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Némi nous invite à un fabuleux voyage dans la Préhistoire. Il y a environ 20 000 ans, dans le sud-ouest de ce qui s’appellera un jour la France, des hommes et des femmes, nomades, vivent en société organisée.
Et si ces Homo sapiens, tellement éloignés de nous dans le temps, nous ressemblaient plus que nous le pensions ? Et si la jalousie, la convoitise, la folie meurtrière, mais surtout l’Amour, avaient su traverser les millénaires pour arriver jusqu’à nous ?
Némi, jeune fille muette, courageuse et déterminée, nous entraîne sur le chemin de sa vie, semé d’embûches et d’émotions fortes.
À PROPOS DE L'AUTEURE
Avec un nom aux consonances bretonnes, originaire de la région parisienne, landaise d’adoption, amoureuse de la Touraine et de la Dordogne, je me sens bien et à ma place dans chaque recoin de France. J’explore régulièrement notre bel hexagone, à la découverte des richesses naturelles et culturelles qui en sont les fondations et les sources de mon inspiration. Enseignante en école élémentaire depuis 1997, j’essaie de transmettre à mes petits élèves mon intérêt pour l’Histoire et la Préhistoire en particulier.
Némi est mon premier roman.
Je suis enseignante en école élémentaire depuis 25 ans et passionnée d’Histoire, de Préhistoire en particulier. Je me suis lancée cette année dans l’écriture et j’ai choisi de situer mon premier roman, pour adultes, à mon époque de prédilection, le Paléolithique. Inspirée par Marilène Patou-Mathis, « L’Homme préhistorique est aussi une femme » et l’ouvrage collectif « Lady sapiens », j’ai voulu mettre en avant des femmes évoluant dans une société spontanément égalitaire, fortes et déterminées, occupant des fonctions souvent mises de côté par les préhistoriens du XIXème siècle. Une de mes héroïnes, par exemple, est la peintre de Lascaux. Si j’ai pris, je l’avoue, de grandes libertés avec les dates en particulier, j’ai essayé de restituer le plus possible un fond historique. Mes personnages en revanche sont volontairement dotés d’une façon de penser et de s’exprimer moderne, actuelle, et passent également par tout le panel des émotions que nous connaissons nous-mêmes. Car après tout, ce sont des Homo sapiens… comme nous.
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Seitenzahl: 376
Veröffentlichungsjahr: 2023
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NÉMI
Sandrine Le Goff
À Guy, mon père,
À Mémé.
Le bonheur est un état d’esprit. On décide un jour qu’on est une personne heureuse. Et ça ne dépend aucunement des choses, des personnes ou des événements extérieurs. C’est un état d’âme. C’est une décision que l’on prend, une attitude que l’on adopte. Sauf que parfois, on l’oublie, ou on s’en éloigne sans s’en rendre compte; alors il faut se le rappeler de temps à autre.
Alain Sauvé.
I
Avec un cri qui exprimait toute sa douleur et son épuisement et dans une ultime poussée, la jeune femme sentit le bébé sortir de son corps.
Accroupie, elle avait tendu les mains pour le saisir d’un geste sûr, plusieurs fois déjà accompli.
Elle le ramena doucement contre elle, heureuse.
Il était chaud et visqueux et semblait peser un poids correct.
À bout de forces, elle s’allongea avec précaution sur la couverture étalée par terre et ferma les yeux, soulagée que ce soit terminé.
Elle était sur le point de se laisser envelopper par la douce torpeur qu’elle sentait monter en elle, de succomber entièrement à la fatigue de ce nouvel accouchement, lorsque quelque chose dans son inconscient l’alerta et la ramena à la réalité.
Brutalement.
Quelque chose qui n’était pas comme les autres fois.
Le silence.
Affolée, oubliant sa fatigue, Meyda se redressa et regarda son enfant.
Il était toujours bien chaud et gigotait légèrement.
Constater qu’il respirait la rassura et elle continua à le détailler. Ses yeux étaient clos, mais sa bouche grande ouverte. Il semblait hurler à pleins poumons. Et pourtant elle n’entendait rien. C’était comme si le bébé criait sans faire aucun bruit.
Ne comprenant pas ce silence, Meyda hésita quelques secondes puis le plaça sur son sein, comme elle avait fait les fois précédentes. Instantanément, il se calma et se mit à téter.
Deux femmes de la tribu, Zypha et Nowilé, plus âgées que Meyda et coutumières des naissances, étaient venues pour l’assister. Légèrement en retrait au départ, elles s’étaient rapprochées, elles aussi inquiètes de cette absence de cris. Après avoir vérifié à leur tour que l’enfant vivait bien, elles affichaient maintenant un air surpris.
Pendant qu’il tétait avec avidité, Meyda l’inspecta de la tête aux pieds. Tout ce qu’elle voyait lui semblait normal : le fin duvet presque noir sur la tête, les lèvres qui remuaient en cadence, le nez légèrement frémissant, les petits poings serrés autour de son sein, les petites jambes repliées. Elle remarqua alors seulement que c’était une fille. Sa première!
Une grande joie l’envahit et prit le pas sur l’inquiétude. Meyda avait déjà accouché trois fois, à chaque fois de garçons. Même s’ils n’avaient pas tous survécu, les bébés s’étaient toujours annoncés par de virulentes vocalises. Elle essaya de réfléchir, de se rappeler les naissances des autres filles de la tribu. Il lui semblait bien que tous les bébés criaient, fille ou garçon.
Perplexe, elle s’autorisa un peu de repos, se disant qu’elle demanderait conseil à Savi, la femme chamane de la tribu. Avec son expérience et vu son grand âge, Savi avait peut-être déjà vu un tel phénomène. Meyda, elle, avait dix-neuf ans, et même si elle était considérée comme une femme déjà mature, elle avait parfois besoin d’être rassurée.
Le bébé avait lâché le sein de sa mère et semblait s’être assoupi.
Nowilé en profita pour attraper un silex parfaitement taillé. D’un geste rapide et précis, elle trancha le cordon qui reliait toujours la mère à sa fille.
Il était temps de s’occuper de Meyda.
II
Pas très grande, tout en rondeurs, avec une longue chevelure blonde et des traits délicats, Meyda était la discrète artiste-peintre de la tribu. Elle reproduisait, sur les parois des grottes sacrées, les animaux qui évoluaient dans leur entourage. Depuis son plus jeune âge, elle avait montré des prédispositions pour le dessin. C’est Réchan, un adorable vieillard, malheureusement décédé, qui lui avait enseigné, pendant des années, cet art et l’avait formée à prendre sa relève. Patient et bienveillant, il lui avait tout appris. À chacun de leurs déplacements, suivant les troupeaux de rennes qui migraient, les membres de la tribu de Galek retrouvaient les lieux où ils avaient déjà séjourné ou découvraient de nouveaux endroits accueillants, propices à un campement. Il fallait bien sûr que ce soit abrité, proche d’une rivière, un peu en hauteur, pour être parfait.
Et en ces lieux marqués par le passage de clans ou de générations différentes, on trouvait également, la plupart du temps dans les environs, une grotte sacrée pour la tribu. À l’intérieur, plus ou moins loin de l’entrée, dans des salles immenses ou des galeries peu accessibles, Meyda exerçait son art en suivant toujours les directives de la chamane. Car, si elle savait parfaitement dessiner et recouvrir de couleurs, par différentes techniques, les animaux qu’elle représentait, ce n’était jamais elle qui choisissait le sujet de ses figures rupestres.
Savi était inspirée par les esprits. Elle seule savait ce qu’il convenait de peindre et ne donnait jamais d’explications.
Meyda devait l’accepter. Pourtant, elle s’interrogeait : pourquoi, par exemple, n’avait-elle presque jamais le droit de représenter des rennes, alors que c’était l’animal le plus chassé par sa tribu et celui qu’elle voyait le plus souvent, au gré de leurs déplacements de peuple nomade? Savi voulait toujours voir surgir des pinceaux de Meyda des chevaux, des aurochs, plus rarement ces grands mammouths qui lui faisaient si peur, mais pas les rennes. Pourquoi ne voulait-elle pas non plus que Meyda représente des végétaux, ni des êtres humains?
Les questions restaient sans réponse, parce que jamais Meyda n’aurait osé les poser à la doyenne, qui l’intimidait un peu. Elle la respectait trop et se contentait de faire ce qu’elle lui demandait. Sauf une fois…
Une seule fois, Meyda avait transgressé les règles et pris l’initiative de peindre dans une grotte, sans en parler à Savi. C’était à la mort de son premier compagnon, Elac. Le jeune homme était un solide chasseur, fort et aguerri. Son groupe revenait toujours avec des prises suffisantes pour les membres de la tribu. Et il ne prenait jamais de risques inutiles. Il se refusait par exemple à aller attaquer les grands mammouths que l’on voyait parfois marcher, au loin. Il disait :
«Que ferions-nous de toute cette viande? Nous n’avons pas besoin de si gros animaux. J’ai repéré une horde de chevaux à une journée de marche de la rivière. Si nous en ramenons autant que les doigts d’une main, cela suffira à nourrir notre tribu pendant plusieurs jours. Et les chevaux ne nous attaqueront pas, nous ne risquons rien.»
Mais ses proies préférées étaient les lagopèdes, ces oiseaux dont le plumage duveteux et brun virait au blanc en hiver et se confondait avec la neige. Elac était impressionné par les oiseaux. Il semblait parfois envieux en les regardant voler dans le ciel. C’est avec un ton toujours enjoué et empreint de respect qu’il en parlait.
Meyda venait aussi aux chasses de temps en temps, lorsqu’elle voulait observer précisément un animal pour le peindre.
Elle aimait alors regarder Elac et les proies qu’il traquait. Elle notait, mentalement, tous les détails anatomiques des animaux chassés, pour pouvoir les reproduire sur les parois des grottes. Confiante en son compagnon, elle suivait toutes ses directives.
Un jour, pour répondre à une commande de la chamane, elle vint observer un troupeau de bisons qui paissaient dans une prairie, à environ une heure de marche du campement. Elle était accompagnée par un groupe d’une dizaine de chasseurs, dont l’objectif était de ramener des provisions de viande. Elle allait profiter de leur chasse pour voir les mouvements des animaux, d’abord calmes puis soumis au stress.
La tactique de chasse était simple. Il s’agissait d’avancer ensemble en demi-cercle sans faire le moindre bruit, à moitié cachés par les hautes herbes, et de se rapprocher suffisamment des bisons pour pouvoir les atteindre avec les sagaies, ces longues lances en bois, à pointe en pierre et à l’empennage muni de plumes. Les chasseurs sélectionnaient au préalable un ou deux bisons isolés ou un petit, le visaient à plusieurs avec la première sagaie, gardant la deuxième pour empêcher le reste du troupeau de charger vers eux le cas échéant.
Elac et Karwen, le chef de la tribu, étaient les meilleurs tireurs. Ils se placèrent chacun à une extrémité du demi-cercle, Elac à gauche et Karwen à droite. Meyda, elle, se trouvait plus au centre, un peu en retrait derrière les autres chasseurs, pour ne courir aucun risque et avoir une vision optimale de la scène qui allait se jouer. Elle avait commencé à mémoriser les cornes latérales, la bosse sur le haut du dos, l’épaisse toison à l’avant du corps alors que l’arrière en était dépourvu.
Karwen fit signe à ses hommes, pointant du doigt deux bisons un peu éloignés des autres, à côté d’un bosquet d’arbres, à leur gauche. Ils étaient massifs, deux mâles certainement. Les chasseurs montrèrent qu’ils avaient compris et tous commencèrent à avancer lentement. Mais ce jour-là, la chance n’était pas avec eux. Alors qu’ils avaient pris soin de se placer contre le vent de ce début d’automne, pour ne pas se faire repérer par l’odorat aiguisé des bisons, ceux-ci semblèrent percevoir malgré tout un danger. Avant que les chasseurs ne puissent faire le moindre geste, un des bisons chargea brusquement dans leur direction. Karwen hurla à ses chasseurs de tirer. Une pluie de sagaies s’envola alors vers l’animal. Dans la panique, seule celle d’Elac, plus près que les autres, l’atteignit et le blessa, ne faisant que dévier sa trajectoire vers la droite. Le reste du troupeau, alerté à son tour, s’éparpilla en tous sens comme une nuée d’oiseaux effarouchés. La plupart des hommes durent lancer leur deuxième et dernière arme, formant une sorte de palissade protectrice, obligeant les animaux terrifiés à un demi-tour. Saisi d’une intuition furtive, Elac ne lança pas sa deuxième sagaie en voyant que ses camarades étaient maintenant tous désarmés, pour parer à toute éventualité. La tactique fonctionna. Les bisons s’échappèrent tous dans la direction opposée aux chasseurs, tous sauf l’animal blessé. Rendu fou par la lance plantée dans son dos, celui-ci continua à charger droit devant lui, évitant toutes les sagaies plantées dans le sol.
«Sauvez-vous!» cria alors Karwen.
Les chasseurs battirent en retraite.
Seule Meyda resta tétanisée, ne sachant pas dans quelle direction fuir, regardant avec horreur se rapprocher d’elle cette énorme bête furieuse. Elac et Karwen réagirent en même temps et tirèrent ensemble, touchant tous les deux l’animal cette fois, qui fut terrassé instantanément.
Tremblante, encore sous le coup de la frayeur, Meyda se laissa tomber au sol en poussant un long soupir. Elle avait eu peur comme jamais et sentait son cœur cogner dans sa poitrine. Mais quand elle releva la tête vers Elac, pour partager son soulagement avec lui, ses yeux s’agrandirent de terreur. Alors qu’il avait semblé s’enfuir dans la direction opposée et que plus personne ne faisait attention à lui, le deuxième bison isolé s’était élancé à son tour et n’était plus qu’à quelques mètres d’Elac. Karwen, qui arrivait vers son ami en courant mais se trouvait encore loin de lui, lança sa dernière sagaie sur l’animal et lui causa une large blessure au flanc. D’où elle était, comme si la scène se déroulait au ralenti, Meyda put voir son ventre s’ouvrir et ses boyaux commencer à tomber sur le sol, sans que cela ne le fasse seulement ralentir sa course. Il était maintenant tout près d’Elac. Meyda crut que son cœur allait s’arrêter de battre quand elle réalisa que le jeune homme était désarmé. Comme s’il avait compris que toute fuite était inutile, Elac ne bougeait plus et semblait même attendre l’impact, se tenant la tête d’une main. Il fut percuté avec une violence inouïe par le bison. Son corps fut projeté sur plusieurs mètres et retomba lourdement sur le sol. Le bison continua encore un peu sa course, certainement étourdi par le choc lui aussi, ralentit, tituba, et s’écroula sur le sol, vaincu.
Pendant quelques secondes, personne ne bougea. Il n’y eut plus aucun bruit, comme si la nature elle-même était figée d’horreur.
Meyda se releva sans un mot, comme asphyxiée, et courut aussi vite qu’elle le put jusqu’à son compagnon inerte. Elle se jeta à genoux près de lui, l’appela, lui toucha un bras, puis le visage doucement. Elac était en sang, son corps était brisé, il ne respirait plus.
Alors, dans le silence devenu suffoquant, un cri terrible, celui de Meyda, se fit entendre, une longue plainte, si douloureuse que personne n’osa bouger. Tous avaient compris que le grand chasseur venait de quitter ce monde pour aller rejoindre les esprits.
Meyda pleura longtemps.
Elle fut incapable de marcher et Karwen dut la prendre dans ses bras pour la ramener au campement, tandis que ses compagnons s’étaient rassemblés pour porter le corps d’Elac.
Savi s’occupa de la cérémonie rituelle du passage vers le monde des esprits et le jeune chasseur fut enterré, le lendemain, à quelques mètres seulement de l’entrée de la grotte sacrée, avec une profusion d’offrandes qui montrait bien à quel point il avait été apprécié par sa tribu : plusieurs sagaies, des colliers de dents de divers animaux chassés, le crâne d’un ours et une longue peau de renne qui le recouvrait des pieds à la tête.
La nuit suivante, se faufilant hors du campement avec une lourde besace pesant sur son épaule, se guidant dans le noir grâce à la pleine lune, Meyda se rendit en secret à la grotte sacrée. Arrivée devant l’entrée, elle sortit de son sac tout le nécessaire pour faire du feu : un silex, une pyrite, cette pierre brillante composée de particules de métal, de l’amadou et un peu d’herbes sèches. En quelques frictions des deux pierres l’une contre l’autre, elle obtint des étincelles qui tombèrent sur l’amadou, se transformant en une toute petite braise. Soufflant dessus tout doucement, Meyda la déposa au cœur d’un petit nid d’herbes bien sèches et attendit que le feu prenne. Quand ce fut chose faite, elle alluma la mèche d’une lampe à graisse et, à la lueur de sa flamme vacillante, pénétra d’un pas décidé dans la grotte. Au début, elle marcha, puis elle dut se baisser, presque ramper à un endroit.
Elle passait devant les peintures qu’elle-même et Réchan avaient réalisées, lors de leurs précédents passages en ces lieux. Aux différents endroits de la grotte, Meyda reconnut les aurochs gigantesques, se faisant face, les chevaux caracolant, les cerfs traversant une rivière de laquelle seules leurs têtes émergeaient. Mais, en cet instant, elle ne s’attendrissait pas de cette vache qui semblait sauter au-dessus d’un obstacle invisible, de cette file de petits chevaux qui se suivaient au pas, ou de ce grand cheval qui semblait se rouler sur le dos dans une herbe qu’il fallait imaginer… Déterminée, elle se rendait dans l’endroit le plus inaccessible de la grotte, ce lieu que Savi nommait le trou et souhaitait laisser vierge de tout dessin.
Pour y accéder, il fallait descendre le long d’une paroi abrupte sur plusieurs mètres, en s’agrippant aux pierres saillantes et on aboutissait finalement à une petite salle que la chamane semblait trouver sans intérêt. Après avoir longuement réfléchi et hésité, c’est cet endroit, dont elle seule oserait braver le dangereux accès, que Meyda avait choisi pour rendre un dernier hommage à son défunt compagnon.
La jeune femme, sa besace en bandoulière sur l’épaule, laissa sa lampe à graisse allumée sur le sol, ayant besoin de ses deux mains pour se tenir à la paroi. Elle commença sa périlleuse descente, lentement, consciente qu’à la moindre inattention elle risquait de se rompre le cou.
Elle arriva finalement sans encombre jusqu’en bas, dans l’obscurité presque totale et prit quelques instants pour retrouver son souffle et détendre ses muscles contractés par l’effort.
Elle sortit de son sac une seconde lampe à graisse et, tâtonnant, réussit à l’allumer en répétant les gestes qu’elle avait effectués quelques minutes plus tôt.
Elle se mit alors à observer la paroi. D’abord avec les yeux, scrutant, réfléchissant, puis avec les mains, touchant, palpant les aspérités et les creux de son support de travail.
L’artiste-peintre prit ses différents pigments, de l’ocre, du marron, du noir, obtenus par le broyage méthodique de galets divers, des pinceaux avec des poils en crin de chevaux, de petits morceaux de peau de renne qui serviraient de tampons, et se mit au travail.
Elle dessina tout d’abord, d’un trait ferme et maîtrisé, le bison qui était la cause de son malheur, en pleine course, éventré, le corps transpercé de la sagaie de Karwen. Ensuite, avec une émotion grandissante, le corps renversé de son compagnon, basculant en arrière.
Elle qui mettait toujours un point d’honneur à représenter les moindres détails anatomiques, à dessiner avec une ressemblance saisissante ses sujets d’étude, choisit cette fois d’être volontairement schématique.
Les bras et les doigts d’Elac ressemblaient à des bâtons, le bison semblait seulement esquissé, comme si la douleur, l’incompréhension, la rage, le sentiment d’injustice, toutes les émotions qui la traversaient encore lui faisaient, cette fois, choisir un style différent pour s’exprimer. Les larmes inondaient ses joues, mais Meyda ne s’arrêtait pas.
Au moment de dessiner le visage d’Elac, elle marqua un temps d’arrêt. Ne voulant pas irriter les différents esprits de la nature et parce qu’elle avait conscience de braver un interdit, elle décida de ne pas figer sur la pierre son véritable visage d’homme, mais de lui rendre hommage en le représentant avec une tête d’oiseau, son animal préféré.
Et comme un message intime et personnel qu’elle lui adressait, elle décida également, au dernier moment, de mettre en valeur sur la paroi la virilité de son amant.
«Adieu mon bel Elac, je ne t’oublierai jamais, dit-elle doucement, une larme roulant sur sa joue, en caressant son ventre légèrement rebondi. Tu seras pour toujours dans mon cœur.»
Il lui fallut plusieurs mois avant de pouvoir représenter, sur la paroi, la commande de Savi : deux bisons dos à dos. Mais elle y parvint malgré tout.
L’image des deux énormes animaux était, depuis ce jour funeste, gravée à jamais dans sa mémoire.
III
Lorsque Nowilé et Zypha sortirent de la tente, quelques autres membres de la tribu, qui s’affairaient non loin à diverses tâches, s’assurèrent d’un regard que tout allait bien. Surtout Naé, une belle jeune femme aux longs cheveux châtains et tressés, amie de Meyda, qui l’avait vue, plusieurs heures auparavant, partir se mettre à l’écart dans la tente réservée à la chamane. Ici étaient reçus les blessés, les parturientes ou les malades. Naé, qui elle n’avait jamais eu d’enfant, surveillait les deux aînés de Meyda, Kaël et Towen, deux petits diablotins de quatre et deux ans. Elle s’occupait d’eux à chaque fois que Savi demandait à son artiste de venir peindre dans une grotte, ou lorsque Meyda en avait besoin.
Devant le sourire des deux femmes, Naé se détendit, mais comprit au voile dans leur regard que quelque chose les tracassait. Elle espéra que ce n’était rien de grave. Il fallait aller rassurer Oran maintenant.
Prenant les deux garçons par la main, Naé se dirigea alors vers l’autre extrémité du campement et s’approcha d’un groupe qui, assis sur de simples peaux de renne, était absorbé par sa tâche quotidienne, la taille des silex. Le groupe était composé d’hommes, de femmes, d’adolescents et d’enfants des deux sexes.
Les plus âgés, les plus aguerris aussi, réalisaient des instruments particulièrement tranchants et fins, destinés à la chasse et à la découpe de la viande, tout en surveillant d’un œil bienveillant mais intransigeant le travail des plus jeunes, à qui l’on demandait de réaliser des racloirs ou des perçoirs.
Les racloirs étaient essentiels pour débarrasser les peaux des animaux chassés de tout reste de chair. Les perçoirs servaient, eux, à faire des trous dans ces mêmes peaux, pour pouvoir les coudre entre elles. Les aiguilles à chas réalisées en os par un autre groupe, les sculpteurs, pouvaient ainsi faire passer par les trous les tendons de renne qui faisaient office de fil, et réaliser manteaux, tuniques ou chaussures.
Lorsqu’il vit Naé et les enfants de sa compagne arriver devant lui, Oran, le tailleur de silex le plus adroit de la tribu, interrogea fiévreusement du regard la jeune femme. Celle-ci sourit et opina de la tête. Cela signifiait que Meyda avait survécu, l’enfant aussi, que tout semblait bien aller. Oran sentit toute la tension qui l’avait envahi ces dernières heures retomber, et s’arrêta machinalement de tailler la pointe de lance qu’il avait presque terminée. Quel soulagement! Quel soulagement de ne pas avoir perdu Meyda d’une part, car ces dernières années plusieurs femmes de la tribu étaient mortes en couches. Et d’autre part, Oran se rappelait le désespoir de la jeune femme lorsqu’elle avait perdu son plus jeune fils l’été précédent. L’arrivée de ce nouveau-né atténuerait peut-être ce chagrin qui ne la quittait jamais tout à fait depuis. Pourvu que celui-ci survive et apporte à sa mère le réconfort dont elle avait besoin!
Oran ne se considérait pas comme le père de ce bébé. Comme tous les membres de son clan, il savait qu’un enfant avait une mère, celle qui l’avait mis au monde ou une de substitution, et que potentiellement tout le reste de la tribu pouvait s’occuper de lui en cas de besoin. Les hommes, bien qu’ils témoignent affection et intérêt aux enfants de leur compagne, n’avaient aucune connaissance du concept de géniteur. La perte d’un membre de la tribu, quel qu’il soit, affectait tout le monde, mais Oran savait que des liens plus forts existaient entre certaines personnes. Meyda et ses enfants étaient comme une partie de lui et il tremblait parfois d’inquiétude pour eux. Grand, élancé et châtain, assez musclé de par son activité quotidienne, Oran ne donnait pas l’impression d’être un sentimental. Pourtant, il possédait un cœur énorme et sa gentillesse avait conquis toute la tribu. C’est tout naturellement que Meyda avait été conquise aussi.
Il se dit qu’il allait, dès ce soir, remercier les esprits en sculptant à nouveau le corps de Meyda dans de l’ivoire de mammouth. Il avait récupéré une longue défense sur un cadavre lors de leur dernier déplacement et il la gardait en prévision d’une occasion particulière comme celle-ci. Il réaliserait une statuette représentant son corps de femme enceinte, en accentuant exagérément ses formes déjà généreuses, poitrine, hanches, ventre, fesses, mais sans visage, pour montrer sa reconnaissance envers tous les esprits de la nature qui avaient protégé celle pour qui battait son cœur.
Lorsqu’elle pénétra dans la tente, de son pas tranquille mais ferme, Savi, la chamane, l’aïeule de la tribu, celle qui les avait tous vus naître, celle que l’on consultait toujours pour ses connaissances et ses conseils, Savi s’approcha sans faire de bruit de la couche sur laquelle reposaient Meyda et sa petite fille. Elles dormaient toutes les deux, le bébé sur la poitrine de sa mère, et leurs visages exprimaient un relâchement total. Savi sourit. Ce spectacle la ravissait toujours. La tribu de Galek, du nom de son fondateur, le compagnon de la mère de Savi, comptait un nouveau membre. Après les différents décès de l’année passée, c’était une très bonne chose.
Sentant certainement la présence de la chamane près d’elle, Meyda remua et ouvrit doucement les yeux.
«Savi… murmura-t-elle dans un souffle.
— Comment te sens-tu Meyda? demanda la vieille femme, bienveillante.
— Je me sens bien, Savi, je suis fatiguée, mais les naissances ne me font plus peur. J’ai l’habitude et cela a été assez vite. Mais… Il y a quelque chose… Ce n’est pas moi, c’est le bébé… Elle… - Savi ne voulait pas presser Meyda, elle la laissa chercher ses mots - … Elle ne fait aucun bruit. Elle ne crie pas, alors qu’elle ouvre grand la bouche, elle… Je n’ai jamais vu ça! Est-ce que…?
Comme si elle sentait que l’on parlait d’elle, la petite se réveilla. Elle bailla, commença à remuer ses bras, ses jambes, puis ouvrit grand la bouche et devint toute rouge. Savi put constater ce que Meyda venait de lui décrire : la petite semblait hurler, tout son corps l’exprimait, mais sans aucun son. Sa mère la mit sur son sein et elle se calma aussitôt, apaisée par le liquide nourricier.
— Meyda, ton enfant va bien visiblement. Elle respire, elle bouge, elle dort, elle boit ton lait. Elle a ses deux jambes, ses deux bras. Peut-être que les esprits ont tout simplement oublié de lui donner une voix, dit doucement la chamane. Ou alors, ils ont estimé qu’elle n’en avait pas besoin, qu’elle était particulière. C’est peut-être le signe qu’elle sera une personne importante dans notre tribu.
— Oh…
— J’ai déjà vu cela il y a bien longtemps, alors que je n’étais qu’une enfant. Un membre de la tribu est né sans la parole, et ses oreilles ne nous entendaient pas non plus. Sa vie durant, il n’a jamais pu proférer le moindre mot, seulement des cris ou des grognements. Cela ne l’a pas empêché d’être un grand chasseur ni de vivre au sein de notre tribu. Il ne faut pas t’inquiéter!»
Meyda se mit à réfléchir à ce que venait de lui dire la doyenne de la tribu. En effet, tout semblait normal chez ce petit être, hormis ce silence qui seul sortait de sa bouche. Savi semblait penser que ce n’était pas le plus important. Elle devait être satisfaite, puisque l’enfant vivait et se sentir reconnaissante pour cela. Et elle dut admettre qu’une grande part de la communication entre les membres de cette tribu passait par les regards, les mimiques et les gestes.
«Quel est son nom? demanda Savi.
— Je vais l’appeler Némi», sourit Meyda.
Le lendemain, selon la coutume, et comme tout allait bien pour la mère et l’enfant, Meyda put quitter la tente de Savi et retourner auprès des siens.
Avec Oran et ses enfants, elle occupait une hutte, parmi la quinzaine que comptaient leur campement.
Assez grande, haute, recouverte de grandes peaux de mammouths soigneusement cousues entre elles, que les chasseurs de la tribu avaient prélevées sur des animaux trouvés morts, elle contenait toutes les richesses du couple : diverses peaux qui faisaient office de couvertures et de vêtements, la besace contenant tout le matériel pour peindre de Meyda et de nombreux outils en pierre taillée, œuvres d’Oran. Tout ce qu’ils étaient capables de porter quand venait le temps de changer de campement.
Apercevant leur mère, Kaël et Towen accoururent vers elle sur leurs petites jambes potelées pour se faire câliner et regarder de près cette petite chose qu’elle ramenait et qui se tortillait sans faire de bruit.
«Regardez les enfants, voici Némi, votre petite sœur. C’est un nouveau membre de notre tribu, mais surtout de notre famille.
— Elle est toute petite… déclara Towen.
— Elle ne fait pas de bruit, remarqua Kaël.
— En effet, sa bouche ne fait aucun bruit et elle ne peut pas crier. Cela arrive parfois. Elle est différente des autres bébés mais cela n’a aucune importance pour nous. Et comme tu l’as dit Towen, elle est toute petite, il va donc falloir prendre soin d’elle.»
Comme aimantée par ce lien magique qui fait que les enfants se reconnaissent toujours entre eux comme des semblables, la petite Némi fixait tour à tour avec intensité ses deux frères. Un message non verbal sembla transiter entre ces trois paires d’yeux, comme une alliance tacite, un serment entériné. L’échange avait dû être intense, car elle referma les yeux et s’endormit aussitôt.
Leur curiosité et leur besoin de câlins satisfaits, Kaël et Towen retournèrent vite à leurs occupations avec les autres enfants de la tribu, courant tout autour des autres mères, occupées à leurs tâches.
Oran s’approcha à son tour, entoura de ses deux bras la jeune femme et se pencha vers elle pour l’embrasser tendrement. Il mit tout son amour dans ce baiser, qu’il avait tant redouté ne plus pouvoir lui donner. Comme à chaque fois, Meyda ressentit un grand apaisement. Depuis la mort d’Elac, grâce à Oran elle se sentait moins seule. Il lui avait apporté beaucoup de réconfort. Il était tendre, semblait éperdument amoureux d’elle et adorait les enfants. Elle se rendit compte qu’il lui avait manqué, ne serait-ce qu’une nuit. Elle se recula pour lui présenter le bébé.
«Voici Némi, Oran. C’est ma… c’est notre fille.
— Notre… notre fille?
Oran regarda sa compagne comme s’il ne comprenait pas. Elle-même semblait surprise par ce qu’elle venait de dire. Cela avait été spontané, elle n’y avait pas réfléchi avant, mais cela lui semblait maintenant une évidence.
— Oran, cette petite ne possède pas la parole. Cela ne l’empêchera pas de grandir, Savi me l’a assuré. Je ne sais pas si c’est un bien ou un mal, mais elle est différente. Elle a besoin de moi, mais elle a aussi besoin de ta protection. Si jamais je devais cesser de vivre, je voudrais que ce soit toi qui prennes soin d’elle. Avec Kaël et Towen, c’est toi sa famille maintenant.
— Je t’interdis de cesser de vivre, Meyda! Mais je te promets que je m’occuperai bien de Némi», dit gravement Oran.
Meyda lui sourit. Il avait compris ce qu’elle voulait dire et en était touché. Elle avait bien vu qu’il était très affecté lui aussi par la perte de son fils l’année dernière. Elle savait, même si on ne le reconnaissait pas comme cela dans la tribu, que l’attachement des hommes aux enfants de leur compagne était certainement comparable à l’amour maternel.
L’arrivée de cette petite fille particulière était peut-être l’occasion de changer les habitudes. Du moins, Meyda souhaitait faire ainsi pour sa propre famille. Et elle voyait qu’Oran n’attendait que cela. Elle se lova dans ses bras, prenant bien soin de ne pas serrer Némi, et se laissa aller avec un sentiment de bien-être dont la chaleur l’enveloppa tout entière.
Oran n’était pas et ne serait jamais Elac. Même si une partie de son cœur lui était restée fidèle malgré la mort, elle se sentait bien avec Oran et imaginait que là où il se trouvait, Elac approuvait ce choix.
IV
Alors qu’elle n’avait que quinze ans, Meyda avait déjà réalisé des peintures d’un grand réalisme, dans plusieurs grottes découvertes lors des différents déplacements de sa tribu. À ses débuts, Rachen lui faisait seulement préparer les pigments. Meyda avait alors testé divers mélanges, sélectionnant ses pierres avec soin, avant de les réduire en poudre minutieusement, ajoutant en quantité plus ou moins importante sa salive, de l’eau ou de la graisse animale, en guise de liant. Voyant qu’elle obtenait des couleurs intéressantes, Rachen l’avait alors incitée à colorer les œuvres qu’il produisait, en soufflant les pigments à travers un os creux, en frottant les surfaces avec de petits morceaux de peaux imprégnés d’ocre ou de noir, en traçant les contours des bêtes avec des morceaux de charbon, ou en appuyant ses paumes enduites de couleur sur les parois fraîchement ornées. Devant son application et le rendu des dessins, sublimés par les couleurs de la jeune femme, Rachen lui avait finalement laissé le soin de tracer elle-même les silhouettes des animaux que réclamait Savi, en fonction de ses visions.
Meyda avait alors pu vraiment s’exprimer. Elle était capable de restituer sur les murs des cavernes des animaux que l’on avait l’impression de voir bouger à la flamme tremblante des lampes à graisse posées sur le sol. Les chevaux, ses animaux préférés, les bisons, ou encore les aurochs semblaient vivants, en plein mouvement, et prêts à s’échapper de la grotte.
Lorsque Rachen s’en était allé, rappelé par les esprits puissants qui semblaient régir le monde, Meyda avait continué son travail, en solitaire. La compagnie du vieil homme lui avait un peu manqué, mais elle avait l’habitude de passer plusieurs heures seule, dans les profondes salles faiblement éclairées et elle aimait par-dessus tout ce qu’elle faisait. Elle en perdait toute notion du temps, absorbée tout entière par sa tâche, ne pouvant se résoudre à arrêter si elle n’avait pas complètement terminé. Savi respectait sa concentration. Elle expliquait généralement à Meyda quels animaux elle souhaitait la voir peindre et la laissait ensuite complètement libre dans sa réalisation. Il arrivait donc fréquemment à la jeune artiste de ressortir de la grotte alors que la nuit était tombée et que tous les membres de la tribu dormaient à poings fermés. C’est pour cela que la tente qu’elle occupait seule, orpheline depuis trois ans déjà, se trouvait très proche de la grotte, afin qu’elle n’ait pas à effectuer une trop longue marche dans l’obscurité, à la faible lueur de sa petite lampe, lorsque cela arrivait. Mais il était fort probable que Meyda ne reste pas seule encore très longtemps. En effet, parmi les membres de la tribu, trois jeunes hommes de son âge s’intéressaient à elle : Ourel, Oran et Elac.
Le premier, jeune frère du chef, présomptueux et imbu de lui-même, ne plaisait pas du tout à la jeune femme, malgré son physique avantageux. Grand, brun, musclé, avec des yeux noisette, de hautes pommettes et un menton volontaire, il faisait partie du groupe des chasseurs. Mais Meyda ne se sentait aucune affinité avec lui et n’aimait pas la façon dont son regard semblait la convoiter lorsqu’il la regardait.
Oran, qui était son ami depuis toujours, était celui qu’elle trouvait le plus attendrissant, car il était plein d’attentions envers elle, lui apportant souvent de petits cadeaux, des noix, des pierres colorées pour réaliser ses pigments ou des outils taillés qu’il réalisait lui-même, étant un très bon tailleur de pierre. Meyda aimait discuter, rire et passer du temps avec lui, mais elle se rendait bien compte que son ami ne ressentait pas que cela pour elle. Ses cadeaux en étaient la preuve. Meyda était gênée de les accepter et le lui avait dit, mais il continuait, disant que cela lui faisait plaisir et qu’elle était avant tout son amie.
Quant à Elac, Meyda brûlait littéralement d’amour pour ce beau chasseur depuis sa plus tendre enfance.
Mais malheureusement pour elle, il semblait lui préférer son amie Naé, sœur de Karwen et Ourel, une jeune femme rieuse et sûre d’elle, quand Meyda était plutôt timide et effacée.
Et pourtant, Elac venait souvent voir la jeune artiste pour se renseigner sur les goûts, les envies, ou les déplacements de son amie. Il lui apportait les cadeaux qu’il destinait à Naé, lui demandant de lui remettre de sa part, venant ensuite se renseigner sur sa réaction en les recevant. Il ne voulait pas les lui remettre en personne.
Naé, par son statut de sœur du chef et grâce à son charme ravageur, avait plusieurs prétendants et Elac attendait que la jeune femme fasse son choix. Cela lui déplaisait un peu d’être en compétition, en quelque sorte, avec d’autres jeunes hommes, qu’il connaissait en plus très bien. Quand elle aurait décidé quel compagnon elle préférait, il faudrait encore demander à la chamane si les esprits leur étaient favorables. Et ce n’est qu’après la bénédiction de Savi que le couple pourrait consommer son union. Ne sachant pas comment il se positionnait par rapport à ses rivaux, il demandait souvent conseil à l’amie la plus proche de Naé, Meyda, en qui il avait toute confiance, au grand désespoir de celle-ci!
Un soir, alors qu’elle ressortait de la grotte sa lampe à la main, la nuit étant tombée, Meyda vit soudain Elac se matérialiser à côté d’elle. Elle poussa un cri de surprise et lâcha son éclairage.
«Oh, désolé, Meyda, je ne voulais pas te faire peur! s’écria le jeune homme, se précipitant pour ramasser sa lampe.
Une main sur le cœur, pour en calmer les battements intempestifs, dus aussi bien à la frayeur qu’à la présence du beau chasseur, Meyda le regarda.
— Qu’est-ce qu’il y a, Elac? demanda-t-elle pour se donner une contenance.
— Viens, je te raccompagne. Nous pourrons parler en marchant.»
Ils se dirigèrent, côte à côte, vers la tente de la jeune femme. La nuit était froide et le ciel constellé d’étoiles. Tout était calme sur le campement, on n’entendait plus rien. Meyda tremblait de sentir la manche d’Elac frôler la sienne à chaque pas. La présence du jeune homme la comblait, mais elle savait qu’il n’était pas là pour elle.
«J’ai encore un service à te demander. C’est pour Naé, dit-il, en tendant la main vers elle et en laissant apparaître dans sa paume une grosse canine de loup. J’espère que cela va lui plaire.
— Je suis sûre que oui, fit doucement Meyda, prenant le présent et le glissant dans sa besace.
— Merci, Meyda. Tu sais, Karwen insiste pour que je choisisse une compagne et je sais qu’il aimerait beaucoup que ce soit Naé, mais moi…
Le cœur de la jeune peintre manqua un battement et elle le regarda droit dans les yeux, sentant l’espoir renaître.
— Mais… et toi Elac? Tu… tu aimerais que ce soit Naé? demanda-t-elle timidement, sentant ses joues rougir, remerciant la nuit d’être déjà tombée pour le lui dissimuler.
— J’aimerais que ce soit quelqu’un qui me surprenne, quelqu’un dont je me sente fier, quelqu’un que j’admire. Je ne sais pas si Naé est cette personne. Je ne sais pas s’il existe une telle personne. Et toi? Crois-tu qu’elle existe?
— Je… Je ne sais pas.
— As-tu déjà trouvé, toi, Meyda, celui qui pourrait devenir ton compagnon?
— Oui… répondit-elle dans un souffle, son cœur battant la chamade, son regard accroché aux magnifiques yeux bleus du chasseur.
— Tu as de la chance alors, ajouta le jeune homme en lui souriant. Bonne nuit, Meyda, et merci de ton aide!»
Et il partit comme il était venu, disparaissant dans le noir, laissant Meyda perplexe. Elac semblait hésitant, influencé peut-être par le chef. Mais comment faire pour qu’il s’intéresse à elle? Comment pourrait-elle le surprendre? Comment pourrait-il être fier d’elle? Les paroles du chasseur, au lieu de l’aider, la troublaient davantage.
Il n’était pas rare que Naé et Meyda se retrouvent, une fois leurs activités respectives terminées, en fin de journée. Naé était experte dans la préparation des peaux de renne et la confection de vêtements, et elle passait une partie de ses journées à réaliser diverses pièces, de toutes tailles, pour les membres de son clan. Ceux-ci appréciaient particulièrement ses vêtements d’hiver, aux coutures parfaitement serrées, garantissant une bonne protection contre le froid.
Les deux jeunes femmes allaient souvent se promener ensemble, au bord de la rivière, Meyda en profitant pour s’acquitter, la mort dans l’âme, des missions dont Elac l’investissait et pour ramasser les galets colorés qu’elle trouvait en grand nombre à cet endroit. En hiver, la rivière gelait, ses berges étaient recouvertes de neige, mais chaudement vêtues, les deux amies restaient fidèles à leurs habitudes.
Un soir, alors qu’elles discutaient des différents prétendants de Naé, Meyda perçut un changement chez son amie à l’égard d’Elac. D’abord indifférente, Naé donnait l’impression de commencer à apprécier les attentions du jeune homme. Meyda en était désespérée, mais n’osait rien lui dire. Qui était-elle pour espérer contrecarrer des sentiments qui n’allaient pas tarder à être partagés? Elle remit à son amie la magnifique dent de loup offerte par Elac.
«Oh, Meyda! s’écria Naé, ravie, elle est vraiment jolie! J’ai l’impression que je fais de l’effet aux chasseurs de notre clan! Daïr m’a fait un présent aussi, mais il me plaît moins. Et puis… Elac est plus jeune! ajouta-t-elle en souriant espièglement - Meyda était au supplice - Et toi, tu devrais parler un peu plus à Ourel, continua Naé. Il semble vraiment s’intéresser à toi. Je connais mon frère tu sais! J’ai vu comment il te regardait…
— Ah? fit Meyda, feignant l’ignorance, tu crois?
Elle aussi avait bien remarqué les regards appuyés du frère de son amie. Mais contrairement à Naé qui n’y voyait que le charme d’un sentiment amoureux naissant, elle percevait quelque chose qui la mettait mal à l’aise dans l’attitude du jeune homme. Il semblait rôder en permanence autour d’elle, sans oser vraiment s’approcher, et la couvait de ses yeux brillant d’une lueur qui le rendait inquiétant.
Elle frissonna.
Le soleil déclinait, la température commençait à baisser nettement.
— Allez, rentrons, dit Naé, je suis gelée et il va bientôt faire nuit.
— Vas-y si tu veux, il me faut encore quelques galets de cette belle couleur rouge que j’aime tant, répondit Meyda. Je n’en ai pas pour longtemps, pars devant.
— Comme tu veux, à demain, mon amie, tu remercieras Elac pour cette belle dent de loup, elle est parfaite. Je vais certainement la coudre sur la nouvelle peau de renne que j’ai préparée aujourd’hui. Comme cela, Elac verra que je la porte.
— Bonne idée…» soupira Meyda, tandis que Naé s’éloignait.
Elle se tourna vers la rivière, sentant les larmes lui monter aux yeux. Elle ne pouvait rien faire pour empêcher l’inévitable rapprochement entre son amie et celui qui occupait constamment ses pensées.
«Pourquoi est-ce que je ne lui ai rien dit? s’exclama-t-elle, dépitée. Pourquoi est-ce que je n’ose pas lui faire de cadeaux moi aussi? Peut-être que, comme ça, il m’aurait vue, peut-être qu’il aurait compris ce que je ressens pour lui? Pourquoi les esprits ne m’aident-ils pas?»
Et dans un accès de colère et de frustration, elle jeta le galet qu’elle tenait dans la main sur la glace qui recouvrait la rivière. Celle-ci fut brisée sans difficulté par le petit projectile.
«Tiens… la couche de glace est beaucoup plus fine que d’habitude! Il faudra que je le dise à tout le monde dès demain, les pêcheurs pourraient se faire surprendre!»
En prononçant ces derniers mots, elle aperçut un peu plus loin une silhouette qui approchait de la rivière, les mains chargées.
Avec la semi-obscurité qui régnait maintenant, elle ne voyait pas qui c’était, mais elle se doutait que c’était un homme du clan qui venait justement profiter de la fin de journée pour attraper quelque poisson pour son repas.
«Eh oh! cria-t-elle pour le prévenir, attention à la gl...»
Sa voix s’étrangla quand il se retourna dans sa direction et lui adressa un signe de la main : c’était Elac!
Muni d’un harpon et d’un long silex qui allait visiblement lui servir à découper la surface gelée, il s’approcha du bord et posa un pied sur la glace. Voyant que l’épaisseur semblait suffisante, il ne prit pas la peine de vérifier que c’était toujours le cas un peu plus loin et continua d’avancer.
Meyda allait répéter son avertissement quand, soudain, un horrible craquement se fit entendre, et en moins d’une seconde, Elac disparut sous la surface.
Poussant un cri horrifié, Meyda lâcha tous les galets qu’elle tenait dans les mains et courut à perdre haleine sur les quelques mètres qui la séparait de l’endroit où elle l’avait vu disparaître. Elle n’eut pas le temps de se poser de questions : il fallait à tout prix qu’elle le fasse ressortir de cette eau qui, si elle ne le noyait pas, allait le faire mourir de froid.
Hurlant son prénom, elle réussit à atteindre le trou, se mit précautionneusement à genoux au bord en évitant de casser davantage la fine couche, et tendit les deux bras dans l’eau glacée, espérant sentir sous ses mains le jeune homme. Ce fut comme si des dizaines d’aiguilles lui piquaient toutes en même temps les bras, tant le froid était intense. Elle pensa immédiatement qu’Elac ne tiendrait pas plus d’une minute à cette température. Elle essaya de se pencher davantage, mais ne sentait toujours rien, à part la panique qui la gagnait peu à peu. Elle ne cessait de l’appeler, les larmes commençaient à jaillir de ses yeux, elle crut qu’elle allait perdre la raison et faillit plonger à son tour pour essayer de le retrouver.
Tout à coup, elle sentit quelque chose sous les doigts d’une de ses mains : les cheveux d’Elac! Elle referma aussitôt ses doigts dessus, tira et put le faire remonter à la surface. Sa tête émergea de l’eau glacée, mais il était tétanisé par le froid et ne pouvait pas bouger. Meyda réagit immédiatement. Elle l’attrapa par le haut de ses vêtements et, le tirant de toutes ses forces vers elle, réussit à le sortir jusqu’aux épaules. Elle recommença et, cette fois, tout son torse émergea. Elle tira, encore et encore, jusqu’à ce qu’il soit entièrement sorti de l’eau et en sécurité sur la berge. Soulagée de lui avoir évité la noyade, elle se rendit compte qu’il semblait avoir perdu connaissance. Elle mit sa main sur sa joue pour essayer de le réveiller, mais constata aussitôt à quel point sa peau était froide.
«Il va mourir de froid s’il garde ses vêtements mouillés, se dit-elle. Il faut que je le ramène au campement.»
Mais le jeune homme était plus lourd qu’elle et le poids de ces vêtements trempés n’arrangeait pas les choses. Elle ne voyait pas comment elle allait pouvoir le ramener.
