Erhalten Sie Zugang zu diesem und mehr als 300000 Büchern ab EUR 5,99 monatlich.
Dans les Abruzzes, au pied du Gran Sasso, le bourg médiéval de Castel Del Monte vit au rythme des transhumances. Costanza, qui a grandi dans une famille à la réputation sulfureuse, s’efforce de préserver les siens du lourd héritage du passé. Elle utilise ses dons de clairvoyance et ses talents de guérisseuse au profit de tous, ne récoltant que crainte et méfiance, tandis que son fils Fabio mène une existence de berger aux traditions séculaires. Quand celui-ci disparaît pendant la guerre et que son petit-fils Mimmo se comporte étrangement, son inquiétude grandit. Le mal va-t-il de nouveau frapper à sa porte ? Pourra-t-elle protéger sa famille et l’empêcher de quitter le pays quand la crise économique s’installe ?
Cette fable pleine d’humour et de tendresse, aux nombreux rebondissements, nous transporte au cœur même des Abruzzes italiennes.
À PROPOS DE L'AUTEURE
Nicole Di Persio poursuit sa plongée dans le passé de sa famille italienne en nous offrant dans ce récit un subtil mélange d’imagination, de fantaisie et de touches historiques qui évoquent le difficile tournant économique de l’après-guerre dans cette région des Abruzzes à vocation pastorale.
Sie lesen das E-Book in den Legimi-Apps auf:
Seitenzahl: 254
Veröffentlichungsjahr: 2022
Das E-Book (TTS) können Sie hören im Abo „Legimi Premium” in Legimi-Apps auf:
Nicole Di PERSIO
COSTANZA
Roman
Cet ouvrage a été composé et imprimé en France par Libre 2 Lire
www.libre2lire.fr – [email protected], Rue du Calvaire – 11600 ARAGON
Tous droits de reproduction, d’adaptation et detraduction intégrale ou partielle réservés pour tous pays.
ISBN Papier : 978-2-38157-284-0ISBN Numérique : 978-2-38157-285-7
Dépôt légal : 2022
© Libre2Lire, 2022
Illustration de couverture : Victoire Moreau
Pour ma famille Abruzzeze, mes chaleureux amis de Castel del Monteet en mémoire de « Concetta, la Castellane ».
Eppure lo sapevamo anche noi
L’odore delle stive
L’amaro del partire
Lo sapevamo anche noi…
Gianmaria Testa « Ritals »
Notes de l’auteur et remerciements
Bien qu’inspiré de faits réels et parfois historiques, ce roman est une pure fiction. Cette histoire se déroule en majeure partie dans un lieu réel, cher à mon cœur, Castel Del Monte, un merveilleux village médiéval des Abruzzes, classé parmi les plus beaux bourgs d’Italie, lieu de naissance de Concetta, la Castellane, notre bisnonna. Si des personnes qui vivent en ces lieux portent le même nom que mes personnages c’est une pure coïncidence, je les prie de m’en excuser. Dans la vraie vie, les Di Paolo et les Petretti existent, sous un autre nom, ils sont amis, je leur ai offert une parenté et quelques sourires littéraires.
Merci à toute ma famille de France et d’Italie pour son soutien, et surtout à mon mari pour son aide discrète et efficace ; à ma fille qui sait toujours me motiver, à Claudie BT attentive relectrice, à mes nombreux amis que j’ai un peu négligés au téléphone, et surtout merci à vous, chers lecteurs, qui suivez mes fantaisies italiennes.
Je remercie aussi vivement Mario Basile qui m’a permis de consulter le programme de la San Donato de 1946, Alessandro et Davide qui m’ont fait découvrir le moindre recoin du vieux bourg, et Nicolas Pelini source d’inspiration et correcteur vigilant.
Bien que son père fût un homme détestable, Maria Elena adorait travailler à ses côtés dans la boulangerie familiale ouverte dans la rue centrale du village qui s’étendait peu à peu à l’extérieur du bourg médiéval de Castel Del Monte. Elle ne se plaignait jamais, il aurait été capable de renoncer à son aide efficace pour la punir. C’était un tout petit commerce qu’avaient créé ses parents à la fin des années vingt quand les fours à pain, mis à la disposition des familles de chaque quartier de Castel Del Monte, avaient été délaissés. Son succès grandissant n’était pas dû à la qualité des pains proposés par son père, un homme bourru et grippe-sou ; pour gagner quelques lires, il n’était pas regardant sur la qualité de la farine. C’est l’excellence de la focaccia dont elle assurait en secret la fabrication qui fidélisait la clientèle : craquante et dorée en surface, tendre à l’intérieur, tout juste salée comme il le fallait, elle disparaissait dès la première heure de l’ouverture du magasin.
Et par-dessus cela les pâtisseries de Maria Elena faisaient fureur. Son père lui en reconnaissait la paternité, les « douceurs » c’est une histoire de bonnes femmes ! Elle préparait chaque samedi deux énormes paniers de bocconotti et chaque samedi elle en goûtait un, quand son travail était terminé. Elle croquait, les yeux à demi-fermés, dans la douceur de la pâte frola et se laissait envahir par le parfum puissant de la confiture de raisin qui noircissait un instant les perles de ses dents. Ceux à la confiture de prunes, elle n’en faisait jamais, elle n’aimait pas autant, personne n’osait protester dans le village. Pour les fêtes elle régalait les clients de pan di Spagna imbibé d’une liqueur miellée de son invention, fourré d’une crème délicatement mêlée de senteurs végétales empruntées à la montagne.
Toute jeune, elle travaillait déjà, du matin au soir, dans l’affaire familiale, sans salaire évidemment, sans le moindre merci du père non plus. C’était une jeune fille douce, à la peau très pâle, et son visage de madone encadré de longs cheveux bruns ondulés, donnait l’envie de prier à genoux à plus d’un gars de son âge. Mais ses yeux très sombres ne s’illuminaient que quand un certain Fabio passait chercher commande.
Au printemps de 1934, à l’annonce, par la rumeur, de l’inclinaison de sa fille pour ce jeune berger, la fureur saisit le boulanger ; il criait à qui voulait l’entendre :
Il pensait très fort : et Fabio c’est un misérable sans-le-sou. Un matin, il vit pénétrer dans la boulangerie la mère du jeune homme, il comprit que ses affaires étaient mal parties. Elle ne prononça pas la moindre parole sur le sujet, elle commanda un gros pain bis alors qu’il savait très bien que dans cette famille on continuait la tradition du pain maison.
Bien que relativement âgée, Costanza avait le visage lisse et sans expression, des yeux sombres au regard dur qui le transperça et lui donna soudain envie de disparaître sous terre. Grande et maigre, toujours habillée de noir depuis que la Grande Guerre lui avait pris son jeune mari. C’était une femme dure à la tâche qui habitait depuis son mariage une maison du vieux bourg, via centrale, sous l’église « Matrice di San Marco Evangelista ». Elle était connue pour avoir élevé d’une main de fer ses jumeaux Fabio et Carmela et, il ne savait trop pour quelle raison car il était d’une autre province, elle inspirait un respect mêlé de peur. Elle le regarda simplement et, sans savoir comment, il se trouva pris de logorrhée verbale. Il lui déballa tout, la vérité sur la focaccia faite par sa fille, les gâteaux faits par sa fille, ses finances en excellent état grâce à sa fille, sa fille vraiment une bonne petite et… Costanza l’interrompit :
Et sans même emporter le pain, elle se dirigea vers la porte ; il n’osa pas émettre la moindre protestation. Là, elle se retourna et lui lança :
Sous le choc de cette entrevue, il ferma immédiatement boutique et se précipita pour retrouver sa femme à l’étage. Il l’interrogea, fébrile :
*
Agréablement surpris par l’acceptation du père, le jeune couple aurait voulu se marier dès le mois suivant, ils avaient peut-être leurs raisons. Les personnes, mères, amis, à qui ils en parlèrent s’écrièrent, véhéments :
Maria Elena trancha : elle irait à l’église fleurir la Vierge, les prairies débordaient de fleurs. Elle dévalisa aussi les plus beaux arums du jardin familial. Comme toutes les années précédentes, elle récita le rosaire, de maison en maison, avec ses amies de la chorale. Elles se rendirent en petit groupe pour prier devant la « Madonna delle Grazie », dans la petite église située hors des murs du vieux bourg. C’était une de leurs rares occasions d’échapper à la surveillance maternelle et le sentier résonnait de leurs rires. Il n’était pas rare qu’un garçon traînât dans le coin mais il n’avait aucune chance, elles étaient accrochées à leur seule richesse, leur pureté encore intacte. Sa mère s’inquiétait de ses absences répétées :
Leur union fut consacrée dans les tout premiers jours de juin, lesmauvaises langues trouvèrent l’événement un peu précipité. Chaque nuit qui le précéda, le boulanger rêvait qu’un lys géant lui barrait la porte de l’église, se balançait frénétiquement à son approche, et s’effondrait en un gros tas gluant dès qu’il tentait de l’écarter. Sa santé se détériora dans l’année qui suivit et tandis que le ventre de sa fille s’arrondissait, son corps à lui se consumait. Il flottait dans ses vêtements, et traînait hagard toute la journée, provocant les commentaires suspicieux de sa clientèle. Il avait perdu toute énergie et Maria Elena compatissante continua à travailler la journée entière, sans salaire.
Costanza se trompait parfois.
Après la mort de son père, les événements se précipitèrent pour Maria Elena. Sa maman s’enfonça dans un lent dépérissement ; elle était incapable de s’occuper de ses propres soins, encore moins de gérer l’affaire familiale. Maria Elena dut assumer sur les deux tableaux : sa mère et le commerce d’une part, et d’autre part sa toute jeune vie de famille. Elle nourrissait son bébé nouveau-né et souffrait physiquement et moralement dès qu’elle s’en éloignait. Le départ de son mari berger pour la transhumance acheva de compliquer terriblement sa vie. Heureusement sa belle-mère, chez qui le jeune couple vivait, fut un soutien de chaque jour.
Costanza adorait la petite Mélina dont elle était la marraine. Elle avait choisi son prénom à l’instant même où elle la tint pour la première fois dans les bras, en janvier 1935. Le nez enfoui dans le petit duvet noir, elle avait humé doucement l’enfant :
L’absence quotidienne de Maria Elena renforça le lien entre la petite et sa grand-mère qui s’en occupa toute la journée pendant presque une année. Pour la jeune femme, la situation était difficilement tolérable. Le soir, ivre de fatigue, elle n’avait pas la force de s’interposer quand elle constatait que sa fille tendait les bras vers sa grand-mère pour réclamer un câlin. Sa fille qui, quand elle l’appelait, tournait la tête vers Costanza comme si elle demandait son consentement avant de répondre à sa maman.
Quand la mère de Maria Elena décéda à son tour, arriva le moment de prendre une grande décision. Après de nombreuses hésitations et discussions avec son mari, elle mit la boulangerie en vente et fit à son Fabio adoré un merveilleux cadeau : son indépendance. Il devint propriétaire de son troupeau, son propre patron ! Ce qui ne changea rien à son mode de vie mais illuminait ses yeux de fierté quand il sifflait ses pecore, ses douces brebis, et qu’elles le suivaient plus obéissantes que jamais. Il resta un peu d’argent après cette grosse dépense, ils décidèrent alors de s’installer dans leurs murs. Avec l’aide insistante de Costanza qui portait dans les bras la petite Mélina, le couple visita quelques maisons proches du vieux bourg, dans la rue de l’école.
La visite eut lieu le lendemain matin tôt, la petite dormait encore sous la garde de sa tante Carmela. Ils marchèrent une bonne trentaine de minutes, ce n’était pas si près que Costanza l’avait laissé entendre ! Il faisait doux, l’air embaumait le chèvrefeuille sauvage, aucun ne parlait. La maison se cachait timidement derrière une petite hêtraie, on n’en voyait dépasser qu’un morceau de toit à demi effondré. En traversant la fagette Fabio souriait, il reconnaissait l’endroit, il y jouait autrefois, souvent en cachette de sa mère ; il avait appris à ses dépens que manger trop de faînes en automne comportait des risques ! Autrefois la hêtraie était plus étendue, les qualités du bois de ces arbres majestueux avaient signé son déclin. Le sentier à peine dessiné craquait sous leurs pas, les feuilles sèches détachées par de récents coups de vent s’accumulaient dans les ornières. Ils risquaient à chaque pas de se tordre une cheville, heureusement que Costanza n’a pas insisté pour emmener la petite dans ses bras se dit Fabio un peu étonné par la discrétion inhabituelle de sa mère.
Au détour du chemin, la maison dévoila sa beauté décadente. Au premier coup d’œil ils surent :
Les murs, bâtis en belles pierres pâles identiques à celles du vieux bourg étaient en grande partie écroulés, de la remise et de la grange il ne restait que des ruines, le jardin disparaissait sous les ronces mais rien ne tempéra leur enthousiasme sauf…
En les regardant s’éloigner, Costanza souriait, son but était atteint, lamaison va revivre. Elle se souvint du jour où le toit s’était effondré, elle avait vu s’élever le nuage de poussière depuis une fenêtre du bourg où elle n’habitait que depuis quelques jours. Elle s’attarda, rêveuse, évoquant les bons et mauvais moments de son enfance. Tandis qu’ils remontaient le chemin, elle entendait leurs voix joyeuses, elle écoutait son fils s’emballer sur ses projets :
Cet enthousiasme la réconforta : j’ai pris une bonne décision en les poussant à cet achat, il est temps d’affronter le passé !
Costanza n’était jamais mélancolique très longtemps.
En ce début d’été 1937, les yeux de Maria Elena brillaient, le bonheur illuminait son visage. Assise dans l’herbe, à l’ombre des trois tilleuls plantés devant leur maison, sur une vieille couverture récupérée pendant le déménagement de la maison de ses parents, elle finissait de nourrir la petite Mélina. L’enfant, âgée de deux ans maintenant, picorait dans un petit bol un mélange de morceaux de pain et de tomates du jardin, de petits bouts de saucisson, le tout arrosé d’huile d’olive de leur production. Il s’en dégageait une odeur délicieuse qui rappela à Maria Elena que l’heure du repas était depuis longtemps dépassée mais elle ne voulait pas interrompre le travail de son mari.
C’était un moment plein de tendresse où la petite gloutonne se laissait aller, à demi endormie, contre sa maman ; un moment de moins en moins rare depuis que Costanza se faisait moins présente. Fabio sifflotait ; un carré de tissu noué sur la tête il terminait de réparer le faîte du toit, à califourchon entre les deux pans de la toiture. De temps en temps il jetait un coup d’œil à ses femmes, ses trésors. Il se disait malicieusement :
La nuit avait été difficile, Mélina faisait des cauchemars depuis qu’ils avaient quitté le domicile de Costanza. Elle se débattait, repoussant ses draps et criait :
Fabio voulait se lever, la réconforter, je suis là, je suis là, mais déjà Maria Elena était sur le pied de guerre :
Il comprenait le besoin d’exclusivité de sa femme, il avait bien vu comment sa mère accaparait la petite, il était vraiment temps de s’éloigner un peu de Costanza. D’ailleurs il avait été très étonné par la facilité avec laquelle sa mère avait accepté leur déménagement, il se demandait même parfois si elle ne leur avait pas discrètement facilité la tâche. Elle en est bien capable, elle est si reconnaissante à Maria Elena pour l’achat du troupeau se disait-il quand il pensait au prix ridiculement bas payé pour la maison et toutes les terres, Maria Elena n’a pas l’air de suspecter quoique ce soit alors pourquoi m’en soucier ?
Costanza aimait beaucoup cette tendre épouse qui rendait son garçon si heureux…
Heureux, Fabio, perché sur son toit, l’était incroyablement. Quand du regard il embrassait son nouveau royaume, son cœur faisait des bonds de joie. La maison bien plus grande qu’elle ne paraissait de l’extérieur, les dépendances, le merveilleux jardin qui s’était révélé, une fois défriché, plein de ressources, tout le comblait. Mais par-dessus tout, là-bas tout au fond, derrière les arbres fruitiers, il avait installé quatre ruches. Il les avait construites de ses mains, avec du bois de récupération pris dans les bâtiments, bien sec, poli par les ans. Il avait veillé à leur orientation par rapport au vent, aux intempéries, avec une plate-forme d’atterrissage à l’abri de leurs ennemis. Il n’avait jamais pris la moindre leçon sur le sujet, il agissait d’instinct, guidé par le souci de protéger ses petites amies.
Et elles lui avaient fait confiance, un essaim après l’autre, elles avaient occupé leurs demeures. Il avait assisté, fasciné, à leur installation, dans un bourdonnement électrique intense. L’air vibrait au rythme de son cœur, il leur appartenait. Une des ruches ne leur plut pas, après une rapide visite par l’avant-garde des ouvrières, elles la désertèrent. C’était celle du bout de la ligne, située presque dans l’ombre d’un arbre de Judée. Cet arbre très ramifié s’était paré au printemps d’une somptueuse floraison d’un rose éclatant et Fabio avait pensé qu’il y avait là une réserve toute trouvée de nourriture pour ses abeilles. Eh bien non ! elles avaient contourné systématiquement ce coin du jardin. Comme il avait construit cette ruche avec du bois trouvé dans la resserre aux salaisons, il les interrogea :
Il n’eut pas vraiment la réponse mais il ne vint jamais de quatrième essaim. Comment savaient-elles qu’un abri les attendait, où étaient-elles installées avant ? Et comment repèrent-elles les fleurs ? se demandait-il quand son sommeil était perturbé par les cauchemars de sa petite fille. Il se promit qu’à son retour de la transhumance il chercherait une réponse à toutes ces questions. Il n’aimait pas beaucoup lire mais il se promettait de fournir un effort… À moins que Carmela ne s’en charge ? Elle qui a toujours le nez dans ses livres… En attendant, il comptait bien sur une récolte de miel abondante. Les reines étaient jeunes et les ouvrières animées d’un zèle incessant. Il se plantait à quelques mètres des ruches et passait des heures à les observer. Elles lui tournaient autour sans jamais le frôler. Parfois, saisi d’une irrésistible envie, il cherchait le contact, laissait couler un peu de miel sur sa paume et elles comprenaient, elles butinaient sa peau, le caressant avec le souffle de leurs ailes transparentes. Elles demandaient son approbation, il était tout amour.
*
Quand, début juillet, il ouvrit la première ruche, la plus proche de la maison, une douce odeur sucrée envahit ses narines. Il l’identifia sans hésiter : c’était l’odeur des fleurs des tilleuls plantés devant la maison, celles qui embaumaient durant les chaudes soirées de juin.
Il ne put résister, il lécha son doigt avant de l’offrir en hommage aux butineuses qui lui tournaient calmement autour. En suçotant sa langue, il perçut une légère senteur qui lui rappelait le jardin d’herbes médicinales qu’il cultivait, dans un coin de terrain ensoleillé. Il hésita peu de temps : la menthe ? Non, la mélisse ! Un miel de tilleul et de mélisse ! Il se rappela ce que Costanza lui disait, quand il était enfant sur la mélisse, cette plante qui ressemble un peu à une ortie, dotée comme elle d’une floraison blanche et discrète :
Tout devint clair pour lui, la douceur des habitantes de cette première ruche s’expliquait : elles sont nourries au miel tiglio e melissa ; ce miel a donc, lui aussi, un effet soporifique ! Il décida d’en parler à sa mère, elle trouverait peut-être une idée pour écouler ce produit un peu particulier.
Lorsqu’il entrouvrit la seconde ruche, plus tard dans le courant du mois de juillet, il comprit aussitôt que cette colonie débordait d’énergie. Les abeilles, vives et alertes, émettaient un bourdonnement strident. Il ne craignait pas d’être piqué mais elles lui semblaient agressives et il recula un peu. Tout annonçait un miel différent du premier. Quand il saisit le cadre de cire, un miel ambré et sombre s’écoula et son odeur forte confirma son impression. Il reconnut le miel de châtaignier avec lequel sa mère parfumait ses pâtisseries autrefois. Elle lui en faisait manger de pleines cuillerées au premier coup de fatigue :
Il en déduisit que chaque colonie s’était donné une mission différente et c’est avec curiosité qu’il ouvrit la dernière ruche. Ce miel ambré, aromatique, épicé, il n’en avait jamais ni goûté ni senti mais son odeur, il la reconnaissait ! Maria Elena était une adepte de cette plante exotique, la coriandre, qu’elle semait dans son potager le printemps venu ; elle essayait de temps en temps, quelle hérésie, d’en mettre dans ses plats à la place du basilic. Il n’aimait pas la coriandre et ce miel ne lui plaisait pas davantage ! Il n’en connaissait pas les vertus, il décida en son for intérieur que cette plante allait disparaître de son jardin, il faudrait bien que ces abeilles au goût de potager s’approvisionnent ailleurs !
Les travaux de la maison avançaient bien, Fabio s’était attaché l’année précédente, avec son cousin, à en restaurer l’extérieur. Humains et bêtes étaient maintenant à l’abri de la neige durant l’hiver. Il y pensait avec soulagement car d’ici quelques jours le départ pour la transhumance allait le séparer, une fois de plus, de sa petite famille. Il comptait bien sur sa mère et sur Carmela pour veiller sur elle, d’autant que la naissance approchait. Il s’efforça un peu égoïstement de chasser ce souci de son esprit, après tout cela existait depuis des siècles, les femmes avaient toujours accouché, elles se débrouillent entre-elles et c’est très bien comme cela. Costanza saurait faire face, il était temps de discuter avec elle.
Il connaissait les habitudes de sa mère : dans la montagne le matin, toujours chez l’un ou l’autre l’après-midi à distribuer ses remèdes, elle s’activait le soir chez elle aux tâches de la maison ou à d’autres, plus mystérieuses. Elle n’avait jamais été absente au retour de l’école de ses jumeaux. Fabio sourit en pensant combien il l’avait alors regretté, il aurait tant aimé aller traîner le soir avec ses copains. De la via centrale à la porte Tollino un millier d’aventures les attendaient dans le dédale des petites ruelles et, si le soir ne tombait pas trop vite, ils pouvaient même quitter l’enceinte du bourg à la découverte de la liberté. Mais Costanza n’était pas comme les autres mères, en adoration devant les représentants mâles de la famille et permissives avec leurs adolescents ; elle exerçait une tyrannie bienveillante, une « main de fer sous un gant de velours ». Alors qu’il montait vers le vieux village, ses souvenirs d’enfance affluaient et il reconnaissait combien il devait remercier sa mère pour son éducation à la fois sévère, aimante et ouverte, chez lui on pouvait parler de tout, de religion, du cycle de la vie, des femmes… Un seul sujet faisait réagir négativement sa mère : quand il racontait naïvement, un peu étonné quand même, l’attitude des animaux à son égard, elle l’arrêtait immédiatement :
Il sentait bien que sa mère était spéciale, il aurait bien voulu qu’elle reconnaisse qu’il l’était un peu lui aussi ! Sa sœur jumelle était jolie, intelligente, traitée comme son égal, ce qu’il avait d’ailleurs regretté plus d’une fois quand c’était son tour de vaisselle, mais il n’avait jamais eu l’impression qu’elle fut dotée d’un talent particulier. Alors il enfouissait au plus profond de lui ses sensations étranges et n’en parlait à personne. Quand il rencontra Maria Elena, sa vie prit un autre sens, il avait un but, un amour qui emplissait sa vie. Mais il sut dès le premier instant qu’il ne lui révélerait jamais ce qu’il était. Il n’en parlait qu’à ses brebis.
*
Le soir tombait plus vite que Fabio ne s’y attendait et quand il s’engagea sous la voûte de la porte San Ubaldo il faisait presque nuit ; heureusement il connaissait chaque pavé un peu disjoint, chaque marche inclinée à contre sens. Habitué à l’obscurité des grands espaces, il avait des yeux de chat. Costanza avait laissé sa porte ouverte. Qui l’a prévenue de mon arrivée, ne craint-elle pas les intrusions nocturnes ? se demanda-t-il comme à chaque fois. La table était mise pour deux et elle servit aussitôt le brodo réconfortant qu’elle avait préparé. Sa saveur était inimitable, les tomates, le basilic et les haricots blancs arrivés tout droit de leur petite fermette n’avaient rien d’exceptionnel, mais les ciafrichigli de sa mère, ces petits cubes de pâte fraîche, à peine éclos entre ses doigts… il s’en serait rendu malade, condamné au silence par sa gourmandise.
Costanza, les yeux mi-clos, ronronnait presque de bonheur devant le plaisir manifeste de son fils, un garçon si courageux que je vais m’empresser de rassurer avant son départ :
La sévérité affichée de Costanza cachait mal sa tendresse, aux yeux de Fabio.
Quand,aux premiers jours de septembre, Fabio se réveilla, il faisait encore nuit. Il n’eut pas besoin de vérifier : Il est cinq heures, allons-y ! Avec émotion il inspira profondément l’odeur chaude de sa femme endormie, il frôla son ventre rebondi en murmurant d’une voix à peine audible :
Il ne doutait pas un instant que ce petit être lové au creux du ventre de sa douce épouse fût un garçon, il l’avait déjà baptisé Mimmo. Se déplaçant dans l’obscurité, il alla embrasser Mélina, en se disant avec regret qu’à son retour elle aurait perdu son odeur de bébé. Il se secoua, l’heure n’était pas à la nostalgie.
En réalité, Maria Elena ne dormait plus depuis longtemps. Elle était descendue bien avant lui ranimer le feu dans l’âtre, préparer un café serré et couper des tranches épaisses dans la miche de pain, le fromage et le jambon. Quand elle entendit son pas dans l’escalier, elle se leva lourdement, s’enveloppa dans son châle et le rejoignit à la cuisine, afin de veiller aux moindres détails des préparatifs. Elle ne souhaitait pas perturber le rituel de départ de son mari mais ne pouvait s’empêcher de le toucher au passage, de lui voler un baiser. Malgré ses protestations : tu aurais dû rester au lit, ce n’est pas raisonnable dans ton état ! Fabio était très heureux de serrer une dernière fois sa douce épouse dans ses bras. Il s’en arracha avec déchirement, jeta un dernier regard tout autour de la pièce, il devait veiller à ne rien oublier. Il referma doucement la porte et à l’entrée de la remise il enfila ses grosses bottes de cuir destinées à le protéger des serpents. Il accrocha sa lourde sacoche autour de ses épaules, saisit son long bâton et partit pour de longs mois. Sa silhouette avait disparu depuis longtemps quand Maria Elena réussit à quitter la fenêtre.
*
