nouvelle d’une défection dans le presbyterium diocésain. Les uns y voyaient « un manque de formation », d’autres affirmaient que c’était une conséquence « du combat spirituel». Ceux qui approchaient de l’ordination disaient d’un air sérieux qu’il y avait certainement eu « un problème de discernement et de maturité humaine ». Les autres approuvaient : l’argument était bien formulé et avait le poids de l’autorité. Cela faisait sérieux. Ils le répéteraient, à l’occasion.
François Quaday, lui, n’était pas convaincu. Ces prétextes faisaient porter la responsabilité de la décision sur des éléments extérieurs : la formation, le combat spirituel ou le discernement. Était-ce si simple que cela ? Il se demandait plutôt ce qui, intérieurement, pouvait conduire un prêtre à passer ce cap. L’envisager, il était capable de le concevoir. Mais qu’est-ce qui pouvait bien pousser à le faire pour de bon ? Qu’est-ce qui expliquait le « passage à l’acte », comme il l’avait entendu dans la bouche d’un psychologue, à la radio ? Comment larguait-on les amarres de ce à quoi on avait cru, d’un style de vie, d’un idéal peut-être, pour lequel on pensait avoir tout quitté ? Et, surtout, pourquoi le faisait-on ? Il y avait probablement autant de cas que de prêtres, pensait-il.
En tout cas, il n’y avait jamais réfléchi pour lui-même. Il ne s’était jamais demandé comment il s’y prendrait pour partir, ni quel motif pourrait l’y pousser. Pour la meilleure raison du monde : s’il était ordonné prêtre, il ne pouvait concevoir ne serait-ce qu’une seconde de faire partie de ceux « qui quittent », comme on dit. La question ne se posait pas, c’est tout. Son raisonnement était presque enfantin : pas lui. Pas plus qu’un fiancé n’envisage sérieusement la possibilité du divorce pendant sa préparation au mariage. « Si tous viennent à tomber, moi je ne tomberai pas ! » Il était trop fonceur, trop entier pour cela.
D’ailleurs, une fois ordonné, il devint un prêtre heureux. Il offrait à tous le visage d’un jeune prêtre épanoui dans son ministère. La mission était prenante, les responsabilités stimulantes, et il rencontrait un certain succès dans ce qu’il entreprenait. Après trois années comme vicaire de la cathédrale, il avait été nommé curé de la paroisse Notre-Dame, en périphérie. Son enthousiasme faisait des merveilles, y compris pour désamorcer certains conflits inévitables dans la vie de cette paroisse en pleine croissance sous son impulsion. Il n’avait pas son pareil pour calmer une réunion enflammée de l’équipe d’animation pastorale quand venaient les sujets qu’il qualifiait de « cathoglycérines », en faisant le tampon dans les querelles éternelles des Anciens contre les Modernes. Ce qui, d’ailleurs, n’est pas une mince affaire dès lors qu’on parle d’encens, d’horaires de messe en semaine ou d’emplacement de bouquets de fleurs dans le chœur. Rapidement après, il avait été nommé responsable diocésain de la pastorale des jeunes, en plus de sa mission paroissiale. Certains confrères dont le ministère était moins brillant commençaient à l’appeler « l’idole des jeunes » dans les conversations de sacristie, mais il faisait semblant de ne pas les entendre. Et puis, après les six années réglementaires à Notre-Dame, il avait été nommé curé de Saint-Jean, l’une des plus grosses paroisses du diocèse en nombre d’habitants et de kilomètres carrés. C’était une paroisse rurale, qu’il surnommait en souriant «Saint-Jean-XXIII – Saint-Pie-X» : le nom du « bon pape Jean » correspondait au nombre de clochers de la paroisse, et celui du premier patriarche de Venise devenu pape renvoyait « au nombre de fidèles qui viennent dans chacune de ces églises », comme il l’expliquait malicieusement. De fait, il passait un temps colossal dans sa voiture, allant d’une église à l’autre dans sa « sacristie sans plomb 95», soutenant les initiatives locales, initiant des projets audacieux, célébrant des messes et des enterrements, déléguant autant que possible. Il faisait maintenant partie des piliers du diocèse, ceux sur qui on pouvait compter, fiables et organisés, qui abattent du travail sans causer de problèmes. Il avait le parcours type, idéal. « Le curé du mois», persiflaient les railleurs.
Beaucoup de familles l’avaient suivi dans son changement d’affectation, ce qui lui avait fait plaisir. Il était de tous les mariages, de tous les baptêmes, et avait été demandé comme accompagnateur spirituel par une foule de jeunes gens qui se posaient des questions existentielles. Souvent invité dans les familles, qui n’allaient plus « à la messe » mais « à la messe du père Quaday », il y était félicité pour ses homélies « si profondes, si spirituelles ». On se mordait les lèvres pour ne pas ajouter : « pas comme celles des autres prêtres du diocèse », mais tout le monde l’avait compris. Certains disaient même qu’il pourrait devenir bientôt vicaire général. Il était encore jeune pourtant, même pas quarante ans.
Cependant, ce matin, le père François quitte l’évêché sans se retourner. Il vient d’annoncer à son évêque qu’il part. L’entretien n’a duré que quelques minutes. À vrai dire, il n’a pas laissé le temps à Mgr Patrice de lui répondre quoi que ce soit. Il lui a simplement dit qu’il était encore jeune, qu’il s’était senti lâché dans la nature dès qu’il était devenu curé, qu’il en avait par-dessus la tête des querelles d’ego dans le diocèse et des guéguerres liturgiques et, surtout, que sa rencontre avec Marine avait tout changé. Il avait dit cela debout, d’une seule traite, devant un Mgr Patrice tout surpris de ce qu’il entendait. L’évêque semblait se tasser dans son fauteuil au fur et à mesure de la tirade. Il n’avait rien vu venir. C’était un bon évêque, qui était moins un prélat (il détestait d’ailleurs ce terme et devenait furieux quand il le lisait dans un article du Journal du Centre) qu’un père pour ses prêtres. Cela faisait mal à François de le blesser ainsi, mais il était décidé à aller au bout de sa démarche.
Il s’était senti seul pendant ces années de ministère. Très entouré, trop entouré peut-être, mais seul. Il avait autour de lui des admirateurs et des opposants, quelques indifférents aussi. Mais pas d’ami, pas de vis-à-vis. Personne qui puisse lui dire avec affection qu’il allait trop loin, ou qu’il avait bien géré une situation compliquée. Il avait un fan-club en permanence autour de lui. Et derrière ce cordon sanitaire parfois étouffant, des jaloux ou des aigris. Mais personne, personne ne l’appelait simplement pour savoir comment il allait, s’il avait bon moral ou s’il n’avait pas besoin de se changer les idées. Personne ne semblait imaginer que le rythme effréné de son ministère rural puisse l’éprouver, l’user. Personne ne lui parlait d’autres choses que de vision pastorale, de longueur d’homélie ou de baisse de rythme pendant le chant de sortie. Marine l’avait bien compris, elle. Ils se comprenaient l’un l’autre, ils se soutenaient. Sa présence lui faisait du bien. Elle l’encourageait et savait aussi le mettre en garde. Enfin.
Quand son supérieur lui a fait signe de s’asseoir au moins quelques instants, pour qu’ils puissent parler de tout cela calmement, Quaday a repoussé la proposition :
– Je ne suis pas là pour recevoir vos conseils. Je ne veux pas entendre vos propositions d’année sabbatique ou de « temps de recul ». Je suis venu pour reprendre ce que je vous ai confié il y a bien trop longtemps : ma liberté.
Il était rentré tôt au séminaire. Trop tôt, se disait-il maintenant. Il l’avait fait avec toute la fougue de sa jeunesse. L’amour de Dieu avait brûlé son cœur et avait tout pris sur son passage ; il avait voulu lui donner sa vie en retour, et le sacerdoce lui avait semblé être la voie royale pour cela. Le jeune étudiant qu’il était alors avait laissé tomber l’université en même temps que ses rêves de carrière. Il se voyait comme une sorte de François d’Assise des temps modernes, laissant en plan les projets de réussite sociale que d’autres avaient conçus pour lui afin d’être un signe de contradiction évangélique. D’ailleurs, il avait même envisagé dans un premier temps de prononcer les trois vœux de pauvreté, chasteté et obéissance dans un ordre ancien, mais il avait finalement préféré la vie séculière de prêtre diocésain. Il lui semblait aujourd’hui qu’il avait été trop jeune pour prendre cette décision. On n’aurait pas dû le laisser faire : peut-on vraiment s’engager pour la vie quand on a 27 ans ?
Maintenant, il pouvait enfin choisir, décider, reprendre sa vie en main. Être libre. Il était encore temps pour cela ! Et c’est bien ce qu’il faisait en laissant derrière lui son presbytère, sa sacristie et ces réunions du conseil économique de la paroisse qu’il ne pouvait plus voir en peinture.
***
Dix ans plus tard, François Quaday est un homme rongé.
Il avait quitté Marine un matin de novembre, deux ans après le début de leur vie commune. Pourtant, les premiers temps de leur relation avaient été idylliques : il avait l’impression que sa vie retrouvait un allant, de l’enthousiasme. Qu’il était vivant, à nouveau. C’était si bon d’avoir quelqu’un avec qui partager le quotidien et rêver de l’avenir. Si agréable de poser ses questions à voix haute, d’avoir des projets à vue humaine. De vivre à deux, tout simplement. En rentrant du travail, ils pouvaient passer des heures à parler de voyages et d’aventures au bout du monde, traçant du doigt des itinéraires rêvés sur des cartes de toutes les couleurs, riant de la prononciation douteuse de destinations inconnues. « Whakatane », « Chililabombwe » ou « Río gallegos » étaient la promesse d’un paradis à venir, quand ils auraient quelques économies de côté. En se délectant des plaisirs de cette nouvelle vie, François avait l’impression de rattraper le temps perdu. La légèreté lui faisait du bien. Ne pas porter en permanence les problèmes des autres aussi. Les broutilles concernant la couleur de la nappe d’autel ou l’horaire du catéchisme étaient à des années-lumière de lui, même si, paradoxalement, cela lui manquait parfois. « Des scrupules », pensait-il, retournant aussitôt aux défis de son métier de commercial.
Mais au bout de quelques mois, sa soif de liberté l’avait repris. Plus fort et plus intensément encore que quand il était prêtre. Marine commençait à parler d’acheter une maison, de taux d’emprunt, de budget auquel il fallait veiller. Lui voulait vivre plus spontanément, ne pas s’enfermer dans la lourdeur du quotidien, dans les préoccupations matérielles. Alors il était parti. Il y avait eu ensuite Marion, avec qui cela n’avait pas duré. Puis Pauline, et Agnès quelque temps après. Des histoires rapides, dont il savait pertinemment en les commençant qu’elles étaient sans avenir. Il se rendait compte avec le recul qu’il ne les avait d’ailleurs pas aimées pour elles-mêmes, ni Marine, ni celles qui lui avaient succédé. Il les avait aimées parce qu’elles lui révélaient quelque chose de lui-même. Parce qu’elles étaient l’occasion pour lui de repousser ses limites et de se sentir aimable. Parce qu’il aurait voulu qu’elles apportent la solution à ses tiraillements. Finalement, elles n’avaient été que des faire-valoir.
Quant à Dieu, il l’avait quitté en même temps que le sacerdoce, reprochant au Tout-Puissant de n’avoir pas daigné le soutenir quand il avait commencé à vaciller alors qu’il était curé de Saint-Jean. Au début, il avait bien essayé de persévérer dans la foi, et son amour des psaumes et des évangiles l’avait tenu pendant les premiers mois de sa nouvelle vie. Mais il avait progressivement tout abandonné : son départ du ministère avait en fait marqué une rupture profonde en lui, à la fois sur les plans humain et spirituel. À quoi sert d’avoir un Dieu s’il ne nous protège pas des épreuves ? « S’il tenait vraiment à ce que je reste prêtre, il n’avait qu’à faire descendre le feu du ciel à l’instant même où j’ai fait mine de le quitter ! » avait-il lancé un jour, goguenard, à Marine. Derrière la provocation, il y avait un fond de vérité. D’une certaine façon, il aurait bien voulu que Dieu l’empêche de partir. Un « Bon Dieu » pourrait-il laisser son enfant, et à plus forte raison son prêtre, s’en aller sans rien dire ? Pourtant, il ne l’avait pas retenu. Dieu l’avait déçu, et depuis qu’il avait fait ce constat amer, Quaday s’était appliqué à mener une vie qui ne se référait en rien à ce qu’il avait prêché des années durant dans son église bondée.
Ce soir, François est plus que jamais seul, amer, désespéré. En regardant les dix années écoulées, il trouve sa situation pathétique. Son appartement est à peine meublé. Il y déambule, pas beaucoup plus à l’aise que s’il était chez un inconnu. En regardant autour de lui, il trouve la décoration aussi neutre et passe-partout que celle des hôtels qu’il a tant écumés dans sa vie de commercial. Impossible, ce soir, de se souvenir de l’enthousiasme des premières fois où il entrait dans des chambres d’hôtel, fourbu après une journée de rendez-vous. En ouvrant la porte, il faisait le vieil habitué, comme un homme d’affaires qui se sent chez lui dans les terminaux des aéroports de tous les continents. Il avait l’impression d’être quelqu’un, de vivre une aventure du simple fait de passer la nuit loin de chez lui. Après avoir déposé ses affaires, il sortait pour dîner au restaurant et revenait, tout heureux de rentrer dans ce lieu de vie éphémère, grisé par la nouveauté. « C’est la vraie vie ! » pensait-il en se glissant dans les draps. Peu à peu, il s’était lassé. Qu’on soit à Strasbourg, à Marseille ou à Lille, les chambres d’hôtel sont toutes les mêmes. Ce soir, son appartement lui semble aussi anonyme que toutes ces chambres avec leurs petites tables de nuit en bois clair. Il ne s’y sent pas chez lui : il n’y a rien ici qui ressemble à la douceur d’un foyer, à la chaleur d’un domicile qu’on retrouve avec bonheur après le travail.
Qui pourrait bien le tirer de cet embourbement ? À un tel degré d’échec et de désespoir, même pour le dernier des apostats, il n’y a plus que Dieu qui puisse peut-être faire quelque chose. Alors, pour la première fois depuis longtemps, l’ancien prêtre prie. Il prie comme on appelle au secours, comme on pleure de douleur. Il prie comme on crie. Ce n’est pas la prière d’un homme spirituel ou d’un sage, c’est la prière d’un grand blessé. La prière d’un pauvre. Pendant longtemps, François Quaday appelle Dieu à l’aide. Sa prière est baignée de larmes. Il pleure sur l’échec de sa vie.
Contre toute attente, ce qui devait n’être qu’un appel sans réponse se révèle apaisant. Que c’est bon de prier. Il l’avait oublié. Il pensait crier dans le désert, mais c’est comme si ses poumons se remplissaient d’air frais après avoir été trop longtemps sous l’eau. Comment avait-il pu vivre toutes ces années sans Dieu ? Le simple fait de s’adresser à lui en l’appelant « Père » lui donne l’impression d’un retour après l’exil, d’un retour au village natal après dix années de guerre. Pendant longtemps, François Quaday parle à Dieu. Les paroles des psaumes lui reviennent à l’esprit : « Dans mon angoisse, j’appelai le Seigneur ; vers mon Dieu, je lançai un cri ; de son temple il entend ma voix : mon cri parvient à ses oreilles. »Et aussi :« Un pauvre crie, le Seigneur entend. » Ce n’est pas une madeleine de Proust, mais sa langue maternelle qui lui revient après avoir vécu si longtemps dans une terre étrangère. Des passages de l’Évangile remontent à sa mémoire. Ces paroles éparses n’ont rien d’un brouhaha, elles sont un baume, une paisible consolation. Au milieu de tout cela, il répète : « Mon Dieu, mon Dieu, pourquoi t’ai-je abandonné ? »
Il y a une heure, le silence qui l’entourait était oppressant et morbide. C’est toujours le silence, mais il est désormais vivant, habité. Rien de mielleux ou de compassé à cet instant. Pas d’émotion dégoulinante. Rien qu’une certitude : Dieu a toujours été là. C’est maintenant la prière de saint Augustin qui lui revient : « Tu étais au-dedans de moi et moi j’étais dehors, et c’est là que je t’ai cherché. Ma laideur occultait tout ce que tu as fait de beau. Tu étais avec moi et je n’étais pas avec toi. Ce qui me tenait loin de toi, ce sont les créatures, qui n’existent qu’en toi. Tu m’as appelé, tu as crié, et tu as vaincu ma surdité. Tu as montré ta lumière et ta clarté a chassé ma cécité. Tu as répandu ton parfum, je t’ai humé, et je soupire après toi. Je t’ai goûté, j’ai faim et soif de toi. Tu m’as touché, et je brûle du désir de ta paix. »
