Chemin de la Parole - Alain Grosrey - E-Book

Chemin de la Parole E-Book

Alain GROSREY

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Beschreibung

S'appuyant sur les enseignements bouddhistes, l'auteur propose une méditation approfondie sur l'interrelation entre le langage, la pensée, et la réalité. Il invite le lecteur à accroître sa conscience de l'usage du langage pour atteindre une meilleure connaissance de soi et une sérénité plus profonde. L'ouvrage suscite une réflexion critique sur la nature du langage, de la parole et de la pensée, révélant comment ces outils peuvent à la fois libérer et entraver notre esprit. Cet examen se veut une porte ouverte vers une utilisation plus éclairée et maîtrisée du langage, essentielle pour notre développement personnel et spirituel.

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Seitenzahl: 76

Veröffentlichungsjahr: 2024

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Sommaire

Avant-propos

1. Le double pouvoir du langage

2. La transparence de la conception

3. La triple tresse : énoncés, sens, transmission

4. Le cercle enchanté et les semences d’éveil

5. La parole poétique

6. La parole guérisseuse

7. La parole juste

Bibliographie sélective

Avant-propos

Avec sa riche tradition de sagesse et de méditation, le bouddhisme nous offre des perspectives uniques pour comprendre et approfondir notre rapport au langage, à la pensée et à la parole. Ces trois processus psychiques interdépendants orchestrent la construction, l’expression et la transmission de nos connaissances et de notre vie intérieure. Ils sont intimement liés à notre expérience du monde et à notre développement personnel. Ce sont aussi trois maîtres souverains qui exercent un contrôle sur nos états de conscience et nos comportements. Sans les comprendre et les maîtriser, ils peuvent agir comme des chevaux sauvages aux mains d’un dresseur inexpérimenté et impuissant.

Le bouddhisme nous offre les moyens de devenir un dresseur habile en nous aidant à répondre à ce genre de questions : Pourquoi nos paroles et nos pensées influencent-elles profondément notre perception du monde et nos interactions avec les autres ? Pourquoi la réalité est-elle intrinsèquement liée à la langue et aux structures narratives que nous employons pour la comprendre et la décrire ? Pourquoi le silence est-il l’ultime possibilité du discours ?

En devenant plus conscient de notre usage du langage, de la pensée et de la parole, nous pouvons non seulement améliorer nos interactions avec autrui, mais également parvenir à une meilleure connaissance de soi et à une sérénité plus profonde. En interrogeant la nature de la langue et sa capacité à construire ou déconstruire la réalité, nous pouvons mieux comprendre en quoi le monde pourrait être une élaboration de l’esprit marqué par l’impermanence et l’interdépendance. Cette introspection permet aussi de laisser notre compréhension intellectuelle se résorber en la tranquillité de la véritable nature de l’esprit. Cette réalité subtile, omniprésente et spacieuse, comparable à un ciel clair et sans nuages, transcende les constructions conceptuelles.

Enfin, il est important de reconnaître que nous pouvons recourir aux enseignements du Bouddha sans nécessairement nous engager dans leur cadre religieux ou souscrire aux représentations romantiques souvent projetées par l’Occident. Ces enseignements dépassent d’ailleurs le clivage traditionnel entre Orient et Occident, bien que leur expression initiale soit ancrée dans le contexte culturel spécifique de l’Inde du ve siècle avant notre ère. Le cœur de leur message a une dimension universelle, en ce sens qu’il touche à l’essence même de notre nature humaine et à notre recherche continue de sens.

1

Le double pouvoir du langage

Langage et perception du monde

Notre relation à la langue ne ressemble guère à ce que les traditions orales les plus anciennes connaissaient. Nous ne parlons pas aux arbres, aux plantes, aux pierres, aux cours d’eau. Nous ne contrefaisons pas la voix des animaux pour percer un mur dans les limites de la raison et laisser venir à nous les forces extérieures. Nous ne chantons pas pour entrer en communication avec les espaces invisibles. Nous ne traçons pas de signes magiques pour témoigner de notre fraternité avec le monde. Dans les anciennes cultures orales, le langage élargissait la perception en intégrant toute la richesse de l’expérience sensorielle.

Dès l’enfance, notre esprit se fond dans les méandres d’une langue où la réciprocité de l’homme et de la nature a disparu. À la langue des Anciens devenue désuète, s’est substitué un langage plus cérébral, un langage avec lequel nous avons écrit la légende d’un monde placé sous la coupe de notre avidité et de notre besoin de puissance. Cette légende nous fait oublier la dimension sacrée de la Terre. Elle structure en profondeur notre esprit et le conditionne avec une efficacité redoutable. Nous ne nous rendons pas toujours compte à quel point notre usage de la langue influence notre perception du monde vivant. L’utilisation fréquente de l’expression « ressources naturelles », par exemple, repose sur une vision utilitariste de la nature, la réduisant à des objets quantifiables et exploitables. Cela conduit à envisager la Terre comme une source de matières premières à notre disposition, plutôt que comme un écosystème complexe avec lequel nous interagissons.

Si nous voulons restaurer des relations harmonieuses avec la nature, nous avons besoin de redécouvrir « des mots perdus pour désigner les émotions que nous ressentons envers les paysages, les objets naturels et les processus naturels », écrit Glenn Albrecht dans Les émotions de la Terre. Il est aussi crucial, précise le philosophe australien, d’inventer de nouveaux termes pour décrire le monde à venir avec ses bouleversements inédits.

Ce travail sur la langue lui semble déterminant pour garantir l’avenir de l’humanité car il alimente l’effort de clarification indispensable à l’établissement d’un équilibre entre les sociétés humaines et la vie non humaine. Bien nommer les choses nous aide à surmonter la confusion. À ce sujet, Albert Camus écrivait dans la revue Poésie 44. : « Mal nommer les choses, c’est contribuer au malheur du monde ».

L’effet miroir

Le langage possède aussi la qualité de réfléchir sa propre image. Nous ne pouvons parler du langage qu’à l’aide du langage. Nous le retournons ainsi contre lui-même pour démasquer l’illusion qu’il abrite. Que remarquons-nous ?

Nous voyons comment les mots nous coupent d’une expérience directe du réel. Ils reconstruisent ce que nous avons vécu au moment de l’expérience sans pouvoir l’exprimer totalement. Nous connaissonstous cette impression lorsque nous disons à quelqu’un : « Je ne trouve aucun mot pour traduire ce que j’ai ressenti à cet instant » ou : « Ce n’est pas vraiment ce que j’ai voulu dire… »

Le langage participe au sentiment d’incomplétude lorsque nous ressentons profondément que les mots sont très en deçà de notre expérience voire la trahissent. Mais ce sentiment est en même temps très positif parce qu’il est possible de connaître sans langage. L’expérience de l’ouverture généralement nommée « éveil » relève de cette capacité innée.

Les silences du Bouddha montrent que les facultés de représentation mentale et d’abstraction peuvent être suspendues sans aucune altération des fonctions cognitives. Cela est d’autant plus intéressant à la lumière de nos connaissances actuelles. Nous savons que l’épanouissement de l’intelligence ne dépend pas du développement des facultés d’expression. Des personnes, souffrant de lésions des centres nerveux cérébraux liés à la capacité de parler ou de comprendre des messages oraux ou écrits, peuvent faire preuve d’une grande intelligence.

Nous savons aussi que les intuitions créatrices de grands artistes n’ont aucun rapport avec leur niveau de langue et de conceptualisation. Bien sûr, ces propos pourraient être nuancés à la suite de l’avènement de l’art conceptuel dans les années 1960-70. Ce courant incite les peintres et les plasticiens à s’exprimer verbalement davantage en mettant l’accent sur les idées et les concepts derrière l’œuvre. Cela conduit à une plus grande verbalisation de leur processus de création et de leurs intentions artistiques. L’apparent détachement de l’esthétique traditionnelle au profit de la primauté de l’idée entraîne une dévaluation de la dimension artisanale du travail artistique et un désintérêt à l’encontre de la sensibilité esthétique. En privilégiant la verbalisation et l’intellect, cette forme d’art favorise l’intellectualisme au détriment de l’émotion et de l’expérience sensorielle.

Langage et expérience

Il nous arrive aussi de nous trouver fascinés par la verve d’un orateur ou de tomber sous le charme d’un texte rédigé avec brio. Nous nous attachons aisément aux scintillements des mots au risque de nous laisser prendre à leurs jeux, leur emploi astucieux, aux masques du sophisme, à la rhétorique gymnique, aux jargons prétentieux. Nous aidons ainsi le langage à acquérir une formidable autonomie. Nous nous oublions en la magie de son monde lorsqu’il se pétrifie dans la phraséologie, les formules pétillantes ou les slogans publicitaires qui hurlent sur les murs et sur les écrans. Nous oublions l’homme qui produit la parole quand la parole souveraine le rend oublieux de lui-même.

Dans ces conditions, comment le langage peut-il se prétendre instrument d’une connaissance authentique ? La question se pose encore quand nous réalisons que la pensée succède toujours à l’expérience. Elle l’interprète, mais ne parvient jamais à réduire l’écart ou son retard par rapport au vif de l’expérience. À l’image de ses étoiles dont nous percevons la lumière alors qu’elles sont mortes depuis longtemps. La pensée joue avec l’effet de rémanence. Elle ne nous renseigne que très partiellement sur la réalité d’un phénomène et ne constitue donc qu’une petite partie de la cognition humaine.

Un tissu de conventions

Signes linguistiques, mots et concepts sont arbitraires. Ils forment un code de désignation conventionnel imprégné de valeurs sociales et culturelles. La sonorité d’un mot n’a souvent aucun rapport avec l’objet qu’il désigne. Le peintre René Magritte l’a illustré dans son œuvre Ceci n’est pas une pipe, phrase qui fait office de légende à la représentation fidèle d’une pipe. C’est encore plus frappant dans La clef des songes où des objets ont pour légende des noms qui ne leur correspondent pas. Sous le dessin d’une chaussure, par exemple, Magritte a écrit « la lune ». L’artiste nous enseigne par l’image que le langage construit une représentation, mais ne livre pas la réalité de l’objet. En écho, Saint-Exupéry fait dire au renard dans Le petit prince