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Après la première guerre mondiale, la vie dans cette ferme est difficile : 2 fils sont morts à la guerre et le troisième est à l'armée. La fille passe son certificat et prend sa place dans la ferme. Un troupeau de moutons va de fermes en fermes et le berger était à l'école avec la fille...
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Seitenzahl: 191
Veröffentlichungsjahr: 2017
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Une écolière,
Des moutons,
Un berger,
Une histoire d'amour
Préface
Aux beaux jours
Travaux d'été
L'automne
Raymond : le retour ?
Trois ans plus tard, un berger...
Les moutons seront-ils à la Feularde ?
Un grand chambardement
Épilogue
1920... Il y a un siècle le pays sortait tout juste du premier conflit mondial qui a vu un nombre incalculable de victimes. En plein pays de Beauce la vie continue. Le monde agricole vit comme au siècle précédent dans la plupart des petites exploitations. Certaines familles survivent plus qu'elles ne vivent. La main d'œuvre est le poumon des fermes, avec ses relations humaines, amoureuses, orageuses...
Germaine qui a perdu deux frères à la guerre, remplace presque un homme à la ferme familiale et elle est attirée par un troupeau de moutons ambulant...
Un village traversé par une ligne de chemin de fer, des fermes isolées, une école, des commerçants et des artisans : la vie des années vingt en Beauce.
La vie de cette famille est évidemment totalement fictive. Néanmoins elle est située dans des lieux réels autour de la commune de Péronville. La ferme de la Félarde m'a semblé être un lieu idéal pour cette tranche de vie. Selon la formule habituelle, toute ressemblance avec des personnes réelles serait totalement fortuite. Vous retrouverez néanmoins des noms de lieux que vous pourriez connaître. Ce sont les seules références à la réalité. Par contre j'ai conservé l'orthographe ancien du nom « La Feularde » le EU ayant été remplacé au cours des ans par un E avec accent.
J'ai demandé aux propriétaires actuels de cette ferme, l'autorisation de situer cet histoire dans leur propriété. La famille de madame Dreux m'a confirmé cette autorisation début juillet 2014.
Mes souvenirs personnels du monde agricole, ainsi que ceux de mon épouse, m'ont aidé pour créer mes personnages. Je dois aussi remercier, pour certains détails, Gérard Boutet. La lecture de « La France en héritage » et de ses nombreux autres ouvrages contant des rencontres est un vrai puits de sciences de la vie agricole et d'histoires vécues qui font référence pour ne pas écrire des contre-vérités.
Les cartes postales représentant des bergers avec leurs cabanes m'ont été offertes avec autorisation de reproduction par Muguette Rigaud, responsable de l'association des Cartophiles du Loiret, collectionneurs de cartes postales anciennes sur la vie rurale en Beauce et en pays orléanais.
Une journée ordinaire commence à la Feularde. Les ouvriers sont à leur travail et les parents sont installés dans la cuisine. Alphonse est assis à sa place au bout de la table. Blanche range le balai après avoir jeté les miettes dehors. Elle vient s'asseoir face à son mari et lui demande
– Alphonse c'est bientôt la Saint Jean. Vas-tu aller à la louée à Châteaudun pour la moisson ? Tu sais que Louis marche de moins en moins vite avec les chevaux. Et puis, il ne sait pas encore bien entretenir la nouvelle lieuse. Albert son second commence à se débrouiller pas trop mal, pour la moisson il pourra mener seul. Le vacher, Jean, lui est costaud, il sera bon pour être dans une équipe dans les champs. De plus il ne boit pas. Alors tu fais quoi ?
– Blanche, je vais voir pour ne prendre que deux bons costauds. Normalement je dois avoir la semaine prochaine la visite de Fernand, tu sais celui qui nous bine les betteraves, il vient tous les ans fin juin. Et peut-être une ou deux femmes pour tasser. Faudrait qu'ils soient tous de la même famille pour limiter les problèmes. Mais j'irais plutôt à Patay, il y aura des Solognots, ils ne sont pas fénéants.
-- Enfin tu réfléchis !
La vie va son train-train dans la ferme des Brugeot en cette mi-juin. Il est bientôt dix-huit heures. Dans le chemin qui vient de la route de Puerthe un bruit de pas de bêtes monte lentement. C'est Jean qui arrive avec les vaches. Il y en a dix, qui donnent du lait, et trois génisses qui suivent. Elles étaient restées, comme chaque jour, à passer leur journée à brouter dans la pâture close de trois rangs de fils barbelés. Les trois cents mètres sont parcourus sur la banquette enherbée du chemin de pierres. Les bouses des bêtes marquent leur passage journalier sur une trace où l'herbe a disparu par leur piétinement. Elles traversent la cour et rejoignent l'étable puis s'installent côte à côte à leurs places habituelles. Jean qui a refermé la porte derrière elles, les attache à la chaîne. Ce bruit attire l'attention de Germaine, la fille de la maison, seule fille du couple et née bien après ses frères. Elle termine ses devoirs. Dans quelques jours elle passera les épreuves du certificat d'études. Elle se lève de la table de la cuisine, plie son cahier et va ouvrir la fenêtre. Elle se penche et regarde. Son visage exprime une déception. Sa bouche fait la moue, Germaine referme la fenêtre et se dirige vers la porte. Voyant sa mère, elle lui dit qu'elle va donner à manger aux lapins dans les cabanes au fond de la cour. Elles sont à l'abri sous un appentis en maçonnerie qui sert en partie de clôture au potager. Elle ouvre la porte en grillage dans son cadre en tube de fer. Au coin de l'appentis, Germaine prend une brassée de luzerne sèche et quelques fanes de carottes puis en pose une poignée à chaque famille de rongeurs à grandes oreilles. Il y en a plein de différents parmi la trentaine de cages. Ceux qu'elle préfère sont les énormes géants de Flandre. Beaucoup sont issus de croisements faits dans la ferme ou avec un mâle acheté lors du marché ou chez un voisin. De temps en temps, la race est aussi renouvelée par l'apport d'un garenne attrapé au filet avec un furet. Sa distribution terminée, elle refait un tour en remplissant d'eau les gamelles.
Avant de retourner à la maison, elle va au vieux fût, lève le couvercle et prend cinq ou six poignées de petit blé qu'elle lance devant les poules qui caquettent de joie et picorent le grain. Germaine quitte la cour et revient dans le potager. Elle est pensive et jette un regard vers la plaine, tend l'oreille mais n'entend pas ce qu'elle espère. Seul le sifflet de la locomotive à vapeur retentit à plusieurs reprises : le train va vers Châteaudun et a franchi les passages à niveaux de Puerthe. Elle rentre à la maison et rouvre son cahier.
Louis vient d'ouvrir les yeux. Il est quatre heures et quart. Le soleil commence à montrer ses rayons sous quelques nuages. Il secoue Albert qui dort à côté. C'est à son second de s'occuper des chevaux avant le petit déjeuner. Albert avec sa casquette vissée de travers va directement à l'écurie. A son entrée, les cinq percherons tournent la tête et la secouent de haut en bas puis de bas en haut comme pour le saluer. Leurs queues brassent l'air et chassent les quelques mouches qui tournent sur leur postérieur. Il va de l'un à l'autre, les flatte d'une tape sur l'arrière train puis leur donne à chaque une belle poignée de luzerne coupée la semaine dernière. Un par un, il les sort pour les faire boire au bac qui est devant l'écurie. Il est rempli par les eaux de pluie. Il les rentre puis les attachent devant leurs auges. Louis sort à son tour et vient vérifier que tout va bien puis va rejoindre les patrons. Albert le suit de près. C'est à ce moment que Jean arrive tenant dans chaque main l'anse d'un seau d'eau qu'il a tirée du puits. C'est son premier travail du jour. Un bol fumant de mauvais café, une tranche de pain rassis, un peu de beurre et un morceau de cochon composent ce déjeuner matinal. L'angélus du matin sonne au clocher, il est six heures.
Louis se lève le premier de table et annonce qu'il va faucher le foin sur le chemin de Lislebout au coin de la route de Dessainville.
– J'ai fait les enrayures, hier avant de rentrer, à la faux, je pense que ce soir je ne serais pas loin de finir avec la javeleuse.
Alphonse le regarde d'un œil noir et se retient de lui faire des remarques. Malgré tout, il lui demande de finir absolument quitte à sauter le repas de midi. Louis ne dit rien, soulève son chapeau, le repose et part vers l'écurie. Albert le suit pour l'aider à atteler les chevaux sur la javeleuse et part sous la grange. Jean qui a terminé son bol se met debout. Alphonse l'interpelle
– Dès la fin de la traite, le lait rangé au frais dans la laiterie, tu mèneras les vaches comme hier puis tu cures l'étable. Ça fait au moins trois jours que tu ne l'as pas fait ! Allez, hop ! Que ça saute
Jean grogne sans ouvrir la bouche, secoue la tête puis s'en va à son tour.
Alphonse met sa veste et sort en tirant la jambe. Il s'arrête à un mètre de la porte et, comme un chien qui découvre un nouvel espace, il hume l'atmosphère. Après quelques secondes d'hésitation il se dirige vers la grange où Albert est entré. Sans faire de bruit il franchi la petite porte et regarde ce qu'il fait. Il est rassuré : son second trie les liens en seigle pour aller lier les javelles. Il en fait une belle botte, prend un broc et un crochet et fait un sursaut en se retournant en voyant son maître arrivé juste à côté de lui. Alphonse lui demande de préparer son cheval, Vaillant, avant de rejoindre Louis dans le champ.
Une nouvelle journée ordinaire commence à la ferme. Pas un sourire ou un mot aimable entre les adultes, Alphonse qui n'a jamais eu un bon caractère est devenu encore plus taciturne depuis la mort de ses deux aînés au début de la guerre contre les Allemands il y a maintenant six ans. Le troisième, Raymond, plus jeune, est encore à l'armée et il espère qu'il sera libéré pour la moisson dans trois ou quatre semaines. Alphonse tire la patte : un coup de pied de cheval il y a plus de dix ans lui a laissé une jambe raide. A la maison il ne reste plus que Germaine, la petite dernière. Blanche la couve un peu trop à son goût mais il lui pardonne de reporter sur elle son affection des grands, disparus trop jeunes.
Justement, la porte du couloir s'ouvre et Germaine en chemise de nuit de coton montre le bout de son nez. D'un pas lent, elle s'avance jusqu'à la table et s'assoit. Elle passe la main dans ses cheveux ébouriffés, baille et demande son bol à sa mère et une tranche de pain. Le bol fumant est servi rapidement, la cafetière étant restée sur le coin de la cuisinière que Blanche avait allumée dès son arrivée dans la cuisine. La chaleur qui s'en dégage est appréciée même en cette saison relativement chaude. Germaine beurre sa tartine et mange. Sa mère la regarde attendrie et vient lui caresser les cheveux en lui demandant si tout va bien et si elle a bien appris ses devoirs pour ses dernières journées d'école. Germaine mange tranquillement et vide son bol à petites gorgées. Elle se lève et va voir à la fenêtre ce qui se passe dans la cour. Elle voit Louis partir avec la javeleuse et Albert étriller Vaillant, le cob normand, attaché à l'anneau à côté de la porte de l'étable des vaches. Le cheval ne semble pas particulièrement apprécier et tape du sabot sur le sol.
Alphonse, de sa démarche oscillante, vient voir de plus près et demande à Albert d'arrêter pour qu'il vérifie les sabots. Chaque pied est inspecté et reposé.
– Tu me les nettoies tous comme il faut ! Tu n'as même pas vu qu'il y a encore de la terre sur les arrières !
Albert baisse la tête, maugrée dans ses lèvres, hausse les épaules et reprend le passage de l'étrille sur le dos du cheval. Il n'est à la ferme que depuis deux ans et il est encore un peu novice pour les chevaux. Cinq minutes plus tard, il rentre le cheval à sa place dans l'écurie, récupère son broc, son crochet, sa botte de liens et part rejoindre Louis.
Germaine n'a pas dit un mot et repart dans sa chambre. Elle revient un quart d'heure plus tard habillée d'une robe bleu foncé, les manches de son chemisier plus clair tombent jusqu'à ses poignets. Elle a brossé ses cheveux et demande à sa mère de lui faire des nattes. Son sac d'école n'est pas trop lourd ce matin. Sa mère lui donne le sac de toile de lin qui contient son repas de midi qu'elle mangera chez sa tante qui habite à quelques dizaines de mètres de l'école. Dans sa gamelle émaillée, il y a une part de rata avec une cuisse de poulet. Au moment de partir sa mère lui demande de prendre sa cape, l'orientation du vent ce matin lui faisant craindre la pluie pour la fin de la journée.
Les sabots de Germaine claquent sur le chemin vers le bourg. Elle voit au loin, vers l'est, le moulin dont les ailes ne tournent plus depuis la mort du meunier. Au loin un panache de fumée sombre annonce l'arrivée du train de Patay. Germaine sait qu'il est huit heures et quart, si le train est à l'heure. De son pas lent mais régulier elle avance, l'esprit ailleurs. Sa tête regarde au loin vers Puerthe et Bazoches. Elle ne voit pas ce qu'elle cherche. Peut-être au retour ce soir ! Pas de camarades d'écoles pour l'accompagner : elle est seule pour parcourir près de deux kilomètres sur ce chemin empierré avec plein de nids de poule et d'ornières tracées par les roues des voitures ou des tombereaux. Au passage à niveau, elle s'arrête pour caresser le chien de Juliette, la garde barrière qui est déjà à son poste pour fermer les barrières. Germaine a appris à faire du vélo dans la cour de la ferme. Ses parents ne veulent pas qu'elle le prenne pour aller à l'école, le chemin plein de trous pourrait lui faire perdre l'équilibre.
A l'entrée du village, elle aperçoit deux copines qui sortent de chez elles à trois maisons de là. Elle les hèle et la réponse se fait avec des grands gestes des deux bras. Germaine accélère le pas et les rejoint. Elles se font une bise sur les deux joues et repartent vers l'école en chantant. Avant d'arriver, Germaine abandonne ses copines pour traverser la rue et porter sa gamelle pour son repas de midi à sa tante. Dix minutes plus tard la quarantaine d'enfants entrent dans la classe.
Alphonse arrive dans la grange, s'approche du cabriolet. Rapidement avec un plumeau il époussette les sièges puis prend un chiffon pour astiquer les cuivres, les anneaux pour les rênes, les supports des marches et les deux lampes. Il frotte sommairement les limons avec un morceau de vieille couverture en laine. Il vérifie les roues puis avec une brosse dure, il élimine les traces de terre ou de boue. Il demandera certainement de repeindre les fers des roues à Jean. À l'instant où il sort, Alphonse le voit revenir de la pâture et le regarde se diriger vers l'étable qu'il doit curer. Il se recule et se met à observer son vacher.
Blanche sort de la maison avec du linge plein les bras. Elle traverse la cour et va vers le potager, elle s'arrête devant la porte du four à pain qui est aussi celle de la buanderie où elle fait bouillir le linge sale dans le chaudron de fonte. Elle fait trois aller et retour au puits pour le remplir d'eau. Elle y jette le linge avec une poignée de paillettes de savon de Marseille. Elle a sous la main tout pour allumer le feu : un vieux journal, des brindilles de petit bois et quelques bûches fendues. Elle retourne à la maison pour prendre des allumettes et revient allumer le feu. Au bout de quelques instants la fumée sort de la cheminée. Blanche fait un tour par le potager et arrache une poignée de carottes et cueille une laitue puis revient à la cuisine avec les légumes pour midi. Elle retourne voir son feu sous le chaudron puis va préparer ses légumes.
Alphonse, boitillant et s'appuyant sur sa canne va vers l'étable. Il veut voir comment Jean s'y prend pour nettoyer et sortir le fumier. Il le voit avec la fourche et le balai de bouleau avancer de l'entrée vers le fond. La brouette est pleine. Jean empoigne les mancherons, sort en bousculant presque Alphonse qui se recule dans l'angle de la porte. D'un grand élan, Jean pousse son chargement sur le tas, soulève la brouette et la vide d'un coup. Il recule et revient dans l'étable pour un autre tour. Alphonse le regarde encore deux trois minutes puis repart vers la maison. Il hausse les épaules en marmonnant. Il regarde le tas de fumier : il faudra que son vacher étale mieux ce qu'il sort de l'étable.
Il se rappelle il y a trois ans quand il l'a recueilli. Il avait onze ans. C'est un des ses neveux, il n'avait plus de parents, son père mort dans les tranchées en dix-sept et il avait vu, l'année d'après, sa mère mourir devant lui encornée par leur seule vache. Le gamin est marqué à vie et depuis cette date il ne parle plus. Alphonse et Blanche y sont maintenant habitués et essayent de ne pas trop le gronder lorsqu'il ne travaille pas ou mal. Ce sont malgré tout des bras pour la ferme. À l'instant où il arrive à la porte de la maison, il voit Jean reposer la brouette vide et se diriger vers la grange. Alphonse lui demande aussitôt ce qui se passe. Jean lui fait des signes en agitant lentement les bras de haut en bas puis de bas en haut comme pour dire lentement ou laisse moi tranquille ! Il entre dans la grange, en ressort aussitôt avec une botte de liens en seigle et part sans demander son reste. Alphonse lève sa canne et crie pour le stopper. Il lui dit que ce n'est pas lui qui va lier les javelles, Albert y est déjà, et qu'aujourd'hui c'est dans le potager qu'il travaille. En grognant Jean fait demi-tour, pose la botte de liens à la porte de la grange puis va vers le potager en empoignant sa binette au passage. Ayant vu que Jean est bien parti dans le potager, Alphonse rentre à la maison et s'installe à la table. Il regarde Blanche qui prépare le repas.
Tout le monde arrive cinq minutes après que l'angélus de midi a sonné au clocher. Le repas est vite avalé et chacun repart à son travail. Ce que Louis et Albert ont dit sur l'avancement de la coupe du foin semble convenir à leur maître. Il est à peine treize heures quand tous sont repartis.
Alphonse enfile sa veste de toile bleue, prend son portefeuille dans l'armoire de la chambre et le glisse dans la poche intérieure de la veste. Il sort et attelle Vail-lant au cabriolet. Un quart d'heure après le pas du cheval résonne sur le chemin vers Lislebout. Avant le croisement avec le chemin de Dessainville, il regarde sur sa droite et, de loin, observe ses charretiers sur et derrière la javeleuse. Il ne s'arrête pas et quelques minutes plus tard, il traverse Loupille. Le chemin est toujours aussi cahoteux vers La Chapelle mais s'améliore avant Patay. Il y arrive en entendant le clocher sonner deux heures et demie. Il va directement route de Saint Péravy voir le père Pousset, son marchand de matériel agricole. Il vient lui demander de venir à la ferme vérifier la moissonneuselieuse avant qu'elle entre en action le mois prochain. Alors qu'il en est à quelques mètres, Vaillant, son cheval fait un bond et s'arrête. Un grand bruit résonne non loin de là. Alphonse reste figé un instant sur son siège, tire sur les rênes et descend. Il les reprend en main et les attache à l'arbre juste à côté et va voir. Une fumée sort du garage du marchand de machines agricoles. Elle semble accompagner le bruit pétaradant et régulier qui a effrayé le cheval. Alphonse, appuyé sur sa canne, avance doucement, inquiet et tend le cou arrivé au porche. À peine sa tête passée dans l'embrasure, une grosse voix l'interpelle
– Viens donc voir le modernisme Alphonse. Tu vas bientôt en avoir besoin ! Ça va bien plus vite qu'un attelage de trois chevaux dans tes champs, et puis ton Louis il va pas durer une éternité. Raymond, ton gars, j'en suis sûr, il conduira ça au retour de l'armée comme toi ton vélo. Allez viens voir ça de près !
Alphonse entre et regarde la machine. Elle fume et vibre, notre brave homme a presque peur et avance tout doucement. Il la toise du regard comme pour juger une bête, un cheval ou une vache. Au bout de bientôt cinq minutes, il se décide et se tourne vers le père Pousset.
– Ça vaut combien d'une telle machine ? Puis il va falloir du nouveau matériel, le mien n'ira pas !
A l'énoncé du montant de la facture éventuelle, le cerveau fonctionne à grande vitesse, Alphonse soulève sa casquette, fait un tour sur lui-même et la réponse ne tarde pas
– Pas question, je n'ai pas de sous pour ça, je préfère acheter deux bons percherons et quatre vaches, ça fera moins cher et ça me rapportera bien plus ! Bon, je ne suis pas venu pour ça, tu m'envoies ton gars pour contrôler ma lieuse avant la moisson, et pas dans trop de temps !
– Oui Alphonse, je te l'envoie mercredi prochain. Je parlerai du tracteur plus tard avec ton gars !
Alphonse serre la main de son mécanicien et rejoint son attelage. Installé sur son siège, il sort sa montre gousset de sa poche et voyant qu'il n'est qu'à peine plus de trois heures et quart, il décide de repartir de suite et de passer par le centre de Péronville pour prendre sa fille à la sortie de l'école. Tout au long du chemin, il pense à ce tracteur qu'il a vu tourner. Cette drôle de machine remplacer des chevaux ! Il n'y croit pas.
En arrivant devant l'école, il arrête son attelage et descend. Il est le seul homme, quelques mamans sont en pleine conversation. Il reste appuyé sur le cabriolet et regarde les mères de famille. Presque toutes ont un bonnet sur la tête. De loin elles sont toutes habillées pareil, mais de près on voit des petites différences avec des chemisiers qui ont des taches de couleurs. Comme une volée de moineaux les enfants sortent de la classe en criant, traversent la cour et s'agglutinent devant la porte. Le maître, en blouse grise, arrive tranquillement et leur ouvre la porte. Les mamans récupèrent leurs progénitures et, en prenant par la main les plus petits, rejoignent leurs maisons.
Germaine a vu son père et vient vers lui, surprise de le voir.
