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Toutes débordent de courage et de générosité. S'accommoder du réel n'est pas chose facile pour Justine, Bernadette, Suzon, Jeanne, Blandine, Lisa, Grandma, Isabelle. Elles ont du mal à rétablir l'équilibre d'une relation qui privilégie et protège. A deux doigts de la chute, tantôt elles risquent leur vie, tantôt elles survivent. Elles comptent, régulent, gèrent, performent à longueur de temps ; par soucis de bien faire, croyance, éducation, habitude, tradition, conditionnement, jusqu'à ce que... Souvent dans l'ignorance de flirter avec l'endoctrinement, voire pour certaines le fanatisme, elles insistent. Mais, quand ce petit quelque chose qui se fait attendre apparait, il les aide à trouver et s'impose à elles.
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Seitenzahl: 95
Veröffentlichungsjahr: 2018
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Du bitume à la terre
La fin n’est pas la fin
Arrêt sur image
La femme chrono
La rivière des autres
La voix des corps
Une famille d’or
Une parenthèse enchantée
Grandma et le tupperwear magique
Slow
Alors que l’écriture s’est faite dans le plus grand secret, l’amitié et le soutien de Gisèle et Corinne ont autorisé la publication. Sans elles, je n’aurais jamais osé sortir de l’ombre. Elles ont libéré la parole et comme le disait déjà Nietzsche dans le Gai Savoir, marqué la liberté dans le fait de ne plus rougir de soi.
Aucune des femmes n’appartient à l’imaginaire sans pour autant révéler une seule et même personne. Chacune en dévoile plusieurs, sous une seule et même identité au patronyme fictif. Les histoires recomposées prennent leur source dans le secret des consultations. Les romancer, leur rendre hommage, leur dire merci, permet de déposer ce qui m’a été confié et qui pèse.
Merci à toute et à chacune de m’avoir associée à une part de votre vie, de m’avoir fait confiance.
Vous êtes le plus beau cadeau.
Vendredi 24 Mai 2017, 7h du matin, impasse Famine, la samba rouge décapotable de Justine résiste. Ça ne peut tomber plus mal. Titine, muette comme une carpe reste sourde aux supplications. Les deux mains cramponnées sur le volant, la jeune femme tente en vain de réprimer son envie de pleurer. Elle finit par jurer. Après 9 tentatives, (10-1), sans prévenir, la porte claque, ébranle la carrosserie. Elle a envie de donner des coups de pied dans un pneu. Instinctivement, elle vérifie l’absence de témoin. Le temps du contrôle suffit à anesthésier sa colère, remise à plus tard accolée à la promesse qu’une fois n’est pas coutume. Pour l’heure, sans pardonner à Titine sa défaillance, ni même l’accepter, elle l’abandonne et la classe parmi les vestiges du passé dépassé. Elle cherche la meilleure adaptation possible. Détournée de son objectif par une pensée furtive de fidélité, de droit à l’erreur, elle décroche un sourire et met la métaphore dans un tiroir pour revenir à l’efficacité du moment.
D’un mouvement de tête elle renvoie sa lourde chevelure à l’arrière, juge qu’elle a suffisamment laissé filer le temps. Téléphone portable en main, elle se rabat sur le plan B, hésite parmi la foison d’applications, entre Waze, Uber et la RATP. Jugeant trop nombreuses les variables indépendantes de sa volonté, constante à son habitude elle élimine d’office les transports publics, efficace et tenace, la planification s’impose. Etape 1 : évaluer la distance à parcourir sur Waze.
Etape 2 : en fonction du résultat, soit enclencher le mode piéton, soit bifurquer sur Uber. Sans surprise, rentabilité oblige, elle opte pour le VTC. Temps d’attente estimé : 6 minutes. C’est parti, elle compte : 2 X 3= 6, soit à la vitesse de 5km à l’heure, 1km parcouru en 6mn… Le regard levé sur les passants, mécaniquement, presque naturellement et sans effort, elle leur attribue des numéros. Un pour les hommes, deux pour les femmes, comme à la sécurité sociale. Jusque là, rien de difficile. S’ajoute au modèle binaire le chiffre trois et quatre qu’elle affecte respectivement aux adolescents et aux enfants, passant ainsi d’un langage binaire à celui à quatre variables nettement plus couteux en concentration. Son besoin impérieux d’ordonner l’amène à classer au fil de l’eau les personnages en colonnes, (6 colonnes de 5 chiffres) bien parallèles. La chorégraphie ininterrompue des chiffres la capture hors de l’instant présent. Chiffres et algorithmes la connaissent. Ils font son quotidien 5 jours sur 7 et 12 heures par jour. Développeuse. Enfin, comme elle a coutume de le dire, « pisseuse de ligne et développeuse de tout et n’importe quoi » : pour rencontrer l’âme sœur, trouver son chemin, mincir, courir plus vite... Jack Nicholson, comme un «warning» s’impose à elle. Elle sait s’en vouloir se l’avouer qu’elle n’est pas loin des comportements pathologiques de son idole. Elle sort de sa séance de cinéma intime confuse et mal en point. Le grand Jacques la desserre sans qu’elle parvienne à totalement se libérer de l’emprise. La respiration plus fluide, dans l’espoir de grapiller quelques secondes, Justine compare son chrono à celui de l’application. Elle a encore perdu une occasion de sortir de la catégorie des névrotiques vérificateurs.
Loupé, 2 fois loupé !
Elle abrège les civilités avec le chauffeur, va droit au but, annonce la destination sans fioriture. Ceinture bouclée, elle attend de lui qu’il se taise. Elle lève toute ambiguïté en plongeant le nez dans son cartable puis sur sa tablette. Le véhicule est aussi noir que sa Samba est rouge. Déterminée, elle tente de retrouver dans l’habitacle une bulle protectrice. Elle se repasse en boucle sa todo liste du jour et constate sans surprise qu’elle a encore compté court. Elle n’a pas mesuré le surpoids de l’exceptionnel. Dans son ordinaire ambitieux, il va encore manquer un quart d’heure à sa journée (5x3). Des mois qu’elle repousse l’échéance, qu’elle saute sur les prétextes pour différer. La lettre du notaire l’a prise en otage. Les préoccupations patrimoniales, la famille, ne sont pas sa tasse de thé, pourtant aujourd’hui elle n’a plus le choix, elle doit s’y coller. Des frissons lui parcourent l’échine.
Sans qu’elle cherche à la retenir, la route glisse devant ses yeux, aucune information n’arrête son regard. Elle est déjà ailleurs, le trajet lui en semble d’autant plus court. Entre rêve et réalité, comme si elle voulait rattraper le temps perdu, l’impatience soudaine se mêle à l’excitation. Ambivalente, elle s’échoue un peu plus sur le siège, baisse sa garde sans parvenir à déterminer la valence de ses émotions.
La voix féminine du GPS confirme qu’elle est arrivée. Collée à la façade, le regard arrêté par le toit du véhicule, l’héritage se dévoile discrètement. Sans contestation possible, son google map interne lui indique qu’elle est arrivée, qu’elle y est, elle est même rentrée. La maison de village enchâssée entre les arbres centenaires et le voisinage lui scie les jambes.Apremière vue, la bâtisse est mieux conservée que sur la photo du notaire.
Le chauffeur impatient attend visiblement qu’elle descende. Elle diffère, sans savoir quoi, incapable de bouger. Intérieurement, elle bouillonne, trépigne alors qu’au dehors tout semble dormir. L’immobilité du lieu, la mousse, les tilleuls majestueux la ramènent malgré elle, au calme. ON/OFF. Elle se sent comme sur une autre planète, pas au bon rythme, pas au bon endroit, pas au bon moment. Elle finit par descendre, groggy. De ses doigts gourds, la bouche en cœur, elle parcourt le mur de la façade en pisai humide, passe sa main sur les volets fermés. En moins de temps qu’il n’en faut pour le dire, elle vire. Comme reliée à une électrode, l’absurdité des choses lui saute au visage. Sans hésitation ni concession, ni une ni deux, elle décide : Prendre le temps, avant que lui, ne la reprenne. Dos au mur, elle se laisse glisser. Le barrage lâche, les larmes coulent. La petite fille qui est en elle sanglote. De grosses larmes chaudes et salées coulent le long de ses joues. Elles lui font de gros sillons dans le cou. Elle regrette, dieu qu’elle regrette. Elle pleure après le temps qui ne reviendra pas ; le temps perdu, celui de s’être trompée, d’avoir toujours préféré l’autoroute aux nationales. Mais qui a bloqué les accès, pourquoi contraintes et obligations pèsent sur elle plus que sur les autres ? Immobile, son mode de vie courageux et laborieux la prend à la gorge. Elle perd son souffle. S’étouffe et hoquette.
Le contact de la lourde clef dans la serrure, son bruit, la ramènent au concret. Le risque de non retour est si grand qu’elle diffère la perspective du plaisir. Les questions restent en suspens, remises à plus tard. La porte s’ouvre avec un léger bruit de balai et des étoiles de poussière en suspension. Glissée à l’intérieur, elle la ferme précautionneusement, avec la peur de gommer l’instant. Une voix intérieure de petite fille lui dit d’attendre, de ralentir. Une nouvelle fois, sans résister, elle se laisse glisser au sol. La terre et la pierre lui redonnent la sensation de plein. Elle déborde, laisse venir à elle le plaisir de la matière, de l’autre dont elle a tant besoin et qu’elle se refuse ; pourtant elle sait sans vraiment comprendre en quoi ces quelques grains de terre la complètent. Elle se sent soudain protégée et entière. Enfin seule et pourtant tellement accompagnée. Elle effrite machinalement une petite motte de terre entre ses doigts, la pétrit jusqu’à ce qu’elle ait l’aspect de graines de couscous. Elle frotte ses mains sur le mur humide, sent l’odeur de la terre sans toutefois retrouver l’odeur de ses souvenirs. Seules quelques essences perdurent. Peut être, celle de la lavande des placards de sa grand-mère. Elle se rappelle les jolis paquets de coton blanc brodé aux initiales de chacun ; ils avaient leur place dans tous les placards et sur toutes les étagères. En Août, toute la famille prenait part au rituel de leur remplacement. Justine doit bien avoir encore quelques rescapés en ville, dieu sait où ? Elle n’arrive pas à s’enlever de la tête le besoin de savoir où elle a bien pu les ranger. Elle convoque sa légèreté, l’obsession occulte le présent, l’en détourne comme si elle voulait la détourner de ce qu’elle vit. Comment a t-elle pu avoir mis sa grand-mère au placard toutes ces années. Enfermée dans le poids des «je dois, il faut, je n’ai pas le choix» elle a loupé le train. Le coté naturel et inéluctable de son mode de vie vacille entre deux rythmes, à contre temps. Elle se laisse bercer par une comptine intérieure, puis, surprendre par le changement de rythme introduit par la «Moraline » qui tourne en boucle et lui donne un haut le cœur. La volonté d’éloigner la nausée, laisse la pensée divaguer sans contrôle. Ainsi l’association libre l’amène à investiguer simultanément les tiroirs les plus enfouis de la pensée avec ceux très actuels. Elle s’en étonne et associe sans vraiment savoir pourquoi sur les stades de développement de l’enfant, la conservation de la matière, l’odeur de la terre glaise de l’Ain. Véritable abréaction, elle se revoit petite fille solitaire, retourner et draguer inlassablement et patiemment le courant de la rivière dans le seul but de créer. Qu’il pleuve ou qu’il vente, tenace, elle confectionne des bols et coupelles tout aussi peu ronds qu’inutiles. La performance réside dans la création de séries. Jamais de paires, toujours des trios, des groupes de 3 (3x1). Tout y était déjà, la terre lui a appris la relation de cause à effet entre le temps qui passe et la détérioration de la matière. Jamais elle ne s’est découragée ou lassée face aux craquelures inéluctables de la glaise. Tenace, d’année en année, la compulsion à modeler a été sa façon à elle de refuser la fatalité. Insidieusement, dans le calme, l’origine de son trouble s’invite, remonte à la surface. L’odeur d’eau croupie, de vase, l’aspect brillant et lisse des poteries qui se dégradent au soleil la suffoque. Ereintée, elle reprend son souffle et songe à la petite fille. A terre, elle se recroqueville, calle ses genoux contre sa poitrine. Sans se l’accorder, elle a une forte envie de sucer son pouce. Elle se rabat sur le bord de sa veste qu’elle mâchonne compulsivement. Elle se fait alors une promesse qui annule et remplace celle qu’elle s’était faite enfant. Jamais, jamais plus, plus jamais !
