Ce mandala que j'aimais tant - Annie Depont - E-Book

Ce mandala que j'aimais tant E-Book

Annie Depont

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Beschreibung

« Il faut parfois abandonner l’idée que l’on se fait d’un livre pour laisser la place à celui que l’on doit écrire, celui qu’interpelle le présent… » (Hélène Dorion, Recommencements)

En effet, ce livre a dépassé la file des manuscrits en attente de publication. Une espèce d’urgence s’est emparée de moi : il fallait sans tarder coucher sur papier cet épisode de la vie qui m’a fait découvrir une obsolescence programmée supplémentaire : l’impermanence de l’amour filial. Dans le décor enchanteur de Noël, un drame humain insidieux, une constatation dévastatrice, auraient pu me jeter à terre si je n’avais eu le secours de l’écriture.

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Seitenzahl: 64

Veröffentlichungsjahr: 2025

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Annie Depont

Ce mandala que

j’aimais tant

© Les Éditions Garuda, 2025.

ISBN : 978-2-925342-33-5

Dépôt légal : Premier trimestre 2025

Pour l’illustration de la couverture : Katy Lemay

À mon ami Lucas…

« Il faut parfois abandonner l’idée que l’on se fait d’un livre pour laisser la place à celui que l’on doit écrire, celui qu’interpelle le présent… »

Hélène Dorion, Recommencements

Introduction

«Ce mandala que j’aimais tant… »

J’ai emprunté cette image à Kim Thuy qui expliquait en substance que chaque grain de sable composant un mandala représentait un geste d’amour posé envers nos proches et que le vent mauvais ou un simple courant d’air pouvait d’un coup tout balayer. Le mandala est une œuvre de grande patience, mais éphémère. Je viens d’en faire l’amère expérience. C’est ce que je raconte dans ce livre ; non pas pour me plaindre, mais pour mettre en garde mes congénères, « Ces femmes qui aiment trop 1 », car le danger ne provient pas uniquement des conjoints mal choisis, mais également et surtout des enfants gâtés-pourris.

Pas de noël cette année

Même pas de majuscule à noël, ce serait lui donner trop d’importance. Cette fête que j’ai tant aimée, cette date qui devait tant nous apporter, est déchue de sacralité. Les humains ne respectent rien — et mes proches ne font pas exception. Je croyais pourtant avoir construit quelque chose de solide à force de sacrifices, de générosité, d’amour et de travail : mais non. On viendra un jour pleurer sur ma tombe. Et moi, j’observerai, morte de rire, l’hypocrisie des funérailles où le défunt est devenu soudain plus intéressant qu’avant. Avez-vous remarqué ? Un malade ou un mourant se pare automatiquement de qualités insoupçonnées de son vivant.

Je n’ai pourtant pas demandé grand-chose à mes petits, une seule « obligation » : que nous soyons tous réunis, chez moi, chaque année, le vingt-quatre décembre au soir. Innocemment, je croyais que tout un chacun en était très heureux.

D’habitude, les enfants arrivaient, les uns après les autres ou en petits groupes, à partir de dix-huit heures et certains repartaient le soir même à minuit. Donc, un minimum de six heures de présence. Une année comporte huit mille sept cent soixante heures, c’est une fraction de seconde dans une vie. Nous étions convenus que, si l’un ou l’autre rencontrait un problème de budget pour se déplacer, le reste de la famille se cotiserait. Car aucun cadeau n’est plus beau que cette présence chaleureuse, joyeuse, amoureuse, sincère et complète. « Un seul être vous manque et la terre est dépeuplée », écrivait Lamartine.

Sans doute, la table ne fut-elle pas assez belle, les mets pas assez bons, l’ambiance pas assez douce, le sapin pas assez grand, les cadeaux pas assez beaux. Elle a aussi commencé par-là, cette désintégration : il s’agissait désormais de dresser des listes de cadeaux. Finie l’imagination pour faire plaisir et l’observation pour combler quelques désirs en surprenant le récipiendaire. Il convient de faire preuve de pragmatisme mercantile. Ouvrir un paquet ne comporte plus de mystère, on sait déjà ce qu’il contient. Il est question « d’employer l’argent à bon escient ». Et on donne aux parents des leçons de budget, en passant, car il ne faut jamais omettre d’éduquer ses parents.

Valeurs et traditions

On ne se méfie jamais assez des petits effritements. On laisse aller, on veut faire preuve de souplesse. « Les autres aussi ont bien le droit de… » Cela commence par l’absence de l’un ou de l’autre pour une raison ; majeure, évidemment. Bon, pour une fois, ce n’est pas si grave, se dit-on. Puis deux, puis trois absents, eh merde ! tu vas te retrouver en tête-à-tête, le vingt-quatre au soir, comme deux petits vieux… car on abandonne les petits vieux, c’est bien connu.

Il n’en est pas question !

C’était probablement trop demander : une seule soirée par année, la veillée de noël, tous réunis, chez Mamie. On est prêt à partir jusqu’au au Japon pour « fêter ça ensemble au lieu de se faire des cadeaux », dit l’un qui de toute évidence ne sait pas faire un budget.

On préfère « les valeurs » aux « traditions », ajoute-t-on sans bien réaliser que les traditions sont issues de valeurs partagées.

Tout le monde est fâché contre tout le monde. Le père des enfants, n’en parlons pas, il insulte la terre entière. Sauf sa fille aînée qui s’est réfugiée sous le parapluie financier. Pas folle, la guêpe ! Pour justifier sa position, elle prétend qu’elle est incomprise de tous et qu’il est important de choisir sa famille. Parmi des étrangers, fêtards de préférence. Elle a donc rompu avec son frère, sa sœur, sa mère, ses tantes et ses grands-parents. Cela fait beaucoup de monde auquel il faut trouver des griefs justifiés. Voilà une enfant gâtée qui pique des colères larmoyantes à tout bout de champ depuis son enfance et qui n’a pas appris à gérer la confrontation ni ses émotions.

Son frère, je viens de le mentionner, donne des leçons à qui veut l’entendre sur les valeurs et les traditions, mais il ne constitue pas pour autant un élément rassembleur. Il vit sur sa petite planète. Il est prêt à partir d’Allemagne, où il réside, jusqu’au Japon pour les fêtes — mais le Canada, c’est vraiment trop loin ! Révision de géographie : c’est juste le double, mais bon.

La petite dernière navigue dans les eaux troubles de sa recherche d’identité et préfère se faire tatouer une énorme araignée bien réaliste sur le haut de la cuisse (qui a payé ?) plutôt que de travailler son dessin à l’école de graphisme. Parfois, elle est là, quelquefois pas, selon son humeur. Nous l’accueillons quand elle vient, comme un petit chat de ruelle, car elle n’a pas d’amis et parce que nous aimons bien les petits chats.

Une parole en or

Ma grande vient de recevoir la visite de son fils. Le dernier qui parle ayant souvent raison, elle passera le réveillon chez lui à Berlin. Elle n’a sans doute pas encore intégré le fait que j’ai risqué ma peau pour la ramener d’Iran, que j’ai tremblé pendant des années pour sa sécurité, que j’ai travaillé comme une forcenée pour qu’elle ne manque de rien, que j’ai quitté mon pays et mes amis pour venir la rejoindre au Canada où elle s’était installée, que j’ai assisté à la transformation de ses petites sœurs, devenues québécoises, avec tout ce que cela comporte de différences avec leur culture d’origine et de distance avec nous. Rien de tout cela ne compte. Égoïsme, ingratitude, caprices et désamour. C’est pourtant sur elle que tous les regards se portent et que les plus jeunes se branchent. Sa parole est d’or, surtout lorsqu’elle se raconte. Car c’est une conteuse. N’oublions pas qu’elle est née au pays des Mille et Une Nuits et qu’elle en a tous les dons. Les bons comme les mauvais. Lorsqu’elle abreuve ses petites sœurs et ses enfants de ses histoires intimes et dramatiques, nul ne songerait à vérifier les faits. À tel point que je me trouve devant des furies si jamais j’ose rectifier ne serait-ce qu’une date dans le récit. Étant impliquée dans l’histoire en tant que personnage secondaire, j’essaie de minimiser ma responsabilité, c’est bien normal. En retour, je reçois une volée de bois vert avec intention de m’éduquer qui ressemble fort, si mes souvenirs sont bons, à de l’insolence et à un manque de respect. Non pas de l’intéressée, mais de ses fans. Les fans, contraction de fanatiques, sont toujours plus ayatollahs que Khomeini lui-même. S’accrocher aux souvenirs des autres comme une moule à son rocher, les défendre bec et ongles alors qu’on n’était même pas encore né au moment des faits, participe à la même