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Dolores, jeune universitaire, décide de situer sa recherche en littérature dans un lieu peu commun : le milieu carcéral. Que peuvent apporter les livres aux détenus ? Quel est le pouvoir des mots ? Elle débute des entretiens avec des prisonniers, réticents, et se lie particulièrement à l’un d’entre eux : Joram. À travers ses comptes rendus des lectures effectuées et de lettres qu’il écrit, Dolores saisit des bribes d’un passé trouble.
Elle mène alors sa petite enquête pour en savoir plus et ce qu’elle découvre est stupéfiant et inattendu. Elle, qui a toujours mené une existence si linéaire et convenue, plonge dans l’univers des existences fragmentées de ceux que la vie n’a pas ménagés et en ressort profondément changée. Finalement, en voulant amener de nouveaux horizons à des personnes enfermées, Dolores est conduite elle aussi à revoir son système de valeurs.
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Seitenzahl: 377
Veröffentlichungsjahr: 2021
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« J’ai pas choisi de vivre ici, entre la soumission, la peur ou l’abandon, j’m’en sortirai, je te le jure À coup de livres, je franchirai tous ces murs… » Jean-Jacques Goldman,
La grosse mouche bourdonnait inlassablement, seule créature à rompre le silence pesant de la pièce austère et exiguë. La jeune femme promena son regard autour d’elle. Il s’agissait d’un carré d’environ cinq mètres sur cinq équipé seulement d’une petite table et de deux chaises qui se faisaient face. Une unique fenêtre munie de barreaux, sans poignée ni système d’ouverture, trop haute pour permettre d’observer le paysage (probablement inexistant puisque de hauts murs entouraient le complexe) baignait la pièce d’une pâle lumière, si bien que le néon du plafond devait probablement rester allumé à toute heure. Inépuisablement, l’insecte parcourait l’espace de la vitre hermétiquement close. Ce qui étonnait Dolores n’était pas tant qu’il cherche à sortir de là, bien entendu, que le fait qu’il soit dans ce lieu improbable. Comment cet insecte avait-il fait pour se retrouver dans cette salle sans aucune issue sur l’extérieur ? Elle songea au destin inéluctable de ce petit être insignifiant qui passait et repassait inlassablement aux mêmes endroits, espérant jusqu’à la dernière minute trouver une issue pour enfin recouvrer la liberté. Elle ne put s’empêcher de faire un parallèle avec certains êtres humains qui s’évertuaient contre toute logique à reproduire les mêmes schémas, infatigablement, sans jamais trouver d’issue non plus. Elle se dit qu’elle devenait philosophe à force de concentrer son attention sur la moindre petite chose qui faisait partie de cet environnement si singulier.
Elle fixa pour la énième fois l’horloge murale en face d’elle qui égrenait imperturbablement les minutes, unique objet à décorer les murs nus de la pièce dépouillée, d’un bleu terne, triste, estompé par les années. Elle attendait depuis plus de vingt minutes maintenant, se tordant les doigts d’appréhension, seul signe extérieur de son trouble. À part ses mains cachées par la table, tout son corps reflétait une apparente sérénité, image qu’elle voulait renvoyer d’elle-même et qui lui avait coûté des heures d’entraînement devant son miroir, suivant à la lettre la méthode de l’art de garder son self-control en toutes circonstances. Son rendez-vous était en retard. Son premier rendez-vous ! À quoi devait-elle s’attendre ? Elle avait beau déglutir, la boule dans sa gorge ne voulait pas se résorber et elle devait inlassablement répéter ce mouvement mécanique, comme un réflexe pour retirer un corps étranger. Elle consulta machinalement une nouvelle fois la feuille devant elle où étaient inscrits trois noms : J. Sivas, L. Falquier, S. Simonet. Ils se présenteraient dans cet ordre, comme le lui avait indiqué le directeur.
Elle se remémora les démarches qu’elle avait dû entreprendre pour en arriver là. Lorsqu’elle lui avait soumis l’idée, son professeur avait trouvé cela intéressant, c’était bien le terme qu’il avait utilisé, tout en pinçant les lèvres d’un air inspiré. Cela faisait un petit moment que ce projet lui trottait dans la tête. Elle en avait eu l’idée grâce à un reportage télé qu’elle avait visionné en compagnie de Vincent, une après-midi qu’ils avaient dû combler comme ils pouvaient, faute de beau temps pour aller skier ce jour-là, coincés tous deux dans le chalet parental au milieu d’une tempête de neige. Avec thé et biscuits à profusion, ils s’étaient glissés avec délice sous la couverture du canapé, entremêlant leurs jambes et riant comme des enfants. Elle sourit en se rappelant ces bons moments passés en sa compagnie. Le reportage qu’ils suivaient distraitement à la télé portait sur des détenus d’une prison brésilienne à qui on avait proposé de suivre un programme de lecture et qui se retrouvaient bénéficiaires de petites remises de peine en fonction du nombre de livres qu’ils lisaient. Ils avaient trouvé cela étonnant. Elle se remémorait encore avec vivacité la réaction de Vincent lorsqu’elle lui avait confié vouloir travailler sur ce sujet. Il l’avait observée un instant avec une lueur d’ironie au fond de ses prunelles marron.
– Quoi ? Pourquoi tu me fixes comme cela ?
– Tu plaisantes, j’espère ?
Vincent ouvrait de manière volontairement exagérée des yeux ébahis. Il s’était mis à rire franchement tandis qu’elle se sentait un peu vexée par cette réaction qu’elle jugeait disproportionnée.
– Je trouve que c’est une excellente idée au contraire ! avait-elle renchéri. Je ne pense pas qu’il y ait beaucoup d’études qui mêlent le milieu carcéral et la littérature.
– C’est simplement que j’essaie de t’imaginer, toi toujours tirée à quatre épingles et à qui pas une mèche de cheveux n’oserait dépasser sous peine de graves sanctions, t’aventurant ainsi au milieu de malfrats et de grosses brutes.
Elle avait machinalement passé sa main sur sa chevelure habituellement retenue de manière impeccable, soit en une queue, une tresse ou en chignon selon les occasions. Elle se coiffait ainsi même les week-ends. Sans doute une manière pour elle de se rassurer et de garder le contrôle en toutes circonstances. Elle avait un besoin maladif de tout régenter dans sa vie, jusque dans les moindres détails. Il avait ri de plus belle en l’embrassant dans le cou.
– C’est bien ce que je pensais, tu me prends pour une fille complètement coincée incapable de sortir de sa zone de confort ! s’était-elle insurgée en le repoussant vivement.
Il avait eu un petit rictus amusé.
– C’est vrai que tu n’as pas reçu la médaille de la fille la plus décontractée de l’uni cette année encore…
Elle avait empoigné un oreiller et le lui avait jeté sur la figure avant que la phrase ne soit terminée. S’en était suivi une mémorable bataille de coussins qui ne s’était achevée que par la reddition complète de Dolores après que Vincent l’ait faite prisonnière sous la couette sans qu’elle ne puisse plus bouger un membre, situation qui la rendait rapidement folle car elle souffrait légèrement de claustrophobie.
Quelques mois après, son choix s’était finalement porté sur ce sujet de thèse pour clore ses études de lettres. Plusieurs prisons avaient été contactées. Une seule avait répondu positivement et par chance pour Dolores, elle ne se situait pas trop loin de son domicile. En trois quarts d’heure elle pouvait s’y rendre aisément en bus. Elle n’avait toujours pas de véhicule malgré l’insistance de son père. Quelques années auparavant, il avait même proposé de lui en offrir un pour sa majorité. Elle avait refusé catégoriquement. Elle ne voulait surtout pas passer pour une fille à papa auprès de ses amis et collègues. Elle profitait déjà suffisamment comme ça de la manne paternelle en vivant toujours avec ses parents. La cohabitation n’était pas toujours évidente mais il était exclu pour le moment de se prendre ne serait-ce qu’une chambre d’étudiante ou un studio alors que ses parents habitaient à proximité.
La porte s’ouvrit enfin sur deux silhouettes. L’une portait l’uniforme des employés de la prison, l’autre un survêtement de sport. Son regard s’attacha sur cette dernière. Elle ne put s’empêcher de le comparer à un tigre qui sort de sa cage et entre dans l’arène, comme lorsqu’enfant elle contemplait, fascinée, les fauves s’élancer sur la piste du cirque. Il ressemblait à un félin, il en avait la démarche souple et retenue derrière laquelle on devinait aisément une énergie difficilement contenue. Il était plutôt petit de taille et paraissait très jeune, ce qui la surprit. Elle s’était imaginé l’individu plus âgé, d’une beauté moins dérangeante. Une longue cicatrice courait sur sa joue droite et se perdait dans le col de son survêtement. Quand elle avait tenté de se le représenter, elle avait imaginé un personnage quelconque, entre deux âges, sans signe distinctif, le regard fuyant et à la mine plutôt patibulaire, résultat de toutes les séries B qu’elle visionnait régulièrement depuis des années. Le premier contact aurait peut-être été plus facile, pour elle du moins, si son interlocuteur avait eu un physique banal et quelconque. Ça n’était absolument pas le cas.
Elle se tortilla sur sa chaise. Le gardien le fit s’asseoir en face d’elle et elle posa longuement ses yeux sur les mains placées sur la table en formica qui les séparait, fascinée. Elles étaient très belles, à la fois fines et robustes, avec de longs doigts de pianiste. Dolores essaya de s’imaginer quels crimes affreux ces mains avaient bien pu commettre. Elle remonta à son visage et constata avec embarras qu’il l’observait, non sans une certaine ironie. Elle se troubla et rougit violemment. Cela fit naître un sourire glacial qui s’arrêtait aux lèvres ; les yeux, eux, étaient hypnotiques. Elle se fit l’effet d’être une souris sous l’emprise d’un serpent froid et cruel. Elle déglutit avec peine, essayant de reprendre de l’assurance, et tendit la main vers l’homme pour se présenter, d’un ton enjoué et avec un sang-froid qu’elle était bien loin d’éprouver :
– Bonjour, M. Sivas.
Son bras resta suspendu dans l’espace. Elle attendit que l’homme lui tende le sien en retour, ce qui n’arriva pas. Il la fixait toujours avec des yeux de glace et un sourire ironique, indifférent à tout ce qui l’entourait. Le gardien, qui était resté à côté du détenu et dont elle avait complètement oublié la présence, prit la parole d’un ton neutre et poli avant de sortir de la pièce et de s’asseoir bien en vue derrière la porte vitrée :
– Je serai dans la pièce à côté si vous avez besoin de moi, madame.
Dolores revint à elle à ces mots et retira vivement sa main, passablement confuse, le visage cramoisi. L’homme en face d’elle, la fixant toujours d’un air impossible à déchiffrer, prit soudain la parole :
– Bienvenue dans la machine à déshumaniser, ma jolie !
– Bon eh bien alors commençons, balbutia-t-elle en fourrageant dans sa serviette.
Elle n’en revenait pas qu’il ait refusé de lui serrer la main. Non mais quelle arrogance chez ce type ! Soit la prison ôtait effectivement toute trace de la plus élémentaire politesse, soit cet individu était particulièrement détestable. Elle tenta de reprendre contenance de sa façon habituelle, en passant ses mains sur ses cheveux parfaitement tirés.
– Je préfèrerais que vous m’appeliez madame, reprit-elle d’une petite voix qu’elle détesta d’office.
À peine avait-elle prononcé ces paroles qu’elle se reprocha le ton légèrement prétentieux de sa voix. Mais on l’avait tellement mise en garde qu’elle ne savait plus vraiment quelle attitude adopter.
– Oh je vous ai froissée ! Madame voudra bien pardonner un pauvre détenu sans éducation.
Il avait accentué chaque syllabe, ce qui rendait la réponse particulièrement irrévérencieuse.
Elle demeura stoïque, on l’avait prévenue que ça pourrait être difficile au début. Il la testait, il cherchait à la provoquer, le milieu carcéral n’était pas facile, ce n’était pas des enfants de chœur qui étaient détenus ici – ses parents avaient d’ailleurs été horrifiés de la savoir décidée à mener à bien son projet, arguant que ces hommes étaient probablement pour la plupart des rustres. Sauf qu’il n’avait rien d’un rustre en apparence. Il devait plutôt posséder la ruse et la patience d’un prédateur, elle en était certaine. À elle de prouver qu’elle était capable de l’affronter et de lui tenir tête. Il fallait qu’elle se montre à la hauteur de la tâche qu’elle s’était fixée. Elle se ne laisserait pas démonter par ses provocations. Elle consulta la fiche posée devant elle.
– Je vois qu’il est inscrit ici : prévenu J. Sivas. On ne m’a pas précisé votre prénom, reprit-elle calmement.
– Le vôtre non plus, railla-t-il sur un ton qu’elle trouva exaspérant.
Il se tut durant plus d’une minute. Elle garda le silence. Cette situation était détestable et pesait singulièrement dans l’air ambiant déjà saturé d’ondes négatives. Avec un sourire cynique, il consentit enfin à poursuivre :
– Figurez-vous que ma génitrice a eu l’excellente idée de me prénommer Joram Josaphat. Elle devait être défoncée au crack quand elle l’a choisi, ce qui était son état quasi permanent en me mettant au monde ; il paraît qu’elle ne jurait plus que par la Bible les derniers mois de sa vie, elle a dû les trouver grâce à cette édifiante lecture.
Il avait débité cela sur un ton d’indifférence totale, comme s’il avait parlé de la pluie et du beau temps. Décidément cette rencontre allait lui causer bien des surprises, pensa-t-elle.
– Oh ! … bon… enchantée de faire votre connaissance, Joram, répondit-elle d’un air guindé qu’elle jugea à nouveau peu naturel – elle était à mille lieues d’être à l’aise face à cet individu. – Vous permettez que je vous appelle ainsi ?
– Je préfèrerais Jo tout court.
– Vous avez un quart d’heure, madame, les interrompit soudain le gardien après avoir entrouvert la porte.
– Mais c’est trop peu… nous devions…
– Désolé, il était prévu une demi-heure mais comme nous avons perdu du temps à attendre que le détenu sorte de la salle de sport, il ne vous reste qu’un quart d’heure.
Dolores darda son regard sur Jo, médusée. Elle avait bien remarqué qu’il dégageait une forte odeur de sueur à son arrivée. Elle avait plissé légèrement les narines, mouvement qui avait immédiatement fait apparaître un sourire sur le visage de l’homme à qui rien ne semblait échapper.
– Mais vous saviez pourtant que nous avions rendez-vous, n’est-ce pas ?
– Évidemment, répliqua Jo, indifférent. Vous savez, on ne change pas si facilement son programme ici. Moi je suis censé me rendre à la salle de sport tous les lundis matin, alors c’est difficile de modifier ses habitudes. Mais je tâcherai d’être à l’heure lundi… dans 15 jours, c’est ça ?
Il eut un rictus peu amène et rajouta :
– Croyez-moi, un quart d’heure passé en ma compagnie vous suffira largement. Bon, vous connaissez mon prénom, à votre tour !
Son regard incisif la scrutait sans ciller. Il attendait qu’elle lui réponde, mais elle n’allait pas lui donner satisfaction. Ça n’était pas à lui de prendre les rênes de la discussion. Elle prit une profonde inspiration et lui adressa un sourire bravache.
– Très bien, alors commençons. J’ai ici un questionnaire que j’aimerais que vous complétiez…
Il se contenta de la regarder tout en repoussant la feuille dans sa direction.
– Bon, alors nous allons le remplir ensemble, poursuivit-elle avec un sourire poli et contraint.
– Pas la peine, j’ai pas besoin de vos questions à la con…
– Je vous rappelle que vous vous êtes porté volontaire, vous êtes ici pour collaborer à ce projet et j’aimerais connaître un peu votre profil pour pouvoir effectuer ce programme correctement ! Le but est que vous lisiez des livres et que j’évalue votre degré de compréhension et l’impact que la lecture pourrait avoir sur vous, d’abord pour vérifier que vous l’avez effectivement lu et ensuite pour savoir si cette lecture vous a apporté quelque chose.
– Vous êtes une sorte de psy, c’est ça ? Vous me prenez pour un arriéré mental ? Vous voulez savoir ce qui se passe dans ma tête ? Sauf votre respect, je pense que c’est hors de vos compétences. Sachez, princesse, qu’on m’a porté volontaire, alors n’espérez pas trop ma collaboration… Je ferai ce qu’on me dit de faire puisque je n’ai pas le choix mais ne vous attendez pas à plus avec moi, c’est clair ?
– Bien sûr que non, je ne vous prends pas pour un arriéré mental, M. Sivas ! elle en bégayait de confusion et d’indignation. – Mais c’est le principe de cette expérience, vous permettre d’ouvrir votre esprit à d’autres… réalités…
Son regard errait de-ci, de-là, n’osant plus se poser sur le visage dur de l’homme en face d’elle. Il éclata d’un rire sarcastique.
– J’estime mon esprit suffisamment éclairé. Croyez-moi, la réalité d’ici est déjà bien assez compliquée à gérer, je n’ai pas besoin de m’encombrer d’autres fadaises. Vous voyez, je connais ce mot étrange.
Il avait levé les bras comme pour signifier qu’il se rendait :
– Mais pas de problème ! Je vous laisse les cartes en main, c’est vous qui menez le jeu.
Étant donné la tournure de la conversation, elle en doutait fortement.
– Mais pour le choix des livres ?…
– Choisissez pour moi, vous l’avez de toute façon certainement déjà fait. Je suis certain que ça sera parfait ! répliqua-t-il d’un air désabusé. Princesse…
Elle poussa un soupir à peine perceptible, qui n’échappa cependant pas à Jo qui sourit triomphalement. Il paraissait assez content de lui : elle savait à qui elle avait affaire, les pions étaient placés sur l’échiquier, restait à savoir quel joueur serait le plus habile pour les déplacer.
– Comme vous le savez déjà probablement, votre collaboration – elle avait prononcé le dernier mot en appuyant chaque syllabe avec un sourire forcé – vous permettra d’obtenir une légère remise de peine, en principe 4 jours par livre lu…
Elle s’attendait à de l’intérêt ou de la gratitude de sa part mais fut complètement médusée quand elle l’entendit à nouveau éclater d’un rire franc et sonore qui se heurta aux murs de la pièce et lui revint en pleine figure.
– Pour combien de temps croyez-vous que j’en ai dans ce trou à rats ?
– Eh bien, je n’ai pas eu l’occasion de consulter votre dossier, on ne m’en a pas donné l’autorisation – elle était à la fois embarrassée et sur la défensive, son ton trahissait son agacement. – En fait je ne connais rien de vous, seulement votre nom, M. Sivas.
– Eh bien, jolie princesse, je suis probablement un manche en littérature mais je connais assez bien les chiffres, alors le calcul est vite fait. Ce que vous me proposez là équivaut à une goutte d’eau dans un océan. Admettons que je me farcisse 12 livres en une année, ça fait 48 jours de remise de peine… – il recommença à rire, un peu plus calmement toutefois. – À ce rythme, il me faudrait presque 8 ans de lecture assidue pour avoir environ une seule petite année de remise. Sauf votre respect, princesse, je ne crois pas tenir le coup tout ce temps.
– Mais quelle est la durée de votre emprisonnement ? fit-elle, médusée.
– 30 ans.
Un lourd silence embarrassé accueillit cette réponse.
– Tant que ça, souffla-t-elle, impressionnée. Mais…
– Oui ? Et vous voudriez sans doute connaître la raison de ma si longue condamnation ?
Elle se tut. Il demeura silencieux, à la fixer, imperturbable. Entretemps, le gardien qui les observait derrière la vitre entra dans la pièce et Dolores jeta un regard affolé vers l’horloge murale qui affichait ses minutes en silence. Le quart d’heure était déjà largement dépassé. Jo se leva docilement sans la lâcher des yeux. Il se posta près de la table, à sa hauteur, il posa sa main tout près d’elle sur le rebord. Elle la regarda, à nouveau fascinée par cette belle main à la fois fine et vigoureuse. Elle posa ensuite son regard sur le surveillant.
– Déjà ? s’étonna Dolores. Ne peut-on pas prolonger un peu la visite ?
– Il faudra voir cela pour une prochaine fois avec le directeur, madame, je ne suis pas habilité à prendre ce genre de décision.
Jo lui lança un regard amusé et eut une ébauche de sourire en voyant son visage déconfit.
– Je ne sais pas ce qu’une gamine comme vous fait ici, ça n’est pas votre place, vous n’avez pas les épaules assez solides. Un conseil, trouvez-vous un autre job, princesse…
– Je ne vois pas ce que mon âge vient faire dans cette histoire, rétorqua-t-elle, crispée et agacée par sa remarque – il leva les sourcils de surprise – et je pense parfaitement savoir ce qui est bon pour moi. Ça n’est pas à vous de me dire ce que je dois faire ou non. Mais je vous remercie de vous en inquiéter, M. Sivas. À dans 15 jours, j’espère que vous serez à l’heure.
Avant de sortir, il ajouta encore, comme si l’idée venait de lui traverser l’esprit :
– Au fait, vous ne m’avez toujours pas dit votre prénom.
Elle hésita un instant, regarda furtivement le maton qui attendait imperturbable et se décida enfin. Il n’y avait pas de mal et ça détendrait peut-être l’atmosphère électrique entre eux :
– Mon prénom de baptême est Dolores, mais comme je ne l’aime pas trop tout le monde m’appelle Lola depuis que je suis petite.
Jo devint blanc comme un linge tout en fixant la jeune femme qui venait de parler et qui rougissait à mesure que l’homme dardait un regard acéré sur elle. D’un geste brusque il envoya valdinguer les papiers qui encombraient la petite table. Ils traversèrent la pièce en voltigeant avant de glisser dans un bruit furtif au sol. Il se pencha vers elle puis il se redressa tout aussi rapidement. D’une manière qui donnait à penser qu’il voulait la frapper. Sa fureur était palpable. Lola ne comprit pas la raison de ce soudain revirement de situation. Il se dirigea vers le gardien qui s’était crispé à la vue de la scène, mais n’avait pas eu le temps d’intervenir car tout s’était passé en une fraction de seconde. Il demanda à quitter la pièce d’un ton sec sans un regard pour elle.
Il sortit en trombe, d’un air furibond. Médusée, encore sous le choc de la confrontation, elle demeura un instant immobile à tenter de décrypter la scène qui venait de se dérouler devant ses yeux. Quelques minutes plus tard, le gardien fut de retour alors qu’elle s’était enfin levée et rangeait dans sa sacoche ses papiers éparpillés sur le sol. Ses mains tremblaient légèrement.
– Madame, le directeur va venir, il désire s’entretenir avec vous un instant avant votre prochain rendez-vous.
Elle se retrouva à nouveau seule dans le parloir, entendant uniquement le sang pulser à ses oreilles au même rythme que la mouche contre la vitre et elle lâcha un soupir en réalisant soudain qu’elle était restée crispée et avait retenu sa respiration dès l’instant où il avait quitté la pièce. Elle se sentit tout à coup épuisée, vidée de ses forces. Cet entretien avait été plus éprouvant qu’elle se l’était imaginé. Elle ne savait pas si elle avait le courage d’affronter les deux autres détenus qui devaient venir la voir à tour de rôle ensuite. S’ils étaient tous du même acabit, il était probable qu’elle ne tiendrait pas longtemps. Jo avait raison. Elle n’aurait peut-être pas les épaules assez solides. Ses proches en seraient ravis, sa mère lui avait seriné la même rengaine à maintes reprises. Non ! Hors de question ! Il ne fallait pas qu’elle craque. Elle serait forte.
Après quelques minutes interminables, le directeur pénétra dans la petite pièce et s’assit face à la jeune fille d’un air grave.
– Je viens d’apprendre ce qui s’est passé et vous prie d’excuser la conduite inqualifiable du détenu.
– Je ne comprends pas quelle mouche l’a piqué soudain. J’ai dû dire ou faire quelque chose qui l’a bouleversé. Je ne m’en suis pas rendu compte.
– En effet, vous ne pouviez pas savoir, madame Bourseau. Vous n’êtes pas censée connaître la vie des prisonniers avec qui vous aurez des contacts durant votre mandat et surtout pas la raison de leur incarcération, et c’est très bien ainsi. Mais le prénom que vous avez évoqué a remué beaucoup de souvenirs que Jo cherche à oublier.
– Je ne peux pas changer de prénom, tout de même !
– Non, bien entendu, mais vous n’aviez aucune raison de le lui communiquer. Vous savez très bien que nous ne tenons en aucune manière à ce qu’il y ait des rapports autres que strictement professionnels entre employés et détenus. Vous êtes parfaitement au courant des consignes. Le prisonnier n’a pas à connaître votre prénom, pas plus que des détails sur votre vie, ni vous ceux sur la sienne.
Dolores se sentit humiliée par ces remontrances. Elle se faisait gronder comme une gamine de dix ans.
Il la quitta en la mettant en garde de ne pas vouloir être trop aimable avec les suivants.
– C’est dans votre intérêt que je le dis, croyez-le ou non. Même si le cas Sivas est certainement le plus difficile des trois, vous n’avez pas affaire à monsieur tout-le-monde. Ce sont tous des criminels qui ont commis des délits très graves.
Quand il se retrouva dans son bureau, le directeur soupira tout en se laissant tomber lourdement sur sa chaise et en promenant un regard découragé, presque désabusé sur les piles de dossiers qui encombraient sa table de travail. Il rêvait parfois la nuit que la paperasse qui s’amoncelait sur son bureau grandissait encore jusqu’à l’engloutir totalement. Il se réveillait alors en suffoquant. Ce boulot le minait, surtout depuis ces deux ou trois dernières années. Il sentait arriver l’heure de la retraite qui pourtant lui paraissait encore si lointaine.
Les conditions de détention avaient empiré, ces dernières années. Ça n’avait jamais été un travail de tout repos mais depuis quelque temps les choses en général, le monde, les gens, les mentalités changeaient, appelez ça comme vous voulez, en tout cas les mœurs avaient évolué et pas forcément dans le bon sens. La violence était omniprésente, elle l’avait toujours été bien entendu et le milieu carcéral était un concentré de vice qui se retrouvait cloîtré dans une boîte de plus en plus exiguë dont le couvercle menaçait de sauter à tout instant. La place manquait cruellement. Cela se ressentait sur les conditions de détention mais également sur le travail des agents de sécurité. La grogne enflait de tous côtés, d’autant plus que depuis une certaine montée de radicalisation, le secteur pénitentiaire était gangréné par un mal sournois qui n’avait même plus un visage aisément repérable et qui pouvait surgir soudain comme un diable hors de sa boîte. L’homme réitéra son soupir. Il se sentait accablé de toutes parts et ulcéré par la tournure des événements. Il songea à cette fille qu’il venait de quitter. Quelle imbécile, savait-elle seulement dans quoi elle avait mis les pieds ? Il ne concevait pas qu’on puisse venir dans un environnement comme celui-ci de son plein gré. Il pensa à ces visiteuses volontaires qui tentaient d’égayer le quotidien des prisonniers. Cela partait d’un bon sentiment mais il se demandait si là-dessous il n’y avait pas une sorte de pulsion morbide, de désir malsain de côtoyer le crime.
Ses réflexions le menèrent à Jo. Il l’aimait bien ce gars, c’était un bon bougre malgré ce qu’il avait fait. Pas très bavard, voire un peu taciturne, mais sans histoire. Il avait réalisé depuis belle lurette qu’à part quelques exceptions, beaucoup des types enfermés ici étaient des gars sympas, en dépit de toutes les horreurs que certains avaient commises. Quelle étonnante chose que l’esprit humain, amical et sournois tout à la fois ! Non, décidément il ne se faisait plus trop d’illusions sur l’âme humaine ni sur sa rédemption future. Le monde courait droit à sa perte, c’était plus que certain. Il se demanda sérieusement combien de temps il allait encore tenir…
Jo était dans tous ses états, tenaillé par le désir de laisser éclater sa colère. Qu’avait-il pris à cette inconnue de le provoquer ainsi ? Qui était-elle pour connaître son histoire ? L’affaire avait fait la une des journaux à l’époque mais ça remontait à presque quatre ans déjà. Il était peu probable que cette fille en ait entendu parler. Maintenant qu’il suivait le maton qui le ramenait à sa geôle, il sentait sa colère instinctive retomber comme un soufflé. Ne restait que la douleur d’avoir été attaqué par surprise. Il ralentit la cadence en direction de sa cellule, songeur. Il se remémora chaque minute passée en compagnie de la fille. Cette visite sortait déjà de son ordinaire puisqu’il n’en recevait jamais aucune. Même s’il ne se l’avouait pas, il avait été troublé à cette idée. Il avait tout fait pour traîner quelques minutes supplémentaires dans le vestiaire de la salle de sport, sous les remarques acerbes du maton. Il voulait pousser un peu plus loin cette échéance inéluctable qui lui déplaisait franchement.
Quand il était finalement entré, de mauvaise grâce, dans la pièce surchauffée, il avait d’abord cru avoir affaire à une enfant tant la silhouette assise à quelques mètres paraissait petite, fragile. On lui avait parlé d’une universitaire, il s’était attendu à une vieille rombière mal fagotée. En s’approchant de la table, il avait constaté qu’il s’agissait d’une très jeune femme, sans doute une étudiante coincée et rigide. Ses cheveux étaient blond foncé et elle les portait en queue de cheval stricte et bien lissée, comme la gentille fille à papa qu’elle devait être. Il aurait vite fait de la déstabiliser et de lui passer l’envie de venir le voir trop souvent.
Il avait pris connaissance du programme de lecture, quelques semaines auparavant en le voyant inscrit sur le tableau d’affichage des activités proposées aux détenus. À ce moment-là il était loin de s’imaginer qu’il se retrouverait quelques jours plus tard à cette place. Personne dans son entourage actuel n’avait touché un livre de sa vie et la plupart des prisonniers incarcérés dans la même section que lui ricanaient en lisant l’affiche placardée bien en vue sur le tableau. Lui-même avait trouvé ça stupide au premier abord.
Cette division était celle où étaient enfermés les cas les plus difficiles, les condamnés pour délits graves. Il savait que dans un autre secteur du pénitencier se trouvait une bibliothèque que les détenus pouvaient fréquenter mais il n’avait jamais eu la curiosité de s’y rendre. Pour quoi faire ?
La semaine suivant cette annonce, le directeur de l’établissement l’avait convoqué un jour dans son bureau et lui avait présenté le projet en quelques mots.
– Le gouvernement et le Ministère de l’éducation veulent mettre en place un nouveau programme de réhabilitation et de rééducation des détenus. Une universitaire a proposé de mener une étude sur l’impact de la lecture dans le milieu carcéral et tu as été désigné comme sujet d’étude, petit veinard !
– Pas question que je me soumette à ces conneries, monsieur, sans vouloir vous offenser.
– Écoute, vieux, t’as pas vraiment le choix. Ce programme sera certainement étendu à tous les prisonniers volontaires mais une première étude doit être menée et personne ne s’est présenté, alors je t’ai désigné volontaire, avec deux gars d’une autre division.
– Mais qu’est-ce que j’y gagne, moi, dans vos histoires ?
– Entre nous, il est possible qu’on envisage une légère remise de peine en ce qui te concerne.
Jo avait éclaté de rire et répliqué d’un ton cinglant :
– Vous vous fichez de moi, là ? Je suis censé sortir de ce trou à rats dans 30 ans, alors un jour de plus ou de moins, qu’est-ce que vous voulez que ça me fasse ?
– Tout est relativement négociable, mon ami. Ton comportement ici est exemplaire depuis ces trois dernières années et bien sûr je ne peux pas te promettre une importante remise de peine, mais tout est négociable, je te le répète. Tu pourrais certainement y trouver certains avantages. Ta mesure de sécurité se monte à 22 ans, là je peux rien faire pour toi. Mais ensuite, tout est envisageable…
– Putain, mais qu’est-ce que c’est que ces conneries ?
La voix du directeur s’était faite plus dure et il avait senti que ça n’était plus le moment de débattre.
– T’as pas le choix, tu coopères ou tu auras des ennuis. Tu commences lundi prochain à 10h00. Les séances auront lieu chaque 15 jours et ce durant une année je pense. La responsable du projet t’en parlera plus longuement lundi. Tu peux t’en aller.
Jo s’était levé sans un mot et sur un geste discret du directeur, un gardien était venu se poster à côté du prisonnier pour le raccompagner à sa cellule.
Le rendez-vous avait eu lieu comme prévu et Jo ne savait pas trop quoi en penser. Il était à la fois énervé et bouleversé. Énervé de n’avoir pas su conserver son calme et bouleversé par les émotions intenses qui l’avaient submergé soudain, sans prévenir. C’était comme s’il venait de recevoir une gifle magistrale.
Quand il pénétra dans sa cellule, les pensées encore tournées vers la fille à la queue de cheval et surtout vers Lola, il retrouva Gus qui fixait la télé d’un air absent sur le petit poste portatif installé dans la minuscule chambre.
Cette cellule était prévue à l’origine pour accueillir un seul détenu, mais les prisons étant bondées ils se retrouvaient à deux dans un espace à peine suffisant pour une seule personne. Ils pouvaient même se considérer comme chanceux car d’autres cellules pas beaucoup plus spacieuses que la leur avaient été aménagées pour quatre détenus. Un lit à étages avait été installé dans la leur. Le mobilier de la chambre se composait encore d’une petite armoire qu’ils devaient se partager, d’une minuscule table encombrée d’objets hétéroclites et de deux tabourets. La télévision avait été fixée en hauteur contre le mur sur une simple planche. L’unique fenêtre à barreaux de la pièce donnait sur les toits du complexe avec vue imprenable sur les fils électriques et les barbelés de l’enceinte où venaient se poser régulièrement des oiseaux, uniques présences réconfortantes de vie au milieu de ce désert de béton et de câbles. Sous la fenêtre, un radiateur diffusait une maigre chaleur l’hiver et on respirait à travers le petit espace confiné des relents de vêtements lavés à la hâte qui séchaient. Dans un coin attenant séparé uniquement par une porte à battant on trouvait un WC, un lavabo et une minuscule douche. De l’ensemble se dégageait une impression de saturation partout où le regard se posait. Même les murs qui n’avaient pas été rafraîchis depuis plusieurs années étaient couverts de graffitis, souvenirs d’anciens détenus. Ils auraient dû être recouverts de posters, de photos de famille ou de cartes postales mais Jo et son codétenu ne faisaient pas étalage de leur vie privée et ne recevaient de toute façon aucune correspondance. L’endroit laissait une impression à la fois de confinement et de froideur impersonnelle.
Sans un mot il s’affala sur son lit une fois la porte verrouillée derrière lui. Il aurait souhaité être seul. Seul avec Lola qui avait envahi son esprit sans crier gare. Ce n’est pas qu’il l’oubliait le reste du temps, non. Elle était constamment là dans un coin de sa tête, elle l’obsédait toujours autant. La douleur et le manque ne cessaient jamais.
Il ne s’y était pas attendu, c’était aussi simple que ça. La pauvre fille n’y était pour rien. Un mot, un simple mot qui l’avait frappé au visage comme un coup de poing. Elle ne connaissait pas sa vie, elle ne savait rien de lui, le directeur lui avait indiqué les conditions de l’accord. Elle n’en saurait probablement jamais rien, seulement son nom. Le reste ne la regardait pas. Il ne regrettait pas d’avoir réagi comme ça puisqu’il n’y pouvait rien mais la douleur si vive l’avait surpris lui-même. C’était comme si elle s’était immiscée dans sa tête sans prévenir. Il crispa son visage pour serrer encore plus étroitement ses paupières, comme pour effacer l’image qui s’imposait à lui et qu’il tentait de refouler la plupart du temps, sans trop de succès. En désespoir de cause, il se laissa emporter par cette vision. Pour un moment il en aurait presque oublié où il était. Gus toussa et expectora bruyamment, ce qui le ramena à la réalité. Il fronça les sourcils tout en reniflant légèrement l’odeur fétide qui lui chatouillait les narines et dont il n’avait pas eu conscience jusqu’à cet instant.
– Ça pue ici, Gus ! s’indigna Jo au bout d’un long temps de rumination, tu pourrais mettre tes chaussettes ailleurs, bon sang et ouvrir la fenêtre ! T’es un gros dégueulasse !
Gus ne releva pas la remarque, coutumier de ce genre de réflexions. Il était content que Jo lui ait enfin adressé la parole. Il avait bien constaté qu’il n’était pas dans son assiette à son arrivée dans la cellule. Il valait mieux ne pas le chatouiller quand il était d’humeur sombre. Gus en avait déjà fait les frais. Cela faisait quelques mois qu’ils partageaient cet espace confiné et il avait appris peu à peu à décoder les signes que lui envoyait Jo car il était peu loquace en général. Depuis quelques minutes, Gus attendait sagement que Jo veuille bien lui adresser la parole et ensuite tout rentrerait dans l’ordre.
– Alors, mon pote, dis-moi ? Elle est comment cette nana ? Elle est bien roulée, hein ? Elle a des gros nichons ? Dis, t’as vu ses nichons ?
Gus se trouvait dans un état de surexcitation sexuelle permanente. Il avait d’ailleurs été interpellé à plusieurs reprises pour attentat à la pudeur et sa dernière condamnation aggravée l’avait amené là pour 5 ans. Mais Jo estimait qu’il n’avait rien à faire ici, il aurait dû être pris en charge dans un établissement spécialisé pour qu’on lui soigne ses pulsions destructrices. Il avait même dû en arriver aux mains et se battre avec lui, au début de leur cohabitation, quand Gus essayait de l’approcher d’un peu trop près, au cours de la nuit. Désormais des règles claires avaient été établies entre eux, ce qui n’empêchait pas que Jo doive parfois lui rafraîchir la mémoire.
– Calme-toi Gus, primo je suis pas ton pote, on en a déjà parlé. Deuxio, on n’a fait que discuter et je n’ai pas regardé sa poitrine. Je vais me prendre une douche, et enlève-moi ces chaussettes immondes de là !
– Tu peux pas m’en dire un peu plus que je puisse bien la visualiser, hein ? Et ses jambes, elles étaient comment ses jambes, elle avait mis une jupe ? Hein, hein ?
Gus se tenait debout collé contre la porte à battant de la douche où Jo venait de s’engouffrer pour avoir la paix.
– Ta gueule, Gus ! finit-il par hurler à travers les gouttelettes d’eau qui ruisselaient sur son visage tandis que l’autre continuait à délirer sur la fille.
Le lendemain, le directeur le convoqua à nouveau dans son bureau. Gus ricana en le regardant partir tout en continuant à feuilleter son magazine porno. Convoqué deux fois en si peu de temps, ça allait barder !
À peine entré dans le bureau, Jo, partant du principe cette fois-ci que la meilleure défense était l’attaque, se lança le premier ; il était persuadé d’être convoqué suite à une plainte de la fille après cette première entrevue plutôt agitée.
– Je ne sais pas ce que vous a raconté cette petite bourge coincée, mais j’ai fait ce que vous m’avez dit. J’y suis allé et j’ai parlé avec elle. Ne vous attendez pas à plus !
– Détends-toi Jo, je ne t’ai pas fait venir ici pour te faire des reproches ! J’ai effectivement eu un entretien avec Mlle Bourseau, après votre entrevue un peu… houleuse d’hier. Elle est ravie de votre collaboration, si ravie même qu’elle est venue me demander une prolongation du temps de visite. Vous vous verrez comme prévu chaque 15 jours, le lundi matin, mais durant 45 minutes. Petit veinard.
– Vous parlez d’une chance, c’est comme si vous donniez un bonbon à un enfant tout en lui interdisant de le manger, la belle affaire !
Il ne savait pas trop pourquoi il avait fait cette remarque idiote. Peut-être parce qu’il pensait que c’était ce qu’attendait de lui son interlocuteur. On imaginait en principe que les détenus étaient forcément des êtres frustrés, tant par la privation de liberté que par le manque de contact humain un tant soit peu chaleureux et aimable. Mais ça n’était pas son cas. Plus rien ne l’atteignait et ce depuis plusieurs années déjà. Il se fichait de tout et de tout le monde. Il n’aimait personne et personne ne l’aimait. Il était craint, respecté par les uns, toléré par les autres, mais pas aimé, ni vraiment apprécié. Du moins c’était ce qu’il voulait croire. Il avait banni de sa vie toute forme de socialisation. Il était devenu froid à l’intérieur. Parfois lorsqu’il était de sortie dans la cour et qu’un rayon de soleil le réchauffait, il s’imaginait dans la peau d’un serpent. Son cœur battait et insufflait la vie à son corps mais c’était purement mécanique. Il se forçait à une discipline d’enfer, aussi bien sur le plan mental que physique et cela lui réussissait assez bien dans cette antichambre de la mort. Il n’attendait plus rien de la vie et elle le lui rendait bien. C’était peut-être cela l’enfer dont parlaient les Écritures, continuer à vivre sans aucun espoir de rédemption.
Ravi de la répartie, le directeur éclata brièvement de rire et sans plus de commentaires lui fit un bref signe de la main signifiant qu’il pouvait disposer. Au moment de sortir, Jo s’était retourné vers lui et avait déclaré :
– Vous dites assez souvent que je suis un veinard. On peut échanger nos places si vous voulez ?
L’homme assis derrière son bureau espérait que le garçon ne lui causerait pas d’ennuis avec cette fille et son programme qu’il jugeait débile. Il considérait Jo comme assez instable et colérique. Il avait eu maille à partir avec lui plusieurs fois au tout début de son incarcération. Il semblait être enfin revenu à de meilleurs sentiments au cours de ces trois dernières années. Il n’y croyait pas trop, lui, aux vertus de la lecture et à son influence sur le comportement futur des assassins et crapules en tous genres. Il en avait vu passer, des tordus, des vicieux, durant toutes ses années de service dans les prisons. Il en sortait désabusé, désillusionné. Il soupira et reprit son travail sans grande conviction.
– Alors, ma chérie, cette première entrevue ?
La mère de Dolores venait d’entrer dans la cuisine, pieds nus, encore en peignoir et les cheveux mouillés maintenus par une serviette enroulée. Lola prenait son petit-déjeuner après une nuit agitée peuplée de rêves étranges où les hommes rencontrés la veille tenaient une place prépondérante. Elle ne voulait surtout pas donner raison à sa mère en lui avouant qu’elle avait trouvé très dure la première confrontation. La rencontre avec les deux autres détenus s’était passée sans anicroche, ils avaient répondu laconiquement à ses questions, sans chercher à contredire ou à argumenter et avaient obtempéré à toutes ses remarques. En revanche, le premier lui avait donné du fil à retordre. Alors elle se contenta de hocher la tête et de déclarer : « Très instructif. »
Lors de son retour la veille, la maison était vide et silencieuse. C’était aussi bien ainsi. Son air bouleversé aurait inquiété Laura, sa mère. Elle avait à peine eu le temps de reprendre ses esprits après la scène étrange qu’elle avait vécue quelques heures plus tôt. Elle se la repassait en boucle. Par bonheur, elle avait su garder son calme et ne pas dévoiler ses émotions. Tout s’était passé si vite ! Elle ne s’était pas attendue à une réaction aussi étrange de la part du détenu. Cet homme lui avait paru peu sympathique au premier abord, après des prémices un peu difficiles et son air profondément arrogant. Il paraissait s’être légèrement détendu au fil de la conversation puis avait radicalement changé de comportement en l’espace d’une seconde sans qu’elle en comprenne la raison. Elle avait eu peur, vraiment. Le directeur de la prison lui avait juste expliqué qu’il s’agissait d’une fâcheuse coïncidence qui avait remué de mauvais souvenirs chez le prisonnier. Elle n’avait pas pu en apprendre davantage, à son grand regret.
– Tu sais, Lola, j’étais passablement inquiète de te savoir là-bas, ma chérie, dans cet environnement plutôt… malsain…
– Maman ! s’exclama Lola exaspérée en levant les yeux au ciel. Je ne risque rien en me rendant à la prison, voyons ! Je t’en prie ! On ne me lâche pas dans la fosse aux lions et ça ne ressemble pas non plus à la cour des miracles ! Je ne croise personne à part les gardiens qui m’accompagnent jusqu’au parloir et ensuite, durant tout l’entretien, nous restons sous une surveillance constante.
– Mais enfin, chérie, ces hommes que tu rencontres, qu’ont-ils fait pour être enfermés ? Ce sont quoi, des voleurs, des dealers, pire, des assassins ? Ce sont sans aucun doute de dangereux individus.
– Je n’en sais rien maman, je n’ai pas le droit de consulter leur dossier et je ne suis pas là pour juger leurs actes !
– Tout de même, je n’aime pas trop ça.
– Ne t’inquiète pas, maman, tout va bien et je suis ravie d’entreprendre ces démarches. Tu verras, tu pourras être fière de moi quand je présenterai mon mémoire.
Dolores vint déposer un baiser sur la joue de sa mère après s’être levée de table et se prépara à partir.
– Tu sais bien que je suis toujours très fière de toi, ma Lola ! Tu t’en vas déjà ? Vincent ne doit pas passer te prendre ?
– Non, pas aujourd’hui, je dois me rendre à l’uni, j’ai cours. Bonne journée, maman !
Elle se hâta de se diriger vers la sortie. Son directeur de mémoire, qui chapeautait ses travaux, avait émis le désir de la rencontrer rapidement après sa première visite afin de discuter de la stratégie à suivre.
