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Dangereuses Amitiés : Quand l'ombre devient lumière, et l'ascension un piège Sous son apparence effacée, Stéphan, un lycéen introverti, peine à exister dans l'ombre de son meilleur ami, Eddy. Plus populaire, plus charismatique, ce dernier domine leur entourage, tandis que Stéphan se contente d'un rôle secondaire, presque invisible. Mais lorsqu'un accident éloigne Eddy pour plusieurs mois, l'équilibre vacille. Propulsé malgré lui au premier plan, Stéphan attire l'attention des élèves de Méthée, en particulier celle de Lisa, la charismatique présidente du lycée. Intelligente et ambitieuse, elle a une idée bien précise en tête : mettre un terme au règne de la peur imposé par Mike et sa bande. Dans cette lutte où chaque parole est une arme, Lisa voit en Stéphan un allié de choix, un élément inattendu capable de renverser la balance. Mais cette soudaine popularité ne passe pas inaperçue. Mike, Child et Sara, maîtres incontestés des non-dits et des jeux de pouvoir, perçoivent en lui une menace, un inconnu qui pourrait bouleverser l'ordre établi. Et quand les tensions se transforment en affrontements, que les alliances se font et se défont, une seule chose devient certaine : dans cette guerre d'influence, personne n'en sortira indemne. Amitié, rivalité, trahison et manipulation s'entrelacent dans un récit où chaque choix a ses conséquences. Un roman qui fait écho aux générations actuelles : Avec une plume à la fois percutante et immersive, Xavier Seignot dresse le portrait d'une jeunesse tiraillée entre ambition et loyauté, où chaque individu cherche sa place. À travers les trajectoires de ses personnages, Dangereuses Amitiés explore les dynamiques de groupe, les relations de pouvoir et les désillusions de l'adolescence avec une intensité rare. Touchés par l'oeuvre, le roman a été adapté en long-métrage par des lycéens et projetée en salle de cinéma en 2014. Une preuve de son impact et de la force de son récit, qui continue d'interpeller les jeunes générations comme les adultes. Ce qu'en disent les lecteurs : Un livre qui vous tient en haleine jusqu'à la dernière page, porté par des personnages complexes et une tension constante. Une plongée fascinante dans les luttes d'influence et les jeux de pouvoir entre adolescents, à la fois réaliste et terriblement efficace. Un roman qui va bien au-delà d'une simple histoire d'amitié ou de rivalité : une réflexion sur les choix, les masques que l'on porte et le prix à payer pour exister.
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Seitenzahl: 589
Veröffentlichungsjahr: 2025
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Mille remerciements à toutes celles et ceux qui, par leur talent ou leur regard attentif, ont contribué à enrichir la création, la révision et l’amélioration de Dangereuses Amitiés, ancienne comme nouvelle version.
Huguette Dubout, Jean-François Seignot, Anne Desfossez et David Benhaïem, votre aide précieuse a été inestimable.
Les gens se posent toujours des questions : pourquoi suis-je devenu ce que je suis ? Pour comprendre quelqu’un, il faut retracer toute sa vie, remonter à sa naissance. Notre personnalité résulte de la somme de nos expériences.
Malcolm X
Chère Lisa,
2 septembre 2001
Je t’écris après tout ce temps pour te dire merci. Merci d’avoir été là pour moi quand j’en avais besoin. Je sais qu’on a eu beaucoup de différends ensemble, que je n’ai pas toujours été correct avec toi ; j’en suis conscient et désolé. Mais je sais aussi que je n’aurais jamais pu m’en sortir sans toi, sans ton aide.
J’espère que tout va bien à Méthée et que tes projets là-bas se concrétisent. Je vois que tu n’as pas quitté cette ville, étrangement, on y est tous attachés.
Ne m’en veux pas pour mon si long silence, mais je devais me remettre en question et prendre du recul face à tout ce qui s’est passé. Seul le temps efface la souffrance.
Ici, j’ai eu beaucoup de temps pour réfléchir. Certains pensent que j’ai gâché ma vie ou que je suis devenu fou, d’autres disent que j’ai perdu des années, mais que savent-ils de ce qu’on a vécu ? Que savent les médisants de chacun de nous ?
Repense à ce qu’on a traversé, à ce qu’on a fait. Repense à l’époque où, toi, moi, Eddy, Child, et même Sara ou Mike, on était au centre de toutes les conversations. Nous nous sommes tous égarés de notre chemin, mais ce détour n’a pas été vain.
Je ne veux pas imposer de morale sur ce qu’on a fait, je ne suis personne, chacun a droit à la sienne. Je t’ai demandé la dernière fois qu’on s’est vu, il y a dix ans, à qui était-ce la faute, tout ça ? À vrai dire, je l’ignore encore, on a tous été emportés par ce jeu, moi en premier. Ça doit être cette ville, il y a quelque chose qui cloche ici. Tout se joue aux ambitions, à la réputation, à celui qui sera le plus populaire, à qui va imposer son influence par la violence et le tape-à-l’œil. Et les autres, ils se font écraser, complètement écraser.
Je vais bientôt sortir d’ici et revenir, avec l’espoir de te revoir un jour et de recevoir ton pardon.
Nous ne sommes pas déterminés à être ce que nous sommes ! Je ne sais pas ce que la vie me réserve d’autre, mais je tâcherai de la prendre du bon côté et de faire le moins d’erreurs possible.
Stéphan
Lettre
Partie 1
Vivre libre, c’est souvent vivre seul
Chapitre 1 : Stéphan
Chapitre I : Clan
Chapitre 2 : Dilemme
Chapitre II : Rencard
Chapitre 3 : Souvenirs
Chapitre III : Une Page qui se tourne
Partie 2
L’Efficacité réelle passe par l’abandon de la résistance interne et du conflit inutile
Chapitre 4 : Rupture
Chapitre 5 : Nouvelle Aube
Chapitre 6 : Élection
Chapitre IV : Bizutage
Chapitre 7 : Ascension
Chapitre 8 : Popularité
Chapitre 9 : Derniers Mots
Chapitre 10 : Instants volés
Chapitre 11 : Un Ami… ?
Chapitre V : Opposition
Chapitre 12 : Entre Deux Saisons
Chapitre 13 : Dernier Round
Chapitre 14 : Insomnie
Chapitre VI : Trafics
Chapitre 15 : Vertige
Partie 3
L’Enfer, c’est les autres
Chapitre 16 : Retour
Chapitre VII : Défi
Chapitre 17 : Collision
Chapitre 18 : Lumières braquées
Chapitre 19 : Chef de clan
Chapitre 20 : Ciel étoilé
Chapitre 21 : Une Longue Soirée
Chapitre VIII : Justice
Chapitre 22 : Exclusion
Chapitre 23 : Sara
Chapitre 24 : Trois Points
Chapitre 25 : Les Médias s’emmêlent
Chapitre 26 : Débat
Chapitre 27 : Changement
Chapitre 28 : Fracture
Chapitre 29 : Cambriolage
Chapitre 30 : Débrief
Partie 4
Cher est le bonheur car [périlleuse] est la piste
Chapitre 31 : Crépuscule
Chapitre 32 : Un Plat qui se mange bouillant
Chapitre 33 : À qui le tour ?
Renaud
Stéphan
3 septembre 1990
Un cri strident déchira l’air. Puis un bruit sourd, implacable. Le garçon se retourna d’un bond ; l’horreur venait de surgir.
Stéphan secoua la tête pour chasser l’image. C’était ici, précisément ici, que tout avait basculé sept ans plus tôt. Près du vieux puits abandonné, à quelques pas du lycée, l’innocence s’était fracassée contre la réalité.
Chaque fois qu’il repassait par ici, les souvenirs ressurgissaient malgré lui, envahissant son esprit de réminiscences douloureuses.
« Bah alors, qu’est-ce que tu fous ? lui lança Eddy, trois pas devant lui.
– Hein ? fit-il alors, comme tiré de ses pensées. Nan, rien, laisse tomber…
– C’est la rentrée qui te stresse ? plaisanta son ami.
– Pff, qu’est-ce que ça peut m’foutre ? »
Ce dernier avait toujours eu un certain détachement par rapport à ses études, aux profs, à la vie lycéenne. Non pas qu’il était un cancre, ses notes étaient même plutôt honorables, mais le monde des adultes, leurs morales et leurs principes, ça ne l’avait jamais fait rêver. Le pas silencieux, il rejoignit Eddy.
Leur lycée, Jean Moulin, se trouvait en plein centre-ville, non loin du quartier des affaires. Il jouissait d’une certaine réputation ; tous les parents ambitionnaient d’y inscrire leurs enfants par peur qu’il finisse dans on ne sait quel lycée de la banlieue de Méthée.
Ici, les façades des maisons affichaient un charme accueillant le jour, les lampadaires fleuris ajoutaient une touche de gaieté, et la nuit, les sirènes de police restaient curieusement absentes. Mais Stéphan savait que tout cela n’était qu’une jolie vitrine offerte aux touristes afin de dissimuler dans le décor les quartiers défavorisés repoussés à la périphérie nord de la ville. On y mettait deux ou trois coups de peinture ici et là de temps en temps pour cacher la misère, mais en grattant un peu, on tombait rapidement sur la couche en toc.
Pressant le pas pour ne pas être trop en retard, ils croisèrent le chemin d’un groupe de jeunes assis sur les marches d’un petit immeuble. Leurs éclats de rire résonnèrent dans toute la rue. Dans un soupir presque imperceptible, Stéphan les dévisagea longuement du coin de l’œil.
Quelle bande de nazes…
Bien que les bandes de zonards pullulaient ici et là, ça ne l’avait jamais branché d’en fréquenter. C’était pas son truc, se disait-il. Sans se l’expliquer, le jeune homme avait toujours eu du mal à s’intégrer, à se sentir à l’aise en groupe ou à se conformer aux attentes sociales. Il ne savait pas vraiment ce qui le poussait à être comme ça, ce qui lui provoquait cette aversion des autres.
La vie lui avait enseigné la rigueur du travail et des entraînements physiques afin de se surpasser. Il s’était toujours dit que le rire et l’insouciance n’avaient pas embarqué dans le même bateau que lui.
« Dernière année ! reprit son ami avec entrain. Le bac, le permis, et on s’fait un été de ouf entre potes !
– Mouais… J’ai autre chose à penser d’ici là… »
Il connaissait trop bien Eddy pour savoir que leurs points de vue divergeaient ; ce n’était pas la peine de repartir dans une énième discussion maintenant. Cette rentrée, ça allait être une autre journée interminable de rires creux, de bavardages futiles ainsi que de cris exagérés au moment des retrouvailles. Ils chuteraient de cinq étages qu’ils pousseraient le même cri…
De son côté, Eddy sentit bien que son ami était quelque peu nerveux et stressé. Il n’avait jamais su dire si le comportement de Stéphan était dû à une extrême timidité ou à une forme d’introversion. Un peu des deux, sans doute. Quoi qu’il en soit, le jeune garçon préféra ne pas lui faire part de ses réflexions et poursuivit son chemin.
Arrivés au lycée, Stéphan avait vu juste : les groupes, les bavardages, les éclats de rire, tout semblait inchangé. Des filles s’agglutinaient autour des beaux gosses qui se prenaient pour des stars. L’un d’entre eux, un certain Guillaume, avait une réputation telle que même les professeurs semblaient fascinés par lui.
Une expiration bruyante et agacée lui échappa. Il resta silencieux, il en avait l’habitude. Sans attirer l’attention, Eddy lui indiqua qu’il voulait saluer quelques connaissances avant de le rejoindre aux panneaux d’affichage des listes de classe. Stéphan approuva d’un simple hochement de tête.
Puis, à peine eut-il franchi la porte de l’établissement que le garçon tomba nez à nez avec Arnold Hérauld, un tocard avec qui il avait déjà eu des embrouilles. Toutefois, ils n’en étaient encore jamais venus aux mains. Arnold n’avait peut-être pas l’électricité à tous les étages, mais il n’était pas assez fou pour défier Stéphan ; les rumeurs autour de sa pratique acharnée des arts martiaux étaient parvenues jusqu’à ses oreilles. Et de son côté, Stéphan s’était toujours abstenu de frapper le premier.
Ces derniers se jetaient des regards de défiance chaque fois qu’ils se croisaient dans les couloirs du lycée. C’était une véritable guerre d’égo à qui va céder le premier. La cour était une arène sociale où les plus faibles devaient baisser la tête à défaut d’imposer le respect.
Stéphan se souvint alors de leur première confrontation qui remontait à de nombreuses années en arrière. Tout avait commencé sur un terrain de football. Arnold et lui portaient chacun le brassard de capitaine. Comme si leur vie en dépendait, ils avaient redoublé d’agressivité afin d’arracher la victoire à l’autre. La tension était palpable et les coups bas multipliés. Les joueurs, âgés de huit ans à peine, avaient complètement perdu leur sang-froid. La rencontre avait dégénéré en une bagarre générale plus spectaculaire que le match ; les deux capitaines avaient été très sévèrement punis. Ce jour-là, une animosité futile avait pris racine, et n’avait cessé de croître.
Arnold dégageait une impression étrange : un gaillard dégingandé incapable d’impressionner par sa maigreur. Sa chevelure brunâtre et huileuse trahissait un certain côté négligé. Avec son teint blafard et ses pommettes creuses, chacun aimait croire qu’il voulait se donner des allures de gangsters. On racontait qu’il traînait souvent dans les quartiers craints de Méthée, là où on n’osait plus s’y rendre à vélo de peur de repartir en chaussettes.
Au lycée, nombreux étaient les garçons qui évitaient de croiser le regard d’Arnold. Ce n’était pas le genre de personne à tolérer qu’on lui tienne tête, et chacun en était conscient.
Depuis que Stéphan était au lycée, les choses avaient quelque peu changé pour lui. Il y avait trois fois plus d’élèves, et l’adolescent était une ombre perdue dans la masse ; après tout, c’était peut-être mieux ainsi.
Des bandes fleurissaient de toutes parts afin de marquer leur identité et se protéger les unes les autres. La cour du lycée n'était plus qu'un terrain de jeu pour les jeunes en quête d’identité à exhiber. On coupait les cigarettes, on faisait tourner les joints, on se chambrait pour garder la face. Les gens se regroupaient comme s’ils redoutaient la solitude. Stéphan observa la scène avec un cynisme désabusé. Pour lui, ces attroupements n’étaient que des parades absurdes, une comédie humaine, où chacun avait son rôle à jouer.
Pourtant, une fille à l’écart retint son attention ; son allure tranchait nettement avec le reste. Une impression fugace le traversa : il l’avait déjà vue, errant seule en ville. Le visage inexpressif, les cheveux rouges, les vêtements sombres. Malgré cela, une aura indéfinissable émanait d’elle. Elle semblait être une étrangère dans un monde superficiel et faux.
Autour de lui, ça riait de tous les côtés, ça s’agitait dans tous les sens. Parfois, des provocations éclataient et les lycéens se frayaient un chemin pour ne pas rater une miette du spectacle. Les raisons étaient toujours les mêmes : un regard de travers, une remarque cinglante, des avances malvenues, une dette oubliée. Stéphan savait qu’on retrouvait souvent les mêmes personnes dans ce genre d’histoires : des délinquants en herbe, des pseudocaïds convaincus d’être les rois de leur petit monde. Un certain Mike était à la tête de son gang et n’hésitait pas à dicter son propre règlement. Néanmoins, Stéphan était bien loin de tout ça, et si ce Mike venait à sa rencontre, il lui montrerait comment il traitait les crapules de seconde zone.
Les élèves se pressèrent autour des panneaux d’affichage, chacun scrutant frénétiquement les listes pour trouver son nom, comme des moutons cherchant leur place dans un troupeau.
« Alors, tu vois ton nom ? lança Eddy derrière lui, tout en saluant d’un geste rapide un ami qui passait.
– Non… Ah, attends, si ! Terminale S3. Mais toi, j’te trouve pas. »
Son camarade indiqua du doigt la liste d’une autre classe.
« Tiens, je suis là, en S2. Avec l’option informatique, ils m’ont changé de classe.
– Merde… On est séparés…
– Ah, c’est pas comme si on n’habitait pas à trois maisons l’un de l’autre, et qu’on ne s’entraînait pas tous les jours aux arts martiaux ensemble ! » plaisanta Eddy.
Stéphan fit un sourire contraint. Autour de lui, les adolescents braillaient et s’enthousiasmaient en découvrant leur classe.
« Bon, allez, moi, j’dois filer en salle 103 » conclut-il avec un signe de la main.
Arpentant les couloirs, Stéphan n’avait pas vraiment la tête à aller saluer les quelques connaissances qu’il croisait.
Pour fuir toute cette agitation et trouver le calme, le jeune homme monta aussitôt à l’étage et rejoignit la salle de rendez vous. Il s’empara de la première chaise qui lui tomba sous la main et s’y installa sans réfléchir. Dans le couloir, le bruit des pas sourds résonnait comme un rappel lancinant que les vacances étaient terminées et que c'était reparti pour une année de galère scolaire.
Après quelques minutes d’attente, le reste de la classe arriva par petits groupes. On discutait, on paradait avec ses vêtements fraîchement achetés pour la photo de classe. Un garçon, les cheveux en bataille et l’air décontracté, prit place à côté de l’adolescent.
« Salut ! » lâcha-t-il.
Déconcerté, Stéphan se contenta de répondre par un bref mouvement de tête. Dans la foulée, le professeur principal fit son entrée pendant que les discussions sur les vacances allaient bon train. Il invita les élèves à s’asseoir, imposa le silence, puis annonça sans plus attendre :
« Bonjour à tous, je suis M. Paco, je serai votre professeur principal pour cette dernière ligne droite avant le bac ! »
Le nom de celui-ci provoqua des rires étouffés dans la classe, arrachant même à Stéphan un sourire discret. Le professeur portait un long parka verdâtre et une sacoche usée qu’il posa sur son bureau. Sa présentation se prolongea dans une litanie soporifique sur les attentes et responsabilités de la terminale. Peu intéressé, l’adolescent jeta un œil autour de lui, curieux de connaître les tronches de ses camarades. Les premiers ne lui évoquaient rien de particulier ; il ne les avait jamais vus. Puis, il remarqua ensuite deux anciens élèves de son collège, qu’il n’avait cependant jamais fréquentés. Son regard continua à balayer la salle quand, soudain, il tomba sur une personne qu’il pensait avoir oubliée depuis une éternité. Il sentit son cœur s’agiter, comme un frisson intérieur.
Si, c’est bien elle ! se confirma-t-il.
Lisa Mineaut, la fille qu’il avait tant convoitée à l’école primaire, et qu’il avait par la suite délaissée dans un coin de sa mémoire au fil des années, ressurgissait subitement dans sa vie. Elle se tenait juste là, à quelques pas de lui. Ses cheveux tombaient en dégradé sur ses épaules ; elle les dégagea d’un mouvement souple de la main. Ses grands yeux bleus irradiaient toujours cette même énergie et cette joie contagieuse. Malgré lui, le jeune homme lui jeta des regards discrets, submergé par un flot de souvenirs.
Est-ce qu’elle se souvient ?
« Tu la connais ? » lui murmura son voisin, intrigué par son regard insistant.
Pris de court, Stéphan décrocha les yeux de la jeune fille et recentra son attention sur le professeur.
« Occupe-toi d’ta vie… »
Le garçon fronça légèrement les sourcils, visiblement interloqué par la froideur de la réaction. Il haussa nonchalamment les épaules avant de tourner les talons pour aller discuter avec quelqu’un d’autre.
« Alors, c’était comment ? » lui lança Eddy quand ils se rejoignirent sur le parvis du lycée en fin de journée.
– Chiant… »
Le cynisme dont jouait parfois Stéphan leur décrocha un sourire. Il n’était vraisemblablement pas le plus loquace, toutefois, son expression de visage en disait long. Un groupe d’élèves passa alors devant eux, le sac sur l’épaule, prenant la direction de l’arrêt de bus. Quelques-uns saluèrent Eddy, lui demandèrent comment s’étaient passées ses vacances. Ce dernier répondit d’un ton amusé qu’elles avaient été trop courtes.
« T’as qu’à proposer de les rallonger ! » balança ironiquement un garçon en s’éloignant.
Bien qu’étonné par la remarque, Stéphan décida de ne pas s’y attarder. Il amorça alors le chemin vers leur quartier, mais se rendit compte qu’Eddy ne semblait pas le suivre.
« Bah, tu viens pas ?
– Je t’ai dit ce matin que j’avais la réunion administrative en tant que Président des élèves…
– Ah ouais, j’avais zappé… »
L’année précédente, l’adolescent avait été élu Président des élèves pour un mandat de deux ans. Son élection avait fait l’unanimité. Eddy était l’ami de tout le monde, c’était l’image qu’il donnait. Il n’avait jamais fait de vague, restait neutre, même envers ceux qui menaient des activités douteuses en cachette. De plus, il avait eu le soutien de Guillaume, l’une des figures les plus en vue du lycée.
« J’ai jamais compris pourquoi tu t’étais embarqué dans ce truc-là…
– Tu réalises pas, mais c’est une réunion avec la principale et toute l’administration, c’est le moment de faire passer des idées !
– Genre quoi ? Un babyfoot dans la cafèt ? » plaisanta son ami.
Toutefois, Eddy ne lui répondit que par un sourire poli, sans ajouter un mot. Il était convaincu que l'école pouvait changer, et qu'il pouvait être un acteur majeur de ce changement. À ses yeux, Stéphan était déconnecté du monde des ados ; un jour, il comprendrait…
« Allez, je dois y aller ! fit-il en s’éloignant.
– OK, on s’voit tout à l’heure ! Passe à la maison… »
Son regard suivit son ami jusqu’à ce qu’il disparaisse, le cœur serré d'émotions contradictoires. Là, seul sur le parvis du lycée qui se vidait, il ne comprenait pas ce que tous ces jeunes cherchaient à atteindre dans la vie. Au fond, il se demandait souvent ce qui le poussait à être comme ça. Stéphan n’avait aucune réponse à donner ; c’était plus fort que lui. Il ne se reconnaissait pas chez les autres, et il avait l’intime conviction que personne ne pouvait comprendre ce qui bouillonnait en lui.
Clan
Début septembre 1990
« Tu veux que j’te dise ? lança l’adolescent à Mike, ils se sont foutus de notre gueule !
– Qui t’a dit ça ?
– T’as bien vu comment il te regardait quand tu lui as demandé qui nous avait balancés ? Il a menti ! »
Le hall du lycée était bondé de monde, une cacophonie de voix et de rires résonnait dans l'air. Les élèves se bousculaient pour atteindre la sortie, impatients de retrouver la liberté de la rue.
Un peu à l’écart, Mike et sa bande avaient pour habitude de s’installer dans un coin de la cour. Personne n’était assez fou pour venir s’asseoir ici, chacun savait ce qui lui en coûterait.
L’année avait repris depuis quelques jours que déjà les embrouilles pointaient le bout de leur nez. Ce matin-là, la proviseure, madame Adrianne, l’avait contacté dans son bureau une heure plus tôt pour lui poser quelques questions. Elle lui avait demandé s’il savait quelque chose à propos de trafics de drogues au sein de l’établissement. Mike avait fait mine de ne rien savoir. C’était alors que la proviseure avait joué son second atout : « On m’a dit que tu étais impliqué dedans ! »
Bien qu’il ne s’était pas attendu à une telle révélation, Mike savait que, sans preuve, elle ne pourrait rien contre lui. Il avait alors continué à nier, jouant presque le naïf qui ne voyait pas du tout à quoi elle faisait allusion.
« Tu crois que cet enfoiré m’a menti ? reprit-il.
– J’te dis, je l’ai vu sortir du bureau de la proviseure hier. Et comme par hasard, ce matin, elle te convoque !
– Je vais lui parler plus sérieusement ! Le premier qui le chope, il m’le ramène tout de suite ! »
S’il y avait bien quelque chose que Mike détestait plus que tout, c’était qu’on se joue de lui. Les mots de son acolyte semblaient résonner dans sa tête, chaque syllabe amplifiant la colère qui bouillonnait en lui. Il ne pouvait pas croire que quelqu'un avait osé le trahir de la sorte.
L’année précédente, il avait mis quelques mois à réunir une bande assez importante pour contrôler tout le lycée. Des élèves jusqu’aux profs, en passant par les surveillants, personne ne se dressait contre lui. C’était pas un petit merdeux de seconde qui viendrait lui causer des ennuis !
« Child, écoute-moi bien, chuchota Mike en se rapprochant, tu devrais te faire discret quelque temps, elle m’a parlé de toi, la proviseure. Elle sait tout pour les histoires de vols dans les vestiaires.
– Quoi ? Elle est pas jouasse ?
– J’t’avais dit que tu t’ferais prendre si tu rappliquais le lendemain au lycée avec la montre volée » plaisanta Benjamin, un autre membre de la bande.
La dizaine d’adolescents se mit à rire, ce n’était pas la première fois que Child, un garçon qui avait hérité ce surnom de son faciès juvénile, affichait sans crainte le butin de ses vols.
« Elle va pas m’virer pour ça, quand même…
– Tu parles, elle attend que ça ! » répliqua l’un.
Le chef du gang sortit un paquet de cigarettes et en proposa une à ses amis. L’administration fermait les yeux sur le comportement des élèves au sein de l’établissement. Il y avait tant de problèmes à régler qu’elle se retrouvait impuissante à changer quoi que ce soit. De plus, certains adultes profitaient de cette situation pour se fournir du hasch auprès des jeunes. L’omerta qui régnait était très favorable à toute forme de business.
« Eh Mike, fit Child, y’a des secondes qui sont venus m’voir, ils veulent faire partie de la bande.
– Mais qu’est-ce que tu veux qu’on fasse de ces petits ?
– On s’en fout de leur âge, plus on est nombreux, plus on peut faire c’qu’on veut ! »
Certes, plus de membres signifiait plus de pouvoir, mais trop de recrues pouvaient aussi signifier plus de risques et de problèmes, et ça, Mike le savait. Il se demanda si c'était vraiment une bonne idée d'ajouter des membres à leur gang, et s'il n'était pas temps de ralentir un peu le rythme avant que tout ne parte en vrille.
« Ça fait longtemps qu’on a pas bizuté des petits nouveaux ! » renchérit Benjamin.
L’attention de Mike fut d’un coup captée par autre chose. Une jeune fille seule, assise sur un muret, lui adressa un sourire discret. Aussitôt après, elle retourna à sa lecture. Il y avait quelque chose chez elle qui plaisait à l’adolescent, quelque chose qui l'intriguait. Ses cheveux teintés en rouge, son look assez original, ne le laissèrent pas indifférent.
« Vous vous souvenez quand on a foutu la gueule d’un seconde dans les chiottes ? Comment il chialait ! lança Cassandra, une des filles de la bande.
– Mais ça, c’est rien comme bizutage, rétorqua Benjamin. Moi, vous m’avez obligé à draguer la prof de français !
– Mais t’es ouf, toi ! Tu la kiffais la prof, on t’a rien demandé ! Tu t’es autobizuté, mon gars ! »
À l’évocation de cette anecdote, le gang éclata de rire.
« Eh, les gars, lança Mike en coupant la conversation de ses compagnons, c’est qui la meuf là-bas ?
– Qui ? répondit Child. Celle qui est habillée en noir ?
– Ouais, elle.
– J’sais pas, elle doit pas être là depuis longtemps.
– Attendez-moi ici, les mecs… »
Mike se dirigea vers la jeune fille. Depuis que tout le monde parlait de lui, il n’avait plus vraiment de gêne à aborder des inconnus. Pourtant, il avait l'impression que celle-ci était différente ; quelque chose chez elle attirait son attention. Quand l’adolescente l’aperçut du coin de l’œil, elle redressa le visage dans sa direction, sans un mot. Mike s'avança un peu plus, laissant son regard parcourir le visage de la jeune fille. Il cherchait quelque chose, mais quoi ? Il ne le savait pas lui-même. Il avait l'impression que tout son corps était tendu, comme s'il était sur le point de se jeter dans un combat. Pourtant, il n'était qu'en train de parler à une nouvelle élève.
« Salut, lâcha-t-il enfin.
– Heu… Salut, répondit-elle, étonnée qu’on vienne lui parler. Qu’est-ce qu’il y a ?
– T’es toute seule ? T’as pas d’potes ?
– Bah si… Enfin… Y’a ma classe… Pourquoi tu me demandes ça ?
– Je t’avais jamais vue, je voulais savoir qui t’étais.
– Je suis nouvelle, j’ai emménagé ici pendant les vacances. »
Mike fut étrangement embarrassé, il voulait impressionner la fille par sa présence, pourtant, cela ne fonctionnait pas aussi bien qu’à son habitude.
« Ça te dirait pas de traîner avec nous ? Ce serait plus sympa… » proposa-t-il.
La jeune fille fut prise au dépourvu, elle n’avait pas imaginé une seconde que ce genre de garçon pourrait lui faire une telle proposition.
« Mais je vous connais même pas ? rétorqua-t-elle.
– Tout le monde nous connaît ! Me dis pas que tu sais pas qui je suis ?
– Si… T’es Mike… Tu fous ta merde un peu partout… » répondit-elle, sans se laisser impressionner.
Le jeune homme ne s’attendait pas à une telle réponse. Il sentit une vague de colère monter en lui, pourtant, il ne l’admira que d’autant plus. Mike recherchait ce genre de profil, quelqu’un qui n’avait pas froid aux yeux.
« Tu fais quelque chose samedi soir ? demanda-t-il.
– Bah… Je taffe mes cours.
– Ça te dirait qu’on aille boire un verre ? »
L’adolescente écarquilla les yeux, la rencontre tournait à de la drague. Elle referma son livre, se leva et fixa longuement le garçon dans les yeux. Elle fit un sourire presque imperceptible.
« Une autre fois, peut-être… » finit-elle par dire avant de se retirer.
Mike resta un instant sur place alors que la sonnerie retentissait. Il la regarda s’éloigner.
Dilemme
15 septembre 1990
« Vas-y, viens, ça va être sympa ! lança Eddy à Stéphan alors qu’ils venaient tout juste d’entamer le week-end.
– Nan, mais j’t’assure que je vais pas être à l’aise… Tu me connais… »
La nuit tombait doucement sur la ville bercée par les premières lumières au néon. Juste avant de quitter les cours, une amie d’Eddy lui avait proposé de venir passer la soirée chez elle pour se joindre à son groupe. Cette dernière avait ajouté qu’il pouvait inviter des amis et qu’elle avait l’habitude de recevoir du monde sachant que ses parents partaient régulièrement en week-end.
« Allez, Stéphan ! C’est pas une fête, juste une soirée en petit comité, on va rire !
– Ouais… Mais j’sais pas… On a notre entraînement du vendredi soir, et la compétition arrive bientôt…
– C’est pas grave si on loupe une fois ! J’suis sûr que c’est qu’une excuse pour pas venir… »
Stéphan était nerveux, il n'aimait pas beaucoup les soirées et les évènements où grouillait du monde. Depuis peu, il avait remarqué qu’Eddy était beaucoup moins rigoureux dans ses entraînements. En réalité, cela coïncidait avec l’entrée en terminale et sa popularité grandissante. On l’invitait aux fêtes, aux rencontres sportives et à diverses sorties.
Mais voilà, Stéphan n’y voyait aucun intérêt dans tout cela et, pour lui, seule la compétition à venir avait du sens.
Il se souvint douloureusement de sa précédente défaite en demi-finale de la compétition de Paris alors qu’il avait dû abandonner tant chacune des parcelles de son corps était en souffrance. Le sentiment honteux de n’être qu’un lâche s’était immédiatement emparé de lui. C’était il y avait maintenant près de deux ans, lors de l’édition 1988. Ce jour-là, il avait reçu des coups si terribles qu’il s’était demandé s’il était vraiment fait pour les arts martiaux. De son côté, Eddy avait remporté dans la souffrance la compétition face à un certain Jason Wuang. Après cette victoire, il avait eu la chance de paraître dans un grand magazine concernant les arts martiaux ainsi que dans le journal régional. Sa popularité avait parcouru toute la métropole de Méthée et le jeune homme s’était fait régulièrement interpeler dans la rue pour être félicité.
Stéphan s’était alors promis de redoubler d’efforts afin de se montrer la prochaine fois à la hauteur et affronter en finale son meilleur ami.
Il secoua la tête, l'air sombre. Comment pouvait-il oublier la douleur de sa défaite, les coups qui l'avaient presque brisé ? Comment Eddy pouvait se montrer aussi insouciant ?
« Si tu ne vas pas vers eux, tu ne les connaîtras jamais ! rétorqua ce dernier. La compétition est dans quatre mois ! On peut quand même profiter un peu de notre week-end !
– Bon… Si on s’ennuie, tu me promets qu’on s’casse ? abdiqua-t-il après un long silence.
– Oui ! J’te l’promets ! »
Il était très rare qu’Eddy parvienne à faire céder son ami, lui qui était d’une obstination sans faille, et il sauta alors sur l’occasion.
La soirée se déroulait plus à l’ouest du centre-ville, à une quinzaine de minutes. À cette heure-ci, de nombreux bus circulaient dans cette partie plutôt calme de Méthée. La ville était divisée en trois grandes zones : d’une part la côte est qui bordait l’océan, puis, plus au nord, les quartiers particulièrement difficiles, et enfin à l’ouest, le centre-ville où habitait Stéphan, constitué essentiellement de résidences pavillonnaires et de gratte-ciel imposants qui abritaient les quartiers d'affaires les plus prestigieux de la ville.
« Tu la connais comment ? demanda le jeune homme, une fois installé dans le véhicule.
– Qui ?
– La fille chez qui on va…
– Émilie ? Elle est dans ma classe, répondit Eddy, qui préféra rester debout.
– Tu m’en as jamais parlé… »
L’adolescent se contenta de hausser les épaules :
« Nan, bah tu sais, les gens viennent, te parlent, et puis voilà… »
Eddy, qui avait débuté le Jeet Kune Do, l’art martial créé par Bruce Lee, un an et demi avant son compagnon, commençait déjà à se faire un nom dans le domaine. Il y avait quelque chose d’extraordinaire, d’inné dans sa manière de combattre. C’était un colosse à la stature athlétique, dont les muscles sculptés semblaient vouloir percer le tissu de ses vêtements. Son regard, d’une intensité saisissante, brouillait presque la frontière entre l’iris et la pupille, illuminant son visage d’une étrange clarté. Ses cheveux taillés courts sur les côtés, tandis qu’ils étaient plus longs sur le sommet du crâne, ajoutaient une touche de caractère à sa stature. Né en Côte d’Ivoire, il avait posé les pieds sur le sol français à l’âge de cinq ans, et s’était adapté avec une aisance remarquable à cette nouvelle vie, comme si la France l’avait toujours attendu.
Eddy était une force de la nature, une bête de combat qui laissait ses adversaires sidérés. Son entraînement quotidien, son régime strict et son mode de vie discipliné faisaient de lui un combattant de premier ordre. Et pourtant, malgré sa force physique évidente, il y avait une grâce et une fluidité dans ses mouvements qui semblaient défier les lois de la physique.
« Elle te plait ? » lâcha Stéphan comme s’il avait la question sur le bout de la langue depuis un certain temps.
Eddy, surpris par la question, répondit aussitôt :
« Quoi ? Émilie ? Nan ! Tu sais, on peut être ami avec une fille sans arrière-pensées… »
À peine eut-il achevé sa réponse que le jeune homme remarqua un groupe d’individus posé au fond du bus. La quinzaine, pas plus. L’un d’eux ne détourna pas le regard d’Eddy. Les traits tirés, les yeux fixes, c’était comme si le monde s’était évanoui entre eux.
De son côté, Eddy préféra faire mine de ne pas avoir remarqué le regard insistant et poursuivit la discussion :
« Et puis, j’suis pas sûr, mais je crois qu’elle a un mec…
– Raison de plus pour aller s’entraîner !
– Rha, Stéphan, tu veux pas parfois lâcher l’aff…
– Eh ! Vous auriez pas une clope ? » lança une voix depuis le fond du véhicule, interrompant la conversation des deux garçons.
Eddy tourna la tête dans cette direction et reconnut immédiatement l’adolescent qui le dévisageait depuis leur entrée dans le bus.
« Nan, désolé les gars, on fume pas, répondit-il d’un ton amical avant de se tourner vers son ami : Bref, fais-moi confiance, ça va être cool la soirée…
– Et sinon, vous avez pas une pièce ? Cinq balles, un truc comme ça… » insista l’individu.
L’un de ses acolytes enchérit en lançant qu’ils avaient des têtes à avoir du fric sur eux.
« Nan, vraiment, on a rien » affirma Eddy avec le même ton diplomatique.
Cette fois-ci, le garçon du fond se leva brusquement pour se diriger dans leur direction. La tête penchée sur le côté, il prit un accent plus menaçant.
« Tu vas m’dire que si je fouille dans vos poches, je vais rien trouver ?
– Tu vas pas fouiller dans mes poches puisque j’te dis que je n’ai rien…
– Et pour monter dans le bus, t’as bien payé un ticket, hein ? »
Excédé, Stéphan se leva d’un bond pour se tenir droit face à lui.
« Bon, t’as pas entendu c’qu’il t’a dit ? On a rien !
– Pourquoi tu t’lèves toi ? Tu m’veux quoi ?
– J’sais pas, j’ai l’impression que tu comprends pas… »
Les trois complices du jeune homme venaient de se joindre au groupe, chacun tentant d’intimider par le regard.
« J’suis sûr que ton pote a du fric quelque part » poursuivit le garçon en glissant sa main dans la poche du pantalon d’Eddy.
Immédiatement, un étau lui comprima le poignet. La pression fut si lourde qu’il dut serrer les dents afin de retenir le gémissement de douleur qui montait en lui. Quand il baissa les yeux en direction de sa main, il comprit que l’adolescent, à qui il tentait de faire les poches, lui bloquait le bras à la force de sa main.
« Je n’ai rien à te donner » répéta une dernière fois Eddy, le ton ferme.
En face, le garçon ne sut que répondre, il garda un silence humilié.
« Tu viens Stéphan, on doit descendre, c’est là… »
Dans les yeux déconcertés des trois autres complices, Eddy comprit qu’ils ne chercheraient pas plus longtemps les embrouilles ; pour eux, leur acolyte avait cédé de manière inexpliquée à l’intimidation d’Eddy.
Une fois dehors, Stéphan avait du mal à comprendre pourquoi son ami n'avait pas réagi plus violemment aux provocations des jeunes voyous.
« On aurait pu tous les éclater, ces tocards… ajouta-t-il.
– Et après ? On aurait été content de perdre notre temps au poste de police ? J’fais pas des arts martiaux pour ça, moi…
– Moi non plus ! Mais parfois, ça sert !
– Tu ne cherches qu’à venger l’agression que tu as subie…
– Mais qu’est-ce que tu racontes ? J’te parle pas du passé, mais d’aujourd’hui ! »
Eddy évita le sujet avec Stéphan en annonçant qu’ils étaient arrivés. Ils ne partageaient pas le même avis sur la question, alors autant ne pas s’attarder dessus.
Ils frappèrent à la porte d’une grande maison du quartier huppé de Méthée où croiser une voiture de luxe était moins rare que de voir un jeune faire son jogging. Stéphan ne mettait que rarement les pieds ici tant il était mal à l’aise avec cet étalage de richesse.
Une jeune femme ouvrit d’emblée ; joliment brune, le visage ouvert et accueillant.
« Salut, les gars, allez-y, entrez ! »
Elle fit la bise aux deux adolescents au moment où ils franchissaient le pas de la porte.
« C’est… Stéphan, c’est ça ?
– Ouais…
– T’es dans notre lycée, à Jean Moulin ? enchaîna la jeune femme.
– C’est ça…
– J’t’ai jamais vu ! Tu traînes avec qui ? »
Le garçon ne se contenta que d’un sourire aimable, il n’avait jamais vraiment apprécié qu’on l’assomme subitement de questions.
Qu’est-ce qu’elle lui voulait ? se demanda-t-il. Connaître sa vie pour ensuite tout balancer et se moquer ?
« J’traîne pas… répliqua-t-il, un peu évasif. Eddy a ses potes au lycée, mais sinon, on est voisin, c’est mon meilleur pote… »
L’adolescente ne sut que dire, elle comprit bien d’après l’intonation que la réponse n’invitait pas à la discussion.
« Eh, salut Eddy ! lança un garçon quand ils arrivèrent dans le salon. T’as pu venir, ça fait plaisir !
– Ouais, j’ai négocié avec Stéphan, on avait un truc à faire… »
Il y avait trois garçons et deux filles posés sur les banquettes et chaises de la pièce. Eddy semblait tous les connaître ; on prit de ses nouvelles concernant son entraînement et les décisions à prendre en tant que Président des élèves.
De son côté, Stéphan s’étonna de voir son ami si bien acclimaté avec ces gens. Sachant qu’ils passaient une grande partie de leur temps en dehors du lycée ensemble, il ne voyait pas bien à quel moment Eddy avait pu sympathiser avec eux. Après réflexion, l’adolescent se dit que, parfois, il se voilait la face ; les moments de solitudes s’invitaient chaque jour un peu plus dans son quotidien.
« J’ai bien réfléchi, annonça Eddy à l’ensemble des convives, et ouais, j’pense que j’vais essayer de négocier avec la direction pour proposer un voyage à tous les terminales, genre, pour la fin de l’année !
– Nan, c’est pas vrai ?
– Trop bien, on a bien fait de voter pour toi ! » s’enthousiasma Émilie, tout sourire.
Eddy remercia ses amis pour leur soutien et ajouta :
« Merci, c’est sympa… Surtout que j’pense qu’il y a encore pas mal de choses à faire dans ce bahut, il est vieux et tout… »
Sans un mot, Stéphan écarquilla les yeux à cette annonce. Qu’est-ce qu’il était allé foutre à se présenter en tant que Président des élèves ? Le lycée n’avait jamais été leur terrain de prédilection et l’intégration s’était faite de manière expéditive, alors pourquoi s’intéresser à son fonctionnement ?
Merde, alors… se dit-il. Ils avaient quand même mieux à faire…
L’adolescent pensa alors qu’à cette heure-ci, on les attendait sans doute sur le parking souterrain de la galerie marchande des Ulysses, situé dans les bas-fonds de Méthée : là où s’organisaient clandestinement des combats de boxe les vendredis et samedis soirs. Stéphan aimait sentir le tumulte des rues, entendre l’impact des coups, il y avait quelque chose de vivant dans ces zones nocturnes. De plus, même si cela n’enchantait pas Eddy, Stéphan profitait de ces soirées pour se faire de l’argent sur les paris des combats. D’une pierre deux coups, se disait-il : cela était un vrai atout dans ses entraînements et, en plus, il se faisait un peu de fric, alors pourquoi se gêner ?
Parfois, quand les deux adolescents souhaitaient s’entraîner seuls, ils n’hésitaient pas à pénétrer dans la grande salle du gymnase de la ville quand une porte avait été laissée ouverte. Généralement, il devait se passer bien deux à trois heures avant que le gardien ne remarque leur présence et ne s’engage dans une course-poursuite perdue d’avance avec eux.
Ça, c’était excitant ! pensa Stéphan. Là, il se passait quelque chose, il se sentait vivre !
Il jeta alors un coup d’œil autour de lui : des jeunes, une clope à la bouche, une bière dans la main, discutant du lycée et du Président des élèves ; joli titre pour une fonction fantôme. Nan, décidément, tout ça, ce n’était pas sa tasse de thé.
« Et tu vas proposer quoi d’autre pour le lycée ? demanda un jeune homme.
– Eh bien, ce serait bien d’avoir des installations plus modernes, nan ? répondit l’intéressé. Des ordinateurs récents, des imprimantes, des trucs comme ça…
– Un babyfoot ?
– Ouais, et même une table de ping-pong ! Là, c’est un peu la dèche… »
On demanda l’avis à Stéphan, celui-là ne se contenta que d’une brève réponse évasive. Pour conclure, il sous-entendit que les élections n’étaient qu’un prétexte pour faire croire aux élèves qu’ils avaient la possibilité de participer à la gestion de leur établissement. Néanmoins, personne ne prêta vraiment attention à cette dernière réplique.
« Et pour ceux qui foutent la merde, tu vas faire quelque chose ? demanda Émilie, afin de relancer le sujet.
– Ah, tu sais, fit Eddy, en levant les yeux au ciel, ça c’est pas vraiment à nous de nous en occuper… C’est aux adultes…
– Ouais, c’est vrai…
– C’est vrai, sauf que les adultes font rien pour arranger les choses…
– T’abuses, reprit Eddy. Et puis, honnêtement, c’est si la merde que ça ? Les p’tites bandes, tu vas pas les chercher, et elles te laissent tranquille… »
Il y eut un bref silence, puis l’un reprit la parole en affirmant qu’on avait volé son vélo la semaine précédente dans l’enceinte de l’établissement et que, malgré la plainte déposée, il n’y avait eu aucune suite.
« T’es sûr que c’est quelqu’un du lycée ?
– Mais oui ! J’suis sûr que c’est l’autre, là, Mike…
– T’as une preuve ? rétorqua Eddy.
– Nan, mais… »
Là-dessus, Stéphan interrompit soudainement la discussion pour annoncer qu’il devait y aller. Il ne pouvait vraiment patienter plus longtemps dans cette pièce où le temps semblait s’être éternisé. On le regarda avec de grands yeux écarquillés et il ajouta ensuite qu’on l’attendait au parking de la galerie marchande.
« Mais, tu vas pas y aller seul à cette heure-ci ? répliqua Eddy.
– Mais si, t’inquiète, j’vais courir, j’ai l’habitude… »
Il salua son ami et quitta aussitôt la soirée. L’adolescent ne savait pas trop comment expliquer l’état d’esprit dans lequel il était plongé. Il y avait dans sa tête comme un vaste nuage noir l’empêchant d’y voir clair à la fois sur son présent, mais également sur son passé. Toutes ces soirées, toutes ces relations, pour lui, ça n’avait aucun sens. Pourtant, au fond de lui, il enviait cette facilité, cette aisance qu’avait Eddy à aller vers les autres. Mais il n’avait jamais su comment faire, alors il préféra s’envoler. L’adolescent serra son sac à dos, puis se mit à courir. Alors, une goutte tomba sur sa main, une deuxième, une troisième, puis une infinité.
Rencard
Fin septembre
Pendant les heures de cours, peu d’élèves fréquentaient les couloirs du lycée. Mike, qui avait pour habitude de sécher les maths, en profita pour taguer les murs des toilettes. Il écrivit toutes sortes d’inscriptions : les noms des rappeurs qu’il écoutait, le numéro de son département, des insultes envers la police, mais aussi les mots « Guerriers Fous. » C’était le nom qu’il avait donné à sa bande pour la rendre populaire. Mike trouvait qu’il y avait quelque chose d’agressif qui ressortait de ce nom, et cela était à l’image de son gang qui ne reculait devant rien pour obtenir ce qu’il voulait.
Son bras droit, Child, ne pouvait l’accompagner aujourd’hui. Il avait été exclu toute la journée pour un vol dans les vestiaires qu’il avait commis. En réalité, les exclusions étaient pour eux bien moins une punition qu’un cadeau. Mike enviait son acolyte qui était sûrement en train de se prélasser devant la télé.
La veille, Child avait été dénoncé par un garçon qui avait cru pouvoir éviter les représailles grâce à la protection de la proviseure. Il avait vite déchanté quand, en voulant se rendre aux toilettes, une ombre avait surgi dans son dos pour lui écraser le visage dans le miroir. Les choses étaient allées tellement vite que le garçon n’avait pu identifier son agresseur. C’était comme ça que Mike réglait ses comptes : vite et bien. Il savait que s’il laissait passer le moindre manque de respect, ce serait une brèche vers le gouffre de la rébellion. Et ici, le chef des Guerriers Fous ne voulait laisser personne se réunir et se dresser contre lui.
Cela faisait maintenant deux ans qu’il avait été viré de son lycée des quartiers Nord de Méthée, avant d’être transféré ici. Rapidement, l’idée de créer une bande s’était imposée à lui : rassembler tous les laissés-pour-compte, ceux qui refusaient de plier sous les règles scolaires et juridiques. Conscient qu’il ne pourrait rien accomplir seul, il avait recruté les voyous du coin, ceux qui rêvaient de se faire un nom. Parmi eux, Child, qui s’était rapidement lié à lui, devint l’une des premières recrues. Le groupe, assez puissant pour régner par la peur sur les lycéens et les jeunes du centre-ville, dut se choisir un chef. Mike, à l’origine du projet, avait décrété que seule la force déciderait. Un tournoi de combats avait été organisé dans une cour du quartier. Il l’avait remporté sans difficulté et avait ainsi gagné sa place de leader incontesté.
Le nom de la bande n’avait pas tardé à s’imposer de lui-même. « Guerriers » pour affirmer qu’ils étaient prêts à se battre pour obtenir ce qu’ils voulaient, et « Fous » pour signaler qu’ils n’avaient ni limites, ni crainte des conséquences.
Après l’unification de toutes les bandes de crapules du secteur, il avait eu la mainmise sur une large partie du centre-ville ainsi que sur les quartiers du nord de Méthée. On lui avait donné carte blanche pour faire ce qu’il voulait dans cette zone tant qu’il n’approchait ni le port, ni la côte dans son ensemble ; là-bas avaient lieu des trafics d’un tout autre niveau.
L’heure avança et Mike se décida à quitter l’établissement sans se soucier des cours de l’après-midi. En descendant les escaliers, il aperçut sur sa droite l’entrée de la cafétéria du lycée. Elle était remplie d’adolescents qui attendaient l’ouverture de la cantine. Pourtant, entre mille visages, il discerna une silhouette qui lui était familière. Il s’agissait de la jeune fille qu’il avait rencontrée un mois plus tôt. Plongée dans sa lecture, elle était assise seule à une table. Mike se fit la remarque qu’il ne connaissait même pas son nom et qu’elle n’avait donné aucune suite à sa proposition.
L’adolescent changea alors de trajectoire pour se diriger droit vers elle. Quand il ouvrit la porte de la cafétéria, le brouhaha des discussions s’affaiblit. Des regards interrogateurs s’échangèrent, les élèves n’avaient pas l’habitude de voir le chef des Guerriers Fous débarquer ici. Mais le jeune homme n’y prêta pas attention, il y avait quelque chose chez cette femme qui l’obnubilait. Son regard parcourut les longues jambes fines de l’adolescente et remonta jusqu’à son visage. Il admira ses yeux sombres, sa bouche très bien dessinée par un rouge à lèvres brillant et ses cheveux rouges qui tombaient en dégradé.
Mike s’empara d’une chaise et s’assit devant elle. Étonnée, la fille leva le regard en arquant un sourcil. Quand elle le découvrit, l’adolescente garda volontairement le silence ; son air arrogant et dominateur la mettait mal à l'aise.
« Salut ! dit-il, d’un ton entre celui qu’il employait pour les garçons de sa bande et celui qu’il adoptait pour ses conquêtes.
– Heu… Salut…
– Tu fais quoi ?
– Bah… Là, je lis… » répondit la jeune fille d’une manière évidente.
Ils se toisèrent du regard. Mike n’arrivait pas à comprendre pourquoi, avec cette fille, c’était différent. D’habitude, il les abordait avec une grande facilité et se montrait très à l’aise. Après une touche d’humour et de séduction, il obtenait un rendez-vous avec n’importe quelle fille accompagné d’un numéro de téléphone. Mais là, rien à y faire, c’était différent. Il n’arrivait pas à être naturel, à sortir son baratin habituel et avait l'impression de devoir se battre pour chaque mot qu'il prononçait.
L’envie de partir lui traversa même l’esprit, pourtant, il resta, il se sentait incontestablement attiré par cette fille.
« C’est l’histoire d’un mec qui croit qu’il a un double, poursuivit l’adolescente en faisant référence à son roman.
– Ouais, OK, coupa Mike. T’as réfléchi à ma proposition ? Aller se boire un verre un d’ces quatre ?
– Heu… On ne se connaît même pas…
– Justement, ce sera l’occasion de faire connaissance ! »
L’attitude de la jeune fille trahissait sa pensée : elle ne voyait pas où il voulait en venir. Elle était invisible dans ce bahut et n’avait jamais suscité l’intérêt de personne. Son regard plongea alors dans celui du garçon :
« Mais pourquoi moi ? demanda-t-elle en calant son marque-page dans son roman. Tu peux avoir toutes les gonzesses que tu veux…
– C’est pas une demande en mariage, j’te propose juste d’aller boire un verre, rétorqua Mike, de plus en plus impatient.
– OK, pourquoi pas… Mais tu sais, je ne suis pas comme vous…
– Comme nous ? Tu veux dire quoi ? »
La jeune fille le fixa droit dans les yeux et dit, d'une voix ferme :
« Tu sais très bien de quoi je parle… Les rackets, le shit, et vos bizutages que vous faites aux secondes…
– Pourquoi tu m’parles de ça, j’te parle de toi et de moi ! répliqua Mike, sentant une bouffée de colère l’envahir.
– J’ai quand même le droit de savoir avec qui je vais passer une soirée… »
Excédé, il se redressa et fit un pas en direction de la sortie, prêt à partir. Mais il se ravisa et se retourna vers elle :
« Bon ! fit-il sèchement. On se voit samedi soir, rendez-vous à la place du centre-ville… »
L’adolescente acquiesça lentement. Mike lui tourna le dos et s’éloigna d’un pas avant de se rendre compte qu’il avait oublié un détail :
« Au fait, dit-il, tu t’appelles comment ? »
Elle hésita, prit un temps, puis répondit d’un ton posé :
« Sara…
– OK, moi c’est Mike… »
Souvenirs
6 octobre 1990
La nuit était tombée depuis déjà quelques heures, le vent glacial soufflait sans relâche à l'extérieur. Stéphan était confortablement installé dans sa chambre, les coudes appuyés sur son bureau, la lumière tamisée d'une lampe éclairait la biographie d'Albert Einstein qu'il avait reçue pour son anniversaire. Le jeune homme regarda longuement par la fenêtre, mais la pluie qui frappait contre les vitres l’empêchait de voir quoi que ce soit.
Malgré son désir de se plonger dans la lecture de son roman, Stéphan était hanté par des pensées envahissantes. Il avait fixé le livre pendant une bonne vingtaine de minutes sans en tourner la moindre page. Son regard parcourait lentement la pièce, mais ce qu'il contemplait était en réalité un enchevêtrement de souvenirs enfouis, des moments précieux de sa jeunesse.
Dans son enfance, il passait le plus clair de ses journées avec son inséparable ami d’alors, Jack Johnson. Leur complicité était telle qu’elle avait fini par rapprocher leurs familles, qui se retrouvaient régulièrement autour de dîners. L’année suivante, en 1978, un nouvel habitant avait rejoint leur quartier : Eddy Jammy. Mais Stéphan, sans mesurer la portée de ses paroles, s’était moqué de son fort accent, provoquant un repli douloureux chez le jeune garçon. Eddy, timide à l’extrême, n’osait alors plus sortir de chez lui. C’est Jack, fidèle à son rôle de médiateur, qui avait convaincu Stéphan de présenter ses excuses et d’inviter Eddy à jouer avec eux. La réponse de ce dernier avait été un sourire radieux et, dès ce jour, les trois garçons étaient devenus inséparables.
Jack, bien que vivant dans la même rue, ne fréquentait pas la même école primaire que ses deux compagnons. Ses parents, fervents chrétiens, l’avaient inscrit dans une école privée où l’enseignement religieux occupait une place importante.
À cette époque, Stéphan n’avait pas seulement deux amis, mais une véritable bande. Il se souvenait de Paul, le petit garçon rondouillard ; de Mathieu, fou de football ; de Thomas, un jeune Asiatique toujours prêt à se lancer dans mille aventures ; et de Jérôme, qui jouait les adultes dans une quête un peu maladroite d’attention. Ces noms, et bien d’autres encore, lui revinrent en mémoire : des ombres figées dans un royaume à jamais disparu. En y repensant, un sourire imperceptible effleura ses lèvres, teinté de nostalgie.
En dehors de la vie scolaire, dans ses moments de loisir, Stéphan ne se séparait jamais de ses deux fidèles compagnons, Eddy et Jack. Ils formaient un trio assez atypique, chacun ayant une personnalité bien affirmée. Leurs différences leur avaient même valu un surnom : le petit intello, le sportif et la tête brûlée. Qu’il s’agisse de matchs improvisés sur le terrain ou de soirées festives, ils ne se quittaient jamais. Personne n’était laissé sur la touche. Cette philosophie s’était imposée d’elle-même au sein du groupe.
Sur un coup de tête, ils s’étaient lancés dans la construction d’une cabane, nichée au cœur de la forêt voisine. Ce projet improvisé, mené avec l’enthousiasme de leur âge, avait pris forme grâce à l’aide ponctuelle des adultes, qui leur avaient permis de le mener à bien. Les finitions avaient été pensées avec un souci presque méthodique : une échelle solide pour y grimper et un ingénieux système de poulie pour hisser les charges les plus lourdes jusqu’à leur refuge suspendu. Cependant, leur élan avait brutalement été freiné lorsqu’ils avaient découvert leur cabane réduite en un amas de planches disloquées. Le coupable était évident : le vent, impitoyable, avait balayé leur œuvre sans le moindre scrupule. Mais loin de les décourager, cette mésaventure avait semé en eux une idée tenace : un jour, ils bâtiraient une structure si solide qu’aucune tempête, aussi furieuse soit-elle, ne pourrait en venir à bout.
C’était la manière dont Stéphan se remémorait cette époque, et cela lui provoqua chaque fois un pincement au cœur. En ce temps-là, tout était plus simple, se dit-il.
Il se souvint alors avec une lueur dans les yeux l'épisode où il s’était fait pourchasser par un commerçant pour avoir caché une canette dans sa poche. Face aux parents, Eddy et Jack l’avaient couvert en témoignant avec force qu'il était innocent, qu’il était avec eux au moment du fait.
Les fous rires étaient le quotidien, les confidences étaient le ciment.
Durant toute son école primaire, le cœur de Stéphan n’avait battu que pour une seule personne : Lisa Mineaut. Jamais dans la même classe, il avait eu peu d’occasions de lui parler, mais cela n’avait en rien atténué son admiration pour elle. Sur les conseils d’Eddy, il avait tenté une approche prudente, espérant gagner son affection en tissant une amitié. Ses efforts, cependant, n’avaient rencontré qu’un mur d’indifférence. En fin d’année, animé par un mélange d’espoir et de nervosité, Stéphan avait organisé une fête dont le seul but, à ses yeux, était d’y voir Lisa. Mais, à la dernière minute, elle avait décliné l’invitation, prétextant une panne de voiture. Pour Stéphan, ce refus avait résonné comme un coup de massue. Lui, qui s’était déjà imaginé passer la journée à ses côtés, se retrouvait seul avec ses illusions brisées.
Par la suite, au collège, il avait relégué Lisa dans un coin de sa mémoire, comme toutes les autres connaissances qui avaient peuplé son univers à l'école primaire, hormis ses deux fidèles compagnons.
Jack Johnson était d’origine américaine. Durant la fin des années soixante, ses parents avaient beaucoup voyagé avant de se poser définitivement en France, à Méthée ; ville certes sulfureuse, mais dont la réputation de cosmopolite attirait particulièrement les gens de tout horizon. Soucieux de la stabilité de leur enfant à venir, ils avaient mis un terme à leurs pérégrinations incessantes. Élevé dans la foi chrétienne, Jack était profondément attaché à ses croyances et à leurs pratiques. Autour de son cou pendait un crucifix, précieux témoignage de la fierté de ses parents pour leur fils, qu’ils considéraient comme un modèle de dévotion et de droiture. Né deux ans avant Stéphan et Eddy, Jack s’était naturellement imposé comme le chef de leur petit groupe. Son charisme faisait de lui un meneur instinctif, capable de prendre les rênes dans les moments de doute et de tempérer les esprits lorsque la situation menaçait de déraper. Travailleur acharné et lecteur insatiable, il dominait sa classe par son savoir, qu’il partageait généreusement avec ses deux compagnons. Ils se retrouvaient souvent sur un petit mur séparant deux maisons abandonnées, Stéphan et Eddy assis d’un côté, Jack face à eux, transformant ce décor de ruine en une salle de classe improvisée. Il parlait des heures durant, ses mains accompagnant ses propos de grands gestes éloquents. Une passion vibrante animait chacune de ses explications, captivant son auditoire.
Des années plus tard, Stéphan se souvenait encore avec une précision troublante de ces instants. Les leçons, les manières de Jack, l’enthousiasme presque théâtral avec lequel il éclairait leurs esprits. Tout cela lui revenait en mémoire comme si ces journées d’apprentissage improvisé ne dataient que d’hier.
De petite taille, Jack parvenait à estomper aisément les deux années qui le séparaient de Stéphan et Eddy. Avec ses cheveux blonds, ses yeux bleus et ses lunettes, il affichait un style soigné, marqué par son goût affirmé pour les chemises, les jeans bien ajustés et les mocassins, qui ajoutaient à son allure une touche de maturité. Sa vue, mise à rude épreuve par ses lectures nocturnes sous une lumière tamisée, avait commencé à décliner, mais cela ne l’avait jamais détourné de son amour des livres. Les vêtements de sport, qu’il ne portait que pour les activités en plein air, restaient une rareté dans sa garde-robe. Ces sorties, souvent imposées par ses amis, n’étaient guère sa tasse de thé.
Stéphan fixait toujours son lit sans même y prêter attention. Les souvenirs de son enfance défilaient dans sa tête comme un film. Soudain, une voix brisa le silence :
« Stéphan, la fenêtre de ta chambre est bien fermée ? »
Le garçon mit quelques secondes pour revenir sur Terre et réaliser ce qui se passait. C’était la voix de sa mère. Par réflexe, l’adolescent jeta un coup d’œil sur sa fenêtre :
« Oui, c’est bon maman, elle est bien fermée ! »
Il glissa un marque-page dans son livre, le ferma et le reposa sur son bureau. Puis, Stéphan se leva pour fermer la porte. La poussant, elle émit un léger grincement. Alors, il se dirigea vers la fenêtre et regarda à travers.
La rue était totalement déserte, pas un chat. C’est normal avec le temps qu’il fait, se dit-il. Il aperçut, juste au bout de la rue, une voiture roulant au pas pour ne pas déraper sous les trombes d’eau. Les maisons qui faisaient face à la sienne étaient décorées des premières citrouilles. Dans l’une d’elles, il arriva à distinguer la silhouette d’un homme en train de gronder son fils. Face à ce spectacle monotone, Stéphan se laissa emporter de nouveau par un souvenir.
Lorsque Eddy avait emménagé dans le quartier, ses parents se montraient stricts, lui interdisant fréquemment de rejoindre ses amis. Et même lorsqu’il obtenait le précieux sésame pour sortir, il ne s’attardait jamais longtemps, préférant rentrer rapidement chez lui. Les moments où Jack et Stéphan pouvaient réellement profiter de sa compagnie se résumaient souvent aux mercredis après-midi.
À cette époque, Eddy apparaissait parfois avec des bleus sur le corps. Lorsqu’ils lui en demandaient la cause, il se contentait de prétexter une chute dans les escaliers ou un choc maladroit. Ses explications, bien que peu convaincantes, n’avaient jamais suscité de réelles interrogations chez ses deux camarades. Mais un jour, les trois garçons croisèrent la mère d’Eddy, le bras en écharpe et le visage marqué d’une plaie. Une image troublante qui, pourtant, ne fit pas basculer leur insouciance. Avec l’ironie innocente de son âge, Stéphan lui lança, un sourire en coin :
« ‘Va falloir arrêter de cirer vos escaliers… »
Mais Eddy n’avait pas réagi comme ils l’auraient pensé. Ses yeux s’étaient embués de larmes, et il s’était mis à pleurer, incapable de contenir son émotion. Pris de court par cette réaction, Stéphan avait aussitôt regretté sa remarque. Gêné et mal à l’aise, il s’était confondu en excuses maladroites, comprenant soudain qu’une plaisanterie qui lui semblait innocente avait touché une corde bien plus sensible qu’il ne l’avait imaginé.
Un mercredi après-midi, lors d’un beau mois de printemps, Stéphan, Eddy et Jack avaient passé une excellente journée à s’amuser dans une aire de jeux. Puis, ce fut l’heure de rentrer. Sur le chemin du retour, ils riaient encore des aventures qu’ils avaient faites. Il était environ dix-huit heures. L’air était encore tiède grâce au Soleil couchant lorsqu’ils se quittèrent devant la maison d’Eddy. Quand ce dernier ouvrit la porte, son père se tenait droit derrière, l’air furieux. Instantanément, le visage joyeux du garçon s’était transformé en inquiétude. Ils se fixèrent silencieusement pendant une bonne poignée de secondes. L’adulte avait toujours ce regard fermé. Devant ce spectacle, Jack se trouva un peu gêné. Ne sachant que faire, il lança un au revoir à son ami avant de s’éclipser. Celui-ci rentra tête basse sans répondre et la porte se referma brusquement sur son passage. Les deux autres reprirent leur marche pour rejoindre leur maison. Quand Jack mit les mains dans ses poches, il remarqua qu’il avait toujours la montre qu’Eddy lui avait confiée afin de ne pas la casser pendant leurs amusements. Ils décidèrent alors de faire marche arrière. Jack appuya énergiquement sur la sonnette ; personne ne répondit.
Il sonna une seconde fois ; toujours rien.
Et, d’un coup, un cri retentit.
C’est la voix d’Eddy ! pensa immédiatement Stéphan, pétrifié.
