D'une Île à l'Autre - Hugo Venturi - E-Book

D'une Île à l'Autre E-Book

Hugo Venturi

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Beschreibung

N’avez-vous jamais eu envie de partir ?
De tout abandonner pour réaliser un rêve inassouvi ?
Alors, qu’attendez-vous ?
Partez !
Oubliez vos peurs, vos conforts, vos habitudes et partez !
Soyez égoïste pour une fois dans votre vie,
Elle ne durera pas éternellement…
Ce recueil de nouvelles parle des îles, de la mer, du voyage, de la liberté… Une vie insouciante et spontanée serait la condition sine qua non d’une vie épanouie selon notre héros, Ugo Venturi, qui erre d’un récit à l’autre sans se poser trop de questions, dans un univers peuplé de rencontres insolites, de femmes et de bières, en traversant les épreuves et les miracles de la merveilleuse aventure humaine.

À PROPOS DE L'AUTEUR

Insatiable voyageur depuis l’âge de vingt ans, Hugo VENTURI n’a jamais cessé de courir derrière ses rêves. Moniteur de plongée, restaurateur ou encore chercheur de pierres, il vit aujourd’hui entre la Corse et Madagascar. Son style d’écriture direct et limpide s’adresse directement au cœur des lecteurs et tente de réveiller en chacun d’eux, l’envie de découvrir son propre eldorado.

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Seitenzahl: 262

Veröffentlichungsjahr: 2020

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Hugo VENTURI

D’une Île à l’Autre

Nouvelles

Cet ouvrage a été composé et imprimé en France par Libre 2 Lire

 

 

 

 

www.libre2lire.fr – [email protected], Rue du Calvaire – 11600 ARAGON

 

Tous droits de reproduction, d’adaptation et de traduction intégrale ou partielle réservés pour tous pays.

ISBN papier : 978-2-490522-71-2ISBN Numérique : 978-2-490522-72-9Dépôt légal : Juin 2020

© Libre2Lire, 2020

 

 

Illustrations et Couverture parDoda et Léa Guittard

 

 

AVANT-PROPOS

 

J’ai eu la chance de passer les premières années de ma vie adulte à voyager. Un diplôme de brevet d’état de plongée sous-marine en poche et me voilà parti sillonner le monde à l’âge de vingt ans. Le voyage aura duré dix ans. Une décennie d’apprentissage, de rencontres insolites et de découvertes culturelles fascinantes que je me suis efforcé de ne pas oublier, mieux j’essayais de noter scrupuleusement dans un journal de voyage les moments forts de chaque périple. Ces notes, trop longtemps oubliées dans un carton rangé au grenier refirent surface par hasard, puis m’apparurent comme une évidence, je devais tenter par tous les moyens de publier mes aventures tropicales. Partager avec des inconnus une approche, même subjective, du bonheur intense que peut procurer le voyage insouciant.

Donc dix ans après, aidé de mes vieux carnets délavés par le temps et l’humidité, assisté de ma mémoire vacillante, et stimulé par ma cafetière italienne, je me mis sérieusement au travail. Chaque matin, car c’était les moments les plus propices pour moi d’écrire, et où mon emploi du temps me le permettait davantage, je m’asseyais en face de mon ordinateur et tentais de faire revivre les aventures du passé. La tâche fut plus ardue que je ne pensais, car réécrire et corriger des passages entiers de textes s’avéra un long et harassant travail, quoique très enrichissant et jubilatoire à la longue.

Et deux ans après cette laborieuse nouvelle expérience, mon manuscrit comptait quinze nouvelles prêtes à être expédiées via les ondes à une vingtaine de maisons d’édition. Et la chance souriant aux audacieux, je reçus le fameux coup de téléphone tant attendu par les écrivains en herbe à peine un mois après avoir envoyé les textes numérisés. Le rêve de devenir Auteur prenait soudainement consistance, bercé par la douce voix de l’éditeur au bout du fil…

Dans ce recueil de nouvelles, inspirés de fait souvent vécus et parfois contés, j’ai essayé de garder une trame essentielle qui me tient particulièrement à cœur, la liberté de chaque individu vivant sur cette merveilleuse planète de jouir de chaque instant que la vie fait. Chaque histoire, même quand le personnage principal n’est pas le trentenaire nonchalant qui répond au nom d’Ugo, le héros tente toujours de s’inventer une destinée plus proche de ses envies, en essayant d’échapper par tous les moyens à l’emprise moribonde de l’ennui.

C’est ce profond sentiment d’insatiable envie de liberté joyeuse que j’ai tenté de faire vivre à travers ce livre, réussir à faire renaître dans l’esprit du lecteur l’enfant qui sommeille en chacun de nous.

Car oui, rêver est encore possible.

Oui, la vie est belle à qui sait mordre dedans à pleines dents.

Alors, qu’attendez-vous ?

La vie, elle, ne vous attendra pas éternellement.

 

Hugo VENTURI

1– GUEULE DE BOIS

 

 

Quand j’arrivai enfin à trouver le courage de me décoller du matelas de mousse moisi, je ressentis immédiatement une immense douleur dans le crâne, comme si une barre de métal chauffée à blanc le transperçait d’une oreille à l’autre. Et je savais, par expérience, qu’elle allait rester plantée là le reste de la journée. Je m’assis un moment sur le rebord du lit et je jetai un lent coup d’œil vertical à la chambre pour tenter de retrouver mes esprits. Il manquait des lambris au plafond et de chaque ouverture béante s’échappait des myriades de petits cafards noirs, laids et curieux. La peinture des murs s’écaillait par grandes plaques en dessinant au hasard des planisphères imaginaires et folles. Des fils électriques dénudés pendaient dangereusement au-dessus de ma tête, où dans des temps incertains devait y être raccordée une ampoule, mais comme le jour pointait déjà derrière les persiennes, cela n’avait pas une grande importance.

J’avais juste besoin d’une bonne douche pour finir de me réveiller.

Je me dirigeai donc vers le coin de la chambre et je fermai le rideau derrière moi. Il était vert-de-gris tirant sur le violet par endroit, et ce n’était pas sa couleur d’origine. Le bac à douche était si étroit que la toile infectée venait systématiquement se coller à ma peau. Je le rangeai aussitôt à sa place de peur d’attraper des mycoses cutanées irréversibles. Je tournai le robinet d’eau chaude, car même si j’étais dans un pays tropical, l’altitude de la capitale donnait de la fraîcheur à l’eau et je voulais me réveiller en douceur, particulièrement dans mon état actuel…

Le robinet se brisa et me resta dans la main.

J’essayai l’autre et une eau glaciale jaillit du pommeau en crachotant. Le choc thermique me fouetta le sang et me fit du bien tout compte fait, et je saisis l’occasion pour m’habiller et sortir.

Il ne me manquait à présent qu’un bon café pour me rétablir totalement.

La lumière du soleil et le brouhaha de la rue m’envahirent d’un coup, sans prévenir, et j’eus l’impression qu’on enfonçait plus profondément encore, le pic ardent dans ma cervelle. Je descendis les longues marches de l’escalier d’Ambondrona en laissant le poids de mon corps me guider à travers la foule anarchique de passants et de vendeurs à la sauvette. Un mendiant qui gisait sur les pavés s’agrippa aux pans de mon pantalon pour m’arracher de la pitié, mais j’avais l’esprit trop embrouillé pour m’occuper des problèmes des autres.

J’arrivai en bas de l’escalier et je continuai tout droit vers les pavillons du marché d’Analakely qui offraient leurs innombrables victuailles et j’eus le malheur de prendre l’allée des bouchers porcins. L’odeur était insoutenable et je manquai à deux reprises de vomir en passant devant un stand d’abats où des tripes, des estomacs et des poumons s’agglutinaient les uns sur les autres en un monticule d’horreur. En dessous, des bassines débordantes de liquide bileux exhalaient un indéfinissable parfum.

Les harcèlements divers ne cessèrent que lorsque j’ouvris la porte de chez Gary, le vieux chinois. Des plats plutôt corrects et les meilleurs yaourts maison de la ville avaient fait la réputation de la gargote qui semblait plus propre que la plupart des concurrentes du quartier, même si je m’interdisais d’aller voir en cuisine. Je m’assis à la première table libre et je fouillai dans le fond de mes poches pour vérifier l’état de mes finances. Je ne trouvai rien, pourtant j’étais presque sûr de n’avoir pas tout dépensé la nuit dernière.

La nuit dernière… faudrait encore se rappeler ce que j’avais fait cette nuit-là.

Une jeune fille légèrement vêtue et à l’allure juvénile me tira de ma réflexion en s’approchant pour prendre ma commande. Je savais de réputation que les Chinois accordaient rarement des crédits, et même si je connaissais bien le patron, c’était toujours en tant que client payant monnaie trébuchante. Je commandai quand même un café et un yaourt, j’en avais trop besoin, j’improviserais par la suite, car pour l’instant j’avais vraiment la flemme de remonter jusqu’à l’hôtel.

Tout en sirotant le liquide chaud et revigorant, mon regard fut happé par une grosse boule rouge au milieu du plafond du restaurant, d’où émanait une douce lumière à travers les idéogrammes chinois. J’essayais de me remémorais ma soirée, mais rien ne venait…

— Tonga soa vazaha !1

C’était la voix caverneuse de Gary, le propriétaire des lieux, qui me souhaitait la bienvenue dans son établissement. Il était accoutré de son éternel tablier de cuisine bleu toujours impeccable, la corpulence du Bouddha et l’œil vif du tigre. C’était un des rares Chinois de la ville que j’aimais bien.

— Qu’est-ce qui t’est arrivé, t’as vu l’état de ton œil. Tu t’en es mis encore une sacré, pas vrai ?
— Et tu sais ce que c’est…
— Non. Je ne bois jamais, j’ai du diabète.
— Pourquoi ton resto est décoré avec des lanternes aujourd’hui ?
— C’est le Nouvel An chinois, t’es pas au courant ?
— Non, et vous faites quoi pour fêter ça, cotillons et champagne comme en France ?
— Je ne bois pas je t’ai dit, et les Chinois préfèrent manger. Mais surtout ça me rend de bonne humeur, j’ai presque envie de t’offrir ton café.
— Et pour le yaourt ?
— Pareil.
— Ça a du bon le Nouvel An chinois. Dommage, c’est qu’une fois par an…

Un gros rire saccadé sortit de sa gorge et il me tapa dans le dos avant de repartir en cuisine. Je finissais ma dernière cuillerée crémeuse en savourant le goût de la gratuité.

Dehors, ça grouillait toujours de monde, mais j’allais mieux, je marchais d’un pas plus assuré en jouant des épaules pour me frayer un passage à travers les banquiers clandestins qui tentaient vainement de me changer des euros à un taux moins intéressant que dans une véritable banque. Ma collation m’avait requinqué et la décoration intérieure du restaurant avec toutes ses lanternes rouges avait ouvert une brèche dans mon esprit confus. Je pensais savoir où j’avais passé la soirée, avant de me réveiller à moitié amnésique dans ma chambre d’hôtel morbide.

J’arrivai devant le Glacier, où mes soupçons m’avaient conduit. C’était le plus célèbre cabaret de la ville où les meilleurs musiciens du pays y jouaient des Salegy et des Tsapiky2 endiablés chaque soir en fin de semaine. L’endroit était un ramassis de vieux soûlards blancs, de voyous et de prostituées bon marché, mais il y avait toujours une bonne ambiance musicale.

Je m’accoudai au bar, mais je ne commandai rien, je n’avais pas d’argent. Des luminaires chinois écarlates se balançaient doucement sur les échafaudages du faux plafond, je n’avais plus aucun doute, j’avais passé la nuit ici.

Une femme accoutrée d’une jupe courte et de talons hauts vint m’accoster. Elle me flanqua ses seins sous les yeux et engagea la conversation.

— Salut beau gosse, tu cherches quelqu’un ?
— Ouais, si on veut. Je crois avoir passé la nuit dernière ici et j’aimerais savoir avec qui. Tu n’aurais pas une idée ?
— Je me souviens de toi, tu étais complètement ivre. Paye-moi une bière et je te dirai avec qui tu es rentré hier soir.
— J’ai pas un rond, je l’ai oublié à l’hôtel.
— Tu ne serais pas un de ces vazahas radins qui veulent baiser à l’œil par hasard ?
— Tout ce que je veux, c’est savoir ce que j’ai fait la nuit dernière, c’est tout. Si tu m’aides, je promets de t’arroser toute une soirée quand on se reverra.
— Marché conclu ! Je connais la fille avec qui tu étais, je t’ai vu partir avec elle. Elle s’appelle Nirina, mais tu ne la trouveras pas en ville, elle est partie à Manakara ce matin. Et je te conseille de l’oublier très vite, tu n’as pas choisi la meilleure. Moi, je suis libre si tu veux.
— C’est gentil, peut être une autre fois.
— C’est elle qui t’a fait ça ?

Elle pointa son doigt verni et manucuré vers mon visage. Je ne répondis pas et j’allai aux toilettes pour voir à quoi je ressemblais, ça faisait la deuxième fois qu’on me parlait de mon œil et ça commençait à m’inquiéter. Le reflet dans le miroir avait la gueule normale du mec qui s’est un peu trop beurré la veille, sauf qu’une de mes orbites était toute noire, comme si quelqu’un m’avait tatoué la paupière à l’encre indélébile…

Je retournai à l’hôtel, j’avais besoin de liquidité pour continuer mon enquête. Dans la chambre, je cherchai dans mon sac où j’avais pu cacher des billets de banque. Rien nulle part, j’avais dépensé tout mon fric. Il ne me restait plus qu’à aller retirer de l’argent avec ma carte bleue. Je ne la trouvais pas et mon passeport non plus. Les événements commençaient à prendre une sale tournure, cette fille, Nirina, m’avait dévalisé, elle m’avait tout pris, jusqu’au dernier sou qui traînait dans mon pantalon. Je m’écroulai sur le lit d’exaspération, j’étais dans une merde noire, plus d’identité et plus d’argent, à l’autre bout du monde, ça craignait…

Après m’être ressaisi, j’allai voir le réceptionniste, je me rappelais avoir payé un mois d’avance, par précaution. Je lui demandais alors de me rembourser le prorata jusqu’à aujourd’hui lui expliquant mon problème. Il accepta sans rechigner et me tendit avec compassion une épaisse liasse de billets sales et fripés.

Cette fois, je pris les marches dans l’autre sens pour monter jusque sur la route où attendaient des 4L jaune poussin. J’étais énervé et anxieux, l’adrénaline me donnait de la vigueur et combattait ma migraine, alors je marchandai sauvagement la course exorbitante que me demandait le chauffeur du taxi. Et après de longues minutes de négociations, las, il me conduisit jusqu’à la gare routière du Sud.

Je n’étais pas encore descendu de la voiture qu’une horde d’enragés se rua sur mon sac. Ils se battaient tous pour l’avoir, ils se poussaient, se tiraient, s’engueulaient et mon mal de tête, temporairement assagi, repartit de plus belle tambouriner mes tympans. De prime abord, le parcage ressemblait à une immense casse-auto où des véhicules en fin de vie s’abandonnaient à la corrosion, mais en y regardant de plus près, la majorité roulait encore, malgré leur triste état. Je suivais la bande d’excités qui m’avaient subtilisé mes affaires, pas trop inquiet, car je ne possédais que deux chemisettes, trois shorts et quelques caleçons pas très propres. On arriva tout de même ensemble devant un minivan rouge où il était difficile de distinguer la frontière entre la rouille et la peinture. Les pneus avant étaient lisses comme des ballons de baudruche et les fauteuils éventrés dévoilaient sans pudeur leur armature en acier. Je payai les frais de transport et des bagagistes et je pris place à l’intérieur de mon carrosse en choisissant la banquette la moins abîmée avec une fenêtre intacte. Confortablement installé, je surveillai vaguement d’un œil mon sac pour être sûr qu’il atterrisse bien avec les autres bagages, sur le toit du taxi-brousse.

Quand tout fut à sa place, je respirai un grand coup et à l’abri dans mon sanctuaire, je regardai à travers la vitre les dépanneurs se livrer à leurs inlassables batailles. Ils n’arrêtaient pas de se chamailler entre eux en bombant le torse et en s’arrachant des billets avec rage, mais je n’arrivais pas à comprendre leurs réelles utilités. Quoiqu’il en soit, le spectacle m’amusait beaucoup et m’occupa un petit moment, puis au bout de quelques heures me lassa, et l’attente plaisante du départ devint interminable. Tant que le véhicule n’était pas complet, il ne partait pas. Et quand, naïvement, je pensais qu’il l’était, son conducteur casait encore un passager en plus. Pour rentabiliser au maximum le voyage, il entassait ainsi quatre personnes, en les serrant bien, sur chaque banquette de trois places.

Sur le porte-bagage, parmi les innombrables cartons et sacs en tout genre, dont le mien, des poules entremêlées dans des paniers en raphia n’arrêtaient pas de piailler pour revendiquer leur liberté. La moitié semblaient déjà mortes et le reste n’allait pas tarder à suivre.

J’écoutais leurs tristes complaintes en prenant racine dans mon fauteuil et en jouant des fesses avec mon voisin pour éviter que les barres de métal ne m’écrase le coccyx, quand, à ma grande surprise, le chauffeur décida d’allumer le moteur. Il avait voulu sortir en même temps que tous les autres véhicules surchargés, pour une raison inconnue, et la gare de stationnement se transforma alors en un fantastique chaos. Et pour en remettre une couche, le temps s’en mêla et il se mit mis à pleuvoir à grosses gouttes. D’immenses flaques se formèrent autour de nous en quelques minutes, et certains véhicules enlisés dans la boue n’avaient d’autre choix que de se faire pousser par des forçats aux pieds nus tandis que d’autres, en panne, bloquaient carrément le passage. Il fallait contourner ces derniers en patinant sur la terre humide sans heurter d’autres voitures, exercice délicat dans lequel notre habile chauffeur ne se débrouillait pas trop mal, car il réussit à nous dégager de cette bouillie marécageuse sans trop de casse.

En sortant du stationnement, nous pensions enfin être tirés d’affaire, mais la nationale n’était plus qu’un long et insondable embouteillage. La pluie tombait sans relâche et la rivière en crue avait avalé le pont. Par chance, les taxis-brousse, plus hauts de châssis, arrivaient à franchir l’obstacle liquide, mais les automobiles classiques, trop basses, faisaient demi-tour de peur de noyer leur moteur. Spectacle étrange et insolite de voir circuler cet imbroglio de véhicules dans les deux sens sur une seule et même voie qui ressemblait plus à un fleuve qu’à une route ordinaire. Je commençais à me demander si on allait réussir à sortir un jour de Tananarive.

Quelques heures plus tard, nous passâmes le pont submergé et le Mazda rouge fonça sur le bitume sec et libérateur. J’ouvris la fenêtre pour humer l’air frais, je voulais respirer à plein poumon le vent de la liberté quand je sentis une main tapoter mon épaule. Je me retournai, et derrière moi, une femme édentée me montrait son bébé en m’ordonnant de fermer la fenêtre. J’obtempérais pour l’enfant et je m’étouffais à nouveau dans l’air vicié et moite de la cabine. Mais peu m’importait, du moment que le taxi-brousse continuait à rouler.

Le bonheur fut de courte durée, car un barrage de police nous stoppa une petite demi-heure après. Ils contrôlèrent les papiers et le chargement, puis demandèrent au chauffeur de se garer sur le bas-côté. Bientôt d’autres véhicules se rangèrent derrière nous, en longue file indienne, se joignant à une nouvelle attente ennuyeuse. Depuis notre départ, il s’était écoulé plus de cinq heures et nous n’avions fait que vingt kilomètres. La nuit finit par tomber et les hommes en uniformes n’enlevaient toujours pas la herse cloutée du passage. Le chauffeur, après une discussion houleuse avec les forces de l’ordre, nous expliqua que nous devions dormir ici, nous reprendrions la route demain, à l’aube. Une attaque récente de taxi-brousse où tous les passagers avaient été détroussés avait contraint les autorités locales à instaurer un couvre-feu pour cette nuit, donc circulation interdite jusqu’au petit jour.

Nous partîmes tôt le lendemain, le soleil se levait à peine et l’ombre noire des arbres semblait lécher le ciel écarlate. Je n’avais pas réussi à dormir, car des gouttes d’eau s’infiltrant par les fenêtres perméables m’étaient tombées sur la tête toute la nuit. Le visage collait à la vitre, je regardai les paysages sombres défiler sous mes yeux lourds de sommeil, l’orage avait cessé et de la vapeur s’échappait du sol, les rayons solaires séchaient la terre et je m’assoupis avec cette pensée réconfortante.

Je fus réveillé par une désagréable sensation, un liquide chaud me coulait sur la nuque et descendait le long de mon échine. Je ne savais pas combien de temps j’avais dormi et je regardais au plafond pour voir si la pluie s’était remise à tomber, mais il ne pleuvait pas. Derrière moi, la femme au bébé s’excusait en me tendant un mouchoir sale et je compris que je venais de me faire vomir dessus. Tout en m’essuyant le cou, je vis le panneau de la ville de Manakara passait furtivement sur le bord de la chaussée et je fus envahi d’un immense soulagement. J’avais dormi pendant tout le trajet et j’étais enfin arrivé à destination.

La gare routière annonçait la couleur, ici pas de cris et de gesticulations inutiles comme dans la grouillante capitale, mais à la place, une chaleur accablante et humide engluait l’atmosphère bien qu’il fut une heure avancée de l’après-midi. Des pousse-pousse s’approchèrent nonchalamment, mais je déclinai l’invitation, mes pieds avaient gonflé à cause du voyage et me faisaient mal, j’avais besoin de me dégourdir les jambes après la vingtaine d’heures passées dans ce foutu taxi. Je récupérai mes affaires, je mis le sac sur mon dos et je partis à la recherche d’un hôtel modeste. En chemin, je traversais une longue avenue ombragée par d’immenses avocatiers centenaires qui me firent du bien à l’âme, en même temps, je sentais le sang irriguer de nouveau mes artérioles et je voyais presque dégonfler mes chevilles à vue d’œil. Des femmes allongées sur le trottoir vendaient des fruits sauvages, litchis, mangues, corossols et autres denrées exotiques à faire rêver le plus sédentaire des hommes. J’achetai un régime de bananes naines que je rangeai dans mon sac en échange d’un pauvre billet rabougri.

 

Je m’arrêtai au hasard dans un hôtel du centre-ville, idéal pour circuler dans le secteur. Le propriétaire était un français à la cinquantaine bien tassée, son crâne rasé et son nez épaté trahissaient un passé de boxeur. Pourtant, il émanait de sa personne une gentillesse tranquille qui le rendait agréable au premier abord. Il possédait en outre une autre qualité, rare dans la petite famille des résidents européens, il ne buvait pas une goutte d’alcool. Après avoir pris congé du sympathique, mais bavard hôtelier, j’allai dans ma nouvelle chambre pour prendre une douche afin de laver la sueur, la poussière et le vomi du voyage. Encore une fois, la fraîcheur de l’eau fut bienfaitrice et je laissai couler longuement le précieux liquide pour laver mon corps souillé. J’y serais resté des heures encore si l’appel de la faim ne m’avait pas assailli d’un coup, tordant mes boyaux jusqu’à la nausée. Je n’avais pas eu le temps de manger la veille et sans prendre le temps de me sécher, je sortis les bananes de mon sac et les avalai une par une, d’une seule bouchée à chaque fois, comme un singe nu. Mais j’avais encore faim, et soif par-dessus le marché. J’enfilai un caleçon sale, un short et une chemisette encore humide du voyage et qui sentait le renfermé, et mes claquettes aux pieds, je traversai la rue vers le restaurant d’en face pour commander le plat du jour.

Le gérant se faisait appeler le Commandant, en référence à ses vagues origines de marin breton. C’était le parfait contraire de son compatriote et ami d’en face, il buvait un cageot de bière par jour et s’aventurait rarement plus loin que la terrasse de son établissement. Son visage blême et son allure désinvolte lui donnaient une allure de rockeur décalé et il avait toujours le mot pour rire. Il y avait pas mal d’habitués au bar et tout le monde tournait à la THB3. La plupart avaient autour de la soixantaine, patron compris et je faisais un peu tache dans le décor avec mes trente bougies à peine soufflées, mais j’essayais quand même de m’intégrer au groupe en payant une tournée. La plupart survivaient grâce à leur maigre pension de retraite qui leur suffisait largement pour s’offrir de longs apéritifs et occasionnellement une jeune jouvencelle à peine sortie de la puberté. À les entendre, elles avaient l’air de raffoler de leurs vieux os et de leur portefeuille pas toujours très remplis. Je passai la soirée à boire avec eux et à parler des filles faciles du quartier. J’orientai la conversation sur une certaine Nirina, mais personne ne semblait la connaître. Alors que le bar allait fermer et que les derniers clients s’éclipsaient, certains accompagnés, d’autres trop saouls pour l’être, le Commandant me proposa d’aller faire un tour en ville, il voulait respirer un peu l’air de l’extérieur pour se changer les idées. Il n’était pas sorti depuis plusieurs mois, et il m’avoua que passer son temps derrière un bar à accompagner des alcooliques comme lui le déprimait parfois. La nuit était douce et fraîche sous la voûte céleste, et le pas lent, je suivis la carcasse usée du Commandant vers l’inconnu.

Notre première halte ne tarda pas, c’était à quelques pas, au coin de la rue. On s’assit à une table branlante en bois recouverte de linoléum poisseux et on commanda deux grandes bières. Des clochards en haillon tendaient des mains sales et maigres à travers l’obscurité et le serveur les menaçait d’un balai à chaque tentative de mendicité. C’était navrant, mais ça n’empêchait pas mon guide de siroter sa boisson favorite, l’esprit ailleurs. Depuis vingt ans qu’il mijotait dans ce coin perdu du monde, il en avait vu d’autres. Le centre-ville n’était guère reluisant avec ses routes aux excavations béantes remplies d’eau, ses bâtiments délabrés qui menaçaient de s’écrouler à chaque cyclone et l’absence d’éclairage public. Seuls les rares néons des bars de nuit illuminaient de leurs lueurs pâles la devanture des terrasses. Las des bières et des lamentations des mendiants, nous décidâmes de changer d’endroit. Il traversa adroitement le marécage urbain et je le suivis à la trace, il fallait avoir une bonne connaissance du terrain pour s’aventurer à vue de nez dans cette pénombre boueuse et je fus surpris de l’habileté dont son corps décharné était capable.

Nous arrivâmes les pieds secs à bon port où un petit malgache trapu et souriant nous accueilli chaleureusement sur le perron de son modeste établissement. Je baissai la tête en entrant chez notre nouvel hôte pour éviter une énorme poutre qui soutenait la toiture en tôle. À l’intérieur, un canapé encombrait le centre de la petite pièce et une télévision tenait par miracle dans un des angles du mur, suspendue par des câbles métalliques, entre les étagères de bouteilles d’alcool poussiéreuses. Des clips de Joe Dassin passaient sur l’écran et donnaient à la scène une atmosphère anachronique et invraisemblable. Le propriétaire, trop heureux de nous avoir comme client, nous traitait comme des rois et nous, assis sur nos trônes de similicuir délavés, nous gouvernions. Je m’empiffrais de beignets de brèdes sauvages et de petits nems huileux afin de préparer le terrain des futurs verres de rhum à venir.

Quatre filles entrèrent à leur tour et en nous voyant, elles se mirent à se trémousser comme des sauterelles. Le patron des lieux, voyant que l’ambiance se réchauffait, changea radicalement de style musical. Mais cette fois, j’étais sur mes gardes, je ne voulais pas sombrer encore une fois dans les dédales obscurs de la débauche et je diminuais ma consommation d’alcool pour rester concentrer sur mon objectif : retrouver celle qui m’avait volé ma carte et mon passeport.

Les jeunes danseuses commençaient à se fatiguer et elles demandèrent à se joindre à nous. Le Commandant remit une énième tournée et deux des filles vinrent s’asseoir autour de lui. Il leur chuchotait des mots doux à l’oreille et elles s’esclaffaient bêtement, pour le caresser dans le sens du poil. Une autre vint s’asseoir près de moi et la dernière continuait le spectacle. La technique était bien rodée. Ma voisine posa sa main sur mes genoux.

— Tu t’appelles comment ? Moi c’est Tantely.
—  Ugo, enchanté. J’ai trouvé ton style de danse très… enivrant.
— J’étais danseuse pour Dat’kotry, un chanteur très connu maintenant. Il est originaire de Manakara tu sais ?

Je ne connaissais aucun artiste de ce nom, mais je voulais l’amadouer et l’amener sur mon terrain de jeu.

— Oui, bien sûr, il est célèbre. Il avait une autre danseuse à l’époque, originaire de Manakara, une certaine Nirina. Tu la connais ?
— Nirina ! Elle n’a jamais été danseuse ni pour lui ni pour personne. Elle t’a raconté n’importe quoi. Les filles mentent toujours ici !
— Tu sais où elle est, j’ai quelque chose à lui demander.
— Elle t’a fait des misères ? Parce que cette fille-là, c’est plutôt du genre à problème. Je peux te montrer son endroit préféré si tu veux, je crois qu’elle est arrivée de Tana hier.

Mes mensonges avaient porté leurs fruits, j’avais enfin trouvé ma voleuse et je voulus prévenir mon compagnon de soirée de mon départ imminent, mais il était trop occupé à balader ses dix doigts sur les jolies courbes des adolescentes. Je me levai avec difficultés du sofa, en laissant une empreinte de mon corps dans l’éponge molle, je payai les consommations et je remerciai le patron avant de plonger à nouveau dans les ténèbres de la rue, accompagné de mon nouveau guide.

Sur le chemin, je distinguais des silhouettes de femme allongées dans la pénombre des stands déserts du marché. Parfois une main m’effleurait, comme une invitation au plaisir, mais je continuais à avancer, sans broncher. Tantely s’engouffra dans un dédale de ruelles de plus en plus obscures et je me demandais si j’avais bien fait de la suivre. Mais bientôt, la lumière réapparut et deux cerbères se dessinèrent devant nous, comme par enchantement. Ils gardaient une porte d’où s’échappait une musique sourde et lancinante, c’était l’unique boite de nuit de la ville.

Les colosses nous toisèrent de bas en haut, le plus petit sourit à la jeune fille et ils échangèrent quelques mots brefs, pendant que l’autre me dévisageait. Il était plus grand et avait l’air plus hargneux, d’habitude c’était plutôt l’inverse, c’était les petits les plus vicieux. Mais lui sortait de l’ordinaire, une légère coupure lui barrait la pommette, et une autre l’arcade sourcilière, traces de ses anciennes batailles et j’espérais sincèrement ne pas avoir affaire à lui pendant mon séjour.

Enfin, ils ouvrirent la porte comme s’ils nous ouvraient les portes du Paradis, avec lenteur et mystère…

Une bouffée de chaleur aux relents de sueur et de pisse me fouetta le visage et je descendis à contrecœur l’escalier en colimaçon, conscient de me jeter dans l’antre du démon. Les basses des enceintes résonnaient en frappant ma cage thoracique et la fumée de cigarette me piquait les yeux. D’un coup, Tantely me prit par la main et m’attira sur la piste en se frayant un passage parmi les danseurs. C’était sa chanson favorite, le célèbre Dat’kotry interprétait son titre phare, et toute la salle s’était levée en même temps pour honorer son idole régionale. Ma partenaire ondulait doucement en se rapprochant, elle posa mes mains autour de sa taille et m’invita à suivre son déhanchement. C’était tonique et vivifiant, elle n’arrêtait pas de se tortiller et je ne pouvais m’empêcher de contempler ce corps superbe et ferme à la peau noire au reflet de métal. Sa danse passionnée me troublait et je sentais le désir me submerger. Puis, sa joue collée contre moi, elle me murmura à l’oreille la présence de Nirina. Je repris aussitôt le contrôle de mes émotions en abandonnant ma jolie partenaire à ses convulsions lascives, car je voulais garder l’esprit alerte. Je reculai dans un endroit plus sombre pour rester discret et garder l’effet de surprise.

De loin, je reconnaissais vaguement mon agresseur, petite et fluette, les cheveux courts et frisés, le sourire accroché aux lèvres, mais de la méchanceté se lisait dans son regard torve. Je me demandais comment un poids plume pareil avait pu me coller un tel coquard. De ma cachette, je la voyais discuter avec sa future victime, un homme blanc d’âge mûr qui semblait débarquer d’une autre planète. Il portait un short moulant et des chaussettes montantes jusqu’au mollet qui trahissaient des origines germaniques, et j’aurais pu en rire si je ne connaissais pas le danger imminent qui le menaçait. Je décidais alors d’attendre patiemment leur départ pour intervenir dans un endroit plus discret, car je voulais éviter à tout prix des ennuis avec les videurs. Le couple improbable finit par quitter la boite de nuit et je les suivis en douce, bientôt rejoint par Tantely qui s’inquiétait de me voir m’éclipser. Je lui expliquai brièvement les faits et m’excusai de la planter au beau milieu de la nuit, mais je n’avais pas le choix. Je la remerciai de son aide et de sa gentillesse, sans elle j’aurais sûrement erré dans la ville à la recherche d’une chimère introuvable. En plus, je ne voulais pas la mêler à mes problèmes. Elle feignait de comprendre et m’embrassa en me souhaitant bonne chance, espérant me mettre la main dessus un autre soir.