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France, 2014
Quand s’éteint sa promesse d’enfant, la vie de Louise bascule. D’une brève rencontre amoureuse, elle garde précieusement un collier aux étranges effets sur sa personnalité perturbée.
Italie, 1847
La petite Henriette est abandonnée par son père aux mains d’une tante française. De sa vie en Italie, il ne reste qu’un portrait de sa maman.
Deux pays, deux époques, deux destins qui s’entrecroisent sur le chemin de la reconstruction de Louise. L’amour et le soutien de sa famille l’accompagnent dans ce parcours douloureux.
Seront-ils suffisants pour lui redonner confiance en l’avenir ?
Un récit empreint d’émotion et de modernité où naissance et renaissance sont intimement mêlées, où les liens du sang se révèlent porteurs d’une étrange emprise au-delà des générations.
À PROPOS DE L'AUTRICE
De formation scientifique
Nicole Di Persio se découvre à la retraite une passion pour l’écriture. Comme dans ses livres précédents, "l’enfant de l’italien" et "Costanza", elle poursuit, dans "le collier de Louise", son exploration des liens subtils, parfois cachés, qui unissent les membres d’une famille.
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Veröffentlichungsjahr: 2024
Nicole Di PERSIO
Le Collier de Louise
Roman
Cet ouvrage a été composé et imprimé en France par Libre 2 Lire
www.libre2lire.fr – [email protected], Rue du Calvaire – 11600 ARAGON
Tous droits de reproduction, d’adaptation et detraduction intégrale ou partielle réservés pour tous pays.
ISBN Papier : 978-2-38157-528-5ISBN Numérique : 978-2-38157-529-2
Dépôt légal : Mai 2024
© Libre2Lire, 2024
Du même Auteur :
Le Fils de l’Italien – Édition Libre 2 Lire – 2021
Costanza – Édition Libre 2 Lire – 2022
Oui ! Tu as dû être un mirage,
l’illusion d’un instant,
ou le souffle tiède du vent.
« Un ange de passage »
Valentino Di Persio
16 novembre 2014
Demain je pars.
Dans le couloir, le cliquetis des chariots me fait rêver un court instant. Je suis dans un aéroport, les voyageurs se pressent dans un joyeux roulement vers des cieux plus doux où la lumière cache si bien la misère.
Quelques éclats de voix du personnel soignant affairé et l’illusion s’évanouit, je me confronte à la pensée qui me guette sournoisement : demain je sortirai et mes bras seront vides. Je vais quitter ce service de gynécologie.
Les sourires convenus et le regard compatissant du médecin qui franchit le seuil de ma chambre me donnent envie de sauter en bas du lit et de m’échapper par la fenêtre du quatrième étage où je suis alitée. Je marche à peine. Faire quelques pas autour du lit, c’est un effort surhumain, c’est un besoin vital.
La fenêtre est bloquée, je ne saute pas, je regarde longuement le paysage urbain, les routes qui enserrent les blocs géométriques de l’hôpital, les rares arbres pratiquement dénudés par les vents violents de ces derniers jours, c’est un décor qui fait écho à mon humeur.
La vue de visiteurs joyeux, chargés de paquets, qui se dirigent vers le bâtiment de la maternité me fait détourner la tête. Il y a quelques jours seulement, par une de ses fenêtres, je guettais son arrivée. Il y a une éternité, quand le regard des médecins nous affrontait avec confiance et certitude, il arrivait d’un bon pas élastique, d’un pas qui disait « tout va bien », les bras encombrés des paquets du quotidien d’où dépassait l’éclat joyeux d’un bouquet, l’orange victorieux d’un emballage de marque.
Mardi après-midi, il y a cinq jours déjà, sa démarche rigide m’a renseignée : il sait, il sait ce que moi-même je viens d’apprendre.
10 novembre 2014,
Il y avait dix jours à peine, nous avancions sereinement sur le chemin de la parentalité, certains de bercer un jour notre bébé tant désiré. Depuis trop de mois, le grand calendrier de la cuisine régissait notre vie et déshumanisait notre sexualité. Les rendez-vous médicaux en avaient peu à peu grignoté tous les espaces. J’avais déjà acheté celui de l’année suivante, une date y était entourée de rouge : le 11 mars, une date sans importance, pour nous une date magique, celle choisie par notre gynécologue-chirurgien pour réaliser une césarienne préventive. Nous nous disions en riant : « après cela, ce charmant docteur aura le droit de partir tranquillement en vacances, notre petit poussin aura quitté le nid douillet du ventre de sa maman, pour dormir dans la chambre peinte aux couleurs de printemps par son papa impatient ».
*
Fin octobre, les trois mois fatidiques passés, nous abordions l’avenir avec sérénité et nous savourions la merveilleuse disponibilité de notre temps, pas de rendez-vous médical, pas de sexe sur commande. Maxime ne semblait pas se plaindre des quelques mois de chasteté tranquille recommandés et moi je ressentais un seul besoin : celui de me repasser en boucle l’enregistrement du cœur de mon bébé.
Nous avions donc décidé de séjourner quelques jours dans le sud de la France où le beau temps s’attardait ; ce fut un moment magique, je me baignais, je jardinais, je mangeais des glaces aux œufs pasteurisés, et je caressais la douce rondeur qui affleurait à peine sous ma robe. Nous parlions comme nous ne l’avions plus fait depuis des mois. Je découvrais un homme heureux, volubile, enthousiaste, qui édifiait une multitude de projets où, je dois bien le reconnaître, je ne tenais pas la première place. Tout à la douceur de retrouver une communication perdue dans les méandres médicaux de la procréation médicalement assistée, je ne réalisais pas vraiment que le schéma « papa-bébé » et plus précisément « moi-mon fils» occupait totalement l’esprit de Maxime. Aurais-je dû continuer à me poser les questions qui me hantaient ces derniers mois ? Qu’en est-il de nous deux ? Notre tendre lien est-il simplement endormi ou n’existe-t-il encore que par ma volonté d’y croire ?
Quand, à notre retour de vacances, peu après le départ de Maxime pour le travail, je ressentis de légères contractions, je ne m’inquiétai pas outre mesure, mais prudente, je commandai un taxi pour l’hôpital Antoine Béclère de Clamart où j’étais suivie depuis deux longues années… Je devais, envers et contre tout, poursuivre ma grossesse encore quelques mois pour donner une chance à notre petit garçon.
Cela n’arrivera pas. Après quelques jours d’espoir pendant lesquels j’osais à peine bouger dans mon lit, à peine respirer, le verdict venait de tomber : mon utérus, fissuré dans un accident de voiture quelques années plus tôt, malgré toutes les certitudes médicales que nous avions reçues, n’était plus un havre accueillant et douillet. Prêt à l’implosion, il avait abandonné sa mission.
Je ne verrai pas mon précieux bébé grandir. Je ne porterai jamais d’autre bébé.
Nous étions arrivés à Nogent. Le taxi médicalisé s’arrêta au plus près devant la grille d’entrée, aussitôt ma sœur Lucie ouvrit en grand la porte de la maison et se précipita vers nous. Elle m’aida à descendre de la voiture avec douceur, le visage baigné de larmes, tandis que son mari prenait la valise que lui tendait le chauffeur ; j’avançais à petits pas, l’intervention ne datait que de quelques jours, j’avais les yeux secs et le regard vide.
Les volets étaient ouverts, le soleil baignait le salon, un bouquet achevait l’illusion : je rentrais chez moi, c’était un jour de fête ! Je réussis finalement, en mobilisant toutes mes capacités de dissimulation, à sourire et à expliquer calmement l’inexplicable, à remercier tout en les poussant gentiment mais fermement vers la sortie. Pendant la semaine qui suivit je ne répondis ni au téléphone, ni aux appels insistants de ma famille derrière la porte, ni à leurs menaces de la faire ouvrir par les pompiers, je me contentai de monter le son de ma musique afin qu’ils me sachent toujours en vie. Je ne voulais recevoir ni compassion, ni mots de consolation, ni aide d’aucune sorte. Je devais pleurer seule la fin de mes espoirs de bercer un jour un enfant.
Malgré le dégoût que leur inspirait dorénavant Maxime, ils lui avaient demandé de l’aide : « peux-tu venir la convaincre d’ouvrir ? Nous prêter ton trousseau de clefs ? ». Il dut leur avouer son rejet définitif, tel qu’il me l’avait annoncé à mon réveil de l’opération :
Je n’avais pas eu besoin d’écouter davantage ses justifications.Son aveu de désamour était implicite, je ne pouvais plus être la mère porteuse de ses précieux gènes, je n’étais plus rien à ses yeux.
Quand je suis entrée dans la maison, j’ai constaté aussitôt que Maxime n’avait pas chômé avant ma sortie de l’hôpital : tous ses objets personnels avaient disparu, son trousseau de clefs reposait dans la coupelle sur la petite console dorée du couloir. Avec une triste ironie je pensai : heureusement que nous vivions dans ma maison d’enfance, héritée de mes parents, sinon il l’aurait emportée elle aussi ! Je peinais à y croire : de nos moments merveilleux, de nos voyages, de nos joies, de notre histoire, rien, il ne restait rien.
Ce comportement cruel me paraissait incompatible avec la gentillesse et le caractère prévenant de Maxime, encore moins avec le tendre amour qui nous liait depuis tant d’années. Depuis quand avait-il changé autant sans que je m’en aperçoive ? Peut-être que moi-même, sans vouloir me l’avouer, je ne ressentais plus de sentiment amoureux depuis longtemps déjà ? Je décidai, tristement déterminée : je n’en parlerai jamais,cette tristesse, cette blessure, personne n’en devinera la profondeur. Je savais qu’aucun de nos amis ne pourrait croire à cette attitude de la part d’un homme si attentionné.
Maxime s’était volontairement effacé de ma vie et je me demandai lesquels de nos amis « costauds » l’avaient secondé dans son entreprise de déménagement. Je ne doutai pas de savoir bientôt qui avait choisi son camp ! En attendant, j’effaçai tous mes contacts, je ne gardai que mon téléphone fixe dont peu d’entre eux avaient les coordonnées.
Je ne pleurai pas mon amour enfui, je l’avais exclu de ma vie dès sa confession minable. Comment continuer à aimer un tel lâche, égoïste, monstre égocentrique ? me disais-je pour m’exhorter à ne plus penser à lui. J’aurais voulu trouver des mots plus forts pour le qualifier.
Seule, je versai des torrents de larmes sur mon enfant perdu, nous venions d’apprendre qu’il s’agissait d’un petit garçon, je décidai de lui donner le prénom de mon grand-père, Valentin. Je lui dressai un petit autel de mémoire sur une étagère au-dessus de mon bureau, une bougie, quelques objets dont une boule à neige contenant un petit ange blanc, je l’avais reçue à Noël quand j’étais enfant. Je l’agitais parfois, quand la tristesse m’étreignait, j’entendais la voix d’un ami poète murmurer : « … où les étoiles brillent toujours, où il n’y a que de l’amour… Tu as dû être un mirage, un ange de passage ». Un nuage d’étoiles dorées s’envolait, j’observais leur lente retombée et me secouais mentalement : cet enfant existe, il vit en toi, personne ne peut te l’enlever ni lui faire de mal.
Quand je réussis à rassembler les débris de mon âme et à aligner quelques idées cohérentes, je me rendis compte de mon état physique. J’avais sans doute mangé un peu puisque je ne tombais pas d’inanition, mon pansement était propre, donc j’avais ouvert la porte à l’infirmière, mais je ne gardais aucun souvenir de ces gestes de survie. Cependant, je pris soudain conscience de l’odeur désagréable que dégageait ma chevelure graisseuse qui retombait par paquets devant mon visage, et je me précipitai sous la douche. Et arriva à ma conscience la première sensation agréable que je ressentais depuis… ? En y réfléchissant, je réalisai que depuis des mois, focalisée sur le moindre frémissement de mon ventre, je n’accordais aucune attention au reste de ma personne. Le jet d’eau chaude sur ma peau, la mousse parfumée dans mes cheveux, son picotement dans mes yeux, me rappelèrent que j’avais un corps et que ce corps manifestait, réclamait un peu d’attention pour… rien… juste pour le plaisir.
Ce moment est resté gravé dans ma mémoire car à partir de là commença ma lente remontée vers une vie apparemment normale, aux yeux des autres en tout cas. Le mercredi qui suivit cette douche salvatrice, je décidai de faire un petit tour au marché de la place Leclerc ; je marchais lentement, munie d’un seul petit sac, il n’était pas encore question de porter du lourd. Inévitablement dans ce petit marché couvert, je me trouvai nez à nez avec une voisine qui s’empressa de me sourire et d’entamer ce genre de conversation qui n’engage à rien :
Nous n’avions jamais été très proches mais sa sollicitude me conforta dans ma décision de tout faire pour… au moins sauver les apparences. Je rentrai chez moi avec quelques tomates hors saison et hors de prix, un magnifique bouquet de dahlias cactus, d’un rouge éclatant, et j’attaquai un petit ménage. Au fil des jours je restructurai la maison, attentive à effacer les traces et les vides laissés par l’absent malgré sa volonté de disparaître de ma vie comme par magie.
Maxime et moi n’étions ni mariés ni pacsés, les complications matérielles me furent évitées et je poursuivis ma vie dans la maison de meulière de mon enfance, à l’architecture désuète et compliquée, qui était mon cocon adoré. J’y percevais dans chaque détail des carrelages vernissés, chaque craquement d’escalier, chaque rai de lumière qui rougissait le vitrail de la porte d’entrée, un petit signe d’encouragement de mes parents : reprends-toi ! Tu es forte, la vie t’attend ! Nous veillons sur toi…
Et je décidai de retourner au travail le plus rapidement possible. Le matin souvent, en observant les élèves rieurs et agités massés devant le lycée, je pensais avec envie à leurs parents qui, inconscients de leur bonheur, avaient poussé un soupir de soulagement en les déposant devant la porte.
Je rencontrais des gens, à commencer par ma sœur qui s’empressa de se rassurer et se dispensa enfin de me suivre à la trace : si, si, je t’assure, elle va beaucoup mieux, elle s’en sort très bien, ouf ! Les nuits sans sommeil marquaient mes yeux mais chacun y allait de sa petite explication, qui tournait naturellement autour de ma solitude. Maxime n’y gagna pas en estime, les commentaires allaient bon train : comment a-t-il pu abandonner sa compagne alors qu’elle venait de perdre son bébé ? Il avait l’air si amoureux, un vrai faux jeton ce gars-là !
La perte de Valentinne les apitoya pas outre mesure : elle oubliera vite, ce n’était même pas encore un enfant… elle en fera d’autres… Nul ne connaissait la triste réalité. Parmi mes collègues le bruit avait couru « à propos de Louise, vous savez ce qui lui arrive ? ». Quand je les croisais au détour des couloirs les hommes se détournaient pudiquement, mes collègues féminines n’hésitaient pas à venir me faire part de leur compassion et de leur solidarité, croyant me réconforter :
Je voulais croire alors que ces paroles terribles ne me blesseraient pas à vie…
Chacun d’eux eut bien vite d’autres chats à fouetter et je retournai, soulagée, à mon habituelle transparence.
Un matin où je me sentais calme et tonique, réellement, pas le « je vais bien » si utile pour donner le change, je décidai enfin d’écouter les messages reçus à mon domicile pendant mon hospitalisation. Je me croyais assez forte pour supporter ces propos hésitants, maladroits que l’on adresse à une connaissance frappée par un malheur, je savais que tous ces gens étaient compatissants, emplis des meilleures intentions, et qu’ils n’avaient pas conscience de me blesser mais chaque parole réveillait ma douleur et mes larmes.
J’avais presque vidé ma boîte vocale et ma boîte de kleenex quand une voix me fit sursauter, je l’aurais reconnue entre mille, je ne l’avais plus entendue depuis… combien ? Presque deux ans. Et voilà que Murielle, ma Murielle, réapparaissait dans ma vie. Je n’avais rien compris quand elle s’était éloignée de moi, j’avais tout tenté pour la joindre : téléphone, mails, courrier. J’aurais bien tambouriné à sa porte mais je ne connaissais pas le nouveau code de son immeuble parisien. Quand des connaissances communes m’avaient affirmé la savoir en pleine forme, plus exubérante que jamais, je me fis une raison : elle renie notre amitié, je dois l’accepter et cesser de me demander quel mal j’ai pu lui faire ! Ce fut une perte cruelle, d’autant plus que Maxime et moi étions en plein parcours du combattant de notre deuxième FIV, que nous étions à cran tous les deux et que j’avais bien besoin de l’oreille compatissante de mon amie d’enfance.
La dernière fois que nous nous étions rencontrées, nous étions à une soirée assez formelle, je lui avais peu parlé car elle était entourée d’un groupe d’invités qu’elle tentait de convaincre de s’essayer à quelques séances de sophrologie, tout heureuse d’exhiber son nouveau diplôme, et surtout parce que j’étais si fatiguée par les hormones que je ne rêvais que de mon lit.
Maxime, furieux de quitter cet aréopage, utile pour son activité, disait-il, me fit une scène comme je ne l’en croyais pas capable. Quand j’y réfléchis, avec le recul, j’ai l’impression qu’après cette dispute mémorable nous n’avons plus vraiment été sur la même longueur d’onde jusqu’à un certain jour de juillet. Il était ce matin-là encore plus renfrogné et distant que d’habitude. Il râlait en continu :
J’hésitai un instant à partager avec lui la merveilleuse nouvelle mais ma joie était trop grande pour la lui cacher plus longtemps :
Je pensais qu’il allait percuter immédiatement mais en voyant son air perplexe j’ajoutai, en lui tendant la merveilleuse échographie qui comblait tous nos vœux :
Son visage s’illumina, il me serra tendrement dans ses bras, je me laissai aller, confiante en notre avenir. Je percevais à quel point Maxime se sentait rassuré, il avait appris avec incrédulité que nos difficultés à procréer étaient liées à un trouble de la fertilité masculine. Il l’oubliait la plupart du temps, principalement quand nous discutions de nos problèmes, mais j’étais persuadée que cette révélation le minait. Ses manifestations de joie, sa tendresse retrouvée, me comblèrent, je me leurrais sur l’avenir de notre relation !
« J’ai appris par Estelle ce qui vous est arrivé, je suis très triste pour vous deux », disait simplement la voix chaleureuse de l’amie que je croyais définitivement perdue.
Entendre à nouveau Murielle me bouleversa, je réalisai que toutes les informations n’étaient pas parvenues jusqu’à elle au moment où elle laissait ce message. Je me demandai comment elle réagirait en apprenant la fuite de Maxime, quels reproches elle lui ferait, malgré l’affection qu’elle lui porte depuis « notre rencontre à tous les trois », sera-t-elle encore son amie ?
Murielle et moi étions amies depuis la maternelle, nos maisons se touchaient par l’extrémité des jardins et nous passions de l’une à l’autre en permanence avec l’accord indulgent de nos parents. Nous avions quatorze ans, nous venions de terminer notre année de troisième, quand un adolescent dégingandé nous aborda un après-midi de juillet ensoleillé au bord de la piscine de Nogent, centre de ralliement des jeunes en attente de vacances lointaines. Nous devînmes un trio inséparable jusqu’à ce que la collection impressionnante des petits amis de Murielle l’éloigne peu à peu et renforce l’intimité des deux « laissés pour compte ».
Notre amitié passée triompha de ma rancune devant son long silence, je n’hésitai que quelques secondes, saisis mon téléphone, et le miracle s’accomplit : nos rires se mêlèrent, ma terrible solitude prit fin. De conversations téléphoniques interminables en petits restos, de bouteille de vin blanc en petits rosés (ses grands-parents étaient viticulteurs dans le Var), notre complicité revenue pansa un peu mes plaies. Quand arriva un nouvel amoureux dans la vie de Murielle, Etienne, cela ne désamorça pas le courant amical qui s’était rétabli.
Entre mes cours au Lycée Albert de Mun, mes longues promenades dans le bois de Vincennes ou le long de la Marne, les heures passées à soigner et à dorloter mon jardin, et mes cours d’italien, je ne m’ennuyais jamais. Murielle n’était pas parisienne dans l’âme et ma petite vie agréable et tranquille à Nogent-sur-Marne lui semblait fort enviable. Quand son amoureux était absent ou moins pressant, elle restait dormir chez moi et rejoignait directement son travail en RER le lendemain matin. Cette solution facilitait nos sorties tardives ; nous étions à nouveau assidues au théâtre Watteau, présentes à chaque sortie de film du cinéma Royal Palace et surtout les fidèles clientes d’un restaurant italien situé à proximité, la Taverne de Palerme, qui redevint bien vite notre cantine.
Nous avions bien veillé à ne pas reprendre la même table qu’autrefois, mais au milieu de nos rires je ressentais parfois une profonde bouffée de nostalgie. Notre trio n’existait plus, Maxime et nos folies de jeunesse me manquaient, pas le Maxime de ma vie de couple ! J’étais presque prête à tirer un trait sur cette période « rien qu’à deux » et à reprendre contact avec lui pour faire plaisir à Murielle. Elle ne parlait jamais de lui et j’appréciais sa délicatesse, je ne pouvais m’empêcher de me demander : le revoit-elle parfois ? a-t-elle définitivement coupé les ponts avec lui ?
Je pensais tout savoir de la vie de mon amie… Je tombai des nues quand elle m’apprit, alors que je savourai les meilleures pâtes alla siciliana du monde, dosage parfait de thon, tomates, olives noires et de câpres qui craquaient sous ma dent :
J’eus un hoquet de surprise et j’en crachai une partie de mes délicieuses pâtes sur la nappe blanche, sous l’œil réprobateur du serveur qui passait à proximité. Je cherchais les mots appropriés pour la consoler alors que mon esprit hurlait : Murielle enceinte ! Elle qui clamait haut et fort ne pas vouloir d’enfant et, pire encore, qui se moquait de moi quand j’en parlais avec espoir ou désespoir selon le moment du mois…Elle me regardait avec compassion, mon désarroi devait se lire sur mon visage :
Je n’avais jamais su résister à Murielle, de tout temps elle me menait par le bout du nez. Elle avait besoin d’un accompagnateur à Venise ? Qu’à cela ne tienne, je ferais l’affaire puisque son Etienne s’était défilé. Et sans me vanter j’étais pour elle le second choix idéal : moins sexy, moins voyante, et toujours d’accord pour visiter musées, églises, mais aussi pour prendre l’air du temps à la terrasse des cafés. Et c’est ainsi qu’après avoir sillonné les canaux, émoustillé les gondoliers, visité dans le moindre recoin le Palazzo Ducale, la Basilica San Marco, mon amie estima à la fin de cette première journée que l’heure était venue pour nous d’observer les pigeons, affalées sur les fauteuils du « Quadri ». Résignée à ne pas consommer d’alcool, elle buvait son jus d’orange en se moquant des couples d’amoureux qui se bousculaient juste en face, à l’entrée du mythique café Florian.
Quand son éclat de rire se mua en cri de détresse je réagis immédiatement :
Je mobilisai mes notions d’italien, me fis expliquer sur une serviette en papier le trajet à parcourir jusqu’au plus proche hôpital, vedette, embarcadère, taxi… J’étais terrorisée, le destin s’acharne une fois encore sur un bébé que je m’apprête à aimer ? Malgré cela mon esprit était très clair, j’étais efficace, rien ne soufflera cette promesse de vie, Murielle est en bonnes mains avec moi !
Notre attente aux urgences dura pratiquement toute lanuit ; elle fut interrompue par le docteur Manzoni qui fit taire aussitôt mon agacement devant ce contretemps médical. Il était beau, de la beauté ténébreuse d’un acteur italien, élégant dans sa blouse blanche impeccable. Il nous affirma en souriant :
Nous discutâmes à bâtons rompus, il me demanda ce que nous avions visité jusqu’alors et se désola de la brièveté de notre séjour et je percevais une légère ironie sous ses propos. Je n’osai pas me risquer à prononcer quelques mots en italien, mon professeur d’italien qualifiant poliment mon vocabulaire et mon accent comme étant « approximatifs », mais quand le docteur Manzoni s’oubliait et s’exprimait dans sa langue, je constatais avec une fierté retenue que je le comprenais parfaitement. Je me gardai bien de le lui dire, j’adorais l’écouter parler en français. Il s’inquiéta :
Je me rendis directement à l’hôtel, trop épuisée pour profiter du temps restant à Venise. La perspective de découvrir seule ce que nous n’avions pas eu le temps de visiter ne me tentait absolument pas.
En fin d’après-midi, à peine remise, je décidai de m’installer dans le petit salon face à la réception. Resté dans la pénombre il était relativement frais, ses fauteuils de rotin tressé, aux couleurs pâlies,m’invitaient à la détente. La télévision créait un fond sonore auquel je ne comprenais pratiquement rien, quelques cours de remise à niveau auraient fait mon affaire. Je rêvassais, vaguement somnolente quand la réceptionniste se présenta à la porte :
Son merveilleux timbre de voix, son français légèrement hésitant me sortirent définitivement de ma torpeur, je brûlais d’entendre une proposition quelconqueet je songeai aussitôt à mon joli petit haut noir parfait pour un repas au restaurant, j’adore les trattorie, quand il poursuivit :
*
Le lendemain je me réveillai pleine d’énergie, j’avais une journée entière devant moi avant de récupérer la « malade » et de m’envoler vers la France. Une idée me chatouillait, insistante et je finis par me dire : en mai fais ce qu’il te plaît… pourquoi pas ?
Depuis mon portable j’appelai l’hôpital et demandai à parler au docteur Manzoni. Il se présenta au bout du fil, légèrement essoufflé et inquiet.
Une tornade s’abattit sur la chambre, la douche, la valise, mon petit top « Sud Express », un pantalon blanc et l’affaire était emballée ; j’avais battu mes records, exaltée et surprise d’avoir osé !
Quand le docteur Manzoni arriva à ma rencontre, il me fit la bise, installant immédiatement notre relation sur un autre registre. Son visage mal rasé, fatigué, me sembla plus âgé que la veille et j’eus quelques brefs remords, peut-être avait-il plutôt besoin de rentrer dormir ? Mais ses yeux pétillèrent et me rassurèrent quand il me saisit le bras en disant :
Et la magie opéra. À cette heure de la matinée, aucun touriste ne perturbait le charme verdoyant et légèrement décadent du paysage que nous traversâmes avant d’atteindre l’église Santa Fosca puis sa voisine la Basilique Santa Maria Assunta.
Nous nous promenâmes lentement, main dans la main à l’ombre des portiques, j’avais oublié toute la puissance de ce petit geste. Un frisson amoureux s’en échappait, se faufilait dans la plus petite cellule de mon être. En lui abandonnant mes doigts, je lui abandonnais mon âme.
Je partageai son enthousiasme devant les mosaïques byzantines dont les éclats d’or illuminaient ses yeux. Il se moqua gentiment quand un léger vertige me saisit en franchissant il ponte del Diavolo. C’est là qu’il me serra tendrement dans ses bras, il me caressa délicatement la joue en murmurant :
J’avais la gorge serrée, ma voix me semblait coasser, je m’exhortai à la sagesse : ce n’est pas toi, après ce que tu as vécu, qui oserais détruire un couple! Il ne me fit aucune proposition, j’admirai sa retenue.
Je m’efforçais d’être convaincue par mes propos résignés mais je ressentais déjà le déchirement de la séparation, l’absolu de l’adieu à ce qui aurait pu être. Je restai un bref instant la tête inclinée contre sa poitrine, le cœur serré. La petite larme que je cachais se glissa dans les fibres du tissu de sa chemise, l’odeur de sa peau s’imprima à jamais dans mon souvenir, mêlée aux senteurs douceâtres de la lagune.
Nous reprîmes la vedette en direction de Murano, où l’ambiance joyeuse et colorée, un peu trop bruyante, contrastait violemment avec celle, feutrée et mélancolique, de Torcello. C’est ce dont j’avais besoin pour sortir de ce rêve demi-éveillé, plein de charme et de tendresse, où je refusais de me laisser entraîner. Nousentrâmes, affamés, dans une osteria grande comme un mouchoir de poche, un peu moins envahie de touristes, sans doute en raison de la gamme plus élevée des prix affichés. Quelques antipasti plus tard, nous attaquions notre assiette fumante de spaghetti alle vongole.
Puis devant notre bouteille deValpolicella aux trois quarts vide, nos résolutions de sagesse s’envolèrent avec nos rires. Le petit verre de grappa offert par le patron acheva de nous émoustiller et c’est tendrement enlacés que nous poursuivîmes nos déambulations le long des canaux, ne pensant qu’à savourer notre belle rencontre.
Je repérai une petite boutique dont la vitrine offrait un mélange de souvenirs et d’antiquités, sombre et mystérieuse, pleine de promesses. J’espérais dénicher un petit objet en Murano, un peu ancien ou plus original que ce que j’avais aperçu jusqu’alors, je souhaitais l’offrir à Murielle en remerciement de son invitation, et pourquoi pas aussi un petit lot de consolation pour moi ?
J’admirai des plats en céramique copiant à merveille toutes sortes de fruits, un coquillage dans lequel se dressait, telle Aphrodite, une sirène aux longs cheveux en fils de verre. Des écrins fanés entrouverts s’écoulaient de multiples colliers aux perles multicolores, aux formes travaillées, j’en sélectionnai trois : pour Muriel j’hésitai entre celui formé de perles ovales millefiori ou celui dont les perles de pâte de verre bleu-vert, veinées de gris pâle, me rappelaient la couleur de ses yeux. Je sollicitai l’avis d’Alessandro, que la question amusa beaucoup et dont la réponse, murmurée à mon oreille, me fit presque vaciller :
Je voulus saisir le collier pour l’examiner d’un peu plus près mais la main d’Alessandro ne le lâcha pas et il reposa alors dans nos deux mains, nos deux têtes inclinées vers lui. Les perles d’ambre n’étaient pas très grosses, intercalées par des éléments dorés de taille presque identique, en bronze me sembla-t-il, finement travaillés. La longueur du collier me sembla un peu suspecte, ainsi que sa fermeture, mais les retouches évidentes n’en gâchaient ni la grâce ni l’envie que j’avais de le posséder. Le prix affiché me sembla exorbitant et je décidai de lutter contre le désir irrépressible de sentir les mains d’Alessandro me le refermer autour du cou. Celui-ci avait intercepté mon coup d’œil vers l’étiquette et s’empressa de me rassurer :
Je ne sais quels arguments furent échangés ni quel fut le prix réellement payé, j’étais confuse d’avoir accepté un cadeau de la part d’un presque inconnu. Je ne comprenais pas ce qui poussait Alessandro à me faire ce présent.
Il ne répondit pas, songeur, puis m’expliqua :
Il se recula autant que possible dans cet espace exigu, son regard intense porté sur moi, ses deux bras tendus maintenant le collier contre ma peau, perdu dans son souvenir. Il murmura :
Je ne protestai pas davantage, je quittai la boutique, heureuse, le collier autour du cou, à demi dissimulé par le bras de mon amoureux, mon amoureux d’un jour puisque hélas le soleil déclinait déjà. Je compris en observant la mine défaite d’Alessandro que l’heure de nous séparer approchait.
Pendant notre trajet vers Venise où il me raccompagna jusqu’à mon hôtel, il eut le temps de me raconter l’amour qu’il portait à ses deux merveilleux enfants. Il évoquait leur vie par petites touches, ses yeux pétillants de bonheur, il me les décrivait avec enthousiasme et précision, les longs cheveux frisés de Lisa qui pleurait chaque soir quand sa maman les lui brossait, les yeux couleur de l’Adriatique d’Enzo, à peine âgé de deux ans et déjà passionné par les automobiles… et je compris que cet amour le liait définitivement à sa femme. Chaque détail était un clou qui me crucifiait et me renvoyait dans l’abîme, à ma condamnation définitive à n’être jamais mère.
Je quittai Alessandro devant la porte à tambour de l’hôtel, nous échangeâmes, le cœur serré, nos coordonnées, bien résolus je crois, à ne jamais nous contacter. Mes amours vénitiennes n’avaient duré que l’instant d’un frisson. Je me promis que la douceur des perles d’ambre sous mes doigts en serait le souvenir pour le reste de ma vie.
Quand je pénétrai dans ma chambre obscure, l’odeur de poussière chaude vaguement mêlée à celle de mon parfum me précipita vers les tentures et les fenêtres que j’ouvris en grand. Je ne pouvais communiquer avec Muriel dont le téléphone était défaillant, et cela me convenait parfaitement. Je me glissai entre les draps, à peine dévêtue, emportée par le flot de mes souvenirs. Je plongeai dans une rêverie éveillée où je revivais chaque instant de cette journée, le cœur partagé entre les larmes et la douceur de mes sentiments. Je me demandai : peut-on aimer, réellement, profondément, un homme que l’on connaît à peine ou est-ce un mirage, un égarement de la raison dû à mon extrême solitude sentimentale? Inconsciemment, je caressais les perles d’ambre sans avoir même l’idée d’ôter ce collier un peu pesant, et pour la première fois depuis des mois je m’endormis rapidement.
Mon sommeil ne fut pas paisible mais peuplé de songes dont je ne me souvins que du dernier, celui du petit matin, une répétition curieuse de mon véritable réveil.
