Dans la maison du diable - Christian Blanchard - E-Book

Dans la maison du diable E-Book

Christian Blanchard

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Beschreibung

Malo Mahé se réveille amnésique après huit jours de coma, conséquence d’un accident de moto. Obsédé par le décès inexpliqué de ses parents, treize ans plus tôt, et par un cauchemar récurrent qui le ramène à sa plus tendre enfance, il enchaîne les séances de psychothérapie et d’hypnose pour tenter de retrouver la mémoire.

Sa quête de vérité le mène à croiser la route de Leïla Le Menn, détective privée dont la nouvelle agence est basée à Brest. Tandis que Malo avance à tâtons dans les méandres de son passé, ailleurs, une jeune fille de treize ans, Blondine, est séquestrée par sa mère dans un pavillon isolé de Plougastel-Daoulas…

Non loin de là, Gwen Crenn retrouve la liberté après quinze mois passés en détention à la maison d’arrêt de l’Hermitage, à Brest. À sa sortie, il est accueilli par ses fidèles amis : Alan, Naël et Brieuc.

Leurs chemins semblent n’avoir rien en commun. Et pourtant, le destin de chacun est sur le point de basculer, au moment même où Malo s’enfonce plus profondément dans la vérité.

Entre intrigue criminelle, drame personnel et recherche d’identité, Christian Blanchard embarque le lecteur dans les recoins les plus sombres de l’âme humaine.


À PROPOS DE L'AUTEUR

Christian Blanchard a fait du roman noir et du suspense social sa marque de fabrique, avec des ouvrages édités chez Belfond et Points.

Récompensé par de nombreux prix (Iboga, Prix des lecteurs de Points, Angkar et Sur l’île de la rédemption, Prix du roman noir des bibliothèques et des médiathèques du Grand Cognac, Tu ne seras plus mon frère, Prix de la Ville de Carhaix, Antoine, Prix du roman populaire d’Elven, Dis bonne nuit, Prix du meilleur roman francophone de Cognac, Déguster le noir, Prix Bob Morane 2024), Christian Blanchard retrouve la Bretagne, sa région de cœur, source de son inspiration.

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Seitenzahl: 409

Veröffentlichungsjahr: 2025

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Couverture

Page de titre

CE LIVRE EST UN ROMAN.Toute ressemblance avec des personnes, des noms propres, des lieux privés, des noms de firmes, des situations existant ou ayant existé, ne saurait être que le fait du hasard.

PROLOGUE

La gifle qu’elle reçoit la renverse sur le sol. Inutile de se rebeller. Résister décuplera sa violence. Courber l’échine, se recroqueviller et laisser passer l’orage.

Comme d’habitude.

Comme les autres fois.

Et les suivantes.

Car il en aura d’autres. Aucune raison que ça cesse, même si elle ne connaît pas les origines de cette brutalité. Avant le départ de Lola, sa vie n’était pas celle-là. Depuis, ce sont des coups et la privation de nourriture. Elle mange juste le strict nécessaire pour ne pas mourir.

Pas encore.

Bientôt.

Elle ne perçoit aucune autre solution que celle-là. Combien de jours son corps endurera-t-il ces tortures ? Elle aimerait tant que ça se termine.

Supplier, pleurer, demander pardon est vain.

Elle est traînée jusqu’au placard.

— T’es qu’une merde ! Si je pouvais te mettre dans les chiottes, je tirerais la chasse et on serait débarrassé de toi. Mais tu vois, je dois tenir à toi puisque tu vis toujours.

Elle est balancée contre la paroi. Position fœtus. Les genoux sur sa maigre poitrine, les mains sur son crâne pour se protéger.

— Si je ne t’oublie pas en cours de route, je t’apporte une écuelle de flotte quand je rentre. Rien à manger ce soir. T’attendras demain. Rien ne presse. De toute façon, ici, tu ne fais aucun effort. Alors, pas besoin de nourrir une bête qui ne fout rien.

Elle ne pleurniche pas, ne gémit pas. Plus de larmes. Plus de voix. Plus rien n’existe, sauf ce cagibi. Cet endroit est son endroit, celui où elle essaie de dormir, où elle comate, où ses pensées sont noires, sans espoir.

Sa tête est tractée en arrière. La poigne va lui arracher une touffe de cheveux. Ça ne sera pas la première.

— Regarde là-haut ! J’ai installé une caméra. Avec l’appli sur mon téléphone, je saurai si tu sors de ta niche quand je ne suis pas là. Parce que, oui, tu tentes de t’échapper quand je pars. Hein ! Avoue ! Je suis sûre que tu fouilles dans tous les recoins pour dégotter de la bouffe. Mais j’ai tout fermé à double tour.

La nouvelle baffe n’a aucun effet. Qu’elle dise oui ou non ne changera rien.

— Une réponse ! J’écoute !

— Non, madame. Je vous jure que je ne fais rien.

— Encore un mensonge. Pas grave, en vrai. Si je remarque que t’as bougé, je t’assure que je te ferai passer l’envie de recommencer.

La porte claque.

Elle saisit des mouvements dans la pièce. Bruit de clés. Puis ce sont les chocs des talons, des pas qui s’éloignent. Enfin, elle s’en va.

Une faible lumière traverse les fentes de la persienne. Heureusement, le placard n’est pas étanche. Elle voit le jour, parfois les rayons du soleil, et la nuit. Lors de fortes averses, elle entend la pluie se fracasser sur le toit.

C’est quoi, mon nom ? Ah oui, Blondine… je crois. C’est comme ça que je veux qu’on m’appelle. C’est joli, Blondine. Mes cheveux sont blonds, alors, oui… Blondine, c’est un beau prénom. Un jour, oui… un jour, je sortirai de ce cauchemar. À l’école, ils ont dû s’apercevoir que j’y vais plus. Depuis combien de temps ? Des semaines, des mois… Ou des années ?

1

Brest, mars 2025

— Putain, on s’pèle. C’est quand qu’il s’pointe ?

Alan pose une main sur l’épaule de son jeune frère.

— Cool, Naël. On est en avance. Ça va le faire.

Brieuc se tient en retrait de ses deux camarades. Adossé contre le poteau indiquant la direction de la ligne de bus, il les interpelle.

— Yo, les gars ! J’avais pas tilté sur le panneau. « Liberté. » Sérieux ! C’est du foutage de gueule ! Mettre ça devant la prison. T’imagines ! Le jour où t’es bouclé, le dernier truc que tu vois de la vie, c’est ce mot « Liberté ».

— Ouais, mais c’est aussi le premier quand tu sors.

— On aurait pu finir là avec Gwen. Lui, c’est la star maintenant.

— Et ça va durer, crois-moi.

Quelques minutes plus tard, la porte s’ouvre et Gwen apparaît. Alan, Brieuc et Naël gravissent les marches et accueillent leur ami avec leur check rituel.

— T’as pas oublié, lui dit Brieuc.

— Pas des années non plus que je suis à l’ombre.

— Quinze mois, ça pique, nan ?

— J’ai failli ramasser le double. J’ai toujours un an et demi au-dessus de ma tête. Et vous, les mecs, pas de conneries depuis mon exil ?

— On a plein de nouveaux trucs à te raconter.

On a trimé. Et puis, on doit causer du futur.

— Pas ici. On a une bagnole pour rentrer ?

— Bah, non. Y a que toi qui as le permis. On a pas l’âge. On chope le tram et le bus. Ou bien, on lève le pouce pour du stop.

— À quatre ? Devant la prison ? Et avec vos gueules, on sera jamais embarqués.

— Parle pour toi. T’es tout gris. T’as la tronche d’un type qui a pris perpète.

— Pas encore. Et pas très envie.

— Ça a été dur ? questionne Naël.

— Pas tant que ça. Je vous expliquerai.

— Tu t’es fait des poteaux ?

— Plus tard, Alan. On va pas jacter de ça devant la maison d’arrêt. Hop, on s’tire.

— N’empêche, Gwen. T’es une vedette.

— Pour qui ?

— Pour nous. Pour tous les gus qui nous chercheront des histoires. T’as connu les geôles de Brest. C’est pas rien.

Gwen renvoie à ses potes un sourire forcé.

Le trajet est silencieux jusqu’à Plougastel-Daoulas. Alan, Brieuc et Naël observent Gwen avec respect et fierté. Brieuc se penche vers son frère et lui murmure.

— Notre chef, il s’est farci quinze mois de taule. Ce soir, c’est la teuf.

Arrivés le plus loin possible avec le bus, les quatre garçons descendent et terminent le chemin à pied.

— On va où ? demande Gwen.

— On rejoint un hangar que mon daron m’a lâché, annonce Brieuc. Il s’en sert pas, de toute façon. C’est un con, mais sur ce coup, il a été plutôt cool. Faut en profiter. Je sais pas jusqu’à quand on squattera son palace. Je l’ai un peu retapé. On a un canap’ défoncé et de vieux fauteuils. J’ai même bricolé une rallonge pour pomper de l’électricité de la baraque. On a un frigo dégueu, mais il refroidit les bières. Ça sera pizzas et canettes de blondes. J’ai pas dégotté de gonzesses, désolé, Gwen. Tu te démerdes tout seul si t’es en manque.

— Question d’habitude. Y en avait pas non plus en tôle.

2

Pourquoi t’es là, Malo ? Ta place n’est pas encore avec nous. Retourne dans ton monde ! Tu nous as suffisamment fait de mal. Tu ne vas pas éternellement continuer à nous torturer. Va-t’en !

Bip… Bip…

Une machine.

Bip, boum… Bip, boum…

Les battements de cœur au même rythme.

La conscience s’éveille.

Des bribes de réalité arrivent, lentement. Des voix murmurées. Des pas qui viennent et s’éloignent. L’écho du bip régulier.

Les odeurs apparaissent à leur tour. Un mélange d’antiseptique, de désinfectant lui apporte des informations sur l’endroit où il se trouve.

Il devine son corps. Allongé, un oreiller sous la tête, un drap et une couverture remontés jusqu’au-dessous du menton. Les bras croisés sur son torse, il bouge les doigts et ressent le tissu.

Les paupières toujours closes, il perçoit une lueur. Terne pendant quelques instants, elle devient laiteuse, puis éclatante. Elle lui brûle les pupilles.

La confusion le submerge. Son esprit est un vide abyssal. Un vent de panique le saisit. Sa respiration s’accélère. Les bips s’affolent.

Une alarme retentit.

Bruits secs de talons sur le sol. Quelqu’un passe sur le côté et éteint les appareils. Une main tiède se pose sur la sienne.

— Tout va bien, Malo. Respirez profondément. Vous vous réveillez. C’est une excellente nouvelle. Prenez votre temps.

Il ouvre les yeux, puis les referme aussi vite. La lumière l’agresse. L’infirmière baisse son intensité.

— C’est mieux, n’est-ce pas ?

— Oui, merci.

Il tourne la tête vers la voix et découvre le visage masqué d’une femme. Son regard est magnifique. Elle affiche un beau sourire.

— Je suis où ?

— À l’hôpital de la Cavale Blanche, à Brest.

— Pourquoi ?

— C’est une longue histoire. Je préviens le docteur. Il vous en dira plus. Pour le moment, respirez normalement. Quand vous irez un peu mieux, on redressera le lit. Ne tentez pas de vous lever, c’est trop tôt. Vos jambes ne vous porteront pas, mais je vous assure que vous serez bientôt debout et que vous pourrez rentrer chez vous. Il faut juste être un peu patient. Je reviens d’ici peu.

Une chambre bardée d’appareils et d’odeurs. Un liseré brodé sur le drap indique « CHU la Cavale Blanche ». OK pour le lieu. Mais pourquoi est-il ici ?

Mais surtout, la question qui lui traverse la cervelle de part en part est : qui est-il ?

Malo ? Son prénom ? Son nom ?

Il referme les paupières, se concentre, cherche dans sa tête, mais ne trouve rien. Son esprit est un trou béant, une toile de brouillard, sombre sans le moindre rai lumineux.

Un homme entre. Il tire une chaise et s’assied à côté du lit.

— Docteur Chapellier. Bonjour, monsieur Mahé. Je suis le médecin qui s’occupe de vous.

— Que s’est-il passé ? Pourquoi suis-je là ?

— Je répondrai à toutes vos interrogations, mais avant, dites-moi comment vous vous sentez.

Malo a récupéré tous ses sens. Même le goût semble revenu. Il a le sentiment d’avoir une haleine de chacal. Sûrement un bon signe.

— Dans la journée, un kiné va vous aider à vous lever. Vous ferez quelques pas avec lui. Et ce soir, on discutera des soins à venir, ici et après votre sortie qui, comme vous vous en doutez, ne sera pas pour tout de suite.

— J’irai où après l’hôpital ?

— Chez vous, je suppose.

Le regard que Malo lui adresse montre son incompréhension.

— Quel est votre dernier souvenir, Malo ?

Des larmes lui brouillent les yeux.

— Les bruits de la machine d’à côté et les battements de mon cœur.

— Rien d’avant ?

— Avant quoi ? Avant mon réveil ? J’ai l’impression de prendre conscience de ma naissance à l’instant. C’est flippant. J’enregistre, je capte ce qui m’entoure, mais à l’intérieur, dans ma tête, c’est une page vierge sur laquelle j’écris en direct. Je ne sais pas comment je m’appelle, ni qui je suis, ni où j’habite. Ai-je des enfants ? Une femme ? Une maison ? Un travail ? Un appartement ?

Malo saisit la main du médecin.

— C’est où, Brest ?

3

Malo se découvre comme s’il lisait un curriculum vitae : Malo Mahé, né le 2 septembre 1992, habite au Tinduff, à Plougastel-Daoulas. Il a demandé une carte de la région pour visualiser le lieu. Fils unique, ses parents sont décédés d’un accident en juin 2012. Il ne se souvient pas de leur prénom. Malo Mahé est correspondant de presse pour le journal régional Les Voix de l’Ouest. Malo Mahé a écrit un livre sur l’existence de Soizic Kervella. Une vieille dame de Plougastel qui a sûrement vécu beaucoup de choses. Malo Mahé roule dans une antique Renault 4L et à moto, une Low Rider S, Harley-Davidson. C’est d’ailleurs à son guidon qu’il a failli y laisser la vie. Bien que le pont de l’Iroise qui relie Brest à la presqu’île soit limité à 90 km/h, Malo Mahé a perdu le contrôle de sa machine, dans le virage, à la sortie du pont en direction de Plougastel. Vitesse trop élevée, bitume rendu glissant par une flaque d’essence. Impossible à prévoir, semble-t-il. La Harley a dérapé et s’est couchée sans gros dommage. Pas le cas du pilote : traumatisme crânien et amnésie.

Sur les conseils du neurologue, Malo note tout. Même les choses les plus insignifiantes, tout ce qui vous passe par l’esprit, lui a suggéré le médecin. Mais rien ne s’imprime dans ma cervelle, lui a répondu Malo.

Pourtant, il fait des efforts. Il transcrit la moindre émotion, mais ce n’est que du vide. Il a employé tous les synonymes qui lui sont venus : trou, blanc, néant, espace infini, manque, perte…

Le soir de son réveil après un coma de huit jours, Malo reçoit une première visite. La surprise est totale. Il observe la jeune femme entrer. Elle est belle avec ses longs cheveux bruns qui lui tombent de chaque côté de son visage. Elle s’approche du lit et lui dépose un baiser sur les lèvres.

— Désolée d’arriver si tard. Une affaire en cours. Je suis heureuse que tu te sois enfin de retour parmi nous. Les soignants étaient optimistes, mais avec un trauma, on peut craindre le pire. J’ai discuté à l’instant avec le docteur Chapellier. Physiquement, tu te remets bien.

Malo la regarde avec intensité.

— Et… vous êtes qui ?

Des larmes troublent son regard.

— Mais, Malo… Zoé, Zoé Kerjean… On…

— On est ensemble ? On est mariés ?

— Pas vraiment en couple, mais presque. Tu ne te rappelles pas…

— Je vous écoute.

Malo ouvre son calepin. D’un hochement de tête, il invite Zoé à conter leur histoire.

— Il paraît qu’écrire va m’aider. Je suis tout ouïe.

Malo marque : lieutenante de gendarmerie. Amie d’enfance. Avons tous deux été confrontés à deux enquêtes.

— On les a résolues ?

— Tu as chez toi tous les dossiers. Tu es une personne méticuleuse. Tu prendras le temps de tout redécouvrir. Et, oui, elles ont toutes les deux abouti même si ça n’a pas été simple.

Elle ne lui dit pas qu’il a failli y laisser la vie à chaque fois. Ne pas en rajouter.

— Continuez, c’est intéressant.

— C’est très perturbant, Malo.

— Quoi ?

— Ton vouvoiement. Avec tout ce qu’on a traversé. Tu ne te souviens de rien ? Même pas de nos nuits ?

Malo sourit.

— C’était bien au moins.

Malo se concentre sur sa page sans écouter la réponse. Il note, inscrit de plus en plus vite, s’énerve. Il barre des mots d’un geste rageur. Sa respiration s’accélère. Des larmes coulent sur le papier. Il ferme le cahier et le balance au fond de la chambre.

Zoé lui empoigne la main.

— Ça va aller, Malo.

— Non ! Ça ne va pas !

Il se tamponne la tempe de l’index.

— Y a plus rien là-dedans ! Le désert ! On me raconterait tout et n’importe quoi que je croirais tout, parce que, là-haut, c’est vide ! Le néant ! J’ai pas de passé ! Mes dernières images sont celles de ce matin, de mon réveil ! Comment se reconstruire quand il n’a que du sable ? Je ne sais même pas si ce lieu existe, si c’est bien un hôpital, si vous… ou toi, t’es réelle. C’est peut-être du baratin ? Je vais me réveiller et m’apercevoir que je viens de vivre le pire des cauchemars ! Hein ? Je suis fou ?

— Non, Malo. T’as une amnésie sévère. Rien d’irréversible. Ta mémoire reviendra.

— Quand ?

Malo crie si fort qu’une infirmière arrive. Il la pointe du doigt.

— Plus de médocs ! OK ! Fini les piqûres pour me calmer ! Plus de cachetons !

— Je dois en référer au médecin.

— Ouais ! Faites vot’ boulot ! Dites-lui que je veux me tirer d’ici avec ou sans son consentement. J’ai le droit de choisir ma vie à défaut de me souvenir de l’ancienne.

Zoé tente un sourire.

— Là, je te reconnais, Malo. Tu as un premier élément de ton passé.

— Ah ! Lequel ?

— Malo Mahé, le battant. Malo Mahé, l’indépendant.

4

— Pourquoi je te vois, maman ? C’est pas normal, pas dans la logique des choses. Je suis vivant, pas toi ni papa.

— Ton esprit te joue des tours. Mais oui, tu as raison. Je suis morte, et ton père aussi.

— Je me souviens de cette soirée. Vous étiez partis vous balader au port du Tinduff. Je me suis inquiété de votre disparition.

— Et qu’as-tu fait ?

— J’ai appelé partout. Mais personne ne savait où vous étiez. Et le lendemain matin, c’est les gendarmes qui vous ont retrouvés. À peine à cent mètres de la maison.

— Ta mémoire est superficielle, mon fils. Tu nous as revus avant.

— Non !

— Mais si. C’est simplement que tu as effacé cette scène de ta caboche. Tu aurais pu nous sauver !

Le docteur Chapellier garde Malo en observation pendant encore plusieurs jours, juste pour vérifier qu’il est apte à rentrer chez lui. Malo s’oppose à la prise de somnifères.

— Je refuse que mon cerveau soit enfermé dans une camisole chimique. J’ai envie qu’il soit libre, même si c’est pour me montrer des choses bizarres.

— C’est le cas ?

— Oui, ma mère est apparue. J’imagine que ce n’était pas la réalité, puisqu’elle et mon père sont morts depuis bientôt treize ans. J’ai même parlé avec elle. Je conçois que c’est loufoque. Quand je suis endormi ou proche de l’être, des barrières cèdent. Je le sens et je souhaite que cela continue.

— Je ne pense pas que vous ayez la maîtrise de lui imposer le moindre chemin.

— Laissez-moi cet espoir, docteur.

— Si vous êtes persuadé que ce procédé peu orthodoxe vous aidera, allez-y. Néanmoins, ayez en tête que votre intellect peut se jouer de vous. Involontairement, bien entendu. Votre amnésie est due à votre accident de moto. Votre perte de mémoire est temporaire. Revoyez des gens connus quand vous serez chez vous. Imprégnez-vous des images d’avant.

— Comment je saurai que les personnes face à moi sont des amies ? Je n’ai pas reconnu Zoé l’autre jour.

— Ayez confiance en vous. Madame Kerjean tient à vous.

— Je veux partir maintenant. Je suis bien physiquement. Je marche, je mange. Toutes mes fonctions, sauf une partie, là-haut, dans mon crâne, roulent. Vous ne me retiendrez pas contre mon gré.

— Je ne suis pas sûr que ce soit une bonne idée.

— Je tourne en rond ici. J’ai besoin de retrouver mes repères. Être dans un environnement familier m’aidera. C’est ce que vous venez de me dire.

Georges Chapellier consent à ce qu’il sorte.

— OK. Vos blessures physiques sont en voie de guérison. Les hématomes sont résorbés et vos maux de tête ont disparu. Il va de soi que je vous déconseille formellement la moto. Un nouveau choc crânien vous serait problématique, voire fatal, même avec un casque. L’urgence est de revoir votre psychiatre, le docteur Arthur Bouvier.

— Vous l’avez contacté ?

— Oui. Son nom était inscrit dans votre dossier médical. J’ai cru comprendre que votre vie a été en jeu par deux fois lors de ces trois dernières années. Voyez-le rapidement. Des séances d’hypnose sont envisageables également. Il y a aussi d’autres techniques. Il vous les expliquera mieux que moi. Votre amnésie actuelle est liée à votre chute, mais votre cerveau peut mêler ces différents traumatismes.

— Plus la mort de mes parents. Y a de quoi être embrouillé, non ?

— Je préviens Madame Kerjean. Elle a émis le souhait de vous raccompagner quand je vous donnerai le feu vert. Et puis, elle est gendarme, elle mène des enquêtes, me semble-t-il. Elle va vous assister dans la quête de vos souvenirs qui, sans aucun doute, réapparaîtront bientôt.

Le sac de Malo est prêt quand Zoé entre. Elle lui sourit, mais ne tente pas de l’embrasser. Malo lui adresse un simple geste de la main pour la saluer. Sa gêne est palpable. D’un regard circulaire, il dit au revoir à cette chambre immaculée.

— Je ne reviendrai pas ici.

Il se retourne vers Zoé.

— Donc, vous êtes… Désolé, tu es mon chauffeur ?

— Oui, j’ai posé une demi-journée de congé. Je te propose de te ramener chez toi après un tour par une pharmacie. Je te ferai la visite de ton repaire. Tu as une belle maison. Y a pire comme endroit pour vivre. J’ai déjà préparé le repas de ce midi.

— Tu as les clés de chez moi ?

— Oui, c’est toi qui me les as fournies. On ne vit pas ensemble, Malo, mais tu m’as souvent dit que chez toi est aussi chez moi. Comme militaire, j’ai un appartement à côté de la gendarmerie. Je suis obligée d’y être quand je suis en service ou d’astreinte. D’ailleurs, tu m’avais soufflé que cette solution ne te plaisait pas. Tu aurais souhaité que j’habite avec toi. Ça ne s’est pas produit.

— Je suis vraiment désolé, Zoé. J’en ai aucun souvenir. Mais il paraît que ça ne durera pas.

— Tu ne vas pas t’excuser à tout bout de champ. On prendra le temps qu’il faudra. Tout redeviendra dans l’ordre. Pour l’instant, on rentre à Plougastel. On va passer sur le pont de l’Iroise et arriver là où tu as eu ton accident. Je ne sais pas comment tu vas réagir. Je voulais te prévenir avant.

— Je l’ignore. J’aviserai quand on y sera.

Ils rejoignent le parking et montent dans la Dacia Sandero Stepway de Zoé.

— T’as vu, j’ai mis un coup d’aspi dans mon carrosse. Tu n’aimes pas trop le désordre.

— Merci.

— C’est un peu le bazar à Brest en ce moment, à cause de la construction de la seconde ligne de tram. C’est pour ça que tu roulais presque tout le temps à moto, même l’hiver. Plus facile qu’en voiture.

— Où est ma bécane ?

— Chez le concessionnaire Harley, à Ergué-Gabéric, après Quimper. Elle attend ton feu vert pour être réparée. Il semblerait qu’elle n’ait pas grand-chose. Selon le garagiste, les protections moteur que tu as rajoutées ont joué leur rôle.

C’est effectivement compliqué de circuler. Il n’y a pas d’urgence. Malo regarde partout. Il essaie d’attraper la moindre image, mais rien n’est familier. Après une demi-heure, ils se présentent à l’entrée du pont. Zoé ralentit. Malo appuie son front contre la vitre passager.

— C’est magnifique.

Zoé ne répond pas. Elle l’abandonne seul avec ses pensées. Ne pas interagir. Quand elle approche de la courbe où Malo est tombé, elle lui jette un rapide coup d’œil. Elle sent que sa respiration s’accélère.

— C’est ici, Zoé ?

— Oui, si tu en ressens le besoin, on reviendra dans le secteur à pied. On n’ira pas à l’endroit exact. Les piétons sont interdits, mais ça te donnera une petite idée du choc. C’est limité à 90. L’estimation de la gendarmerie évoque 110 km/h, au minimum.

Malo sourit.

— Bah, oui. Un virage comme ça à moto, ça s’attaque vite. Aucun intérêt, sinon.

Zoé est étonnée de sa remarque.

— A priori, le motard que tu es n’a pas tout oublié. Tu as eu du plaisir sur ton engin. Je me trompe ?

— Heu… J’ai dit comme ça. Un réflexe, sans doute. Mais oui, je pense être déjà venu par là.

— Toutes les routes qu’on va prendre maintenant pour aller chez toi te sont connues. Tu pourrais y rouler les yeux fermés.

Malo observe, mime les courbes au guidon de sa Harley. Comme un gamin, il s’émerveille de tout.

Zoé se gare devant le garage de la maison de Malo.

— Nous voilà chez toi. Je te propose de te faire la visite. Ensuite, on se baladera sur le port et aux alentours. Tu es né ici et tu y as passé toute ta vie. Mais avant de rentrer, prépare-toi à une surprise de taille.

— Tu as aiguisé ma curiosité. J’ai hâte.

De l’extérieur, ils entendent les plaintes d’un chien. Malo écarquille les paupières. Il pousse la porte et se met à genoux dans l’entrée. L’animal s’élance vers lui et saute dans ses bras. Il est fou de bonheur. Il lèche le visage de Malo, jappe de joie, part à fond dans la pièce, revient et grimpe de nouveau sur Malo.

Des larmes coulent sur les joues de Malo. Il l’enserre très fort.

— Tu m’as tellement manqué, Einstein. Je suis revenu.

Zoé reste en retrait. Son sourire disparaît.

Malo ouvre la baie vitrée et laisse son cabot courir comme un dératé dans le jardin. Quand il se retourne vers Zoé, il voit que quelque chose ne va pas.

— Zoé ? Il y a un problème ?

— Tu ne te souviens pas de moi, de mon prénom, des moments ensemble, mais par contre, ton clebs, tu le reconnais et tu sais même son nom.

5

La vue que Malo découvre de sa terrasse l’apaise. Même si elle est inconnue pour lui, il ressent une forme de sérénité. Ses souvenirs ne reviennent toujours pas, mais cet endroit lui est familier : la mer, des bateaux à voile, les côtes découpées…

Reconnaître Einstein et pas Zoé est troublant, même s’il ne perçoit pas cela comme problématique. Au contraire, il est persuadé que tout rentrera dans l’ordre.

Zoé n’a pas apprécié.

— Je ne calcule rien, Zoé. Je réagis à l’instinct. Le contact avec mon chien a été instantané. Je n’ai pas cherché dans ma caboche. Je pense que ça va remonter au fur et à mesure, peu à peu et au coup par coup. Je comprends ta frustration.

— OK. Oublions ce malentendu.

— Depuis mon accident, je ne fais que ça, oublier.

— Désolée, ma formule est inappropriée.

Zoé est vexée et Malo s’en aperçoit. Elle écourte la visite.

— Je te téléphone ce soir pour prendre de tes nouvelles et de celles de ton… pouilleux de clébard. Tu n’as pas vraiment besoin de moi pour refaire connaissance avec ton lieu de vie.

— C’est toi qui t’es occupée de lui pendant mon séjour à l’hosto ?

— Oui. Il n’a pas été malheureux, mais je ne suis pas récompensée.

— Souvent, les animaux n’ont qu’un seul maître.

— Tu n’es pas son premier. C’est une longue histoire et elle n’est pas la seule de ces trois dernières années. Tu as eu des moments difficiles et stressants. Ton crash à moto est peut-être l’élément de trop. Ton cerveau a basculé sur off. À toi de trouver l’interrupteur pour remettre en service tes fichiers.

— Justement. J’ai un ordinateur ? Un téléphone portable ?

— Bien sûr. Tout ton passé ancien et récent est ici.

— Je te remercie pour tout, Zoé. Même pour les choses que j’ignore encore.

Zoé tente un timide sourire.

— On en vivra d’autres, Malo.

Malo passe la journée à ouvrir les portes, à fouiner dans les placards. Deux pièces l’interpellent. L’une est son bureau, où sont alignées des boîtes d’archives. Sur chacune d’elles, une étiquette indique son contenu : Thibaut Morvan et la serre de Kernisi ; Soizic Kervella : son histoire ; Les Fantômes dans l’objectif : manuscrit refusé ; l’affaire Ciaran et le projet Breizh’one ; Les Voix de l’Ouest. Sur une étagère est posée une pile de livres identiques : Sur terre et sur mer. Son patronyme apparaît sur la couverture.

La seconde se situe dans l’une des dépendances. Malo découvre un atelier de peinture. Une dizaine de toiles sont adossées contre un mur, toutes paraphées de ses initiales. Elles sont plutôt moches. Dans un autre angle, une guitare est raccordée à un ampli.

Sa vie est là, devant lui.

Dans le garage, la Renault 4L. Il s’installe au volant, ferme les yeux et hume l’odeur particulière du véhicule. Son cerveau ne s’ouvre pas. Pourtant, posséder une voiture d’une autre époque devrait provoquer des émotions à défaut de souvenirs. Rien. Ne pas paniquer, ne pas être en colère de ne rien ressentir. Ça viendra, tout reviendra.

Einstein le rejoint, la laisse dans sa gueule.

— OK. J’ai compris le message. On sort. Mais comme je ne sais pas où aller, je compte sur toi pour me guider.

Faire confiance à son compagnon pour l’amener dans les coins habituels.

Aussitôt dehors, Einstein se dirige vers le port du Tinduff. Il ne semble pas être content d’être tenu. Arrivé sur le parking du port, Malo le lâche. Einstein emprunte directement la voie qui longe le littoral. Il est chez lui. Malo le rappelle, mesure son obéissance, puis il lui dit d’aller où il veut. Le chien court droit devant, retourne sur ses pas, vérifie que son maître le suit. Après plusieurs détours par des chemins et de petites routes, ils atteignent la grève de Penn al Lann. Il connaît son nom parce qu’il le demande à un groupe de personnes équipées pour du longe-côte. Malo s’assied sur un rocher. Einstein est inépuisable avec d’innombrables allers-retours entre la berge et l’eau. Il aimerait que son maître se baigne.

— Aucune chance. Je ne sais même pas si j’ai appris à nager. Je pense que oui, mais là, je ne suis pas attiré. Je crois que je ne suis pas fan de bateau. La mer, ça me parle, mais les pieds sur terre.

L’après-midi est bien entamé quand ils entrent. Einstein vide sa gamelle d’eau et se roule sur son pouf. Malo rejoint son bureau installé dans le prolongement de la pièce principale. Il prend place devant ses trois écrans d’ordinateur. À droite de l’un d’eux, un téléphone portable. Le sien sûrement. Il le met sous tension. La batterie est à sec. Un chargeur est à côté. À peine branché, l’iPhone réclame un code ou une reconnaissance faciale. Il pose devant son appareil qui s’illumine. Plus efficace que se creuser la tête à rechercher des chiffres.

Une suite impressionnante de SMS s’aligne. La plupart émanent d’une certaine Béa. D’autres sont des alertes de différents réseaux sociaux. Puis apparaissent des messages vocaux sur son répondeur. Il ne sent pas l’envie de les lire ni de les écouter. Pas maintenant.

Puis, il allume l’ordi. Là, rentrer une série de nombres ou de lettres, ou les deux, est incontournable. Aucune indication sur la quantité de caractères. Malo ferme les yeux. Ne pas trop réfléchir. Se fier à son instinct. Il pianote huit lettres et cinq chiffres. Ça ne fonctionne pas. À gauche du clavier se trouve un carnet de notes. Il semblerait qu’il n’avait déjà pas une excellente mémoire avant : tous les codes possibles y sont inscrits, de sa carte bancaire à ceux nécessaires pour aller sur des sites dont il ignore, pour l’instant, l’utilité, en passant par son numéro de Sécurité sociale et celui de l’antivol de sa moto. Tout y est écrit. Ceux pour activer son ordinateur également.

La soirée se déroule à surfer sur tous les fichiers. Ce qui l’attire le plus, ce sont les photos, les images stockées.

S’affichent devant lui des parcelles de sa vie. Celle de sa jeunesse avec ses parents, celle de correspondant de presse pour le journal Les Voix de l’Ouest, celle d’enquêteur amateur. Il découvre des articles rédigés par d’autres journalistes : l’histoire de sa pendaison dans une grange, de sa séquestration avec Zoé au fort du Corbeau1. Des lieux où il devra aller. Pour me souvenir, je vais avoir besoin de chocs… Qu’elle le veuille ou non, ma mémoire doit s’ouvrir. Être spectateur m’est insupportable.

La nuit qui suit est catastrophique. Malo ne prend pas ses médicaments. Il refuse d’être anesthésié. Des visions par flashs, des cauchemars incohérents. La bataille dans sa tête est violente. Un combat inégal. Malo est face à un mur. Aucun outil en main. Il cogne de toutes ses forces, gratte avec ses ongles la paroi de béton sans succès. Furtivement, il aperçoit une porte, mais quand il s’approche, elle se déplace, change d’endroit. Elle montre sa présence, mais le fuit. « Viens vers moi. Je suis la solution. Mais, faut m’attraper. Hé, encore raté ! »

Quand Malo émerge le matin, il est plus fatigué que la veille. Il déniche le numéro de téléphone du psychiatre Arthur Bouvier dans son répertoire. Il pleure quand il l’appelle à l’aide.

1 Sur terre et sur mer et Le Rocher des morts, aux éditions du Palémon.

6

Avril

Leïla connaît la réglementation. Aucun survol de drone n’est autorisé sur la quasi-totalité de la commune de Plougastel. Sa « libellule », comme elle aime l’appeler, se fera discrète. Elle la dépose sur le sol, sort de la mallette une commande et un casque DJI, une petite révolution dans le domaine. Ainsi posées sur sa tête, les lunettes englobent l’intégralité de son champ de vision et donnent à Leïla une image réelle de ce que filme le drone. Elle maîtrise totalement sa machine. Les mouvements de ses mains actionnent les manettes qui permettent à sa libellule de se déplacer en trois dimensions. Entre sa maison et la mer, une bande de terre et de roche. À gauche, l’étang et, à droite, l’anse de l’Auberlac’h et le port. Du bout de son terrain, elle devine les voiliers de plaisance, les canots à moteur et la terrasse du café Le Tapecul. Un lieu particulier où se retrouvent régulièrement des habitués ou des touristes pendant l’été. La première fois qu’elle y est entrée, elle ne s’est pas sentie à sa place. Leïla n’est pas d’ici. Est-elle véritablement de quelque part ?

Les bars, elle en a écumé plus d’un. Il n’y a pas si longtemps, elle habitait rue de la Soif, à Rennes, où elle avait ses habitudes dans l’un des nombreux débits de boissons de la rue Saint-Michel. Là-bas, elle était une cliente assidue, surtout à L’annexe, son troquet de prédilection. La distance entre celui-là et son appartement n’était que de quelques mètres et, pourtant, elle ne se souvenait pas toujours de la façon dont elle était retournée chez elle, ni avec qui. Une période dont elle a maintenant honte. Rien ne s’efface vraiment. La mémoire se joue souvent de son hôte. Elle lui avait volontairement occulté une parcelle de sa vie. Mais il y a eu ce soir-là, impossible à oublier, où une phrase, une suite de trois mots prononcée lors d’un repas anodin, avait fracassé les défenses que son subconscient avait installées pour la protéger. En une fraction de seconde, des flashs avaient bondi dans sa tête, la saturant d’émotions violentes. Depuis, Leïla avait fui la Bretagne et s’était réfugiée dans les Alpes du Nord.

Depuis, la justice a fait son office.

Une pâle consolation.

La société a rendu son verdict, mais le passé ne disparaîtra pas. Leïla doit vivre avec sa tristesse et ses cauchemars. La mort terrible de sa mère, la disparition prématurée de son père aimant, les violences d’un proche avaient mis entre parenthèses une partie de sa jeunesse. La nuit, pendant son sommeil, Leïla revit les scènes. Elle est allongée sur le dos, nue sur son lit, tétanisée par l’ombre noire qui la rejoint… Au loin, sa mère, revolver au poing, lui dit adieu. Leïla se réveille en panique. Quelques minutes sont nécessaires pour reprendre ses esprits, reconnaître sa chambre.

Leïla repère quelques bateaux. Elle évite soigneusement de les survoler. Pas besoin de chercher les embrouilles et de se voir retirer son certificat de pilote de drone. Elle se limite aux berges sauvages et reste à une dizaine de mètres du sol. Elle vole au-dessus d’un cormoran, les ailes déployées, en train de se sécher sur un rocher. Plus éloigné, un groupe de goélands se chamaille.

Elle sent une petite main tirer sur son pantalon.

— Maman, je peux regarder ?

— Tu visionneras le film sur l’ordi, Ambre. C’est joli.

— Je m’ennuie.

— OK. On rentre. Je te prépare ton goûter et on va se balader. Ça te va ?

— Oui.

Ambre dévore sa crêpe et son yaourt aux fruits. Leïla sourit à sa fille avec tendresse. Elle est revenue en Bretagne pour elle. Plus de trois ans recluse dans un chalet en haute montagne, sans réel contact avec le monde, n’est pas une source d’épanouissement pour sa gamine. La jeune femme lui a apporté tout son amour, toute son attention, et s’est juré que personne ne lui fera de mal. Jamais ! Mais l’interaction avec d’autres personnes et surtout d’autres enfants est primordiale pour son équilibre. Elle ne souhaite pas qu’Ambre devienne une solitaire, comme elle l’a été. Leïla a côtoyé la noirceur et la perversion que développent certains hommes2. Ne pas généraliser, mais l’humain a cette faculté de mêler le meilleur et le pire, parfois au sein de la même personne.

Et puis, l’argent commençait à manquer.

— Tu te souviens que tu vas à l’école la semaine prochaine. Juste pour un matin. Si ça se passe bien, il y en aura d’autres. Tu auras plein de copines et tu joueras avec elles. Tu apprendras plein de trucs sympas.

Ambre ne réagit pas.

— Demain, on va au supermarché. Tu auras un beau sac à dos dans lequel on mettra tes affaires.

— Mon doudou ?

— Pour une demi-journée, ce n’est pas la peine. Je te récupère le midi et on déjeunera ici. Je te le redonnerai à ce moment-là. Je te le promets.

Les lèvres retroussées, Ambre affiche une moue qui montre son désaccord. Leïla lui caresse le dessus de la tête.

— Pourquoi cette bouille, ma puce ? Tous les enfants vont à l’école. Moi aussi, j’ai connu mon premier jour. Je m’en souviens pas, mais les années suivantes m’ont vraiment plu. On s’amuse beaucoup. Et puis, demain, on a le droit à une visite rien que pour nous deux. Tu rencontreras ton institutrice et tes nouvelles amies. Je t’assure que tu aimeras.

Ce sera aussi un déchirement pour Leïla. La reprise du travail n’est pas compatible avec la garde d’Ambre. La revente du chalet et la quasi-totalité de ses économies ont été englouties dans l’achat de ce logement. Elle aurait pu louer un appartement ou acquérir une bâtisse moins chère, plus loin de la mer. À trente-trois ans, elle aurait pu se contenter d’un autre standing. Mais pourquoi attendre ? Elle n’a aucune idée de ce que lui réserve l’avenir. La découverte de son passé, des secrets de sa famille et de sa prise de conscience que la vie peut s’arrêter à n’importe quel moment l’a poussée à se focaliser sur le présent.

Mais Ambre est née, et avec elle, une responsabilité inconnue jusqu’alors. Un jour, cette maison appartiendra à sa fille, une forme d’investissement.

Entrer en maternelle n’est pas un drame, mais une chance. Pour l’instant, Leïla a conclu avec la directrice de l’école publique Mona-Ozouf, proche du centre de Plougastel, qu’Ambre ne viendrait que quatre matinées par semaine. Ensuite, elle intégrera sa classe à temps complet pour le reste de l’année scolaire.

— Allez, hop, Ambre ! On va sur le port et la grève. On part à la recherche de jolis cailloux et, après, on se prend une grenadine au Tapecul. T’es OK ?

Ambre saute de sa chaise.

— Oui !

En cette fin de printemps, la température est idéale, avec quelques nuages inoffensifs dans le ciel. À peine ont-elles commencé leur collecte de coquillages que le téléphone de Leïla sonne dans sa poche.

— Bonjour, madame Le Menn. Béa Le Gall, rédactrice en chef du journal Les Voix de l’Ouest.

— Oui, merci de me rappeler.

— J’ai bien reçu votre demande. Je vous envoie dans la foulée de mon appel le numéro de portable et l’adresse mail du correspondant pour Plougastel, Malo Mahé. Il gère principalement la commune, mais, parfois, il s’occupe également de piges pour Brest. Comme vous habitez à Plougastel et que votre agence est à Brest, il est l’homme de la situation. Généralement, on ne fait pas de publicité pour une entreprise, mais comme c’est une création, on a une rubrique dénommée « vitrine » pour ce genre d’annonce. Vous verrez, Malo est une personne charmante. Par contre, ne vous étonnez pas s’il axe son article sur vous plus que sur votre activité. Ce sont des consignes que je donne aux correspondants : intéressez-vous aux gens. C’est ce qui différencie notre journal des autres.

— Je comprends. Je vous remercie. Je le contacte dès que j’ai ses coordonnées.

2 Dis bonne nuit, aux éditions Belfond et du Palémon.

7

La mère de Blondine respire un grand coup quand elle voit le numéro de l’assistante sociale s’afficher sur son portable. Rapidement, elle se remémore ce qu’elle doit dire. Être agréable sans agressivité. Surtout déployer tout son panel de persuasion.

— Bonjour, madame. Je me permets de vous appeler afin de prendre des nouvelles de vos filles. La dernière fois que je vous ai contactée, vous avez mentionné des cours à la maison pour Anna. Comment ça se passe ?

— J’en assure une partie. J’ai aussi ceux du CNED. Tout se déroule bien. J’ai largement le niveau. La phobie scolaire d’Anna est toujours présente et sa santé est tout aussi fragile.

— Oui, je sais. Mais je n’ai pas reçu les documents qui officialisent sa formation à domicile. Pouvez-vous me les envoyer ?

— N’est-ce pas plutôt à l’Éducation nationale de le faire ? Ce ne serait pas la première fois qu’il y a des couacs dans l’administration. Je vais leur redemander. Il me semblait aussi que c’étaient les services municipaux qui réalisaient le contrôle.

— Oui, vous avez raison, mais je n’ai pas d’informations non plus de leur côté.

— Pas de souci. Je m’en occupe.

— Merci. Je peux parler à Anna ?

— Elle est au lit. Elle est si épuisée qu’elle se repose souvent. Mais je la réveille si vous voulez. Ne quittez pas, je vais la chercher.

Mylène met en attente l’appel et tire sa fille du placard.

— Écoute bien. Y a les services sociaux au bout du fil. La nana, elle veut te causer pour savoir comment tu vas et si tout roule ici. Tu connais les ordres. T’as intérêt à répondre comme il faut. Sinon, tu le regretteras. Alors, dis-lui que tout est OK.

Blondine hoche de la tête. Mylène enclenche le haut-parleur et lui plaque l’appareil contre l’oreille. Blondine répond aux questions par des « oui », des « non » ou par des phrases courtes, juste ce qu’elle désire entendre : tout va bien, je travaille bien, je ne manque de rien, je suis fatiguée, la maladie… J’irai peut-être à l’école en septembre…

Quand la conversation est terminée, Blondine repasse le combiné à sa mère.

— Et Lola ? demande l’assistance sociale.

— Elle est heureuse avec son père. Le changement de région lui a fait du bien. Elle a de nouveaux amis.

— Bien. Me voilà rassurée. Je vous souhaite une bonne journée, madame Le Guennec.

En appui sur la table, Blondine est proche de tomber.

— Lola est avec son papa ?

— Ça te regarde pas.

Mylène la soutient et la remet dans le placard.

— C’est bien. Tu mérites une récompense. Je reviens.

Quand elle remonte dans la chambre de Blondine, elle ouvre la porte et lui balance un croûton rassis.

— Pour attendre le repas.

Repas qu’elle n’aura pas.

8

Hangar du Vern, mars

Alan, Naël et Brieuc ne lâchent pas leur copain Gwen. Ils le harcèlent de questions sur la prison : comment c’était là-bas ? T’as de nouveaux potes ? T’as vu les caïds ? Et les matons ? Y sont cool ?

Gwen est évasif. Les images qu’ils ont de lui sont fausses. Il ne leur dit pas que la geôle, c’est pas le Club Med, que c’est dur. Que les chefs de gangs du dehors sont les mêmes dedans. Si t’es petit dehors, tu le restes dedans. Tu plies, tu serres les dents… et les fesses. Tu fais gaffe à ce que tu racontes et à qui tu parles.

Gwen se contente de sourire.

— Je déballe pas, les gars. Ça se vit. Point barre. C’est derrière moi. On doit causer du futur. J’ai eu quelques news en tôle. Le business a continué, il paraît.

— Bah, mouais, mais pas comme avant.

Lors du procès qui les avait amenés tous les quatre devant un tribunal, Gwen avait endossé toutes les responsabilités du trafic. Il était l’instigateur du commerce de drogue à Plougastel, principalement du cannabis et de la cocaïne. Ces produits étaient en vogue. Il avait embarqué les deux frères, Alan et Naël, en les utilisant comme choufs3, surtout Naël, le rondouillard de la bande. Du haut de ses quatorze ans et demi à l’époque, avec sa bouille juvénile, il passait inaperçu. Comme son implication n’avait pas été prouvée, Naël n’avait eu aucune condamnation. Son frère Alan avait avoué qu’il jouait le rôle de nourrice. Il gardait le stock de came chez lui, planqué dans le sous-sol de la maison. Ses parents étaient tombés des nues quand la gendarmerie avait perquisitionné le logement. Difficile pour lui de se déclarer irresponsable. Huit mois avec sursis. À seize ans et demi, le juge avait justifié la condamnation sans incarcération en estimant qu’une réinsertion était encore possible. Mais rien n’avait été mis en place, pas de suivi judiciaire ni d’accompagnement éducatif. Les parents d’Alan et de Naël s’étaient engagés à reprendre en main leurs deux rejetons et à veiller à ce qu’ils aillent au collège sans aucune absence.

Quant à Brieuc, il avait écopé de six mois avec sursis. Âgé de quinze ans au moment des faits, il avait bénéficié de l’excuse de minorité. Même s’il n’avait pas montré son soulagement, ça l’avait bien fait rire. Il était le bras droit de Gwen et le remplaçait au four4.

— C’est toi qui as pris cher, Gwen, dit Brieuc. On te remerciera jamais assez.

— Ça donne quoi depuis mon exil ?

Brieuc regarde ses camarades avec un léger sourire.

— Y a du nouveau. Le maire et les keufs, ils ont foutu un couvre-feu depuis l’été dernier.

— C’est une blague ?

— Bah, non, mec. Impossible de squatter le bourg de dix-sept heures à six heures du mat’. Putain !

— Et comment ils font les gens pour leurs emplettes dans le centre ?

— Y a une astuce. C’est le roussin5 de la mairie qui me l’a dit. Il parle de rassemblement de longue durée. Donc, plusieurs gus au même endroit et longtemps. Comme on faisait avant. Et les flics, ils tournent. Il paraît que si on est chopé, le sursis saute. Donc, on a bougé, mais surtout, on a développé une autre technique. Ça se pratique ailleurs depuis le Covid. C’est plus les consommateurs qui viennent vers nous, mais l’inverse. On livre à domicile. Un Uber-shit, tu vois. J’ai créé un groupe Telegram. Avec des messages codés, impossible à tracer, le gus ou la nana passe commande et on apporte direct. Avec les scoots, on va partout. C’est du taf en plus, mais c’est sans risque. Si on est coincés par un contrôle de condés, on a pas beaucoup de grammes sur nous. On dira que c’est pour notre consommation personnelle.

— Racontez-moi en détail.

Brieuc montre l’appli, la façon dont la commande est actée, quel produit est choisi, en quelle quantité et où se rendre. Rien ne certifie que l’acheteur n’est pas un flic infiltré, mais Brieuc assure que monter une opération pour quelques grammes de shit n’est pas intéressant.

— Et un keuf à qui on fournit de la dope, ça peut se retourner contre lui. On change régulièrement de numéro de phone et de pseudos. Les vrais clients, eux, ils suivent. Les pas fiables, ils se perdent.

— Sillonner le bled la nuit, ça pompe de l’énergie.

— Des fois, c’est la journée. On étale dans le temps. Mais c’est pas tout. Parce qu’à force de se balader de tous les côtés, on a trouvé de sacrées maisons invisibles du bord de la route. Y a du pognon à Ploug.

— On le savait déjà, non ?

— Yes, mais là, quand la bourgeoise nous ouvre la lourde ou qu’elle nous attend devant le portail et nous échange le sachet contre des euros, on a le temps de zyeuter un peu dans la bicoque et autour. On a commencé à prendre des notes. Y a des baraques avec des clébards. On élimine. Ça alerte et ça croque. J’ai repéré également des alarmes, mais il y a des piaules où ça semble facile.

— Semble ?

— Faut étudier un peu plus le truc.

— Tu veux les visiter ?

— Ouais, mon pote, on va se diversifier.

Brieuc lève sa bière. Alan et Naël l’accompagnent. Gwen hésite, mais finit par trinquer.

— On entre dans un autre monde, les gars. Mais faut pas se rater.

3Guetteur posté à un point de vente de drogue. Il avertit d’une descente de police.

4Point de vente.

5Policier.