0,49 €
Niedrigster Preis in 30 Tagen: 1,99 €
Dans "Contes de Caliban", Émile Bergerat explore des récits empreints de mystère et de fantastique, mêlant habilement le réalisme à des éléments de rêve. Ce recueil, publié en 1895, s'inscrit dans le courant littéraire fin de siècle, où l'imaginaire et l'onirisme dominent. Les histoires oscillent entre des atmosphères caressantes et des échos de désespoir, reflétant les angoisses et les aspirations d'une belle époque en mutation. Bergerat, avec un style linguistique riche et évocateur, parvient à capturer l'essence de chaque personnage et de chaque lieu, créant ainsi une ambiance immersive et profondément expressive. Émile Bergerat, homme de lettres engagé et ami des poètes symbolistes, a été influencé par les bouleversements de son époque, notamment la montée des idéaux républicains et les changements culturels radicalaux. Poète et dramaturge, ses préoccupations quant à l'art, à l'identité et au sens de l'existence transparaissent dans ses écrits. En s'inspirant de sa passion pour la nature et les mythes, Bergerat donne vie à "Contes de Caliban", un ouvrage qui questionne les frontières entre le réel et l'imaginaire. Je recommande vivement "Contes de Caliban" à ceux qui chérissent les récits empreints de raffinements littéraires et d'une profonde réflexion existentielle. Ce recueil s'adresse à un public avide d'histoires qui convoquent la magie, tout en explorant des vérités humaines universelles. Dans chaque conte, le lecteur est invité à plonger dans un univers où la beauté et la mélancolie s'entrelacent, offrant une expérience littéraire à la fois touchante et éclairante.
Das E-Book können Sie in Legimi-Apps oder einer beliebigen App lesen, die das folgende Format unterstützen:
Veröffentlichungsjahr: 2020
1909
Vous rappelez-vous l'aventure de cette Américaine extravagante qui amena un jour ses deux filles à Victor Hugo pour que le grand poète daignât semer un peu de la graine de génie lyrique dans la race yankee? Malgré les affirmations les plus positives, je n'avais jamais beaucoup cru à cette histoire paradoxale. Mais j'avoue que je suis très ébranlé depuis que je connais Béjarec, «le faiseur d'enfants».
Yan Béjarec a aujourd'hui soixante-seize ans passés; il n'exerce plus. Mais pendant trente années, il a propagé l'espèce humaine dans nos villages. Comment vous expliquer cela, ô raffinés de la ville, dont tant de romans subtils et de comédies bourgeoises ont faussé la philosophie naturelle et dévoyé le sens moral? Magistrats de mon pays qui, en pleine crise de dépopulation, autorisez encore le mari infertile à tuer les amants de sa femme, et vous, prédicateurs de la scène, qui ne voulez pas voir que l'adultère n'est, le plus souvent, qu'une reprise normale de la nature, souffrez que je vous présente ce vieux Celte d'Yan Béjarec, coq des poules qui n'en ont pas, et le plus honnête des hommes.
Pour avoir le prétexte de lui laisser quelque monnaie dans la main, car il est pauvre, je lui fais quelquefois poser la barbe et les cheveux, qu'il a encore magnifiques. Par la surabondance pileuse, il ressemble au Jupiter Olympien de Phidias, ce type indétrônable de la beauté mâle, et le père de tous les dieux. Béjarec, à trente ans, devait être prodigieux, et rien de ce qu'on en raconte ici ne m'étonne. Or, la nature, toujours inexorablement logique, avait doublé sa puissance attractive d'une vertu d'étalon qui en était l'expression même, si j'ose pénétrer ses mystères, et lui fatalisait sa destinée terrestre. Il était de toute éternité créé pour tenir tête au malthusianisme. Quant au reste, zéro, et le vieux Yan est plus bête encore que cent choux qui pomment! Qu'eût-il fait de l'esprit, le bon être, puisque c'est, de nos attributs, celui que la femme prise le moins?
Béjarec fut d'abord marié. Son mariage même avait, sinon désuni, du moins séparé deux soeurs jumelles qui s'adoraient et ne s'étaient point quittées une minute depuis leur enfance. L'une s'appelait Marie-Anne et l'autre Anne-Marie. Cette dernière se maria à son tour, et le sort voulut que, tandis que Marie-Anne moulait tous les neuf mois un petit ou une petite Béjarec, Anne-Marie demeurât désastreusement stérile. C'est une grande douleur dans nos campagnes et une honte, et les paysans, quoique chrétiens, ont là-dessus des idées du plus pur paganisme. Et Marie-Anne se désolait du chagrin de la chère soeur bréhaigne.
Elle s'en ouvrit un soir à celui qu'elle appelait par badinage son «à-tout-coup», et, de fil en aiguille, elle en vint à lui suggérer de s'en mêler un peu. Cela resterait en famille et elle n'était pas jalouse d'Anne-Marie. Peut-on l'être de sa chair même? Et puis, elle en avait son compte, étant grosse du onzième, et vraiment sa pauvre bessonne était trop déshéritée, avec son mari invalide!
—Si tu veux, mon Yan, lui dit-elle, j'arrangerai la chose, et personne n'en saura rien que le bon Dieu et nous.
—Vère, fit gravement le brave Béjarec, car il trouvait, lui aussi, sa belle-soeur fort malheureuse.
Marie-Anne s'y prit avec toute l'habileté que son affection fraternelle lui inspirait. Une bonne décoction de pavot endormit Anne-Marie pendant une absence de son homuncule de mari, et neuf mois après, jour pour jour, Béjarec eut un neveu. Toute la famille était aux anges. Et tel fut le premier essai que Yan fit de sa vocation génésique hors de son nid.
Comment l'aventure transpira, voilà ce qu'il n'a jamais su, car, certes, il n'était pas homme à révéler ce secret de famille et c'était un coeur trop simple pour s'enorgueillir du service rendu. Peut-être sa femme ne put-elle dissimuler assez sa fierté? Toujours est-il qu'à quelque temps de là, un autre mari ridicule et sans progéniture le défia, au cabaret, entre quatre bolées, de renouveler l'exploit à son bénéfice. L'enjeu était d'une vache laitière. Béjarec, époux fidèle, demanda un jour pour réfléchir et consulta la brave Marie-Anne. Elle portait déjà son douzième. Cette considération mise au point par l'appât de la vache laitière, décida de l'événement. Béjarec eut licence et gagna le pari. Cette fois, on en parla dans toute la contrée.
On ne parla même tellement que, huit jours après, une servante vint prier le faiseur d'enfants de vouloir bien se rendre au plus tôt chez une dame du bourg qui désirait lui parler. Il y alla, étant serviable comme pas un. Or, cette dame était en grand deuil d'un mari qu'elle venait d'enterrer. Elle conta à Béjarec que toute la fortune du défunt lui échappait parce que, mariée sous un régime qu'elle lui expliqua vainement, elle n'avait pas d'enfant de son époux.
—La loi, lui dit-elle, m'accorde dix mois encore pour en présenter un à notre notaire, moyennant quoi je puis avoir comme tutrice tous les biens que je perds comme femme.
Et elle ajouta tristement:
—Comptez sur ma reconnaissance!
Lorsque Yan eut enfin compris de quoi il s'agissait, il jugea inutile d'aller prendre avis de Marie-Anne. Il connaissait son coeur, et le temps pressait. Séance tenante, il investit la veuve de l'héritage. Le petit présent qu'il reçut d'elle à cette occasion servit à acheter des souliers à sa marmaille régulière.
Ce nouveau succès établit définitivement le renom prolifique d'Yan Béjarec, car, outre qu'il flattait la haine que les terriens ont pour les chicanes de la loi, on se contait à l'oreille avec quel désintéressement rapide il avait sauvé la fortune de la veuve. Pendant quelque temps, de ci, de là, dans nos villages, on vit, à la tombée du jour, apparaître et disparaître le beau Celte aux longs cheveux ondulés, et les baptêmes foisonnaient dans les églises, comme autant, aux mairies, les déclarations de naissances. Malthus n'en menait pas large, dans les troupeaux bénis du Bon Pasteur.
Avant d'être emportée avant l'âge par son quatorzième, Marie-Anne, la généreuse commère que la Convention eût certainement honorée, présida encore à quelques belles cures opérées par le docteur «à-tout-coup» qu'elle aimait. Il guérit presque sous ses yeux de belles jeunes filles, victimes de la consanguinité de leurs parents et atteintes à leur puberté de ce mal d'hystéro-épilepsie qui les rendait inépousables. Un riche fermier de la côte, qui n'avait que des enfants du sexe féminin et déplorait l'extinction de son nom, très honorable, par défaut de lignée mâle, eut recours à ses bons offices et traita avec Yan à forfait. Béjarec lui donna satisfaction avec son infaillibilité ordinaire et réellement providentielle.
Ce fut alors que Marie-Anne mourut, étrangement tuée par ce quatorzième enfant qui refusait de venir au monde, ne le trouvant pas assez vaste pour lui, et le faiseur demeura seul avec les treize autres, sans fortune ni métier pour les élever. Anne-Marie lui en prit deux, les deux petits, par reconnaissance; mais ce fut tout, et les onze autres alignaient des dentitions terribles. Le naïf et bon Béjarec, qui ne savait de ses dix doigts rien faire et dont l'instruction était aussi sommaire que son entendement même, vu que, sous ses cheveux splendides, le cervelet avait mangé la cervelle, eut une idée très belle et primitive. Comme de certaines gens, particulièrement constitués, découvrent des sources vives dans les terrains incultes avec la baguette de coudrier, il résolut de féconder, pour vivre, les jachères de la maternité française et, le projet conçu, il se mit tout de suite à l'oeuvre avec courage.
Il ne tarda pas, Dieu aidant, à se former une gentille clientèle, d'abord dans le département, puis aux alentours. On le voyait arriver sur les places des bourgades, toujours net, propre comme un sou, la barbe et les cheveux démêlés et peignés à miracle. Il tirait un accordéon, y jouait de son mieux La Marseillaise, le seul air qu'il sût, et distribuait de petits papiers aux dames de la société. Il était bien rare, oh! mais bien rare, qu'il s'en allât sans gloire et sans argent! Sans doute, sa bonne commère de femme veillait sur lui du paradis!
A présent, il est vieux, le beau Celte, et il n'exerce plus, mais il a élevé ses onze enfants en honnête homme. Tous sont casés, les garçons et les filles, à droite, à gauche, il ne sait où, les chers ingrats! Et il me raconte, en posant, que, sur les routes où il se traîne en attendant l'heure de rejoindre sa bien-aimée femme, les gamins du pays lui jettent quelquefois des pierres.
—Pauvres petits, ils ne savent pas! dit-il.
Tous ceux de mon âge gardèrent vivaces les souvenirs de cette semaine printanière—prairial LXXIX—que l'on a appelée, non sans raison, hélas! la Semaine sanglante. Rassurez-vous, je n'en raviverai pas ici la mémoire. Mais comme elle est le cadre à la fois historique et normal du récit parisien que voici, le localiser en un autre temps serait en éventer l'arôme, et c'est pourquoi je vous transporte au mois de mai 1871, aux derniers jours de la Commune.
Pour l'entrée des troupes régulières dans la ville reconquise, je ne sais plus à quel corps de l'armée de Mac-Mahon avait été prescrite l'occupation du XVIIe arrondissement. Peut-être était-ce à la division du général Clinchant, mais peu importe. Toujours est-il que les fédérés, notamment ceux des Ternes, lui avaient opposé une énergique résistance. On s'était battu ferme à la porte Dauphine d'abord, puis place Wagram, et enfin à la porte des Ternes même, où je vois encore un canonnier de la marine, à demi fou de rage, et assisté de deux titis du quartier, braquer éperdument sa pièce tantôt sur le mont Valérien, tantôt sur les tours de Notre-Dame. Ce n'était pas que l'opinion politique de ce pointeur fût incertaine, et tout indiquait en lui, geste, cris et costume, qu'il ne croyait pas travailler à la gloire de M. Thiers, mais grâce à un jeu de balistique dont l'invention revenait à ses jeunes servants d'artillerie, la caronade, virant sur son axe comme toupie, balayait tour à tour Sablonville et l'avenue ternoise, impartialement.
Bibi et Coco—tels étaient les noms homériques de ces apprentis Jomini—s'en gondolaient sur le talus des fortifs. Quant au canonnier, je n'ai pas besoin de vous dire que, quoique de première classe, il n'abattait, et en tous sens, que des cheminées, dans le ciel, et des platanes, sur la terre.
Encore n'était-ce pas des platanes. A cette époque, ce charmant quartier, où j'aurai fidèlement vécu ma vie, depuis lors annexé à la périphérie, et comme suburbain encore, était un bois véritable ou plutôt un parc, semé de maisonnettes ouvrant sur des jardinets débordants de lilas de Perse et que traversait l'avenue dite des Ternes, charmille d'acacias. C'était donc des grappes roses ou blanches et des gerbes violettes qu'ébranchait la caronade giratoire, et la large voie en était pleine.
Des aides cocasses et hilares de l'hoffmannesque canonnier, spécimens du type populaire de Gavroche, point de portraits à faire, n'est-ce pas, après l'auteur des Misérables? Ils ne diffèrent point d'une zone municipale à l'autre, et le moineau franc les symbolise à merveille. Rien de plus candide dans la démoralisation, innée ou éducatrice, de plus sensible même dans le fatalisme, que ces petits Parigots, modelés du limon de la bonne Lutèce, qui pleurent sans larmes, en dedans, rient sans joie, comme le singe, et à qui, dès quatorze ans, la vie n'a plus rien à enseigner. Bibi et Coco, d'ailleurs inséparables, en avaient acquis les premières notions à la fréquentation d'abord des chiens errants, qui sont d'admirables modèles, puis au bal Dourlans, de démocratique souvenance, où j'ai assisté, moi qui vous parle, à des cours pratiques de rossignolisme, entremêlés de chorégraphie pour les deux sexes, qui ont donné bien des colons à la Nouvelle-Zélande. Pour diversifier un peu cette instruction libre et sommaire, les parents des jeunes chicards avaient eu recours au vieux moyen pédagogique de nos pères, encore accrédité dans la banlieue, et ils avaient prié l'abbé Garbut, troisième vicaire de la paroisse, de catéchiser leur progéniture, c'est-à-dire de les mettre au catéchisme, livre abrégé du bien et du mal.
Tout m'oblige à constater qu'ils n'y avaient point du tout mordu. Les cours s'étaient espacés dès le début de l'initiation, et Dourlans avait repris ses disciples. Mais lorsqu'ils rencontraient l'abbé sous les acacias, Bibi et Coco lui tiraient gentiment leur casquette, dont les ponts montaient de jour en jour. Un si brave homme, le troisième vicaire, et doux, et charitable, et simple, même d'esprit, comme le Rédempteur veut ses apôtres. Sa dévotion à la sainte Vierge Marie n'en laissait rien à celle des bonnes gens du moyen âge, et, préposé spécialement à sa chapelle, jamais il n'en laissait l'autel sans fleurs, fût-ce l'hiver, où elles sont rares et coûteuses. A plus forte raison en mai, qui est le mois de la Madone.
L'avenue lui en offrait une moisson abondante et toute cueillie, que le tir du marin en délire tranchait sur tiges. Il n'y avait qu'à se baisser pour y ramasser des gerbes odorantes. L'abbé Garbut ne put y tenir et, du perron de l'église, il s'élança sur la place, en faisant déjà tablier de sa soutane. Et comme il se baissait pour le remplir, un boulet de canon enragé, le dernier, l'abattit sur le trottoir comme une quille.
Bibi et Coco le virent tomber, et ils le reconnurent. Ils venaient de lâcher le Jean-Bart et sa caronade épuisée de munitions, et ils songeaient à se tapir dans quelque trou sérieux, pour se soustraire à la curiosité d'un nombre grossissant de pantalons rouges qui surgissaient de toutes les rues traversières et dessinaient leur mouvement de jonction vers le centre du quartier.
—As-tu vu?… dit Coco à Bibi, le dernier est dans le mille. Tu sais, c'est le vicaire.
—Oui, pas de chance, fit Bibi à Coco, c'est un zig, quoique ratichon.
—Ça, pour sûr que celui-là n'a jamais fait de mal à personne.
Et ils se regardèrent.
—Si qu'on allait le ramasser? Ils vont le piétiner.
—J'allais te l'offrir. Ça épatera les Versaillais.
Et ils coururent au pauvre prêtre, étendu sur une jonchée de fleurs d'acacias, les côtes broyées, mais respirant encore.
—M'sieu Garbut…. M'sieu le curé, ça ne va donc pas? C'est nous, Coco et Bibi, les mauvais du catéchisme. Où voulez-vous qu'on vous transbahute?
Le moribond souleva la paupière, les regarda et sourit. La réponse muette était dans l'angélisme du sourire, elle disait: «Là-haut, aux pieds de madame Mère!» Mais les jeunes mécréants ne savaient pas la langue. Ils comprirent pourtant quelque chose, d'assez vague il est vrai, dans le dernier voeu tacite du «calotin», et qu'il s'agissait de deviner. «Quoi qu'il veut?» se demandaient-ils, assez profondément remués par cette agonie sans plaintes, extatique et pour eux inexplicable.
L'art de bien mourir est celui que, dans toutes les classes, le Parisien de Paris admire le plus, parce qu'il y excelle. C'est même à ce signe certain qu'on reconnaît l'autochtone. Ce goût ethnique, et tout gaulois, je pense, pour la mort, est le secret de l'espèce de joie qui a régné, sous la Commune, chez les fédérés, et qui, pendant le bombardement, monta jusqu'à la blague. C'est la caractéristique de nos insurrections françaises. Or, l'abbé Garbut mourait en chrétien et nos deux titis, mauvais clercs en choses de la foi, se labouraient l'entendement pour imaginer ce que pouvait encore souhaiter le pauvre serviteur de Dieu, qui avait été très doux pour eux, pendant les quinze jours «rasants» de la catéchisation.
—Ça y est, j'y suis, fit tout à coup Bibi, viens, oust, et pas accéléré!
Et il entraîna Coco à la course. La troupe, longeant les boutiques closes, arrivait sous les arbres de l'avenue. Un officier, suivi de son peloton, se hâtait vers le prêtre. Il vit les deux voyous se glisser dans l'église, et se doutant bien à qui il avait affaire, il dépêcha quatre hommes à la garde des issues, puis s'occupa du mourant, dont l'âme palpitait et battait des ailes pour le grand voyage.
Comme il n'y avait pas d'ambulances pour les blessés de la guerre civile, on souleva l'abbé à bras d'hommes, pour le transporter à une pharmacie voisine, lorsque, sur le seuil du porche, le couple des mômes reparut.
L'un et l'autre portaient sous la vareuse un objet dissimulé qui la gonflait. Se coulant entre les jambes des sentinelles, ils s'élancèrent à travers la place et tombèrent chez le pharmacien.
—Voilà votre bon Dieu, m'sieu Garbut, c'est-il ça que vous vouliez?
Et Bibi montra le saint ciboire, et Coco montra les burettes.
Ils avaient, non sans effraction, sans doute, ouvert le tabernacle.
Le vénérable prêtre, agonisant, les vit, les entendit. Une larme lui perla aux paupières, et, dans le mouvement qu'il fit pour les bénir, il expira. J'ai idée qu'aux pieds de la Vierge, il plaide encore les circonstances atténuantes du sacrilège.
L'enfant venait d'atteindre ses sept mois. C'était une bête humaine magnifique.
A sa naissance, il pesait les neuf livres, ce dont son père—le diable m'emporte si je sais pourquoi—était fier comme Artaban même. Comme le parrain répondait au prénom discrédité de Benoît, le phénomène avait été déclaré, à la mairie et sur les fonts, sous celui d'Hilaire, pris tout bonnement au calendrier, à la date de sa bienvenue au jour qui nous éclaire. Le saint, en effet, qui préside aux joies et aux peines du 20 mai signe: Hilaire, au registre de la Providence. Ce fut, je crois, quelque évêque d'Arles, qui n'eut rien de gai que son nom.
Le ménage était l'honneur de nos douces Batignolles. Aux lieux où s'arrondit le dix-septième, il constituait l'un de ces couples exemplaires et sans gloire où la Salente démocratique salue son idéal de bonheur plat, à deux. Neutres à l'envi, le citoyen Paul Legris et Marie Barbier, son épouse, ne se signalaient, au physique ou au moral, par aucun de ces dons d'exception dont la nature s'obstine, en dépit du cordeau des lois, à marquer ses martyrs d'élite, afin que la société les reconnaisse. Elle, ni jolie ni laide, d'un blond dédoré, assez bien faite, si le mannequin de bourre des essayeuses est un modèle de forme féminine, les yeux de cet azur dormant que les peintres appellent le bleu bête, elle avait la bouche d'un bel arc et vraiment cupidonienne. Cette bouche, son attrait, et dont le carmin était lustré par la rosée du souffle, n'était pas plus faite pour rester close au baiser, évidemment, que l'oeillet d'Inde ne l'est pas pour se soustraire au dard de l'abeille. Les connaisseurs ne s'y méprenaient guère, et Mme Legris était, en conséquence, fort suivie dans ses courses et balades.
De lui, je ne vous dirai rien; n'ayant, j'ai beau chercher, rien à vous en dire. On ne sait pas pourquoi le Père Eternel décroche du néant certains hommes, qui s'y trouvaient comme chez eux, pour les envoyer sur la boule tournante. Peut-être est-ce par pitié pour le suffrage universel, dont il faut bien alimenter les urnes dévorantes? A moins que, dans sa bonté infinie, il ne veuille pourvoir au recrutement du fonctionnarisme, comme lui-même éternel, et que, dans ce but, il ne moule et remoule sans fin entre les miséricordieuses nuées le type administratif du parfait employé? De cette espèce de «roseau pensant» Blaise Pascal eût béni, en Paul Legris, ce que j'appellerai le bambou de la bamboula française, pour en spécifier l'espèce, abondante aux Batignolles.
Et Paul Legris, le matin, allait à son bureau, puis il en revenait, le soir, avec ou sans parapluie, selon les oracles météorologiques, ponctuel, machinal, impersonnel, insipidement. Une partie de dominos à l'estaminet le traînait jusqu'à l'heure du dîner qu'il rentrait prendre avec sa femme, à leur cinquième, et, la pipe fumée, il se mettait au lit et s'endormait, ayant vécu. L'État «émolue» ce service de dix-huit cent livres par an: il emploie à ce prix cent mille diplômés des lettres et des sciences, et trois cent mille autres attendent, pâles de faim, à sa porte, leur tour de se vendre, âme et corps, à l'abrutissement salarié! Oh! dans les pampas et les savanes, courir le buffle, rifle au dos!… Mais laissons.
Durant ce temps, les frelons d'amour bourdonnaient autour de l'oeillet du dix-septième.
Un jour enfin l'enfant s'annonça. Puis il vint, un 20 mai, fête de saint Hilaire, évêque d'Arles en Provence. Neuf livres de chair à canon, que le baptême fit chrétienne. Et voici qu'un rayon de la grande joie naturelle illumina le pauvre front de l'is pater responsable, marqué pour l'être et béni du ciel dans ses oeuvres. Il allait, léger, allègre, exhaussé par sa paternité, à son bureau, à son café, dans les rues, partout clamant l'hosanna du poupon colossal et faisant à lui seul tout le bruit de l'étable autour de cette nativité.
Les Batignollais sont de fort bonnes gens, acquis à l'optimisme, et incapables de s'arracher entre eux, du nez, les lunettes roses de l'illusion conjugale. Pour ces sages du vieux jeu, l'enfant qui vient, d'où qu'il vienne, est toujours le bienvenu et son père est félicitable. Paul Legris passait entre deux haies de poignées de mains. La chance proverbiale et signalétique lui échut, d'abord sous forme de gratification, puis, au jour de l'An, d'avancement: il fit même un petit héritage.
Hilaire, superbement allaité, tournait au produit de concours. Il était l'enfant gras, ce rêve des commères. Elles le visitaient, ébahies de ce petit hercule potelé, et s'en allaient, pensives, sans avoir pu le dérider, d'ailleurs, car il était grave comme un juge. Il les regardait de ses yeux ronds, fixes et intravisionnaires, pareils à ceux des monstres de foires, rebelle aux caresses, inflexible aux risettes, inquiétant de mutisme.
—Cette pauvre Mme Legris, se disaient-elles, son mioche est privé de la parole! Voilà ce que c'est! ajoutaient-elles en barbelant d'un clin ce trait d'insidieuse malice.
Et de fait, on ne connaissait pas le son de voix du prodige.
Sourd? nullement, et, bien au contraire, puisque au moindre bruit il tendait l'oreille, et même avec une avidité d'ouïe singulière. Ainsi ne s'endormait-il qu'au prix d'une chanson maternelle, et la cacophonie des pianos circonvoisins déchaînés le tenait-elle en pur état d'extase. C'était jusqu'à ce point que, dans ses soliloques au long des rues, l'is pater se demandait s'il n'avait pas, lui, modeste rond-de-cuir, donné un autre Mozart à la France. Quant au verbe, point, et la petite bouche en restait vide, quoique épanouie comme celle de sa mère et déjà enchâssée de quenottes. D'où provenait cette anomalie, si, comme, la Faculté le professe, le mutisme n'est que la conséquence de la surdité.
Dans leur souci grandissant, les parents se décidèrent à consulter l'un des docteurs de cette Faculté. Il inspecta l'enfant, contrôla le jeu de ses organes, et, n'y découvrant rien que de rationnel, conclut à quelque retard de l'intellect expliqué, d'ailleurs, scientifiquement, par la prépondérance hyperphysique de la matière.
—S'il ne parle pas, décréta-t-il, il parlera, et, qui sait, comme Démosthène, peut-être. En attendant, exercez-le et tirez un peu au dehors l'âme tapie derrière cette masse adipeuse et qui paraît s'y garer de la pensée.
—C'est bien, fit résolument l'employé, il ne sera pas dit que j'aie mis au monde une brute. Dans huit jours, il dira «papa» ou j'y perdrai mon nom de Paul Legris….
Et il se mit sans répit à la besogne.
Ce fut en vain, il dut le reconnaître et s'en désespérer. Hilaire récalcitrait à toute imitation de son formulé. Même ce vocable, initial en toutes langues humaines, premier exercice de la phonation, diphtongue quasi animale encore et plutôt cri que mot, «papa», ne frappait les méninges du jeune anthropoïde ou du moins ne s'y répercutait. Il demeurait lèvres closes, les regards creux, semblable à ces babouins emperruqués nommés hamadryas, qui doivent être les magistrats du peuple des singes, tant leur maintien est sévère.
—Jamais il ne parlera, déclara Paul Legris à sa femme, et j'y renonce! Qu'est-ce que c'est que ce bipède-là? L'as-tu fait avec une statue?
—Il dira donc «maman», jura la mère, et je m'en charge. Les phoques le prononcent, raisonnait-elle, et ils ne sont que des phoques. Il n'est point jusqu'à des poupées de caoutchouc ou de bois dont la mécanique n'obtienne l'émission réitérée de la double syllabe. A plus forte raison l'amour maternel! Qu'il se refuse au «papa», soit, mais au «maman», impossible, fût-il enfant du diable!
La lutte fut longue et acharnée, car Marie Barbier souffrait en son orgueil de mère du babil à sous-entendus des commères. Elle eut beau user de tous les moyens, même de ceux dont dispose la nourrice: lui refuser le sein, le pincer où le caresser, lui donner et lui retirer un jouet, lui prodiguer violence ou tendresse, elle ne descella point la mâchoire mystérieuse. Quoi! pas plus «maman» que «papa»? Elle en pleurait de rage et de honte. Une nuit pourtant elle crut ouïr quelque chose. Elle sauta du lit et, pieds nus, vint au berceau. Il y était à demi dressé et il y proférait enfin une onomatopée, hélas! toute digestive: «Bouou».
Ce balbutiement éructatoire n'était encore que le principe imitatif du langage, mais il ouvrait les champs verts de l'espérance. Elle réveilla son mari:
—Hilaire a dit: «Bouou». Viens vite.
Mais l'is pater avait perdu la foi au futur Démosthène.
—Je m'en bats l'oeil, grommela-t-il, c'est un idiot.
Et il se retourna, le front dans la ruelle.
Le temps courut et ramena l'anniversaire du mariage, qu'on commémore encore dans les naïves Batignolles. Un petit balthazar annuel assembla autour de la bourriche d'huîtres et de la fiasque de Champagne, les amis et les commères, convives ordinaires et réciproques de la fête de famille. Élargie de ses deux rallonges, la table, décorée de toutes les fleurs de la saison, semblait une corbeille de square, et comme il sied chez les petites gens, en pareille occurrence, le traiteur fut chargé de la direction d'une bataille gastronomique que je n'ai pas à vous décrire. Elle se termina dans cette exaltation des toasts qui mêle à toutes nos joies intimes l'apothéose de la République, et l'on allait la consacrer par des modulations sur le thème de La Marseillaise, lorsque les dames eurent l'idée d'y associer Hilaire, que le bruit des coupes entre-choquées avait d'ailleurs réveillé dans sa barcelonnette.
Elles l'apportèrent en chemise et, dans sa nudité chérubine d'ange fessu, elles le disposèrent au milieu des fleurs. Il ouvrait sur elles son regard intérieur, où l'âme obscure se heurtait comme une chauve-souris à une vitre. Tout à coup, il desserra les lèvres, sembla voir son père pour la première fois, lui sourit, et d'une voix de cuivre, il fit:
—Cocu.
Hilaire Legris est aujourd'hui anarchiste.
Je pense que les prodiges psychiques réalisés en ce moment devant les sociétés savantes par Mrs Pipers, médium extraordinaire et truchement terrestre de l'âme du feu docteur Phinuit, de Lyon, m'autorisent enfin à vous conter l'histoire de ma vieille amie, l'excellente Mme Arpajou, d'ailleurs décédée l'an dernier entre mes bras.
Cette histoire, que je suis seul à connaître, je ne la narrais qu'aux initiés de l'occultisme, et de préférence à ceux qui croient à la survie. Il y en a: ce sont les féroces. Ceux-là ne savent pas quels drames terrifiants ils ajoutent à nos drames sublunaires. Qu'ils en jugent sur le cas de la bonne Mme Arpajou.
Delphine Arpajou, jusqu'à quarante ans, mettons trente-cinq, avait été l'une des plus charmantes femmes de son temps, et je n'hésite pas à ajouter: l'une des plus honnêtes. Mariée, en effet, à l'absurde Arpajou, homme vulgaire, bête et sensible, dont elle n'avait même pas obtenu d'enfants, elle l'avait bientôt pris en réelle aversion. Tout sur la terre et dans les cieux enseigne que le mariage est, sans la fécondité qui l'excuse, une mauvaise blague de notaires, et vraiment une oeuvre de mort. La nature intervint et Delphine aima. Il était temps. Elle atteignait à la trentaine. Ma vieille amie Delphine aima un brave et beau garçon, très doux et très fort, riche aussi et intelligent, qui s'en vint à l'adorer. Une liaison se noua, si fatale, si franche, tranchons le mot, si naturelle, que le confesseur lui-même de la dame ne put que l'en absoudre chaque semaine. C'était là vraiment le minimum de l'adultère, devant le bon Dieu. Du reste, la passion de ces deux êtres charmants l'un pour l'autre montait de jour en jour à l'inassouvissable et passait les rêves de poètes. Anacréon s'y noyait dans le lac de Lamartine.
Qui l'eût cru? Arpajou, lui aussi, aimait sa femme. Mari stupide, il ressentait sa honte et remâchait son malheur. Dépossédé d'un bien sur lequel il s'arrogeait vingt droits légitimes et qu'il ne partageait même plus avec son voleur, il ne put résister à son réel martyre, il tua l'amant de sa femme. Un duel fut le prétexte de cet assassinat. A dater du jour où elle n'eut plus cet amant pour vivre, Delphine cessa pour ainsi dire d'être femme. Elle ne descella plus les lèvres. Muette, fantômatique, hagarde, elle vieillissait chaque jour d'un an, et le triste Arpajou trépassa de douleur à son tour sans avoir réentendu la voix, sans avoir revu le regard de l'implacable désolée.
Ce fut alors que, doublement veuve, Delphine versa dans la dévotion et, selon le mot de son directeur de conscience, s'abîma en Dieu. Mais la piété entraîne au mysticisme, et l'on sait que, du domaine de la foi au domaine des sciences occultes, la limite flotte indécise. C'est au pied des autels flamboyants, dans les confessionnaux chuchotants, parmi les aromates hallucinatoires et sous le vent des orgues que les doctrinaires de la psychomancie recrutent le plus grand nombre de leurs prosélytes. Et l'heure sonna au cadran de la logique où ma vieille amie Mme Arpajou se mit, au sortir des offices et communion reçue, à faire tourner des tables. Je la rencontrai à cette époque. Curieux de frotter mon scepticisme aux phénomènes de l'au-delà, je hantais dans le monde spirite. En outre, j'avais beaucoup connu l'amant dont la perte enténébrait cette âme, et le hasard d'une causerie le lui ayant appris, elle avait accroché son éternelle douleur à mes souvenirs de jeunesse.
Un jour elle me parla franchement de lui. Elle m'avoua qu'elle était en communication constante avec l'esprit du bien-aimé. Il ne la quittait pour ainsi dire point, flottant autour d'elle, et l'enveloppant de sa présence impalpable.
—Non seulement, me dit-elle, il n'a point cessé de m'aimer, mais il m'aime de plus en plus, il me désire, il m'appelle, il m'attire, il pleure, et son désespoir me laisse brisée. Je ne tarderai point à le rejoindre, je le sens et l'espère.
Je lui donnai à observer que, pour que son départ fût efficace et suivi d'une bonne arrivée, il convenait d'abord de savoir en quel lieu de l'au-delà le cher amant résidait, et qu'il y allait de leur réunion.
—Selon la foi que vous confessez, fis-je, et qui est la bonne, il y a là-haut deux séjours bien distincts pour les âmes désincorporées, et il n'y en a que deux qui sont: le paradis et l'enfer. Tâchez donc de savoir de lui-même où il se trouve, soit dans quelle partie du sein d'Abraham, afin de ne pas faire fausse route en vous en allant et de ne pas vous courir après, l'un et l'autre, pendant toute l'éternité.
—Ah! certes, me jeta-t-elle, il est au paradis! car l'amour a de ces cris sublimes.
Or, à quelque temps de là, Mme Arpajou me pria de passer chez elle. Je l'y trouvai malade, les yeux rougis par une nuit de larmes, et dans un tel état de prostration qu'il me fut impossible de composer mon visage pour lui céler ma pitié.
—Hélas! sanglota la pauvre mourante, il souffre, il crie, il brûle, et c'est à cause de moi. Le crime qu'il expie, seule j'en suis la cause et l'objet. Damné mon ami, il est damné! Et moi aussi, voyez, je vais mourir!
Elle se tordait les mains, elle roulait sur les oreillers sa tête échevelée.
—Je ne le reverrai plus, cria-t-elle, jamais, jamais! jamais!
Que dire, qu'eussiez-vous dit, pour apaiser un telle angoisse, et quel coeur de roc n'en eût été bouleversé? Un mot, un seul mot, pouvait lui rendre l'espérance, mot impie, il est vrai, mot à compromettre soi-même le salut de sa propre âme, mot diabolique enfin qu'un Voltaire n'eût pas retenu peut-être, mais est-on Voltaire?
—Ne plus le revoir, lâchai-je hors de moi, ne plus le revoir?… Qui vous en empêche?
