Chant noir, ailes d’or - Noémie Wiorek - E-Book

Chant noir, ailes d’or E-Book

Noémie Wiorek

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Beschreibung

Luol traine dans ses ailes les souvenirs de la guerre. Farouche, taiseux, il aurait préféré rester loin de Chênaie, mais la ville lui offre une mission discrète et grassement payée. Il déchante rapidement lorsqu’il découvre la cité en effervescence : une Poursuite se prépare, et c’est le dernier évènement auquel Luol souhaite être mêlé…

À PROPOS DE L'AUTRICE 

Noémie Wiorek - Née peu ou prou au moment de la chute de l’URSS – les deux événements ne sont pas liés –, Noémie exerce depuis quelques années le métier de professeure-documentaliste pour tenter tant bien que mal de communiquer le gout de la lecture aux jeunes générations. Elle a commencé à écrire à l’adolescence et n’a jamais arrêté, voyageant entre des contrées merveilleuses, robotisées ou étranges selon l’humeur de sa plume. Les chats, ces petits dieux domestiques, l’inspirent tout particulièrement.

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Seitenzahl: 173

Veröffentlichungsjahr: 2024

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AVERTISSEMENT RELATIF AU CONTENU

Cette œuvre comporte des contenus ou passages pouvant heurter la sensibilité du public.

– Principaux : amatonormativité, acephobie et arophobie systémiques, mariage forcé, trouble de stress post-traumatique, violences familiales.

– Ponctuels : agression physique et verbale, acephobie et arophobie intériorisées, discrimination, guerre, harcèlement moral, mutilation, spécisme, validisme, violence, xénophobie.

– Mentions : agression sexuelle, harcèlement sexuel, viol.

–  Éléments clés de l’intrigue ponctuels : manipulation, soumission chimique.

NOTE DE LA MAISON D’ÉDITION

L’asexualité désigne le fait de ressentir peu ou pas d’attirance sexuelle. Sur ce spectre, le rapport au sexe varie selon les personnes. Certaines sont « sex-favorable », c’est-à-dire enclines au sexe, qui peut leur être agréable. D’autres, comme Luol, sont « sex-repulsed », c’est-à-dire dégoutées par le sexe, parfois au point qu’y songer les angoisse.

Sur le spectre asexuel, on trouve l’étiquette « graysexuel ». La graysexualité concerne les personnes éprouvant de l’attirance sexuelle dans certaines conditions seulement, ou durant certaines périodes. C’est le cas d’Arden, qui, de ce fait, n’a pas les mêmes ressentis que Luol et a plus de mal à se définir.

Chapitre I

Tout autour de Luol, cela pépiait, gazouillait, caquetait, roucoulait sans discontinuer, dans une excitation qui irritait ses nerfs déjà éprouvés par le voyage. Trop de joie, trop de voix et trop de plumes qui le frôlaient, surtout par mégarde, pour un être qui se drapait dans la solitude comme dans une pelisse élimée. Heureusement, le crépuscule tombait avec douceur sur la ville et tassait peu à peu l’agitation : les rues se vidaient, les boutiques fermaient les unes après les autres.

Luol devinait bien à quoi il ressemblait dans les pupilles acérées des derniers passants : un petit gabarit, étranger et étrange de bien des manières, sombre des cheveux jusqu’au bout des ailes, mais d’une pâleur typique des Brumeuses – héritage de millénaires à survivre dans la boue et le brouillard. Son apparence était loin de correspondre à l’image que ses semblables se faisaient de sa caste : celle des Chanteurs.

Riche idée, décidément, de venir ici, à Chênaie. Ses ailes se plaquaient contre son dos par réflexe, agitées par le besoin instinctif de s’enrouler autour de lui. Il croisa les bras. Il aurait largement préféré achever son voyage en volant, malgré la fatigue, mais les convenances en ville voulaient que les avins privilégient la marche pour éviter de malheureux accidents en s’élançant de n’importe où. Certains flânaient toutefois sur les toits, chantant et trinquant sous le ciel rougissant.

Chênaie, oui. Un frisson le parcourut, étranger à la fraicheur nocturne soufflée par le crépuscule. Il pouvait revoir le nom de la cité inscrit sur sa missive, dans une écriture élégante. Celui-ci résonnait au-delà de l’encre du papier. Luol pensait l’avoir oublié. Mieux : enterré, plus efficacement que les cadavres de certains confrères durant la guerre.

Toute en verticalité et frustration, Chênaie restait une ancienne ville, fièrement construite à la fin des grandes migrations. Pourtant, elle paraissait s’être affaissée depuis sa dernière visite. Elle ressemblait toujours à un amon­cèlement disgracieux, n’ayant rien à envier à l’empilement négligent d’un marchand de boites à musique pressé de vider son stock.

Plus jeune, Luol s’était émerveillé face à une telle structure, lui qui venait d’un petit village perché. À présent, ses pas résonnaient sans familiarité sur le sol pavé. Le monde avait continué sans lui, et la ville n’était plus la même, indubitablement. Les rues ne correspondaient plus à ses souvenirs ; même l’automne désertait l’endroit. Il ignorait s’il s’en trouvait rassuré ou déçu. ­L’automne… La dernière fois, oui, c’était aussi l’automne.

Luol grimaça et se frotta le nez. L’appro­che de la cité avait-elle éveillé, puis ancré en lui la nostalgie ? Cette perspective l’irritait plus que tout. Chênaie n’était que le chef-lieu d’une baronnie avine, une de plus dans un vaste monde qu’il avait parcouru sans relâche pendant des années, d’abord avec son maitre-Chanteur, puis seul.

Cela ne devrait avoir aucune importance. Cela ne devrait être qu’une mission parmi tant d’autres, et un moyen d’empo­cher un joli petit pactole. Luol n’avait pas cessé, depuis le début de son voyage, de sortir sa missive pour la contempler sans un mot, sans même l’ouvrir. Cette fois, il réfréna son réflexe.

Beaucoup de Chanteurs se seraient vantés d’une telle opportunité dans la taverne du coin, exhibant à la fois la lettre et la confortable avance. Lui n’était pas du genre à gaspiller son argent dans une tournée générale. Le parchemin de qualité pesait lourd dans sa main ; moins que les souvenirs. Ces derniers en chassaient de plus récents, pleins de sang et de cris, mais n’en arrachaient pas moins un frisson fébrile à ses plumes. J’aurais dû oublier. C’est ridicule.

À l’époque, Luol n’atteignait même pas les épaules des passants ; les ailes serrées nerveusement dans son dos, il était surtout soucieux de ne bous­culer personne. Il portait alors en lui les paro­les de sa mère, déjà gravement malade, qui souhaitait tant à son fils, promis à un grand avenir, de trouver son propre nid. Luol grogna. Il essaya de fendre plus vite la foule clairsemée, avec une dignité hélas refusée par ses fripes. Il leur aurait fait si honte, à elle et à son maitre-Chanteur…

Soudain, un jeune avin trop excité le heurta, malgré les rues assez larges pour les envergures les plus imposantes. Sur son passage, il bouscula également un balayeur occupé à ramasser, avant que le vent ne les éparpille trop, les plumes perdues par les badauds. Ces parts d’eux-mêmes, morceaux intimes qui symbolisaient leur intégrité physique et morale, aussi légères que des feuilles, risquaient de nourrir les intentions lascives des plus présomptueux de leurs semblables.

Ses ailes plaquées dans son dos se crispèrent avec mauvaise humeur. Luol accéléra le pas. Ce gamin, pourtant, lui rappela un rire, une course effrénée dans les rues. Et ses plumes…

Pas cet or, Luol. Pense à l’or de ta mission. Seulement à celui-là.

Luol songeait à s’arrêter un instant pour reprendre son souffle lorsqu’il entendit un trille aigu. Son instinct l’emporta et le guida jusqu’à une impasse isolée. C’étaient les notes enjouées d’une Pépieuse entourée d’un petit public enthousiaste. Une semblable, sans aucun doute, même si les Chanteurs ne portaient pas d’insigne ; seulement leur voix. Et cette simple Pépieuse, Chanteuse de moindre envergure, ne cachait en rien sa nature, s’en enorgueillissant presque dans la manière dont elle bombait le torse.

Luol dut se mordre la joue pour ne pas mêler son chant, éraillé, à celui de sa consœur, dont l’harmonie fit hideusement crisser sa jalousie. Sa gorge le gratta, asséchée par le voyage, mais aussi par la frustration. Chaque note s’échappant des lèvres de la Pépieuse accompagnait un peu plus en douceur le crépuscule. C’était beau.

— L’oiselle devait répondre à l’affront et prouver sa propre valeur, après que son amant avait pris tant de peur, fredonnait-elle. L’appel du ciel se voulait trop profond. Car les avins sont nés pour voler et chanter. C’est la Mère-Oiseau qui nous a créés ainsi. Nous ne pouvons pas échapper à notre nature, et la belle oiselle ne le pouvait pas non plus…

Ce n’était pas la foule hétéroclite des villes anciennes du sud, dans laquelle on trouvait de rarissimes coucous, d’empruntés palmés ou d’arrogants nocturnes, néanmoins, les avins locaux étaient tout aussi réceptifs à la comptine. Des oisillons riaient des étincelles de joie que provoquait la Pépieuse. De grands gabarits, qui pouvaient voler des jours sans fatiguer, fermaient leurs paupières ; de plus petits, aux mouvements si brusques d’ordinaire, roucoulaient, et même un rapace, au port de tête si droit, gazouillait avec entrain.

Luol se méfia tout de même, instinctivement. S’ils se mettaient à entonner tous ensemble pour se joindre à la Pépieuse, ce serait peut-être une cacophonie, mais cela resterait harmonieux à sa manière. Peu importait. Le monde était Chant. Et tous les chants, qu’ils soient de Pépieurs ou de Hululeurs, pouvaient lui rendre hommage.

Enfin, presque tous.

Les notes se tarirent. Quelques avins applaudirent et se délestèrent de leurs pièces. D’autres roucoulèrent, enjôleurs. Prenant son temps pour savourer ces hommages, la Pépieuse finit de ramasser son matériel, et Luol trouva la force de s’approcher prudemment.

— C’était un beau chant.

Luol grimaça aussitôt. Cette voix. Elle se tortillait, raclait contre les parois de sa gorge, indignée d’être réveillée de force. C’était un croassement pitoyable, un cri rauque. Mais le compliment se voulait sincère. La Pépieuse, un peu offusquée, loucha sur ses hardes, sa mise froissée, sa mine épuisée. La méfiance se dissipa lorsqu’elle prit conscience de leur fraternité, certainement grâce à ses mots grinçants. Luol essaya de ne pas laisser totalement transparaitre sa nervosité. Les derniers Pépieurs qu’il avait croisés avaient pris beaucoup de plaisir à imiter son timbre. Cependant, une joyeuse étrangère saurait bien le renseigner, mieux que des citadins distraits.

Luol ne conservait aucune honte à s’être battu de toutes ses forces contre les sirènes. Juste des cicatrices, très fines et très douloureuses, et une voix qui ne s’en remettait pas tout à fait. De toute manière, il n’avait jamais été célébré comme un compagnon très bavard, que ce soit en temps de guerre ou de paix.

Heureusement, la Pépieuse ne fit aucun commentaire. Pudeur, indifférence ? Peu importait, Luol était soulagé : il n’était pas sûr de pouvoir supporter des questions, des remarques, même innocentes. Surtout qu’elle n’avait manifestement pas enduré le moindre combat. On ne lui avait certainement jamais rien demandé de plus dangereux que d’animer les longues soirées d’hiver de seigneurs rapaces amorphes. Luol faillit ricaner d’amertume.

— Merci. C’est une sacrée aubaine, en ce moment, si vous voulez mon avis. Il faut en profiter. Cela dit, je m’arrête là pour aujourd’hui, avant que ma voix déraille.

Luol haussa un sourcil surpris alors que la Pépieuse gesticulait pour rassembler plus vite son paquetage. Que raconte-t-elle ? Devant l’hébétude de Luol, elle eut un petit roucoulement amusé. Unpeu moqueuse, finalement, cette Chanteuse. Luol devait hélas s’en accommoder, même agacé.

— Oh. Vous ne savez pas ? Vous venez d’arriver, n’est-ce pas ? Vous n’êtes pas du coin. Vos ailes sombres et votre teint pâle vous trahissent.

Luol opina, même si ses plumes tremblèrent sous le regard vif.

— Une Poursuite se prépare pour l’un des héritiers du palais. Toujours un bon moyen de se faire de l’argent, si vous voulez mon avis. L’insouciance rend nos semblables plus généreux.

Oh. Une Poursuite. Luol se trouva idiot. Cela expliquait la présence de la Pépieuse, la nature même de son chant, l’effervescence qui survivait à la fin de la journée. Ces festivités célébraient joyeusement l’union d’un couple dans le ciel, au terme d’un jeu de course effréné. Néanmoins, cela sonnait différemment pour Luol, qui se sentit un peu mal à l’aise. Heureusement, la Pépieuse était trop concentrée sur sa retraite pour noter son trouble. Trop épuisé jusque là pour s’en être rendu compte, Luol remarqua enfin les rubans serpentant au bout des bras des passants, près d’eux. Des visions issues de son enfance dansèrent dans son esprit, qu’il n’arriva pas à chasser. Froissements. Cris entre la panique et l’excitation. Des avins lancés en plein ciel. Bras tendus. Griffes affutées. Pupilles dilatées. Sur un même Poursuivi. Une seule proie.

C’étaient de vieilles fêtes, des traditions dépassées, bruyantes, fatigantes, comme toutes celles nées d’un certain impératif à une certaine époque. Toutes les baronnies n’en organisaient pas, surtout pour célébrer l’union de leurs plus prestigieux héritiers. Personne n’avait besoin de Poursuite quand le mariage était arrangé.

Avant, il fallait arracher les plumes du Poursuivi à pleines griffes pour prouver sa valeur, son agilité, et revendiquer l’être convoité avec force et violence. Du sang, de la chair, c’était mieux. Cela flattait certains instincts enfouis, encore présents sous les vêtements soignés. Désormais, il suffisait de ramener le ruban noué au poignet du Poursuivi, dans un jeu plus inoffensif et symbolique. Mais pas moins horrifiant pour Luol. Il ne voulait pas qu’on le chasse. Il voulait qu’on ne lui subtilise ni bout de tissu, ni plume, ni rien. Car une fois le couple célébré uni dans le ciel, avins et avines profitaient des festivités pour se rapprocher à leur tour de l’être désiré, les yeux rivés sur un ruban plus ou moins innocemment attaché au bras. Les plumes de Luol s’en hérissaient d’appréhension.

— Mais vous n’êtes pas là pour ça, n’est-ce pas ? l’arracha à ses pensées la voix de sa consœur. Moi, je ne suis qu’une modeste Pépieuse. Alors que vous…

Son œil se plissa de curiosité. Luol resta stoïque. Le silence parlait pour lui : il racontait la guerre. Il ne savait pas ce que la Chanteuse pouvait distinguer de lui à travers son propre chant essentiel. À vrai dire, il comprenait à peine lui-même pourquoi il était ici. On lui promettait de l’or, certes, mais il devinait aussi pertinemment que cela annonçait des ennuis. Si on le cherchait, ce n’était jamais par hasard. Encore moins si on le trouvait. C’étaient des efforts qui n’auguraient rien de bon. Luol était un Chanteur trop différent d’un simple Pépieur de rue, d’un Hululeur, et il facturait en conséquence. Son hésitation se fit un peu trop pesante pour la joviale Pépieuse.

— Pas causeur, hein ? gloussa-t-elle. Je comprends. Chacun ses secrets.

— Non, s’épuisa davantage la voix de Luol. Je dois me rendre au château. J’y suis mandé.

— Ils ont de gros moyens. C’est une belle opportunité.

Luol grogna un peu. Pas besoin de le lui rappeler. La Pépieuse prit alors un air conspirateur, qu’elle devait afficher lorsqu’elle échangeait des potins ou fredonnait une histoire pleine de trahisons à un public captivé.

— Il se prépare des choses, là-bas, j’en mettrais mon duvet au feu. Des choses sinistres. Méfiance.

— Je ne sais pas que chanter : je sais aussi voler. Et vite.

Malgré sa voix furieusement enrouée, il n’avait pas pu s’empêcher de répondre.

— Je n’en doute pas, s’amusa-t-elle. Sinon, vous ne seriez plus là pour en témoigner. Mais même le plus agile des avins ne peut rien contre des griffes un peu trop aiguisées.

Luol resta silencieux. Il n’aimait pas la lueur faussement complice dans ses yeux.

— La Poursuite aura lieu au retour de la seigneuresse rapace, continua sa consœur. Cela laisse assez de temps pour les affaires !

— Est-ce la même lignée ?

Les mots, écorchés, murmurés, s’étaient encore échappés à son insu. Pour­tant, il avait serré la mâchoire jus­qu’à la sentir craquer.

— Je l’ignore. Je ne suis installée que depuis quelques jours. Vous êtes déjà venu ?

— Il y a longtemps, avoua-t-il d’un chuintement enroué.

— La ville doit avoir changé. C’est un bel endroit.

Il haussa les épaules. La voix épuisée resta au fond de sa gorge. Il ne parlerait plus.

— Je vais profiter comme il se doit des festivités. Les avines sont ravissantes. Pas question d’attraper un ruban ou une plume, mais elles ne sont pas toutes là pour trouver un avin avec qui convoler.

Luol se contenta de grogner. Ravi de l’apprendre. La Pépieuse parut un peu surprise. Toutefois, elle dut sentir son désintérêt, car elle n’évoqua pas plus les détails du reste de son séjour dans la ville.

— Bonne chance, l’ami. Soyez prudent.

« Ami ». Ce mot le crispa. Trop creux, trop fade. Luol plissa les paupières, mais n’ajouta rien quand la Pépieuse prit congé, s’éloignant dans des ruelles plus étroites en sifflotant. Il s’esquiva à son tour, le chant de sa consœur et sa mise en garde s’attardant un peu dans son esprit. Quelle idée, décidément, de venir jusqu’ici. Tu ne sais même pas si c’est la même baronnesse rapace qui règne sur la ville. Ses ailes pesaient toujours et ne rêvaient à présent que d’un toilettage rigoureux. Elles s’agitèrent soudain à la pensée, si légère, d’une fuite effrénée. Devenir une petite tache dans le ciel crépusculaire et se fondre dans la nuit… Une idée aussi tentante que plaisante. Le soleil n’arracherait aucun reflet à ses plumes sombres, même dans sa somptueuse agonie mordorée.

Pourtant, faire demi-tour aurait été ridicule. Grande maison, grande mission pour grand Chanteur, à la hauteur de votre réputation. Les mots de la missive continuaient de le cajoler.

Soudain, des griffes frôlèrent ses côtes. Luol sursauta, prêt à déployer ses ailes, à se défendre, à se battre. Chanter, vibrer, vivre et tuer. Cela ne tenait qu’à un instant, une seconde… Il s’adoucit à peine devant le jeune visage qui le scrutait avec confusion. Pas une sirène, évidemment. Sans lui demander son avis, l’avine aux plumes cuivrées, un grand panier calé sous son bras, noua un ruban pourpre à son poignet avec un soupçon d’autorité, puis un sourire timide. Oh. Pour la Poursuite. D’accord. Son cœur se calma. L’étoffe soyeuse tranchait cruellement avec les habits poussiéreux de Luol. La jeune avine s’esquiva à la recherche d’une autre proie lorsqu’elle comprit qu’il ne lui rendrait pas son sourire, déçue.

Si elle savait.

Luol contempla avec scepticisme le morceau de tissu.

Les avins sont nés pour voler et chanter. Les avins sont nés pour voler et…

Cela s’imposa de nouveau. Cela s’imposait toujours. Luol se renfrogna. Nœud à son poignet, nœud jumeau dans son estomac, jusqu’à ce qu’ils devien­nent pierre. Il hésita presque à arracher l’accessoire, mais se retint de justesse : il ne souhaitait pas se faire alpaguer par un autre avin trop excité par les réjouissances à venir. Il ne doutait pas que les rapaces du palais comptaient sur ces festivités pour asseoir un peu plus leur pouvoir : les avins restaient attachés aux célébrations, surtout lorsqu’elles impliquaient de se dégourdir les ailes et de lais­ser éclater leurs instincts les mieux enfouis.

Son regard se porta naturellement vers la lourde bâtisse dominant la ville : une épine de pierre flanquée d’une multitude de tourelles acérées, qui paraissait défier le ciel. Sa destination. Enfin. Elle n’a pas changé, soupira-t-il intérieurement. Tout en hauteur pour le confort des seigneurs rapaces, elle leur permettait de s’envoler depuis les nombreuses passerelles et plateformes s’ouvrant dans le vide, tandis que les membres de la plèbe devaient éprouver les muscles de leurs ailes, quitte à frôler la terre et maculer le bout de leurs plumes. Il était trop fier, ce château, avec sa pierre mêlée harmonieusement au verre des volières. Il hurlait d’orgueil, même, et pas besoin d’une oreille exercée au Chant du monde pour le percevoir. Car tous les êtres et choses existants fredonnaient leur propre chanson, dans un silence secret. Cela pouvait chuchoter, rire, crier, que ce soit ciel, chair, vent ou pierre, Luol était toujours là pour entendre. À son grand regret, parfois.

À présent qu’il se tenait face à elles, les pierres ronronnaient leur arrogance dissonante d’avoir abrité tant de seigneurs rapaces. S’il avait pu, Luol serait resté loin de leurs griffes, de leurs regards hautains, d’un doré subtil. Mais la missive comportait des arguments de poids, dont une coquette avance qui justifiait à elle seule qu’il vienne en personne découvrir de quoi il retournait. Le reste concernait son ego, sans doute… Toutefois, la prudence s’imposait, maintenant plus que jamais.

Après tout, Luol n’était pas uniquement un Chanteur qui réparait les maux : il pouvait percer les tympans, broyer les os, écraser les cœurs. Ses ailes se déployèrent malgré elles.

— Par la Mère-Oiseau, attention, avec vos appendices ! Vous risquez d’éborgner quelqu’un et, de surcroit, un fort joli minois, me suis-je laissé dire.

Perturbé, Luol cligna vivement des paupières et dévisagea sa pauvre victime, qui, par chance, se contentait de l’obser­ver avec une expression faussement indignée.

Victime, c’est vite dit. Luol replia ses « appendices » sans même rougir, le menton relevé. C’était un rapace à la peau noire ; de rang élevé, qui plus est, à en juger par sa mise impeccable et les fils d’or tissés dans ses tresses plaquées. Son sourire affable trahissait la confiance en soi de ces êtres qui ont conscience de n’être menacés par rien ni personne. Il le surplombait sans peine, même si Luol avait déjà dû tordre le cou bien plus haut pour dévisager certains de ses congénères.

Soudain, la dureté dorée de l’œil du rapace fondit alors qu’il le contemplait. Lui, sombre de pied en cap, n’avait pourtant rien d’une flamme vive capable de liquéfier un tel regard. Luol s’apprêtait à en profiter pour riposter, mais il dut lui aussi écarquiller les yeux. Cela aurait pu être une erreur fatale, tant l’orgueil des rapaces se voulait mal placé – souvent au bout de leurs griffes acérées –, mais il ne put s’en empêcher, à l’image de ces nocturnes qui tombaient amoureux de la lune.

Venir ici allait me condamner. Je le savais.

Car il avait vu ses ailes. Ses ailes dorées.

L’automne était là. Il rentrait un peu chez lui, finalement.

Dans cette ville, cela bruissait de bruns chauds, de cuivrés tapageurs, de bronzes délicats. Mais le doré n’appartenait qu’à lui. En partant, des années auparavant, Luol n’avait pu emporter cet éclat que dans sa mémoire, n’ayant même pas osé demander une plume. Il réveillait en lui une inclination étrange, une torsion qui s’épanouissait dans sa poitrine : le contraire d’un instinct de fuite. Pas une Poursuite. Ne rien arracher, surtout pas.

Vite, vite, Luol se raccrocha à ce qu’il pouvait pour éloigner cette fascination malvenue : l’agacement. Il était là, facile à saisir : celui de s’être laissé approcher par un arrogant rapace. Arrogant rapace ?Non. Le passé se confondait avec le présent, le déformait. Il s’en souvenait, oui : un sourire, des ailes… Mais à présent ? Luol le reconnaissait, pourtant, il ne le connaissait plus.

Oh ! qui crois-tu donc tromper ? Tu savais qu’il serait ici. C’est l’héritier des Dombredambre. Il ne pouvait pas en être autrement