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Les Chroniques de Méthée est un recueil d'histoires courtes à chute. Découvrez-en une chaque soir avant de dormir. Que vous aimiez vous émouvoir, rire ou bien être plongé au coeur du suspens, ces chroniques vont vous faire découvrir les histoires palpitantes des habitants de Méthée. Enquête, amour, recherche de vérité : derrière chacun de nous se cache une histoire ! Xavier Seignot (Prix polar 2018 - salon de Rambouillet) et Johanna Valdizan (Finaliste du concours de nouvelles JDE 2016) allient leur plume pour vous immerger dans le tumulte des ruelles de Méthée : ville où se déroulent, entre autres, les romans Au Jour le jour et Némésis.
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Seitenzahl: 316
Veröffentlichungsjahr: 2023
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« Chacun d'entre nous est un monde inconnu à ses semblables,
et pourrait raconter de soi une histoire ressemblant à celle de tout le monde,
emblable à celle de personne. »
George Sand ; Lucrézia Floriani (1847)
Un petit texte sur un mur égaré
Témoin des vies éparpillées,
La danse des Humains, jamais ne ralentit
Devant moi, prise par l’élan de la vie
Défile à mes pieds
Sans jamais s’arrêter,
Les klaxons, les moteurs, je les entends,
Les pas en cadence, le chant des passants,
Ils m’emportent dans leur rythme, la boule au ventre,
Et moi, Charybde, je les aspire dans mon antre
Veillant pour demain, tremblant en se retournant,
Dans l’arène, ils se débattent,
Je leur pardonne,
Le regard fatigué, résistant, bienveillant,
J’écoute cet infatigable refrain,
Une histoire se cache derrière chacun
Méthée
L'amphithéâtre était plein à craquer. Les cours de Mme Chaussé sur les civilisations passionnaient tous les étudiants aspirant à devenir archéologues. Certains par effet de mode, d'autres par réelle vocation. Arsène avait une raison bien plus personnelle, une quête qui avait déjà entraîné la perte d'un être cher. Ce jour-là, le cours portait sur les origines de la capitale. Paris, son évolution au cours du temps, les acteurs ayant permis l'installation des différents pouvoirs en son sein : de Lutèce à Paris telle qu'on la connaissait.
- Se pencher sur l'histoire de sa ville, c'est comprendre les enjeux qui la touchent encore aujourd'hui et pouvoir appréhender le futur, conclut la maîtresse de conférence dans son micro avant de remercier son auditoire et de se diriger vers la sortie.
Arsène se leva d’un bond. Il lui fallait agir vite avant qu'elle ne disparaisse par l’entrebâillement de la porte. Prévoyant, le jeune homme avait occupé le premier rang. Malheureusement, la salle était si bondée que certains retardataires s'étaient assis à même le sol. Arsène les enjamba tant bien que mal mais le laps de temps écoulé avait suffi à la laisser s’échapper. Il se précipita dans le couloir. Rien… à croire qu'elle s'était évaporée. Le cœur tambourinant, il pressa le pas dans le labyrinthe qui s'ouvrait devant lui. Le campus était immense et sa connaissance des lieux limitée. Hors de question qu'il la laisse filer, c'était sa chance ! Enfin, il réussit à s'extraire du bâtiment et aperçut la femme qui s'avançait résolument vers une voiture aux vitres teintées garée au bout du chemin. Plus de temps à perdre, il reprit sa course effrénée.
- Professeur Chaussé ! S'il vous plaît, j'aimerais m'entretenir avec vous un instant, tenta-t-il à bout de souffle.
La femme continua de marcher sans un regard, ses talons claquant sur l'asphalte. Pris de panique, le jeune homme courut à sa hauteur et se posta devant la conférencière. Sous la surprise, celle-ci sursauta et faillit perdre son équilibre.
- S'il vous plaît, je suis venue de loin pour avoir la chance de vous rencontrer. Je suis désolé, je ne voulais pas vous faire peur.
La femme le toisa derrière ses lunettes papillon noires et rouges. Nul doute qu’il n’avait pas fait la meilleure des premières impressions. Arsène fut frappé par sa jeunesse camouflée derrière un tailleur couleur taupe et son carré plongeant qui lui donnaient un air sévère. Au vu de l'étendue de ses connaissances, il avait supposé à tort qu'elle était proche de la retraite. Or, la jeune femme brune qui se trouvait devant lui ne devait pas avoir plus de trente-cinq ans.
- Monsieur, je suis très occupée, je n'ai absolument pas le temps de m'entretenir avec vous. Je vous invite à contacter mon bureau pour expliquer votre requête et prendre un rendez-vous, dit-elle avant de le coiffer au poteau.
Loin de se décourager, il continua de la suivre.
- C'est ce que j'ai fait, à maintes reprises : appel, courriers en recommandé, fax, mais rien !
- Mes collaborateurs n'ont sans doute pas jugé nécessaire de donner suite à vos demandes. J'ai une entière confiance en eux. Je vous demanderais donc de me laisser passer !
Sur ces paroles, elle ouvrit la portière arrière droite en sommant son chauffeur privé de démarrer l'engin.
- Mon nom est Arsène Priam, recherchez mes courriers, s'il vous plaît. Arsène Priam ! hurla-t-il en courant pour rester à sa hauteur.
La voiture s'éloigna jusqu'à ne devenir qu'un point à l'horizon avant de disparaître.
- Merde ! explosa-t-il en donnant un coup de pied dans un tronc d'arbre.
Cathelyne se retourna une énième fois dans son lit en maudissant l’oreiller qui refusait d’épouser sa nuque. D’ordinaire, elle trouvait le sommeil assez facilement. Ce soir-là pourtant, de multiples pensées se bousculaient dans son esprit. Parmi elles, le souvenir de ce jeune homme brun qui l’avait interpellé un peu plus tôt. C’était sans aucun doute un illuminé mais quelque chose en lui avait retenu son attention. Peut-être était-ce l’urgence dans sa voix grave ou encore la profondeur de ses grands yeux verts qui l’intriguaient. Quelle pouvait donc être la raison de sa venue ? Quel était son nom déjà ?
- Priam, se répondit-elle.
Ce nom lui semblait étrangement familier.
À 2H37 du matin, l’institut national d’histoire de l’art enregistra une activité inhabituelle. La docteure en histoire de l’art et archéologie, la très respectée Dr. Cathelyne Chausée utilisa son pass d’accès pour entrer dans les locaux. S’il lui arrivait parfois de rester dormir dans son bureau, trop absorbée par ses recherches, jamais encore elle ne s’était pointée au beau milieu de la nuit. La jeune femme avait une telle renommée dans le milieu qu’elle faisait partie des rares employés à pouvoir se permettre ce que bon lui semblait. Après avoir effrayé malgré elle le vieil homme grassouillet qui servait de gardien de nuit, Cathelyne évolua à travers la vaste allée centrale bordée d’imposantes collections d’ouvrages. De nuit, le décor semblait à la fois austère et menaçant. Seule la lueur de la Lune filtrant à travers la grande baie vitrée guidait son chemin. Au détour d’une allée, elle s’enfonça dans l’obscurité jusqu’à trouver à tâtons la poignée de porte qui ouvrait vers le laboratoire de recherche. Enfin, elle put allumer la lumière et l’étroit couloir blanc apparut devant ses yeux. Sa curiosité se réveilla avec force et elle se précipita vers son bureau.
C’était une pièce peuplée de tant d’ouvrages qu’on dissociait à peine sa table de travail.
- Où Marie a-t-elle bien pu ranger le courrier ? chuchota-t-elle.
Si Cathelyne avait l’habitude de fouiller des sites archéologiques avec brio, avoir un bureau ordonné semblait relever de l’impossible. La voix de sa mère la grondant de ne pas avoir rangé sa chambre résonna dans son esprit. Pourquoi n’avait-elle pas pris de bonnes habitudes dès le départ ? Elle entreprit de déplacer une pile de livres, mais le fragile équilibre régnant sur son bureau s’effondra.
- Punaise ! s’indigna-t-elle en se baissant pour récupérer les carnets tombés au sol. Réfléchis ! Il doit bien avoir une place logique !
L’entrée, pensa-t-elle. Ses yeux se fixèrent sur le range-courrier en bois présent sur l’étagère à droite de la porte. Bingo !
Arsène se réveilla en sursaut : le souffle court, le cœur battant, la sueur dégoulinant le long de son dos. Les cauchemars se faisaient de plus en plus fréquents depuis quelques mois. Ils étaient constitués d’un assemblage d’images n’ayant ni queue ni tête. Mais toutes les combinaisons menaient à la même chute : son père le fixant d’un regard empreint de douleur avant de se jeter dans le vide. Des années de thérapies n’avaient pas réussi à les effacer, seulement à les estomper.
Il commença à retrouver un souffle normal et son tonus musculaire une fois sous la douche. La sonnerie du téléphone retentit alors qu’il attrapait sa serviette.
Vous êtes bien chez Arsène Priam ! Si je ne vous réponds pas, il y a forcément une raison ! Laissez-moi un message après le bip ! annonça le répondeur.
Sa serviette était chaude et le contact de l’éponge sur ses épaules continua de le détendre. Il resta quelques instants ainsi à contempler le carrelage fissuré de la salle de bain.
- Euh bonjour... tenta une voix hésitante sur le répondeur. J’ai fini par trouver votre courrier... Je ne vous promets rien mais je veux bien vous accorder une entrevue. Rendez-vous chez Macy’s à 20h pétantes.
Puis le silence. Arsène se maudit intérieurement de ne pas avoir décroché. Tant pis ! Il devrait attendre le soir pour converser avec elle.
La main de Cathelyne tremblait allègrement lorsqu’elle reposa le combiné. En décachetant la lettre d’Arsène Priam, elle s’était ouverte à de possibles nouvelles avancées sur ses travaux concernant les origines de la ville de Méthée. Qui aurait cru que le jeune homme saurait captiver son attention ? L’enveloppe avait été rangée dans le compartiment du bas avec des publicités en tout genre. Pas étonnant qu’elle soit totalement passée à côté ! C’était une enveloppe de grand format en papier kraft. À l’intérieur se trouvait un message écrit à la main.
À l’attention du Dr. Chaussée,
Mon nom est Arsène Priam. Ma famille est en possession d’un coffret ayant appartenu à Louis de la Carêne. À l’intérieur se trouve une correspondance écrite de sa main. Je pense que cela peut vous intéresser...
Cordialement,
A. Priam
Dans l’enveloppe se trouvait une photographie d’une boîte en fer forgé ornée de l'écusson du fondateur de la ville - un L encerclé de lierre - et de ses sceaux. Cathelyne reconnut la flamme pour la puissance, le cerf pour l’agilité, l’écu pour la générosité, la grappe de raisin pour l’abondance des richesses. Si c’était une imitation, l’effet était saisissant.
Sur une seconde image, on pouvait observer une série de lettres portant sa signature. Elles étaient dans un état remarquable pour des écrits de plus de huit-cents ans. L’image avait été floutée volontairement. Si elle désirait les étudier, elle devait se rapprocher de ce jeune homme.
Arsène arriva sur le lieu de rendez-vous avec vingt minutes d’avance et occupa un box à l’écart des regards indiscrets. Il avait choisi de lui faire confiance à elle, et à elle seule. Cathelyne s’installa face à lui une dizaine de minutes plus tard visiblement mal à l’aise. Le tailleur était resté au placard, remplacé par un T-shirt des Doors et d’un jean. Ces cheveux châtains quant à eux avaient délaissé leur raie au milieu. Mais ce qui frappa le jeune homme, c’était son regard beaucoup plus doux que la veille.
- Vous ne portez pas vos lunettes aujourd’hui ? demanda-t-il après l’avoir chaleureusement remercié de sa venue.
- Je… Ce sont plus des lunettes de confort qu'autre chose, répondit-elle avec un sourire en coin maladroit.
Cette femme incarne un rôle dans son travail, pensa-t-il. Un serveur apparut pour prendre leur commande. C’était la première fois depuis des années que Cathelyne se présentait à un homme dans un bar. La dernière relation qu’elle avait vécue était avec un chercheur espagnol rencontré dans un séminaire international un an plus tôt. Ils avaient correspondu pendant quelque temps par téléphone. Puis, l’éloignement avait eu raison de leurs sentiments. Le barman déposa les deux bières blondes sur la table interrompant le fil des pensées de la chercheuse qui se reconnecta à la réalité du moment. Elle était là pour le travail, non pour faire le bilan de sa vie !
- Avez-vous le coffret avec vous ?
Arsène acquiesça d’un signe de tête et retira la boîte de son sac à dos. Cathelyne le récupéra les mains tremblantes. Les finitions étaient d’une perfection déconcertante. Son cœur s’accéléra alors qu’elle passait ses doigts sur les gravures. La serrure possédait une forme atypique de torche enflammée. Tant de questions se bousculèrent dans son esprit mais l’émotion les empêchait de dépasser l’enceinte de sa bouche.
Arsène la contempla quelques minutes s’extasier devant le coffret. Pour l’aider dans sa quête, il avait besoin d’une personne mêlant passion et connaissance. C’était pour cette raison qu’il l’avait choisie et qu’il allait lui raconter toute l’histoire.
- Je… Euh… Comment ? balbutia-t-elle tout en explorant chaque recoin du vestige.
Arsène prit une longue inspiration et se replongea dans ses souvenirs.
- Aussi loin que je me souvienne, ma famille n’a jamais manqué de rien. Mon père travaillait en tant qu’ouvrier du bâtiment chez MéthéeBati. Il faisait des heures supplémentaires pour subvenir à nos besoins. Pour moi, c’était dur, je le voyais à peine. Il était associé au son des pas quittant la maison bien avant mon réveil et à cette voix qui s’élevait le soir lorsque j’étais couchée.
Son regard se perdit dans le vague. La jeune femme sentit l’émotion de la confidence la submerger et se laissa porter par le récit.
- Un jour, il a fait une découverte plus qu’étonnante sur un chantier alors que les bulldozers creusaient la terre.
- Ce coffret ?
- Oui. Il s’en est emparé en espérant qu'il pourrait le vendre à un bon prix. Pendant quelque temps, il l’a caché sous une latte de notre plancher. Il a soigneusement attendu d’être en congé pour le ressortir. Ce jour-là, il est venu me chercher à l’école avant la fin des cours prétextant que j’avais un rendez-vous chez le médecin. Je ne l’avais jamais vu si joyeux. Nous sommes allés boire un milk shake et c’est là qu’il m’a montré ce coffret. Il avait fait quelques recherches sur le lieu où il l’avait trouvé. Anciennement, cette parcelle de terre accueillait le jardin du fondateur de notre ville.
- Louis de la Carêne… termina-t-elle.
Alors Arsène fit défiler devant elle toutes les aventures qu’un père et son fils avaient vécues pour percer le secret du coffret. Tout d’abord, il avait fallu trouver le moyen d’ouvrir la boîte. La tâche avait été ardue, car il fallait les talents d’un serrurier qui puisse confectionner une clé de toute pièce sans modèle.
- Au final c’est un forgeron qui a réussi, expliqua-t-il en lui tendant la clé en forme de torche. Il a dû s’y prendre à plusieurs fois, car le mécanisme est très complexe. Le loquet est régi par des lois d’équilibre de poids. C’est plus un mécanisme qu’une clé à vrai dire.
Cathelyne fit coïncider la flamme avec la fente et la tourna délicatement. Un cliquetis résonna dans le box et la jeune femme laissa échapper un rire nerveux. À l’intérieur se trouvaient des photographies de lettres dans un langage étranger. Évidemment, il gardait les originales en lieu sûr pour ne pas les soumettre aux éléments extérieurs et risquer de les dégrader.
- Du grec ?
- En effet.
La jeune chercheuse n’en revenait pas. Comment était-ce possible ? Dès qu’un mystère se présentait, elle se mettait à exposer les faits à toute vitesse.
- Louis de la Carêne était initialement un émissaire envoyé par le roi hors de la France pour participer à la quatrième croisade entre 1202 et 1204. Le but de cette excursion était de reconquérir les lieux saints. La campagne fut une victoire pour les croisés qui récupérèrent Constantinople et fondèrent l’Empire latin d’orient. Au cours de cette croisade, Louis de la Carêne se prit d’affection pour la Grèce si bien que lorsque le roi l’accueillit triomphalement à son retour et lui offrit une Seigneurie, Louis décida de la nommer Méthée en l’honneur du mythe grec de Prométhée.
- Le titan qui a donné le feu sacré aux hommes ? l’interrompit Arsène.
- Oui et qui par la même occasion leur a permis d’accéder au savoir. Louis de la Carêne se considérait comme un bienfaiteur à l’écoute de son peuple. Il avait à cœur d’instruire ses sujets.
- C’est pour cette raison que l’un de ses symboles était une flamme…
- Exactement ! Mais jamais rien dans les archives historiques de cette époque ne stipule qu’il parlait grec et encore moins qu’il l’écrivait ! C’est une avancée exceptionnelle ! Je dois absolument les récupérer et les envoyer au laboratoire pour une analyse plus poussée.
- Surtout pas !
Le ton tranchant du jeune homme interloqua Cathelyne qui perdit son sang-froid.
- C’est un héritage historique, cela ne vous appartient pas, ni à vous ni à votre père !
Arsène refréna la colère qui montait en lui. Dès que l’on parlait de son père, il avait tendance à perdre le contrôle. Il inspira un grand coup avant de reprendre la parole en pesant soigneusement ses mots.
- Vous avez raison. Mais je vous en prie avant de prendre votre décision, écoutez mon histoire jusqu’au bout.
Elle hésita, son professionnalisme la poussait à partir mais quelque chose dans le regard du jeune homme lui intimait d’élucider le mystère qui l’entourait tout autant que celui du coffret.
- Je vous donne cinq minutes.
Il avait fallu exactement cinq minutes à Arsène pour convaincre Cathelyne de l’accompagner chez lui. L’appât était de taille et la jeune femme n’avait pu résister : une traduction certifiée par un linguiste de chaque lettre. Après des heures de travail, elle aurait sans doute pu arriver au même résultat mais la patience ne faisait pas vraiment partie de son quotidien. L’appartement était sombre et mal rangé. Une vraie garçonnière ! pensa-t-elle. En s’asseyant sur son canapé de cuir usé, elle pria mentalement de ne pas être tombée entre les mains d’un psychopathe. Ne suis jamais un inconnu même s’il te promet des bonbons ! La mettait en garde sa mère lorsqu’elle était petite. Nul doute qu’elle ne serait pas très fière de sa fille en cet instant. Peut-être Arsène était-il de ce genre de serial killer qui incarnait un personnage pour s’adapter à leur proie tout en faisant en sorte de l’isoler du monde extérieur pour que rien ne les relie à leur victime. Cette idée lui fit froid dans le dos. Cathelyne sursauta lorsque le jeune homme s’assit à ses côtés en lui tendant un verre d’eau.
- Merci d’être venu, je suis un peu nerveux je dois l’avouer, c’est la première fois que je montre ces écrits à quelqu’un.
Dans d’autres circonstances, elle aurait pu se laisser séduire par ces yeux verts emprunts de doute mais elle avait une mission. Et son travail passait avant tout.
- Où sont les traductions ?
Arsène hocha la tête avant de se lever et de disparaître dans ce qui devait être sa chambre. Il réapparut triomphant et lui tendit le cahier relié de cuir rouge regroupant les différents documents. L’excitation était à son comble ! Plus de retour en arrière possible. Cathelyne ouvrit le livre avec délicatesse.
Le 4 septembre 1206,
À Méthée,
Mon amour, qu’il m’est dur de vivre loin de toi. Je t’ai juré fidélité éternelle pourtant je ne puis honorer mon engagement. À mon retour de croisade, le roi me pourvut d’une seigneurie. Quel immense honneur qu’il me fit ! Pourtant si je pus remonter le temps, je le ferais sur-le-champ. Obéir à Sa Majesté est mon devoir. Sa volonté est de me voir uni à une marquise du nom de Danièle de Bergerac. Son pouvoir lui vient du tout puissant, je ne puis protester.
Sache cependant que mon cœur n’appartient qu’au tien.
Pour l’éternité,
Louis de la Carêne
- Il avait une maîtresse ?
Cathelyne n'attendit pas la réponse pour commencer la lecture de la seconde lettre.
Le 9 novembre 1206,
Louis,
Mon amour, te perdre fut un tourment. Vivre dans ce pays lointain du tien requiert une force dont je suis incapable. Les quelques instants que nous vécûmes dans les bras l'un de l'autre suffirent à sceller l'amour qui nous lie à jamais. Ni ta femme, ni ton roi, ni même le Seigneur ne sauraient nous détourner de cette passion et des sentiments que j'éprouve pour toi. Ma vie perdit de son éclat lorsque tu n'en fis plus partie. Ma décision est résolue, je fuis Athènes ce soir. J'ai passé un accord avec des croisés pour qu'il m'escorte jusqu'à toi. L'entreprise est des plus dangereuse pour une femme seule, je le sais bien. Mais le risque que j'encours n'est rien comparé aux souffrances que j'endure loin de ta personne.
Sincèrement tienne,
Ariadnê
Cathelyne referma le cahier un instant pour s'imprégner du récit qu'elle venait de lire. Les mots se mêlaient pour créer des images d'un ancien temps. Arsène la contemplait avec curiosité, ses yeux reflétaient la réflexion intérieure qu'elle menait. Il voulut lui parler mais se retint de peur d'interrompre la magie du moment.
- J'imagine qu'elle a réussi à le rejoindre ? chuchota la chercheuse.
Arsène acquiesça d'un petit sourire en coin.
Cathelyne se replongea dans la lecture, des dizaines de lettres se succédèrent les une aux autres recréant l'histoire et le mystère qui entourait Louis de la Carêne.
Ariadnê traversa les frontières pour retrouver son amant mais la route ne se fit pas sans embûches. Elle arriva quelques mois plus tard, meurtrie, sans le sou et épuisée. L'écuyer de Louis la retrouva évanouie sur le bord de la route et la ramena dans sa demeure. Le seigneur insista pour que les meilleurs soins lui soient prodigués, se fichant bien des commérages qui s'élevaient autour de sa venue. Que faisait une étrangère dans la Seigneurie ? Lorsque Ariadnê reprit connaissance et aperçut l'élu de son cœur, la flamme de la vie se raviva en elle et ses forces revinrent peu à peu. Mais malgré l'amour passionnel qui dévorait Louis, il était un homme droit et fidèle. Alors, il éloigna Ariadnê de lui en lui imposant d’épouser son écuyer. C'était la seule solution qu'il pouvait lui offrir : vivre une vie confortable avec un homme respectable. La jeune femme le haït pour sa décision, et mit un terme à leur correspondance dans un courrier qui transpirait la souffrance et la colère. Les années s'écoulèrent, Louis de la Carêne continua de lui écrire mais ses courriers restèrent sans réponse. Comprendre son silence ne lui épargnait pas la souffrance. Au quotidien, il devait endurer le supplice de l’apercevoir sans pouvoir l’approcher. Ce n'était qu'à la mort de son mari, trois ans plus tard, que Ariadnê reprit contact. Si la femme avait appris à aimer son compagnon au fil du temps, sa passion dévorante pour Louis avait perduré. Peu à peu leurs échanges redevinrent de plus en plus intimes.
Cathelyne inspira un grand coup. Les personnages de ce récit lui semblaient peu à peu étrangement familiers. Son ventre se tordait devant leur souffrance. Un amour impossible… Arsène la contemplait du regard. Chacune de ses expressions lui rappelait ses propres émotions à la lecture et l'enthousiasme de son père lorsqu'ils en parlaient. Son cœur se serra à cette pensée. Peut-être vais-je réussir à trouver des réponses, pour toi papa…
8 Juin 1209,
À Méthée,
Mon amour, ma femme a tout découvert : nos lettres et pire encore cette nuit enchanteresse passée au creux de tes bras. Elle m'interdit de te revoir, je ne puis la blâmer pour cela. Je l’ai trahi même si c’est toi que j’ai le sentiment de trahir chaque jour en vivant auprès d’elle. Si je dois ne plus jamais t’étreindre, sache que ces instants ont ravivé en moi le feu sacré. Celui que tu avais allumé, il y a bien longtemps. Tu resteras à jamais l’amour de ma vie. Je ne puis me résoudre à briser notre lien cependant… Où que je sois, quelque prison que ce soit, je trouverais toujours un moyen de revenir vers toi.
Bien à toi,
Louis de La Carêne.
- C'est à partir de ce moment-là qu'ils ont utilisé le coffret, chuchota Arsène. Il leur fallait être plus discrets et Louis ne pouvait se résoudre à se débarrasser de leurs lettres. Alors, il l'enterra au pied du chêne à l'orée du parc bordant sa seigneurie, commenta Arsène.
- Là où votre père l'a retrouvé…
- Oui, le décor a considérablement changé depuis. Le chêne a été abattu le jour où mon père était sur le chantier.
- Un héritage historique tel que celui-ci... quel dommage ! commenta Cathelyne en dévorant des yeux les correspondances suivantes.
Sur l'une d'entre elles se trouvait une succession de symboles. Certains représentant des images couronne, flamme, cerf, clé, Soleil, d'autres proches du grec.
- Mais qu'est-ce que… chuchota l'archéologue.
- Louis de la Carêne est tombé malade…
- … En 1211 oui, nul médecin n'a pu trouver de remède à ses souffrances.
- Dans ses derniers écrits, il avoue à Ariadnê qu'il pense être victime d'un empoisonnement.
- Sa femme ?
- C'est ce qu'il soupçonnait du moins.
Cathelyne parcourut à la va-vite le récit qu'elle tenait entre ses doigts. Plus l'histoire se dévoilait, plus le mystère grandissait. Pourquoi cet homme avait-il codé l'une de ses lettres ? Qu'avait-il à cacher ?
- Un héritage… pour Ariadnê… réalisa-t-elle.
- À nous de le découvrir… s'enthousiasma Arsène.
Cathelyne n'en revenait pas ! Si un voyant lui avait prédit quelques heures plus tôt qu'elle se retrouverait avec un inconnu aux portes d'un cimetière à l'écart de la ville dans le but de résoudre les mystères entourant Louis de la Carêne, elle l'aurait traité de charlatan. Arsène tira avec force sur la chaîne scellant entre eux les deux battants de l'imposant portail. Il sortit de son sac à dos sa panoplie de cambrioleur amateur et entreprit de sectionner les liens avec la pince coupante. L'archéologue retint sa main.
- Allons, Arsène, je refuse de commettre un délit.
Se rendant compte que c'était exactement ce qu'elle s'apprêtait à faire avec ou sans pince coupante, elle rectifia ses paroles.
- Enfin, du moins je refuse de laisser des traces derrière moi.
Arsène laissa échapper un rictus d'amusement. Les options étaient limitées, soit ils sectionnaient les maillons métalliques soit il faudrait passer par-dessus le muret.
- Nous allons devoir escalader du coup.
La jeune femme eut un léger mouvement de recul.
- Vous oui ! En ce qui me concerne, c'est hors de question !
La peur du vide avait ressurgi et rien ne pourrait lui faire entendre raison. Elle retourna face au portail, tira avec force sur l’un des battants. La chaîne se tendit aussitôt mais un interstice de vide apparut entre les deux portes. Il n’en fallut pas plus à Cathelyne pour y voir un espoir. Elle y engouffra sa jambe et entreprit d’y frayer un chemin pour l’ensemble de son corps.
- Vous allez vous faire mal Cathelyne, tenta de la retenir le jeune homme.
La détermination décupla les forces de l’archéologue qui se retrouva bien vite dans l’enceinte du cimetière, le corps endolori. L’ensemble de ses membres semblaient être passés dans un rouleau compresseur mais son sourire triomphant ne laissa rien paraître.
Arsène la contempla avec admiration. Plus les minutes passaient et plus il se félicitait de lui avoir fait confiance. Elle aurait pu le dénoncer sur-le-champ, réquisitionner le coffret et le mettre entre des mains expertes. Mais elle avait décidé de croire en lui et de ne pas l’évincer de sa quête.
Cathelyne le rappela à l’ordre interrompant le fil de ses pensées. Le temps était compté ! Plus ils restaient à découvert, plus ils risquaient de se faire repérer par le gardien. Le jeune homme étudia les moindres recoins du muret à la recherche de prises. Bingo ! Sauter par-dessus le muret lui parût aisé et il remercia mentalement son prof de sport de l’avoir poussé à faire de l’escalade. Cathelyne le pressa de la rejoindre. Seuls quelques pas les séparaient encore de leur but.
La tombe du fondateur de la ville se trouvait au sommet de la colline. D’en haut, on pouvait apercevoir le fleuve en contrebas serpentant Méthée avant de se jeter dans la mer, guidé par les éclairages de la ville. En ce lieu, la vie émanant des avenues semblait entraîner la mort dans un ballet des plus étonnants. L’émerveillement s’empara de Cathelyne qui ne put s’empêcher de sourire. Pour Arsène, en revanche, le spectacle avait des allures de champs de bataille. D’ordinaire, il faisait en sorte de rester à bonne distance du cours d’eau. Le son émanant des rouleaux puissants le ramenait en permanence à ce jour des années plus tôt où sa vie avait basculé. C’était un lundi. Le cours de Mathématiques touchait à sa fin lorsque le directeur de l’école était entré dans la salle, l’air grave, pour l’inviter à le suivre. Une fois dans le couloir, sa mère s’était jetée dans ses bras, baignant sa joue de larmes. Son père avait été repêché dans le Tiès, quatre jours après sa disparition. Un suicide… Arsène avait refusé de le croire pendant un temps, puis avait fini par se rendre à l’évidence. Il les avait abandonnés.
Le jeune homme chassa de son esprit ses idées morbides et se retourna pour faire face au mausolée. L'imposant monument de pierre semblait éclipser les tombes aux alentours. Un géant parmi le commun des mortels.
- L'accès à la tombe est condamné depuis la tentative de soulèvement des Méthéens contre leur maire en 1925. Pour montrer leur mécontentement, ils n'avaient trouvé d'autre moyen que de saccager le caveau du fondateur à coup de pioches et de jets de pierres.
Avec l’obscurité ambiante, Arsène avait fait l’impasse sur les fissures présentes sur les blocs de marbre.
- Vous ne l'avez jamais vu ? s'étonna Arsène.
Cathelyne acquiesça d'un hochement de tête.
- Seulement des croquis, c'est comme ça que j'ai reconnu certains symboles de la lettre.
Deux immenses portes métalliques aux armoiries du seigneur fermaient la sépulture. La pince coupante ne ferait rien face au cadenas unissant les deux anneaux de portes entre eux. Arsène sortit son pied-de-biche.
- Mais vous avez perdu la tête voyons ! s’indigna Cathelyne.
- Vous voulez des réponses oui ou non ?
La jeune femme fut prise au dépourvu. Évidemment, rien ne comptait plus que la vérité. Mais à quel prix ?
- Je ne suis pas une profanatrice de tombe !
- Vous êtes archéologue.
- Oui ! Un métier respectable...
- ...dans lequel vous profanez des tombes au quotidien !
À ces paroles, il frappa un grand coup dans le cadenas, puis un autre, jusqu’à ce qu’il cède.
- Vous n’aurez qu’à dire que je vous aie séquestrée, lui concéda Arsène.
L’homme poussa l’un des battants de toutes ses forces et la porte s’entrebâilla en un bruit de crissement suraigu. La lumière des lampadaires s’insinua par la fente découvrant peu à peu l’intérieur du mausolée, ses murs si grands qu’on ne pouvait en apercevoir le haut sans se tordre le cou, ses tapisseries usées par les années et en son centre un bloc de marbre rectangulaire surplombé d’une sculpture représentant un chevalier à genoux prenant appui sur son épée pour se relever. Cathelyne ouvrit la marche. L’adrénaline s’insinua dans chacun de ses membres. Jamais elle n’aurait osé rêver avoir cette opportunité. La fraîcheur et l’humidité ambiante la firent frissonner. Chacun de ses pas résonnait avec fracas contre les parois du lieu. Soudain, elle se figea. Louis de la Carêne et son secret reposaient à quelques centimètres d’elle. Elle laissa sa main s’aventurer sur la pierre glaciale. Peu à peu, ses yeux s’accommodaient à l’obscurité et les lettres gravées se dessinaient lentement devant elle.
- Monseigneur Louis de la Carêne, pour l’amour de Méthée, 1180-1211, lut-elle à voix basse.
- Décidément, cet homme était très attaché à sa ville… commenta Arsène.
- … sans doute l’un des meilleurs dirigeants que la ville ait connus.
- Il se retournerait dans sa tombe s’il savait ce qu’elle est devenue.
Arsène déglutit avec peine, le spectre du fondateur de la ville emplissait l’espace d’une ambiance solennelle qui le mettait mal à l’aise. L’archéologue quant à elle se sentait dans son élément. Comme le terrain lui avait manqué ! Elle s’accroupit et commença à étudier la façade latérale droite du bloc de pierre. Le jeune homme lui tendit la lampe frontale qu’il avait bazardée dans son sac avant leur départ précipité. Ils se lancèrent un regard entendu. C’est le moment de vérité ! Cathelyne appuya sur l’interrupteur. Un faisceau de lumière jaune perça l’obscurité pour éclairer la surface plane.
- Bingo ! s’exclama Arsène.
Ils échangèrent un sourire de satisfaction, les mêmes symboles que sur la lettre encadraient une gravure représentant le retour de croisade victorieux de Louis de la Carêne. La réponse à leurs questions se trouvait quelque part dans la succession de lettres, de chiffres et d’emblèmes figuratifs. Parmi eux, la couronne, la flamme, le cerf, l’écu, la grappe de raisin dépeignant les différents aspects de la personnalité du fondateur ainsi que des lettres grecques. Un flash suivi d’un bruit de crissement électronique interrompit l’archéologue dans sa réflexion. Arsène se déplaça de façon à quadriller l’ensemble de la tombe avec son appareil photo polaroid tandis que Cathelyne essayait d’assembler les pièces du puzzle entre eux. Les différents symboles devaient suivre un ordre logique. Comme à son habitude, l’archéologue se mit à réfléchir à voix haute.
- L'écusson de Louis de la Carêne présente son rang et celui de la ville symbolise son amour pour Méthée. Le cerf pour l’agilité, l’écu pour la générosité, la grappe de raisin pour l’abondance des richesses, l’épée pour la force physique. Le tout est entouré de lettres grecques et symboles qui de prime abord ne se suivent pas... Pourquoi ? Quelle est la logique dans tout ça ?
Soudain, un crissement suraigu déchira le calme de la pièce faisant sursauter Cathelyne. Arsène réagit très vite et se précipita vers la porte de métal pour la retenir. Trop tard. Un fracas lourd résonna dans la pièce avant de la replonger dans un silence de plomb ?
- Merde ! hurla Arsène.
De l’intérieur, pas de poignée. Dans un élan d’espoir, il tenta d’introduire son pied-de-biche entre les deux battants. Rien. C’était peine perdue, les deux battants du portail étaient parfaitement jointifs. Perdant son sang-froid, Arsène lança un coup de poing dans le métal qui les retenait captifs. La douleur remonta le long de son bras et il jura de plus belle.
- Je vous en prie… chuchota la voix frêle de sa coéquipière sur sa droite.
Dans l’agitation, elle avait perdu la lampe frontale qui se mit à grésiller sur le sol dans un dernier souffle de vie avant de s’éteindre. Cathelyne se mit à paniquer et laissa échapper un sanglot. Ses jambes se mirent à trembler et elle dut s'asseoir contre la stèle pour ne pas tomber.
Arsène la rejoignit à tâtons. La jeune femme posa son visage empli de larmes sur son torse, sa respiration de plus en plus courte.
- Ça va aller, nous allons trouver une solution.
- Non, c’est...
Elle lutta pour dire ces quelques mots tant l’air lui venait à manquer.
- Vous êtes claustrophobe ?
La jeune femme n’eut pour réponse qu’un sanglot étouffé. Arsène fut aussitôt pris de remords. Pourquoi l’avoir mêlée à cette histoire. Combien de temps allaient-ils rester enfermés ? Et si personne ne venait les délivrer de leur prison. Ce tombeau serait le leur. Non ! Il ne fallait pas céder à la panique. Il serra un peu plus fortement Cathelyne dans ses bras et lui chuchota des mots de réconfort. Ensemble, ils trouveraient un moyen de sortir et élucideraient le mystère. Il voyait déjà les titres dans les journaux : « L’archéologue et historienne Cathelyne Chausée lève le voile sur les origines de Méthée ».
- On fera même un film sur vous, une version féminine d’Indiana Jones !
Cathelyne se laissait bercer par la douce mélodie des paroles du jeune homme rythmé par les battements de son cœur. Peu à peu, le calme s’insinua en elle, sa respiration devint plus régulière. Elle reprit conscience de son corps et de celui de l’homme auprès d’elle.
- Si je suis Indiana Jones vous devez avoir un rôle important aussi. Demi-Lune vous irait bien, chuchota-t-elle.
- Comment ? s’insurgea-t-il en la repoussant. Je vous amène un trésor historique sur un plateau d’argent et j’hérite du rôle du petit vietnamien qui sert de faire valoir au héros !
Cathelyne laissa échapper un rire nerveux. Arsène avait le don de chambouler son monde. Non seulement, il l’avait entraînée dans cette dangereuse aventure mais ses angoisses pourtant si tenaces d’ordinaire semblaient s’apaiser à son contact.
- Bon, on réfléchira plus tard à la distribution, conclut le jeune homme. Réfléchissons à un moyen de s’échapper d’ici.
À ces mots, il se leva puis tendit une main à sa coéquipière qui manqua de retomber en arrière tant ses jambes semblaient refuser de se détendre. Sans lampe frontale, il était difficile de partir à la recherche d’une issue. Ils convinrent tous deux que leur meilleure chance était de frapper avec force sur la porte, jusqu’à ce que le gardien les délivre. Les minutes passèrent… Toujours rien. Épuisés, ils s’assirent dos à la porte et tendirent l’oreille dans l’espoir d’entendre les bruits de pas de leur sauveur.
- Vous avez entendu ? chuchota la jeune femme.
- Non, je crois qu’il n’y a personne, nous aurons peut-être plus de chance une fois le Soleil…
Cathelyne plaqua une main sur sa bouche et lui fit signe de se taire. Tous deux retinrent leur souffle. Soudain, une douce mélodie, à peine perceptible s’éleva dans l’obscurité.
- De l’eau s’écoule sous nos pieds Arsène ! Et si on l’entend aussi bien, c’est qu’il doit y avoir un accès quelque part.
Elle se leva, animée par un nouvel espoir.
- Comment n’y ai-je pas pensé ? Louis de la Carêne était surnommé Louis le généreux mais aussi l’énigmatique. Savez-vous pourquoi ?
Avant même qu’il n’ouvre la bouche, elle reprit.
- Parce que le domaine entier était parsemé de passages secrets en tout genre. Nul doute que son tombeau ne fait pas exception.
Suivant son instinct, ils se rapprochèrent de l’endroit où l'écoulement de l'eau était le plus audible, derrière le tombeau. Arsène s’empara de son flash afin d’éclairer le lieu. Il fallait être attentif, car chaque éclair de lumière était bref et le temps de charge pour obtenir le suivant assez long.
- Là ! s’écria Cathelyne en entraînant Arsène vers la droite du mur.
L’obscurité était de retour et la jeune femme prit la main de son acolyte pour le guider. La paroi lisse et froide ne présentait aucune discontinuité si bien que la délimitation entre deux blocs de pierre était à peine perceptible. Pourtant, les doigts de la jeune femme le menèrent délicatement jusqu’à un interstice plus large à quatre-vingts centimètres du sol.
- Bingo ! chuchota Cathelyne sentant une vague de soulagement la gagner.
Le soulagement ne fut que de courte durée. Cathelyne regrettait presque sa place dans le mausolée alors qu’elle avançait en rampant vers une mort certaine. La voix du jeune homme l’encourageant à quelques mètres de là était semblable à un écho lointain étouffé par le son de ses propres sanglots. Plus elle évoluait dans ce labyrinthe, plus les parois semblaient se refermer sur elle.
Arsène appuya sur l’interrupteur et la lumière du flash se propagea dans le tunnel.
- Plus que quelques mètres et le chemin s’agrandit. On y est presque ! Tenez bon !
La vue de l’archéologue devint trouble et sa tête se mit à tourner. Cela faisait bien longtemps qu’elle avait dépassé le stade des larmes, l’épuisement et la tension la firent vaciller et sa tête percuta avec force la pierre.
L’odeur nauséabonde lui fit reprendre connaissance. Ces yeux hagards scrutèrent l’obscurité. Le tunnel dans lequel elle se trouvait avait gagné en largeur. Sur sa droite, de l’eau s’écoulait dans un flot continu vers ce qui devait être leur échappatoire. Elle tenta de relever sa tête avec peine mais le tournis s’empara à nouveau d’elle.
- Ne vous précipitez pas, chuchota Arsène en lui caressant les cheveux, c’est un sacré coup que vous avez reçu sur la tête.
Le visage du jeune homme apparut au-dessus du sien et Cathelyne prit soudain conscience qu’elle se servait de ses jambes comme d’un oreiller.
- Vous êtes revenu me chercher… chuchota-t-elle.
Arsène sentit le soulagement l’envahir. Il avait eu si peur qu’elle se soit blessée, ou pire…
- J’ai bien hésité à vous laisser dépérir…
- Vous auriez pu trouver le trésor seul…
- Il faut croire que j’ai une conscience.
Tous deux échangèrent un sourire entendu puis le jeune homme l’aida à se relever avec délicatesse. Une fois sur ses deux pieds, Cathelyne se reposa sur son acolyte pour évoluer à travers la galerie.
Par-ci un rat remontant le cours d’eau en couinant, par-là un couloir menant vers un autre quartier de la ville. Tous deux convinrent qu’il valait mieux suivre le sens de l’écoulement plutôt que de s’aventurer dans des bifurcations hasardeuses. Les minutes passèrent sans que la sortie ne se dévoile à leurs yeux. Leurs bruits de pas s’ajoutaient au son du vent s’engouffrant dans le labyrinthe. Peu à peu, l’eau devint de plus en plus abondante, le sol de plus en plus glissant et Arsène dut redoubler d’efforts pour ne pas les entraîner tous deux dans une chute. Soudain, au tournant, à une cinquantaine de mètres de leur position, une embouchure dévoilait une vue imprenable sur le Tiès et les lumières de la ville. La sortie était à portée de main. L’euphorie les gagna. La concentration se relâcha, trop tôt. Un moment d’inattention et le pied d’Arsène butta contre un barreau métallique. Tous deux perdirent l’équilibre et le courant s’allia à la pierre lisse pour les entraîner dans un toboggan infernal. Le jeune homme tenta de s’agripper mais toutes les prises lui échappèrent. Dans un dernier sursaut, il attrapa la main de Cathelyne. Un cri déchira l’espace. Le sol se déroba sous eux. Le fleuve se rapprocha à grande vitesse. L’impact.
Cathelyne regagna la surface, suffocante.
- Arsène ! hurla-t-elle en se débattant avec le tumulte du fleuve.
Ses yeux balayèrent frénétiquement l’eau environnante. Rien. Elle l’appela de plus belle, le suppliant de lui répondre. Les larmes commencèrent à couler le long de ses joues. À travers l’obscurité, elle aperçut le corps d’Arsène de l’autre côté de la rive, retenu par des branches. Sans plus attendre, Cathelyne poussa sur ses jambes. Adolescente, elle avait gagné des compétitions régionales de natation mais jamais elle n’avait eu affaire à une telle résistance. Mue par une force insoupçonnée, elle se lança dans une bataille acharnée contre les éléments. Le temps était son ennemi. Plus il passait, plus l’épuisement se faisait sentir et avec lui la possibilité grandissante que ses forces l’abandonnent. Enfin, l’archéologue atteignit la rive opposée et s’aida des racines jonchant le sol pour remonter à contre-courant jusqu’à Arsène. Son cœur manqua un battement lorsqu’elle comprit qu’il était inconscient. Elle se hissa sur la terre ferme avant de tenter de le libérer de ses liens et d’user des dernières ressources qui lui restaient pour le ramener sur le quai. Une fois tous deux sauvés, elle s’allongea auprès de lui quelques secondes pour reprendre son souffle. La cage thoracique du jeune homme se soulevait lentement et ce mouvement presque imperceptible de la vie quotidienne lui sembla d’une rare poésie.
Le chemin du retour leur sembla interminable. Lui, toujours un peu sonné. Elle, vidée de toutes ses forces. Ils prirent chacun leur tour une longue douche chaude avant de se pencher sur le décodage de la lettre.
