Erhalten Sie Zugang zu diesem und mehr als 300000 Büchern ab EUR 5,99 monatlich.
Catalogue détaillé, commenté et illustré de la littérature bouddhique. Sont donc là présentés les principaux dialogues, discours, sutras et tantras, les chants de réalisation, les ouvrages de maîtres postérieurs, les contes ou encore la poésie. Cette recension intéressera les pratiquants de la voie du Bouddha qui souhaitent effectuer un retour aux textes. Elle leur permettra de mieux comprendre le rôle de l'étude, de la réflexion et de la méditation. Elle captivera celles et ceux qui, attirés par le bouddhisme, cherchent à développer leur culture des traditions orientales, au-delà des clichés et des approches superficielles.
Sie lesen das E-Book in den Legimi-Apps auf:
Seitenzahl: 210
Veröffentlichungsjahr: 2024
Das E-Book (TTS) können Sie hören im Abo „Legimi Premium” in Legimi-Apps auf:
Le Cercle des Anciens. Des hommes-médecine du monde entier autour du Dalaï-Lama, Albin Michel, 1998, (co-écrit avec Patrice Van Eersel), rééd. Livre de Poche, 2001.
Le Grand Livre du Bouddhisme, Albin Michel, 2007.
L’empire numérique & sa mystique, Le Relié, 2022.
Initiation au bouddhisme, un chemin pour lire en soi même, Albin Michel, 2022.
Chemin de la Parole. Comment le bouddhisme éclaire notre rapport au langage, à la pensée et à la parole, BoD, 2024.
Chemin de l’Encre. Anthologie de la littérature bouddhique, BoD, 2024.
Chemin du Silence. Accueillir le silence en nous, à paraître en 2024.
Avant-propos
1. Tradition orale et écriture
Trois plans de transmission
L’effort civilisateur
Le caractère transitoire de l’enseignement
La lecture contemplative
2. Les corpus scripturaires
La classification en trois corbeilles
Les tantras
La tradition des chants de réalisation
3. Huit maîtres, huit trésors
Nagarjuna
Asanga
Buddhaghosha
Candrakirti
Shantideva
Gampopa Seunam Rinchèn
Dôgen Zenji
Chögyam Trungpa Rinpotché
4. La voie des contes et des paraboles
5. La voie de la poésie
L’expérience poétique
Les haïkus
Bibliographie
Cet ouvrage consiste en un catalogue raisonné, commenté et illustré de l’ensemble de la littérature bouddhique. Sont donc là présentés les principaux dialogues, discours, sutras et tantras, les chants de réalisation, les œuvres de maîtres postérieurs, les contes ou encore la poésie. L’ensemble donne à ressentir l’ampleur et la richesse de la tradition scripturaire alors même que le bouddhisme n’est pas une tradition du Livre.
Cette recension intéressera les bouddhistes qui souhaitent effectuer un retour aux textes. Ils auront en main une cartographie générale leur permettant d’accéder à la diversité des sensibilités et modes d’expression. Ils disposeront aussi des ressources nécessaires pour aller plus avant dans l’étude des enseignements et le développement d’une réflexion critique. Pour rappel, l’étude et la réflexion sur le sens de l’enseignement constituent de véritables exercices spirituels. Sans l’étude des enseignements et la réflexion sur leur signification, la pratique méditative risque de manquer d’un fondement fiable.
Enfin, ce livre intéressera celles et ceux attirés par la voie du Bouddha ou cherchant à développer leur culture des traditions orientales, au-delà des clichés et des approches superficielles des philosophies asiatiques. Notez que le grand public associe principalement le bouddhisme à des images de Bouddha en méditation. Dans les rayons des grandes enseignes spécialisées dans l’univers du jardin, des sculptures de Bouddha assis ont supplanté les nains de jardin. Les hôtels, bars, restaurants, spas et beach clubs de l’entité Buddha-Bar sont tous décorés de multiples statues et têtes de Bouddha. Les salles de restaurants ont des allures de temples. L’organisation a même créé sa propre lounge-music, un genre qui a connu un succès retentissant. Les miniatures de chaque piste sont à l’effigie du Bouddha. Devenue un symbole de la pensée positive, cette figure de la sagesse est aussi un emblème de la prospérité.
On en oublierait bien sûr l’existence de la vaste et riche littérature bouddhique qui offre une plongée profonde dans les racines historiques et culturelles de cette tradition, ainsi qu’une exploration de sa diversité littéraire et artistique, révélant des facettes moins connues de la voie, mais tout aussi essentielles.
Le Bouddha Shakyamuni n’a jamais écrit. De sa mort en – 480 jusqu’aux environs du ier siècle avant notre ère, la transmission des enseignements demeure exclusivement orale. Le développement de la tradition littéraire répond à la nécessité de préserver son enseignement contre les aléas du temps. La communauté, sujette à quelques dissensions et de plus en plus dispersée géographiquement, a également besoin d’une référence commune et reconnue.
L’esprit de la tradition orale avec ses lignées de récitants est certainement ébranlé par la transcription des paroles du Bouddha. Depuis l’Inde védique, la véritable formation spirituelle est toujours orale. Seule la parole permet d’échanger, de poser des questions et de recevoir une réponse adaptée. En cela, nous sommes très proches des positions de la philosophie grecque antique pour laquelle le dialogue s’apparente à un exercice spirituel formant l’esprit du disciple. On ne cherche pas à imposer une certitude absolue. On n’enseigne pas des thèses ou des théories. On propose des méthodes pour se connaître et mieux vivre. D’où cette méfiance à l’égard de l’écrit, cet écrit qui se sépare du temps propre à la parole vivante, ce temps concret du partage, du débat, de l’échange, où les jeux de langage, les hésitations et les répétitions lui donnent tout son sens et révèlent son pouvoir éclairant. De ce point de vue, les textes demeurent de simples aide-mémoire.
L’apparition des écrits en Inde est un long processus. Il s’échelonne sur une période qui couvre environ dix siècles après la mort du Bienheureux. La réalisation du corpus pali débute au iiie siècle avant notre ère pour atteindre sa forme définitive au Sri Lanka à la fin du ier siècle après J.-C. De nouveaux textes, cette fois en sanskrit (les Prajnaparamitasutras), apparaissent entre le ier siècle avant notre ère et le ier siècle après J.-C. Quant à la rédaction des tantras1, elle ne débute qu’au viie siècle.
Cet étalement dans le temps prouve que la transmission purement orale s’est poursuivie conjointement de manière intacte en conservant une valeur primordiale. La lente cristallisation du corpus scripturaire s’explique par le fait que l’enseignement le plus intérieur a été préservé dans le giron d’une transmission limitée et strictement orale. D’ailleurs, ce caractère vivant s’est maintenu jusqu’à nous puisque les enseignements les plus profonds du vajrayana2 ne sont transmis qu’oralement.
Le processus de cristallisation ne prétend pas non plus à l’exhaustivité. Selon la vision du mahayana, on ne dira pas que les moines ont cherché à faire basculer dans une base de données l’ensemble du contenu de la tradition orale. Ils ont plutôt souhaité préserver l’esprit et l’inépuisable sens de l’enseignement. D’où l’importance d’envisager les mots comme de pures représentations. Et pour le bouddhisme, il n’est pas de représentation sans interprétation, ni de texte sans contexte. Ainsi, de nombreux commentaires et développements analytiques viennent s’adosser aux corpus pour les éclairer en profondeur.
L’empreinte de la tradition orale
Les membres du sangha ont pris soin de mémoriser un enseignement en l’ordonnant parfois en chants, en stances poétiques émaillées de récits narratifs. Lorsqu’on entend des moines de l’école Theravada3 « chanter » un sutra pali, par exemple, on mesure l’importance du timbre de la voix dans la transmission. Le texte est un support d’étude en même temps qu’une coquille dans laquelle passe le souffle du récitant. Ce souffle anime un réseau ordonné de sonorités dont la texture influe sur le vécu immédiat. Les ondes sonores et les modulations entrent en résonance avec le souffle de l’éveil que la psalmodie ne cesse de réactualiser.
Le caractère fluide de la tradition orale a laissé une empreinte profonde sur les sutras sous la forme de tournures introductives (Ainsi ai-je entendu…) et de formules récurrentes qui ponctuent le corps du discours. Elles consistent en des constructions suggestives qui rappellent le caractère mélodieux de l’oralité et constituent le support méthodique d’un mode de transmission opérant. Dans le Sutra des quatre établissements de l’attention (Satipatthanasutta), par exemple, le Bouddha ponctue chacune de ses explications par la phrase : « C’est ainsi que le pratiquant demeure établi dans l’observation du corps dans le corps. » La formule revient à l’identique pour l’attention aux sensations, à l’esprit et aux contenus mentaux. Ce type de structure forme une ossature puissante qui soutient le contenu essentiel de l’enseignement.
Face au corpus scripturaire, nous ne sommes pas vraiment devant des livres, mais devant un océan de textes non écrits. Car la parole du Bouddha appelle essentiellement une audition. C’est pourquoi la lecture murmurée ou à haute voix s’avère si précieuse. On lit et dans le même temps on demeure à l’écoute. L’audition relie l’esprit du lecteur au souffle du Bouddha qui prononce son enseignement.
La notion d’esprit-réceptacle
La transmission repose sur une condition particulière de l’esprit que la tradition qualifie d’esprit-réceptacle. Tout d’abord, et comme l’explique Gampopa Seunam Rinchèn dans Le précieux ornement de la libération, le disciple se considère comme un malade qui vient requérir un traitement (la pratique) auprès d’un médecin (l’ami spirituel). Lorsqu’il reçoit l’enseignement, il se trouve dans un état de réceptivité totale. Il ne cherche pas à accaparer l’enseignement mais à s’en imprégner, comme un tissu vierge reçoit une coloration. L’action qui consiste à se rendre totalement disponible suppose un silence de l’individualité égoïste. Un tel silence témoigne d’un profond détachement à l’égard des désirs et des élaborations mentales susceptibles de distordre la nature même de l’enseignement.
Cette vision s’avère essentielle dans la transmission du Zen et des tantras. Elle suppose une réciprocité accomplie entre le maître et le disciple. L’enseignement ne saurait être opérant en dehors de cette union. Comme l’écrit Saraha : « L’enseignement du maître est nectar d’immortalité. Qui n’en boit pas très vite meurt de soif dans les steppes désertiques des innombrables traités. » L’esprit-réceptacle est un prélude à la mise en pratique correcte des enseignements. Il n’est pas question d’emmagasiner des masses d’informations. Le 19e verset du Dhammapada est très clair sur ce point :
Quoiqu’il récite beaucoup les textes, il n’agit pas en accord avec eux ; cet homme inattentif est comme un gardien de troupeaux qui compte le troupeau des autres ; il n’a aucunement part aux béatitudes de l’ascète.
Les richesses scripturaires relient l’esprit à la puissance spirituelle de la bénédiction du Bouddha. Elles fournissent un canevas conceptuel rigoureux qui canalise les forces en jeu dans le mental discursif, évitant les errances et les déviations. Les étudier est donc une façon de « changer » d’esprit puisque l’épanouissement de la compréhension ouvre des perspectives nouvelles. Mais seule la pratique méditative permet d’en réaliser le sens profond. Ainsi peut-on envisager les richesses scripturaires comme des balises sur la voie de la méditation.
La multiplicité des formes de transmission et leur enracinement dans l’expérience spirituelle nous rappellent enfin que l’esprit ne cesse de féconder la lettre. Il n’existe donc pas de transmission écrite sans transmission orale. En l’absence d’une transmission orale, le texte devient lettre morte : l’intelligence vivante de l’expérience cesse d’animer les mots. Les textes sacrés deviennent alors des livres morts. Ce ne sont plus les dires du Bouddha que nous lirons mais nos propres pensées dans les affirmations du Bienheureux. C’est pourquoi le bouddhisme insiste tant sur la nécessité de recourir à un maître vivant authentique qui fait don de l’enseignement. Il pourra nous empêcher de déformer ses propos ou corriger notre interprétation du sens profond de la transmission.
Dans les écrits de Tchouang-Tseu, on trouve un bon exemple de ces considérations. Le sage taoïste, que l’on pourrait comparer à bien des égards à un maître zen, relate une anecdote mettant en scène le duc Houan et Pien, un charron de soixante-dix ans, toujours occupé à fabriquer des roues malgré son âge avancé. Alors que le duc est en train de lire les paroles des saints, le charron lui demande si les hommes dont il lit les mots sont toujours en vie. Le duc répond qu’ils sont morts. Pien rétorque :
Alors ce que vous lisez ne représente que la lie des Anciens. » Le duc rétorque : « Je lis, un charron n’a pas à me donner son avis. Je te permets toutefois de t’expliquer. Si tu n’y arrives pas, tu seras mis à mort. » Le charron s’explique : « Voici ce que le métier de votre serviteur lui a permis d’observer. Quand je fais une roue, si je vais doucement, le travail est plaisant, mais n’est pas solide. Si je vais vite, le travail est pénible et bâclé. Il me faut aller ni lentement ni vite, en trouvant
l’allure juste qui convienne à la main et corresponde au cœur. Il y a là quelque chose qui ne peut s’exprimer par les mots. Aussi n’ai-je pu le faire comprendre à mon fils qui, lui-même, n’a pu être instruit par moi. C’est pourquoi à soixante-dix ans je travaille toujours à faire mes roues. Ce que les Anciens n’ont pu transmettre est bien mort et les livres que vous lisez ne sont que leur lie4.
L’importance de la transmission orale s’avère particulièrement significative dans le Tantrayana, les tantras n’étant efficaces et intelligibles que dans le cadre d’une initiation. Que dire enfin de la subtile tradition des trésors spirituels (tib. termas) au sein de l’école tibétaine Nyingmapa ? Elle contourne à la fois les traditions orales et scripturaires. À sa source, cette transmission dite « courte5 » est accessible uniquement à ceux qui ont été habilités à en décrypter le sens. Les découvreurs de trésors (tib. terteuns) ne diffuseront l’enseignement qu’après en avoir vérifié sur eux-mêmes les bienfaits. Plus on s’écarte des niveaux exotériques, plus les textes s’auto-protègent sous le sceau du secret.
L’effort civilisateur
Lorsque le Bouddha enseigne, il arrive qu’à la même interrogation, mais dans des circonstances différentes, il offre des explications apparemment divergentes ou se contente de garder le silence. Charge aux disciples de mettre en ordre l’ensemble des propositions entendues. Pour y voir clair et éviter un trop grand nombre de controverses, il a fallu répertorier les points relatifs à la conduite éthique (Vinaya) et les enseignements proprement dits (Sutras). Le Bouddha a rendu ce défrichage encore plus complexe en donnant à la même question une hiérarchie de réponses adaptées aux différents niveaux de ses interlocuteurs.
Le besoin s’est également fait sentir de présenter l’enseignement de manière scolastique en l’organisant sous forme de listes d’éléments (Abhidharma) en relation les uns avec les autres : les cinq agrégats6, les cinq éléments, etc. À l’origine, l’Abhidharma ressemble à une liste de termes jouant le rôle d’une grille de lecture. Il permet de comprendre les sutras et de s’y retrouver dans les enseignements. En outre, l’analyse de la réalité en termes d’éléments, de facteurs mentaux ou de processus cognitifs va avoir une portée didactique. L’univers n’est plus une réalité extérieure mais un contenu de l’esprit. Les phénomènes mentaux et physiques cœxistent.
Cette vision va favoriser un changement de perspective. Tout d’abord, on ne parle plus de réalité objective au sens propre. Et le sujet n’est plus doté d’une existence intrinsèque puisqu’il se compose d’un conglomérat d’éléments et de processus divers dépendant les uns des autres. De glossaire technique, on est donc passé à une analyse élaborée de la réalité et de l’esprit : classifications des facultés mentales, des modalités de connaissance, des émotions, etc. Par souci d’intelligibilité et de lisibilité, la fluidité et l’aspect « sauvage » de l’enseignement oral, répondant à des conjonctures, ont été peu à peu soumis à un effort « civilisateur » obéissant cette fois à des normes structurelles.
Le caractère transitoire de l’enseignement
Le Bouddha est pleinement conscient du caractère fragile et périssable de son enseignement. D’ailleurs, lorsqu’il le compare à un radeau dans le Mahatanhasankhayasutta, c’est aussi pour relever sa nature transitoire. Les derniers mots qu’il adresse à ses disciples avant son décès sont euxmêmes très explicites : « Tout ce qui est créé est forcément provisoire. Persévérez sans relâche dans votre effort vers l’éveil. »
L’enseignement n’échappe pas à cette réalité. Cette situation est jugée très positive. En effet, le corpus appelle des commentaires. Il impose aux maîtres de toujours chercher de nouvelles explications en fonction du contexte et de l’auditoire. D’où cette incessante tentative pour manier de nouveaux concepts à même d’offrir un point de vue plus éclairé sur les enseignements. Certes, les enseignements se suffisent en eux-mêmes, mais dans le même temps ils sont un support aux innovations pédagogiques des maîtres.
Le caractère transitoire de l’enseignement est censé le protéger contre toute forme de vénération. Rappelonsnous ces paroles du Bouddha : « Mon enseignement n’est ni un dogme ni une doctrine, mais certaines personnes le considéreront comme tel. (…) Mon enseignement est un moyen pratique qu’il ne faut pas vénérer. » La réalité ultime est au-delà des noms, des images, des formes et des symboles. Elle ne saurait être réductible à un quelconque énoncé qui prétendrait révéler la « vérité absolue ». Ces propos éclairent les actes de ces maîtres qui, comme Houei-nêng (638-713), déchirent des sutras. Son attitude n’est pas irrespectueuse. Le sixième patriarche du Chan s’adresse d’une façon spectaculaire à tous ceux qui se complaisent dans la phraséologie canonique.
Face à l’irréversible usure des sociétés humaines, aux risques de parodie et de subversion, les enseignements paraissent d’une fragilité sans nom. Cette apparente précarité révèle aussi leur caractère très précieux. Conscients de ce trésor, plusieurs peuples ont pris grand soin de le protéger. Ainsi les Tibétains l’ont-ils préservé dans leurs monastères au cœur de trois supports : le support du corps qui se réfère aux images et à la statuaire ; le support de la parole qui concerne les textes classiques essentiels ; et le support de l’esprit éveillé qui prend la forme des monuments symboliques que sont les stupas.
Les écrits sont parfois devenus de véritables trésors et chefs-d’œuvre de la calligraphie. Bien que le Dharma ne soit pas une tradition du Livre, les principaux monastères des différentes écoles tibétaines ont conservé les recueils complets du Kangyur, la « traduction des paroles du Bouddha » en cent volumes, écrits à l’encre d’or. Cette reconnaissance de la valeur inestimable de l’enseignement est tout aussi frappante dans la tradition theravada. En 1872, à Mandalay au Myanmar, sous l’impulsion du roi Mindon, l’ensemble du corpus bouddhique en langue palie a été sculpté sur sept cent vingt-neuf stèles de marbre, chacune étant placée au cœur d’un petit stupa blanc.
La lecture contemplative
La tradition orale imprègne un océan d’encre qui appelle une lecture contemplative. La lecture est un exercice spirituel. Elle nécessite un apaisement et une transparence intérieure sans lesquels on ne parvient pas à ressentir la profondeur de l’expérience dont les textes témoignent.
Lire quelques lignes : accueillir les mots et les laisser s’épancher en soi. On nous parle. L’exposé, le poème ou le chant entre en nous, travaille en nous dans le silence à soi que nous lui accordons. On demeure à l’écoute, méditant calmement le sens qui peu à peu s’actualise. On relit en silence, à voix basse ou à haute voix. Le souffle continu de la tradition orale s’anime de nouveau, imprègne notre propre souffle.
La lecture contemplative nourrit la réflexion sur le sens de l’enseignement, élève l’esprit au-delà de ses préoccupations, l’invite à apprécier la valeur infinie de chaque instant, l’aide à demeurer en la quiétude et la clarté de son état naturel. Le travail « plus intellectuel » soutient les efforts pour intégrer dans notre vie quotidienne la douceur à l’égard de soi, la bonté envers autrui, le détachement et les constats essentiels tels que l’impermanence ou l’interdépendance.
1. Traités où sont consignés les enseignements tantriques fondés sur la pureté naturelle de l’esprit et des situations qu’il est amené à vivre.
2. Véhicule de diamant fondé sur le principe de transmutation des passions en sagesses, leur nature réelle. L’un des trois véhicules (yana) du bouddhisme avec le hinayana (véhicule fondamental fondé sur la purification des comportements) et le mahayana (le grand véhicule qui repose sur la compassion et la compréhension).
3. L'école des Anciens, seule ramification existante du bouddhisme des origines. Elle accorde une grande importance à la vie monastique que les laïcs défendent et soutiennent par leurs dons.
4. Tchouang-Tseu, Œuvre complète, chapitre Xiii, p. 118.
5. Ainsi nommée parce qu’elle saute des étapes dans la chronologie temporelle, comparativement à la longue transmission des paroles du Bouddha.
6. Forme (corps), sensations, perceptions/notions, formations karmiques, conscience.
De nombreux auteurs et traducteurs emploient le terme « canon » pour désigner les corpus bouddhiques. Dans un contexte judéo-chrétien, il désigne l’ensemble des textes normatifs admis comme divinement inspirés. Dans le bouddhisme, cette signification n’a pas lieu d’être puisque les textes ne sont pas révélés et n’ont pas un caractère définitif. Pour souligner d’ailleurs l’aspect non dogmatique de la transmission, on dit que le Bouddha a transmis 84.000 enseignements en réponse aux 84.000 formes d’émotions conflictuelles. Dans la tradition tibétaine, on considère que chaque corpus (Vinayapitaka, Sutrapitaka, Abhidharmapitaka et Tantras) est un remède approprié à 21.000 formes de perturbations spécifiques7.
Les textes qui rapportent les paroles du Bouddha sont anonymes. Ils représentent un océan de mots, huit à dix fois plus volumineux que la Bible. Seules quatre langues écrites ont servi de réceptacle aux paroles du Bouddha : le pali, le sanskrit, le tibétain et le chinois. Des recherches menées en Inde montrent que la tradition bouddhique s’est perpétuée non seulement grâce au pali, mais surtout grâce au sanskrit.
Dès le ier siècle avant notre ère, le sanskrit est la principale langue sacrée et savante de la péninsule. Elle va devenir le véhicule essentiel de la culture bouddhique. On a tendance à considérer que la première recension des enseignements a été rédigée en pali. Ce corpus, appelé la triple corbeille (Tipitaka), atteint sa forme définitive à la fin du ier siècle de notre ère. Il fait autorité dans les pays theravadins. Or toute une littérature en sanskrit s’est développée conjointement.
De ce corpus sanskrit, il ne reste aujourd’hui que quelques bribes provenant de différentes découvertes faites en Asie centrale, au Cachemire et au Népal. Des chercheurs occidentaux ont également retrouvé dans les années 1930 des textes en Afghanistan. Un petit nombre d’entre eux avaient été transmis au Tibet, en Chine et au Japon. Parmi les éléments qui subsistent, on trouve des fragments du corpus émanant des Sarvastivadins, des Mulasarvastivadins et des Mahasanghikas, trois des nombreuses écoles anciennes qui se sont constituées en Inde. Nous connaissons le corpus sanskrit grâce aux traductions en chinois et surtout en tibétain. Le corpus tibétain, finalisé au début du Xiie siècle, est un calque du corpus sanskrit. La comparaison des restes des originaux sanskrits avec la version tibétaine prouve cette similitude. Aujourd’hui, il n’existe plus que trois grands corpus : les corpus pali, tibétain et chinois.
Le point de vue traditionnel ne tient pas vraiment compte d’une chronologie linéaire chère à l’esprit occidental. Il porte d’ailleurs un regard sceptique sur les méthodes philologiques visant à dater l’apparition des textes. Lorsqu’un écrit est jugé postérieur à un autre, les philologues occidentaux considèrent généralement que le plus récent résulte forcément des changements opérés sur la base du manuscrit antérieur. C’est d’ailleurs la raison pour laquelle les indianistes ont souvent privilégié le corpus pali des theravadins. Il existe une tendance à considérer le corpus pali comme le reflet le plus fidèle de la source parce qu’il serait le plus ancien. Pour Môhan Wijayaratna, l’un des plus grands spécialistes du bouddhisme des origines, la compilation de presque tous les textes de ce corpus a été réalisée au iiie siècle avant notre ère. Tout porte à croire cependant que les travaux de finalisation se sont étendus sur une période beaucoup plus vaste.
Dans la perspective du mahayana, les méthodes de datation restent pour le moins contestables. En effet, ce sont généralement les textes les plus populaires et les plus accessibles qui ont été rédigés les premiers à des fins de diffusion. Ainsi, considérer que la transcription des paroles les plus ésotériques, longuement préservées au cœur de la transmission orale, représente une forme altérée de l’enseignement est un jugement erroné. La problématique de la datation n’a guère de valeur dans le cadre traditionnel même si elle conserve un intérêt scientifique incontestable. Son poids est encore plus faible si le Bouddha est perçu comme manifestation de l’éveil atemporel.
La classification en trois corbeilles
Nous ne connaissons pas l’origine précise de la répartition de l’enseignement en trois corbeilles. Rappelons qu’au moment du concile de Rajagriha (v. – 479), les moines auraient distingué les enseignements relatifs à la conduite éthique, des enseignements de nature plus philosophique correspondant aux exposés circonstanciés que le Bouddha donna sur telle ou telle notion. À cette occasion, Mahakashyapa, l’un des grands disciples du Bouddha, récita les prémices de l’Abhidharma. Nous savons que la tradition orale avait pris soin de répertorier les paroles du Bouddha en neuf catégories. Cette répartition permettait de différencier les sujets traités et la forme littéraire adoptée. On a ainsi distingué, par exemple, les dialogues ou les longs exposés, des récits des vies antérieures du Bouddha ou des récits décrivant les événements miraculeux qui émaillent sa vie.
À partir de ces neuf sections, auraient été rédigés sur des feuilles de palmier des textes dont on prit soin de distinguer le contenu en les rangeant dans trois corbeilles (pali Tipitaka, skt. Tripitaka). L’une concernait les textes sur la discipline (pali et skt. Vinayapitaka) ; une autre, les dialogues, discours ou exposés circonstanciés du Bouddha (pali Suttapitaka, skt. Sutrapitaka) ; et la troisième, les écrits présentant l’enseignement dans sa quintessence, son organisation et son analyse (pali Abhidhammapitaka, skt. Abhidharmapitaka). Cette richesse scripturaire constitue le fondement des différents corpus bouddhiques.
La classification tripartite n’a rien d’artificiel. Tout d’abord, elle trace un chemin qui va du plus extérieur au plus intérieur : de la discipline (Vinaya) à la connaissance des fonctionnements de l’esprit (Sutras, Abhidharma). Ce chemin nous apprend comment sortir de notre état de confusion et de torpeur. Il nous aide à changer notre vision du monde et à nous transformer dans chaque action de la vie quotidienne.
Figure 1. Organisation du corpus pali ou Tipitaka.
