Crystal - Julien Cordier - E-Book

Crystal E-Book

Julien Cordier

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Beschreibung

Juin 2023 Edward arrive aux États-Unis, épuisé et assailli par le doute. Après tout ce qui s'est passé, il n'a plus confiance en personne. Bien décidé à reprendre le contrôle de la situation, il s'engage à réveiller l'avocat qui sommeille en lui pour démêler le vrai du faux et retrouver Julianne et Kevin. Sa seule piste : celle évoquée par l'inspecteur Schmidt à Stuttgart, à propos de cette « Julianne Lopez », décédée en 2020 dans un accident de voiture, et dont sa femme aurait soi-disant usurpé l'identité. Est-ce un hasard qu'il se soit conduit du jour au lendemain à l'autre bout du monde, près de l'endroit où vivait cette femme ? Qui plus est, dans la ville où étudiait Chrystine Miller ? Certainement pas. Pour finir... comment se fait-il qu'il porte les mêmes empreintes digitales que ce fameux « Jake Sutton » dont on lui a parlé au poste de police ? C"est juste impossible. Et pourtant... Un deuxième tome encore plus surprenant que le premier, qui pousse à la réflexion sur la nature primordiale de notre conscience et de l'amour. Et si notre conscience perdurait après la mort ? Aurions-nous une autre vision de la vie ?

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Seitenzahl: 1044

Veröffentlichungsjahr: 2025

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À Lisa et Élèna.

À Véronique.

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Rappel du tome 1

Si vous avez lu le tome 1 il y a longtemps, je vous invite à lire le résumé de ce premier tome (attention spoiler : tout y est révélé jusqu’à la fin du tome 1), en scannant le QR Code suivant :

Ou en vous rendant sur :

https://julien-cordier.com/resume-de-crystal-tome-1-leffet-miroir

Fiches personnages

Chrystine Miller

> Née en 1984 à Nancy, Lorraine (France).

> Elle intègre le MIT (cursus de biologie) en 2003.

> Scientifique de la SOURCE de 2003 à 2011.

> Loge à Baker House, dans la même chambre qu’Olivia Clarke.

> Sa faille : Souffre du décès de son père, Peter, qui l’a rendue hypermnésique (se souvient de tout) dès l’adolescence. Elle a ensuite été élevée par une famille toxique qui a fait d’elle une fille complexée et introvertie.

Jake Sutton

> Né en 1984 à Palo Alto, Californie (USA)..

> Il intègre Harvard (HBS) en 2002.

> Agent de terrain pour la SOURCE.

> Sa sœur adoptive : Samantha Tilden.

> Vit dans un appartement à Boston.

> Sa faille : Il est orphelin. Il aspire à rendre le monde meilleur, trouver sa place.

Douglass McKinnan

> Né en 1957 à Washington DC (USA).

> Ancien biologiste de la CIA pour le projet Stargate, et ami de Greg Wilson.

> Il croit au pouvoir de l’intuition et perçoit des choses dans l’invisible.

> Enseignant en biologie au MIT et mentor de Chrystine Miller.

> A créé la SOURCE avec Greg Wilson et Alfred Meyer.

> Sa faille : Greg et lui ont aimé la même femme : Isabella, décédée lors d’une mission secrète de la CIA.

Greg Wilson

> Né en 1963 à Baltimore, Maryland (USA).

> Ancien stratège de la CIA et ami de Douglas McKinnan.

> Professeur de Jake Sutton à Harvard.

> A créé la SOURCE avec Douglas McKinnan et Alfred Meyer.

> Sa faille : Douglas et lui ont aimé la même femme : Isabella, décédée lors d’une mission secrète de la CIA.

> Meurt chez lui, assassiné par Clarence, le 3 août 2011.

Olivia Clarke

> Né en 1985 à Gainesville, Floride (USA).

> Elle intègre le MIT (cursus d’astronomie) en 2003.

> Loge à Baker House, dans la même chambre que Chrystine Miller.

> Elle est lesbienne. Sa première petite amie s’appelait Amanda.

> Meurt tragiquement le 29 août 2004 dans un braquage de banque à Providence, en compagnie de Chrystine Miller.

> Sa faille : Sa mère souffre d’une psychose sévère.

Steve Anderson

> Né en 1984 à Las Vegas, Nevada (USA).

> Il intègre le MIT (cursus de biologie) en 2003.

> Loge à Baker House. Devient résident du dortoir quatre ans plus tard.

> Tombe amoureux de Chrystine Miller qui, elle, aime Jake Sutton.

> Sa faille : Son père dirige un casino à Las Vegas, mais ses frères causent beaucoup de problèmes à la famille. Il veut relever le niveau, être le meilleur dans tout ce qu’il entreprend. Il aime Chrystine et ne parvient pas à tourner la page.

Riley Pearce

> Né en 1984 à Pasadena, Texas (USA).

> Elle intègre le MIT (cursus d’astronomie) en 2003, avec Olivia Clarke.

> Loge à Baker House. Elle a un tempérament de feu.

> Tombe amoureuse d’Hiroky Yoshida. Leur relation reste secrète.

> Sa faille : Sa famille a connu la ségrégation et l’a toujours poussée à devenir une femme de caractère, inébranlable. Ce qui la pousse à vouloir cacher sa relation avec Hiroky, par crainte du jugement des autres.

Hiroky Yoshida

> Né en 1984 à Osaka (Japon).

> Il intègre le MIT (cursus d’informatique) en 2003. Génie dans son domaine.

> Loge à Baker House.

> Tombe amoureuse de Riley Pearce. Leur relation reste secrète.

> Sa faille : Il est maladroit et se sent constamment inférieur aux autres.

Faith Griffin

> Né en 1983 à Harrisburg, Pennsylvanie (USA).

> Elle intègre le MIT (cursus de biologie) en 2003, avec Chrystine et Steve.

> La seule du groupe d’amis à loger à Simmons Hall.

> Elle a des difficultés dans ses études. Tout juste de quoi obtenir son diplôme.

> Elle est percutée en voiture par Jake le 3 août 2011 et se retrouve dans le coma.

> Sa faille : Ses parents ont tout sacrifié pour elle et comptent beaucoup sur sa présence à leurs côtés pour prendre soin d’eux lorsqu’ils seront âgés. Cela la terrifie et fuit cet avenir dont elle ne veut pas.

Edward Thompson

> Né en 1973 en Allemagne. Il vit en périphérie de Stuttgart.

> Il est avocat et marié à Julianne Thompson. Ensemble, ils ont un fils, Kevin.

> Leurs voisins, Hermann et Lisbeth gardent souvent Kevin.

> Julianne l’abandonne, lui et Kevin, le 17 juin 2023, et vole une voiture.

> Au poste de police, Edward est accusé d’usurpation d’identité avec Jake Sutton.

> Pendant sa garde à vue, Kevin est enlevé à son domicile.

> Clarence le fait évader du poste de police, le 18 juin 2023, et lui tend un piège à Paris. Une inconnue le sauve de l’emprise de Clarence et lui confie de nouveaux papiers d’identité et un billet d’avion pour Boston. Elle saurait où est Kevin.

> Edward arrive à Boston le 19 juin, avec une étrange impression de déjà-vu.

Julianne Thompson Lopez

> Née en 1975 en Allemagne. Elle vit en périphérie de Stuttgart.

> Elle est médecin, mariée à Edward Thompson. Ensemble, ils ont un fils, Kevin.

> Leurs voisins, Hermann et Lisbeth gardent souvent Kevin.

> Julianne abandonne Edward et Kevin, le 17 juin 2023, et vole une voiture.

> Elle est accusée d’être en réalité Chrystine Miller, qui aurait usurpé l’identité d’une certaine Julianne Lopez, morte dans un accident de voiture en 2020 aux USA.

Clarence Devreau

> Né en 1959 près de Washington D.C. (USA).

> On ne sait que très peu de choses sur lui. Un mystérieux mécène qui finance les agissements de la SOURCE.

> Il opère publiquement dans la sphère politique.

> Il ment à Greg et Douglas. Il détourne leurs agents pour son propre intérêt (non connu) et a assassiné Alfred.

> Il est proche du sénateur Lewis et opère dans l’ombre conjointement avec lui.

Tout finira dans l’unité…

Sommaire

Chapitre 1 Les derniers mots de Chrystine Miller

Chapitre 2 Le nouveau-né

Chapitre 3 La piste de Boston

Chapitre 4 La phase 2

Chapitre 5 Le passager noir

Chapitre 6 Le lien

Chapitre 7 La piste de Julianne Lopez

Chapitre 8 De l’autre côté

Chapitre 9 Une rencontre inattendue

Chapitre 10 Faith

Chapitre 11 Douglas

Chapitre 12 L’appel

Chapitre 13 La rencontre

Chapitre 14 Le piège

Chapitre 15 La trahison originelle

Chapitre 16 La fille de Roger

Chapitre 17 Riley

Chapitre 18 L’intuition

Chapitre 19 Monsieur le Gouverneur

Chapitre 20 Steve

Chapitre 21 Ancienne identité

Chapitre 22 L’heureux évènement

Chapitre 23 La fuite

Chapitre 24 La nouvelle recrue

Chapitre 25 Le point de rupture

Chapitre 26 Réminiscences du passé

Chapitre 27 Les deux grandes puissances

Chapitre 28 Les masques tombent

Chapitre 29 Doute

Chapitre 30 L’ancre

Chapitre 31 La fin du monde

Chapitre 32 La matière noire

Chapitre 33 Le groupe des six

Chapitre 34 Instinct de survie

Chapitre 35 Face à sa propre conscience

Chapitre 36 L’accident

Chapitre 37 Hiroky

Chapitre 38 Le point de non-retour

Chapitre 39 La trahison d’un frère

Chapitre 40 Retour en mission

Chapitre 41 Retrouvailles explosives

Chapitre 42 Le bout du tunnel

Chapitre 43 La fin du BigBrain Institute

Chapitre 44 La fin du BigBrain Institute

Chapitre 45 La mort et la renaissance du monde

Chapitre 1Les derniers mots de Chrystine Miller

J’aurais aimé avoir eu le courage de vivre la vie que je voulais vraiment, fidèle à moi-même, pas celle que les autres attendaient de moi.

Bronnie Ware

À mes amis, ma famille de cœur.

J’ignore par où commencer cette lettre. Si vous lisez ces mots, cela signifie certainement que je ne suis plus de ce monde, et… c’est peut-être mieux ainsi.

Non… ne culpabilisez surtout pas ! J’écris ces phrases avec toute ma maladresse, sans vraiment savoir où je vais, ni ce que je m’apprête à vous dire. Je ressens juste le besoin de… je l’ignore, en fait. En toute sincérité, je ne cesse de penser à Olivia depuis le réveil et… j’éprouve un drôle de pressentiment, comme ce jour où nous sommes parties à Providence et où je lui ai ôté la vie. Elle essayait de me prévenir que quelque chose allait se produire… elle le devinait. Et moi, en bonne scientifique que j’étais, je n’ai rien voulu entendre.

J’aimerais vous dire qu’elle me manque, mais elle vit en moi depuis que je me suis injecté son EGO, en 2004. D’une certaine manière, c’est comme si elle ne m’avait jamais quittée. Et pourtant, je serais prête à remuer ciel et terre pour la prendre une dernière fois dans mes bras. Vous savez… chaque jour, je lui parle, et elle me répond. Mais à présent, même si je me suis convaincue du contraire toutes ces années, je suis sûre de moi : ce que j’ai aperçu dans le miroir le soir où je me suis approprié sa personnalité n’avait rien à voir avec une simple réminiscence d’Olivia dans mon cerveau. Non… Elle était bien là, avec moi. Je peux vous le jurer ! Et le cadeau qu’elle m’a fait ne pouvait être plus beau. Recevoir son pardon de cette manière, c’était comme si elle me l’offrait de l’intérieur… comme si je me pardonnais, moi. C’était de l’amour à l’état pur ! À cet instant précis, elle et moi ne faisions plus qu’une.

Oui, je sais… vous aussi, brillants scientifiques que vous êtes, vous devez me prendre pour une folle en lisant ces lignes. Mais demandez à Douglas. Il sait de quoi je parle. J’ai vu ses souvenirs et croyez-moi, il est bien plus sage et savant que vous ne le pensez. Il a vécu des choses que ni vous ni moi n’aurions imaginées possibles, même s’il nous l’avait juré.

Steve, j’espère que tu auras l’audace de me croire quand je t’affirme que c’est ça, la clé ! C’est pour cela que nous avons toujours échoué à créer une formule d’EGO totalement hermétique au subconscient. Même les dernières versions que nous avons développées et que nous sommes parvenus à garder hors de portée de Clarence sont faillibles. Douglas et ses remote viewers du projet Stargate étaient capables de visualiser des lieux et des évènements par la seule force de leur esprit, et ce, même à plusieurs milliers de kilomètres de distance. Comment expliques-tu cela ? Contrairement à ce que nous pensions, c’est bien la preuve que la conscience n’est pas localisée dans le cerveau ! Et cette connexion que j’ai toujours eue avec Jake… elle existe, elle aussi. Ce n’était pas qu’une simple impression. J’en suis maintenant convaincue. Mais depuis que j’ai perdu ce lien avec lui le soir où je l’ai vu sombrer dans l’océan, je me sens incomplète, comme si l’on m’avait retiré la plus belle partie de moi, et… j’ai mal. Vivre ainsi est abominable. C’est au-delà de mes forces.

N’ayez pas de peine pour moi. Ce matin, je suis en paix. Et ça fait du bien ! Je sais que le jour où je quitterai ce monde, Jake sera là pour m’accueillir près de lui.

Comme je vous l’ai dit, je ressens un étrange pressentiment depuis le réveil. Peut-être que je délire tout simplement, mais connaissant Clarence et ses promesses détournées, je doute qu’il me laisse en liberté bien longtemps. Je suis un trop grand risque qu’il ne peut courir. Néanmoins, même si le pire venait à se produire aujourd’hui, n’ayez aucun regret pour moi. Certes, j’aurais aimé avoir une vie plus paisible, la chance de pouvoir exercer ma passion pour la physique quantique, étudier la théorie du tout et peut-être même parvenir à répondre à cette foutue question : « Bordel ! Mais qu’est-ce qu’on fout là ? ». Et pourtant, malgré tout ce qui nous est arrivé, j’ai envie de vous dire… Wow ! Qu’elle était folle cette vie ! J’ai eu la chance d’expérimenter tellement d’identités que je prends seulement conscience du cadeau que c’était. Tant d’incarnations différentes ! Je n’ai cessé de naître, vivre, mourir, puis renaître… recommencer. Je dois l’avouer… après tout ce chemin parcouru, je vois la vie d’un œil nouveau. Si je n’avais pas subi toutes ces épreuves, jamais je ne serais devenue celle que je suis aujourd’hui. Je devais en passer par là. C’était nécessaire. Je regrette simplement que chaque individu n’ait pas l’opportunité de comprendre ce que c’est, car si c’était possible, le monde ne s’en porterait que mieux.

Mince ! Je réalise qu’il est déjà 5 h du matin. Je vous écris cette lettre d’adieu sans vraiment comprendre pourquoi, et les mots s’alignent de plus en plus facilement sous ma plume. Je me suis simplement réveillée avec la conviction que je devais le faire. J’espère que je me trompe.

En attendant d’y voir plus clair, j’ai encore une chose à me prouver, ainsi qu’à Clarence. Je vais lui montrer qu’il n’est pas parvenu à me briser. Je vais lui prouver que je suis toujours en vie et que je n’ai même jamais été aussi vivante qu’en cet instant. Aujourd’hui, c’est le grand marathon de Boston, et je m’étais promis de le faire un jour en hommage à Olivia. D’ailleurs, c’est peut-être pour cela que je me sens si proche d’elle depuis ce matin. J’espère juste que mon corps tiendra le choc, car ces deux années d’emprisonnement ne m’ont pas aidée à garder la forme. Peu importe, je courrai à mon rythme. Quoi qu’il arrive, j’irai jusqu’au bout. Rien ni personne ne m’empêchera désormais d’être celle que je suis vraiment.

Tout ce que je souhaite, c’est vous revoir bientôt. Et si toutefois le pire devait se produire, je conserverai cette lettre sur moi avec le maigre espoir que vous la trouviez pour que vous sachiez à quel point vous m’avez fait grandir.

Votre amie, votre sœur de cœur.

Avec tout mon amour et ma gratitude…

Crystal

Chapitre 2Le nouveau-né

Chaque matin, nous naissons de nouveau.

Ce que nous faisons aujourd’hui

est ce qui compte le plus.

Bouddha

Mercredi 3 août 2011 (Nuit de la noyade de Jake, deux ans avant les attentats de Boston) – Nahant, près de Canoe Beach.

Une impression de flotter… d’être et de ne pas être en même temps. L’obscurité totale. Soudain, une sensation âpre et désagréable surgit du néant… un goût de sable et un frottement sur une plaie encore à vif.

Dans un sursaut de lucidité, Jake ouvrit les yeux et recracha l’eau qui encombrait ses voies respiratoires. La pluie cinglait son visage, implacable, tandis que la tempête faisait rage. Dans un dernier effort, il rampa sur le sable, le crâne pulsant de douleur au point de lui donner le vertige et d’arracher à sa gorge des gémissements rauques. Il s’effondra quelques mètres plus loin, sombrant de nouveau dans l’inconscience.

Une présence… quelqu’un était en train de le secouer pour le forcer à réagir. Un instant, ses paupières tressaillirent. Il semblait perdu entre le rêve et la réalité. Tout à coup, la foudre déchira les nuages et laissa entrevoir un visage au-dessus de son corps quasi moribond.

— Douglas, venez vite ! C’est Jake ! Il est vivant !

Des bruits de pas en panique. L’enseignant apparut devant le ciel déchaîné, son CheyTac1 accroché à l’épaule.

Les deux hommes l’observèrent avec effroi.

Puis… le trou noir.

Une secousse. Le son d’un véhicule au cœur de la tempête. Jake ouvrit à nouveau les yeux et découvrit le plafond d’une voiture lancée à vive allure sur l’autoroute. Étendu sur la banquette arrière, il distingua deux silhouettes à l’avant.

— Il faut l’emmener à l’hôpital !

— Impossible.

— Douglas, c’est sa seule chance de survie.

— Hors de question d’y aller !

Le jeune homme fixa son mentor, un lourd silence s’installant dans l’habitacle.

— En fait… vous voulez qu’il meure ?

— Si on y va, ils le tueront !

Durant un long moment, seul le vrombissement du moteur résonna autour d’eux.

— Alors, qu’est-ce qu’on fait ?

— On va devoir l’opérer nous-mêmes.

Steve dévisagea l’enseignant, hébété.

— Vous plaisantez, j’espère ? Nous ne sommes pas chirurgiens !

— Non, en effet, mais nous sommes biologistes… et nous connaissons le corps humain.

Jake sentit sa tête vaciller. Il luttait pour rester conscient, mais tout autour de lui semblait osciller entre deux réalités absurdes. Quand il aperçut soudain les larges taches de sang qui maculaient ses vêtements, un éclair de lucidité le poussa à se redresser péniblement.

Une sensation étrange lui parcourut la joue gauche, comme une perception brouillée, anormale. Il y porta un doigt… et ses yeux s’écarquillèrent lorsqu’il sentit, directement sous la pulpe, le contact de ses dents.

Instantanément, un flot brûlant d’adrénaline traversa son corps, le tirant net de sa torpeur. Pris de panique, il leva les yeux vers le rétroviseur central. Ce qu’il y vit lui glaça le sang : sa joue, fendue de la commissure des lèvres jusqu’à la base de l’oreille, pendait lamentablement, dévoilant une partie de sa mâchoire. Ce n’est qu’à ce moment précis, en prenant conscience de l’horreur, que la douleur se réveilla, fulgurante et insupportable.

Il hurla et poussa Steve et Douglas à se retourner dans un sursaut.

— Jake, je t’en prie, calme-toi…

— Qu’est-ce qui… m’arrive ? tenta-t-il de dire sans parvenir à articuler à cause de sa mâchoire déchiquetée.

Steve pointa son doigt en direction de l’intersection, devant eux :

— Tournez ici. Je sais comment nous sortir de ce pétrin.

Puis… le trou noir.

*

Vendredi 7 octobre 2011 (deux mois plus tard) – Saint-Lunaire, France

— Appelle les secours !

Jamais Virginie et Olivier n’auraient imaginé tomber ce jour-là sur un homme inconscient, allongé sur la plage. Tandis que Virginie contactait les pompiers, Olivier s’efforçait d’appliquer les gestes de premiers soins appris lors d’un stage en entreprise. Mais la large cicatrice violacée qui barrait la joue gauche de l’inconnu ne laissait rien présager de bon. Il semblait dans un état critique.

Comme si cela ne suffisait pas, Virginie peinait à trouver du réseau. Aucun signal ne passait sur la plage, ce qui l’obligea à remonter le sentier, à plus de cent mètres de là. Elle devait crier de toutes ses forces pour transmettre à Olivier les instructions du SAMU au téléphone. En plus de cela, sa voix affolée réveilla le bébé dans la poussette, qui se mit à pleurer et réclamer les bras de sa mère, plongeant ainsi la situation dans un capharnaüm ingérable.

Les quelques minutes entre l’appel et l’arrivée des secours semblèrent durer une éternité. Olivier continuait de parler à l’homme allongé devant lui, espérant, malgré tout, un signe de conscience. Mais en dehors d’une respiration lente et sourde, l’inconnu ne réagissait pas.

Enfin, la sirène des pompiers retentit au loin. Virginie, postée en haut du chemin du Nick, leur fit de grands signes pour indiquer l’entrée du sentier. Malheureusement, le véhicule ne pouvait accéder à la plage et les sauveteurs furent contraints de sortir la civière pour descendre en urgence le petit passage escarpé et caillouteux.

Avec une coordination irréprochable, deux d’entre eux se penchèrent sur la victime pour l’examiner, tandis qu’un troisième interrogeait Olivier sur les circonstances.

Quelques instants plus tard, Jake était embarqué à bord de l’ambulance, toutes sirènes hurlantes, en direction du service des urgences du Centre Hospitalier de Saint-Malo. Une demi-heure plus tard, son corps inerte traversait les couloirs de l’établissement, escorté par des internes évaluant en continu ses signes vitaux.

Lorsque les portes du bloc opératoire se refermèrent derrière lui, son état restait critique et aucun médecin ne comprenait encore ce qui avait bien pu arriver à cet homme, dont l’identité demeurait totalement inconnue.

*

Journal Ouest-France – Jeudi 17 novembre 2011

L’inconnu de la plage du Nick s’est réveillé de son coma.

Le 7 octobre dernier, Virginie et Olivier Le Guen, résidant à Cancale, se promenaient avec leur bébé de trois mois sur la pointe du Nick, à Saint-Lunaire, lorsqu’ils ont découvert le corps d’un homme inconscient, gisant près des rochers en bord de mer.

À ce jour, la police n’est toujours pas parvenue à identifier la victime, malgré la diffusion de plusieurs avis de recherche. Retrouvé dans un état critique, l’homme présentait un traumatisme crânien sévère ainsi qu’une section complète de la joue gauche. Les premiers examens ont révélé qu’il avait vraisemblablement déjà été opéré par des individus peu scrupuleux, dans des conditions précaires, avant d’être abandonné sur la plage.

Transporté en urgence à l’hôpital de Saint-Malo, l’inconnu a dû subir une nouvelle intervention chirurgicale destinée à corriger les lésions aggravées par les précédents soins, et à maximiser ses chances de retrouver l’usage de sa mâchoire.

Plongé dans le coma depuis son admission au service de réanimation il y a plus d’un mois, celui que les soignants ont surnommé « John Doe » s’est finalement réveillé hier après-midi. Cependant, celui-ci souffre d’une amnésie totale de l’identité et ne conserve aucun souvenir de sa vie antérieure à l’incident.

Le mystère entourant l’inconnu de Saint-Lunaire demeure donc entier, et nul doute que cette affaire continuera de susciter interrogations et spéculations, à moins qu’il ne finisse, un jour, par retrouver la mémoire.

*

Vendredi 25 novembre 2011

Le néant. Tout pourrait se résumer ainsi. Rien d’autre qu’un vide omniprésent et une impression de légèreté. Plus aucune pensée, plus de peur ni de joie. Seulement la sensation d’être conscient et détaché de tout.

Soudain, l’étouffement, l’envie de respirer tout en étant incapable d’y parvenir. De l’eau… oui, de l’eau envahissant sa bouche sans pouvoir l’évacuer. Jake tenta d’appeler à l’aide, de se débattre, mais la mort lui tendait déjà les bras. C’est alors que des flashs lui apparurent, des images dans lesquelles il se noyait. Au-dessus de lui, des éclairs traversaient l’écume des vagues tumultueuses. Étaitce l’orage qu’il entendait gronder ? Au début, il le crut. Puis, les rugissements de la tempête devinrent plus aigus et réguliers. Le bruit à peine audible résonna de manière crescendo, comme un bip électronique, plus rapide et intense.

Jake se réveilla en sursaut, haletant. Il aspira tout l’air qui lui était possible d’absorber, comme si sa vie en dépendait. Le cardioscope2 à côté de lui émettait un son strident tandis qu’une femme vêtue d’une blouse bleue s’agitait au-dessus de lui en le fixant avec inquiétude. Au même moment, une autre infirmière plus âgée déboula à toute vitesse à l’entrée de la chambre.

— C’est bon ! répondit la première en tendant une main rassurante dans sa direction. Il est revenu à lui.

Tandis que la porte se refermait doucement, Jake essaya de reprendre son souffle. Sa joue lui faisait mal et de la bave s’écoulait de la commissure de ses lèvres jusque dans son cou. Ses pupilles s’agitaient à la recherche d’un point de repère dans la pièce, de quelque chose qui lui permettrait de savoir s’il était encore en train de rêver ou non.

— Vous m’avez fait une de ces peurs, John ! s’exclama l’infirmière à côté de lui.

Il la contempla avec incompréhension. Blonde, les traits légèrement serrés, il lui aurait donné entre 30 et 40 ans. Cependant, malgré tous ses efforts, il lui était impossible de se souvenir d’elle, ni même de ce qu’elle faisait devant lui. D’ailleurs, comment l’avait-elle appelé ? John ? Ce nom ne lui disait rien.

— On… se… connaît ? demanda-t-il avec beaucoup de difficulté pour articuler.

Sur le moment, la femme en blouse bleue fut quelque peu déstabilisée, mais elle se reprit rapidement et lui offrit un sourire bienveillant ainsi qu’une main délicate, posée sur son front.

— Oui, c’est moi, Nicole. Je suis infirmière à l’hôpital de Saint-Malo où vous êtes arrivé il y a un peu plus d’un mois. Vous étiez dans le coma lorsqu’on vous a trouvé, mais heureusement vous vous êtes réveillé la semaine dernière. Je viens vous voir tous les jours pour vos soins. Vous vous rappelez ?

— Qui est John ?

— C’est vous. Enfin… c’est comme ça que nous vous avons surnommé, puisque nous ignorons toujours votre identité.

Jake orienta son attention sur le décor qui l’entourait et pourtant, rien ne lui semblait familier.

— Ne vous inquiétez pas, c’est tout à fait normal. Votre mémoire à court terme fait parfois des siennes, mais ça revient chaque jour un peu plus.

— Ma… mé… moire ?

— Oui, vous avez eu un traumatisme crânien sévère…

Tout à coup, un flash lui apparut… un souvenir récent dans lequel il avait perçu malgré lui une conversation entre elle et le docteur Bernes, juste derrière sa porte de chambre, dans le couloir. Lorsque cela s’était produit, aucun des deux professionnels n’avait imaginé qu’il puisse être en train de les écouter :

— Avec un Glasgow à six3 et de telles lésions de l’hippocampe, vous savez tout comme moi qu’il a peu de chances de retrouver une vie normale ! Les études le prouvent !

— Écoutez Nicole, après ce que vous avez traversé, j’ai conscience que ces derniers mois n’ont pas été faciles pour vous et j’ai tout fait pour vous permettre de reprendre le travail dans de bonnes conditions, mais si vous ne laissez pas vos émotions et votre pessimisme au vestiaire, il va falloir très sérieusement réfléchir à un avenir en dehors de cet hôpital.

— Mais…

— Non, l’avait-il interrompue. Contentez-vous de faire correctement votre boulot.

En sortant de ses songes, Jake ne s’était pas rendu compte que Nicole essuyait à présent la bave qui coulait le long de son cou. Il déglutit, puis posa une main sur son bras en s’exprimant d’une voix éraillée :

— Je me… souviens… de… vous.

Le visage de la jeune femme s’illumina.

— Pourquoi… pensez-vous… que je ne… pourrai plus… avoir… de vie normale ?

Elle le dévisagea, ses yeux grand ouverts fixés sur lui.

— Pourquoi dites-vous une chose pareille ?

— Je… vous ai entendue… hier… avec le docteur… Bernes.

Nicole balbutia et afficha une moue inquiète, sans doute un mélange d’embarras et de crainte quant aux sanctions disciplinaires auxquelles elle pourrait s’exposer si l’on venait à apprendre que son patient l’avait entendue tenir de tels propos à son sujet. Puis, dans un bref soupir résigné, son expression se transforma peu à peu, comme si elle était prête à assumer ses paroles.

— Vous avez eu de sévères lésions à l’hippocampe et subi un coma très profond dont nous ignorons la durée exacte puisque vous étiez déjà inconscient lorsque vous avez été retrouvé sur la pointe du Nick. Vous n’aviez qu’une infime chance de vous réveiller. Statistiquement parlant, vous auriez dû rester dans un état végétatif.

Elle marqua une pause, puis le contempla de la tête aux pieds avec joie.

— Mais, comme vous le voyez, vous avez vaincu tous les pronostics !

— Et… ma mémoire ? Pourquoi… je ne me souviens… de… rien ?

Nicole soupira une nouvelle fois.

— Après un traumatisme crânien aussi sévère que le vôtre, il est tout à fait normal d’avoir des trous de mémoire ou des troubles cognitifs, mais avec une prise en charge adéquate en neuro, vous devriez vous en remettre progressivement. En revanche, une amnésie de l’identité qui perdure plus d’une semaine n’est pas courante. Ce symptôme est plus souvent associé à un choc psychotraumatique qu’à des lésions cérébrales.

— Qu’est-ce que… ça… signifie ?

— La perte de l’identité est fréquemment liée à un choc émotionnel. Pour faire simple, une dissociation psychologique c’est lorsque votre esprit décide de se séparer du corps pour se protéger de nouveaux traumas. Sans vraiment le vouloir, votre inconscient vous pousse à oublier qui vous êtes dans le but de vous préserver.

— Et… comment dois-je faire… pour… retrouver… mes souvenirs ?

Nicole se mit soudain sur la retenue. Elle accompagna sa posture d’une mine navrée et d’une main compatissante sur son épaule.

— John, il n’y a pas de remède miracle à ce que vous traversez. Les études ont prouvé que le facteur le plus favorable pour recouvrer la mémoire dans de tels cas était l’entourage du patient, mais…

— Je n’ai… personne ! conclut le jeune homme, la gorge serrée.

— Je sais, répondit-elle avec peine. Mais, si vous avez…

Elle s’arrêta brusquement, les lèvres pincées et le regard hésitant. À ce moment précis, elle prit conscience qu’elle n’aurait jamais dû s’engager sur ce terrain. Première leçon en médecine hospitalière : toujours laisser ses émotions au vestiaire. Et pourtant, elle venait de tomber dans le piège.

— Si vous avez besoin de parler, je suis là. Vous pouvez compter sur moi.

Les mots étaient partis plus vite qu’elle ne l’avait voulu. Elle était consciente qu’elle outrepassait son rôle. Après tout, il y avait des psys pour ça ! En agissant ainsi, elle prenait un risque déontologique. À présent, elle avait une responsabilité envers son patient qui dépassait sa simple fonction d’infirmière et cela la replongea dans le souvenir de cette même position, un an plus tôt, la main caressant l’épaule de son mari, plongé dans un coma artificiel, juste avant de mourir de ce fichu cancer. Lorsqu’elle réalisa que l’homme qui se trouvait à présent devant elle n’avait rien à voir avec celui qu’elle avait tant aimé par le passé, un sentiment de panique s’empara d’elle. Puis, dans un geste feignant le détachement professionnel, elle fit mine de vouloir poursuivre son tour de garde et s’extirpa de la chambre sans rien laisser paraître.

Une fois dans le couloir, elle marcha jusqu’aux toilettes et s’enferma dans un box où elle plaqua son dos contre la porte. Les yeux rougis par la peine, Nicole fixa ses mains qui tremblaient, jusqu’à ce que les larmes brouillent sa vision. Depuis son retour à l’hôpital, quelques semaines plus tôt, elle avait tout fait pour enfouir son chagrin à l’intérieur. Mais… peut-être que sa mère avait raison en fin de compte. Elle avait peut-être repris le travail trop tôt. Quoiqu’il en soit, il n’était jamais bon dans ce métier de s’afficher plus mal en point que les patients. De fait, elle tenta de se ressaisir et d’atténuer sa crise en effectuant un exercice de respiration. Lorsqu’elle retrouva enfin son calme, elle sécha ses larmes et fila à nouveau à son poste.

*

Mercredi 21 décembre 2011 – Presque un mois plus tard

John avançait lentement dans les couloirs de l’hôpital, assis dans son fauteuil roulant, les yeux attirés par les décorations de Noël qui ornaient les murs. La séance de kinésithérapie qu’il venait de terminer l’avait complètement épuisé, mais il devait bien reconnaître que ses efforts commençaient enfin à porter leurs fruits puisqu’il parvenait désormais à se déplacer seul avec des béquilles, sur de courtes distances.

Soudain, il ralentit en approchant du bureau des infirmières et jeta un coup d’œil discret à l’intérieur, croyant apercevoir une silhouette.

— Nicole ? lança-t-il joyeusement pour signaler sa présence.

Contre toute attente, ce fut le docteur Bernes qui ouvrit la porte. Les traits durs et fermés du médecin estompèrent aussitôt le sourire enfantin collé sur le visage de son patient.

— Bonjour, John ! Vous tombez bien, j’allais justement vous rendre visite. J’ai une excellente nouvelle pour vous.

— Nicole est là ?

Le chef de service s’interrompit, visiblement irrité par le peu d’intérêt que son pensionnaire semblait vouloir lui accorder.

— Euh… pas encore. Elle va bientôt arriver. Elle vient de m’appeler pour me prévenir qu’elle était coincée dans les embouteillages. Vous me permettez de vous accompagner jusqu’à votre chambre ?

John acquiesça de la tête et laissa le médecin attraper les poignées du fauteuil.

— Quelle est cette bonne nouvelle ?

— J’ai trouvé un centre de rééducation et de réhabilitation pour vous. Vous allez enfin pouvoir quitter l’hôpital !

— Quoi ? s’étonna-t-il, surpris par cette annonce pour le moins inattendue. Déjà ?

— Ça fait presque deux mois que vous êtes parmi nous. Vous seriez bien le premier à vouloir rester plus longtemps à l’hôpital ! rétorqua le médecin dans un sourire. D’ordinaire, les patients font tout pour partir.

— Peut-être, mais les autres ont une vie à l’extérieur, une famille, un logement. Moi, je n’ai rien de tout cela. Je suis bien ici.

Ils atteignirent enfin la chambre. Le docteur Bernes ouvrit la porte et poussa son locataire jusqu’à son lit.

— Je sais que vous vous sentez bien chez nous, et je suis heureux d’avoir contribué à créer un environnement rassurant pour vous, mais croyez-moi, il n’est pas dans votre intérêt de vous garder en neuro. Je me suis vraiment démené pour vous trouver une place dans le meilleur centre du quart nord-ouest de la France. J’aurais pu vous transférer ailleurs à plusieurs reprises, mais je tenais sincèrement à ce que vous soyez orienté vers un établissement d’excellence, à la hauteur de votre situation.

John soupira, puis esquissa un sourire dans la fraction de seconde suivante.

— J’ai conscience de tout ce que vous faites pour moi et je vous en suis très reconnaissant. C’est juste que…

Il tourna les yeux vers la fenêtre, puis contempla le paysage urbain de manière hypnotique.

— Que le monde vous fait peur ? compléta le médecin.

Son patient acquiesça de la tête et pinça les lèvres pour tenter de contenir ce sentiment d’angoisse qui le trahissait.

— Je ne connais que cet hôpital. Je me sens chez moi, ici. Personne ne m’attend à l’extérieur…

Il fut soudain incapable de terminer sa phrase tant les sanglots le submergèrent. Le docteur Bernes se pencha sur lui et posa une main compatissante sur son épaule.

— Courage. Ce n’est qu’une étape à franchir parmi d’autres. Tout va s’arranger. Je vous le promets. Dans ce centre, vous serez encadré par de nombreux spécialistes. Kinés, neuropsychiatres, psychologues… vous ne serez pas seul, croyez-moi.

John lança un regard noir à son médecin. Sans vraiment comprendre pourquoi, il éprouva brusquement l’envie irrépressible de lui sauter à la gorge et d’exprimer ce mal-être qu’il ressentait au plus profond de lui. Un bref instant, le temps sembla ralentir. Il se surprit même à fixer sa pomme d’Adam et à imaginer lui fracasser la trachée de la main.

— Tout ira bien. Faites-moi confiance.

Ces quelques mots le sortirent de sa transe et un frisson glacial lui parcourut l’échine lorsqu’il prit conscience de cette soudaine noirceur qui venait de s’emparer de lui. Cette effroyable constatation fit d’ailleurs naître en lui le besoin de se retrouver seul, tandis que son regard trahissait déjà le conflit qui faisait rage à l’intérieur de lui.

Le docteur Bernes se racla la gorge et mit un terme à leur entrevue. Il le salua une dernière fois, puis regagna lentement le couloir. Lorsque la porte se referma derrière lui, John resta immobile un long moment, perdu dans ses songes.

Au même moment, Nicole déboula en sueur par l’entrée du service de neuro et se pressa de rejoindre le vestiaire pour combler son retard. Lorsqu’elle croisa son supérieur, celui-ci l’interpella sans détour :

— Nicole, j’ai besoin de vous.

— Oui, monsieur.

— J’ai enfin obtenu le feu vert du centre de Pleurtuit. Pourriez-vous préparer le transfert de John Doe ? Il part lundi matin.

La jeune femme le dévisagea, stupéfaite d’apprendre la nouvelle de manière si abrupte, dès son arrivée.

— Qu’y a-t-il ?

— Rien. Je pensais juste que vous alliez travailler davantage sur sa mémoire avant de le transférer. Il en a cruellement besoin. Je trouve tout cela un peu… brutal !

— Il y a un moment où il faut savoir renoncer. J’ai fait tout ce que je pouvais. — Pourtant, je suis certaine que vous pouvez faire plus.

Le docteur Bernes leva les yeux au ciel. Sa subordonnée ne cessait de remettre constamment en question ses directives et cela commençait sérieusement à l’agacer.

— Stop ! l’interrompit-il. Vous savez comme moi qu’il n’existe que quatre cas d’amnésie dissociative généralisée recensés en France à cette date. Ça a été un vrai casse-tête de lui trouver un centre adapté, alors ne jetez pas de l’huile sur le feu !

L’infirmière fit un pas en arrière. Les propos de son mentor l’horrifiaient. Un instant, sa torpeur pouvait même se lire sans filtre sur son visage, ce qui poussa le médecin à préciser le fond de sa pensée :

— Il n’a aucune identité, personne ne le recherche et nous ignorons qui il est. Il n’a pas de numéro de sécu, pas de complémentaire santé… rien sur quoi imputer les coûts de ses soins. Il n’a pas de domicile, personne ne pouvant se porter garant pour sa prise en charge à l’extérieur de l’hôpital, pas de famille ni de tuteur légal. Sincèrement, que voulez-vous que je fasse de lui ? Nous n’avons pas le droit de le laisser partir seul, livré à lui-même dans cet état, et il n’a même pas de salaire pour se payer un toit. Ce type de pathologie est un cauchemar administratif pour n’importe quel service et je ne tiens pas à ce que l’on associe mon nom à un cinquième cas incurable d’amnésie de l’identité.

— Donc… si je comprends bien, tout ce qui vous importe c’est votre argent et votre réputation ?

— Faites attention à ce que vous insinuez, madame Bertignac, il y a certaines limites à ne pas franchir.

Lorsque le docteur Bernes s’adressait à ses employés par leur nom de famille, ce n’était jamais bon signe. Toutefois, c’en était trop pour elle.

— Vous savez quoi ? Je n’ai pas fait toutes ces années d’études pour servir les intérêts d’un connard de votre genre ! Je me suis engagée pour sauver des vies. Alors, débrouillez-vous sans moi. Je démissionne !

Sans attendre sa réponse, la jeune femme tourna les talons et abandonna son chef au milieu du couloir.

— Nicole ! Vous faites une grosse erreur ! lança-t-il, tel un avertissement.

Elle leva aussitôt son majeur dans un doigt d’honneur magistral.

— Je veux votre lettre de démission sur mon bureau dans l’heure, et inutile de compter sur votre préavis. Vous pouvez partir dès aujourd’hui ! rétorqua-t-il, fou de rage.

Une fois dans le local des infirmières, la jeune femme contempla le planning du jour sans vraiment réaliser ce qui venait de se passer. Elle frappa du poing sur la table et laissa sa colère exploser dans un cri presque bestial. Elle avait trop souvent mis de l’eau dans son vin, et à présent, elle n’arrivait pas à croire qu’elle avait enfin osé dire le fond de sa pensée et sauter ce pas qui la terrifiait depuis si longtemps. Elle était libre ! Même si cela l’angoissait, il était temps pour elle de reconstruire sa vie d’une autre manière.

*

Samedi 24 décembre 2011

John faisait défiler les chaînes de manière hypnotique. Un instant, il s’arrêta sur Arte où un reportage racontait le destin extraordinaire de Steve Jobs, décédé le 5 octobre. Sans même s’en rendre compte, il se laissa captiver par l’émission. Son intérêt si soudain pour le milliardaire le surprit lui-même. Le sujet réveillait en lui un certain « quelque chose », un « je ne sais quoi » qui ne cessait de le tenir en haleine sans même comprendre pourquoi.

Tout à coup, quelqu’un frappa à la porte, ce qui l’extirpa brutalement de ses songes. Il jeta machinalement un œil à l’horloge. Il était 18 h 15. À ce moment précis, il réalisa que la nuit était déjà tombée depuis plus d’une heure. Où était-il passé durant tout ce temps ? Il avait eu comme… une absence. Était-ce sa mémoire qui défaillait encore ? À nouveau, il entendit frapper.

— Entrez ! cria-t-il.

La poignée s’enfonça et il vit apparaître le visage enjoué de Nicole, vêtue d’une somptueuse robe d’hiver, mélangeant laine noire et paillettes scintillantes. Elle tenait un petit panier en osier bien rempli et un sac cabas, visiblement très lourd.

— J’ignorais que vous travailliez ce soir !

— Ce n’est pas le cas. Je viens de démissionner.

— Vous avez fa… fait quoi ? s’exclama-t-il avec stupeur.

Même s’il avait beaucoup progressé ces derniers mois, il lui arrivait encore de manger les mots lorsqu’il parlait sous le coup de l’émotion.

— J’ai quitté mon job cette semaine.

— Pour… pourquoi ?

— Pour tout un tas de raisons. Disons qu’il était grand temps que je vole de mes propres ailes et que je me mette à mon compte en tant qu’infirmière libérale.

John la dévisagea. Il peinait à croire que c’était peut-être bien la dernière fois qu’il la voyait, et cette pensée déclencha un pincement au cœur.

— L’hôpital n’a vraiment pas de chance. Ils vont perdre leur meilleure employée.

La jeune femme rougit.

— Alors… que faites-vous ici ? Vous avez décidé d’apporter des friandises à tous vos patients ?

— Non. Ça, c’est juste pour vous ! lui dit-elle en lui tendant le panier garni.

— Vous êtes sérieuse ?

— Bien sûr !

Ils échangèrent un regard, comme s’ils cherchaient tous les deux à sonder l’esprit de l’autre. Puis, John finit par se laisser tenter par cette invitation en écartant le papier crépon qui ornait le support en osier. Il découvrit alors plusieurs spécialités de Bretagne : une bouteille de cidre, un sachet de caramels au beurre salé, des paquets de galettes et de palets bretons, une verrine de suprême de langoustines et une conserve de sardines de la côte. Il n’en fallait pas moins pour lui faire monter les larmes aux yeux.

— Merci, Nicole.

— Avec plaisir.

— Pourquoi êtes-vous si gentille avec moi ?

Elle ouvrit la bouche, prête à répondre, puis hésita, leva ses yeux comme pour trouver les mots justes.

— Pour être tout à fait honnête, quand on pratique ce métier, il faut savoir s’accrocher et laisser ses émotions de côté… mais parfois, c’est tout simplement impossible. Chaque jour, des gens malades ou blessés passent nos portes avec des diagnostics vitaux engagés. Dès que nous sommes confrontés à ce genre de cas, nous nous basons sur les probabilités remontées par les études médicales et nous traitons chaque patient en fonction de ces données factuelles. Mais…

Nicole se racla la gorge.

— Il y a un peu plus d’un an, j’ai perdu une personne qui m’était chère, et… il m’a fallu du temps pour m’en remettre.

Une fraction de seconde, sa voix se brisa et son regard s’évada en direction de la fenêtre avant de reprendre :

— Ces foutues statistiques ! Il n’y a pas échappé et je ne l’ai jamais accepté. Tous ces mois à prier pour qu’il s’en sorte malgré ses piètres chances de survie. Je les ai défiées de tout mon être ces fichues probabilités et c’est le cancer qui a gagné. Depuis, je ne suis jamais parvenue à retrouver l’espoir lorsque je voyais entrer de nouveaux patients en état critique… jusqu’à ton arrivée dans mon service.

John la fixa avec surprise. Non seulement c’était bien la première fois qu’elle le tutoyait, mais en plus, il ne s’attendait pas à une telle déclaration.

— Tu m’as apporté la preuve qu’il ne faut jamais cesser de se battre et que l’issue n’est jamais actée à l’avance. Le simple fait que nous soyons là, tous les deux, en train d’avoir cette discussion, relève…

— Du miracle ? suggéra-t-il.

— Je n’irais pas jusque-là, car je ne crois pas à ces choses. Non… je dirais plutôt que cela relève de l’exceptionnel.

John ne put réfréner un sourire en coin. Cet aveu le touchait si profondément qu’il ne fut plus capable de soutenir son regard. Dès lors, le silence s’imposa à nouveau.

— Oh ! J’ai failli oublier ! s’exclama-t-elle en se penchant sur son sac cabas, posé sur le sol à côté du lit.

Elle en extirpa soudain deux flûtes en plastique et une bouteille de champagne encore fraîche.

— Nous n’allons tout de même pas fêter Noël sans alcool !

— Nicole ! C’est beaucoup trop ! Vous n’auriez pas dû.

— Non. Ce n’est rien. Ça me fait plaisir. Et s’il te plaît, arrête de me vouvoyer. Je ne suis plus ton infirmière.

— Je… je ne sais pas comment te remercier.

— Ce n’est pas compliqué. Il te suffit de trinquer avec moi, dit-elle en faisant sauter le bouchon dans un « pop » brusque et puissant.

Elle remplit les flûtes, puis reposa la bouteille à même le sol, avant de porter un toast.

— À ta nouvelle vie au centre de Pleurtuit.

Elle cogna son verre contre celui de John, mais celui-ci afficha une moue dubitative et sombre.

— Qu’y a-t-il ?

— Rien, répondit-il de manière évasive.

Nicole posa aussitôt son verre sur la tablette et le fixa du regard.

— Je vois bien que quelque chose ne va pas.

— Non. Ce n’est rien. Je ne veux pas t’ennuyer avec mes problèmes.

— John ! Ce n’est plus l’infirmière qui te parle, mais ton amie. Tu peux tout me dire.

Ce mot… « amie », lui fit un drôle d’effet. D’une certaine manière, c’était un peu comme s’il avait eu une vie jusque-là… comme s’il détenait un passé et quelqu’un qui le connaissait et l’appréciait depuis longtemps.

— Je… j’ai peur, finit-il par lâcher avec honte.

— Peur de quoi ?

— Tout me fait peur ! J’ignore qui je suis et visiblement, je ne semble manquer à personne. Je n’ai pas de famille, pas d’identité, pas de domicile où l’on m’attend… je n’ai rien ! Même toi, tu pars de l’hôpital.

— Tout va s’arranger, tenta-t-elle de le rassurer en accompagnant ses propos d’une caresse dans le dos. Je viendrai te voir au centre, ne t’inquiète pas.

— Qu’ai-je bien pu faire pour mériter ça ? ajouta-t-il en serrant les mâchoires. Étais-je quelqu’un d’horrible pour que personne ne me recherche ?

— Ne dis pas de bêtises, voyons !

— Parce que toi, tu sais qui j’étais peut-être ?

— Ce dont je suis sûre c’est que je te connais, toi, et tu es quelqu’un de bien.

— Peut-être que tu le penses, mais cela ne change rien au fait que lundi, on va me transférer à Pleurtuit et ça me terrifie. J’ai aussi peur d’aller là-bas que de sortir de cet hôpital pour commencer ma vie. J’avais enfin trouvé un semblant d’existence ici. En dehors de ces murs, je n’ai rien ni personne !

Nicole se mit soudain à pincer les lèvres et à fuir le regard de John, dont la colère s’exprimait vivement sur le visage.

— Désolé, je ne voulais pas dire ça, corrigea-t-il en prenant conscience de la dureté de ses propos. Ne te sens pas visée, tu as toujours été là pour moi et je t’en serai éternellement reconnaissant.

— Et si je devenais ta tutrice légale ? dit-elle sans détour en le dévisageant.

— Tu…

John en perdit la parole et secoua la tête.

— Oui, reprit-elle. Cela te permettrait de sortir d’ici, de bénéficier de tous les soins dont tu auras besoin et de ne pas te retrouver seul au monde !

À nouveau, il en resta sans voix, sidéré par cette annonce pour le moins… surprenante.

— Non, Nicole. Je ne peux pas t’imposer ça.

— Tu ne m’imposes rien. C’est moi qui te le propose.

— C’est un peu soudain… je ne sais même pas où j’irai vivre… je n’ai pas d’argent ni de papiers d’identité pour avoir droit à un revenu légal.

— Tu logeras chez moi ! rétorqua-t-elle. J’ai une chambre d’amis dans laquelle tu peux dormir. Et comme ça… tu auras même une infirmière à domicile gratuite !

Il ne put s’empêcher de la tester du regard. Était-elle sérieuse ?

— Dis oui, insista Nicole.

Sur le moment, John éprouva beaucoup de mal à répliquer, figé par le syndrome de l’imposteur. Qu’avait-il donc fait pour mériter une telle attention ? Pourtant, elle semblait si déterminée.

— D’accord, finit-il par répondre.

Un sourire empli d’émotions s’afficha instantanément sur le visage de la jeune femme. Elle n’avait pas du tout anticipé cette proposition, mais elle savait que tout cela était juste. Pour la première fois depuis le décès de son mari, elle se sentait enfin à sa place.

1 CheyTac M200 Intervention : Le fusil de sniper que Douglas utilise à la fin du tome 1, avec l’intention de tuer Jake pour venger Greg.

2 Appareil permettant de surveiller le rythme cardiaque.

3 L’échelle de Glasgow, ou score de Glasgow, est un indicateur utilisé dans les hôpitaux pour établir l’état de conscience d’un patient. Ce critère se définit sur 3 niveaux : l’ouverture des yeux, la réponse verbale et la réponse motrice. De 3 à 6, cela signifie un coma profond ou une mort clinique. De 7 à 9 : un coma lourd. De 10 à 14 : une somnolence ou un coma léger. 15 : une conscience normale.

Chapitre 3La piste de Boston

La vie est un mystère qu’il faut vivre,

et non un problème à résoudre.

Mahatma Gandhi

Lundi 19 juin 2023 – Boston

Je ne comprends pas d’où me vient cette impression de déjà-vu. C’est la première fois que je mets les pieds à Boston et… c’est fou, mais j’ai la sensation d’avoir vécu ici toute ma vie. Je n’ai aucun souvenir des rues qui défilent sous mes yeux à travers la vitre de la voiture, et tout me paraît si familier ! Sans doute juste le manque de sommeil qui commence à me peser sur le système, car même si je suis parvenu à dormir pendant le vol, me voilà maintenant à parcourir une ville à l’autre bout du monde avec six heures de décalage dans les pattes.

Quelques instants plus tard, le taxi me dépose face au W Boston et c’est juste… dingue ! Je n’ai jamais vu un hôtel de ce standing et pourtant j’ai eu l’occasion d’en essayer beaucoup dans le cadre de mon travail. Cet immeuble gigantesque, aussi scintillant que du cristal, est à l’image de l’Amérique : démesurément spectaculaire.

Le temps de recouvrer mes esprits, je plonge la main dans ma sacoche et en extirpe la carte magnétique que cette mystérieuse femme m’a donnée à Paris, lorsque j’ai échappé à la vigilance de Clarence. À nouveau, je sens mon ventre se nouer. S’agit-il encore d’un piège ? Chaque fois qu’une nouvelle étape se présente sur mon chemin, je ne cesse d’imaginer le pire. Peut-être devrais-je utiliser l’argent liquide qu’elle m’a laissé dans l’enveloppe pour chercher un autre endroit où dormir et où je serais certain de ne pas être surveillé. Mais si des indices se trouvaient quelque part dans cet hôtel, je m’en voudrais de perdre la trace de Julianne et Kevin. Je rêverais de pouvoir me coucher et oublier ce cauchemar. Cependant, je n’arrête pas de me dire que Kevin compte sur moi, et je ne peux me résoudre à l’abandonner. Quant à Julianne, j’ignore toujours ce qui lui a pris au restaurant. Je repense à ce que Clarence m’a dit sur elle. Comment y voir clair au milieu de tous ces mensonges ? Est-ce vraiment possible ?

Sérieux… Julianne ? Une espionne ? Ressaisis-toi. Cela n’a aucun sens !

En tout cas, s’il y a bien une chose dont je suis certain c’est qu’elle n’aurait jamais souhaité en arriver là. Qui qu’elle puisse être en réalité, je dois la retrouver et la protéger. J’ai eu du temps pour réfléchir à tout ça dans l’avion et j’ai beau analyser la situation, quel que soit le point de vue, ce qui s’est produit ces derniers jours ne pourra jamais effacer toutes nos années de couple, ainsi que l’amour que nous partageons. Je donnerais ma vie pour elle.

Soudain, le taxi démarre derrière moi et quitte la rue. Face à la porte vitrée de l’immense bâtiment de verre, je prends une grande inspiration, puis m’engage dans le hall. L’horloge murale affiche 15 h, pile l’heure inscrite au feutre sur la carte. Toutefois, quand j’aperçois la femme en tailleur derrière le comptoir, mon cerveau se met à bouillonner. Mille pensées fusent soudain dans tous les sens. Comme dans la plupart des hôtels, j’imagine qu’il faut venir en personne pour obtenir une de ces cartes magnétiques. J’en déduis donc que quelqu’un a dû passer chercher la mienne ces derniers jours. Peut-être même cette femme qui m’a libéré à Paris. Si je tiens à en apprendre davantage sur ces personnes qui me traquent, je vais devoir rester subtil dans mes propos.

— Bonjour, dis-je dans un anglais parfait pour m’annoncer.

L’hôtesse me salue et m’offre un sourire commercial.

— Je m’appelle Thorsten Schmidt et je suis de passage à Boston pour des raisons professionnelles. On m’a donné ce pass, mais j’ignore où se trouve ma chambre.

La femme s’empare de ma carte et la scanne devant moi.

— Il s’agit de la suite EWOW1. Félicitations ! C’est un excellent choix ! Vous y serez très bien, m’annonce-t-elle, enjouée.

Sans l’interrompre, je la laisse me décrire le chemin jusqu’à mon logement tandis qu’elle empoigne le combiné de téléphone pour appeler le bagagiste.

— Où sont vos valises ? me demande-t-elle.

— Je… je n’en ai pas. Elles ont été perdues à l’aéroport.

— Vous m’en voyez navrée. Avez-vous besoin que nous vous recommandions auprès d’une de nos boutiques partenaires ?

— Non, merci. Par contre, sauriez-vous me dire qui a loué la chambre pour moi ?

Mon interlocutrice me fixe du regard, quelque peu surprise par ma question. Pris de court, je me débrouille pour inventer une histoire :

— Si je vous demande cela, c’est parce que l’entreprise pour laquelle je travaille a… une antenne près de Boston, et… l’employé qui a réservé le logement pour moi est justement celui que je dois rejoindre ce soir. S’il s’agit de… Nicolas, je sais qu’il fait la même taille que moi. Il pourra donc me dépanner et me prêter une tenue le temps de retrouver mes bagages. Pourriez-vous simplement me confirmer le nom exact de la personne qui a traité avec vous ?

Mon hôte me sourit à nouveau et se met à pianoter sur son ordinateur.

Bon sang ! Je déteste mentir ! Je me sens si mauvais à ce jeu ! Cela ne me ressemble tellement pas.

— Malheureusement, je n’ai trouvé aucune note à ce sujet.

— Vous ne sauriez pas au moins me dire s’il s’agit d’un homme ou d’une femme ?

— Je n’ai pas cette information, désolée.

— Bon, ce n’est pas grave. Merci d’avoir essayé, dis-je avec une pointe de déception dans la voix.

C’est alors que le bagagiste arrive derrière moi.

— Bonjour, monsieur. Puis-je transporter vos valises ?

L’hôtesse répond à ma place et lui décrit ma mésaventure fictive de l’aéroport. Le jeune homme, très amical, ne se démonte pas pour autant et m’invite à le suivre jusqu’à ma chambre. J’accepte volontiers son aide et le suis en direction de l’ascenseur où je perçois furtivement un échange de regards entre lui et sa collègue. Que signifient ces signes dissimulés ? Un instant, cela me fait froid dans le dos. Est-ce encore un piège ?

Edward… redescend sur Terre ! C’est juste l’hôtesse d’accueil et le bagagiste de l’hôtel.

Il faut que je me détende. J’ignore s’il s’agit à nouveau d’un guet-apens. Ce n’est sans doute rien… simplement ma psychose paranoïaque qui se réveille. Toutefois, je dois bien avouer que je ne sais plus en qui je peux avoir confiance.

Nous montons quinze étages avant de suivre un long couloir rectiligne au design moderne. Tout le décor a été conçu pour respirer le luxe. Nous nous arrêtons tout à coup devant une porte.

— Voilà. Nous y sommes, monsieur Schmidt.

Bon… tu jettes un coup d’œil et dès que tu trouves un indice, n’importe quoi, tu te tires d’ici.

Puis, mon esprit se met à douter :

Et si rester était ta seule chance de retrouver Julianne et Kevin ?

Soudain, la porte s’ouvre et mes bras tombent d’eux-mêmes tant l’image qui s’offre à moi est somptueuse. Cela n’a rien à voir avec une chambre d’hôtel traditionnelle. Rien qu’en pénétrant dans le hall de la suite, je découvre un véritable palace. Sur ma droite, un magnifique tableau. Le visage d’une femme en noir et blanc, style contemporain, décore le mur sur plus de deux mètres de hauteur. Sous mes pieds, un parquet en acajou me renvoie une sensation des plus agréables en marchant dessus. Puis, j’arrive enfin dans la pièce principale.

— C’est… c’est ça, ma chambre ?

— C’est la suite la plus prestigieuse de l’hôtel, monsieur… la suite EWOW !

Je ne sais plus quoi dire. Un énorme canapé d’angle au tissu satiné anthracite se trouve au centre du salon, face à une splendide baie vitrée donnant sur les gratte-ciels de Boston. Mon compagnon me fait signe de la main et me présente la chambre à coucher où un lit king size aux contours en cuir noir m’invite à le rejoindre. Le bagagiste me conduit ensuite jusqu’à la salle de bain. Enfin, j’ignore si l’on peut encore appeler ça une « salle de bain » tant la pièce est gigantesque. L’endroit est lumineux. Le carrelage aux teintes marbrées et brillantes reflète l’éclat du soleil à travers les larges fenêtres qui s’ouvrent sur la ville. Au fond, une douche entièrement vitrée, sans doute deux fois plus grande que celle que nous avons à la maison.

— Vous êtes sûr que vous ne vous êtes pas trompé de suite ?

— Évidemment ! ricane-t-il. Elle est réservée à votre nom depuis au moins deux semaines.

— Deux semaines ? dis-je avec étonnement sans pouvoir me contenir.

Mon interlocuteur me confirme à nouveau cette information d’un mouvement de la tête.

— Juste par curiosité… combien coûte-t-elle ? Enfin… je veux dire… pour l’entreprise qui m’emploie.

— 2 494 $ la nuit, monsieur.

En entendant le prix, je reste bouche bée et manque de perdre l’équilibre. Sans vraiment m’en rendre compte, je me surprends à calculer combien cela représente et découvre que les personnes qui m’ont fait venir jusqu’ici ont dépensé plus de 30 000 $ en quinze jours ! C’est presque la moitié de mon salaire annuel ! Je n’en reviens pas. Qui pourrait lâcher une telle somme pour un illustre inconnu comme moi ? C’est complètement délirant !

— Souhaitez-vous également visiter la salle de sport, le salon de détente, le coin spa et massages ou le restaurant ?

— Non… ça ira.

Je remercie mon hôte et lui fais comprendre que je me débrouillerai seul à présent. Je lui laisse un modeste pourboire et referme la porte derrière lui.

Soudain, le silence. C’est peut-être bien la première fois que je me retrouve au calme depuis la maison de Courson-Monteloup. C’est si agréable ! J’observe alors le salon et inspecte chaque objet, à l’affût du moindre indice qui pourrait me permettre d’en savoir plus sur ma présence ici. Malheureusement, je constate que la pièce est propre, comme si personne n’était venu ici depuis le début de la réservation. Je m’assieds sur le canapé et savoure le privilège de pouvoir simplement fermer les yeux quelques instants, un luxe qui m’a été retiré depuis le départ de Julianne à Stuttgart.

Puis, j’ouvre à nouveau les paupières et prends le temps d’analyser le décor. Tout est si luxueux et apaisant ! Jamais je n’aurais cru pouvoir un jour loger dans un endroit comme celui-ci. J’ai l’impression de vivre la vie de quelqu’un d’autre.

Et puis merde… quitte à me retrouver dans un hôtel miteux que je ne pourrai pas payer très longtemps, autant rester ici et économiser l’argent que cette femme m’a remis à Paris. Si son but avait été de me faire du mal ou de me tuer, pourquoi m’attribuer une telle somme et me loger dans un palace comme celuici ? Ce serait absurde.

Sur cette pensée, je me traîne jusqu’au lit et m’affale dessus sans retenue. Je veux simplement fermer les yeux. Pas longtemps, juste quelques minutes. J’en ai cruellement besoin.

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