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Douze ans se sont écoulés depuis que Némi, intrépide jeune femme muette devenue chasseuse, a endossé le rôle de cheffe de la tribu de Galek. Avec le soutien constant de Toar, son compagnon et chaman du clan, elle œuvre quotidiennement au bien-être de tous, entourée de leurs trois enfants, Armenn, Maly et Méhan.
Mais, alors qu’elle doit lutter successivement contre une sècheresse inattendue, le manque de nourriture et les attaques de dangereux prédateurs, c’est de l’intérieur même de son clan que viendra la trahison qui marquera profondément leurs existences à tous et meurtrira son cœur de mère.
À PROPOS DE L'AUTRICE
Sandrine Le Goff - Enseignante en école élémentaire depuis 1997, passionnée d’Histoire et en particulier de Préhistoire, elle essaie de faire découvrir cette période assez peu connue mais fascinante en y plantant le décor de ses différents ouvrages.
Et en déclinant ses romans en version adulte et enfant, elle aime imaginer que petits et grands peuvent se retrouver et échanger autour d’une même histoire, adaptée à chacun.
"Chaman" est la suite de Némi, le premier roman préhistorique de Sandrine Le Goff.
Némi nous invite à un fabuleux voyage dans la Préhistoire.
Roman écrit par une passionnée de la préhistoire.
Aborde les thèmes du handicap, de la place de la femme, de la différence.
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Seitenzahl: 329
Veröffentlichungsjahr: 2024
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CHAMAN
Némi
Sandrine Le Goff
À mon Pépé centenaire,
à la Team Lavielle.
Ce que nous sommes est le résultat
de ce que nous avons pensé.
Bouddha
Il faut se concentrer sur ce qu’il nous reste
et non sur ce qu’on a perdu.
Yann Arthus Bertrand
I.
La nuit était enfin tombée sur le campement du clan de Galek, succédant au jour le plus long de l’année. Pour prolonger le plus longtemps possible la soirée, un grand feu avait été allumé au centre de la vaste prairie qui accueillait les nombreuses tentes des membres de la tribu. Chaque adulte vivant seul et chaque couple en possédaient une, plus ou moins grande, selon la taille de sa progéniture. Les enfants, de plus en plus nombreux au sein de ce groupe, signe de sa bonne santé, avaient profité de cette longue journée ensoleillée pour jouer ensemble et se baigner dans la rivière toute proche et peu profonde, rafraîchissante.
Ils étaient maintenant sagement assis tout autour du feu, frétillant d’impatience malgré la fatigue qui commençait à se faire sentir, attendant dans un silence respectueux l’aïeule de la tribu, comme presque tous les soirs. Celle-ci arriva de son pas tranquille, désormais un peu lourd, et se fit aider par deux solides adolescents pour s’asseoir face aux flammes. Sentant leur douce chaleur réchauffer son corps, Naé prit une longue inspiration et commença son histoire, devant le jeune auditoire suspendu à ses lèvres.
«Ce soir, je vais vous raconter comment ont été peints les cinq gigantesques aurochs de notre grotte sacrée.»
Une exclamation collective lui répondit, entre murmure d’excitation et joie contenue. La grotte sacrée était un sujet à la fois impressionnant, effrayant et qui imposait le respect. Lors de certaines cérémonies, les enfants étaient autorisés à y suivre leurs parents pour aller profiter d’un spectacle qui ne laissait personne indifférent. À la lueur des petites flammes dansantes de multiples lampes à graisse posées sur le sol, les animaux dessinés sur les parois semblaient prendre vie et se déplacer le long des grandes galeries souterraines. Chevaux, bisons et autres animaux peints faisaient s’émerveiller petits et grands. Mais les préférés de tous étaient les cinq aurochs majestueux peints par Meyda, l’ancienne artiste-peintre officielle de la grotte sacrée.
C’est sa fille, Némi, l’emblématique chasseuse, cheffe de la tribu, qui avait institué cette pratique nouvelle pour leur clan, après concertation avec le chaman, Toar, son propre compagnon. C’était en quelque sorte un hommage qu’elle rendait à sa mère qui avait réalisé la plupart des chefs-d’œuvre de la caverne. Meyda avait été l’obsession de toute une vie. Celle d’Ourel, le propre frère de Naé. Le chasseur, toxicomane et au cerveau malade, avait toujours été rejeté par la peintre, mais une nuit, il avait réussi à la droguer et à abuser d’elle, devenant, sans le savoir, le père de Némi. Il était également responsable de la mort d’Elac, le compagnon de la belle artiste. Des années plus tard, sur le point d’être banni de la tribu, il avait voulu tuer Némi, mais Meyda s’était interposée et avait été mortellement blessée. La jeune femme avait alors vengé sa mère en se débarrassant elle-même du tueur. Grâce aux visions de Toar, elle connaissait aujourd’hui toute la vérité sur ses origines, mais préférait considérer comme son vrai père celui qui s’était occupé d’elle pendant toute son enfance, Oran, le tailleur de pierres disparu également peu de temps après la femme qu’il chérissait.
Pendant qu’elle écoutait elle aussi l’amie de sa mère évoquer la passion et le talent de Meyda pour les peintures pariétales, Némi, les épaules encerclées par les bras de Toar, laissa couler une larme le long de sa joue. Cela faisait maintenant presque douze ans que ces drames avaient eu lieu, mais la douleur était toujours là, présente en son cœur. Elle avait appris à vivre avec elle, réussissait à la mettre de côté la plupart du temps, mais lorsqu’elle entendait Naé, dernier témoin de sa génération, évoquer ainsi le passé, elle l’autorisait à la submerger. Elle laissait le chagrin ruisseler de ses yeux, silencieusement, puisque depuis sa naissance aucun son ne pouvait sortir de sa bouche. Némi était muette, mais avait développé, grâce à l’aide de Toar, un mode de communication non verbal avec les autres, principalement avec ses mains et ses doigts. Elle était ainsi capable de se faire comprendre sans aucun problème de tous les membres de sa tribu. Sentant l’émotion de sa compagne, Toar resserra son étreinte, lui témoignant ainsi tout son amour et son soutien. Naé se contenta d’évoquer devant les enfants la phase d’observation, chère à Meyda, des animaux vivants dans la nature, celle de sa préparation minutieuse des pigments, puis, enfin, celle de la reproduction fidèle sur les murs de la grotte. Les petits, les yeux écarquillés ou peinant à rester ouverts selon leur âge, ne faisaient aucun bruit et buvaient littéralement les paroles de la vieille femme. Némi chercha des yeux ses propres enfants, assis parmi les autres. Les regarder lui apportait toujours un certain réconfort et chassait ses sombres pensées. Elle constata, amusée, que le plus jeune, Méhan, d’à peine cinq ans, s’était endormi sur les genoux de sa sœur, qui semblait elle aussi lutter contre un sommeil imminent. La petite fille, âgée de huit ans, s’appelait Maly et possédait, comme son petit frère, la blondeur de son père; ou de Meyda, sa grand-mère, Némi n’aurait su le dire. L’aîné, Armenn, un solide garçon de onze ans, brun comme sa mère, avec des yeux noirs comme un ciel d’orage, était quant à lui captivé par les paroles de la conteuse. Plus rien ne semblait exister autour de lui. Les peintures et l’univers des grottes le fascinaient déjà malgré son jeune âge.
Si Némi retrouvait en son fils, avec joie, des traits de son propre caractère, la détermination, le courage, la passion, elle remarquait aussi, avec une pointe d’amertume, sa ressemblance physique avec Ourel, son grand-père biologique, dont il avait hérité des yeux légèrement en amande, du nez droit et des pommettes hautes. Heureusement, les similitudes semblaient s’arrêter là.
Lorsque Naé eut terminé son récit, les parents emmenèrent leurs enfants se coucher. Toar prit Maly, dont les paupières semblaient maintenant très lourdes, par la main et Némi porta le petit Méhan jusqu’à leur tente, suivie par Armenn qui n’en finissait plus de commenter tout ce qu’il avait appris ce soir.
«Maman, c’est incroyable, Meyda était vraiment une peintre extraordinaire! Tu te rends compte, peindre toute seule ces immenses aurochs! Il y en a cinq en plus! Et ils sont énormes! On a l’impression qu’ils avancent le long de la paroi, comme s’ils allaient s’en aller et sortir de la grotte. Je crois que j’aimerais être peintre, moi aussi. Il faut que je réfléchisse aux animaux que je vais pouvoir peindre. Papa, tu es le chaman, c’est toi qui dois décider. Mais si tu veux mon avis, on pourrait faire quelques mammouths, il n’y en a pas du tout dans cette grotte. Il n’y a que des chevaux et des aurochs. C’est très bien, ils sont magnifiques, mais si on ajoutait...»
Némi et Toar se regardèrent en souriant. Les deux plus jeunes dormaient déjà à poings fermés, allongés dos à dos. Avec bienveillance, mais fermement, ils intimèrent à leur aîné l’ordre de se taire et de laisser dormir le reste de la famille. Un baiser sur chaque joue adoucit la demande, Armenn s’allongea docilement. Dans un bâillement, il fit pourtant un dernier commentaire.
«Ça doit être merveilleux d’être peintre...»
La cheffe et le chaman ressortirent ensemble de leur tente et allèrent s’asseoir à quelques pas, devant le petit foyer qui leur permettait de cuire ou de réchauffer leurs repas familiaux. Malgré leur fatigue, ils avaient à échanger sur les difficultés que rencontrait la tribu ces temps-ci. Avec des gestes gracieux et précis, Némi commença le dialogue, ses doigts remuant de façon très précise dans une lente chorégraphie.
«Notre fils est vraiment un passionné, fit-elle, amusée par la vitesse à laquelle galopait l’imagination du jeune garçon. Il possède une sensibilité extrême, je pense qu’il a l’âme d’un artiste.
– Comme sa grand-mère, Meyda, avança Toar en scrutant le visage de sa compagne. Nous pourrions peut-être lui enseigner l’art de la peinture? Towen, ton frère, serait certainement d’accord pour prendre un jeune apprenti.
– Oui, certainement. C’est une très bonne idée! J’aimerais savoir à quoi nos enfants sont destinés. Je suis curieuse. Armenn pourrait donc être peintre. Et Maly, comment la vois-tu, toi?
– Ma petite fille... Peut-être deviendra-t-elle une grande chasseuse comme toi? Mais je ne le pense pas, sourit Toar, elle n’en a pas le caractère. Chamane alors, comme moi?
– Hmmm... réfléchit la cheffe, la couture des peaux? La taille du silex? Je ne vois pas du tout, pour le moment. Maly n’exprime pas tellement ce qu’elle aime, ni ce qu’elle ressent, elle se range toujours à l’avis d’Armenn. Elle aime tellement son grand frère.
– Oui, nous avons de la chance, ces deux-là s’entendent bien! Quant à Méhan, je l’imagine sculpteur. Je pourrai lui apprendre.
– Quand il aura un peu grandi! Pour le moment, c’est le spécialiste du lancer de cailloux dans la rivière, et de la cueillette des framboises, qu’il ne juge pas encore bon de partager ! »
Ils rirent ensemble. Ils aimaient discuter ainsi tous les deux, mêlant les gestes de Némi aux paroles de Toar, d’autant plus lorsque le sujet de conversation concernait leurs enfants. Ils chérissaient ces trois petits êtres dont les esprits leur avaient fait cadeau. Reprenant leur sérieux, sûrs qu’ils dormaient tous les trois, ils s’engagèrent dans une discussion moins amusante.
«As-tu vu quelque chose, Toar? As-tu eu une vision qui nous redonne de l’espoir? lui demanda sa compagne, l’air grave.
– Non, répondit-il en soupirant, toujours rien! Je te l’aurais dit immédiatement si cela avait été le cas. Et de ton côté, toujours aucune trace d’un troupeau?
– Non plus. C’est comme si les animaux s’étaient tous enfuis. Aucun cheval, aucun bison, pas même des saïgas. Depuis plusieurs semaines maintenant! L’herbe est brûlée par le soleil, ils n’ont plus rien à manger et sont partis ailleurs chercher de la nourriture, j’en suis convaincue. De plus, le niveau des rivières est très bas, elles sont parfois même à sec, alors que la saison des pluies est encore loin. Il nous faut partir, Toar, et vite. La réserve de viande séchée est presque épuisée, nous trouvons encore quelques fruits, mais cela ne va pas suffire.
– Je sais. Je suis d’accord avec toi. Mais les esprits semblent m’avoir oublié, ils ne m’envoient plus aucune vision. Pour chacun de nos enfants, j’ai su avant toi que nous allions être parents. Mais depuis la naissance de Méhan, plus rien!
– Ne t’inquiète pas, dit Némi en lui caressant la joue, ils se manifesteront à nouveau quand nous en aurons le plus besoin, ils ne t’ont pas oublié, j’en suis certaine! J’ai confiance en toi.
– Merci de me réconforter, lui répondit-il en l’embrassant, tu trouves toujours le moyen de partager ton optimisme, ma Némi.
– Demain, il faudra annoncer à tout le monde notre départ. Avant, je tenterai une dernière chasse avec mon groupe, le matin.
– As-tu une idée de la direction dans laquelle il faut aller?
– Il faut suivre la direction prise par les troupeaux, vers les montagnes. Les empreintes qu’ils ont laissées vont dans ce sens, nous ferons de même. Il va falloir quitter ce lieu que nous aimons tant et dire adieu à la grotte de nos ancêtres…
– À la grotte sacrée et aussi à Meyda...» continua Toar, en regardant sa compagne, désolé pour elle.
Il avait bien compris que Némi retardait le plus possible le moment de prendre sa décision. Partir était un déchirement. Elle ne le disait pas, mais Toar savait qu’elle allait régulièrement se recueillir à l’endroit où Meyda était enterrée, dans un abri sous roche, à environ une heure à cheval de leur campement, sous une magnifique frise sculptée de chevaux, les animaux préférés de l’artiste-peintre. Depuis leur rencontre avec la tribu du chef Zérec et grâce sa fille Sylla, le clan de Galek s’était familiarisé avec ce bel animal. Il restait une proie que l’on pouvait consommer, mais il était maintenant rarement chassé pour cela. Tous avaient appris à capturer les petits sans les blesser, à les élever dans de grands enclos et à les apprivoiser pour pouvoir ensuite les monter. Pratiquement tous les membres de la tribu possédaient un cheval, une jument, ou un poulain pour les enfants. Cela améliorait considérablement leur quotidien, facilitait leurs déplacements, beaucoup plus rapides désormais, et leur évitait aussi de porter des charges trop lourdes. Cependant, ces douze dernières années, depuis son accession au rôle de cheffe, Némi limitait les déménagements de la tribu, les restreignait à un périmètre peu étendu, ce qui lui permettait toujours de se rendre rapidement sur la tombe de sa mère. Aujourd’hui pourtant, elle n’avait plus le choix. Il fallait partir beaucoup plus loin, définitivement. La survie de la tribu en dépendait. Comme à chaque fois qu’il la voyait triste, Toar s’approcha de sa compagne, lui transmit toute la tendresse qu’il éprouvait pour elle et dont il sentait qu’elle avait besoin. Il l’aimait autant qu’au premier jour, lorsqu’elle lui était apparue avec sa magnifique parure de coquillages sur les cheveux, sa belle chasseuse indomptable, au tempérament de feu, et à la fois si sensible et câline. Il lui offrit ses caresses et ses baisers, qu’elle lui rendit avec la même générosité. Leur étreinte fut intense, mais tout en douceur et les laissa comblés et apaisés. Ensemble, ils étaient capables de tout surmonter. Ils ne faisaient qu’un.
II.
À quelques centaines de kilomètres au sud de la grotte sacrée de la tribu de Galek, les derniers survivants d’un autre clan, celui de Taronna, venaient d’arriver péniblement devant l’entrée de ce qui leur sembla être le lieu de campement idéal, proche d’une rivière. Le petit cours d’eau, heureusement, n’était pas à sec, contrairement à plusieurs autres qu’ils avaient croisés en chemin. La grotte qui se dressait devant eux possédait une ouverture suffisamment haute et large pour offrir un abri suffisant à leur petit groupe.
Ils n’étaient plus que sept. Leur clan, au fil des années, avait perdu ses membres les uns après les autres à cause du manque de nourriture variée et du peu de résistance aux maladies. Les plus âgés et les tout jeunes enfants avaient succombé les premiers aux fièvres, plusieurs femmes étaient mortes en couches et il y avait eu des accidents fatals lors des rares chasses tentées par quelques-uns, chasseurs inexpérimentés.
Sorile, une plantureuse jeune femme de dix-huit ans à un stade de grossesse déjà bien avancé, s’avança de quelques pas à l’intérieur de la grotte et soupira d’aise en sentant la fraîcheur qui y régnait. Elle se baissa doucement en se tenant à la paroi et s’assit par terre, soulagée de pouvoir prendre un peu de repos dans un endroit agréable.
«Comment te sens-tu? lui demanda aussitôt son compagnon, en lui caressant tendrement les cheveux, qui descendaient en longues boucles foncées jusqu’à la cambrure marquée du bas de son dos.
Terem était un jeune homme de son âge, assez grand et plutôt maigre, ce qui contrastait fortement avec la petite taille, le gros ventre et les formes généreuses de Sorile.
– Ça va, Terem, ça va aller maintenant. Je vais dormir un peu, dit-elle en déroulant une peau de renne sur laquelle elle réussit à s’allonger.
– Repose-toi, moi, je vais essayer de trouver de quoi manger.
– Je viens avec toi, Terem, proposa Malec, un homme brun et trapu d’environ vingt-cinq ans. Et Kyrel va venir avec nous aussi, ajouta-t-il en regardant son fils de six ans qui lui sourit, ravi. Il pourra nous aider à trouver des nids d’oiseaux dans les arbres, il grimpe bien mieux que nous.
– Entendu, merci de ton aide, Malec. Ada, je te confie Sorile, ajouta Terem à l’adresse de la doyenne de leur groupe, une femme âgée, très mince, à l’épaisse chevelure blanche et à la peau marquée par une vie déjà bien longue.
– Bien sûr, ne t’inquiète pas, je m’occupe d’elle, répondit-elle. Norac, Méa, allez donc à la rivière pour pêcher.»
Les deux adolescents, de respectivement quatorze et douze ans, le petit-fils d’Ada et une orpheline dont elle s’était occupée à la mort de ses parents, opinèrent de la tête et se dirigèrent aussitôt vers le mince ruban bleu qui scintillait au soleil, munis chacun d’un long bâton taillé en pointe. Ils n’étaient pas très épais non plus, ni l’un ni l’autre.
Ces derniers mois, le modeste clan avait rencontré beaucoup de difficultés à trouver de la nourriture. Eux aussi n’avaient pu que constater la migration, à une période inhabituelle, des différents herbivores, face au manque de végétation à brouter et à la raréfaction des petits cours d’eau. À cela s’ajoutait le fait qu’il n’y avait plus un seul vrai chasseur parmi eux. Tous savaient plus ou moins piéger de petits animaux ou pêcher, mais s’attaquer à des chevaux ou des bisons demandait un peu plus d’habileté et d’entraînement. Plusieurs fois déjà, par le passé, ils avaient dû faire appel aux chasseurs des tribus voisines et amies, pour les aider à organiser de grandes chasses afin de pouvoir sécher de la viande en grande quantité en prévision de l’hiver.
Mais aujourd’hui, il n’y avait plus rien à chasser. Ils avaient donc décidé de partir, de se diriger plus au sud, vers ces montagnes un peu mystérieuses et leur fraîcheur qu’Ada avait déjà eu l’occasion d’apprécier dans sa jeunesse. Cependant, le périple était long et l’allure ralentie par le manque de forces des marcheurs qui se fatiguaient plus vite et avaient besoin de pauses régulières, surtout Sorile que la grossesse contraignait à une allure modérée. Et comme ils ne souhaitaient pas s’éloigner les uns des autres pour plus de sécurité, ils avaient été obligés de se caler tous sur le rythme de la jeune femme. Ils espéraient également rencontrer une autre tribu pour pouvoir se joindre à elle. Mais, pour le moment, ils ne croisaient pas plus d’animaux à chasser que de groupe humain à intégrer.
Norac s’assit au bord de la rivière et laissa ses pieds nus tremper dans l’eau froide. La pêche n’allait pas être simple. Le niveau de l’eau était assez bas, il y avait peu de courant et, surtout, pas un seul poisson à l’horizon, pour le moment. Le jeune garçon soupira.
«Je crois que c’est peine perdue, dit-il mélancoliquement, en regardant celle qu’il considérait comme sa sœur. Je ne vois rien. Et toi?
– Attends un peu Norac, lui répondit-elle en le rejoignant les pieds dans l’eau. Il faut être plus patient. Des poissons vont finir par passer, tu verras.
– Qu’est-ce que j’ai faim! ajouta tristement le garçon.
Méa, qui avait commencé à tresser ses longs cheveux châtains, suspendit son geste en entendant ses paroles. Semblant soudain méfiante, elle regarda discrètement autour d’eux. Voyant que tous les autres étaient hors de portée de voix et ne les regardaient pas, elle chercha quelques instants dans une petite besace en peau de renne qu’elle portait en bandoulière, en sortit quelque chose et tendit rapidement la main vers Norac.
– Tiens, prends ça en attendant.
– Oh! s’écria Norac en écarquillant les yeux de surprise, des prunes!
– Elles sont un peu gâtées, je les ai trouvées dans la forêt, quand je me suis éloignée de vous pour me soulager. Il n’y en avait plus que deux, alors je n’ai rien dit aux autres... ajouta-t-elle, un peu gênée.
– Merci ma Méa! Mais partageons, prends-en une toi aussi!»
Chacun enfourna avec bonheur le fruit à moitié pourri et grouillant de petits vers dans sa bouche et savoura le goût sucré, en suçant longuement le noyau après avoir avalé toute la chair. Cela leur mit du baume au cœur et ils se relevèrent pour scruter, avec un peu plus d’attention, le ruban bleu qui serpentait à leurs pieds. Au bout de longues minutes d’attente, ils virent arriver un trio de petits poissons argentés qu’ils réussirent à attraper à mains nues, en les jetant simplement en dehors de la rivière. Au bout d’une heure, quelques autres furent pêchés de la même façon, à la plus grande joie des deux complices. Sorile, qui s’était réveillée et venait maintenant à leur rencontre, admira leur butin.
«Bravo à tous les deux! les complimenta-t-elle, il ne reste plus qu’à préparer un feu pour les faire cuire.
– Je m’en occupe! lança joyeusement Norac, en se dirigeant vers quelques buissons complètement desséchés, qu’il comptait débarrasser de leurs branches mortes. Le feu, c’est ma spécialité! J’ai toujours quelques silex et des pierres à feu dans mes affaires, je n’en ai pas pour très longtemps!»
Sorile aida Méa à préparer les poissons. La jeune orpheline, considérée comme une petite sœur par la majorité des membres du clan, travaillait avec application. Elle lançait régulièrement des œillades impressionnées et respectueuses au gros ventre de Sorile, qui n’était finalement pas beaucoup plus âgée qu’elle. Méa savait que la jeune femme attendait un bébé, mais elle n’était pas très au clair sur l’origine ni sur l’arrivée du petit être qui grossissait le ventre de son amie. Elle n’osait toutefois pas la questionner. Peut-être demanderait-elle plutôt à Ada, qui, vu son grand âge, était certainement au fait de tous ces mystères?
La vieille femme était, pour le moment, partie chercher des herbes et des plantes comestibles ou curatrices, tout ce qu’elle pouvait trouver dans leur environnement proche et qui se révélerait utile à leurs pratiques quotidiennes. Elle les ferait ensuite sécher pour les utiliser plus tard, au moment le plus opportun, sous forme de tisane ou de bouillie. Son père avait été le chaman de leur clan autrefois et Ada avait, grâce à lui, quelques notions de guérisseuse et une connaissance approfondie des végétaux.
Lorsque le trio formé par Terem, Malec et Kyrel revint, ce dernier portait fièrement contre lui un nid d’oiseau rempli d’œufs. Les deux autres rapportaient essentiellement des racines, la chasse ayant été infructueuse, comme souvent ces derniers temps.
Il fut décidé de préparer une soupe avec les racines et de faire griller les poissons, mais de garder précautionneusement les œufs pour le lendemain matin, dans la fraîcheur de la grotte. Il fallait être prudent et rationner la nourriture. On n’était jamais sûr d’en retrouver facilement.
Leur délicieux mais frugal repas avalé, les membres du clan de Taronna continuèrent à discuter un peu ensemble autour du feu, puis, quand la fatigue de cette journée de marche se fit sentir, jetèrent tout ce qu’ils purent dans le feu afin de l’alimenter le plus longtemps possible pour la nuit, et se regroupèrent par famille à l’avant de la grotte, pour se partager les quelques couvertures qu’ils avaient emportées avec eux.
Terem passa un bras protecteur autour des épaules de Sorile et se colla contre son dos pour lui communiquer toute sa chaleur corporelle. En opposition avec la chaleur parfois importante de la journée, les nuits pouvaient être fraîches. Ada, Norac et Méa s’allongèrent tous les trois, côte à côte. Malec se rapprocha de son fils, qui dormait déjà. Fatigués par leur longue itinérance, ils s’endormirent rapidement, le ventre pas tout à fait rempli et l’inquiétude envers leur avenir proche chevillée au corps.
III.
Le groupe de chasseurs, sur les directives de Némi, partit de bonne heure à cheval, en direction du sud et s’arrêta non loin de la sépulture de Meyda. La cheffe de la tribu les laissa continuer leurs recherches et se rendit, pour la dernière fois, sur la tombe de sa mère. Très émue, elle s’agenouilla sur le sol, sous la frise sculptée et posa ses deux mains à plat, à l’endroit même où reposait la peintre, sous quelques dizaines de centimètres de terre. Fermant les yeux, elle lui adressa silencieusement ses adieux, laissant à nouveau les larmes ruisseler le long de son visage, sans rien faire pour les arrêter. La mort de Meyda avait creusé un trou béant dans son cœur, qui la faisait souffrir insidieusement, malgré les années écoulées. Elle promit à sa mère de ne jamais l’oublier, même si elle ne pourrait plus venir ici. Elle savait que Meyda, où que soit son esprit, comprendrait sa douloureuse décision. Lorsqu’elle retrouva ses compagnons de chasse, elle ne put que constater avec dépit leur maigre butin : quelques lièvres et des oiseaux. Elle leur conseilla alors d’aller pêcher dans une rivière un peu plus loin, dont le niveau était légèrement plus haut que celle qui jouxtait leur campement. Il fallait au moins ramener quelque chose à chaque famille.
Le soir, rassemblés autour du grand feu central, les membres de la tribu écoutèrent avec résignation leur cheffe et leur chaman expliquer qu’ils allaient devoir s’en aller, quitter cette terre ancestrale, s’ils voulaient avoir une chance de survivre tous ensemble. Le fait de se déplacer à cheval était heureusement moins difficile et fatigant qu’à pied et les plus vulnérables acceptèrent également d’écouter la voix de la raison. Le départ fut fixé au lendemain matin. Naé, comme à son habitude, pour faire plaisir aux enfants, raconta une histoire. Elle expliqua cette fois comment Toar, alors tout jeune homme, avait inventé cette merveilleuse arme qu’était le propulseur, pour aider Némi dans ses débuts de chasseuse. Aujourd’hui, tous les chasseurs de la tribu s’en servaient. Il leur permettait de lancer plus vite, plus fort et plus loin leurs longues sagaies et de transpercer, le cas échéant, les peaux les plus épaisses. Les enfants, assis en cercle autour de la doyenne, buvaient à nouveau ses paroles dans un silence religieux et rêvaient tous de devenir un jour de formidables chasseurs et d’essayer, à leur tour, ces propulseurs prodigieux. Comme la veille, le jeune Méhan s’était endormi sur les genoux de sa sœur avant la fin de l’histoire, mais Armenn et Maly étaient remplis d’admiration à l’évocation de l’ingéniosité de leur père. Et ils n’étaient pas peu fiers des regards un peu envieux que leurs camarades leur lançaient. L’histoire terminée, tout le monde partit se coucher, ayant en tête la longue journée qui les attendait le lendemain. Les deux enfants, tout excités, pressaient leur père de questions. Ils voulaient tout savoir, tout comprendre, lancer eux aussi des sagaies avec un propulseur, mais Toar resta inflexible, il était temps de dormir. Amusé par leurs mines boudeuses, il les embrassa tendrement sur le front, promettant de livrer toutes les réponses pendant leur voyage qui commençait le lendemain et durerait plusieurs jours. On ferait aller les chevaux au pas, tranquillement, pour plus de confort, surtout pour les plus jeunes et les plus âgés qui ne pouvaient supporter un rythme soutenu.
Lorsque le moment du départ arriva, chacun prit le strict nécessaire afin que les chevaux n’aient pas un poids trop élevé à porter. Némi attacha ses sagaies et son propulseur décoré d’un petit faon dans son dos, à l’aide de liens en cuir et mit en bandoulière le sac à provisions. Celui-ci contenait plusieurs fruits, quelques racines comestibles et un peu de viande séchée pour toute la famille. Puis, elle monta sur son beau cheval bai avec Maly qui avait la responsabilité du sac contenant les pierres à feu et les silex. Toar, lui, emportait ses différents outils de sculpture et deux objets chers à Némi : la statuette féminine aux formes généreuses offerte par Meyda à sa fille pour la protéger au cours de ses maternités et sa parure nuptiale composée de multiples petits coquillages, cadeau de Sylla, qu’elle avait toujours gardée avec elle, en souvenir de ce moment merveilleux. Il plaça le petit Méhan juste devant lui sur le cheval, l’enserrant complètement de ses bras et ses jambes. Armenn, enfin, était juché tout seul sur un poulain docile, assis sur les nombreuses peaux d’animaux qui faisaient office de couvertures pour la famille. Chacun portait également en bandoulière une outre pleine d’eau, faite en vessie ou en estomac de renne et fermée par un cordon de cuir. Tout le reste serait trouvé ou fabriqué sur place, une fois le nouveau campement établi. Némi prit la tête du convoi avec son fils aîné et quelques chasseurs et la longue colonne de chevaux se mit en route, lentement, s’étirant au fur et à mesure sur plusieurs dizaines de mètres. Toar, rejoint par Towen et Kaël, les frères de la cheffe, fermait la marche. Les trois hommes s’étaient toujours très bien entendus et ils s’étaient mis d’accord pour veiller ensemble de l’arrière à la sécurité des membres de leur tribu. Ils faisaient particulièrement attention à Naé, la doyenne, qui chevauchait juste devant eux, le dos bien calé contre un solide jeune chasseur qui s’était porté volontaire pour partager son cheval avec elle, lui permettant ainsi de se reposer pendant le trajet sans craindre de chuter. Toar appréciait particulièrement cette entraide dont faisaient preuve les membres du clan. Il n’était pas question, jamais, de laisser de côté les plus faibles. Au contraire, toutes les dispositions étaient prises collectivement pour aider ceux qui en avaient le plus besoin. Comme le chaman, Kaël et Towen partageaient chacun leur monture avec leur enfant le plus jeune, une petite fille de six ans, Louré, pour le premier, et un petit garçon de deux ans, Avac, pour le second. Les trois cousins, bercés par l’allure calme des chevaux, se mirent à somnoler assez rapidement, laissant leurs pères respectifs tranquilles pour discuter. Toar confirma aux deux autres la migration précoce des différents animaux qu’ils chassaient habituellement, à cause du manque de végétation et de la raréfaction des cours d’eau. D’ailleurs, pour ne pas risquer de se retrouver sans eau pendant le voyage, Némi et lui avaient décidé de suivre aussi longtemps que possible la rivière, presque à sec, qui coulait à côté de leur campement, quitte à faire quelques petits détours en fonction de ses méandres tortueux. Lorsque le cours d’eau s’éloignerait trop de la direction dans laquelle ils avançaient, ils essaieraient d’en trouver un autre rapidement après avoir rempli autant d’outres que possible.
Après trois bonnes heures de chevauchée, la tribu, profitant d’un endroit où la rivière était étroite et toujours très peu profonde, la traversa pour se rendre au pied d’une falaise aperçue sur l’autre rive. À cet endroit, la partie basse de la roche s’était effondrée et la partie haute formait une sorte d’auvent naturel, en dessous duquel tout le clan pouvait s’arrêter et se reposer à l’ombre. Le soleil était déjà brûlant et tous avaient besoin de reprendre des forces. Les enfants, eux, n’aspiraient qu’à se dégourdir les jambes. On les laissa donc courir et barboter tranquillement dans le petit cours d’eau, à quelques mètres de l’abri sous roche providentiel, gardant seulement les tout petits à l’ombre. Certains adultes en profitèrent pour faire une sieste réparatrice, d’autres pour manger un peu, entamant les maigres provisions emportées. Armenn et Maly étaient, comme les autres enfants, en train de s’amuser dans l’eau, jouant à s’éclabousser et à s’allonger sur le dos dans le lit peu profond de la rivière, avec seulement le visage qui émergeait. Ils riaient tous aux éclats. Croyant leur fils Avac endormi, Sylla et Towen s’étaient assoupis. Mais le petit garçon regardait avec envie le groupe joyeux qui s’ébrouait un peu plus loin. Il se leva, décidé à les rejoindre et avança vers la rivière de son petit pas incertain. Tourbillonnant avec grâce, un joli papillon blanc voleta alors à sa rencontre, tourna un moment autour de lui, détournant son attention du groupe des baigneurs, et se posa sur son nez. Le petit garçon éclata de rire et voulut le toucher. Le bel insecte s’envola immédiatement et continua sa déambulation. Mais Avac était maintenant hypnotisé par sa danse légère et ne souhaitait plus qu’une chose : l’attraper. Il se mit à le suivre, s’approchant et s’éloignant alternativement du cours d’eau en fonction des circonvolutions du papillon. Il partit ainsi un peu plus en aval de la rivière, sans que personne ne s’en aperçoive. À cet endroit, un petit dénivelé avait creusé comme une baignoire naturelle dans le cours d’eau, pas très grande, mais plus profonde. Avac, les yeux toujours fixés sur son papillon, entra dans l’eau juste à cet endroit-là. Un adulte, en y pénétrant, aurait eu de l’eau seulement jusqu’aux genoux, mais le niveau pour un enfant de deux ans atteignait le cou. Surpris, il glissa sur les cailloux qui tapissaient le sol et se retrouva complètement immergé. Il réussit à ressortir la tête, toussant, crachant, essayant d’aspirer de l’air. Mais ses petits pieds ne réussissaient pas à le stabiliser et son visage disparut à nouveau sous l’eau. Le pauvre enfant battait des bras désespérément, ne trouvant rien à quoi s’accrocher. L’eau qui entrait dans sa bouche l’empêchait d’appeler à l’aide. Affolé, il réussit une dernière fois à lever sa main avant de disparaître sous la surface. Armenn leva les yeux à ce moment précis. Il aperçut à plusieurs mètres de l’endroit où il jouait, une petite main levée au-dessus de la rivière. Juste une main. Puis, plus rien! Stupéfait par cette vision, il sauta sur ses pieds, abandonna ses camarades et courut le plus vite possible jusqu’au lieu de l’apparition. Saisi d’horreur, il découvrit alors son jeune cousin, sous l’eau, qui ne bougeait plus. Il l’attrapa immédiatement par la taille et le tira sur la terre ferme. Il le posa au sol en hurlant à l’adresse des adultes.
«À l’aide! Venez m’aider! Maman! Papa!»
Tous les adultes pivotèrent aussitôt vers la provenance des cris. Plusieurs accoururent, comprenant la gravité de la situation. Les autres enfants, qui avaient déjà vu Armenn détaler avant de crier, s’approchèrent aussi. Sylla et Towen se précipitèrent vers leur fils, livides, le visage décomposé. Le petit se mit à tousser, recracha une partie de l’eau qu’il avait avalée et se mit à pleurer en appelant sa mère. Sylla le prit immédiatement dans ses bras, encore tremblante de peur, et partagea un regard soulagé avec son compagnon. Ils se tournèrent tous les deux vers Armenn pour le remercier chaleureusement de son intervention. Le garçon fut également félicité par tous les autres membres du clan pour sa rapidité d’action et son sauvetage. Némi et Toar le regardaient avec fierté. Maly s’approcha de son frère sans rien dire, les yeux brillants d’admiration. Elle mit sa petite main dans la sienne et l’embrassa sur la joue. Son grand frère était un héros.
Naé s’était assise un peu à l’écart, le regard tourné vers l’horizon, au-delà de la rivière qui serpentait. Elle se sentait si fatiguée. Elle souffrait de ne plus pouvoir se rendre utile pour sa tribu, elle qui avait été une couturière très adroite, autrefois. Elle avait confectionné tant de vêtements en peaux pour les autres! Mais c’était il y a plusieurs années, déjà. Aujourd’hui, ses doigts n’avaient plus leur habileté pour laver, tanner, couper ou coudre les peaux et tremblaient même un peu, de temps en temps. Ses yeux la trahissaient également, elle voyait mal de loin, mais également de près, et ne reconnaissait pas toujours ceux qui lui adressaient la parole s’ils ne s’annonçaient pas. Elle soupira, mélancolique. Tous ceux de son âge avaient maintenant disparu, ses frères, ses amis, son compagnon. Et comme elle n’avait jamais eu d’enfant, encore une chose qu’elle ne s’expliquait pas, elle se retrouvait seule. Bien sûr, les autres membres de la tribu veillaient sur elle, gentiment, mais cela n’était pas pareil que d’avoir sa propre famille. Alors, de plus en plus, elle se tournait vers les enfants du clan. Ils appréciaient énormément de l’écouter parler de ses souvenirs et elle adorait les raconter. Et ça, elle pouvait le faire facilement. Elle aimait parler du passé, se remémorer avec émotion tous ces moments, heureux ou non, qu’elle avait gravés dans sa mémoire et restituait, comme si cela s’était déroulé la veille.
«Est-ce que tu dors, Naé?
Elle tressaillit et ouvrit les yeux. Armenn, Méhan et Maly, les enfants de Némi, les petits enfants de Meyda, sa meilleure amie depuis son plus jeune âge, et d’Ourel, son frère qu’elle avait adoré malgré les horreurs qu’il avait perpétrées, se tenaient tous les trois devant elle et la regardaient avec curiosité.
– Non, je ne dors pas, je me repose seulement un peu.
– Est-ce que tu peux nous raconter une histoire, si tu n’es pas trop fatiguée? demanda, le plus poliment possible, l’aîné des garçons.
Naé sourit. Bien sûr qu’elle pouvait! Elle regarda Armenn avec tendresse. Il avait un je-ne-sais-quoi qui lui rappelait Ourel. Elle répondit avec un plaisir non dissimulé.
– Oui, les enfants, venez vous asseoir près de moi. Quelle histoire aimeriez-vous entendre, cette fois?
– Tu peux nous parler encore de Meyda, la peintre qui était notre grand-mère? demanda à son tour la petite fille, à qui l’on avait expliqué les liens familiaux qui les unissaient les uns aux autres.
Naé hocha la tête.
– Votre grand-mère, Meyda, était mon amie, je l’aimais beaucoup, vous savez. Nous avions le même âge, nous nous connaissions depuis que nous étions toutes petites.
– Pourquoi elle n’est plus là avec nous, alors que toi tu es encore là? questionna innocemment Maly.
Son grand frère lui lança un regard horrifié, craignant qu’elle n’ait été impolie envers l’aïeule. Celle-ci fut un peu prise de court par la question de l’enfant. Il était évident qu’on ne leur avait pas parlé des circonstances de la mort de Meyda et elle ne savait pas trop comment répondre à cela. Elle ne voulait pas leur mentir non plus. Prenant le temps de la réflexion, elle finit par choisir de leur dire la vérité.
– Malheureusement, Meyda nous a quittés parce qu’Ourel, mon frère, l’a tuée.
– Mais c’est impossible! s’exclama Armenn, perplexe, n’imaginant pas qu’un être humain puisse ôter la vie d’un autre.
– C’était un accident, répondit Naé, essayant de minimiser l’acte de son frère qu’elle n’avait jamais tout à fait réussi à voir comme un assassin. Ourel était très amoureux de votre grand-mère, il souhaitait l’emmener avec lui, mais elle ne voulait pas. Votre maman a essayé de l’en empêcher et ils se sont battus. Dans la bagarre, Meyda a reçu un silex en plein cœur.
Devant l’air horrifié des enfants, Naé essaya d’être rassurante, omettant de raconter qu’Ourel voulait, en fait, tuer Némi et que Meyda s’était interposée.
– Mais il n’a pas fait exprès, jamais il n’aurait voulu cela, il l’aimait trop.
– Et lui, qu’est-il devenu, alors? demandèrent les deux aînés en chœur.
– Il s’est enfui... répondit évasivement Naé, hésitant à révéler aux enfants ce qui s’était passé ensuite.
– Et Maman l’a laissé s’enfuir? insista Armenn. Elle ne devait pas être contente après lui pourtant, même s’il n’a pas fait exprès de tuer sa maman.
Naé soupira. Autant tout leur dire. Ils le sauraient bien un jour ou l’autre, de toute façon.
– Némi ne l’a pas laissé s’enfuir. Elle l’a poursuivi à cheval.
– Oooooh... firent les enfants, suspendus à ses paroles. Et après?
– Némi a voulu punir Ourel pour le mal qu’il lui avait fait en tuant sa mère. Elle l’a tué à son tour.
– Maman a tué Ourel? s’écrièrent ensemble le frère et la sœur, interdits.
– Vous savez, les enfants, lorsque quelqu’un fait du mal à une personne que l’on aime, on peut avoir envie de la venger et vouloir punir ce quelqu’un, si l’on se laisse complètement envahir par la colère.
– Moi, si quelqu’un faisait du mal à Maman, je le tuerais, c’est sûr! affirma alors Armenn en gonflant son torse.
