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1997 : Manuela travaille comme journaliste pour la presse féminine. Femme solitaire, haut potentiel et misanthrope, elle est chargée de l’interview d’une star en vogue, Pranelle. La top model reconnue mondialement incarne l’idéal esthétique tout en se montrant au comble de la prétention. Pourtant, Manuela succombe à son charme et commence entre elles une relation secrète. Pénétrant dans l’envers du décor et découvrant une femme perdue dans l’illusion, Manuela se retrouve mêlée à un monde délétère gouverné par l’agent de Pranelle. Mais celle-ci cache encore un secret ; Manuela décide de mener son enquête. Toutes deux ont la rage au cœur et en veulent à la vie : elles sont deux femmes qu’on prendrait pour des snobs ou des folles, simplement parce qu’elles ne parviennent pas à s’adapter au monde dans lequel elles vivent ; elles sont comme deux oiseaux en cage. C’est la fusion de deux êtres inadaptés qui font face à un monde aveugle et tentent, en vain, de s’en sortir. Dans un univers superficiel duquel s’extrait une relation authentique, elles se permettent mutuellement de se révéler et essaient de guérir de ces faiblesses qui restent au fond d’elles. Mais lorsqu’il s’agit de choisir entre la réussite et l’amour, tout risque d’être compromis.
À PROPOS DE L'AUTEURE
Elise Vonaesch est née en 1999 et suit des études en Lettres à l’Université de Genève.
Comment volent les oiseaux blessés ? est son deuxième roman après
Clandestines, publié en 2019. Elle écrit des textes ainsi que des articles pour des journaux estudiantins et a remporté son premier prix littéraire à seize ans.
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Seitenzahl: 536
Veröffentlichungsjahr: 2023
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Elise Vonaesch
Comment volent les oiseaux blessés ?
« Avertissement : des scènes et des propos sur le thème du suicide, peuvent heurter la sensibilité du lecteur. »
PREMIERE PARTIE
L’enfer, c’est les autres.
Jean-Paul Sartre
I
Le ciel n’est qu’une femme idéalisée à qui l’on fait dire ce qu’on veut. Il est un mirage constant et quand on baisse les yeux, le sol craquelé nous rappelle que nos pieds ne toucheront toujours que la terre, et que rêver n’est qu’un luxe qui ne survit pas. Telle est l’inadaptée qui erre ici-bas.
« Belle comme Pranelle deviendra bientôt une expression courante dans la bouche des jeunes comme des vieux.
– C’est pas mal…
– Ou alors on met simplement : Elle s’appelle Pranelle, elle a vingt ans – ou vingt et un, je sais pas – et elle est la star du moment.
– Top du moment plutôt, non ?
– Comment ça ?
– Il faut préciser que c’est une top model. »
Manuela était assise dans un coin de la pièce, à côté de la plante desséchée depuis une semaine. Le dossier de sa chaise frottait l’armoire usée, et débordante des archives du journal pour lequel elle travaillait depuis seulement un an. Elle écoutait d’une oreille distraite ce que les anciennes disaient à propos d’une star qu’elle ne connaissait même pas, tendant l’autre aux bruits de la rue qui entraient par la fenêtre ouverte. Quand elle la regardait de loin, elle n’apercevait que le toit des immeubles et un ciel nuageux. Aucun oiseau ne surplombait la ville, ce jour-là. Elle prit dans sa main un stylo qui traînait quelque part et griffonna dans le coin d’une feuille : L’inadaptée erre la tête levée, puis se demande s’il existe un paradis…
« Tu vois, dans Jumelles ils commencent comme ça : On ne la présente plus : Pranelle, la star des podiums, et cetera.
– Montre voir… dit l’autre en prenant la revue.
– Si j’étais vous, dit Manuela en sortant de ses rêveries, je dirais que…
– De toute façon, Manuela, t’es la prochaine à t’en occuper. »
S’occuper de quoi ?
Stéphanie apparut dans l’entrebâillement de la porte et lui fit signe de venir. Manuela quitta la pièce et la suivit dans le bureau qu’elles partageaient. Elle essuya le clavier de l’ordinateur avant de s’asseoir, puis se tourna vers sa collègue : « T’as la liste des sujets de couv’ ? demanda-t-elle.
– Oui, elle est là. Tu veux que je te la lise ?
– Je veux bien, s’te plaît.
– Epilation : tous les conseils et techniques pour s’épiler dans les règles de l’art ; Découvrez le top 20 des femmes les plus stylées ; La femme parfaite : quels critères pour le devenir ? Qu’est-ce qui plaît le plus aux hommes ? Le secret du bonheur féminin.
– C’est le gros titre ?
– Ouais, et c’est le nôtre. »
À ce moment, Sylvain, le seul homme de la rédaction, fit irruption dans le bureau et demanda : « Vous avez entendu ? Pranelle a atteint le rang du mannequin le mieux payé de France.
– Mais c’est qui cette Pranelle ? intervint Manuela en retirant le stylo de sa bouche. J’entends que ce nom depuis hier.
– C’est un mannequin très en vogue, répondit Sylvain. D’ailleurs, il paraît que le patron te réserve la prochaine interview.
– Ah, super… »
Depuis plusieurs mois déjà, la presse française déversait des odes dédiées à Pranelle, lui criait son amour et la hissait dans l’estime du peuple comme une princesse éclose. Et pourtant, Manuela ne faisait pas l’effort de la connaître. Elle la considérait comme une femme de plus qu’on érige au-dessus des autres et qu’on aura oubliée dans dix ans. Mais ça, les gens ne le voient pas.
« Manuela, on en était où ? la coupa Stéphanie. On a terminé le plan ?
– Ben non, on a seulement le titre pour l’instant. »
Sylvain referma la porte derrière lui. Comme Stéphanie et Manuela, il débutait dans le métier de la presse écrite. L’hebdomadaire lui-même était récent, mais tous trois sortaient tout juste de leur formation. Si la plupart des journalistes embauchées étaient déjà chevronnées, Sylvain, Stéphanie et Manuela formaient le trio des novices au sein de la rédaction. Mais Sylvain et Stéphanie ne venaient pas d’aussi loin que Manuela.
On la reconnaissait non pas à sa voix, mais à son accent du sud, venu tout droit du Midi. Comme elle ne parlait pas beaucoup, cela ne se remarquait pas vraiment. Pourtant elle avait essayé de le faire partir, cet accent. Manuela était perfectionniste. Elle était de celles qui cherchent à tout prévoir, et son envie de contrôle constant lui avait fait planifier sa vie. Cela faisait un an qu’elle cherchait le moyen par lequel elle était arrivée ici, dans les locaux de Miss Clarisse, à l’origine de tout ce que vomissait la presse féminine. Regarder par la fenêtre était plus concret que ce qu’elle racontait. Le ciel avait une fin plus visible que ces articles qu’elle récitait. Manuela brassait du vide constamment.
Elle avait voulu être journaliste, elle acceptait de franchir les étapes pour atteindre la profession qu’elle souhaitait. Et puis, avec le temps, elle trouvait son poste pas si mal. Elle jubilait même à dire ce qu’elle voulait et à imposer ses idées. Elle nourrissait le désir qu’un jour, elle serait à la tête d’un magazine qui reflèterait sa réalité à elle, et que le monde le lirait et qu’il s’agenouillerait à ses pieds.
Malheureusement, elle n’en était pas encore là. Mais ce journal était un premier pas vers la prétention. Il conduisait à l’apogée de l’arrogance, c’est-à-dire : le monde de la mode. Et Manuela reconnaissait avoir un certain goût pour le mépris.
Dans la pièce voisine, une radio allumée beuglait Don’t speak du groupe No Doubt. Stéphanie et Manuela s’affairaient à leur article quand une rédactrice vint réclamer Stéphanie. À peine était-elle sortie que Sylvain entra dans le bureau. Son regard fut attiré par une pile de magazines sur laquelle était posée, en équilibre, une tasse de café vide.
« Tu travailles sur le gros titre ? demanda-t-il à Manuela.
– Oui.
– Vous l’avez bientôt terminé ?
– Bientôt.
– Tu veux un autre café ?
– Non merci.
– Que je te foute la paix ?… »
Elle rit doucement, sans le regarder.
« Mais non… c’est juste que je suis occupée. J’ai du travail. » Elle ne dit rien de plus. Cela faisait un moment qu’elle le regardait avec méfiance, depuis que la reddition d’un dossier avait uni leurs mains quelques instants. Sylvain s’en alla au moment où Stéphanie revenait.
Manuela avait été une enfant timide et calme, qui observait plutôt que parlait. Parfois, il lui arrivait de se poser certaines questions que les adultes, émerveillés, qualifiaient d’existentielles. C’était d’ailleurs à cause de ces dernières qu’elle peinait à s’endormir chaque soir, tout ça à cause des mille idées qui bourdonnaient dans sa tête. Depuis ses neuf ans, Manuela avait pour but ultime celui de devenir omnisciente. Et comme elle souhaitait également devenir romancière, elle se disait qu’elle commencerait par avoir la place de Dieu dans ses livres. Alors elle se répétait : Voler, c’est tout voir. Voler dans le ciel, c’est accéder au trône de Dieu.
*
Manuela quitta le journal après avoir passé des heures le nez dans la paperasse, à parlementer sur des célébrités qui feraient bientôt la une. Elle marchait la tête baissée, le ciel étant nuageux et les gens inintéressants. Seules les vitrines de librairies attiraient son attention, car Manuela rêvait d’y voir figurer son nom.
Mais il lui fallait déjà un contrat avec un éditeur derrière lequel elle courait depuis un moment. Elle consacrait beaucoup de temps à son roman. C’était déjà le quatrième. Jusqu’alors, personne n’avait voulu de ses productions. Mais elle persévérait davantage pour le dernier. Elle espérait qu’un jour son talent soit reconnu de tous, et qu’elle puisse vite quitter Miss Clarisse.
Elle traversa la rue la tête baissée, et passa devant une vitrine imposante en pensant simplement qu’elle avait froid aux mains.
L’entrée du magasin était plutôt petite, mais couverte de photographies de la top model de la marque. Les mêmes images circulaient dans les abribus, dans les couloirs du métro. Plus loin, à l’angle de la rue, un mur sur lequel trônait une affiche monstrueuse, gigantesque, immense, à crever l’œil d’un borgne, éblouissait toutes les passantes et passants de la rue, leur assenait un coup visuel qu’ils n’oubliaient pas de sitôt. Il fallait être Manuela pour ne pas la voir, démesurée, allongée sur une image dilatée, à percer le mur avec ses yeux clairs et imperceptibles.
Depuis peu, la fameuse Pranelle était devenue l’égérie d’une marque de lingerie. Elle assurait la promotion de la collection automne-hiver 1997.
*
Le lendemain, après la conférence de presse, Manuela entra dans son bureau où travaillait Stéphanie et lui dit :
« Le patron m’a demandé d’interviewer Pranelle.
– Ah…
– Je sais même pas qui c’est.
– Mais on n’arrête pas d’en parler ces derniers temps !
– C’est la top model à la mode ?
– Oui.
– C’est tout ?
– Elle est originaire de Suisse. »
Manuela s’assit : « Et c’est le titre, ça : God has blessed Pranelle ?
– Ouais. Tiens, je t’ai fait le chapeau.
Hier, le magazine américain a arrosé le jeune mannequin de compliments plus élogieux les uns que les autres. La starlette se fait actuellement une belle place de l’autre côté de l’Atlantique, bientôt happée par les créateurs du monde entier.
– Merci, dit Manuela, mais on n’aurait pas des infos plus personnelles sur elle ?
– Oui, tiens, il y a celui que j’ai écrit il y a deux semaines. »
Elle lui tendit la revue après avoir retrouvé la page : Du haut de son mètre quatre-vingt-deux, la jolie brune s’est imposée dans le monde de la mode jusqu’à devenir une icône incontournable. Manuela tourna la page : La jeune Suissesse se démarque par son physique atypique, sa grande taille et sa photogénie. Repérée dans la rue, elle enchaîne séances photos, campagnes publicitaires et défilés sans jamais se fatiguer.
Des photos toutes plus torrides les unes que les autres rythmaient l’article. Manuela reposa les revues : « C’est une aguicheuse de plus, quoi, et vachement superficielle. Une de celles qui jouent les femmes fatales…
– Mais c’est des photos qui datent un peu, je crois. Tu sais qu’elle est avec Marek ?
– Le champion de foot ?
– C’est ça.
– Elle s’emmerde pas…
– Non, et lui non plus.
– Je continue. »
Repérée dans la rue, elle apprend très vite l’anglais et s’envole défiler pour les plus grands créateurs. Si les premiers castings ne sont pas très convaincants en raison de son jeune âge et de son manque d’expérience, elle se rattrape vite lorsqu’elle est choisie pour représenter la collection printemps-été de 1993. Son corps de rêve et sa démarche assurée font d’elle la top model le plus adulé de l’année.
« On n’a pas des images où je pourrais voir un peu sa tête ? reprit Manuela.
– Oui, regarde dans les archives, le journal parle souvent d’elle. En tout cas, il y a des photos. »
Manuela se rendit dans la salle des archives. Elle croisa Sylvain qui la bouscula en passant. « Oh, excuse-moi Manu ! » Il eut juste le temps de lui effleurer l’épaule de la main avant de courir dans le bureau du patron.
Il y avait un catalogue de vêtements dans la pile de documents que rapporta Manuela. Pranelle apparaissait sur la couverture : elle portait un long manteau, ses longs cheveux bouclés recouvraient ses épaules. La moitié de l’image était masquée par le logo rouge « 50 % de rabais sur tous les articles ! »
Dans les numéros précédents, on parlait d’elle comme référence de la fraîcheur, figure de jouvence éternelle, et c’était vrai qu’en la voyant, elle semblait avoir arrêté le temps. Elle avait l’air d’avoir encore douze ans. Sauvée par les artifices, on la tirait à seize, et on la vieillissait encore quand son corps était camouflé et son visage truqué. Il y avait encore un article sur elle, disant qu’elle était devenue l’égérie d’une marque prestigieuse. Une photo d’elle assise sur une valise plut à Manuela : elle regarde à gauche, les cheveux au vent, le coude sur ses genoux croisés, la tête reposant sur sa main. Un second cliché la montre tenant la valise d’une main et l’autre en visière, regardant au loin, l’air un peu rêveur.
« Tu trouves ? » demanda Stéphanie.
Manuela sortit de ses rêveries : « Oui oui, répondit-elle hâtivement. Je regarde… » Elle s’empara d’un autre numéro. Il avait répertorié presque la totalité de ses portraits. Le maquillage et les retouches ultérieures entravaient sûrement sa beauté naturelle, qui semblait bien particulière.
Elle a des lèvres charnues et démesurées, sous un nez plutôt mal dessiné, qu’on doit deviner au centre de son visage dont les traits se chevauchent et forment dans leur mêlée un visage incongru, atypique, qu’on n’a pas l’habitude de voir mais qui intrigue. Et ce regard, aussi, qu’on légendait de perçant.
« Hé mais…
– Quoi ? dit Stéphanie en tournant la tête.
– Elle a les yeux vairons… Un œil bleu et l’autre brun.
– Oui, c’est juste. D’ailleurs c’est ridicule, ils ne savent jamais quelle couleur choisir pour ses yeux. »
Elle retourna à son occupation. Regard perçant, oui, mais Manuela aurait plutôt dit impénétrable : on sait qu’il se passe quelque chose, mais on ne voit rien. On ne sait pas ce que c’est.
L’effervescence de la rédaction ne gênait pas Manuela le moins du monde. Elle était absorbée par les images et les compliments dithyrambiques qui se glissaient entre les photographies de Pranelle, la top des top models.
Il y avait des photos de nu, aussi : un homme se tenant derrière Pranelle, le visage enfoui dans ses cheveux et les deux mains posées sur ses seins. Elle a la tête rejetée en arrière, un bras levé et l’autre sur son ventre. La photo était en noir et blanc, légendée par : Son corps est parfait mais son âme est torturée. Manuela voulut lire la suite mais le titre était suivi d’un chapeau annonçant que Pranelle demandait qu’on arrête d’écrire ce genre d’articles sur elle. « Pff. Elle peut cordialement aller se faire voir… chacune son boulot, chacune ses emmerdes » pensa Manuela.
Une photo encore attira son attention. Elle semblait planer en l’air, le corps presque tordu en deux. Manuela se dit qu’il devait y avoir un trampoline lors de la photographie, et cela lui rappela ses longues années de gymnastique, quand elle sautait sur le trampoline, propulsée en hauteur, tourbillonnant dans les airs, les cheveux douloureusement serrés au-dessus de sa tête, l’air lui fouettant le visage. Sauter et sentir l’air la porter au-dessus du sol, au-dessus du monde. Équilibre et justesse. Contrôle de chaque mouvement. Elle espérait seulement retomber sur ses pieds. Ne pas rater son coup. Si elle tombait bien sur les pieds, elle ne se tordrait pas une cheville. Et Pranelle aussi, peut-être, rêvait de voler, de toucher les étoiles. Elles sont comme des paillettes indistinctes, qui grossissent au fur et à mesure qu’on les approche.
Puis on tourne la page et c’est fini.
*
L’hôtel était luxueux. Manuela était en place, dans les salons de la réception, et attendait patiemment, son bloc-notes sur les genoux, la star qui devait se présenter. Elle était un peu nerveuse. C’était la première fois qu’on lui confiait un entretien avec une personnalité aussi célèbre et médiatisée. Elle allait regarder sa montre quand le fameux mannequin fit irruption dans la pièce avec son manteau à dix mille francs, perchée sur ses longues jambes et des talons de quatorze centimètres. Elle ôta ses lunettes de soleil, découvrant un œil bleu azur et l’autre marron, puis poussa un long soupir. Manuela crut que l’image prenait vie.
La top model ne fit pas attention à Manuela qui s’était levée pour la saluer. Elle déboutonna sa veste, puis la retira. Elle portait un chemisier blanc particulièrement transparent.
« C’est pour Jumelles, c’est ça ? demanda-t-elle.
– Euh non, c’est pour Miss Clarisse.
– Ah bon ? Pourtant on m’a dit que je ferai la couverture du prochain Jumelles. »
Manuela se pinça les lèvres. Elle regarda autour d’elle avant de demander : « Vous êtes prête pour commencer ?
– Mon agent va arriver.
– Vous faites beaucoup d’interviews pour les magazines ?…
– Oui, du coup si ça peut être assez court, ça m’arrangerait… »
Manuela inspira profondément. « Quelle chieuse. Merci la rédac’ de me l’avoir refilée. » Comme l’agent tardait, Manuela demanda au mannequin si elle voulait boire quelque chose. « Non, ça ira. Il n’y a pas de caméra avec nous ?
– Non, Miss Clarisse est un magazine de presse écrite. Je retranscrirai vos réponses. »
Le mannequin ne répondit pas. Elle regardait autour d’elle, tournait la tête vers la porte. Manuela ne la trouvait pas aussi belle que sur les photos. Elle avait un visage un peu enfantin ; elle devait être très jeune. Manuela ne se souvenait plus de son âge : vingt et un ou vingt-deux ans. Peut-être moins. Cette fille n’était pas vraiment le reflet des codes de beauté actuels, et d’ailleurs sur les photos, on la retouchait tout de même beaucoup. Mais il fallait admettre que, lorsqu’elle était entrée dans la pièce, quelque chose s’était passé.
Pranelle la regardait avec des sourcils haussés et les paupières à moitié fermées. Figure de dédain. Elle n’avait pas esquissé une expression autre que l’arrogance. Manuela sourit et l’insulta en silence. Elle aussi avait le menton levé. Cela avait commencé quand elle était au lycée et qu’elle était la première de classe. Elle était très intelligente, c’était indéniable. Un professeur lui avait dit un jour : « Vous êtes brillante. Faites une force de cette faculté intellectuelle que vous possédez. » Ce sont des paroles qu’on n’entend qu’une fois. Et elle s’en souvenait, elle s’en souviendrait toute sa vie.
Trois coups retentirent contre la porte, puis une tête apparut dans l’embrasure. Manuela voulut dire au nouvel arrivant d’entrer mais le mannequin s’était déjà levé et ils échangèrent quelques mots à voix basse. L’homme ferma la porte derrière lui pendant que le mannequin reprit place et déclara en levant la tête : « On peut commencer. » Manuela demanda :
« Ah, il ne reste pas, finalement ?
– C’était le maître d’hôtel. Ça va, du coup. Vous pouvez commencer… »
Manuela acquiesça d’un signe de tête, et reprit ses notes sur ses genoux.
MISS CLARISSE. : Quelle couleur de rouge à lèvres préférez-vous ?
PRANELLE : Je les aime tous. Mais j’avoue avoir une petite préférence pour les rouges à lèvres assez forts, plutôt foncés. Ils me vont mieux.
M.C. : Selon vous, est-ce qu’on naît belle ou est-ce qu’on le devient ?
P. : On le devient, bien sûr. Toutes les femmes sont belles d’ailleurs, il suffit d’y mettre un peu du sien, de prendre soin de soi, et ça embellit tout de suite.
M.C. : Qu’est-ce qui, selon vous, permet à une femme de prendre confiance en elle ?
P : Il y a plusieurs moyens. Par exemple prendre soin d’elle, ne pas négliger son apparence. Ça commence par ça, surtout. Si une femme parvient à séduire les autres, elle se séduira aussi elle-même.
M.C. : Quel est votre conseil-beauté primordial ?
P : Je dirais que c’est appliquer au moins du fond de teint pour cacher les imperfections du visage. Aujourd’hui, sortir sans maquillage, c’est plus possible.
À dessein, Manuela omit d’écrire la dernière phrase.
M.C. : Vous avez été repérée dans la rue lorsque vous étiez adolescente. Aviez-vous déjà songé au métier de top model avant ce jour qui a lancé votre carrière ?
P : Non, pas du tout. Je ne connaissais absolument pas l’univers de la mode. Mais aujourd’hui, je suis très satisfaite de mon métier.
M.C. : Vous avez atteint le paroxysme de la gloire. Qu’en est-il des changements entre votre vie d’avant et celle de maintenant ?
P. : Il n’y en a pas. En tout cas, pas de changements importants. Je reste une femme comme une autre, avec ses qualités et ses défauts.
M.C. : Votre carrière est fulgurante. Au-delà de votre beauté, comment l’expliquez-vous ?
P : Je ne l’explique pas vraiment. Je me suis beaucoup investie, et j’ai eu la chance de rencontrer les bonnes personnes, d’avoir été appréciée par les créateurs de mode. Le reste a suivi tout seul.
Mais c’est magnifique, tout est rose avec elle ! pensa Manuela en tournant la page de son cahier de notes. « C’est fini ? » demanda le mannequin les mains sur les accoudoirs, prête à déguerpir. « Heu, non, pas encore. Mais il ne reste pas beaucoup de questions. » Le mannequin soupira et se renfonça dans son siège.
M.C. : Les hommes s’arrêtent-ils à votre apparence ou cherchent-ils aussi la beauté intérieure ?
P. : Les hommes accordent de l’importance à la beauté extérieure, mais ils ne veulent pas d’une femme complètement idiote. En ce qui me concerne, les hommes ne sont pas attirés uniquement par mon apparence.
M.C. : Êtes-vous consciente d’être la référence de beauté lorsque vous vous regardez dans une glace ?
P. : Je ne pense pas être la référence de beauté, mais je suis flattée qu’on m’attribue ce statut.
Manuela précisa que la question suivante était la dernière.
M.C. : Finalement, qu’est-ce que ça représente la beauté pour vous ?
« La beauté ? » Le mannequin se pencha en avant et Manuela hocha la tête. « Eh bien… c’est quelque chose qui… c’est difficile de dire ce que c’est… »
Ah ok, je comprends, pensa Manuela. Ses réponses fluides et spontanées étaient déjà formulées, en fait ! Décidément, il ne fallait pas trop lui en demander à celle-là. Sois belle et tais-toi. À part son regard qui tue, elle n’avait rien cette pauvre fille. Manuela insista quand même. Pour le plaisir.
« Comment vous la définiriez ?
– …
– Est-ce que vous la trouvez importante dans la vie d’une femme ?… Qu’est-ce qu’elle nous apporte ?
– …
– Vous ne savez pas ?… Tant pis. Merci pour vos réponses » parvint-elle à articuler après être allée chercher loin et difficilement ces mots pour les faire sortir de sa bouche.
Le mannequin se leva, marmonna un « au revoir » à peine audible avant de quitter la pièce en faisant claquer ses talons hauts sur le sol. C’est ça, casse-toi, pensa Manuela. Si t’es même pas capable de connaître ton métier tu mérites pas de me parler ! Elle ferma rageusement son bloc-notes, remballa ses affaires, et mit sa veste sans la boutonner. Il est mignon le patron, se dit-elle, de m’avoir refilé une connasse pareille. Il va voir comment elle sera, cette interview.
Elle sortit de l’hôtel comme une voleuse.
II
Plusieurs jours étaient passés depuis la rencontre avec le mannequin et la parution du fameux numéro qui lui était dédié. En relisant l’interview, la rédactrice en chef avait fait remarquer qu’il manquait la dernière réponse, que Manuela avait substituée par des points de suspension. Mais elle se défendit en précisant que ce n’était pas elle qui aurait dû répondre, mais l’autre. Pourtant, elle avait longtemps hésité à insérer sa propre réponse, qu’elle avait cogitée en revenant de l’hôtel. Mais elle avait renoncé à l’offrir à cette pintade. La rédactrice en chef supprima la dernière question. Ce jour-là, Sylvain avait fait irruption dans la pièce, un verre à la main. Il avait distraitement salué Stéphanie et s’était avancé vers Manuela pour lui dire que le patron voulait la voir.
« Maintenant ?
– Oui.
– Mais j’ai mon article à terminer…
– Laisse ça, Manu. Je te le fais si tu veux. »
Il avait tendu la main. Elle avait rangé son dossier dans une fourre avant de se lever en marmonnant : « Non, ça ira, merci. »
En retournant dans son bureau après l’entrevue, elle frotta le siège avec la paume de sa main et s’installa devant l’ordinateur. Stéphanie la fixait. Manuela leva la tête :
« Toi tu t’en fous de Sylvain ? dit Stéphanie.
– Hein ?
– T’as très bien entendu… tu t’en fous de Sylvain ou pas ?
– Mais… non, c’est pas que je m’en fous. Il est sympa et tout, mais… voilà, quoi. Tu penses quoi du mannequin, toi ?
– Pranelle ? Elle est belle, mais c’est tout.
– Non, justement. Elle n’est pas belle mais elle a quelque chose de spécial.
– Tu trouves ? On peut pas dire qu’elle est moche. Mais ouais, disons qu’elle est spéciale… »
Le mercredi suivant, toutes les journalistes se retrouvèrent lors de la séance de rédaction que la rédactrice en chef présidait. Manuela l’écoutait à moitié. Les images du mannequin lui revenaient en tête. Depuis plusieurs jours, son regard était constamment attiré par les clichés de la top qui jonchaient son bureau et empiétaient sur celui de Stéphanie. Manuela détestait ce sentiment de faiblesse. Elle n’allait quand même pas s’éprendre d’une image animée ! Elle épluchait les magazines afin de trouver la meilleure façon de la décrire, mais elle fut interrompue lorsque la rédactrice en chef s’adressa à elle : « Toi, Manuela, tu t’occuperas de la rubrique amour. » Si elle savait que j’ai jamais touché un mec, pensa-t-elle. Mais elle acquiesça. « … et pour terminer, continua la rédactrice en chef, j’aimerais refaire une interview de Pranelle pour cette semaine, mais il faut espérer que ce soit faisable. On parle beaucoup d’elle en ce moment. Stéphanie, je te confie l’affaire. »
Stéphanie hocha la tête d’un air apathique.
Manuela était heureuse de voir la mission mannequin-odieuse léguée à quelqu’un d’autre. Mais elle ne s’y connaissait pas en matière de séduction. Elle surpassait tous ses camarades d’école, de collège et de lycée, mais il y avait bien une chose pour laquelle tous la devançaient : c’était la baise.
Brillante à l’école, mais cancre aux épreuves de la vie, Manuela avait grandi dans un monde à part. Elle était comme ça : intelligente mais parfaitement incomprise. On disait : Manuela c’est le genre de personnes à côté de qui tu te sens trop bête ; elle sait tout et tout ce que personne ne sait pas, et elle arrive à te le sortir l’air de rien. Licence grec-latin. Elle sait tout.
Et pourtant !
Il y a des lacunes qui se cachent et qu’on oublie. Celles qu’on ne soupçonne plus tant elles n’existent chez personne. Manuela a toujours fait avec.
La responsable « amour » la fit venir dans son bureau. Elle commença à tapoter sur le clavier de l’ordinateur en proposant des idées de titres, tels que : Marre d’être célibataire ? Voici dix conseils pour trouver l’âme sœur, ou Comment reconquérir son ex ? Elle lui proposa encore une idée de titre, et l’effaça en constatant l’expression de Manuela. Si cette pauvre dame savait que je suis un contre-exemple à tout ça… pensa-t-elle en se levant, et elle se dirigea vers l’armoire dans laquelle étaient rangés les dossiers de l’étage. Elle était en cruel manque d’idées. Sylvain passa près d’elle et lui enleva un cheveu qui était accroché à sa manche avant de lui adresser un clin d’œil furtif. Elle ne dit rien et attrapa le dossier qu’elle était allée chercher.
Un peu plus tard, alors qu’elle feuilletait des revues en quête d’un titre salvateur, Sylvain passa la tête par l’entrebâillement de la porte : « Ah tu es là ! » entendit-elle. Elle releva la tête. « Vous voulez un café ? » demanda-t-il. La responsable « amour » fit non de la tête sans le regarder. « Non merci » répondit Manuela, qui fermait la revue et qui répétait dans sa tête le titre qu’elle avait trouvé.
« Comme vous voulez. Manuela, le boss veut te voir.
– Encore ? »
Sylvain avait laissé la porte ouverte.
En revenant du bureau du patron, Manuela voulut ranger dans le dossier le numéro qu’elle en avait extrait. Le dernier qui y avait été glissé comportait au verso une image publicitaire du fameux mannequin en plein défilé pour une marque prestigieuse. On voyait son ombre se dessiner distinctement sur le podium. Des faux cils évidents obscurcissaient ses yeux. Proust dirait que « tout le mystère de sa beauté est dans l’éclat, dans l’énigme surtout de ses yeux ». Ceux de Pranelle étaient… captivants. Manuela ne pouvait s’empêcher de regarder ces images, de les observer, les scruter, détailler. Elle s’était fait la réflexion, après la lecture de nombreux livres, qu’il fallait creuser pour connaître l’être lui-même, et non pas le personnage.
Elle disait croire à la perfection. Mais elle n’avait jamais pu prouver son existence.
Sylvain passa la tête par la porte et regarda vers le bureau de Stéphanie. Constatant qu’elle n’y était pas, il se tourna vers Manuela :
« Manu, t’es d’accord qu’on aille boire un verre après le bureau ?
– Ce soir ? Heu… oui, si tu veux. »
Il sourit.
« Cool. Au Café à l’angle, ça te va ?
– Oui, très bien. »
Il s’apprêtait à fermer la porte quand il demanda, la main sur la poignée : « En fait, il te voulait quoi le patron ? » Manuela soupira. « Il m’a dit de m’occuper de l’interview de Pranelle.
– Ah bon ? Même si tu l’avais déjà faite la dernière fois ?
– Justement, il trouve que c’est mieux si c’est moi. »
Sylvain laissa échapper un petit rire.
« Ça a l’air de t’enchanter, en tout cas.
– Si ça te tente, je te laisse volontiers ma place.
– Qu’est-ce qu’elle a de si horrible, Pranelle ? C’est son prénom ?
– J’en sais rien, et je m’en fous. C’est le genre de fille superficielle qui se prend pour la reine du monde grâce à sa belle gueule – et encore ! – et son QI de 80. C’est une fille à qui on a tout cédé. Elle a que vingt ans, de toute façon, ou alors pas beaucoup plus. Si t’avais vu le mépris qu’elle avait dans les yeux, c’était… affligeant. Et je vais me retaper ça si la réponse de la limace qui lui sert d’agent est favorable.
– Mais ça va aller, Manu. Tu vas pas te laisser impressionner par elle !
– Je leur en foutrai des rencontres exclusives. Si c’est pour que ce soit moi qui me les farcisse… Tiens, regarde. »
Elle lui montra une réponse de l’interview. Sylvain se pencha pour mieux voir.
« Elle ose prétendre que les hommes ne sont pas avec elle pour son physique.
– Évidemment, dit Sylvain. J’ai jamais entendu quelqu’un affirmer le contraire.
– Oui, mais quand c’est flagrant, ça sert à rien d’essayer de le cacher.
– Qu’est-ce que tu veux… c’est ce qui s’appelle se voiler la face. Allez, je te laisse. On se voit plus tard. À tout à l’heure. »
Il referma la porte.
En fin d’après-midi, Manuela retrouva Sylvain au Café Gourmand. Elle se laissa tenter par un kir. Ils échangèrent sur le travail, dévièrent sur les projets personnels. Manuela parla vaguement de son désir d’écrire un roman sans savoir encore sur quoi. Puis elle commanda une flûte de champagne et commença rapidement à avoir la tête qui tournait, ce qu’elle jugea positif car cela lui permettait de se dérider un peu. Elle ne surveillait plus l’horloge et riait à gorge déployée avec Sylvain, lui aussi partiellement enivré.
Il faisait nuit quand ils sortirent du bistrot. Sylvain proposa à Manuela de la raccompagner, ce qu’elle accepta en remarquant qu’elle avait un peu de peine à marcher droit. Arrivée à son immeuble, elle devait se cramponner à la rampe en montant les escaliers. Elle savait bien pourquoi elle ne buvait jamais. Être ivre se combinait pour elle avec devenir assistée, et elle avait en horreur le fait de ne plus se dominer. Après s’être débattue avec ses clefs, elle entra enfin chez elle et entendit le téléphone qui sonnait. Encore étourdie par l’alcool, elle décrocha :
« Allô ?
– Putain Manu, ça fait une heure que j’essaie de te joindre ! »
Elle éloigna le combiné de son oreille. C’était la voix de Stéphanie.
« Quoi, qu’est-ce qu’il y a ?
– Pranelle a accepté l’interview : tu peux y aller ?
– Quoi, maintenant ?
– Oui.
– Le mannequin est là ? Maintenant ?
– Oui !
– Mais… oh la la, tu veux pas y aller, toi ?
– Je peux pas, j’écris le régime de la semaine.
– Je te le fais, on échange !
– Allez, c’est le boss qui te le demande en plus.
– Et il pouvait pas me le dire plus tôt ?
– Mais il te l’a dit !
– Il pouvait pas me prévenir que c’était pour ce soir ?…
– L’agent a rappelé pour dire de passer dans une demi-heure. Elle est en plein shooting.
– Passer où ?
– À son hôtel, au même endroit que la dernière fois.
– Vous êtes mignons, mais vous savez qu’elle n’y est sûrement plus ?
– Son agent a confirmé que c’était là-bas.
– Allez, vas-y, dit Manuela. Pose-moi les questions et je te réponds. Elle dit toujours la même chose. Vas-y. »
Elle entendit sa collègue rire : « Allez arrête, c’est n’importe quoi !
– Je te promets que ça sert à rien de la voir. C’est quoi les questions ? Son maquillage ? Ses conseils pour être mieux dans sa peau ? Je connais les réponses. Allez, balance, Stéph.
– De toute façon je dois te les donner, et tu vas les lui poser. » Et elle commença à les lui dicter. Manuela les retranscrivit en partie, sans se soucier de ce qu’elle était en train d’écrire. Une fois la dictée finie, elle prit nonchalamment son sac et la direction de la porte.
De nuit, le prestigieux hôtel semblait plus lumineux. Il n’y avait personne dans le hall quand elle y entra. La réceptionniste l’informa que la personne qu’elle cherchait n’était pas encore rentrée. Alors Manuela s’assit dans un fauteuil et posa sur ses genoux ce qu’elle avait griffonné au téléphone avec Stéphanie. La tête lui tournait toujours. Elle lut la première question sans la retoucher. Elle déchiffra la deuxième et en modifia la formulation. La troisième fut remaniée presque en totalité. La quatrième était correcte, mais elle ajouta un mot compliqué pour se moquer de la top model qui ne comprendrait sûrement rien. Et ses lectrices non plus. Elle se dit qu’elles se rattraperaient avec la suivante à laquelle elle ne toucha pas.
Plus le temps passait, plus les questions changeaient. Toutes celles de Stéphanie lui semblaient trop superficielles pour avoir un quelconque intérêt. Irritée par le retard du mannequin, Manuela se rongeait les ongles un à un jusqu’au sang. Elle regarda encore une fois sa montre, qui indiquait trente minutes de retard, et lâcha à haute voix : « Ils m’emmerdent tous ces gens, putain… elle a intérêt à pas faire sa chieuse, aujourd’hui ! » Elle fut coupée par un haut-le-cœur. C’était l’alcool auquel elle n’était pas habituée. Elle se dit qu’elle n’aurait pas dû forcer, que de toute façon elle détestait le fait de trop boire, car trop boire, c’était perdre le contrôle. Et ça, pour rien au monde elle ne voulait qu’il lui échappe.
Soudain, la porte du prestigieux hôtel s’ouvrit et le mannequin apparut. Elle marchait d’un pas rapide, tête baissée, quand elle aperçut Manuela qui s’était levée en la voyant arriver. Le mannequin ouvrit de grands yeux, puis la bouche, et s’arrêta en se plaquant une main sur le front : « Oh meeeerde… » Elle resta quelques secondes figée, ébahie, avant de demander : « C’est vous qui devez m’interviewer ? »
Manuela, qui avait encore en travers de la gorge le rendez-vous à la dernière minute et le goût âcre de l’alcool, tentait de contenir son agacement : « Écoutez, c’est un peu le bordel. On m’a refilé cette interview en me disant que vous aviez finalement accepté. Donc si vous voulez bien, on fait ça vite fait bien fait, et je crois que ça arrangera tout le monde. »
La top la regardait toujours, l’air complètement perdu. Manuela en eut presque de la peine. Prise de panique, la jeune femme dit : « Attendez, il faut que j’appelle mon agent. » Elle se dirigea vers le téléphone de la réception.
« Pourquoi ? demanda Manuela.
– Parce que j’avais complètement oublié ! »
Ah ben sympa, j’ai failli me faire poser un lapin ! pensa Manuela qui retourna s’asseoir dans un des fauteuils de l’entrée. De loin, elle regardait la jeune femme supplier le combiné avec des mots qu’elle n’entendait pas, se prendre la tête dans les mains, soupirer, fermer les yeux, puis se résigner. Elle avait l’air épuisée. Elle revint vers elle en traînant les pieds.
« Il devrait arriver dans cinq minutes. »
Manuela fit une moue réprobatrice.
« S’il arrive comme la dernière fois, on est bien parti… »
Le mannequin leva la tête vers elle, les sourcils froncés. Manuela se dit que cette belle dame n’avait pas compris, mais que ce n’était pas grave, qu’on ne peut pas tout avoir dans la vie. Elle ne pensa pas à l’inviter à s’asseoir. Elle pensait seulement : Qu’on en finisse avec ce truc, comme ça je pourrai aller me coucher et on en parlera plus ! Elles se laissèrent chacune tomber dans un fauteuil l’une en face de l’autre, et attendirent l’agent tant désiré.
Manuela parcourait le mannequin des yeux. Elle portait des bottes, des collants opaques, un manteau gris et une grosse écharpe en laine qui gratte. Une mèche en colimaçon lui caressait la joue. On avait brûlé le reste de ses cheveux au fer en un chignon encore flamboyant. Malgré ses efforts pour ne pas la regarder de façon insistante, une envie irrépressible de lever la tête vers elle et de se perdre dans la contemplation de ce visage la taraudait. Manuela se concentrait, mais c’était plus fort qu’elle. Elle trouva refuge quelques instants dans ses notes qui commençaient par : Elle nous dit absolument tout ! suivi de la didascalie : rencontre exclusive en lettres capitales. Stéphanie ne s’était pas foulée pour le titre. On le ressortait à toutes les sauces chaque semaine. Elle jeta un œil à la porte d’entrée. Personne encore.
« Votre agent… ? se risqua-t-elle à demander.
– Il va arriver.
– Mais il n’est pas indispensable… ou bien ?
– Il préfère être présent lors des interviews. »
Elle piquait, cette jolie dame. Elle piquait les yeux. Et les siens étaient comme deux miroirs reflétant le ciel. Une formule à garder pour le chapeau de l’article. Mais étonnamment elle ne roulait plus des yeux, ni ne plissait le front d’un air insupportablement dédaigneux. C’était à cause de tous ces médias qui chantaient et glorifiaient sa beauté transcendante, et sa silhouette de sylphide, mais… une sylphide atypique. C’était tout juste si on ne créait pas l’adverbe Pranellement.
Le tic-tac de sa montre agaçait Manuela. Elle y jeta un œil et pensa que ce mec était une grosse plaie, que franchement, c’était du foutage de gueule. Elle releva la tête : le mannequin la fixait pesamment, mais esquivait son regard dès que Manuela dirigeait le sien vers son beau visage, puis détournait les yeux.
C’était étonnant.
La fois précédente, elle n’avait pas eu droit à un seul regard. L’absence d’artifices lui donnait un air candide.
Vraiment, elle n’était pas si belle, du moins pas autant que le juraient créateurs et journalistes. Toutes ses imperfections ne passaient pas inaperçues, et sa prétendue beauté était forcément due à quelque chose d’autre que ses traits irréguliers. Manuela se serait acharnée à identifier ce fameux quelque chose, a priori indéfinissable, si leurs regards ne s’étaient pas bousculés chaque fois qu’elle tentait de l’étudier.
Il faisait chaud dans le hall de l’hôtel. Toutes deux sentaient les battements de leur cœur s’accélérer quand l’agent fit son apparition. Il arriva comme une fleur, visiblement loin d’être pressé. Manuela s’attendait à le voir arriver essoufflé, en plus d’être en sueur. « Je suis là » dit-il seulement. C’était un homme de petite taille, chauve. Il posa son attaché-case et s’assit en face de Manuela. Elle le regardait, boudiné dans sa veste en cuir, qui soupirait et se frottait les mains, en regardant autour de lui avec un regard un peu mesquin. Il avait des yeux de serpent sous sa calvitie luisante. Chez lui, en revanche, pas la moindre trace de charisme. Et vas-y que je porte du Dior… « C’est pour quoi, déjà ? » demanda-t-il à l’attention de Manuela. Elle répéta encore une fois le nom du journal. Il haussa les épaules et prit place, un peu à l’écart. « Ok, allez-y. »
Il pense vraiment pouvoir me donner des ordres, lui ? pensa Manuela. Et elle le foudroya d’un regard qu’il ne remarqua même pas. Elle se tourna vers le mannequin :
« Bon, vous voulez que des questions de maquillage, cette fois ?
– C’est vous qui décidez.
– Mais c’est vous qui répondez, je vous laisse le choix. Alors ? »
Pranelle ne répondit pas.
« Vous en avez pas parlé avant que j’arrive ? intervint l’agent.
– Ben non, on vous attendait, dit sèchement Manuela.
– Vous auriez pu prévoir, quand même.
– Oui on aurait pu, et alors ? Il y en a qui arrivent en retard alors qu’ils pourraient être à l’heure, on n’en fait pourtant pas tout un plat. »
Elle posa la première question avant que l’agent ne réplique. Les questions s’enchaînèrent rapidement, sauf quand un mot posait problème. Le mannequin était docile, répondait sans hésitation comme lors de la première interview. L’agent soupira quand Manuela demanda :
« Le mannequinat est un métier qui fait rêver. Aviez-vous déjà la velléité de suivre une carrière de mannequin quand vous étiez enfant ?
– Pardon ?…
– Quand vous étiez enfant, qu’est-ce que vous vouliez faire comme métier ?
– … vous ne posez plus de question beauté ?
– J’ai vu que vous aviez déjà fait beaucoup d’interviews sur ce sujet, y compris la dernière fois, alors je me suis dit qu’on pourrait changer un peu… »
L’agent intervint aussitôt : « Les femmes qui lisent votre journal se moquent de l’enfance des stars. Elles veulent connaître les secrets de leur beauté, c’est tout. Croyez-moi, vos lectrices préfèrent lire des dizaines de conseils beauté plutôt que la vie des mannequins. »
Le regard de Manuela passa de l’un à l’autre, puis elle soupira. Il va pas tarder à me gonfler lui, pensa-t-elle en posant la question suivante. Et on s’étonne que je n’aime pas les gens…
Oui, je suis misanthrope, je le sais, ça se voit. Mais qu’est-ce que j’y peux quand on me met ça devant les yeux ?
Le mannequin reprit ses réponses toutes faites, mais dès que Manuela tentait d’insérer une question plus personnelle, la top l’éludait.
« Avec tous vos shooting et défilés, avez-vous encore le temps de penser à vous ?
– Euh… oui, ça va.
– Comment envisagez-vous l’avenir ?
– Je ne sais pas…
– Pensez-vous que quelque chose dans votre enfance…
– Je préfère ne pas répondre. »
Et elle s’entortilla une mèche sur le doigt. C’était la dixième fois qu’elle le faisait. Cette belle dame avait un tic ; Manuela en était encore plus irritée. Elle regroupa ses notes et lâcha : « Bon, puisque mes questions ne vous inspirent pas beaucoup, est-ce que vous seriez d’accord de remplir le questionnaire de Proust ?
– Le quoi ? demanda l’agent.
– Le ques-tion-naire de Proust, dit Manuela en articulant insolemment. Écrivain français du début du siècle, connu pour son œuvre À la Recherche du temps perdu, mais aussi pour le questionnaire qu’on lui a fait remplir et auquel on a donné son nom.
– Connais pas, dit l’agent en haussant les sourcils.
– C’est bien dommage, reprit Manuela. Mais ça n’empêche pas de le faire quand même…
– Non, les questions vont très bien. »
Manuela se tourna vers le mannequin en espérant qu’une réponse au moins vienne d’elle. Manuela ressentait presque de la peine pour elle, et s’étonnait d’un sentiment aussi bienveillant pour une femme qu’elle croyait abhorrer. Cette dernière approuva timidement du chef. Manuela reprit ses notes et posa la question suivante en changeant le mot compliqué qu’elle avait ajouté.
« Quel est votre secret beauté ?
– Vous avez déjà posé cette question. »
S’il l’ouvre encore, je le frappe.
Elle leva la tête vers le mannequin : « Votre secret beauté ? »
Pranelle se tourna vers l’agent qui se répéta lui aussi.
« Mais c’est pas moi qui ai préparé ces questions, dit Manuela. Répondez-moi, s’il vous plaît.
– J’ai pas de secret beauté.
– Mais inventez-en un, alors ! Pourquoi vous croyez que j’insiste ? Je me suis pas emmerdée à retranscrire ces questions pour que vous y répondiez pas.
– Eh ben ils s’en font pas, les journalistes ! s’exclama l’agent. C’est pas votre travail, un peu ?
– Et c’est le vôtre de l’ouvrir tout le temps pour faire des commentaires idiots, peut-être ? »
Il resta un moment soufflé par cette réponse, puis il fit un signe au mannequin en disant : « Allez viens, on se barre.
– Mais oui, reprit Manuela. Sortez un peu là, vous la déconcentrez…
– Quoi ? !
– C’est à Pranelle que je pose les questions, et j’aimerais qu’elle me réponde mais vous l’en empêchez, bordel ! »
Il se leva et la pointa du doigt. Son visage était rouge jusqu’au sommet de son crâne dégarni. « Fais gaffe, sinon… » Encore sous l’effet de l’alcool, Manuela se leva et lui fit face : « Sinon quoi ? Qu’est-ce que tu vas me faire ?… » Le mannequin se leva à son tour. La soudaine différence de taille donna à l’agent un air profondément ridicule. Elle voulut s’interposer, mais l’agent la prit fermement par le bras. « Viens, on se casse… » Et se tournant vers Manuela, il lança : « Salope, va ! T’as pas intérêt à revenir nous faire chier avec ton journal à la con ! »
III
C’était la première fois qu’elle injuriait une personne inconnue. Manuela avait beau ne pas porter les gens dans son cœur, elle n’avait pas l’habitude de le leur dire en face. Mais ça lui était égal. Elle n’avait retenu que l’expression, le visage de Pranelle. Cette belle dame avait beau être une fille superficielle qui se prend pour la reine du monde, Manuela ne pouvait se défaire du souvenir de sa figure.
« Elle est pas… belle comme le serait une belle femme. Mais elle a quelque chose, tu vois, qui la rend… belle sans qu’elle le soit vraiment, tu vois ce que je veux dire ? Non, j’arrive pas à l’expliquer… Dans son regard surtout. C’est quand elle m’a regardée que j’ai eu presque un frisson, c’était… Je sais pas, c’est trop bizarre… » Elle soupira. « C’est con… comment je fais pour écrire mon article, moi ?… » Stéphanie tourna la tête vers sa collègue : « Mais tu fais comme d’hab’, tu parles de ses yeux justement, et de sa silhouette fine, ça suffit… »
Elle tapait sur son clavier, lui parlait sans la regarder. « De toute façon, t’es pas censée t’étaler là-dessus. » Manuela mordillait son stylo en feuilletant les photos de la top, surtout celles de la valise. « Sinon… sinon je dis que… ben qu’elle a un charme singulier, je sais pas… ou irrésistible ? J’essaie de l’écrire comme je te l’ai dit, non ?
– Ben… essaie d’être un peu plus précise, quand même…, dit Stéphanie en riant. Oublie pas qu’il y aura des photos d’elle, t’as pas besoin de faire une description pointilleuse sur sa gueule.
– Ouais mais ça se voit pas sur les photos. Elle est trop maquillée et surtout trop retouchée.
– Pourquoi tu te prends la tête comme ça ? La dernière fois, tu t’étais pas embêtée à lui faire un article différent.
– Non, la dernière fois c’était une vraie chieuse, je me suis pas emmerdée à lui faire un truc d’enfer. Mais là, elle avait l’air plus naturel…
– Te laisse pas prendre à ça, ma vieille. C’est tout ce qu’elle cherche. Elles aiment toutes faire croire qu’elles sont sincères, authentiques et naturelles. Mais elles se cachent derrière tout un fourbi d’artifices qui les rendent exceptionnelles et les gens n’y voient que du feu. Elle cache des trucs, c’est évident.
– Qu’est-ce que t’en sais ?
– Je le sais parce que j’ai lu ses interviews et que ça saute aux yeux qu’elle raconte n’importe quoi. Elle est fausse. Elle te dira pas quelque chose aussi clairement que quelqu’un qui n’a rien à cacher.
– Tu penses ?
– Ah mais je suis sûre ! Et tu pourras formuler tes questions de toutes les manières du monde, elle te donnera rien. »
Manuela regarda sa page blanche. Rien ne lui venait à l’esprit. Pas d’idée de génie dont elle bénéficiait habituellement dans ce genre de situations. Des formules comme « beauté étrange » ou « un peu sauvage » tournaient en rond dans sa tête, mais il n’y avait ni début ni fin. Envoûtante, captivante, fascinante, les journaux aussi se répétaient. Irrésistible, aura puissante, c’était vrai mais pas assez. Elle se tourna à nouveau vers sa collègue et demanda : « Tu crois que ça pourrait le faire si… » Mais Stéphanie se leva et rassembla des dossiers sans décoller ses yeux de l’écran d’ordinateur. « Attends, dit-elle. Deux secondes, je reviens tout de suite, tu me dis après ! Excuse-moi… » Et elle sortit de la pièce les bras chargés.
Manuela réfléchit. Elle tenta une nouvelle amorce quand le téléphone sonna. Elle décrocha. Elle entendit contre son oreille la voix du patron qui lui demandait où en était son article. Elle barra ses premières tentatives avant de raccrocher et s’empressa d’évoquer les yeux magnifiques de la top en enchaînant avec quelques lignes sur sa silhouette élancée.
Mais au moment où Manuela s’apprêtait à taper le point final, Sylvain s’avança vers elle et lui tendit une enveloppe qu’il qualifia de « courrier de lecteur ».
« Euh, merci… mais pourquoi tu me le donnes à moi ?
– Parce que c’est marqué Manuela Raynaud dessus. »
Et il tourna l’enveloppe sur laquelle figurait l’inscription. Manuela le remercia et s’en empara. Le timbre était de Paris, l’écriture irrégulière. L’adresse du journal avait été copiée de manière mal assurée. Elle ouvrit l’enveloppe et sortit son contenu. Le papier était froissé. Ce n’était pas une lettre, ni un télégramme ; ce n’était pas un mail non plus : c’était un mot. Un mot, simplement. Brut. Sans signature. Il n’y avait pas non plus de formule de politesse, rien pour introduire le contenu important. Seulement des phrases mal transcrites qu’on avait mises à la suite, et Manuela eut un certain mal à les déchiffrer :
L’apparence est tout. La mienne est un mur. Mon passé c’est mon secret. J’ai de comptes à rendre à personne ; c’est un luxe qui fait partie de ma vie. Si quelqu’un veut percer ce secret, il va se heurter. Et si ce n’est pas le mur qui le blesse, alors c’est ce qu’il aura découvert.
Manuela le relut.
Elle fronça les sourcils, le lut encore une fois, puis ouvrit de grands yeux.
Pranelle…
C’était bien la dernière personne qu’elle espérait voir retenir son nom. Elle avait toujours fait partie des effacées, des oubliées, des laissées-pour-compte. Aujourd’hui, Pranelle se souvenait d’elle.
Et puis, Manuela venait de trouver une première faille, et pas des moindres : son passé ! Il fallait à tout prix creuser dans ce sens-là, si elle voulait comprendre quelque chose.
Mais… Le mot était clair : si elle voulait se frotter à l’inconnu, prendre le risque de toucher à ce qui lui était fermement défendu, elle ne saurait pas faire face. Jusqu’alors elle n’avait pas traité le sensationnalisme, uniquement le superficiel. Et pourtant, Manuela n’aimait pas ne pas savoir.
Tout cela devenait dangereux. Elle garda le papier dans sa main et regarda autour d’elle, vérifia que personne ne la voyait décoder ces mots si mal écrits et pourtant si éloquents. Au moins, elle savait que Sylvain ne lui demanderait rien. Il respectait le silence de chacun.
Quand Stéphanie revint, Manuela lui montra le mot. « Tiens, lis ça » dit-elle en le lui tendant. Stéphanie s’en empara et demanda qui en était l’auteur.
« Tu vois, qu’est-ce que je te disais ! dit-elle en le lui rendant. C’est le mannequin, c’est ça ? Évidemment qu’elle a quelque chose à cacher.
– Tu veux pas essayer de lui faire cracher le morceau ? demanda Manuela.
– Non, c’est mieux si c’est toi.
– Je l’ai déjà fait, pourquoi tu crois qu’elle m’envoie ce truc ?
– Parce que je te l’ai dit, elle te donnera rien. T’as la confirmation de ce que je disais. Le mieux que t’as à faire, c’est faire paraître ce bout de papier. Mais demande pas au patron, coincé comme il est : envoie-le directement à la presse à scandale.
– Mais non, ils ont pas besoin de ça et personne les croira.
– Alors essaie chez… je sais pas… chez Calyp’Sosie, tiens, ils sauront quoi en faire.
– De toute façon il est pas signé, ça pourrait être n’importe qui.
– Mais la presse à scandale s’en fout ! »
Manuela relisait le mot en se rongeant les ongles.
« Réfléchis pas mille ans, dit Stéphanie. Si elle t’a envoyé ça, c’est qu’elle fera pareil avec les autres médias. C’est sûrement pour attirer l’attention, alors si ça marche pas chez nous, elle essayera ailleurs.
– Non, c’est pas vrai…
– Mais c’est évident ! Ce que tu tiens dans la main c’est fait exprès pour être exploité, il faut le publier ! Si t’attends trop longtemps, dans deux jours ce sera chez le voisin. »
Stéphanie se remit à ses conseils beauté, pendant que Manuela trouva refuge dans une revue qui traînait, là, sur la table. Elle regardait des photos de Pranelle trouvées sans effort. En couverture, dans les pubs, dans le contenu des articles serrés, condensés entre deux portraits de son visage retouché, on ne voyait qu’elle. Pranelle ou le susucre des photographes de mode. Elle est comme un petit morceau de réglisse qui rend les papilles insensibles, les fige. On croque dans Pranelle et le goût nous reste sans qu’on le veuille.
Manuela renonça à écouter Stéphanie.
La semaine suivante, deux jours après la parution du nouveau numéro de Miss Clarisse, Manuela contacta un journaliste réquisitionné depuis peu à Genève. Elle venait de l’appeler dans l’espoir d’obtenir quelque information sur la célèbre top model Pranelle dans les archives helvétiques, quand Sylvain vint vers elle et lui tendit une enveloppe : « Décidément, tu as des fans. Un en tout cas… » Elle prit l’enveloppe sur laquelle était écrit son nom de la même écriture que la première. Elle aurait aimé déchirer l’enveloppe et lire ce qui était écrit à l’intérieur, mais il y avait des témoins autour d’elle, et elle se retint. Elle tenta de se concentrer sur l’article qu’elle préparait avec la cheffe de la rubrique cosmétique, de ne pas penser à cette lettre qui lui venait de nulle part, sur laquelle il n’y avait aucune adresse de retour. Elle se disait, pour patienter, qu’il ne fallait pas s’emballer, que c’était peut-être un canular, d’ailleurs. Peut-être que la première lettre n’était pas du tout d’elle, mais de quelqu’un qui voulait lui nuire, qui cherchait à la détruire pour qu’elle publie ce mot et que la presse harcèle le mannequin jour et nuit, à n’en plus finir, l’oppresser jusqu’à ce qu’elle craque comme sous l’effet de la torture, et raconte son terrible passé qui n’a, sans doute, jamais existé. Manuela secoua la tête et se remit au travail. C’est seulement lorsqu’elles mirent le point final à leur production que sa collègue fut happée par la spécialiste des régimes pour une broutille, comme d’habitude, et qu’elle en profita pour mendier une image à l’agence qui, pour la première fois sûrement, contiendrait une once de pertinence.
Manuela profita de l’absence de sa coéquipière pour déchirer l’enveloppe et en extraire la lettre. Elle n’était pas plus fournie que la première. C’était encore plus court, le tout tenait en une ligne seulement. Une ligne pour un rendez-vous et qui disait :
J’apprécie votre discrétion. Demain 19 heures au restaurant « L’assiette d’argent ».
Elle chiffonna le papier et le jeta dans la corbeille.
IV
Mais qu’est-ce qu’elle lui voulait ? Qu’est-ce qu’elle lui avait fait pour qu’elle revienne encore vers elle ?
Le mot de la veille empêcha Manuela de fermer l’œil de la nuit. Elle se disait que le mieux était de ne pas y aller, que si c’était le mannequin qui voulait la voir, elle n’avait qu’à venir elle-même et lui dire en face pourquoi elle l’invitait au restaurant. C’était tellement inattendu que les pensées de Manuela fusaient dans tous les sens. Elle avait vérifié sur l’enveloppe s’il s’agissait bien de son nom, le sien, à elle. Le carton lui était bel et bien destiné. Elle se dit finalement qu’il fallait quand même essayer, qu’en tant que journaliste elle se devait d’aller de l’avant et braver des situations pareilles. Quoiqu’il arrivât, canular ou pas, elle en écrirait un article qui la hisserait au rang des vieilles journalistes de la rédaction, elle deviendrait incontournable grâce à un article sur la célèbre top model du moment. Elle se leva avec la ferme intention de récupérer ce papier avant que quelqu’un d’autre ne le trouve. Il fallait au moins le déchirer, même s’il s’agissait d’une mauvaise blague. Tant mieux si elle pouvait le brûler. Elle appela ensuite un ami photographe qui collaborait régulièrement avec le magazine, et lui demanda s’il pouvait être son chauffeur pour le soir même. Il accepta sans poser de question.
Sylvain non plus ne posa pas de question sur le mystérieux mot, dont l’auteur était officiellement non identifié. Manuela ne dit rien à Stéphanie. Elle passa la journée à penser et à imaginer la soirée qu’elle s’apprêtait à vivre. Il restait à espérer que cette soirée arrivât vraiment. Quand quelques heures plus tard la voiture du photographe s’arrêta près du trottoir, à quelques mètres seulement du fameux restaurant, Manuela était peu rassurée.
« Si je t’appelle, tu viens me chercher, hein ? dit-elle encore une fois.
– Oui oui, t’en fais pas. Allez, grouille-toi, tu vas être en retard ! »
Elle sortit de la voiture et ferma la porte. Il avait plu durant la journée. Elle manqua de glisser sur le sol mouillé dont les flaques reflétaient la lueur d’un lampadaire. La nuit était tombée. Manuela regarda la voiture disparaître au bout de la rue. Elle n’avait pas dit à son chauffeur qu’elle dînait avec une célébrité, celle que le journal harcelait. Elle avait préféré ne rien dire à personne.
Elle arriva devant la devanture du restaurant où le mot lui avait donné rendez-vous. Elle hésita quelques instants, regarda autour d’elle, puis entra. Elle fut accueillie dans le hall par un « Bonsoir madame » de la part du maître d’hôtel en costume noir. Euh… je vais vraiment dire que je dîne avec Pranelle ? ! pensa Manuela. Le serveur allait lui rire au nez en dépit du milieu huppé. Il lui demanda d’abord si elle avait pris rendez-vous. « Oui… » Il se frotta les mains et lui sourit. « … mais je ne sais pas sous quel nom. » Il lui demanda alors si elle connaissait le prénom de la personne. Elle sentit ses muscles se crisper. Oh et puis merde, il était trop occupé à sourire pour rire d’elle.
« Pranelle. »
Le maître d’hôtel prit le livre de réservations et vérifia les dires de Manuela. Il ne riait pas, c’était déjà ça. Mais elle le vit froncer les sourcils. Il chercha longtemps, passa son doigt sur tous les noms inscrits. Manuela eut soudain très chaud. C’était donc un canular. Ou alors elle s’était fait poser un lapin, ce qui était pire. Elle s’en doutait. Elle aurait mieux fait d’attendre à l’extérieur et de guetter l’arrivée du mannequin, ça lui aurait évité de se retrouver dans pareille situation. Elle se dit que le maître d’hôtel allait gentiment lui demander de quitter le restaurant, ou alors lui proposer de rester dans le hall en attendant cette dame inconnue qui ne viendrait jamais.
« Ah, je vois… Veuillez me suivre, je vous prie. »
C’est quoi ce bordel ? pensa Manuela. Pourquoi je dois le suivre ? Elle ne bougea pas. Elle le regarda s’éloigner, se retourner, revenir vers elle. Il murmura presque :
« Vous avez rendez-vous avec Pranelle, c’est bien ça ?
– Euh… oui, c’est ça.
– Elle a un peu de retard, mais je peux déjà vous conduire à votre table si vous le voulez bien. »
Ah, c’était juste ça… pensa-t-elle. Elle acquiesça et le suivit. Il lui fit traverser une salle immense, ornée du sol au plafond, avant de la conduire à une table à l’écart, dans un coin de la pièce. Au moment où le serveur tira la chaise et qu’elle s’assit, il dit : « Excusez-moi pour cet incident. Madame a réservé sous un autre nom, j’ai eu de la peine à faire le lien. » Manuela préféra se taire, et lui adressa un timide sourire.
C’est une fois qu’il fut parti qu’elle se délecta du lieu où elle se trouvait, s’extasia devant tant de richesse. Tout brillait devant elle. La table était couronnée de mille verres et les couverts en argent se multipliaient aux côtés de l’assiette bordée d’or. Au-dessus d’elle trônait un lustre, somptueux, qui s’apparentait à un bouquet de diamants. Émerveillée par ce décor fastueux, Manuela se dit que, si c’était vraiment ça la vie des stars, alors le côté paillette n’était pas qu’un mythe provenant de regards extérieurs et jaloux.
Un nouvel élément de luxe vint s’ajouter au décor onirique, défilant dans sa robe de gala, les mains gantées, les cheveux noués au sommet de sa tête, le rouge à lèvres flagrant.
C’était elle.
Elle était fabuleuse, tout droit sortie d’un magazine, terriblement éclatante. Manuela ne vit même pas le maître d’hôtel qui marchait à côté d’elle.
Elle s’assit face à Manuela, lui adressa un sourire. C’était visiblement sa manière de lui dire bonjour. Manuela était éblouie. Non pas par la rencontre intime avec une star, mais par cette mise en scène qui l’avait envoyée dans un monde irréel. Elle avait l’impression que toutes les tables autour d’elle étaient subjuguées, et que le temps s’était arrêté au moment où la top était entrée dans la pièce.
« Je suis contente que vous ayez accepté l’invitation » dit simplement celle-ci, et Manuela ne trouva rien à répondre. Un serveur obséquieux vint leur apporter les cartes. Le mannequin fit rapidement son choix, tandis que Manuela s’acharnait à déchiffrer les mots inscrits sous son nez et qu’elle ne parvenait pas à identifier. Tout était flou. Ou alors elle ne savait plus lire en ces moments de béatitude, ses yeux étaient éblouis à en être aveuglés. Alors elle releva la tête et demanda au mannequin si elle venait souvent ici. « Pas tant que ça. » Et Manuela retourna à ses énoncés de plats. Le serveur revint et posa sur la table un seau à glace avec une bouteille de champagne.
