Comme un roc - Manuela Gay-Crosier - E-Book

Comme un roc E-Book

Manuela Gay-Crosier

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Beschreibung

Les remparts s’étalent autour de Mélua et la cité résiste encore aux hordes sauvages qui gangrènent le royaume.Mais les plus grandes terreurs ont la fâcheuse habitude de se manifester quand on les attend le moins…

Issue d’une famille pauvre, Eda Kingsern s’est fait une place à Mélua en devenant une voleuse et assassine renommée. Elle tente de survivre à ses mauvaises habitudes, victime de ses addictions et d’un style de vie pour le moins épineux.La dernière chose dont elle a envie, c’est de risquer encore sa peau. Pour sauver son père, elle va pourtant devoir quitter Mélua et braver les terres désolées. Une aventure qui tient du suicide, d’autant plus qu’elle va faire équipe avec une bande de bras cassés : un guerrier à la timidité maladive, un alchimiste à l’orgueil démesuré, un diplomate cynique et un orphelin à la répartie facile.Ils se détestent, mais, ensemble, ils vont affronter des dangers défiant l’imagination. Incendier une citadelle, combattre des monstres…

Rien ni personne ne souhaite se trouver sur le chemin d’Eda Kingsern lorsqu’elle est en colère.

Lien de l’extrait en ligne : https://www.calameo.com/read/0000842662ee1c9780d67

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Veröffentlichungsjahr: 2025

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Comme un roc

Comme un roc

Manuela Gay-Crosier

À mes enfants, mes rocs...

Il est dur comme le roc.

Tous les efforts que l’on pourra faire pour essayer de le changer

Resteront sans effet s’ils ne sont basés sur la force, encore la force et toujours la force.

Sénateur John J. Ingalls, 1880, au sujet des Amérindiens

… Bien que nous partagions cet humble chemin, seuls,

Combien le cœur est fragile,

Oh ! donne à ces pieds d’argile des ailes pour voler

Afin de toucher le visage des étoiles.

Loreena McKennitt, Dante’s Prayer

1

Septembre 2016, Bismarck, Dakota du Nord

À chaque fois c’est pareil. Je n’arrive pas à résister à l’appel de la sirène.

Elle est là cette satanée bouteille, à me narguer, gage d’un abrutissement, d’un oubli temporaire mais oh combien salvateur… Elle était présente cette fois aussi, à portée de main, aguicheuse, tentatrice, me susurrant à l’oreille :« Viens, prends-moi, bois-moi, oublie tout… »

Çafaisait une éternité que nous étions là, Jim et moi, et les autres aussi. Toutes ces silhouettes anonymes unies dans un même but, liées à une même cause. Touslà à attendre, ne rien faire d’autre qu’attendre. Je m’étais réveillé abruti de fatigue, de cette fatigue malsaine due aux excès en tout genre et qui vous colle à la peau comme une couche de sueur puante. Mon lot quotidien depuis si longtemps que je ne me souviens même pas quand tout ça a commencé. Pourtant, assumant cette déchéance, j’avais malgré tout voulu rejoindre mes frères de sang.

La cellule de dégrisement pue. La pisse, la merde, le vomi, tous ces signes qui trahissent le retour de l’homme à sa condition animale, bestiale même. Mon crâne explose. J’ai besoin d’un verre. Des images apparaissent derrière mes orbites gonflées, douloureuses : celles de mon altercation avec les flics, puis de mon arrestation musclée. Bon Dieu ! Qu’est-ce que j’ai encore foutu ? Putain de Dieu !

Le monologue s’enchaînait à travers les images désordonnées produites par son cerveau saturé d’alcool. Allan tenta de redresser sa carcasse décharnée, mais ­l’entreprise était encore trop hasardeuse. Il s’allongea prudemment sur la couchette rudimentaire, espérant que la nausée allait s’estomper rapidement. Il se frotta les yeux de ses mains rougies aux paumes rugueuses, tout en grognant comme un ours blessé. Son corps entier le faisait souffrir. Ils n’y étaient pas allés de main morte. Quelles sales brutes ! Il gémit à nouveau en tentant de se tourner sur le côté. Ses côtes étaient douloureuses, sa poitrine semblait prise dans un étau et sa tête, prête à exploser. À part ça tout allait bien. Fichtrement bien ! Putain… En tâtant sa poitrine à travers son tee-shirt recouvert d’une multitude de tâches brunâtres de sang, son sang probablement qui avait abondamment coulé de ses narines explosées mais aussi celui de ses adversaires, il remit peu à peu les événements dans l’ordre. Son esprit parcourait péniblement les étendues glauques du brouillard éthylique.

Les souvenirs émergeaient au compte-goutte sous la forme d’un kaléidoscope. Il se revoyait en compagnie de Jim. Ils étaient tranquillement assis, Jimmy et lui, comme c’était le cas depuis plusieurs jours. Il n’y avait rien d’autre à faire d’ailleurs. Les lieux étaient bruyants, sales, et ­l’organisation de la manifestation, un peu chaotique. Mais tout le monde était ici pour la même bonne raison. En ­réalité, s’il voulait être franc, pas tout à fait en ce qui le concernait. Mais c’était une longue histoire qu’il n’avait partagée avec personne, pas même Jim. Seul Chef Curtis était au courant. D’ailleurs, c’était lui, le medicine man, qui l’avait persuadé de prendre part à cette expédition si loin de sa terre natale.

— C’est le seul moyen de te sortir de ce pessimisme qui te ronge comme un cancer, Allan. Une seule personne pourra t’aider à extraire ce mal de ton cœur et de ton âme. Et c’est là-bas que tu la trouveras, sois-en sûr.

Le voyage avait été long. Standing Rock était fichtrement loin de chez eux, dans le Dakota, à un bon millier de kilomètres de son Oklahoma natal. Il n’aurait jamais pensé y aller un jour de sa chienne de vie. Et, pourtant, tout comme Chef Curtis, il avait fini par se convaincre que sa place était là-bas, du moins en ce qui concernait le début de sa quête. Dans quoi s’était-il fourré ? Il aurait pu rester assis tranquillement devant une bière et continuer à se morfondre. Mais, depuis que Chef Curtis l’avait repris sous son aile, quelque chose d’indéfinissable s’était enclenché, une sorte de processus irréversible…

Il n’en avait pas cru ses yeux lorsque la femme dont il avait eu des visions si nettes lors de ses derniers voyages chamaniques lui était apparue soudain comme par magie sur le petit écran, en chair et en os. C’était un soir semblable aux autres. Il cuvait sa bière dans le seul débit de boissons de la réserve qui acceptait encore de lui faire crédit. Jusque-là, il avait pris ces images mentales pour des interprétations très subjectives de la réalité, des ­fantasmes en quelque sorte. Il aimait s’y perdre de plus en plus souvent. Depuis tout petit, il entreprenait des rituels chamaniques, tout comme ses ancêtres avant lui. Sa grand-mère le lui avait appris. La transmission de la tradition s’avérait capitale pour elle. Chef Curtis n’avait pris le relais que beaucoup plus tard. Il s’était occupé de lui quand sa mère était morte. Cette dernière avait refusé que le chaman s’approche de son enfant tant qu’elle était capable de prendre soin de lui. Elle prétendait qu’il lui fourrait dans la tête toutes sortes d’imbécillités. Pourtant, juste avant de mourir, c’était bien à lui qu’elle avait fait appel pour veiller sur son fils. Il fallait dire que, à cette époque, personne ne se souciait de cette junkie et de son mioche. Le vieil Indien était en quelque sorte devenu le substitut de ce père qu’il n’avait pas connu.

Ses dernières visions étaient différentes des précédentes. Étonnamment, il ne voyageait plus dans le passé ou dans un monde onirique mais dans le présent, dans le concret, comme un appel impératif à réagir, à entreprendre quelque chose, ici, maintenant.

Les traditions se perdaient de nos jours. Ce constat affligeant n’était pas une nouveauté. Ses semblables s’étaient éloignés petit à petit des valeurs qui avaient pourtant perduré des millénaires avant l’arrivée des hommes blancs. Les modes de vie avaient ­radicalement changé. Les jeunes de sa tribu rêvaient de vivre à la manière des Blancs. Une voiture puissante, un bel appartement, une télévision écran géant, un job pas trop éreintant qui rapporte beaucoup d’argent, des sorties en boîte, de belles filles à draguer, du pognon à dépenser, la belle vie quoi… Peu d’entre eux arrivaient à réaliser leurs rêves d’émancipation et de grandeur. Leurs conditions de vie étaient totalement iniques. La misère était flagrante dans la réserve, malgré les casinos qui attiraient de nombreux individus en quête d’une hypothétique richesse qui ne profitait en réalité qu’à une toute petite poignée de privilégiés. Beaucoup d’appelés, peu d’élus, disait le proverbe. Un taux de chômage de plus en plus élevé rendait les plus valeureux d’entre eux aigris ou révoltés.

Il avait travaillé dans un casino, il savait de quoi il parlait. C’était il y a bien longtemps. Avant qu’on le surprenne à consommer en cachette et en quantité excessive de l’alcool volé au bar. Ces écarts de conduite lui avaient valu un renvoi séance tenante. Ce n’était que la suite logique d’un engrenage sournois.

Il avait commencé à boire quand Jessica l’avait quitté. La séparation ne s’était pas déroulée sans heurts. Elle lui reprochait tous les maux de la terre. Il avait pourtant tout entrepris pour la satisfaire. Il aurait décroché la lune pour cette nana. Mais Jessica en voulait toujours plus. Elle le traitait de plus en plus souvent de minable, de raté, de dégonflé. Ce mépris manifeste avait ses limites.

Elle avait fini par le quitter pour suivre un représentant en produits de nettoyage de moquettes qui lui avait fait miroiter une vie plus confortable et plus amusante surtout. Il faut dire que le type avait du bagout à revendre et ­présentait plutôt bien. Il avait embobiné la jeune femme avec ses belles paroles et son sourire enjôleur digne d’une ­publicité pour dentifrice. Elle était partie sans crier gare. Un soir en rentrant du travail Allan avait retrouvé l’appartement vide, littéralement. Elle avait emporté un ­maximum d’affaires qui ne lui appartenaient pas pour la plupart et avait également pris soin de vider le bocal de café soluble dans lequel Allan entassait ses maigres économies. Cet argent qu’il économisait sou après sou pour lui offrir une escapade en amoureux dans un hôtel chic ou une de ces robes à paillettes qui lui faisaient tellement envie. Allan avait appris par la suite, non sans une certaine satisfaction, qu’elle avait rapidement déchanté. Le type en question la battait comme plâtre et avait même tenté de la mettre sur le trottoir. Il fallait dire que Jessica avait des fesses à damner un saint.

Allan avait réalisé avec le temps que c’était là ses seuls véritables attraits. La jeune femme s’était révélée être une opportuniste sans scrupule et sans cœur. Chef Curtis avait réussi, à force de persuasion, à faire remonter la pente à Allan, mais le mal était fait. La graine de la déchéance avait germé. La dépression qui l’avait gagné au départ de Jessica était peut-être surmontée, mais il avait ensuite perdu son travail et s’était petit à petit réfugié dans l’alcool. Habitude qu’il avait de la peine à perdre désormais. Il savait au fond de lui que le mal-être qui l’avait submergé après le départ de Jessica était en réalité un état bien plus obscur qui l’habitait depuis toujours. Ce départ n’avait été qu’un déclencheur de quelque chose de profondément enfoui dans son inconscient. Il n’était pas adepte de psychanalyse. Il avait longtemps cru que Jessica était la personne qu’il cherchait, celle qui devait tout changer. Mais il avait bien dû se rendre à l’évidence qu’il avait fait fausse route et accepter ce qu’essayait en vain de lui faire rentrer dans le crâne Chef Curtis : elle n’était pas celle qu’il attendait et qu’il côtoyait dans ses visions.

Et soudain, elle se tenait là devant lui, cette femme qui apparaissait régulièrement dans son esprit depuis quelque temps, comme par magie, à le fixer à travers ce hublot grotesque et à lui parler. Il avait secoué la tête pour tenter d’effacer les brumes éthyliques qui noyaient ses esprits. La fille était toujours là, à le regarder droit dans les yeux.

Perché sur une chaise haute du bar, il avait été bluffé par les images diffusées sur ce petit écran fatigué. Affalé sur le comptoir tout poisseux de bières ingurgitées par d’innombrables autres avant lui, le premier choc passé, il avait tendu l’oreille. Comme il n’entendait pas grand-chose au milieu du brouhaha ambiant, il avait demandé à Barbara, la barmaid, de bien vouloir monter un peu le son. Elle l’avait fixé d’un air circonspect rechignant à obtempérer. Depuis quand ses clients s’intéressaient-ils aux actualités alors qu’ils ne venaient là que pour suivre les matchs, mater sa poitrine ou fixer d’un air profondément abruti le fond de leur verre, à la recherche de la réponse à tous leurs problèmes ?

Allan contemplait de ses yeux écarquillés la jeune avocate, imperturbable, qui s’exprimait d’un ton posé et inflexible devant les caméras. Son nom était connu à travers le pays, elle était particulièrement réputée pour ses actions en faveur des minorités ethniques, Amérindiens, Noirs. Elle avait brillamment défendu à plusieurs reprises et avec succès divers individus dont la cause paraissait indéfendable ou perdue uniquement en raison de leur origine ethnique. L’affaire qui l’occupait en ce moment traitait d’activistes qui avaient participé à des échauffourées dans le camp d’Oceti Sakowin.

Il s’agissait d’un grand rassemblement de différentes tribus indigènes venues en aide au peuple sioux dans le but d’empêcher la construction d’un oléoduc, le Dakota Access. Long de 1 900 kilomètres, il menaçait de détruire plusieurs sites sacrés, et son parcours traversait le sous-sol des fleuves Missouri et Mississippi ainsi que du lac Oahe, source majeure d’eau potable pour la tribu sioux de Standing Rock. De nombreuses nations s’étaient mobilisées pour venir en aide à leurs frères sioux.

Ce projet menaçait leurs biens, leurs lieux sacrés les plus précieux. Allan avait écouté du mieux qu’il pouvait la diatribe de l’avocate, mais ce qui le fascinait le plus était le visage de la jeune femme. Ce même visage qu’il avait contemplé de si nombreuses fois au cours de ses voyages chamaniques. Elle avait un petit air de Jessica. Même blondeur évanescente, même silhouette gracile. Était-ce pour cela qu’il s’était senti si violemment attiré par Jessica la première fois qu’il l’avait vue quelques années plus tôt ? Ce visage étranger qui le ­regardait depuis le petit écran lui était si familier. Il la connaissait sans la connaître. Étrange sensation. Toujours est-il que la ressemblance avec Jess s’arrêtait à quelques traits du visage et à cette silhouette délicate. La façon dont elle s’exprimait, son port de tête, sa prestance et l’assurance qu’elle affichait n’avaient plus rien en commun avec sa garce d’ex-petite amie.

Des images de la mobilisation passaient en arrière-plan durant l’entretien. On y apercevait des militants autoproclamés « Les protecteurs de l’eau » brandissant des banderoles qui arboraient leur slogan en sioux « Mni Wiconi,l’eau est la vie ». D’autres images moins pacifistes faisaient la part belle aux mouvements de colère de certains manifestants aspergés de gaz lacrymogène par les forces de l’ordre ou menacés par les chiens féroces de celles-ci.

C’est à cet instant que l’idée avait germé dans son esprit imbibé d’alcool. Allan en avait ensuite parlé à Chef Curtis qui avait consulté les esprits par acquit de conscience. Car l’homme-médecine était d’accord dès le départ sur le principe : Allan devait impérativement se rendre à Standing Rock pour avoir une chance d’approcher Lynn Cunningham, puisque c’était ainsi que ­s’appelait l’avocate des laissés-pour-compte.

Il avait une confiance aveugle en Chef Curtis. C’était le plus grand chaman qui lui avait jamais été donné de connaître. Il est vrai qu’il n’en connaissait pas d’autre, mais Chef Curtis avait toujours été d’excellent conseil. Il s’était donc retrouvé embarqué dans cette aventure plus qu’incertaine en compagnie de Jim, fidèle compagnon de ­beuverie, le seul d’ailleurs qui avait accepté de le suivre. Allan et lui n’avaient rien de mieux à faire à l’époque de toute manière. Ils passaient leurs journées à traîner leurs misérables carcasses et leurs soirées assis derrière un bar tant que le barman ne les chassait pas, fatigué de les voir faire fuir la clientèle. Jim vivait dans la rue, et son hygiène laissait à désirer. Allan avait pu garder son petit appartement grâce à Chef Curtis et aux hypothétiques jobs qu’il décrochait, jamais pour très longtemps. Sa dernière place stable remontait à quelques semaines, puis il avait été débauché faute de travail suffisant. Son patron l’avait assuré qu’il le réembaucherait dès que la conjoncture serait meilleure, mais Allan n’avait plus de nouvelles de lui depuis belle lurette.

Il avait regroupé les maigres économies à nouveau en sa possession. Chef Curtis lui avait refilé quelques billets en lui précisant bien de ne pas s’employer à les boire, ce à quoi Allan, rempli à ce moment-là d’une totale bonne foi, avait consenti.

Une fois arrivé sur le camp, ils avaient vite déchanté. C’était plutôt la jungle ici. Ils s’étaient fait quelques potes, Jim et lui, mais l’argent fondait comme neige au soleil à force de payer des bières à la cantonade. Il avait posé de vagues questions au sujet de l’avocate. Tout le monde en avait entendu parler, mais personne ne savait comment la joindre bien entendu. Allan, dans sa grande naïveté, s’était imaginé la rencontrer sur place et pouvoir ainsi engager la conversation avec elle. Après plusieurs jours d’inaction et d’abrutissement, il avait eu un sursaut de conscience et avait saisi l’occasion de se faire remarquer lors d’une des régulières descentes de police qui se déroulaient quotidiennement aux abords du camp.

Sur le moment, le plan lui avait paru d’une simplicité enfantine. Il allait provoquer les flics afin de se faire embarquer. Il demanderait ensuite à voir un avocat, en l’occurrence la célèbre Lynn Cunningham, défenseur des opprimés. Son plan s’était déroulé parfaitement, si parfaitement qu’il s’était littéralement fait massacrer par les forces de l’ordre. La rage s’était emparée de lui, tandis qu’ils lui faisaient face à trois contre un. Il avait riposté de plus belle en rendant coup sur coup avec une violence et une férocité décuplées. Le goût du sang dans sa bouche avait attisé cette fureur, cette indignation qu’il portait au plus profond de lui. Il avait l’intime conviction que quelqu’un devait payer, quitte à ce que ce soit lui.

Son comportement lui avait valu une arrestation musclée, ­largement médiatisée. On parlait désormais sur tous les réseaux sociaux du fou furieux qui avait tenté de mettre en pièces des membres de la police. Allan avait bien conscience de s’être laissé emporter, mais cela avait été plus fort que lui.

Il avait toujours eu un caractère belliqueux et manque de chance, cette fois Chef Curtis n’était pas là pour tempérer ses ardeurs.

2

1820, Reading, Comté de Berks, Pennsylvanie

Lena se balançait dans le fauteuil à bascule installé sous le porche de la maison. Chaque jour, comme à son habitude, elle venait y passer quelques instants en début de soirée. Les autres pensionnaires et le personnel de l’établissement savaient que ces moments de solitude et de recueillement étaient importants pour elle et respectaient son désir de solitude.

Elle aimait infiniment ces heures où le soleil se couchait lentement à l’horizon, où la nature, voire le monde entier paraissaient immuables. Les bâtiments à un ou deux étages au maximum qui faisaient partie du quartier calme dans lequel elle vivait depuis quelques mois laissaient l’horizon largement dégagé et permettaient de profiter des longs couchers de soleil flamboyants ou des levers pâles virant au rose certains matins. Rien ne pouvait empêcher le cours du temps ni le cours de l’histoire des hommes. Ah les hommes et leur incorrigible vanité !

Elle s’octroyait le droit de porter un jugement, n’était-ce pas là le privilège de son grand âge ? Une bien infime consolation pour supporter les douleurs et les faiblesses qui l’accompagnaient. Comme elle aimait se replonger dans le passé ! En tout cas dans une partie de ce passé. Elle n’y voyait ni amertume ni tristesse, au contraire. À la rigueur un soupçon de nostalgie et même parfois de regrets, mais ils étaient infimes, ces instants. C’était au contraire comme une source vivifiante et régénératrice à laquelle elle prenait plaisir à s’abreuver.

Quand son esprit plongeait dans les souvenirs d’autrefois, cela lui faisait l’effet d’une fontaine de jouvence. À l’intérieur de son être bien entendu, car pour ce qui était de l’enveloppe, elle avait désormais l’aspect d’une matriarche que le passage des ans avait rabougrie. Son visage avait l’aspect d’une vieille pomme ridée. Sa seule fierté demeurait sa chevelure encore épaisse et fournie malgré son grand âge. Elle aimait tresser ses longs cheveux gris à la mode indienne. Mais au fond de son cœur c’était une tout autre histoire ! Elle redevenait la jeune fille insouciante qui courait à travers les champs de sa Pennsylvanie natale, les rubans de son bonnet d’organdi au vent, puis cette jeune femme fougueuse qui abandonnait tout pour suivre son seul et unique amour.

Cet amour ne s’était jamais démenti. Leur première rencontre n’avait pourtant rien auguré de bon puisqu’elle avait été arrachée aux siens par celui-là même qui par la suite allait se révéler être l’homme de sa vie. Elle avait conservé intacte la passion qui l’avait liée à Loup Gris. Il suffisait de l’évoquer pour sentir son corps vibrer de l’intérieur. Cette passion réciproque n’avait jamais faibli au fil des années de vie commune. Ensuite elle avait continué à entretenir cette flamme à l’aide de précieux souvenirs. Bribes de réminiscences d’un autre temps qu’elle conservait précieusement dans sa mémoire mais également dans son journal tenu avec ferveur depuis quelques années, depuis ce jour où elle avait dû faire un effort intense pour se remémorer certains détails qui soudain semblaient lui échapper. Elle avait alors compris avec effroi que son esprit pouvait à tout moment lui jouer de vilains tours et effacer sans crier gare des pans entiers de sa vie. Elle s’était alors attachée à inscrire scrupuleusement tous ses souvenirs dans un cahier, pour elle, mais aussi pour son fils, pour qu’il comprenne qui avait été son père et qu’il ne doute jamais de la fierté de son peuple.

Elles avaient été trop courtes, ces années.

La séparation d’avec son amour avait été si brutale qu’elle avait encore du mal à l’admettre maintenant, bien des ­décennies plus tard. Elle avait dû fuir, une fois de plus, abandonner son peuple d’adoption. La tribu avait été ­décimée. Elle n’avait pu dire adieu à personne. Elle ne savait pas qui était resté en vie. L’évocation de cet épisode réveillait une douleur si intense en elle qu’elle l’occultait délibérément avec force à chaque fois que son souvenir remontait à la surface. Elle préférait revivre les instants de bonheur. Elle aimait se remémorer la première fois où Loup Gris l’avait enlacée, près de la rivière. Ils ne s’étaient pas encore avoué leur amour à cette époque, mais sentaient tous les deux une attirance irrésistible.

Lena prit quelques secondes pour inspirer profondément, ouvrit le précieux cahier qui ne la quittait jamais et parcourut les quelques pages qui retraçaient cet épisode de leur vie, sur le chemin du retour vers son peuple amish.

Une fois tous deux allongés pour la nuit, j’attendis patiemment que le souffle de l’homme prenne un rythme ­régulier et apaisé. Je patientai encore de longues minutes, retenant le mien, écoutant sa respiration légère se ralentir et petit à petit s’alourdir. Tout était calme autour de nous, la nuit était douce, les étoiles brillaient dans le ciel où je devinais quelques traînées brumeuses, et je restai longuement à observer ainsi les astres au-dessus de nous. Les braises du feu rougeoyaient encore faiblement dans le foyer, et des ombres dansaient sur le visage endormi de Loup Gris. Les bêtes attachées un peu plus loin se reposaient dans le calme, elles aussi, placides et confiantes. De temps en temps, le cri d’un oiseau nocturne déchirait le silence impressionnant. Je me levai avec une lenteur calculée, le visage rivé sur la masse sombre qui reposait de l’autre côté du foyer. À pas prudents, je m’éloignai du campement en direction du rivage en contrebas.

Arrivée sur la berge, je me dévêtis rapidement à la lueur de la lune et, tout en tâtonnant, m’avançai en frissonnant à l’idée de la morsure de l’eau froide sur mon corps, mais j’en ressentais le besoin et poursuivis mon entreprise résolument. Je posai avec précaution mes pieds sur les pierres glissantes qui jalonnaient le fond de la rive et ne pus retenir un hoquet de surprise à la température glaciale de l’eau. Je retins ma respiration alors que je m’enfonçai toujours plus loin. Quand le liquide glacé fut à la hauteur de mes hanches, je m’accroupis et frottai avec vigueur mes membres en m’aspergeant le haut des bras et le visage. J’étais bien, seule au milieu de la nuit, grisée par cette eau si froide qui faisait s’entrechoquer mes dents. C’était un instant magique que j’aurais voulu prolonger, me sentant prodigieusement libre et bien dans mon corps. Mais mes jambes s’engourdissaient peu à peu au contact du froid. Je me décidai à ressortir et tanguai sur les cailloux ronds et glissants. Je retenai à chaque trébuchement un petit cri dans ma gorge.

Sur le rivage du petit lac, je me retournai face à la ­paisible étendue d’eau pour écouter, un instant encore, les bruits étranges et pourtant familiers de la nuit, en totale communion avec cette nature puissante. Tout en grelottant, j’enfilai mon jupon de lin qui colla à mon corps ruisselant, épousant mes courbes. Je me frottai à nouveau les avant-bras pour faire circuler le sang et leur redonner un semblant de chaleur. Je tordis ma tresse épaisse, alourdie par le poids de l’eau. C’est à ce moment-là que je ressentis le petit picotement si caractéristique qui envahissait ma nuque à chaque fois que Loup Gris posait ses yeux sur moi. J’eus un frisson d’appréhension et allais me retourner rapidement pour vérifier qu’il n’était pas à proximité quand je sentis son souffle chaud sur ma nuque. Tétanisée, je me crispai et ne bougeai plus.

Sans prononcer une seule parole, Loup Gris posa avec délicatesse les deux mains sur mes hanches après s’être encore rapproché, si bien que je perçus sa respiration accélérée malgré le clapotis de l’eau. Toujours en silence, il fit glisser sa main droite sur la chemise collée à mon corps jusqu’à mon ventre dont les muscles se tendirent sous le choc de la sensation. Il me toucha à peine, mais ce simple effleurement fut affolant. J’avais chaud et froid à la fois. Des frissons ­parcoururent tout monêtre,et des ondes de chaleur se diffusèrent ­partout depuis l’endroit où les mains de l’homme s’étaient posées.

Mes membres se mirent à trembler de façon incontrôlable. Des ondes de plus en plus brûlantes me parcouraient. De la lave en fusion coulait dans mes veines. D’instinct, tout en contractant les muscles de mon ventre, je me reculai et me retrouvai collée contre le corps puissant et chaud de l’homme qui ne bougea pas d’un pouce, mais grogna doucement son approbation. Sa main droite poursuivit son frôlement exquis sur mon ventre en feu, et toute une variété de sensations inconnues déferlèrent en moi. La main gauche reprit son ascension depuis la hanche et glissa, avec une lenteur calculée et affolante, le long de ma taille et de mon torse, prenant délicatement un sein en coupe. Moncœurbondissait dans ma poitrine, comme un oiseau en cage, et battait frénétiquement. Loup Gris pouvait certainement en sentir les martèlements affolés dans sa paume. Ses doigts continuèrent leur course jusqu’à ma gorge qui laissait échapper par moments des petits gémissements plaintifs alors que mon souffle devenait de plus en plus haletant.

La respiration de Loup Gris s’était altérée et avait pris un rythme soutenu en sentant que je m’abandonnais à ses caresses. Lorsqu’il atteignit ma gorge, je rejetai ma tête en arrière contre sonépaule. C’est ce moment qu’il choisit pourmelâcheret se détacher de moi. Comme je menaçais de tomber, déséquilibrée par ce mouvement inattendu, il me retint encore un instant par les épaules. Je m’affolai, ne comprenant pas ce qui se passait soudain. Ma conscience, à mille lieues de là, emportée par un maelstrom d’émotions, revint avec brutalité à la réalité. La voix de Loup Gris me parvint, impassible et dénuée de touteémotion :

— Finis de te vêtir, il faut que tu prennes encore quelques heures de repos avant l’aube. La journée de demain sera longue et pénible.

Il s’éloigna en silence et disparut dans la nuit, comme il était venu. Hébétée,je me demandai un instant si tout ça n’avait pas été qu’un rêve. Un rêve merveilleux et inespéré. Puis j’eus envie de pousser un puissant cri de colère et ­d’impuissance tandis que des larmes amères s’échappaient1.

La scène n’avait duré que quelques secondes, mais elle demeurait gravée en elle au fer rouge depuis ce temps-là. Les années passant, elle ressentait toujours le même émoi délicieux à son évocation. Tant d’événements s’étaient enchaînés. Ils avaient été séparés puis réunis à nouveau. Leur courte vie commune n’avait été qu’une suite alternée de bonheurs et de drames.

Elle avait bien évidemment connu d’autres instants de plaisir après la disparition brutale de Loup Gris, mais sa joie n’avait plus jamais été la même. Elle était toujours marquée de la teinte rouge sang des événements qui s’étaient déroulés alors. Elle était revenue dans le pays qui l’avait vu naître. Elle n’avait pas réintégré la communauté amish bien entendu. Ils ne l’auraient jamais accepté.

Elle était morte pour eux. Et faire acte de contrition aurait été une insulte envers le peuple qui l’avait reconnue comme une des leurs durant toutes ces années qui avaient suivi sa fuite. Non, elle s’était installée dans un bourg voisin. Elle avait trouvé un travail de domestique dans une ferme où on avait bien voulu les accueillir, elle et son fils, à la peau et aux cheveux sombres. Les bras valeureux étaient toujours les bienvenus. On ne lui avait posé aucune question ni exigé aucune explication. Elle en avait été reconnaissante à sa nouvelle maîtresse, compatissante et tolérante. Le maître en revanche demeurait plus méfiant et elle l’avait régulièrement surpris qui observait son enfant d’un œil noir et sévère, du moins au début. Le garçonnet avait eu ­beaucoup de peine à s’adapter à sa nouvelle vie, mais se montrait valeureux et courageux à la tâche. Il avait appris à s’exprimer en anglais plutôt que dans sa langue maternelle. Cela lui avait coûté d’intenses efforts au début. Lena surprenait parfois quelques larmes effacées à la hâte. Puis, dès son travail accompli, il partait en forêt, des heures durant. Lena savait qu’il y pratiquait des rituels et priait les esprits. Elle n’avait rien fait pour l’empêcher de poursuivre ces cérémonies qui avaient accompagné toute son enfance, mais avait tenté de lui faire comprendre que cette part de sa vie devait rester son jardin secret. Ils devaient s’adapter aux coutumes de l’endroit où ils vivaient désormais. Lena l’obligeait à l’accompagner à l’église. Ce qu’il faisait la mort dans l’âme. Elle lui avait dit que le dieu qu’ils priaient sur de grossiers bancs de bois était le même que le Grand Esprit de la Big House, ce qui avait un peu adouci sa révolte. Aihàmwimikwën, Plume d’Aigle, acceptait difficilement ce qu’on voulait lui inculquer de force, mais sa mère savait trouver les mots sages pour le convaincre.

— Il n’y a plus que toi et moi, mon fils. Nous devons demeurer solidaires. Je n’y arriverai pas sans toi. Ton père et ton frère sont toujours vivants dans nos cœurs et nous encouragent à ne pas abandonner. Il faut que nous soyons forts. Au plus profond de toi, tu es et resteras le fier et noble représentant de notre tribu, mais, aujourd’hui, nous devons faire profil bas. Je t’en conjure, ravale ton ressentiment envers les Blancs puisque tu fais également partie des leurs et tentons de nous faire une petite place ici.

Elle l’avait prévenu, il allait devoir aussi changer de prénom. Les Blancs n’accepteraient pas qu’il conserve un nom si exotique. Elle autorisa qu’il procède à la ­cérémonie à laquelle participaient en principe tous les garçons de son âge de la tribu à la recherche de leur animal totem. Le drame qui les avait frappés l’avait empêché de mener à bien cette étape importante dans la vie d’un Lenape. Il partit dans la forêt durant plusieurs jours. C’était au tout début de leur installation dans la ferme des Huchkins. Lena réussit à convaincre ses employeurs que l’absence de son fils était due à une méchante grippe. Ils n’en surent jamais rien. Plume d’Aigle revint au bout de trois jours, amaigri et pâle, mais le visage transfiguré. Il flottait dans son regard une lueur d’émerveillement.

— Maman, je l’ai vu ! J’ai eu l’impression de le toucher, de pouvoir lui parler. C’était merveilleux !

— Quel est cet animal totem mon fils ?

— Je ne parle pas de mon animal de pouvoir. Je l’ai vu aussi, bien entendu. Ce n’était pas une surprise pour moi. C’était bien l’aigle. Je le savais au fond de moi depuis toujours. Mais j’ai vu Père. C’est sur son bras que reposait mon animal. Ils paraissaient si fiers et puissants tous les deux, tu aurais dû voir ça. Il était là, tout près de moi. Il me souriait, Maman. Il me souriait. Il avait l’air en paix.

Les yeux de la jeune femme s’étaient remplis de larmes tandis qu’elle frissonnait de la tête aux pieds. Elle s’était agrippée à l’enfant et s’était exclamée avec des sanglots dans la voix :

— Oh mon fils, mon fils ! Ton père t’a-t-il adressé la parole ? Que t’a-t-il dit ? Oh comme je t’envie, mon enfant… Je donnerais tout au monde pour le voir au moins une fois dans mes songes. Mais j’ai beau l’appeler chaque nuit, le supplier, il ne vient jamais à moi.

— Il m’a simplement fixé, Maman. Mais j’ai ressenti tellement d’amour dans son regard, tellement de fierté et de confiance, si tu savais ! Il semblait vouloir m’assurer que tout irait bien pour nous deux. J’ai tant envie de le croire.

— Et moi donc, mon amour ! C’est si dur de vivre sans ton père et ton frère. Je t’aime infiniment, et tu le sais, n’est-ce pas ? Ils me manquent tellement, tellement.

— Je sais Maman, je sais. Le garçon sentait un malaise l’envahir. C’est moi qui veillerai sur toi désormais. J’aimerais qu’on m’appelle Eagle à partir de maintenant, si tu le veux bien.

Lena avait ri à travers ses larmes et embrassé son fils avec fougue. Elle s’accrochait à lui comme une naufragée perdue en mer à un débris de bois flottant. Ils y arriveraient tous les deux, c’était sûr. Elle allait tout faire pour que son fils retrouve le sourire.

Les minutes passaient si vite quand elle replongeait dans son passé. Lena sentit que l’air était plus frais. Elle frissonna. Le soleil était couché depuis un petit moment déjà sur le quartier paisible. Quelques personnes se promenaient ou vaquaient à leurs occupations le long de la large avenue qui menait au centre de la petite ville. Elle observait en particulier les cavaliers, peu nombreux.

— Il faut rentrer Lena, vous allez prendre froid !

La jeune Samantha était l’infirmière préférée de Lena. Elle était celle aussi qui avait accepté de l’appeler par son prénom lorsqu’elle le lui avait suggéré. Toutes les autres étaient gentilles, mais Samantha avait un petit quelque chose en plus. Elle prenait souvent le temps de parler avec les pensionnaires, ce que ses collègues faisaient rarement, prises par d’autres occupations.

— Je pensais qu’Eagle passerait me voir ce soir… Je voulais l’attendre ici.

Samantha lui adressa un sourire compatissant.

— Il est un peu tard Lena, ne pensez-vous pas ? Je suis certaine qu’il viendra demain. Ne vous en faites pas. Vous savez bien que votre fils ne manque jamais sa visite hebdomadaire. Allons, venez, rentrons, ce petit vent est vraiment frisquet, vous n’êtes pas suffisamment couverte et vous allez vous enrhumer. Ensuite vous serez bougonne durant plusieurs jours… Je vous connais bien ! s’était exclamée la jeune femme en souriant avec tendresse et malice à Lena, qui s’accrochait à son bras pour se relever, tenant serré contre elle un mystérieux carnet qui ne la quittait jamais.

— Bougonne, moi, jamais voyons ! avait protesté Lena en émettant un petit rire fluet.

— Vous avez raison ! Je plaisante évidemment ! Je vais vous confier un secret : vous êtes ma patiente préférée. Toujours de bonne humeur et le mot pour rire. Ne le dites pas aux autres, hein ? Je ne voudrais pas faire de jaloux, avait surenchéri l’infirmière tandis que la porte se refermait derrière elles.

1. Tous les passages en italique sont extraits du roman Welàntë, réédition 2022 aux Éditions TheBookEdition.com.

3

2016, Bismarck, Dakota du Nord

Lynn remit machinalement en place le haut de son tailleur après avoir appuyé sur le bouton de l’ascenseur. Elle avait été convoquée pour prendre la défense d’un homme qui avait fait passablement de grabuge à Standing Rock. Elle soupira. Il y avait un revers au succès de ses précédents procès. On la prenait pour l’avocate des causes perdues. Ce n’était pas la première fois qu’elle allait devoir refuser une affaire. Il n’était pas question qu’elle prenne en charge tous les paumés qui se faisaient arrêter durant les manifestations, sous prétexte qu’ils avaient besoin d’un avocat. Il y avait les avocats commis d’office pour ces cas-là. Elle aimait ce qu’elle faisait, mais il fallait qu’elle croie fermement en la nécessité de la cause. Elle vouait une passion véritable à rendre la justice et y consacrait toute son énergie. Il s’agissait ici d’un cas particulier.

Cet homme avait été appréhendé pour violence physique, sous l’emprise de l’alcool, envers des policiers. Il n’était pas là pour servir la cause des Sioux et soutenir leurs revendications, mais pour se défouler et décharger sa violence. Elle détestait ce genre de personnage. Elle aurait pu refuser tout net de le rencontrer, mais l’homme avait lourdement insisté. Elle allait gentiment lui faire prendre conscience qu’il n’avait pas besoin d’elle pour se sortir de là et passer le relais à l’un de ses collègues.

Elle avait succinctement lu le rapport de police. L’individu était une sorte de vagabond selon la description fournie. Elle ressentit une vague pointe de pitié, non pas envers l’individu en question, mais envers ces ethnies brimées et rabaissées depuis des siècles. Combien de pauvres bougres se trouvaient-ils dans une situation extrême en raison du désintérêt total du gouvernement pour le sort des minorités amérindiennes ? L’injustice était notoire. Cependant, elle ne pouvait jouer les Zorro à chaque fois qu’on faisait appel à elle. Les services sociaux étaient là pour s’occuper de ce genre de cas.

En pénétrant dans la cellule aménagée en parloir, elle fut surprise et même décontenancée par le regard profond que lui adressait l’homme assis à la petite table. Elle s’était attendue à rencontrer un individu abruti par l’alcool ou par d’autres substances illicites, le regard vide. Il la fixait gravement comme s’il cherchait à lire dans le tréfonds de son être. Cela ne lui arrivait pas souvent de se sentir déstabilisée par quelqu’un, et c’était une de ses fiertés. Elle avait su tenir tête aux plus éminents personnages tant qu’elle se savait dans son bon droit. Cet homme, qui la regardait avec une telle attention, la troublait. Elle lui tendit une main décidée et franche en souhaitant que son interlocuteur n’ait pas décelé son émoi passager.

— Lynn Cunningham. Vous avez requis mes services, Monsieur Brown, d’Oklahoma, si j’ai bien lu sur votre fiche. Vous venez de loin, dites-moi.

Allan s’empara de la main tendue et la serra d’une poigne énergique. Lynn fit signe au gardien qu’il pouvait les laisser un instant. Elle s’assit en face du prévenu, en silence, et sortit un dossier de son porte-documents. Elle évitait le regard appuyé de l’homme, mais le sentait aussi nettement que des rayons de soleil. Elle allait rapidement mettre un terme à cette visite. Elle s’apprêtait à prendre la parole pour lui signifier qu’elle ne désirait pas le défendre dans cette affaire quand il parla d’un ton très calme et pondéré.

— ça faisait longtemps, n’est-ce pas ?

Perplexe, elle laissa s’écouler quelques secondes avant de prendre la parole.

— Que voulez-vous dire ? C’est la première fois que nous nous rencontrons.

Cette rencontre promettait de lui réserver quelques surprises.

— Appelez-moi Allan.

— Écoutez Monsieur Brown, Allan, je ne vais pas pouvoir me charger de votre défense dans cette affaire. ­Comprenez-moi et surtout tâchez de bien comprendre la situation…

— Aucun problème… Je suis d’accord.

— Que voulez-vous dire ? Vous vous êtes acharné à me faire venir ici afin de prendre votre défense en main et quand je vous informe de but en blanc que je refuse de le faire, vous êtes d’accord ? J’ai du mal à suivre votre ­raisonnement, Monsieur Brown. Pourquoi avoir insisté dans ce cas ?

— Allan.

— Écoutez, nous ne sommes pas ici pour faire la causette ni pour devenir des amis.

Elle sentait monter en elle une impatience qui se transformait en profonde irritation. Elle demeurait ­toujours maîtresse d’elle-même, mais cet homme l’exaspérait à un point tel qu’elle aurait volontiers quitté la pièce sans un mot de plus. Cette réaction épidermique la surprit. Son jugement était sans doute un peu hâtif.

— Vous semblez croire qu’on se connaît, je me trompe ? avait-elle rétorqué.

— Non… Oui… Peut-être…

— Je dois cocher la bonne case, c’est ça ? Arrêtez ce petit jeu de devinettes… Quelle est la raison de ma présence ici ?

— Parce que vous êtes la seule personne sur terre à pouvoir m’aider.

— Ce n’est pas la première fois que j’entends ça. Mais je vous assure que…

— Non, cette fois je vous garantis que c’est bien vrai. Vous êtes celle que j’attends depuis la nuit des temps.

Cette réplique paraissait si mélodramatique, si inattendue, si ridicule même qu’elle se fit violence pour ne pas éclater de rire et attendit un long moment avant de réagir. Il avait tout de même un sacré toupet. Il se fichait ouvertement d’elle.

— Vous me faites perdre un temps précieux. Vous recevrez la facture de mes honoraires, Monsieur Brown.

Lynn s’était levée et rangeait de façon saccadée les documents dans sa sacoche, cherchant à conserver le sang-froid qui la caractérisait d’habitude. Allan sentit un vent de panique l’envahir. Ça ne pouvait pas finir ainsi, non, pas après tout ce qu’il avait entrepris pour en arriver là.

— Je vous en prie, ne partez pas. Nous nous sommes rencontrés, mais vous ne vous en souvenez tout ­simplement pas. Moi non plus, je ne le savais pas avant…

Décidément, son discours devenait plus obscur à mesure qu’il prenait la parole.

— Avant quoi, Monsieur Brown ?

Il la savait sur la défensive, mais malgré tout curieuse de connaître la suite. Elle perçut une infime hésitation avant qu’il ne lui réponde. Elle aurait dû se douter qu’il s’agissait d’une absurdité.

— Avant mes visions…

Elle soupira en se dirigeant vers la porte du parloir.

— Je vous en supplie. Laissez-moi une chance de vous convaincre ! C’est une longue histoire, une très très longue histoire.

Sa voix s’était faite suppliante. Lynn marqua un temps d’arrêt.

— Je n’ai franchement pas de temps à perdre avec des balivernes de ce genre, Monsieur Brown, mon agenda est surchargé, répliqua-t-elle d’un ton excédé.

— Je vous assure que cette histoire n’en est pas une. Elle nous concerne tous les deux et est aussi importante pour vous que pour moi. Croyez-moi ! Je me suis mis dans cette situation dans le seul but de vous rencontrer et de partager avec vous ce que je sais, ce que j’ai appris au fur et à mesure de mes voyages chamaniques.

— Vous êtes réellement un étrange personnage…

Elle hésitait : était-il complètement fou ou l’alcool l’avait-il détruit ? Elle s’était rapprochée de la chaise à nouveau et se tenait maintenant au dossier tout en scrutant le visage de l’homme en face d’elle, comme s’il s’était agi d’un cas étrange pour la science.

— Laissez-moi une chance…, insista-t-il.

— Vous voulez réellement me faire croire que vous êtes ici uniquement dans le but de me rencontrer ?, s’esclaffa-t-elle en l’entendant prononcer cette phrase d’une voix découragée. Il y avait des moyens plus simples, Monsieur Brown, poursuivit-elle d’un ton railleur. Vous auriez évité bien des ennuis en prenant directement rendez-vous à mon cabinet !

Ce type avait un toupet monstrueux. L’homme avait déjà eu souvent maille à partir avec la police par le passé, et l’alcool semblait jouer un grand rôle dans ses excès en tous genres.

Le visage d’Allan était à nouveau grave, et ses yeux sombres et impénétrables fixés sur Lynn ne trahissaient plus aucune émotion. Il attendait impassible que le couperet tombe. Un lourd silence envahit l’espace qui les ­séparait et s’étendit à toute la pièce telle une chape de plomb.