Daemrys III - Elisabeth Mainet - E-Book

Daemrys III E-Book

Elisabeth Mainet

0,0

Beschreibung

Après s'être échappée du sanctuaire de Saahnan, Alice est de retour auprès des siens, accompagnée du jeune Mathys. Mais déjà, le temps presse : à Daemrys, l'intensification du conflit contre les Créatures pousse nos héros à se rapprocher de la cour. Un lieu où ils s'imaginent que leur aide sera précieuse. Cependant, la réalité risque de les surprendre. Entre complots et trahisons, arriveront-ils à atteindre leur but ? Qui, du bien ou du mal, triomphera à la fin ?

Sie lesen das E-Book in den Legimi-Apps auf:

Android
iOS
von Legimi
zertifizierten E-Readern
Kindle™-E-Readern
(für ausgewählte Pakete)

Seitenzahl: 480

Veröffentlichungsjahr: 2025

Das E-Book (TTS) können Sie hören im Abo „Legimi Premium” in Legimi-Apps auf:

Android
iOS
Bewertungen
0,0
0
0
0
0
0
Mehr Informationen
Mehr Informationen
Legimi prüft nicht, ob Rezensionen von Nutzern stammen, die den betreffenden Titel tatsächlich gekauft oder gelesen/gehört haben. Wir entfernen aber gefälschte Rezensionen.



Pour André Sallé,

Qui fit de mes jeunes années un éternel été.

Ce livre contient des scènes explicites (incluant agressions sexistes et sexuelles) qui peuvent heurter la sensibilité de certains lecteurs (Chapitre 9). Leur but n’est pas d’encourager ou de “romantiser” ces actes, mais bien au contraire de les dénoncer. Prenez soin de vous :)

Sommaire

Longtemps auparavant, à Daahshi…

Chapitre 1

Chapitre 2

Chapitre 3

Chapitre 4

Chapitre 5

Chapitre 6

Chapitre 7

Chapitre 8

Chapitre 9

Chapitre 10

Chapitre 11

Chapitre 12

Chapitre 13

Chapitre 14

Chapitre 15

Chapitre 16

Chapitre 17

Chapitre 18

Chapitre 19

Chapitre 20

Chapitre 21

Chapitre 22

Chapitre 23

Chapitre 24

Chapitre 25

Chapitre 26

Chapitre 27

Chapitre 28

Chapitre 29

Chapitre 30

Chapitre 31

Chapitre 32

Chapitre 33

Chapitre 34

Chapitre 35

Chapitre 36

Chapitre 37

Chapitre 38

Chapitre 39

Chapitre 40

Chapitre 41

Chapitre 42

Six ans plus tard

Remerciements

Longtemps auparavant, à Daahshi…

À travers le village, un enfant courait. Son pas léger, mais pressé, éclaboussait le bas de son pantalon d’une boue épaisse. Il n’en avait que faire : qui le remarquerait, sur un tissu déjà déchiré, taché et troué ? Le poing serré autour d’un précieux quignon de pain, le souffle court, le jeune Damien s’élança dans une ruelle sinueuse. Il connaissait chacune de ces maisons en bois, apercevait régulièrement leurs habitants, pourtant, il n’y avait jamais mis les pieds. Pas une seule fois. Il s’arrêta un instant devant l’une d’elles, chère à son cœur. Pourtant, la regarder lui déchirait les entrailles. Quelques mois plus tôt, une femme lui avait souri depuis le pas de sa porte. Il aurait peut-être pu s’approcher, elle l’aurait peut-être laissé entrer. Cependant, il ne le saurait jamais : une fillette avait pointé le bout de son nez, geignant pour obtenir l’attention de sa mère. Le sourire ridicule de cette femme, l’étirement de ses lèvres, voilà ce qui fascinait Damien depuis des semaines. Il en rêvait la nuit, il y songeait le jour. Une seule et même question le hantait : pourquoi n’avait-il pas une mère, lui aussi ? Une maison ? De l’amour ? Un corbeau aux plumes d’un noir profond se posa alors face à lui et il frissonna. Dans ses prunelles minuscules, Damien ne présageait rien de bon.

– Tu veux quoi ? demanda-t-il en vain.

L’oiseau ne répondit rien, bien sûr, et se contenta de dévisager l’enfant quelques secondes de plus. Agacé, Damien posa une dernière fois son regard sur la maison-sourire, abandonnant ici son rêve d’amour et de famille puisqu’il n’y aurait jamais droit. Il n’aurait jamais de maison. Du moins pas ici. En revanche, dans la forêt qui bordait le village, se trouvaient suffisamment d’arbres, de verdure et d’espace pour vivre sans ennui. Ce garçon d’à peine douze ans le savait. Depuis qu’il avait réussi à fuir l’orphelinat, il s’était construit une cabane dans les bois afin d’y entasser ses trouvailles et de survivre aux saisons les plus dures. Alors qu’il s’apprêtait à franchir le ponton qu’il connaissait si bien, impatient de retrouver sa liberté, un projectile heurta son cou. Il poussa un gémissement et fit volte-face en se frottant la nuque. Le Grand Marcus, fils du boulanger, sortit de derrière un muret, suivi par trois autres gamins qu’il envoûtait grâce à sa musculature digne d’un adulte. Il était pourtant à peine plus âgé que Damien, un blondinet frêle et mal nourri. Les yeux bleus du pauvre enfant se posèrent sur le Grand Marcus sans exprimer la peur. Telle fut peut-être sa première erreur.

– Tes blagues idiotes ne font rire que toi, gros malin, lui lança-t-il de sa voix d’enfant, accomplissant une seconde faute.

Cet imbécile éclata d’un rire gras, imité par ses adeptes.

– On dirait bien que non, sale voleur. Rends-moi ce quignon.

Damien s’accrocha de plus belle à son repas et se tourna pour prendre la fuite. Mais c’était sans compter sur la présence soudaine du Terrible, un ami du Grand Marcus, qui n’était pas aussi grand que lui, mais dont la perfidie n’avait d’égale que sa bêtise. D’une simple pichenette, il manqua de renverser Damien, suscitant d’autres moqueries.

– Vraiment, on n’a pas envie de te faire du mal, murmura le Terrible d’un ton faussement gentil. On veut juste récupérer ce qui appartient à ses parents.

Le petit blond fit un pas en arrière et ramena la nourriture volée contre lui. Céder ce jour-là, c’était admettre que ces cinq idiots avaient de l’emprise sur lui.

– Je n’ai que ça à manger, tenta-t-il de négocier, sans trop d’espoir.

Les quatre autres s’approchèrent par-derrière tandis que le Terrible toisa Damien de haut en bas avec un faux-semblant de compassion.

Du mépris à l’état pur, voilà tout ce dont il s’agissait.

– Allez, supplie-nous, lui accorda le Grand Marcus de sa voix tonitruante.

Damien baissa les yeux, songeant aux différentes options qu’il lui restait, maintenant que la fuite n’en faisait plus partie. Rendre le pain et rester affamé, supplier et perdre toute dignité, ou lutter vainement. La dernière option lui vaudrait d’avoir fait preuve de bravoure, cependant, aux yeux de qui cela comptait-il ? Nul n’en avait rien à faire de lui. Il dut mettre trop de temps à se décider, car un premier coup-de-poing cibla son ventre et lui arracha un gémissement.

– Allez, donne.

– J’suis pas ton chien ! beugla Damien en se tordant de douleur.

Le Terrible pouffa simplement tandis que le Grand Marcus fit tomber Damien d’un coup dans le tibia.

– Tu as raison, t’es pas un chien, t’es pire. Le mien a une niche, lui.

Toi, t’as ni maison, ni parents. T’es rien du tout !

Le poing du blondinet se crispa, sa colère se cristallisa quelque part en lui et ses joues rougirent. Les gloussements absurdes de ces brutes ne lui donnaient qu’une seule envie : exploser. Lorsque Damien releva ses yeux flamboyants vers le Terrible, la chemise de celui-ci prit feu. Il esquissa un sourire satisfait. Même si recourir à la violence ne lui ressemblait pas, il adorait laisser parler les flammes qui lui dévoraient le cœur. Tout à coup, un bruit sourd résonna dans son crâne et il tituba sous le coup asséné par le Grand Marcus.

– Sale monstre, cesse donc d'exhiber tes pouvoirs ! On devrait les brûler les gens comme toi !

– Et pourquoi pas ? lança un autre.

Les brutes échangèrent un regard entendu, insufflant tout à coup un élan de peur à Damien. Le Grand Marcus l’empoigna par la main, prêt à l’emmener dans un endroit plus discret où leur cruauté pourrait s’exercer librement. Après quelques instants de paralysie, Damien commença à se débattre et à hurler, sans trop y croire : sa détresse ne suffisait jamais à attirer l’attention.

Ce jour-là, cependant, quelqu’un se dressa sur le chemin de ces imbéciles. Un garçon brun, d’environ leur âge, à l’allure propre et aux traits fins. Ses yeux d’ambre balayèrent les cinq brutes avec sévérité, mais se radoucirent lorsqu’ils se posèrent sur Damien.

– Qu’est-ce qui vous prend de l’attaquer ? Vous voyez bien qu’il n’a que la peau sur les os et qu’il ne fait de mal à personne.

Des regards fusèrent entre les membres de la bande, puis le Terrible prit la parole avec assurance.

– Pour qui te prends-tu ?

Le nouveau venu haussa un sourcil orgueilleux, gardant le silence quelques secondes avant de s’approcher du groupe.

– Quelqu’un que vous devriez craindre.

Le Grand Marcus pouffa et serra la mâchoire.

– Vous fatiguez pas les gars, il n’a rien dans le ventre non plus.

Damien, lui, n’avait littéralement rien dans le ventre.

– Laisse-nous passer, on aura vite réglé cette hist…

Bam. D’un seul coup-de-poing, l’inconnu avait mis au sol le Terrible.

Trois autres garçons connurent le même sort, puis le carnage prit fin.

Au cœur du silence, seuls les claquements de dents des brutes résonnaient. Morts de peur, voilà ce qu’ils étaient.

– Alors, vas-tu enfin me répondre ? demanda le sauveur de Damien.

Pourquoi l’avoir attaqué ?

– Il a… Il a volé le pain d’mon père, bégaya le Grand Marcus qui tout à coup ne semblait plus si grand.

– Eh bien, ton papa chéri peut en cuire un autre, il n’avait qu’à faire plus attention.

– Mais c’est un sale sorcier ! Ils te font pas peur, toi, les sorciers ?

Le garçon brun effleura Damien d’un regard ambigu, qui ne permettait pas de deviner si cette information le dérangeait.

– J’ai vu, admit-il finalement. Et ce n’est pas glorieux en termes de maîtrise de son don, mais c’en est bien un, et en aucun cas une malédiction.

À ces mots, Damien le dévisagea avec beaucoup d’admiration : il n’avait jamais entendu un enfant de son âge parler avec tant de sagesse et d’assurance. Il en oublia même la pique lancée par le brun quant à la maîtrise douteuse de ses pouvoirs.

– Et si les sorciers vous posent un problème, mesurez-vous à moi, ajouta cet enfant déjà si spécial dans le cœur de Damien.

Pour montrer aux brutes que lâcher l’affaire leur profiterait davantage que de s’entêter, il tendit la paume de sa main pour y faire naître une gigantesque flamme. Sa lumière blanche se refléta sur les murs des quelques habitations qui les entouraient avant de s’amenuiser lentement.

– Déguerpissez. Ou je m’assurerai que les pains de ton père soient tous trop cuits à partir d’aujourd’hui.

Ni une, ni deux, les gamins s’éclipsèrent, laissant enfin l’occasion à Damien de se relever. Mais avant qu’il ait pu faire le moindre geste, cinq doigts se dessinèrent juste sous son nez sanguinolent. Sur le majeur, il remarqua brièvement une petite cicatrice, ou une tache de naissance, puis son regard croisa celui de son sauveur.

– Pierre Morin, se présenta celui-ci avec courtoisie. Ravi de te rencontrer.

Damien prit sa main et, une fois sur pieds, il réalisa que les mots lui manquaient.

– Moi aussi, suffoqua-t-il presque.

Le dénommé Pierre esquissa un sourire amusé et le toisa avec plus de douceur que quiconque jusqu’à présent. Quand il remarqua l’écoulement rouge qui suintait des narines de Damien, il sortit un tissu blanc de sa poche pour estomper le saignement.

– Je suis né ici, mais nous avons voyagé dans le royaume ces deux dernières années avec mes parents, se présenta-t-il ensuite. Je n’aurais pas cru que de telles canailles éliraient domicile ici, lui expliqua-t-il alors. Heureusement, de belles personnes sont arrivées entre-temps.

Le blondinet hocha la tête, incertain d’être une “bonne personne”, mais touché par la gentillesse de cet inconnu.

– Toi et moi, on va devoir remettre de l’ordre là-dedans et leur rappeler que les sorciers méritent le même respect que les sans-pouvoirs. Tu es partant ? lui proposa le brun avec une poignée de main que Damien accepta aussitôt, enthousiaste.

– Tu es si impressionnant, laissa-t-il échapper.

– Et de ce que j’ai vu, tu le seras aussi, lui assura son nouvel ami, à condition que tu acceptes quelques leçons.

Damien approuva d’un bref hochement de tête.

– Mais on devrait peut-être demander la permission à tes parents ? supposa Pierre.

– J’ai pas de parents, avoua le blond.

Pierre détourna un instant le regard, pensif, et Damien craignit qu’une telle révélation nuise à leur amitié naissante. Il n’avait jamais eu d’ami, de frère ou qui que ce soit avant. Les propos tenus ensuite le rassurèrent en de nombreux points.

– Je connais d’adorables personnes qui voudront de toi à coup sûr, ça te dirait de les rencontrer ?

– Ils ne peuvent pas être pires que ceux qui m’ont abandonné !

plaisanta-t-il.

Le brun lui fit signe de le suivre à travers d’autres ruelles, jusqu’à une petite boutique, lumineuse et très soignée.

– Au fait, tu ne m’as pas donné ton nom, se stoppa Pierre devant la vitrine. Si je veux pouvoir te présenter, il me le faut.

– J’m’appelle Damien. Simplement Damien.

Encore une fois, cette réponse laissa Pierre songeur, mais il ne tarda pas à pousser la porte du magasin, faisant tinter une petite clochette.

Derrière le comptoir, un homme barbu releva les yeux.

– Tu nous amènes de la compagnie, Pierre ?

– Un fils, si vous en voulez toujours, Samuel, proposa Pierre comme s’il s’était adressé à un ami de son âge. Et pour toi, Damien de Taknyr, un père et une mère, si tu le souhaites.

Samuel, que l’on ne surnommait pas encore le vieux Sam, posa pour la première fois ses yeux brillants de larmes sur Damien. Il répéta son nom plusieurs fois, et s’étonna finalement du nom de famille.

– Taknyr. Cela signifie, le guerrier des ténèbres, n’est-ce pas ?

Pierre hocha la tête, fier d’avoir trouvé un si beau nom à son nouveau compagnon de jeu et de vie. Ce dernier souriait à l’évocation de son nom de famille, lui qui n’en avait jamais eu.

– Alors qu’en pensez-vous ?

– Nous acceptons, s’exclama la femme de Samuel depuis le fond de la pièce. Si c’est ce que tu veux, petit.

Damien haussa les épaules, confus et perturbé par la chaleur de ce foyer. Mais lorsque ses yeux bleus croisèrent ceux de Samuel, puis de sa femme, il comprit qu’il venait de trouver en ceux qui ne pourraient jamais être parents un véritable chez lui.

– Tu peux garder le mouchoir, lança Pierre Morin avant de s’en aller.

À demain !

***

– Damien ?

Le Maître secoua la tête à la mention de son prénom, surpris. L’espace d’un instant, il se sentit exactement comme à l’époque. Comme le petit garçon d’antan.

– Hmm ? se racla-t-il la gorge pour reprendre contenance.

– Nadaahma sera bientôt à nous, lui rappela Harry avec une pointe d’agacement. La chute de cette ville nous ouvrira la porte sur la région entière… Il faudra bientôt choisir où nous attaqueront ensuite.

Même une telle nouvelle échouait à faire sortir Damien de sa transe.

Tous les plans auxquels il songeait jour et nuit avaient quitté son esprit pour ne laisser place qu’à cet unique souvenir.

– Je reviendrai plus tard, ça vaudra mieux, conclut l’élu déchu face à tant de mutisme.

Alors qu’il était sur le point de s’éclipser, ses yeux se posèrent une dernière fois sur le Maître et il soupira.

– Combien de fois faudra-t-il te le dire, Damien ? Débarrasse-toi de ce haillon, c’est répugnant.

Ce fut seulement lorsque la porte claqua qu’une larme discrète dévala la joue du chef des Créatures. Elle roula jusqu’à tomber sur le haillon, ce morceau de tissu blanc orné de taches rouges que Damien serrait entre ses doigts. Il le déplia lentement, très lentement, jusqu’à voir apparaître deux lettres brodées d’un magnifique fil bleu. PM.

– Nous y sommes presque, murmura-t-il à ce fantôme du passé.

1

Allongée dans l’herbe, le visage brûlant sous le soleil et les bras croisés sur mon ventre, la vie me regagnait. Plus rien ne comptait, sinon le vent qui effleurait ma peau et l’air qui remplissait mes poumons. Aucun danger, aucun ennemi ne se trouvait plus à mes trousses, car après des semaines, mes pas m’avaient ramenée auprès des miens. Qui aurait pu troubler mon calme ? Une balle. En pleine face.

– Eh ! lança Mathys.

Je me relevai sur les coudes, sourcils froncés, et il s’excusa en un regard, avant de venir récupérer son jouet au pas de course. Ses cheveux bruns lui collaient au front, sa respiration retentissait sûrement à des kilomètres à la ronde, mais il semblait s’amuser, ce qui valait bien tous les efforts du monde.

– Il faut vraiment que Romain apprenne à viser, grommela-t-il.

Son air bougon m’arracha un sourire auquel il répondit par une grimace. Enfin, il se comportait comme un enfant de son âge. Ce spectacle me faisait chaud au cœur, car son insouciance n’avait pas pu s’exprimer durant notre dernier périple. Cela ne dura pas : l’expression de son visage s’assombrit.

– Alice, doit-on vraiment partir avant vous ?

Je le dévisageai un instant, alors il me confia :

– J’ai peur. Peur d’être séparé de toi. Et si les Créatures débarquent ici ? Ou au palais ?

Une fraction de seconde avait suffi à obscurcir mon ciel si bleu, me rappelant que Mathys et son ballon étaient loin d’être les seuls obstacles à une vie paisible et dénuée de peine. Mon retour auprès des miens m’avait jusqu’ici préservée des intrigues de la cour et de la guerre contre les Créatures, mais l’heure de la confrontation n’allait plus tarder. Dès le lendemain, Gabriel et moi allions rejoindre le palais, où l’on nous assurait une sûreté à toute épreuve. Plus qu’un abri, cela me permettrait de me rendre utile ; ici, à l’écart du reste du monde, profitant d’un bonheur factice, je ne servais à rien. Toutefois, jusqu’au prochain lever du jour, il m’était accordé d’apprécier quelques heures en la compagnie de Gabriel, puisque les autres partaient pour le palais en fin de matinée. Nous avions convenu avec eux qu’un moment de tranquillité nous revenait de droit, mais Mathys avait du mal à l’accepter. Et je pouvais difficilement l’en blâmer.

– Les Créatures ne connaissent pas la Cabane, Mathys. Et leur attention est tournée vers les villes de Shirin, elles n’attaqueront donc pas le château. Quand bien même, j’ai chargé Jeanne et Hugo de te protéger.

Il prit ma main dans la sienne et chercha à capter mon regard.

Cependant, avant même que nos yeux aient pu se croiser, il s’effondra dans mes bras. Une douce odeur d’amande émanait de sa tignasse, propre de la veille.

– Quand Zara est partie au sanctuaire, elle m’a dit pareil. Qu’il n’y avait aucun risque et qu’elle avait demandé à d’autres de veiller sur moi, me rappela-t-il d’une voix profondément blessée. Et je ne l’ai jamais revue.

Il mentionnait rarement la mort de Zara, encore moins sa peine, aussi je savais combien ces quelques heures de séparation le terrifiaient.

– Mathys, murmurai-je. On ne peut pas vivre dans la peur constante de perdre les autres. C’est peut-être difficile à entendre, mais si la mort décide de nous séparer, elle nous séparera.

Il hocha la tête par-dessus mon épaule et, de plus belle, il m’étreignit contre lui.

– Alors, on peut aussi voir ça dans le sens inverse, non ? me questionna-t-il.

Mes sourcils se froncèrent et le petit s’empressa de m’expliquer :

– Ben, si la vie a décidé de nous séparer, elle le fera. Ça veut dire que si on est fait pour se retrouver, on se retrouvera.

Je souris en soufflant légèrement.

– Exactement, petit. Il faut faire confiance au destin.

– Eh ! s’offusqua-t-il quant à son surnom.

Il s’écarta pour me gratifier d’un regard noir auquel je ne réagis que par un sourire plus fort. Mathys n’était ni mon frère, ni mon fils. Il était jeune, mais il se révélait être le plus précieux de mes amis. Le coin de mes lèvres s’abaissa un moment.

– Je tiens énormément à toi, tu sais, murmurai-je, des larmes dans les yeux.

Il prit ma main dans la sienne et la pressa pour me montrer qu’il était là. Peut-être aussi pour me dire qu’il voyait très clair en moi, que mes beaux discours sur la confiance en mon destin ne le trompaient pas : il savait que j’en avais peur. Que les paroles de la voyante quant à mon sort funeste me hantaient encore. Pourtant, savoir que ma vie risquait de s’envoler à tout instant rendait de tels moments encore plus beaux.

– Moi aussi, Alice. Tu es la plus belle personne que je connaisse… Après Zara, ajouta-t-il après un court instant, se voulant nonchalant.

Cependant, je connaissais trop bien Mathys et ce qu’était le deuil pour lire entre les lignes.

– Zara était une sœur merveilleuse, c’est normal qu’elle te manque, tentai-je de le réconforter. Ce qui est terrible avec le deuil, c’est que la douleur a beau être forte sur le moment, c’est aussi sur la longueur qu’elle épuise. Maintenant que nous ne sommes plus en fuite, si tu as besoin de parler… Il détourna le regard, sans verser une larme, mais sa poitrine se souleva avec douleur.

– Oui, c’est dur, admit-il. Mais tout ira bien, parce qu’elle ne m’a pas laissé seul. Elle m’a confiée à une personne tout aussi merveilleuse.

Et Romain arriva alors sur nous en courant, le cœur bien plus léger et insouciant.

Les garçons reprirent leur jeu et je me rallongeai dans l’herbe, moins sereine.

– Si tu restes là, je vais finir par croire que tu es un faon ou un lapin et te tirer dessus ! me menaça Alienor. Et crois-moi, une flèche ça ne fait pas du bien. Encore moins qu’un ballon, se moqua-t-elle.

La jeune femme vint s’asseoir près de moi et posa son arc entre nous.

Elle aussi semblait épuisée, à bout de souffle, mais pas pour les mêmes raisons que Mathys. Je doutais que la petite bourgeoise ait jamais joué à la balle.

– Les dernières semaines ont été dures ? la questionnai-je.

Amusée, elle poussa un soupir.

– Non, une partie de plaisir, ironisa-t-elle avant de prendre ma main.

Je suis heureuse de t’avoir retrouvée en vie.

Je me relevai doucement pour me tenir à ses côtés et lui lançai un sourire.

– À dire vrai, c’est plutôt Mathys et moi qui sommes venus à vous.

Mais j’accepte que tu t’attribues tout le mérite… Je sais à quel point tu étais impliquée dans les recherches, ajoutai-je pour l’en remercier.

Elle fit la moue en acquiesçant.

– Après toutes nos aventures, il faut croire que tu valais finalement la peine que je me donne tout ce mal.

– Ravie de l’entendre de ta bouche, rétorquai-je.

Elle haussa un sourcil et me dévisagea d’un air suffisant.

– Et puis comme ça, nous sommes quittes. Tu m’as sauvée, je t’ai sauvée, la boucle est bouclée.

À mon tour, je répondis par un bref hochement de tête. Ses propos me donnaient le sentiment que le pire était derrière nous, pourtant, de nombreux périls se dresseraient encore sur notre chemin. Certains d’entre nous, peut-être, n’auraient pas la chance d’être secourus.

Alienor lâcha alors ma main et désigna un grand volatile, m’expliquant qu’il s’agissait d’un oiseau rare, le Neawerl, signe d’espoir.

– Prions pour qu’il nous porte chance, commenta-t-elle.

– Ne me parle pas de prière.

Déjà, le visage de Zara apparaissait dans mon esprit. Derrière elle planait encore une ombre, toujours la même. J’aurais pourtant voulu en oublier jusqu’à son existence, jusqu’à son nom.

– Alors espérons, proposa Alienor. Espérons qu’aucune de nous ne vivra plus jamais un tel calvaire.

J’esquissai un sourire approbateur, alors elle continua :

– Et tant que nous sommes loin de la cour, ça te dirait d’apprendre à chasser ?

D’après Alienor, cette partie de la forêt regorgeait de petits gibiers. Sa première leçon consistait donc à m’apprendre les rudiments de la traque, comme reconnaître les empreintes pour pister le bon animal.

Minutieusement, elle écartait les brins d’herbes ou les feuilles mortes, se déplaçant avec discrétion.

– Voilà, ça c’est un sanglier ! s’exclama-t-elle fièrement.

Ma mine surprise la fit rire avec moins de grâce que d’ordinaire. En pleine partie de chasse, Alienor n’avait plus rien d’une bourgeoise ou d’une jeune femme aussi hautaine que privilégiée. Elle était différente.

Plus naturelle. Et bien plus humaine.

– Tu as combattu les Créatures et ça t’impressionne encore ? se moqua-t-elle.

– C’est que… bégayai-je. Elles sont si… si grandes !

Elle haussa les sourcils et esquissa un sourire taquin.

– Il faudrait que vous sortiez plus souvent, Mademoiselle Alice Morin.

Vous n’êtes même pas encore arrivée à la cour que, déjà, vous en oubliez la vie sauvage.

Un coup de coude bien placé suffit à la faire taire, mais son regard amusé persista. Je soupirai, prête à rétorquer, mais elle posa un doigt sur mes lèvres. D’un geste précis, elle me désigna une autre empreinte, quelques mètres plus loin. Un pas humain. Ma poitrine se serra et j’échangeai un coup d'œil inquiet avec mon acolyte. Sans un bruit, elle tira son arc et une flèche de son carquois, prenant les devant. Je la suivis, tâchant de marcher dans ses pas pour me faire aussi discrète qu’elle. Sa main m’arrêta dans mon élan pour me montrer un arbre auquel un homme grand et fort semblait s’être adossé. Ainsi, il n’avait pas l’air d’une menace, mais nous ne pouvions être sûres de rien. Sans relâcher sa vigilance, Alienor se glissa à travers les buissons et fit craquer une brindille. D’un mouvement vif, l’homme fit volte-face, armé d’un poignard, tandis que mon amie se précipita dans la bagarre. Quand je sortis à mon tour des broussailles, peu gracieusement, des rires moqueurs retentirent.

– Alice, murmura l’homme.

Je souris avec tristesse, les yeux remplis d’émotion.

2

– Adrien, soufflai-je, soulagée.

Nous avions beaucoup à dire, mais peu de mots pour l’exprimer. Et lorsque la voix ne suffisait plus à parler, une dernière solution s’offrait. Les traces rouges qui bordaient les yeux du sorcier en témoignaient, en dépit de ses efforts pour le cacher.

– Je dois retrouver le sanglier, s’excusa Alienor avant de s’éclipser.

Seule face à Adrien, je ressentis comme un fossé entre nous. Pour cause, notre seul échange depuis mon retour l’avait informé du décès de Zara.

– Tu veux t’asseoir ? me proposa-t-il en tombant au pied de l’arbre.

Je le rejoignis avec moins de nonchalance. Un rayon de soleil qui transperçait les feuillages me força à plisser les yeux, ce qui me valut un soupir moqueur de la part du sorcier.

– Parfois, je me rappelle du début de notre quête, commença-t-il. Tant de choses ont changé depuis.

Ma tête acquiesça d’elle-même tandis que mon esprit se perdait ailleurs.

– Si nous avions rattrapé Harry ce jour-là…

Sa voix rauque vira aux sanglots et son visage disparut entre ses mains. Une larme traversa ma joue aussi, mais je devais garder la face.

Avec hésitation, ma main glissa sur le dos de mon ami en guise de réconfort. Pendant un moment, seuls ses pleurs résonnèrent dans la forêt, puis lorsqu’enfin ses lèvres s’ouvrirent, les voix de nos compagnons nous appelèrent : l’heure du départ était venue.

***

Mon regard resta figé sur le périmètre où le Daahtor avait tracé son cercle. Le vortex avait emporté tous mes amis et un sentiment de solitude m’envahissait désormais. En fin de compte, cette séparation m’effrayait peut-être autant que Mathys. La main de Gabriel se posa sur mon épaule, pour apaiser mes tourments. Je glissai mes doigts entre les siens et il déposa un baiser au creux de mon cou.

– Les beaux jours reviennent, commenta-t-il, l’air de rien.

L’odeur des fleurs embaumait l’atmosphère, ce qui signifiait que la belle saison était enfin arrivée. Rien, ou presque, n’aurait pu me rendre plus heureuse : à force de voir le Soleil et de sentir le souffle du vent chaud sur ma peau, il se pourrait que j’en oublie la pluie de Nagrin et le froid mordant de Saahnan. Mais peut-être le jeune homme ne parlait-il pas uniquement de la température et du soleil. Peut-être était-ce plus profond que cela. Les beaux jours reviennent. Et si maintenant que nous étions réunis, il s’imaginait que tout allait rentrer dans l’ordre, comme par magie ? Je lui jetai un regard soucieux.

– Dommage que nous ayons tant de problèmes à régler, soupirai-je.

Nous aurions pu profiter d’une belle promenade.

Il me fit tourner vers lui et mon front effleura son menton, couvert d’une barbe de quelques jours.

– Et si on allait à la rivière ? proposa-t-il. Nous n’arrêtons pas de penser au royaume, aux Créatures, mais il y a d’autres choses dont nous devrions nous soucier.

– Ah oui ?

Mon nez me piqua alors, mon sourire devint triste et des larmes manquèrent de remonter sous mes paupières. De plus en plus souvent, mon corps me faisait ressentir des émotions que je ne comprenais pas.

De la tristesse ? De la joie ? Ou tout autre chose ? Incapable de les décrypter, je les laissais m’envelopper puis me quitter sans rien montrer aux autres.

– Notre bonheur et notre jeunesse comptent autant que notre survie, affirma Gabriel. Nous ne vivrons pas deux fois, alors mieux vaut-il savourer chaque moment de paix que nous avons. Aujourd’hui en est un.

– Alors qu’attendons-nous pour y aller ?

Il esquissa lui aussi un sourire et ses yeux bleus me transpercèrent. Il partit à la cabane, en quête de serviettes propres, et je lui emboîtai le pas pour natter mes cheveux en toute hâte. Le minuscule ruban blanc qui me servit à attacher ma coiffure s’accordait parfaitement avec la combinaison que je portais en dessous de ma robe. Après un dernier regard pour le miroir, je quittai la petite maison, suivie de Gabriel. Sa main droite se glissa dans la mienne et je me rapprochai un peu de lui, comme par peur qu’il ne m’échappe.

En y réfléchissant, tout cela me paraissait insolite : à quand remontait la dernière fois que j’avais connu la paix ? Tout ce qui se passait maintenant semblait trop beau pour être vrai… Ce calme, qui rompait brutalement avec la tempête, me bouleversait presque autant qu’elle.

Alors que nous progressions sur le chemin, le neveu du Roi s’arrêta alors et se pencha sur le sol.

– Un problème ? m’inquiétai-je aussitôt.

Il se releva, une fleur blanche à la main, et la coinça derrière mon oreille.

– Détends-toi, suggéra-t-il.

– Après un tel périple…

Il m’interrompit d’un haussement d’épaules.

– Quand tout sera réglé, il faudra bien que nous reprenions une vie normale. Nous n’allons pas passer notre temps à arranger les problèmes de tout le monde.

Je n’étais pas sûre d’être prête à retrouver une telle existence. Nos missions, nos batailles… Qu’étions-nous sans cela ? Après tout, c’était d’une quête périlleuse qu’était né l’amour qui me liait à Gabriel.

Comment être certaine que la flamme encore brûlante dans nos deux cœurs n’allait pas s’éteindre lorsque nous aurions retrouvé une vie paisible ? Le jeune homme ajouta tout à coup :

– Ces aventures nous manqueront peut-être, mais il nous en reste des milliers d’autres à vivre… Bien moins dangereuses. La vie elle-même est une quête, tu ne crois pas ?

Je hochai la tête et il s'exclama :

– J'entends déjà la rivière… Suis-moi !

Il écarta les feuilles d’un arbre et me fit signe de m’aventurer dans une clairière baignée de lumière, traversée par un cours d’eau. À peine eut-il posé les serviettes sur un rocher qu’il se débarrassa de sa chemise pour se jeter à l’eau. Je fis preuve d’un peu moins d’empressement, à cause d’une légère brise qui soufflait sur ma peau.

Je jetai un regard à Gabriel, qui lui, avait déjà plongé et dont les magnifiques cheveux trempés paraissaient plus longs. Je m’approchai prudemment de l’eau, frictionnant mes bras pour me réchauffer.

– Je devrais te faire une coupe un peu plus courte, le taquinai-je.

Il fronça les sourcils et jeta un regard méfiant aux mèches qui tombaient presque sur ses épaules. Je fis encore un pas vers lui, mettant un premier pied dans l’eau. Je ne pus retenir un cri de surprise au contact de ce froid mordant, mais Gabriel attrapa mon bras pour m’attirer vers lui. Bientôt, l’eau m’arriva aux genoux et le bas de ma combinaison s’humidifia. Je prévins le neveu du roi d’une voix tremblante que je ne m’aventurerais pas plus loin, ce à quoi il répliqua avec sarcasme :

– La grande Alice Morin qui a traversé tout le royaume pour me retrouver n’est même pas capable de faire un pas de plus pour venir dans mes bras ?

Je haussai un sourcil sceptique avant de lui répondre sur un ton de défi :

– Gabriel de Daemrys qui a eu si peur de me perdre pendant tout ce temps prendrait-il le risque de me faire mourir de froid ?

Il enroula ses mains autour de mes avant-bras et je consentis à m’enfoncer un peu plus, me mordant les lèvres. Une fois mon bassin entièrement immergé, je commençai à m’accoutumer à cette atmosphère presque hivernale, alors que tout autour de moi semblait printanier. La fleur que le neveu du roi avait calée derrière mon oreille tomba alors sur la surface limpide et claire de l’eau. Elle dériva au gré du courant sous mon regard nostalgique.

– Allez, tu y es presque, m’encouragea Gabriel.

Bien vite, je parvins à ses côtés et il m’éclaboussa gentiment pour me donner goût à cette baignade improvisée. Nos rires remplirent bientôt la clairière, et même si les entendre ne pouvait que me rendre plus heureuse, cela me rappelait une situation incomparable. Mon séjour à Saahnan. Alors qu’Ariane m’avait torturée pour que je perde la mémoire, c’étaient mes propres cris que j’avais été forcée d’écouter, impuissante. Je sentis mes larmes remonter dans ma gorge et ma tête s’alourdir, tandis que Gabriel n’avait encore rien remarqué. Ce fut seulement lorsque je posai mes mains sur mes oreilles qu’il se rendit compte que mes éclats de rires avaient cessé.

– Qu’y a-t-il ? s’enquit-il en me prenant la main.

Ce n’était pas la première fois que mon humeur changeait brusquement depuis mon retour : cela se produisait dès que le moindre détail m’évoquait ma captivité au sanctuaire. Maintenant que nous étions enfin tranquilles, tous les deux, j’aurais préféré aborder des sujets plus agréables. Pourtant, il faudrait bien que j’accepte de tout lui expliquer un jour, et il attendait de moi que je le fasse au plus vite.

– Alice, calme-toi, me supplia-t-il presque.

Je ravalai mes larmes et laissai mon front tomber contre son torse.

– Pardonne-moi, Gab, murmurai-je en secouant la tête. Je ne voulais pas gâcher ce moment… Il passa doucement sa main sur mon épaule et s’empressa de me contredire :

– Tu n’as rien gâché, Alice. Et la dernière chose que tu as à me faire, ce sont bien des excuses. Je devrais te remercier chaque jour d’être en vie, je ne peux pas te reprocher ce que tu as enduré pour revenir jusqu’à moi. Je t’aiderai à aller mieux, d’accord ?

Je relevai les yeux vers lui, peinée, et déposai un baiser au creux de son cou.

– Je vais déjà mieux. Ne t’en fais pas pour moi.

Tout à l’heure, Adrien avait eu raison : bien des choses avaient changé depuis le début de notre quête. En revanche, je n’avais jamais cessé de mentir à Gabriel quant à mon chagrin.

– J’aimerais Alice. J’aimerais tellement ne pas avoir de raison de m’en faire. Mais je sais qu’il y en a, alors je ne peux pas faire autrement, parce que je… Je détournai le regard, hésitant à tout lui révéler maintenant. Il serait dépité de tout le mal que j’avais dû traverser, il serait anéanti. Je serais brisée aussi, je ne pourrais plus prétendre d’aller bien. Or je ne voulais pas que nos rires et nos sourires deviennent des larmes et des regards désolés. Mon cœur se serra et je murmurai seulement :

– Plus tard, je te raconterai tout, mais je n’ai pas la force pour l’instant. Comprends-moi.

Il m’attira contre son torse et je laissai tomber ma tête sur son épaule.

Rester là, avec moi, il ne pouvait rien faire de plus pour apaiser un tant soit peu la souffrance qui me déchirait de l’intérieur.

– Peu importe, attends d’être prête.

Je m’écartai de lui, les yeux secs et le regard déterminé.

– Tout ceci est passé, nous devons nous concentrer sur l’avenir. Il nous reste une guerre à gagner, quoi qu’il en coûte.

Il me dévisagea avec inquiétude.

– Je t’ai déjà dit que je ne voulais pas de cette victoire si tu en étais le prix.

– Gabriel, je ne suis pas arrivée jusqu’ici pour m’arrêter avant la fin.

Je n’ai pas l’intention de mourir.

J’approchai mes lèvres des siennes pour l’embrasser et cela sembla enfin venir à bout de ses craintes. Pour le moment, du moins.

Je mis une dernière chemise dans le sac, songeuse. Cette nuit serait la dernière passée ici. D’une certaine manière, cette cabane allait me manquer, tout comme le château de Jeanne après avoir été forcée de le quitter. Je m’assis sur le lit, le regard perdu entre la commode et le plafond. Dans quelques heures, la lutte reprendrait. Ces Créatures, qui auraient dû être détruites en quelques semaines, nous donnaient bien du fil à retordre. Comme Adrien l’avait rappelé, nous avions échoué dans notre première mission : arrêter la propagation de cette espèce dangereuse afin d’éviter au royaume de céder à la panique. Ainsi, les Créatures proliféraient toujours, occupées à s’implanter dans de nouvelles régions. Notre rôle était maintenant de guider l’armée pour qu’elle puisse se battre à force égale contre ces monstres, tout en déjouant leur plan. D’autres auraient pu se charger de tout cela, car nous n’étions plus aussi indispensables qu’avant, mais l’honneur et le devoir nous liaient encore à cette quête. Il s’agissait aussi d’une affaire personnelle : venger Zara et protéger Gabriel, Constance et Arthur, mon neveu. Leur appartenance à la lignée des Daemrys faisait d’eux des cibles privilégiées pour nos ennemis.

– Tu m’as l’air pensive ce soir.

Je réprimai un sursaut avant de tourner les yeux vers Gabriel.

– Je ne t’ai même pas entendu arriver, lui avouai-je.

Il me rejoignit sur le bord du lit et nos regards se confondirent. Un baiser. Voilà tout ce que mon corps lui réclamait. Il approcha son front du mien pour qu’ils se rencontrent et nous restâmes ainsi quelques secondes. J’en profitai pour fermer les yeux et respirer plus profondément. Mon souffle se raccourcit lorsque sa main effleura le bas de ma cuisse et que ses lèvres frôlèrent les miennes. Sa respiration chaude me faisait oublier tout le reste, pour mon plus grand bonheur.

Malheureusement, cela ne durait jamais longtemps.

Gabriel passa sa main sur mon dos nu et comme plus tôt dans la journée, un détail sembla le troubler. Ses doigts coururent sur ma peau un moment, avant qu’il ne me demande d’un ton hésitant :

– D’où te viennent toutes ces cicatrices ?

Je fermai les yeux, pour me réfugier ailleurs, mais cela ne fit qu’empirer.

– Saahnan, soufflai-je.

Une certaine amertume dans ma voix trahissait la haine et la douleur qui m’envahissaient. Mon visage disparut au creux de son cou, mes paupières se fermèrent pour me protéger.

– Explique-moi, insista-t-il.

Comme plus tôt dans la journée, j’eus envie de repousser ce moment fatidique. Terriblement envie. Pourtant, je lui devais la vérité : s’il était là pour moi, il avait le droit de connaître la cause de mes pleurs.

– Ce que j’ai raconté à tout le monde en disant que nous avions peiné à repartir du sanctuaire était un euphémisme.

Zara hantait mon esprit. À chacun de mes mots, je la revoyais, agonisant entre mes bras.

– En réalité, la grande prêtresse ne voulait pas que je m’en aille parce que les eaux sacrées m’avaient secourue et que, de son point de vue, je devais remercier Thod d’être en vie. Elle voulait que je reste au sanctuaire pour devenir prêtresse. Quand elle a compris que je n’avais aucune intention de respecter sa volonté et qu’elle ne me convaincrait jamais, elle a décidé d’utiliser la force. Là-bas, ils ont une potion qui permet d’effacer les souvenirs. Tu te doutes bien que je ne l’aurais jamais bue, alors… Mes cris résonnaient encore dans ma tête et je déglutis :

– Tu as le résultat sous tes mains, sur mon dos. Je ne voulais pas oublier qui j’étais. J’ai tout de même fini par céder, mais je me suis battue, je me suis accrochée à un souvenir heureux, et j’ai gardé la mémoire en prétendant l’avoir perdue pour rester en vie. J’ai fait semblant, je me suis fondue dans la masse, j’ai dû être amie avec les mêmes qui m’ont infligé la plus grande souffrance de mon existence, c’était pire encore que d’être captive des Créatures. J’ai cru ne jamais en sortir.

Ma respiration saccadée n’échappa pas à Gabriel, qui caressa tendrement ma joue pour me rassurer : toute cette histoire n’était que du passé.

– Ensuite, j’ai retrouvé Zara, j’ai fini par la convaincre que nous devions repartir. Je lui ai dit que notre famille nous attendait, je lui ai dit que cela en valait la peine.

Je serrai le poing, incapable de supporter ce fardeau-là non plus.

– Je lui ai promis que nous serions deux à nous en sortir et un soir, on a réussi à voler des herbes, celles que j’ai ramenées avec moi. Elles permettent d’envoyer nos esprits ailleurs, alors on les a utilisées pour venir vous voir. À mon réveil, Zara n’était plus là. Elle s’était rendu compte que nous allions avoir des ennuis pour les herbes et elle a préféré assumer seule.

Mes lèvres se déformaient de douleur, articuler me demandait de plus en plus d’efforts.

– Elle a subi la même torture que moi. Par ma faute. Je l’ai extirpée de cette souffrance, elle était sauve, mais… mais avant de franchir le portail qui devait nous amener dehors, la Grande Prêtresse nous a suivi, et elle a… Je me consumais intérieurement, car j’avais l’impression de revivre chaque instant de ce calvaire.

– Elle a gravement blessé Zara. J’aurais pu la sauver si j’avais eu des pouvoirs ou plus de temps, mais si je n’étais pas partie, je n’aurais jamais pu échapper au sanctuaire. Je m’en veux tellement de l’avoir abandonnée, si tu savais… Je me dis que j’aurais dû mourir à sa place, elle méritait de vivre bien plus que moi.

Gabriel posa un doigt devant mes lèvres et me reprit :

– Ne dis pas une telle chose. Ce n’était pas une question de mérite, autrement, vous seriez toutes les deux en vie. Ce n’est que de la malchance. Une malchance terrible, qui nous inflige à tous une peine immense, en particulier à Adrien, Mathys et toi, mais il faut l’accepter.

Je sentis une larme dévaler ma joue et il l’essuya avant que je n’aie pu esquisser le moindre geste.

– Pourtant je me sens responsable, Gab. Elle est morte dans mes bras, tu n’imagines pas ce que c’était de devoir faire le choix de partir, ni de dire au revoir pour la dernière fois.

– J’espère ne jamais savoir…

Je m’accrochai à son bras avec force, espérant que cela suffirait à faire partir la douleur, puisqu’il faudrait bien que je m’en remette un jour.

– Quant à ces cicatrices, je ne peux même pas imaginer la souffrance que tu as endurée.

– Au moins, j’ai survécu. D’après Zara, nous devons affronter les épreuves prévues par Thod. C’était sûrement sa volonté à lui que je traverse tout ça. Et si je suis encore là, c’est que c’était surmontable, lui expliquai-je d’une voix vide.

Il me serra contre lui et rétorqua :

– Thod peut aller voir là où je pense, Alice. Tu n’avais pas à vivre cela, même si tu as été assez forte pour le supporter.

Le Gabriel doux et calme que je connaissais semblait particulièrement remonté, et bien que ce soit compréhensible, je ne voyais pas qui il pouvait blâmer pour tout cela. Il était trop gentil pour se venger un jour et le seul responsable était probablement le sort.

– Tu n’as pas peur qu’Ariane te retrouve ? me questionna-t-il alors avec inquiétude.

Je réfléchis un moment, avant de répondre :

– Si elle décide de me ramener, elle y arrivera probablement. C’est une femme puissante. Si elle préfère oublier cette histoire, parce qu’elle n’a aucun intérêt à me faire revenir, au risque de détruire une nouvelle fois son précieux sanctuaire, alors je n’ai aucun souci à me faire.

– Tu n’as pas pensé qu’elle pourrait simplement vouloir ta mort ?

supposa-t-il. Pour avoir sa revanche sur le mal que tu lui as fait ?

Il était vrai que j’avais fait brûler son bureau et ôté la vie à quelques-uns de ses gardiens. Gabriel venait de soulever un point intéressant, mais je ne me sentais pas encore prête à y faire face.

– Occupons-nous d’abord des Créatures, décidai-je. Les fanatiques ensuite.

Ce fut à mon tour de poser un doigt sur ses lèvres pour éviter toute réplique, avant de lui souhaiter une agréable nuit. Au moment de souffler sur la dernière bougie qui nous éclairait, mes yeux tombèrent dans le reflet du miroir. Debout derrière nous se tenait la silhouette de Zara, un grand sourire aux lèvres. Le souffle coupé, je soutins son regard brillant quelques instants avant d’éteindre la lumière, le cœur lourd. Pardon, Zara, songeai-je. Pardon.

3

Depuis la fenêtre, j’observais la cour du sanctuaire quand Zara déboula sans prévenir, un grand sourire aux lèvres.

– J’ai ce qu’il nous faut, Alice !

Ses mains débordaient des herbes d’Ariane, celles qui nous permettraient de revoir nos amis. Soudain prise d’inquiétude, je m’en emparai et les jetai dans l’âtre de la cheminée. La jeune femme me dévisagea avec un mélange d’effroi et d’incompréhension, dominé par un troisième sentiment. La colère. Interdite, elle en sortit une autre poignée de sa sacoche, prête à me convaincre d’y recourir.

– Non, Zara. Allons-nous en tout de suite, par la source de Saahnan.

– Prenons le temps de voir nos amis, protesta-t-elle. Notre route sera…

– Longue, oui. Je sais. Mais elle le sera encore plus si tu n’es pas là.

J’avais le pressentiment qu’utiliser ces herbes lui porterait malheur.

Elle tenta de me rassurer, mais je restai ferme sur mes positions.

– Bien, Alice. Comme tu voudras, conclut-elle avec déception.

Nous traversâmes quelques couloirs jusqu’à parvenir à la source de Saahnan, mais un bruit sourd retentit derrière nous : Ariane. Alors qu’elle faisait s’élever une liane en direction de Zara, je m’élançai devant la jeune femme pour la protéger. Pour une raison étrange, je me sentis soulagée quand la plante me transperça l’abdomen, un peu moins lorsque j’entendis le cri de Zara dans mon dos.

– Tu ne peux pas me sauver, Alice.

Je me réveillai en sursaut, le front perlant de sueur et le cœur battant.

Ce cauchemar, je l’avais déjà fait la nuit précédente, à quelques détails près, avec pour conclusion cette réplique de Zara : Tu ne peux pas me sauver, Alice. Pourquoi mon esprit s’amusait-il à me torturer de la sorte ? Ma douleur et ma culpabilité ne lui suffisaient-elles pas la journée ? Fallait-il que, même la nuit, le souvenir de la jeune femme me hante ? Je plongeai mon visage dans mon oreiller pour me calmer et peut-être me rendormir. Une main réconfortante se posa alors sur mon épaule et je me tournai vers ce que je croyais être Gabriel.

Cependant, ce qui me dévisageait n’était rien d’autre qu’une silhouette fantomatique, dénuée de couleurs et de vie.

– Tu dois me laisser partir, Zara, la suppliai-je.

Elle me dévisagea avec tristesse, sans paraître blessée pour autant.

Elle se montrait plutôt désolée.

– Mais Alice, c’est toi qui me retiens, murmura-t-elle avant de disparaître.

Au lever du Soleil, la main de Gabriel effleura la mienne. Je me frottai les yeux, fatiguée par mes aventures nocturnes, tandis qu’il se leva d’un bond pour fouiller dans un tiroir. Il revint vers moi, le poing fermé. Bien sûr, je devinais très bien ce qu’il renfermait. Un objet minuscule, capable de me procurer autant de paix que de tourments.

– J’ai pensé que tu aimerais l’avoir, me proposa Gabriel en me tendant la bague.

Je me relevai sur les coudes, perplexe, les yeux rivés sur l’anneau capable de rendre à quiconque ce qu’il avait perdu. Le temps où ne plus avoir de pouvoirs m’anéantissait était derrière moi, mais garder la bague près de moi pouvait être utile, surtout en cas de force majeure.

Mes lèvres s’écartèrent quand tout à coup, un halo de lumière apparut et le Daahtor d’Hugo en sortit.

– Je suis heureux de vous trouver en un seul morceau, déclara-t-il sans attendre. J’ai une mauvaise nouvelle.

J’échangeai un regard inquiet avec mon compagnon.

– Les Créatures ont encore pris en puissance, nous avons été contraints d'abandonner Nadaahma, nous annonça le petit-être.

Mes traits s’affaissèrent. Si la plus grande ville de Shirin était tombée, alors la région entière connaîtrait bientôt le même sort. J’allai m’asseoir sur le lit, tandis que le Daahtor me jeta un coup d'œil compatissant.

– Nadaahma est-elle la seule à être assaillie ?

– Hélas, si nous comptions chaque village qui s'écroulait, nous n’en finirions pas. Je m’en veux d’être un oiseau de malheur, mais vous étiez en grand danger : il aurait suffi qu’un bataillon de Créatures s’aventure par ici pour qu’ils vous découvrent. Si cela s’était produit…

Je me tournai instinctivement vers Gabriel, pour qui je me faisais beaucoup de soucis : la naissance d’Arthur, le nouvel héritier du trône, n’assurait pas à mon amant d’être épargné s’il se retrouvait face à ces monstres. Il restait un Daemrys, et quoi qu’il puisse advenir, il appartiendrait toujours à la dynastie que nos ennemis avaient juré d’anéantir et que j’avais promis de défendre.

– Bien, déclarai-je. Si nous sommes en péril ici, nous devons partir rejoindre les autres.

Le Daahtor fit son travail et ouvrit un vortex, dans lequel il disparut en premier. Gabriel attrapa mon bras avant que je n’y entre, la mort dans l’âme.

– Je sais que tu tenais à cette région, Alice.

Mon regard se perdit par la fenêtre, sur la nature qui nous entourait, sur tout ce qui faisait de Shirin ce qu’elle était.

– Il est vrai que j’aimais bien des choses ici, mais nous les reverrons lorsque nous aurons gagné la guerre.

– Et il n’y a personne à qui tu voudrais apporter de l’aide ?

Je souris tristement et rétorquai :

– Je n’avais pas d’ami avant que tu ne viennes me trouver avec Alienor, je préférais de loin la solitude. Tu ne t’en souviens pas ? Cela nous a causé quelques soucis pourtant !

Il laissa un rire nerveux s’échapper de ses lèvres et confirma mes dires d’un air amusé.

– D’ailleurs, je regretterai presque cette époque, ajoutai-je d’un ton plus sérieux.

Fut un temps, la mort de mon père était la seule dont je devais faire le deuil. Désormais, ce n’était plus un cas unique et je craignais que l’intensification du conflit avec les Créatures ne m’arrache encore d’autres amis. Le vortex sembla alors s’amincir et je pressai Gabriel :

– Il est l’heure d’y aller, ou nous serons coincés là pour un bon moment.

Ses lèvres esquissèrent un sourire éloquent, ses yeux me dirent que quelques heures de plus ici ne nous feraient pas de mal. Cependant, il écouta la raison, hocha la tête et prit ma main dans la sienne.

– La dernière fois que tu t’es jetée dans un portail sans moi, tu n’es pas revenue. Alors maintenant, ne me lâche plus, d’accord.

Je lui accordai cela, me rappelant combien cette séparation nous avait coûté.

– Allons-y, ensemble.

Il me lança un sourire que je lui rendis, puis nous quittâmes ce petit coin de paradis pour rejoindre les enfers.

4

J’apparus aux côtés de Gabriel dans une chambre plus spacieuse que celle de la cabane, mais qui, en dépit de son luxe, m’inspirait moins de confort. Hugo nous attendait, seul, et son regard s’illumina lorsqu’il s’aperçut de notre arrivée. Comme un grand frère, il m’étreignit avec chaleur.

– Je suis heureux de te revoir enfin, ma chère Alice.

Je lui rendis sa salutation avec sincérité et il poursuivit en se tournant vers Gabriel :

– Ton oncle te cherche.

Après un regard pour moi et un bref sourire, le concerné quitta la pièce d’un pas pressé. Je le devinais curieux d’apprendre de quoi il en retournait. Et moi, j’allais enfin avoir droit à une conversation privée avec Hugo.

– On m’a raconté que ton périple solitaire avait été semé d’embûches, tenta-t-il de creuser.

Je me forçai à sourire, sans pouvoir retenir un froncement de sourcil aussi traître que le ton tremblant de ma voix :

– Ce sont des épreuves que je risque de ne jamais oublier, c’est certain... Toutefois, elles appartiennent au passé. Inutile de les ressasser maintenant que nous sommes enfin réunis. Parle-moi plutôt de Jeanne et toi.

Il se renfrogna aussitôt, avant de répliquer froidement :

– Tu l’as dit toi-même : ce qui appartient au passé doit y rester.

Je fronçai les sourcils, perplexe, et m’approchai de lui avec hésitation.

Lorsque ma main effleura son épaule, il osa m’expliquer :

– J’ai eu du mal à supporter ce qu’elle a fait lorsqu’elle a retrouvé son père. Bien sûr, je l’ai blâmée pour le pétrin dans lequel elle t’a mise et j’étais très inquiet pour toi, mais plus égoïstement, je lui en ai voulu d’avoir préféré cet homme à moi, d’avoir songé à le rejoindre et à m’abandonner.

Je posai ma main sur son bras en signe de réconfort, et il ne fit même pas l’effort de se dégager. Il continua son récit d’une voix éraillée :

– Quand j’ai appris que tu étais revenue, j’ai pensé la pardonner, mais la rancœur était toujours là. J’étais incapable de voir mon épouse sans me souvenir du mal qu’elle m’avait causé. Vois-tu, je ne veux pas qu’elle ait dans sa vie quelqu’un qui ne cesse de lui reprocher son passé, mais je ne peux faire autrement. J’aime mieux la savoir seule qu’en ma compagnie.

– Je comprends Hugo, mais regarde ton poignet, dis-je en lui montrant la marque qui témoignait de son union avec l’élue. Ceci est la preuve que votre amour est fort. Et comme moi, tu es conscient qu’au fond, Jeanne est quelqu’un de bien. Elle s’est perdue, et ceci nous a tous provoqué des souffrances inimaginables, mais elle est revenue à elle.

Il faut lui pardonner.

Il haussa les épaules et masqua avec sa main la petite trace qui était apparue le jour où j’avais fait de lui l’époux de Jeanne. Ils étaient alors fous amoureux l’un de l’autre ; je n’aurais jamais cru quoi que ce soit ou quiconque capable de les séparer.

– L’amour peut parfois disparaître, tu sais. Celui que j’éprouve pour ma femme en est encore loin, et j’ignore s’il prendra fin, mais il ne fait pas tout : pour le moment, lui témoigner de l’affection dépasse mes forces… Si triste cela soit-il, nul n’y peut rien.

J’acquiesçai, car en dépit de ma compassion pour Jeanne et de sa propre souffrance, je ne pouvais ignorer celle d’Hugo. Lui aussi, il était mon ami. Et lui, il ne m’avait jamais trahie. Derrière de beaux discours sur le pardon, les souvenirs de ma captivité chez les Créatures tandis que Jeanne flânait avec son père me laissaient un goût amer. Il avait suffi de bien peu pour qu’elle nous tourne le dos, comme dans mes pires cauchemars.

– Comment a-t-elle pu nous faire ça, Alice ? s’emporta le mentor. Je suis son mari et tu es sa meilleure amie. Nous lui avons tant donné, alors pourquoi… – Elle souffrait, tentai-je de comprendre la jeune femme. Simon venait de mourir et d’un seul coup, son père biologique lui a tendu la main. Elle rêvait de le rencontrer depuis des années, Hugo.

Il se renfrogna, agacé.

– Mais ça n’explique pas qu’elle ait pu être aveugle au point de se rapprocher de l’homme qui a tué Simon et t’a emprisonnée. Elle est intelligente, je ne…

Il serra le poing et masqua son visage de son autre main, l’air aussi triste que frustré.

– Il n’y a pas de réponse, Hugo. La seule chose qu’il nous reste, c’est le pardon. Tu devrais le lui accorder.

Il hocha la tête de gauche à droite, fermement résolu.

– Nous devrions aller à la salle du conseil, s’exclama tout à coup le mentor.

Je le suivis sans attendre dans d’interminables couloirs, arpentés par de nombreux gardes. La sécurité s’était bel et bien améliorée depuis la dernière attaque, lors du mariage avorté de Gabriel et Alienor. Un véritable sort de protection entourait le palais, ce qui le rendait plus difficile à prendre, mais qui n’était pas efficace si un traître se glissait parmi nous. Connaissant la ruse de nos ennemis, j’avais quelques réserves quant au fait d’être réellement en sûreté entre ces murs.

Nous arrivâmes au bout de plusieurs minutes dans une vaste salle, où de nombreuses personnes étaient assises autour d’une très longue table. Parmi eux, je reconnus Adrien et Jeanne. Cette dernière se leva pour me saluer et me prit dans ses bras. Alors que je m’attendais à ressentir une chaleur tendre, ce fut plutôt la foudre qui me transperça.

Jeanne, avec quelques années de moins, se tenait face à moi. Ses yeux bleus perçants me toisaient avec peine et inquiétude.

– Pardonne-moi, Alice.

– Tu m’as trahie, rétorquai-je d’une voix rauque et impitoyable.

Sans regret, je fis volte-face, prête à m’enfuir. Sa main, comme les serres d’un aigle sur sa proie, se referma sur mon poignet.

– Nos destins sont liés, Alice. Il est trop tard, siffla-t-elle. Trop tard.

Son souffle caressait ma nuque, rempli d’angoisses. Lentement, je me retournai : celle qui se mesurait à moi avait désormais les traits de la femme qu’elle était devenue.

– Pardonne-moi, Alice.

Un sursaut me parcourut : après un court moment d’absence, je me trouvai à nouveau dans la salle du conseil auprès d’une Jeanne en chair et en os.

– Je suis heureuse de te retrouver enfin, mon amie, murmura Jeanne en s’écartant de moi.

J’esquissai un sourire lointain, déstabilisée.

– Ce n’est pas grâce à toi, lui fit alors remarquer Hugo d’un ton acerbe.

Je lui jetai un regard réprobateur avant de me tourner vers elle.

– Tout est oublié, n’y pensons plus.