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Les "Contes de héros écossais" de Walter Scott, comprenant "Rob Roy", "Ivanhoé" et "Waverley", s'inscrivent dans une tradition littéraire romantique, mettant en avant des personnages historiques et des thèmes de loyauté, d'héroïsme et de conflits culturels. Scott excelle dans le dépeindre la vie en Écosse et en Angleterre durant le Moyen Âge, mêlant éléments historiques et légendes populaires avec un style narratif riche et évocateur. Cette œuvre offre un miroir de l'identité écossaise tout en abordant des questions universelles, telles que le pouvoir, l'honneur et la résistance. Walter Scott, figure majeure du roman historique, s'inspire des tumultes de son époque, notamment des luttes entre les clans écossais et le royaume britannique. Sa passion pour l'histoire écossaise et sa connaissance approfondie des traditions locales transparaissent dans ses écrits. Intégré dans le cercle romantique, Scott vise à évoquer des émotions fortes, tout en ressuscitant le passé pour ses contemporains, confirmant ainsi son rôle de pionnier du roman historique. Je recommande vivement cette collection pour ceux qui souhaitent explorer des récits saisissants où se mêlent aventures, culture et enjeux politiques. Les "Contes de héros écossais" non seulement divertissent, mais permettent également une réflexion sur l'histoire et les valeurs qui façonnent l'identité écossaise, offrant ainsi une lecture enrichissante et passionnante. Dans cette édition enrichie, nous avons soigneusement créé une valeur ajoutée pour votre expérience de lecture : - Une Introduction approfondie décrit les caractéristiques unifiantes, les thèmes ou les évolutions stylistiques de ces œuvres sélectionnées. - La Biographie de l'auteur met en lumière les jalons personnels et les influences littéraires qui marquent l'ensemble de son œuvre. - Une section dédiée au Contexte historique situe les œuvres dans leur époque, évoquant courants sociaux, tendances culturelles и événements clés qui ont influencé leur création. - Un court Synopsis (Sélection) offre un aperçu accessible des textes inclus, aidant le lecteur à comprendre les intrigues et les idées principales sans révéler les retournements cruciaux. - Une Analyse unifiée étudie les motifs récurrents et les marques stylistiques à travers la collection, tout en soulignant les forces propres à chaque texte. - Des questions de réflexion vous invitent à approfondir le message global de l'auteur, à établir des liens entre les différentes œuvres et à les replacer dans des contextes modernes. - Enfin, nos Citations mémorables soigneusement choisies synthétisent les lignes et points critiques, servant de repères pour les thèmes centraux de la collection.
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Veröffentlichungsjahr: 2023
Cette collection, Contes de héros écossais: Rob Roy, Ivanhoé & Waverley, réunit trois romans majeurs de Walter Scott pour offrir une traversée cohérente de son imaginaire historique. Elle rassemble des récits complets qui ont façonné la représentation moderne de l’héroïsme dans le cadre des nations britanniques. En plaçant côte à côte des intrigues situées en Écosse et en Angleterre médiévale, elle met en évidence l’alliance singulière entre sens de l’action, mémoire du passé et observation sociale. L’objectif est de proposer un parcours continu, où la figure du héros se définit autant par la fidélité et le courage que par l’art de négocier les déchirures de l’histoire.
Les textes réunis ici sont des romans historiques, appartenant au vaste ensemble des Waverley Novels publiés au début du XIXe siècle: Waverley (1814), Rob-Roy (1817) et Ivanhoé (1819). Le roman d’aventures, le récit de formation et la fresque sociale s’y entremêlent. La présente réunion comprend Waverley, Rob-Roy dans la traduction de A. Montémont, et Ivanhoé, permettant de mesurer l’ampleur du registre narratif de Scott. Chaque œuvre illustre un usage littéraire du passé où l’enquête sur les mœurs, le mouvement des foules et les dilemmes intimes se répondent, sans jamais perdre de vue la clarté de l’intrigue.
Waverley propose la trajectoire d’un jeune gentilhomme anglais, officier envoyé en Écosse, dont la curiosité et la générosité le placent au cœur des tensions de 1745. Le personnage découvre un monde social et politique complexe, où civilité, honneur et loyautés opposées s’entrecroisent. Sans dévoiler les rebondissements, l’entrée du protagoniste dans ce paysage de conflits dessine le modèle scottien du héros, pris entre plusieurs appartenances et appelé à choisir sans renoncer à sa probité. Le roman inaugure un regard romanesque attentif aux forces collectives autant qu’aux destins individuels.
Rob-Roy met en scène un jeune homme venu d’Angleterre, Frank Osbaldistone, confronté à des rivalités familiales, à des questions d’argent et à l’appel d’un ailleurs écossais. Sa rencontre avec Robert Roy MacGregor, figure marquante des Highlands, ouvre un espace de négociation entre la loi, les usages du clan et l’instabilité politique du début du XVIIIe siècle. Le récit, sans déflorer ses péripéties, explore comment la prudence, la loyauté et la hardiesse composent l’étoffe d’un courage qui ne se réduit ni à la force ni à la conformité sociale.
Ivanhoé transporte le lecteur dans l’Angleterre des Plantagenêt, où l’affirmation d’un idéal chevaleresque rencontre des conflits de pouvoir et d’identité. Le chevalier éponyme, revenu dans un pays traversé par les tensions entre héritages saxon et normand, poursuit un idéal de justice et de loyauté. Le roman s’attache à montrer comment l’honneur, l’appartenance et la mémoire du passé orientent les gestes décisifs, tout en plaçant la quête individuelle face aux exigences de l’ordre public. Là encore, le héros de Scott se définit dans l’intervalle, à la fois fidèle à un code et attentif aux réalités humaines.
Ces trois romans forment une méditation sur le courage comme art du milieu: ni bravoure téméraire, ni prudence paralysante. Le héros scottien avance au cœur de forces historiques qui le dépassent, sans renier l’examen moral. L’identité, la loyauté, la justice et la responsabilité y sont constamment mises à l’épreuve, dans un dialogue entre attachements personnels et appartenances collectives. Les choix n’y sont jamais isolés, mais pris dans un tissu d’alliances, de souvenirs et de coutumes. Scott donne ainsi au roman historique une éthique de l’attention, où le geste héroïque éclaire la complexité du monde.
La puissance de ces fictions tient aussi à l’art du lieu. Highlands et Lowlands, bourgs marchands et demeures rurales, châteaux et routes deviennent des acteurs de l’intrigue. Scott fait sentir la stratification d’une société multiple, des élites aux milieux populaires, et restitue l’énergie des parlers et des idiomes locaux par le biais de dialogues et de descriptions précises. Le paysage n’est pas décoratif: il sert d’atelier à la mémoire collective, révélant les tensions entre tradition et changement. Le lecteur mesure comment un pays s’écrit par ses chemins, ses marchés, ses frontières et ses récits partagés.
Sur le plan stylistique, Scott allie ampleur panoramique et précision dramatique. Les scènes d’ensemble alternent avec des face-à-face resserrés, composant un rythme qui ménage suspens et réflexion. La voix narrative conserve une distance mesurée, capable de bienveillance ironique sans renoncer à la gravité quand l’histoire l’exige. Les portraits récurrents d’entremetteurs, de chefs, d’officiers ou de marchands sont travaillés par la nuance plutôt que la simple typologie. Cette architecture, où motifs et contrepoints reviennent, autorise une lecture continue d’un roman à l’autre sans redite, chaque livre renouvelant l’équilibre entre aventure et observation.
Le projet historique de Scott repose sur une chronologie lisible et des contextes reconnaissables: les soulèvements de 1715 et de 1745, d’un côté, et l’Angleterre médiévale, de l’autre. L’érudition nourrit l’action sans l’alourdir. Les institutions, les usages, les codes de l’honneur et de la propriété ne sont pas des décors, mais des forces qui orientent la conduite des personnages. L’auteur manifeste un souci de vraisemblance sociale et politique, montrant comment les destinées privées s’imbriquent dans les tournants de l’histoire. Cette méthode confère aux romans une autorité narrative qui ne cède ni au pittoresque facile ni à l’abstraction.
L’importance durable de Walter Scott tient à ce double ancrage, épique et documentaire. Les trois titres rassemblés ici comptent parmi les jalons qui ont établi le roman historique comme forme majeure de la modernité littéraire. Leur diffusion internationale, leurs nombreuses traductions et leur réception précoce chez les lecteurs francophones ont contribué à fixer, pour longtemps, des images de l’Écosse et du Moyen Âge. Mais ces images ne sont pas figées: elles obligent le lecteur à reconsidérer les liens entre mémoire nationale, justice et responsabilité individuelle, au sein d’une prose ouverte à la complexité.
L’ensemble proposé permet de suivre la déclinaison d’un même enjeu à travers des milieux contrastés: la société marchande et clanique, l’armée et la cour, la campagne et la ville. En lisant Waverley, Rob-Roy et Ivanhoé dans une continuité, on voit se préciser la manière dont la bravoure s’éprouve face au droit, au commerce, à la tradition et à l’État. Chaque roman demeure autonome, mais les passerelles thématiques et formelles se multiplient, dessinant une constellation d’échos qui éclaire la cohérence d’une œuvre attentive aux fractures autant qu’aux médiations.
Cette réunion n’a pas pour but de résoudre les débats que Scott met en scène, mais d’en faire sentir l’actualité littéraire. Elle propose des romans qui se suffisent à eux-mêmes tout en gagnant, lus ensemble, une épaisseur supplémentaire. Sans dévoiler les intrigues, cette introduction invite à découvrir des figures de héros façonnées par l’épreuve du temps, la pluralité des voix et la responsabilité envers la communauté. Qu’il s’agisse de l’Écosse moderne ou de l’Angleterre médiévale, on y cherchera moins des certitudes que la force d’un regard capable d’unir mémoire, action et discernement.
Sir Walter Scott (1771–1832), écrivain écossais de l’époque romantique, est l’un des fondateurs du roman historique moderne. Poète reconnu avant de devenir romancier, il associe érudition, sens de l’intrigue et observation des mœurs pour faire dialoguer mémoire collective et destin individuel. Ses livres situent l’aventure dans des contextes solidement documentés, où l’histoire se lit à hauteur d’hommes. Publiés souvent de manière anonyme, ses récits ont conquis un vaste public européen. Les titres Waverley, Rob Roy et Ivanhoé, présents dans cette collection, illustrent la diversité de ses décors et la cohérence d’une méthode qui conjugue imagination et histoire.
Formé à Édimbourg, au High School puis à l’université, Scott étudie le droit et devient avocat, tout en nourrissant une curiosité soutenue pour l’histoire et les traditions écossaises. Très tôt, il collecte et édite des ballades de la frontière, travail qui aboutit à Minstrelsy of the Scottish Border (début du XIXe siècle). Ses lectures d’antiquaire, la redécouverte des chroniques et l’attrait pour la littérature romantique germanique le marquent durablement. Cette double formation, juridique et historique, donne à son écriture un équilibre entre passion narrative et sens des contextes, ainsi qu’une attention aux parlers régionaux et aux détails de coutumes.
Scott acquiert d’abord une grande célébrité comme poète, grâce à des récits en vers qui mêlent légende et paysage. À partir des années 1810, il se tourne vers le roman et inaugure une série publiée anonymement, bientôt regroupée sous l’appellation de “romans de Waverley”. Waverley (1814), inscrit dans l’histoire des îles Britanniques du XVIIIe siècle, manifeste sa manière: croiser trajectoires individuelles, conflit politique et observation sociale. Le succès est immédiat et durable. Par la suite, l’auteur développe un vaste cycle où chaque titre explore une époque ou un milieu différents, tout en conservant une même exigence de véracité historique.
Rob Roy (1817) illustre l’attention de Scott aux tensions entre mondes en transition. Situé dans l’Écosse du début du XVIIIe siècle, le roman met en relation la culture des Highlands et l’essor d’une économie commerciale plus rationalisée. À travers intrigues, poursuites et rencontres, l’ouvrage interroge la légitimité, la loyauté et la place des traditions face au changement. Sans se réduire à un portrait héroïque, il compose un paysage social contrasté où le pittoresque n’exclut pas la réflexion. L’accueil fut considérable, contribuant à asseoir la renommée internationale de Scott et à diffuser ses thèmes dans le public francophone.
Ivanhoé (1819) déplace le regard vers l’Angleterre médiévale et la question des héritages nationaux. Le récit explore les frictions entre héritiers normands et populations saxonnes, tout en mobilisant l’imaginaire de la chevalerie, des tournois et des codes d’honneur. Loin d’une simple rêverie archaïsante, Scott y cherche un équilibre entre souffle romanesque et examen des structures sociales, donnant voix à divers milieux. Sa pratique d’une documentation attentive et d’un commentaire discret façonne une crédibilité historique qui soutient l’aventure. Le livre participe à la redécouverte du Moyen Âge dans la culture européenne et consolide la stature de l’écrivain.
Parallèlement à son activité littéraire, Scott joue un rôle public notable en Écosse. Conservateur dans ses sympathies politiques, attaché à l’union britannique mais soucieux des traditions nationales, il contribue à faire rayonner une identité écossaise compatible avec la modernité. Il participe à de grandes célébrations historiques au début des années 1820 et encourage l’édition de textes anciens. Sa bibliothèque et sa maison d’Abbotsford, conçues comme un projet d’écrivain-antiquaire, matérialisent cette curiosité pour la mémoire des lieux. Cette posture, ni folkloriste ni purement érudite, nourrit les romans en leur donnant un ancrage culturel et institutionnel reconnaissable.
Les années finales sont marquées par des difficultés financières provoquées par l’effondrement de partenaires d’édition au milieu des années 1820. Scott entreprend alors un labeur intensif pour honorer ses dettes, au prix d’un déclin de santé. Des voyages sont tentés pour la rétablir; il meurt en 1832, à Abbotsford. Son héritage est considérable: il offre au roman historique un cadre narratif et une ambition qui influenceront, entre autres, Manzoni, Balzac, Dumas, Pushkin et Tolstoï. Waverley, Rob Roy et Ivanhoé continuent d’être lus pour leur articulation entre aventure et mémoire, et pour leur réflexion sur la formation des nations.
Walter Scott (1771–1832), figure majeure du romantisme britannique, compose entre 1814 et 1819 des romans qui popularisent la fiction historique. La présente collection réunit Waverley (1814), placé au cœur de l’insurrection jacobite de 1745, Rob Roy (1817), qui remonte à la crise de 1715 en Écosse, et Ivanhoé (1819), situé en Angleterre vers 1194, à la fin des Croisades de Richard Ier. Publiées d’abord anonymement, ces œuvres exploitent la tension entre tradition et modernité, entre mémoire locale et formation d’un État britannique unifié. Scott s’appuie sur des sources juridiques, chroniques et ballades, et transpose des débats contemporains dans des cadres historiques distincts.
Fin 17e et début 18e siècle, les bouleversements britanniques conditionnent les intrigues écossaises. La Glorieuse Révolution de 1688–1689 installe Guillaume et Marie, puis la succession hanovrienne en 1714, contestée par les partisans de la dynastie Stuart. L’Acte d’Union de 1707 crée le Royaume de Grande-Bretagne, fusionnant Parlements mais maintenant un droit écossais distinct. Ce nouvel ordre centralisé renforce l’État, fiscalise davantage l’économie et suscite fidélités rivales. Waverley et Rob Roy mettent en scène les conséquences sociales et politiques de ces mutations, en observant comment clivages dynastiques, linguistiques et religieux se rejouent dans les Highlands et les Lowlands au début du XVIIIe siècle.
Le soulèvement de 1715, conduit par John Erskine, comte de Mar, intervient peu après l’avènement de George Ier. Il mobilise des clans des Highlands et des réseaux épiscopaliens, mais se heurte à une organisation gouvernementale mieux équipée et à des loyautés divisées. Dans l’ouest et les Borders, l’élevage, la contrebande et les marchés du bétail structurent des économies parallèles. Glasgow commence à se développer comme place commerciale, annonçant l’essor des négociants du tabac plus tardifs. Rob Roy situe ses trajectoires dans ce monde de crédit fragile, d’officiers locaux et de clients dépendants, à la frontière de la légalité et de l’autorité hanovrienne en consolidation.
Rob Roy MacGregor (1671–1734) fut un personnage historique, médiateur, protecteur et entrepreneur du bétail devenu hors-la-loi à la suite de faillites et d’hostilités claniques. Le nom MacGregor était proscrit par la loi depuis 1603 et de nouveau au XVIIe siècle, avec une levée définitive en 1774, ce qui compliqua statuts et alliances. Son territoire d’action se situe dans les Trossachs et autour du Loch Lomond, zone de passage entre Highlands et Lowlands. Les autorités locales, milices et propriétaires terriens tentent d’y imposer contrats et garanties modernes. Scott exploite ce contexte pour éclairer l’ambiguïté d’un ordre coutumier confronté à la centralisation.
Après 1715, la pacification du Nord de la Grande-Bretagne devient une priorité. Des lois de désarmement visent les Highlands, en 1716 puis en 1725, et des routes militaires sont construites sous la direction de George Wade à partir du milieu des années 1720, poursuivies après 1745 sous la direction de William Caulfeild. Elles facilitent le déplacement des troupes et l’intégration économique. Le gouvernement renforce aussi la fiscalité et la surveillance des juridictions locales. Malgré ces mesures, une sociabilité clanique et des fidélités dynastiques persistent, alimentant mémoires blessées et réseaux clandestins qui resurgiront lors du soulèvement de 1745, cadre de Waverley.
L’insurrection de 1745 voit Charles Édouard Stuart débarquer en Écosse et rallier des clans. La victoire jacobite à Prestonpans en septembre 1745 précède des revers décisifs, culminant avec la défaite à Culloden en avril 1746. L’État réagit en transformant en profondeur la société des Highlands. L’Acte de proscription de 1746 restreint port d’armes et tenue traditionnelle, tandis que l’Heritable Jurisdictions Act de 1746 abolit la plupart des juridictions héréditaires. Waverley observe les interactions entre noblesse, officiers et paysans, et les modes d’intégration d’élites écossaises au nouvel ordre britannique, tout en notant la diversité des attitudes face à l’autorité.
La structure claniques des Highlands reposait sur des liens de parenté, des prestations militaires et des formes de clientèle. Des tacksmen géraient des tenures intermédiaires, assurant recrutement et médiation. Les Lowlands, plus proches du commerce et du droit romain écossais, étaient marqués par le presbytérianisme et les pratiques d’amélioration agricole. Le contraste, bien réel mais multiple, se traduit dans les romans par des différences de langue, de droit coutumier et d’économie morale. Les guerres civiles du XVIIe siècle, le bisbille religieuse et la réforme liturgique ont légué des fractures que les rébellions jacobites réactualisent, soulignant la complexité des identités écossaises.
Scott est un juriste et antiquaire, formé à Édimbourg, nourri par l’érudition de l’Écosse des Lumières. Il collecte chants et récits dans Minstrelsy of the Scottish Border (1802–1803) et fréquente des sociétés savantes. Son approche croise l’attention aux sources et une imagination romantique. Elle doit autant à l’histoire civile qu’au folklore. L’administration de la justice, la propriété foncière et les coutumes locales lui fournissent des cadres d’analyse. Waverley et Rob Roy reflètent cette méthode, décrivant institutions, procédures et mémoires orales. Loin d’une chronique exacte des batailles, ils s’intéressent aux médiations sociales qui relient individus, clans, propriétaires et État.
L’intégration de l’Écosse au Royaume entra aussi par l’armée et le symbole. Des régiments highlanders, levés après 1745, participent à des campagnes impériales, recodant la bravoure clanique en loyauté britannique. Au début des années 1820, Scott joue un rôle dans la visite du roi George IV à Édimbourg en 1822, organisée avec un cérémonial qui popularise l’imaginaire tartan. Cette mise en scène, liée à un renouveau des traditions, s’inscrit dans une politique de réconciliation post-jacobite. Les romans anticipent et accompagnent ce mouvement, en transformant des expériences conflictuelles en patrimoine commun, tout en conservant la mémoire des pertes et des adaptations.
La fin du XVIIIe siècle et les premières décennies du XIXe voient l’industrialisation s’accélérer en Grande-Bretagne. En Écosse, le coton, la métallurgie et l’imprimerie transforment villes et campagnes. Le canal Forth and Clyde, achevé en 1790, intensifie les échanges; les routes à péage favorisent la mobilité. Les banques étendent le crédit; sa fragilité inquiète déjà au XVIIIe siècle. Dans ce contexte, les romans de Scott opposent économies morales locales et calculs marchands, sans condamner ni glorifier unilatéralement. La transition se lit dans l’architecture urbaine, l’habillement et les pratiques de lecture massifiée, arrière-plan implicite de la réception de la collection.
Ivanhoé transporte le lecteur vers l’Angleterre de la fin du XIIe siècle, lorsque Richard Ier rentre de captivité après la Troisième Croisade. Durant son absence, rivalités baronniales et luttes d’influence s’exacerbent autour de la figure de son frère, souvent nommé prince Jean. La monarchie, encore itinérante, partage l’autorité avec des seigneurs puissants et l’Église. Le droit féodal, les cours seigneuriales et la justice royale coexistent. Scott s’inspire d’une historiographie qui oppose Normands et Saxons, simplification dramatique d’un processus d’assimilation déjà avancé à cette date, mais utile pour penser domination, langue, et circulation de la violence dans une société hiérarchisée.
Les communautés juives, présentes en Angleterre depuis le XIe siècle, vivent sous la protection directe de la Couronne, qui en retire taxes et prêts. Elles subissent des violences, dont des pogroms en 1189–1190, notamment à York, révélateurs de tensions religieuses et économiques. Les métiers du crédit leur sont parfois assignés par exclusion d’autres corporatismes. Ivanhoé aborde cette réalité en montrant la vulnérabilité juridique et sociale des minorités, avant l’expulsion générale décrétée en 1290 par Édouard Ier. Scott s’appuie sur chroniques médiévales et récits antiquaires, tout en rendant perceptibles les ambiguïtés d’un ordre chrétien féodal face à l’altérité.
Les ordres militaires, tels que Templiers et Hospitaliers, illustrent la fusion du religieux, du militaire et du politique dans l’Europe des Croisades. Puissants au XIIe siècle, dotés de réseaux fonciers et financiers, ils symbolisent la dimension transnationale de la chevalerie. La suppression des Templiers n’interviendra qu’au début du XIVe siècle, longtemps après la période d’Ivanhoé. Scott mobilise tournois, codes chevaleresques et procès d’honneur pour interroger le fonctionnement d’une aristocratie guerrière. L’écart entre idéal chevaleresque et pratiques effectives, l’autorité royale naissante et la justice ecclésiastique fournissent des cadres historiques qui structurent intrigues, conflits de loyauté et réconciliations politiques.
La diffusion des romans de Scott bénéficie d’innovations techniques et commerciales. Waverley paraît anonymement en 1814, suivi de Rob Roy en 1817 et d’Ivanhoé en 1819; tous connaissent un succès immédiat dans les îles Britanniques et en Europe. L’adoption de presses mécaniques dès 1814 par certains journaux annonce des tirages plus rapides; les bibliothèques de prêt multiplient les lecteurs. En France, des traductions et adaptations se succèdent au cours des années 1820 et 1830; des éditions signées A. Montémont contribuent à populariser Rob Roy. Cette circulation transnationale fait de la fiction historique un outil de comparaison des passés nationaux.
Au moment de l’écriture, l’Europe sort des guerres révolutionnaires et napoléoniennes. En Grande-Bretagne, la paix de 1815 voit revenir des débats sur représentation et réforme fiscale, culminant plus tard avec la loi de Réforme de 1832. Scott, conservateur, s’intéresse aux continuités institutionnelles et aux accommodements plutôt qu’aux ruptures. Ses romans observent comment l’autorité se compose, sous l’effet de la loi, du marché et du service militaire. La spécificité du droit écossais après 1707, maintenue par l’Union, alimente ses intrigues juridiques. Cette sensibilité aux arrangements politiques éclaire tant les compromis post-jacobites que les réconciliations médiévales imaginées dans Ivanhoé.
La mémoire historique de la collection passe aussi par les lieux. Les Trossachs, Stirling, les abbayes des Borders ou les châteaux anglais deviennent des scènes pédagogiques. Scott participe à des projets antiquaires et fonde en 1823 la Bannatyne Club, dédiée à l’édition de textes anciens écossais. Dans le même temps, le tourisme s’organise, porté par les guides, les relais de poste et une curiosité romantique pour le pittoresque. Les romans, lus comme itinéraires historiques, redessinent des cartes affectives et érudites. L’articulation entre paysage, texte et patrimoine normalise des passés conflictuels en ressources culturelles partagées.
Pris ensemble, Waverley, Rob Roy et Ivanhoé commentent la formation de l’État, la violence des transitions et la capacité des sociétés à absorber le conflit par le droit, la mémoire et le récit. Les lecteurs victoriens y ont vu une célébration de la chevalerie et de l’union britannique; d’autres, au XXe siècle, ont interrogé la folklorisation des Highlands et les simplifications ethniques d’Ivanhoé. La critique récente insiste sur l’attention documentaire de Scott et sur son rôle dans l’invention du roman historique moderne. Ces œuvres demeurent des laboratoires où se testent conciliation, pluralité culturelle et responsabilité politique face au passé.
Dans l’Écosse des soulèvements jacobites, un jeune officier anglais quitte les salons pour les montagnes des Highlands, où il découvre la force des clans et des fidélités ancestrales. Suivant son initiation sentimentale et politique, le récit interroge les loyautés contradictoires et la formation d’une identité nationale. Le ton mêle chronique historique, pittoresque ethnographique et ironie mesurée, célébrant des traditions menacées sans les idéaliser.
Un jeune gentleman, rétif au commerce paternel, est projeté vers le Nord et croise la figure insaisissable de Rob Roy MacGregor, chef de clan et hors-la-loi, sur fond de tensions jacobites et de dettes familiales. Entre intrigues financières, rivalités domestiques et justice coutumière des Highlands, le roman explore l’ambiguïté de la loi, de l’honneur et de la rébellion. L’ensemble associe aventure, paysages âpres et humour discret, offrant le portrait nuancé d’un héros populaire pris entre résistance locale et mutation de l’ordre social.
Au retour des croisades, un chevalier saxon proscrit cherche à reconquérir son rang dans une Angleterre fracturée entre héritages saxons et domination normande. Tournois, sièges et complots s’entrelacent à des trajectoires d’exclus — notamment une famille juive et des hors-la-loi — pour réfléchir à la tolérance, au préjugé et à la légitimité. Avec son souffle épique et son goût de l’archaïsme romanesque, le texte marie action chevaleresque et critique sociale.
Table des matières
MISEENTÊTEDELADERNIÈREÉDITIOND’ÉDIMBOURG.
JUSQU’À ce jour l’auteur de Waverley a marché sans interruption dans la voie de la popularité ; il pourrait être appelé l’enfant gâté du succès dans le genre de littérature auquel il a consacré sa plume. Cependant il était à craindre que des publications trop fréquentes ne finissent par user la faveur que lui accordait le public s’il n’essayait de leur donner un air de nouveauté. Les coutumes, les dialectes, le caractère distinctif des Écossais étant le sujet dont il avait la connaissance la plus intime et la plus familière, il s’était jusqu’ici tenu de préférence sur ce terrain, afin de donner plus de couleur à ses récits. Mais l’intérêt qu’ils inspirent se fût émoussé par la monotonie des répétitions, si l’auteur n’eût senti qu’en employant toujours les mêmes moyens il courait le danger d’entendre le lecteur s’écrier comme Edwin, dans le conte de Parnell :
Reprends ton charme et finis ta roulade, Car on a vu commencer la gambade.
Rien n’est plus nuisible à la réputation d’un homme qui cultive les arts libéraux que de laisser attacher son nom à un genre particulier de composition ou de style, et d’entretenir la croyance, s’il peut prouver le contraire, que, hors de ces limites, il ne saurait obtenir de succès. En général, le public est assez porté à croire que celui qui excelle dans un mode spécial de composition, est par cela même incapable de réussir dans un autre. On reconnaît souvent ce préjugé du public envers les artisans de ses plaisirs, par les censures dont les critiques vulgaires accablent les acteurs ou les artistes qui cherchent à augmenter leurs succès en changeant le caractère de leurs efforts, afin d’agrandir la sphère de leur art.
Dans cette opinion, comme dans toutes celles qui s’appuient sur l’assentiment général, il y a une apparence de raison. En effet, il arrive souvent au théâtre qu’un acteur qui possède toutes les qualités extérieures nécessaires pour bien jouer la comédie, ne saurait s’élever à une certaine hauteur dans le genre tragique ; parfois aussi, dans les compositions littéraires ou artistiques, un peintre ou un poète brilleront exclusivement dans la réalisation de certaines formes de la pensée, dans une puissance particulière de style qui les renfermera invariablement dans le même cercle de sujets. Mais il arrive bien plus souvent encore que le même talent qui fait obtenir à un homme la popularité dans un genre, sera pour lui une cause de succès dans tel autre : et cela est vrai surtout dans la littérature ; car celui qui se lance dans cette carrière n’est point, comme celui qui parcourt celle du théâtre, arrêté dans son essor par la nécessité de posséder la physionomie et la conformation physique propres à certains rôles, et il n’est point non plus enchaîné, comme le peintre, par certaines habitudes mécaniques qui forcent son pinceau à ne traiter qu’une classe particulière de sujets.
Que ce raisonnement soit juste ou non, l’auteur de cet ouvrage n’en a pas moins pensé qu’en se restreignant à des sujets purement écossais il courait le risque, non seulement d’épuiser l’indulgence de ses lecteurs, mais encore de s’enlever le moyen d’ajouter à leurs plaisirs. Dans un pays arrivé à un haut degré de civilisation, et dans lequel il se fait chaque mois une telle dépense d’esprit pour satisfaire à la curiosité du public, un sujet neuf, tel que celui que l’auteur a eu le bonheur de le rencontrer, est comme la source découverte dans le désert :
Les hommes la voyant la préfèrent à l’or, Et tous l’appellent un trésor ;
mais lorsque les hommes, les chevaux, les bestiaux, les chameaux et les dromadaires n’y ont plus laissé qu’une eau vaseuse, ceux qui d’abord s’y étaient désaltérés avec délices s’en éloignent avec dégoût ; et celui qui avait eu le mérite de la découvrir doit, s’il veut conserver sa réputation auprès de sa tribu, se remettre sur nouveaux frais à la recherche de fontaines non encore visitées.
Si l’auteur qui se sent trop resserré dans une classe particulière de sujets, essaie de soutenir sa réputation, en s’efforçant d’attacher l’attrait de la nouveauté aux thèmes que jusqu’alors il a traités avec quelque succès, au delà d’une certaine limite il a quelque raison de craindre de ne plus réussir.
Si la mine a déjà été exploitée, le mineur épuise en vain ses forces et son talent ; si l’auteur imite de trop près les ouvrages auxquels il doit sa réputation, il est condamné à s’étonner de ce qu’ils ne plaisent plus ; s’il s’efforce d’offrir sous un autre point de vu les sujets qu’il a déjà traités, il reconnaît bientôt que ce qui était vrai, gracieux et naturel, a cessé de l’être : alors, pour obtenir le charme indispensable de la nouveauté, il est obligé de charger ses portraits ; et pour éviter d’être commun, il devient extravagant.
Il n’était peut-être pas nécessaire d’énumérer toutes les raisons qui ont engagé l’auteur des Romans écossais[1], comme on les appelait naguère, à s’essayer sur un sujet purement anglais. Il avait d’abord l’intention de rendre cette épreuve aussi complète que possible, en présentant cet ouvrage au public comme le travail d’un nouveau candidat à ses faveurs, afin que nulle prévention, favorable ou contraire, ne pût s’attacher à cette nouvelle production de l’auteur de Waverley ; mais il abandonna cette idée pour les motifs qui seront expliqués plus bas.
Il a choisi le règne de Richard Ier comme époque des événements qu’il raconte, non seulement parce que ce règne abonde en caractères et en personnages propres à exciter l’intérêt général, mais encore parce qu’il présente un contraste frappant entre les Saxons qui cultivaient le sol, et les Normands qui régnaient encore en conquérants, répugnant à se mêler avec les vaincus ou à se reconnaître de la même famille. L’idée de ce contraste fut puisée dans la tragédie de Runnamede, de l’ingénieux et infortuné Logan, dans laquelle, vers la même époque, les barons saxons et les barons normands sont opposés les uns aux autres sur diverses parties de la scène : car l’auteur ne se rappelle pas que l’on ait songé à faire ressortir dans cette pièce le contraste du costume et des sentiments de ces deux races ; et d’ailleurs il est clair que la vérité historique est violée lorsqu’on représente comme un peuple fier, intrépide et éclairé, les Saxons qui existaient alors.
Il est vrai que les Saxons survécurent comme peuple, et que quelques unes des anciennes familles possédèrent et puissance et richesses ; mais c’étaient là des exceptions au milieu de l’avilissement général de la race. L’existence simultanée des deux peuples dans le même pays ; les vaincus, remarquables par leurs mœurs simples, rudes et grossières, en même temps que par un esprit démocratique qu’ils devaient à leurs anciennes lois et à leurs anciennes institutions ; les vainqueurs, par un insatiable amour pour la gloire militaire, les aventures hasardeuses, et tout ce qui faisait d’eux la fleur de la chevalerie : tout cela pourrait, joint à d’autres caractères appartenant à la même époque et à la même contrée, intéresser le lecteur par les contrastes, si l’auteur ne restait point trop au dessous de son sujet.
Dans ces derniers temps, l’Écosse a été si exclusivement choisie comme le lieu de la scène de tout ce qui est appelé roman historique, que la lettre en forme d’introduction de M. Laurence Templeton était devenue en quelque sorte nécessaire. Le lecteur voudra bien s’y reporter, car elle exprime les idées et les motifs qui ont porté l’auteur à entreprendre ce genre de composition, tout en s’empressant de reconnaître qu’il croit être resté en deçà du but auquel il tendait.
Il est à peine nécessaire d’ajouter qu’il n’eut jamais ni la pensée ni le désir de faire du pseudonyme M. Templeton un personnage réel. Mais une espèce de continuation des Contes de mon hôte ayant été récemment tentée par un inconnu, l’auteur a pensé que cette épître dédicatoire pourrait faire passer cet ouvrage pour une imitation du même genre, et qu’en mettant ainsi le public curieux sur une fausse piste, il pourrait l’amener à croire qu’il avait sous les yeux l’œuvre de quelque nouveau candidat à sa faveur.
Une partie considérable de cet ouvrage était terminée et sous presse, lorsque les éditeurs, croyant y voir un germe de succès, s’opposèrent vivement à ce qu’il fût publié comme une production anonyme, et réclamèrent la faculté de l’annoncer comme étant de l’auteur de Waverley. Celui-ci ne crut point devoir persister dans sa première résolution, car il commençait à croire avec le docteur Weeler, dans l’excellent conte de Manœuwring, de miss Edgeworth, que ruse contre ruse serait peut-être plus que n’en pourrait supporter la patience d’un indulgent public, et que toutes ces manœuvres pourraient être justement considérées comme un jeu indigne de sa faveur.
Le livre parut donc comme une continuation authentique de la publication de Waverley ; et il y aurait de l’ingratitude à ne pas reconnaître qu’il fut accueilli avec le même intérêt que ses aînés.
On y a joint des notes destinées à aider le lecteur dans l’intelligence de certains caractères, tels que ceux du Juif, du Templier, et du chef de bandes mercenaires, ou francs compagnons, comme on les appelait alors, ainsi que d’autres renseignements relatifs à cette époque ; mais l’auteur reconnaît qu’il eût dû s’étendre davantage sur des sujets qui ont à peine obtenu une place suffisante dans l’histoire générale.
Un incident de ce roman qui a eu la bonne fortune de plaire à un grand nombre de lecteurs est emprunté plus directement au domaine des vieux romanciers : je veux parler de la rencontre du roi avec le frère Tuck dans la cellule de ce joyeux ermite. Le fond de cette histoire appartient à tous les temps et à tous les pays dont les écrivains ont décrit à l’envi les voyages de quelque prince qui, sous un déguisement, cherche ou l’instruction ou le plaisir, et descend parmi les plus basses classes de la société, où il devient le héros d’aventures d’autant plus piquantes pour le lecteur, qu’il y a une plus grande différence entre la situation apparente du monarque et son caractère réel. Le conteur de l’Orient a pris pour thème les expéditions nocturnes d’Aroun-al-Raschid et de ses fidèles serviteurs Mesrour et Giafar, à travers les rues de Bagdad ; et les traditions écossaises roulent sur de semblables exploits attribués au roi Jacques V, connu pendant ces excursions sous le nom de fermier de Ballengeigh, de même que le commandeur des croyants, quand il voulait rester inconnu, prenait celui de Il Bondocani. Les ménestrels français n’ont pas manqué non plus de tirer parti d’un sujet si capable de plaire au peuple. Il doit avoir existé un original, en langue normande, de la romance écossaise de Rauf Colziar dans lequel Charlemagne figure comme l’hôte inconnu d’un charbonnier. C’est probablement d’après lui qu’ont été composés d’autres poèmes du même genre.
Dans la joyeuse Angleterre, les ballades populaires sur ce sujet sont nombreuses. Le poème de John the reeve or steward (Jean, le bailli ou l’intendant), mentionné par l’évêque Percy, dans ses Reliques of english poetry[2], roule sur une pareille aventure ; nous y ajouterons le conte du Roi et le Tanneur de Tamworth, celui du Roi et le Meunier de Mansfield, et d’autres encore. Mais le conte de ce genre auquel l’auteur d’Ivanhoe a une obligation particulière, est antérieur de deux siècles à tous ceux dont on vient de parler.
Il fut d’abord communiqué au public dans les curieuses archives de la vieille littérature, qui ont été rassemblées par les soins réunis de sir Egerton Brydges et de M. Hazlewood, dans le recueil périodique intitulé : British bibliographer[3], d’où l’a tiré le révérend Charles Henry Hartshorne, éditeur d’un curieux volume intitulé : Ancient metrical tales, printed chiefly from original sources[4], 1829. M. Hartshorne, en publiant ce fragment, ne lui donne d’autre autorité que celle qu’il peut tirer de son insertion dans le Bibliographe, où il est intitulé : King and the Hermite[5]. Un court extrait de ce morceau montrera sa ressemblance avec l’entrevue du roi Richard et de frère Tuck.
Le roi Édouard (on ne dit point auquel des monarques de ce nom se rapporte l’aventure ; mais, d’après son caractère et ses habitudes, on peut croire que c’est Édouard IV) part avec sa cour pour une grande partie de chasse dans la forêt de Sherwood, où, comme cela est fort ordinaire aux princes dans les romans, il rencontre un daim d’une grandeur et d’une vitesse extraordinaires. Il s’attache vivement à sa poursuite, jusqu’à ce qu’ayant dépassé toute sa suite et considérablement fatigué ses chiens et son cheval, il se trouve lui-même égaré dans les profondeurs d’une immense forêt, sur laquelle la nuit commence à descendre. Sous l’influence de la crainte que l’on peut naturellement ressentir en pareille situation, le roi se rappelle avoir entendu dire comment de pauvres gens, qui craignent de ne point trouver un bon gîte pour la nuit, adressent leurs prières à saint Julien qui, dans le calendrier romain, est le quartier-maître général des voyageurs égarés qui se recommandent à lui. Édouard le cite donc son oraison, et, sans doute sous la conduite du bon saint, il trouve un petit sentier qui le conduit à une chapelle construite dans la forêt, et auprès de laquelle est la cellule d’un ermite. Le roi entend le saint homme récitant son rosaire avec un compagnon de sa solitude, et demande avec douceur l’hospitalité pour la nuit. « Je n’ai rien à offrir qui soit digne d’un seigneur tel que vous, répond l’ermite. Je ne me nourris dans ce désert que de racines et d’écorces d’arbre, et ne puis offrir aucun secours à l’homme même le plus misérable, à moins que ce ne soit pour lui sauver la vie. » Le roi demande le chemin du plus prochain village ; mais, reconnaissant que la route en serait déjà fort difficile même à la clarté du jour, il déclare qu’avec ou sans le consentement de l’ermite, il est déterminé à devenir son hôte pour la nuit. Cette menace détermine l’anachorète à lui ouvrir, non toutefois sans donner à entendre que, si ce n’eût été son habit de moine, il se fût fort peu inquiété de ses menaces et de sa colère, et que s’il le laissait entrer, ce n’était point par peur, mais pour éviter le scandale.
Le roi est enfin dans la cellule ; deux bottes de paille sont jetées à terre pour son usage, et il se console en pensant que du moins il est à couvert, et qu’une nuit sera bientôt passée. Mais d’autres besoins restent à satisfaire ; le nouveau venu demande vivement à souper ; car, dit-il,
Je puis bien vous le déclarer, Je n’avais jamais vu pareil jour expirer, Sans que du moins, au gré de mon âme envieuse, Je n’obtinsse une nuit joyeuse.
Le prince a beau lui donner des preuves de son goût pour la bonne chère, et lui dire qu’il est un officier de la cour qui s’est égaré à la chasse, l’avare ermite ne lui offre d’autres mets que du pain et du fromage, pour lesquels son hôte montre assez peu d’appétit ; et avec cela une eau limpide qui lui paraît moins engageante encore. Enfin le roi presse son hôte sur un sujet auquel il avait déjà plusieurs fois fait allusion sans obtenir une réponse satisfaisante :
Te voici, dit le prince, en un séjour propice Quand de gibier ta main veut pourvoir ton office : Cela tu le sais mieux que moi. Quand le garde en son lit sommeille, Tu peux sans te mettre en émoi, Car ta prunelle toujours veille, Abattre un lièvre agile ou quelque daim peureux. N’as-tu pas un arc et des flèches Pour faire à la loi quelques brèches, Bien que tu sois l’ermite de ces lieux ?
L’ermite, de son côté, exprime la crainte que son hôte ne veuille le pousser à quelque aveu de contravention aux lois sur la chasse, ce qui, si le roi en avait connaissance, pourrait lui coûter la vie. Édouard lui jure qu’il gardera le secret, et lui fait de nouveau sentir la nécessité de se procurer de la venaison. L’ermite répond en insistant davantage sur les devoirs qui lui sont imposés comme homme d’église, et continue à affirmer qu’il est tout-à-fait innocent de pareille violation de sa règle :
Ici j’ai vu déjà s’écouler bien des jours ; En m’abstenant de chair, j’ai vécu de laitage. Chauffez-vous au foyer de mon humble ermitage, Et goûtez du sommeil le paisible secours : Sur vous ma robe en couvrira le cours.
Il paraît que le manuscrit est ici incomplet, car nous ne trouvons point les raisons qui déterminent le moine économe à faire faire meilleure chère au roi. Toutefois, reconnaissant dans son hôte un de ces joyeux compagnons tels qu’il eut rarement l’avantage d’en voir à sa table, le saint homme lui sert tout ce qu’il à de mieux dans sa cellule. Deux chandelles étaient placées sur la table ; du pain blanc et des pâtés de venaison y arrivent alors avec un choix de venaison fraîche ou salée dont ils dépêchent quelques tranches avec rapidité. « J’aurais mangé mon pain sec, dit le roi, si je ne t’avais poussé à bout sur l’article de la chasse ; mais à présent j’ai dîné comme un prince. Si nous avions quelque chose à boire ! »
L’anachorète hospitalier se rend à ce nouveau désir ; il envoie son compagnon prendre dans une cachette qui se trouve près de son lit un pot de la contenance de quatre gallons[6], et tous trois se mettent à boire à qui mieux mieux. Sous la présidence de l’ermite en cette veillée joyeuse, ils sont astreints, suivant la coutume d’alors, à répéter exactement, avant de boire, certains mots baroques qui, prononcés inopinément et à certains intervalles, servaient à régler les rasades comme les toasts l’ont fait plus tard. L’un des buveurs disait, par exemple, Fusty bandias, à quoi l’autre était forcé de répondre, Strike pantnere. Le frère ne tarissait point en plaisanteries sur le manque de mémoire du roi, qui quelquefois oubliait ces mots. Ils donnent toute la nuit à ces gais passe-temps. Le matin, avant son départ, le roi invite le révérend frère à venir le voir ; il lui promet de lui offrir à son tour une joyeuse hospitalité, et le remercie de son excellent accueil. Le jovial ermite consent enfin à se présenter à la cour, où il doit demander Jacques Fletcher, nom qu’avait pris le roi ; il donne à Édouard quelques preuves de son adresse à tirer l’arc : après quoi ces deux nouveaux amis se séparent. Le roi ne tarde point à rejoindre sa suite. Comme ce poème est incomplet, nous ignorons comment l’aventure se termina ; mais il y a lieu de croire que ce fut comme dans les autres contes sur le même sujet ; c’est-à-dire que l’hôte d’Édouard, après avoir craint la mort pour avoir manqué, sans le savoir, au respect dû à son souverain, fut agréablement surpris de recevoir des honneurs et une récompense.
Dans la collection de M. Hartshorne il se trouve encore une histoire en vers, dans laquelle se représentent les mêmes incidents, et intitulée : le Roi Édouard et le Berger. Cette pièce, comme peinture des mœurs du temps, est encore plus curieuse que le Roi et l’Ermite ; mais elle est étrangère à notre objet actuel. Le lecteur connaît maintenant la légende originale d’où ont été tirés les incidents de notre roman ; il est inutile d’insister davantage sur les points de ressemblance que réunissent l’Ermite bon vivant et le frère Tuck de l’histoire de Robin-Hood.
Le nom d’Ivanhoé est tiré d’un vieux dicton rimé. Tous les auteurs de romans ont eu l’occasion, dans un moment ou dans un autre, de souhaiter avec Falstaff de connaître un lieu où ils pussent se procurer des noms à leur convenance : dans une situation pareille, l’auteur eut le bonheur de se souvenir de quelques vers où sont conservés les noms de trois fiefs perdus par un des ancêtres du célèbre Hampden qui avait frappé de sa raquette le prince Noir, dans une querelle qui s’éleva entre eux tandis qu’ils jouaient à la paume[7].
Le nom d’Ivanhoé convenait à l’auteur pour deux fortes raisons : la première, parce que c’était un vieux mot anglais ; la seconde parce qu’il ne donnait aucune idée de la nature du roman : il croit pouvoir regarder ce dernier avantage surtout comme d’une grande importance. Ce qu’on appelle un titre piquant, sert plutôt l’intérêt du libraire ou éditeur, qui par ce moyen vend quelquefois une édition tandis qu’elle est encore sous presse ; mais si un auteur permet que l’attention se fixe sur son ouvrage avant qu’il ait vu le jour, il se place dans une situation d’autant plus fâcheuse que, si l’attente qu’il a excitée ne se réalise point, elle devient fatale à sa réputation littéraire ; et puis, lorsque nous rencontrons un titre comme celui de la Conspiration des poudres[8], ou tout autre appartenant à l’histoire générale, chaque lecteur, avant de l’avoir vu, s’est fait une idée particulière du plan qui sera suivi dans le livre, et de la nature du plaisir qu’il doit y trouver. S’il est désappointé, comme cela est probable, il sera naturellement disposé à rejeter sur l’auteur ou sur l’ouvrage les sentiments désagréables dont la perte de son erreur sera suivie. Dans ce cas, on censure l’aventurier littéraire, non point pour avoir manqué le but auquel il visait, mais pour n’avoir pas lancé son trait dans une direction à laquelle il n’avait jamais pensé. Profitant des relations intimes que l’auteur a établies avec le public, il va lui faire part d’une bien futile circonstance : c’est qu’une liste de guerriers normands qui se trouve dans le manuscrit d’Auchinleck, lui a fourni le nom formidable de Front-de-Bœuf.
Ivanhoé eut un grand succès lors de son apparition, et l’on peut dire qu’il a valu à son auteur un droit de franchise, puisque celui-ci a pu depuis lors placer la scène de ses fictions en Angleterre aussi bien qu’en Écosse.
Le caractère de la belle Juive trouva tant de faveur auprès de quelques unes de ses lectrices, que l’auteur fut blâmé de n’avoir point, en arrangeant les destinées de ses personnages, uni Wilfrid à Rebecca, plutôt qu’à lady Rowena qui excite moins d’intérêt. Mais, sans parler des préjugés du temps qui rendaient une pareille union presque impossible, l’auteur peut faire observer en passant qu’un caractère plein de vertu et d’élévation est dégradé plutôt qu’élevé lorsqu’il trouve la récompense de ses nobles actions dans la prospérité temporelle : telle n’est point celle que la Providence a jugée digne de la vertu souffrante ; et c’est une doctrine dangereuse et fatale que de persuader aux jeunes personnes (lectrices ordinaires des romans) que la rectitude de conduite ou de principes a pour effet naturel la satisfaction de nos désirs, ou qu’elle trouve sa récompense dans les désirs satisfaits. En un mot, si un caractère vertueux et plein d’une céleste abnégation eût fini par obtenir la richesse, la grandeur et les dignités, ou par voir couronner une passion imprudente et mal assortie, telle que celle de Rebecca pour Ivanhoé, le lecteur eût pu dire que vraiment la vertu avait obtenu sa récompense. Mais un regard jeté sur le grand tableau de la vie prouvera que le renoncement à soi-même et le sacrifice de la passion aux inspirations de la conscience, ont rarement un pareil salaire, et que le sentiment intérieur qu’on éprouve après avoir accompli un noble devoir est pour l’âme une assez digne récompense, puisqu’il lui communique ce calme que le monde ne peut ni donner ni ravir.
Abbotsford, 1er septembre 1830.
MONESTIMABLEETCHER MONSIEUR, Il est presque inutile de mentionner les différens motifs qui me décident à inscrire votre nom en tête de l’oeuvre qu’on va lire. Cependant les imperfections de mon travail pourraient réfuter le principal de ces motifs. Si j’avais espéré le rendre digne de votre patronage, le public aurait vu dès ce moment qu’un ouvrage destiné à faire connaître les antiquités de l’Angleterre sous nos ancêtres saxons, ne pouvait être mieux dédié qu’à l’auteur illustre des Essais sur la coupe du roi Ulphus et sur les terres par lui concédées au patrimoine de saint Pierre. Je crains malheureusement que le cadre futile, incomplet et vulgaire, dont j’ai enveloppé le résultat de mes recherches, n’attire à mon ouvrage une exclusion auprès de cette classe orgueilleuse qui a pris pour devise detur digniori. D’un autre côté, je redoute aussi d’être accusé de présomption en plaçant le nom du docteur Jones Dryasdust à la tête d’une publication que les graves antiquaires relégueront peut-être parmi les inutiles romans et contes du jour. J’ai à coeur de me justifier à l’avance d’une telle accusation; car, bien que je dusse me reposer sur votre amitié du soin de mon apologie à vos propres yeux, je ne voudrais pas cependant, à ceux du public, demeurer convaincu d’un crime aussi grave que celui dont j’appréhende le faix par anticipation.
Je dois donc vous rappeler que, lors de l’entretien que nous eûmes ensemble pour la première fois sur cette nature de productions, dans une desquelles les affaires privées de notre sage et docte ami d’Écosse, M. Oldbuck de Monkbarns 1, ont été si inconsidérément publiées, il s’éleva entre nous une discussion sur la cause de la vogue dont jouissent dans ce siècle frivole ces livres qui, nonobstant leur mérite intrinsèque, doivent être regardés comme écrits à la hâte et en violation de toutes les règles de l’épopée. Il vous parut alors que le charme venait entièrement de l’art avec lequel l’auteur, comme un autre Macpherson 2, avait mis à profit les trésors épars de l’antiquité, suppléant à sa paresse ou à son indigence d’invention par les incidens qui avaient marqué dans l’histoire nationale à une époque peu éloignée, et introduisant des personnages réels, sans même avoir eu soin de changer les noms. Il n’y a pas soixante-dix ans, me fîtes-vous observer, que tout le nord de l’Écosse vivait sous un gouvernement aussi simple et aussi patriarcal que ceux de nos bons alliés les Mohawks et les Iroquois 3. En admettant que l’auteur ne puisse être supposé d’avoir été le témoin de ces temps-là, il doit avoir vécu, observiez-vous, au milieu des personnes qui y ont joué un rôle; et même, depuis les trente années qui viennent de s’écouler, les moeurs écossaises ont éprouvé de tels changemens, que nous ne trouvons pas plus étranges les habitudes sociales de nos ancêtres que celles du règne de la reine Anne. Ayant ainsi des matériaux de toute sorte épars autour de lui, l’auteur n’avait plus guère, ajoutiez-vous, que l’embarras du choix: de là cette conclusion naturelle, que, possesseur d’une mine aussi féconde, ses ouvrages lui avaient nécessairement rapporté plus de profit et de gloire que n’en méritait la facilité de ses travaux.
En adoptant, comme je le devais, la vérité générale de ces remarques, je ne puis m’empêcher de trouver étonnant qu’aucune tentative n’eût encore été faite pour exciter en faveur des traditions et des moeurs de la vieille Angleterre un intérêt pareil à celui qu’ont éveillé nos voisins, plus pauvres et moins célèbres. Le drap vert de Kendal 4, quoique d’une date plus reculée, doit bien nous être aussi précieux que les tartans bariolés du nord. Le nom de Robin Hood5, habilement évoqué, susciterait une ombre aussi vite que celui de Rob-Roy; et les patriotes d’Angleterre ne méritent pas moins de renommée, dans nos cercles modernes, que les Bruce et les Wallace de la Calédonie. Si les paysages du midi de la Grande-Bretagne sont moins romantiques et moins sublimes que ceux des montagnes du nord, on doit reconnaître qu’ils réunissent dans la même proportion plus de douceur et de beauté. Somme toute, nous avons le droit de nous écrier avec le Syrien ami de son pays: «Le Pharphar et l’Abanas, fleuves de Damas, ne sont-ils pas préférables à tous les fleuves d’Israël?»
Vos objections relativement à ce projet, mon cher docteur, étaient, vous vous le rappelez, de deux sortes. Vous insistiez sur les avantages qu’offrait à l’auteur écossais la récente existence de cet état de société qui forme le sujet de ses tableaux. Bon nombre de personnes vivantes, remarquiez-vous, se souviennent d’avoir entendu dire à leurs pères qu’ils avaient non seulement vu le célèbre Roy Mac-Grégor, mais qu’ils avaient pris part encore à des festins ou à des combats avec lui. Tous ces détails minutieux de la vie privée et du caractère domestique, tout ce qui imprime de la vraisemblance à un récit et à l’individualité d’un personnage, se trouvent encore dans la mémoire des Écossais, tandis qu’en Angleterre la civilisation remonte si haut, que les idées que nous pouvons avoir de nos ancêtres ne sont plus que le fruit de la lecture de vieilles chroniques, dont les auteurs semblent avoir méchamment conspiré à supprimer dans leurs récits toutes les particularités intéressantes, pour les remplacer par des fleurs d’éloquence monacale ou de triviales réflexions sur les moeurs. Marcher l’égal d’un auteur écossais dans la tâche de ressusciter les traditions du temps passé, serait pour un Anglais, disiez-vous, une prétention absurde et téméraire. Le Calédonien avait, selon vous, comme la magicienne de Lucain, la faculté de parcourir le théâtre d’une bataille récente, et de choisir, pour ses miracles de résurrection, un cadavre dont les membres semblaient encore tout palpitans, et dont la bouche venait d’exhaler son dernier soupir. Tel était le sujet auquel la puissante Érictho elle-même était forcée de recourir, comme pouvant seul être ranimé par ses enchantemens: ……gelidas letho serutata medullas, Pulmonis rigidi stantes sine vulnere fibras Invenit, et vocem defuncto in corpore quærit6.
L’auteur anglais, d’un autre côté, disiez-vous, en le supposant tout aussi habile que l’enchanteur du nord, n’est libre de prendre ses sujets qu’au milieu de la poussière des âges, où il ne trouve que des ossemens desséchés, vermoulus et désunis comme ceux qui remplissaient la vallée de Josaphat. Vous m’exprimâtes aussi la crainte que les préjugés anti-nationaux de mes compatriotes ne leur permissent pas d’accueillir favorablement une production comme celle dont j’essayais de vous démontrer la réussite probable. Et cela, reprîtes-vous, n’est pas entièrement dû, en général, à de meilleures dispositions pour ce qui est étranger, il faut encore avoir égard aux improbabilités résultantes des circonstances où le lecteur anglais se trouve placé. Si vous lui tracez un tableau de moeurs sauvages et un état de société primitive existant au milieu des montagnes d’Écosse, il est naturellement porté à croire à la réalité de la peinture que vous lui faites: en voici la raison. S’il est de la classe ordinaire des lecteurs, il n’a jamais vu ces pays éloignés, ou il a seulement parcouru pendant une excursion d’été ces régions déshéritées par la nature, n’y prenant que de mauvais dîners, dormant sur des lits à roulettes, errant de déserts en déserts, et tout plein de crédulité sur les choses les plus étranges qu’on veut lui dire d’un peuple assez barbare et assez extravagant pour paraître attaché à un séjour aussi extraordinaire. Mais le même homme estimable, placé dans sa propre demeure, hermétiquement fermée, et entouré de tout ce qui rend si confortable le coin du feu anglais, est moitié moins disposé à croire que ses ancêtres menaient une vie bien différente de la sienne; que la tour en ruine qui ne sert plus aujourd’hui qu’à former un point de vue fut jadis habitée par un baron qui l’aurait pendu à sa porte sans autre forme de procès; que les paysans par qui sa petite ferme est tenue auraient été esclaves il y a trois siècles; et qu’enfin la complète influence de la tyrannie féodale s’étendait alors sur le village voisin, où le procureur est aujourd’hui un personnage plus important que le lord de l’ancien manoir.
Tout en reconnaissant la force de ces objections, je dois avouer en même temps qu’elles ne me semblent pas entièrement insurmontables. La pénurie de matériaux est en effet une grande difficulté; mais, pour ceux qui ont des connaissances en antiquités, il existe, et le docteur Dryasdust le sait mieux que personne, sur la vie privée de nos bons aïeux, des aperçus épars dans nos divers historiens, qui sont peu de chose, il est vrai, en comparaison des autres matières qu’ils traitent; mais tous ces aperçus réunis suffiraient pour jeter quelque jour sur les habitudes domestiques de nos pères. Si j’échoue dans mon entreprise, je n’en garde pas moins la conviction qu’avec un peu plus de travail et d’art pour mettre en oeuvre ces matériaux, une main plus habile serait aussi plus heureuse dans leur emploi, grâce aux éclaircissemens du docteur Henry 7, de M. Strutt, et surtout de M. Sharon Turner. Je proteste donc par avance contre tout argument qui serait fondé sur l’insuccès de ma tentative.
D’un autre coté, j’ai déjà dit que, si une peinture fidèle des anciennes moeurs anglaises était offerte à mes compatriotes, je leur suppose trop de bon sens et des dispositions trop favorables, pour douter qu’elle ne reçût un accueil bienveillant. Leur indulgence et leur bon goût en sont d’irrécusables garans.
Ayant ainsi répondu de mon mieux à la première classe de vos objections, ou du moins ayant manifesté la résolution de franchir les barrières qu’avait élevées votre prudence, je serai court sur ce qui m’est particulier. Vous parûtes être d’opinion que la position d’un antiquaire adonné à des recherches sérieuses, et de plus, comme le vulgaire le dira quelquefois, minutieuses et fatigantes, serait regardée comme un motif d’incapacité pour composer avec succès une histoire de ce genre. Mais permettez-moi de vous dire, mon cher docteur, que cette objection est plus spécieuse que solide. Il est vrai que ces compositions futiles ne pourraient convenir au génie plus sérieux de notre ami M. Oldbuck. Cependant Horace Walpole écrivit un conte de revenant qui a remué bien des entrailles, et Georges Ellis 8 sut transporter tout le charme de son humeur enjouée, aussi aimable que peu commune, dans son Abrégé des anciens romans poétiques; de manière que, si je dois avoir sujet quelque jour de regretter mon audace, j’ai du moins en ma faveur ces honorables précédens.
Néanmoins, l’antiquaire, plus sévère, peut penser qu’en mêlant ainsi la fiction à la vérité, je corromps la source de l’histoire par de modernes inventions, et que je donne à la génération nouvelle de fausses idées sur le siècle que je décris. Je ne puis qu’avouer en un sens la force de cet argument, mais j’espère l’écarter par les considérations suivantes.
Sans doute je ne saurais ni ne veux prétendre à une observation exacte, même en ce qui touche le costume extérieur, et encore moins pour la langue et les moeurs; mais le même motif qui m’empêche d’écrire les dialogues de mon drame en anglo-saxon ou en normand-français, comme aussi de publier cet essai avec les caractères d’imprimerie de Caxton ou de Wynken de Worde 9, me défend également de me restreindre dans les bornes de la période où je fixe mon histoire. Pour exciter un intérêt quelconque, il est indispensable que le sujet choisi se traduise, pour ainsi dire, dans les moeurs et l’idiome du siècle où nous vivons. Jamais la littérature orientale n’a fait une illusion pareille à celle que produisit la première traduction, par M. Galland, des Mille et une Nuits, dans lesquelles, en conservant d’un côté la splendeur du costume, et de l’autre la bizarrerie des fictions de l’Orient, il mêla des expressions et des sentimens si naturels, qu’il les rendit intelligibles et intéressantes, en même temps qu’il abrégeait les longs récits, changeait les réflexions monotones, et rejetait les répétitions sans fin de l’original arabe. Aussi ces contes, bien que moins purement orientaux que dans leur source primitive, s’assortirent beaucoup mieux au goût européen, et obtinrent un degré de faveur populaire qu’ils n’eussent jamais atteint si les moeurs et le style n’avaient en quelque sorte été appropriés aux idées et aux habitudes des lecteurs d’Occident.
