Dans la Vallée du Sennaar - Marcel Séguier - E-Book

Dans la Vallée du Sennaar E-Book

Marcel Séguier

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Seitenzahl: 233

Veröffentlichungsjahr: 2016

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Marcel Séguier

Dans la vallée du Sennaar

ISBN 9782876835214

Romans

www.compagnie-litteraire.com

« Le Seigneur descendit sur la terre

pour voir la ville et la tour que

bâtissaient les fils de l’homme. »

(Genèse XI, v 2)

« Confondons leur langage, de sorte

que l’un n’entende pas le langage

de l’autre. »

(Genèse XI, v 7)

1

De temps en temps les papillons cessaient de se poursuivre au ras de l’eau, prenaient de la hauteur. Un, deux, et puis trois qui faisaient mine de se poser sur l’extrémité du scion. C’était par une chaude après-midi d’été sans bruits, sauf aux endroits peu profonds où s’élargit le fleuve, non loin de là, en remontant vers le gué.

À chaque fois qu’il lance le fil droit devant lui, le pêcheur dérange le jeu des papillons. Mais, un, deux, le troisième à la traîne, ils revenaient toujours, battant des ailes au-dessus du courant, et à la fin perchés tout en haut juste à côté du fil noué en boucle. Sans plus bouger, en équilibre, leurs ailes pincées, lisses, deux jaunes semblables et comme frères, l’autre noir. Se dispersant, se poursuivant, se regroupant, se posant au retour de la canne quand elle s’immobilisait. Alors on entend plus fort le clapotis de l’eau contre la berge, mêlé au scintillement sonore du gué.

Ce qu’on peut voir de l’homme assis, le dos tourné, fait penser à une sorte de vareuse défraîchie ; peut-être bien un vieux paletot, malgré la chaleur. Rien en tout cas qui, dans ce cache-misère, rappellerait des effets d’ouvrier ou de péquenot ; non, rien de ça. Plutôt quelque chose que le type aurait porté en ville il y a longtemps avec un pantalon qui avait un pli, avec une cravate soigneusement nouée, et aussi un chapeau du temps où il y avait une ville là-haut en remontant vers l’amont, une ville accrochée aux collines à force de déborder dans la vallée et des parcs des quais interminables et le soir des lumières des gens partout que le type dépassait sur les trottoirs les hommes en chapeau comme lui pantalon repassé souliers cirés tu peux voir ça

Jamais en place, jamais ils ne restent très longtemps, à cause du mouvement nerveux qui ramène le fil emporté par le faible courant. Juste un peu, juste le temps que la canne s’immobilise, ou pendant la dérive qui s’ensuit. Un, deux, et puis trois, battant des ailes pour garder l’équilibre. Quand l’hameçon sorti de l’eau, tiré vivement en surface, zigzague à contre-courant, on peut voir le long du fil tendu des gouttelettes processionnaires jusqu’au translucide tronçon de ver tirebouchonné.

Ses pieds devaient affleurer l’eau. Difficile à dire. Peut-être qu’en se balançant les godasses délacées rencontraient, une fois une autre, les tourbillons minuscules qui se formaient contre la berge, se défaisaient, libérant d’informes radeaux de brindilles agglutinées.

Assis sur un billot, caisse renversée, ou quoi de massif et pelucheux retourné à son état premier de bois brut ; ça, oui, qu’on peut voir.

Dans sa vieille capote, coiffé d’un chapeau genre feutre, ne bougeait pas plus qu’un mannequin, excepté le mouvement de sa main pour ramener la canne et lancer le fil. Et c’était tout. Même quelqu’un à supposer qui se serait approché par derrière celui-là il se serait douté de rien je veux dire pour le flingue et celui-là imagine qu’il aurait dû marcher un moment à découvert sur les galets sans se faire repérer en faisant gaffe pas facile une bonne distance. Cet endroit de labasse vallée où le fleuve dessine une boucle entre ses rives.

L’homme lançait plus souvent sa canne, preuve qu’il n’est pas distrait autant qu’on pourrait croire à première vue. Devaient l’agacer avec leur manège, surtout que depuis tout à l’heure il ne prend plus rien. Avec sa gaule taillée dans un bambou, il semblait les chasser comme avec un fouet. Mais toujours ils revenaient.

Une fois, l’hameçon a fait en crevant la surface de l’eau un petit bruit. Un bruit inhabituel, de ceux qui alertaient le vieux bonhomme sans doute aux aguets car, en plus de son attirail de pêche, la boîte à vers, les hameçons, le panier et les vifs grouillant dans le seau, il y a ce fusil pétoire d’autrefois tout près de lui carrément à portée de sa main probablement une habitude vu que personne jamais personne ne vient par ici et tu vas voir tu m’écoutes pas seulement le flingue mais un ceinturon bien garni les cartouches qui allaient avec encore une fois toutes ces précautions pour rien puisque je te dis qu’il passait pas un chat dans le coin depuis les événements qui les avaient jetés les gens et lui aussi sur les routes et qu’en plus les routes ne passent pas par ici non plus habitude, vieux réflexe de solitaire sans doute, dans la compagnie pas très causante des papillons et des mouches et le bruit continu, monotone, endormi du gué, et parfois le vent qui agite le feuillage des grands arbres sur l’autre rive.

C’était tout. Derrière, entre la berge et les arbres maigrichons, de grands végétaux ligneux plutôt, dressés dans le sable, on apercevait une cabane flanquée d’un appentis. Vu de loin, l’ensemble, d’aspect chaotique, se confondait, couleur de vieux bois et de rouille tout ensemble tôles planches ça aussi tu peux voir tu peux imaginer et rien d’autre à signaler ce jour-là non à part qu’il faisait très chaud de plus en plus chaud parce que le vent qui vient des collines est tombé vers les midi.

2

Ça devrait faire un bon moment qu’il était là, installé jambes pendantes, godasses délacées, à tremper du fil. Maintenant on dirait que le manège des papillons commence à l’intéresser un peu moins. Il y avait peut-être une raison à ça, mais peut-être aussi qu’il ne le savait pas encore.

En tout cas il s’est arrêté de ramener d’un côté l’hameçon constamment entraîné de l’autre et, entre-temps, de l’accompagner dans sa dérive, puis de changer de main. Ainsi de suite, machinalement, un peu endormi qu’il est par la chaleur et par le bruit régulier du courant.

Plus tard il a dû s’expliquer ce qui clochait quelque part : une infime modification dans l’immuable décor, comme lorsque se lève le vent sur le soir et que descendent les oiseaux vers les îles. Mais là, non, ça ne lui paraissait pas naturel.

Tiré de sa somnolence, il prête attention à ce bruit différent de ceux dont il a l’habitude, où son oreille sait percevoir des différences autre habitude ou aptitude si tu veux qu’il avait gagnée depuis ces années qu’il vivait seul c’est-à-dire après les événements après l’exode des gens sur les routes lorsque flambaient derrière eux les maisons et les grands arbres comme des torches longtemps visibles dans la nuit de la campagne puis quand ils ont commencé à passer au fil de l’eau entiers ou en morceaux sapés dans leurs fringues des villes ou rien sur le dos surpris dans leur sommeil et des choses passaient aussi des choses à eux qui les suivaient les rattrapaient d’autres qui étaient restées coincées entre les souches celles-là le vieux en avait fait son profit pas de raison puis le grand rassemblement ici où l’eau ne court presque plus où le fleuve amorce une grande boucle et tout ça finissait par faire du monde et lui le vieux il était là depuis ce temps depuis les événements comme je t’ai dit oui il était là il ne peut pas ne pas faire des différences; aussi, quand il prit conscience qu’il se passait quelque chose, il cesse tout à fait de s’intéresser aux papillons, au fil, à l’hameçon, au courant dont les éclats brisés lui font plisser les yeux. Au contraire, il s’applique à regarder, bien réveillé, autour de lui et devant lui sur l’autre rive. Et c’est dans ce court instant que tout s’expliqua.

Il ne s’est pas écoulé plus d’une minute ou deux depuis les papillons. Brève alerte à partir de laquelle le temps s’est mis à passer autrement tandis que lui, redressé, les yeux pointus sous les bords affaissés du chapeau, laisse filer la canne dans sa main. Peut-être moins. Et, à la fin de ce temps, l’idée que ça vient de l’autre rive, derrière les arbres qui font comme un rideau impénétrable à contre-jour. Une minute ou deux. Moins en tout cas qu’il ne faudrait pour expliquer que dans sa tête quelque chose vient de lui rappeler la présence du fusil posé à même les galets, avec la boîte à vers et le panier.

Un nouvel instant, suspendu, succéda à l’alerte. Sorte de silence attentif parce que le bas chantonnement du fleuve a repris en amont, parce que sur la plage les gros galets rongés jusqu’à l’os se sont mis à flamber et les arbres d’en face à luire d’ombre verte. Le bois de la crosse sous sa main aveugle était brûlant. Il éprouve maintenant par avance la sensation, plus vive encore, du métal quand ses doigts tâtonnants atteindront la culasse.

L’eau court, opaque, entre les rives. Devant lui et alentour c’était bien la seule exception dans l’immobilité qui semblait s’être établie tout exprès depuis les papillons, une anomalie presque. Plus haut, sous les arbres de l’amont, le fleuve s’étrécit entre les falaises. En aval, il poursuit sa course alentie à travers un paysage de pierres et de rochers. Puis il contourne les îles maigrement boisées et donne naissance à des ruisseaux où l’eau peu profonde tiédit au soleil. Au loin, tout se confond : l’eau avec le ciel désert et la terre, dans un gris minéral uniforme.

Il finit par l’apercevoir malgré les précautions que la cause, non identifiée encore du dérangement, à coup sûr un intrus, multipliait pour passer inaperçue. Maintenant qu’il l’a localisée, il peut discerner de proche en proche, au fur et à mesure de ses déplacements, une silhouette furtive dans l’ombre courte des arbres en lisière, non loin du gué. Il attendit. L’inconnu venait de s’accroupir. Par ce simple mouvement il avait probablement ébranlé une grosse pierre instable ou trébuché sur quelque obstacle et perdu pied. À l’instant il n’a pu contrôler un geste du bras comme pour se rattraper. Gesticulation qui le dénonce ainsi qu’un oiseau pris au piège.

Posément, après avoir coincé la canne à pêche sous son aisselle, le vieux arma le fusil. Posément, avec des gestes routiniers de fumeur de pipe. Et peut-être le bonhomme, sous son chapeau, a-t-il une vague conscience du rituel qui requiert, pour actionner la culasse et introduire les cartouches, l’adresse de ses mains seules vivantes tandis que l’épouvantail à moineaux à quoi il ressemble avec sa capote paraissait être retombé dans un profond sommeil. Sans doute cette ressemblance avait-elle frappé l’autre qui l’observait d’en face et alors le vieux pensait peut-être de son côté que lui-même ferait une bonne cible malgré sa pétoire quoique avec la distance mais tout ça à supposer que l’autre ait de quoi l’ajuster à supposer oui et dans ce cas le vieux tomberait le nez en avant comme une marionnette de chiffons dans son pardingue floc tête la première les yeux ouverts étonnés la bouche ouverte après il ne se passerait rien d’un moment d’abord le courant ne serait pas assez fort pour mais doucement doucement le corps gagnerait le large hésitant sur la direction à prendre semblable à tous ceux que le fleuve avait pris charriés des jours des nuits ceux qui un beau matin se retrouvaient comme un train de bois flotté coincés dans cette boucle au plus large de la vallée. Au lieu de cela c’est lui, l’autre sur la rive d’en face, qui s’est redressé, incertain, avec de l’eau plus haut qu’il n’avait cru sans doute, prisonnier de la pourriture liquide où il est tombé. Cependant, c’est au flingue braqué sur lui qu’il paraît s’intéresser à présent. Alors il lève les bras, toujours immobile, sauf une fois, claudiquant, battant des ailes comme les papillons tout à l’heure pour garder l’équilibre.

Le vieux avait redressé son arme. Le coup, s’il partait, frapperait la plus haute cime des arbres. On l’entendra rouler longtemps. Mais personne n’accourra. Jamais personne n’était venu par ici. Ce type serait le premier. Par contre, si le canon reprenait sa position initiale, on n’entendrait même pas la chute du corps dans le petit bassin d’eau tranquille qui doit être sacrément boueuse depuis le temps que le type y patauge. Et pas davantage le bruit mou que ça aurait fait tout à l’heure sous le couvert des arbres. Seul un roulement de tonnerre répercuté par la vallée.

C’est la voix du vieux qui trouble le silence, à cette heure engourdie du jour. Sa voix forte d’abord, nue, éclatante, puis les échos qui suivirent, diminuant dans le lointain, tel le ricochet d’un galet sur l’eau d’une rive à l’autre.

Et comme la silhouette semblait avoir pris racine au fond du trou vaseux, le bonhomme mit ses mains autour de sa bouche, crie encore plus fort, à trois reprises. Il s’est levé. Il a tiré sur la berge la canne avec le fil, posé le fusil à ses pieds. Entre temps il écoute. Les ricochets sonores se rattrapaient, se confondaient avant de s’épuiser. Le dernier fait place au clapotis du gué. Des bruits naturels réveillés emplissaient faiblement la vallée comme le brouillard au matin quand vient l’automne ou quand la brume se lève et dérive avec l’eau grise en direction de la plaine.

Court instant qui vit l’inconnu abaisser un bras, s’efforcer de maintenir l’autre levé tout en gardant l’équilibre. Puis, il amorça un mouvement empêtré pour, semblait-il, revenir sur la terre ferme. Le résultat fut qu’il se retrouva à quatre pattes, son ventre touchant la surface de l’eau, à ce qu’on pouvait voir, ou plutôt deviner, la tête tournée vers la rive où le vieux qui l’observe cesse de crier et commença à rigoler.

Tout ce chambardement n’avait pas pris beaucoup plus de deux minutes à partir du moment où l’inconnu s’était fait repérer sous les arbres. Maintenant le drôle d’oiseau ne bougeait pas plus que dans un piège, en plein soleil; et de le voir le cul en l’air il y avait bien de quoi rigoler. Ça que doit penser le vieux qui n’en perd pas une. En plus, le type était sans arme, avec pour tout bagage un sac à l’épaule tête nue un jeunot tu vois un peu tu imagines pas difficile à comprendre qu’il était arrivé là pendant que le bonhomme faisait sa sieste en compagnie des papillons puis il avait essayé de prendre par le gué et si pas tombé dans ce sale trou aurait déjà traversé à pied sec. Lui fit signe de revenir. Comme l’autre, au contraire, semblait vouloir regagner la protection des arbres, le vieux pêcheur ramassa prestement son fusil, réarma, puis, enchaînant ses gestes avec une agilité surprenante il épaule. Cette fois le coup part. Une mince gerbe d’eau se forma qui alla éclabousser l’inconnu tourné vers la berge.

C’était bien un jeune, avec de longues jambes dégoulinantes qu’on peut deviner, et des reins étroits. Cette idée de se promener sans chapeau au grand soleil. Une espèce de soldat, à cause du sac, de la chemisette de coupe militaire et ce ceinturon. Aussi l’air d’un qui a mis, un jour, de la distance entre lui et le gros de la troupe.

Il s’était arrêté pour de bon. À son tour il se mit à crier à l’adresse du vieux qui n’a pas abaissé le canon du fusil pour autant. C’est-à-dire que, celui qu’il continue de viser ayant cessé de gesticuler, il aurait pu laisser tomber.

Mais non. Donc, le jeune s’est mis à crier parce que, sur l’autre rive, l’épouvantail chapeauté qui le tient en joue n’a pas l’air de comprendre. Le petit soldat accompagnait ses cris d’un geste répété de la main par lequel il désigne tantôt les collines, tantôt le fleuve. Peut-être qu’à ce moment-là le vieux commençait à regretter sa tranquillité perdue quoi par exemple la chansonnette paisible de l’eau ce bruit continu plein de pépiements il a l’habitude il aime quand il somnole durant les chaudes après-midi et aussi le soir et la nuit quand il peut pas trouver le sommeil alors il se représente l’eau noire profonde ou blanche de lune sur les pierres du gué et il lui semble que le grondement a monté comme si le fleuve tout à coup avait monté mais pour toute réponse l’homme au fusil désigne le point d’origine où le gamin a surgi. Puis, quand il est sûr que l’autre en face a compris, il montre la berge, le trou vaseux, l’extrémité du gué, lui-même enfin, puis encore, en abaissant son bras contre la jambe de son pantalon, une sorte de point d’arrivée, l’index pointé visant ses propres godasses comme pour un chien docile.

Il reçut vite l’assurance que sa mimique était suffisamment expressive car, en face, on semblait décidé à obtempérer. Le petit soldat avait ramassé son sac et, après l’avoir remis à l’épaule, il se dirige vers le gué. Oui, tout à fait comme il voulait, le vieux, qui approuve maintenant de la tête. C’est ça, viens un peu par ici, montre-toi. Et cette fois il posa son fusil. Il regardait la progression du garçon sur la berge opposée, dans la bonne direction. Le soleil haut blesse ses yeux sous les bords affaissés de son chapeau. Rien n’a changé ou presque. Une ombre très courte, la même, est ramassée au pied des grands arbres en lisière.

Le vieux pêcheur revint s’asseoir sur le billot de bois pelucheux, les jambes écartées, ses mains à plat étreignant ses genoux. Il ne s’est pas écoulé, disons, plus de dix minutes depuis les papillons.

3

Faut que tu saches aussi que les événements les horreurs l’exode c’était pas si loin alors rien d’étonnant qu’il soit là le gosse sorte de retardataire si tu veux mais bien vivant une espèce oui de déserteur pas de doute même avec ces frusques guenilles haillons vaguement militaires fuyard d’une armée en déroute absorbée diluée perdue et confondue dans le fleuve des rescapés côtoyant l’autre le vrai celui-là impassible entre ses rives verdoyantes et le petit soldat sorte de fourmi meilleure comparaison elle aussi rescapée on peut dire les choses comme ça oui tout comme le pêcheur tranquille dans sa vieille capote pas s’empêcher de penser à un épouvantail à moineaux facile à cause du chapeau mou défoncé les croquenots épouvantail ou mannequin défraîchi rien qui en tout aurait pu rappeler ou se rattacher tant soit peu à quelque chose de précis pour ne pas dire à quelqu’un avatar de quoi suite à quelles transmutations successives mais plus sûrement l’était seul de son espèce ayant rompu avec un passé qui avait fini par lui représenter un autre monde tu parles depuis le temps et d’ailleurs personne absolument personne pour faire la comparaison pas celle-là car plus grand-chose et même plus rien du tout le reste de ce qui n’avait pas été perdu détruit ayant été pillé et puis mais un peu plus tard perdu aussi détruit semé le long des routes des chemins et sur les bords du fleuve.

Le regardait venir. À part son pantalon trempé qui lui collait aux cuisses sur le devant, le jeune, un gamin presque, portait une chemise à grandes poches comme on voit aux soldats. L’une d’elles était défaite, et son rabat flottait que ne retenait plus le bouton absent.

À chaque pas qui le rapproche, de nouveaux détails frappent le vieux, attentif. Debout sur le billot, il peut aussi imaginer. Sûrement même qu’il se prend à penser à des choses; des choses qui lui font penser à d’autres choses. Le petit soldat s’est engagé sur les pierres du gué. Il abordera un peu plus en amont, ce qui met entre eux une distance appréciable. Une pierre, une autre. Bat des bras comme des ailes. Une autre. Pas si maladroit. La dernière un peu trop loin. Marque une hésitation avant de s’élancer. On peut entendre le bruit paisible du courant et celui des oiseaux dérangés. La rive, en face, lointaine, ou plutôt s’éloignant. Le jeune essaya un pied. Le calme de la chaude après-midi retrouvé. Les arbres en rideau opaque. Le soleil, invisible dans l’incandescence de la lumière qui baigne le paysage et le ciel et l’eau miroitante. Les galets s’étendaient à perte de vue jusqu’aux falaises, de ce côté où les arbres sont réduits à des rameaux ligneux grenus entre les feuilles.

—Bougre de maladroit ! gueula le vieux quand il comprit que le petit soldat allait manquer son coup. Mais sa voix est couverte par la chute dans l’eau qui s’ensuit. Cette fois, le gosse en avait bien jusqu’à la ceinture.

—Hé!

Il a presque couru jusqu’à lui. De loin il pouvait le voir se débattre en brandissant son sac. Puis rien. Bougeait plus. C’est alors que le vieux a commencé à s’inquiéter. Peut-être juste à ce moment où il s’est mis à courir, avec cette idée dans la tête que le gamin finirait bien par se débrouiller pour boire la tasse. Tout ça à même pas un saut de la rive!

En chemise à carreaux, dépoitraillé, le vieux montrait des bras solides, très blancs au-dessus du coude. Il s’était accroupi. Sa bedaine touchait ses genoux. Le petit soldat dans le trou où il se débattait avait de l’eau jusque-là mais bon sang pas assez pour se noyer c’est sûr quand même il aurait pu s’assommer peut-être qu’il s’était fait du mal par moments il ne bougeait pas plus que manquerait que ça des morts le vieux tu peux me croire il en avait eu sa part des grands et des petits tous trop lourds il les tirait de là comme des accroupi, donc, dominant le trou pas si profond, mais n’empêche que le jeune ne s’agitait plus que faiblement, la tête inclinée sur l’épaule, sa joue touchant l’eau, pas bon signe.

Une chose dont il aurait juré c’était qu’il n’avait pas affaire à un type de par ici, non. Ça, qu’il pense sans rien dire depuis tout à l’heure. Il n’y a qu’à voir. Le bonhomme a rejeté son chapeau sur la nuque. Ses mains rouges contrastent avec ses bras, blancs comme ceux d’une femme, sauf qu’ils sont tout en muscles et tout en nerfs, avec de grosses veines bleues qui saillent. Il est long à reprendre son souffle. Le gosse a bougé. Il ouvre les yeux. Des yeux pas d’ici, enfoncés, bleus et durs. Il a fait effort pour se redresser. Le vieux peut voir qu’il est grand. L’était même très grand, de plus en plus, à mesure qu’il se redressait. Se tenait comme il pouvait, mal assuré sur ses jambes. Pas d’ici, sûr. Trop blond, trop pâle. Même si venait de l’autre côté des collines. Les yeux surtout. Soudain cette autre idée que des yeux comme ceux-là il les tenait d’une femme; mettons qu’il doit y avoir pas plus de vingt ans. Quel père? Là, aucune idée. Des yeux de gosse en même temps que des yeux clairs de femme. Ça qu’il peut dire. Pas d’ici non plus, et qui les aurait donc portés avant lui.

Puis se penche, parce que la butte fait un bon mètre à cet endroit et que le jeune lui tend sa main trempée. De l’autre il tient par la courroie le sac qu’il portait à l’épaule, quand il allait sous le couvert des arbres. De femme, pense le vieux.

Puis il dit :

—Si tu m’laissais pas faire tout l’boulot, oui?

Vrai que le petit soldat y met pas tellement du sien. Le bonhomme répète pour dire quelque chose. Presque aussi inerte qu’un sac de. Et lui parle, au gosse, n’arrête pas de lui parler, en soufflant dans l’effort. Peut-être bien aussi que le vieux il prend peur. C’est que la main qu’il a saisie dans sa grosse paluche commençait à mollir, déjà qu’elle était toute mouillée. Pas facile. Doigts longs, fins. Comme les yeux, yeux de femme.

—Merde alors! qu’il s’exclame, le vieux, en tirant plus fort, cependant que le corps abandonné – c’est-à-dire tout à la fois la chemise militaire gonflée d’eau, le pantalon collé aux reins – se fait plus lourd. Yeux d’une femme qui, y’avait gros à parier, n’était plus de ce monde pour voir ça. Et voilà que son fils qui les lui avait chipés les roulait à présent comme des billes, grands ouverts sur le ciel.

Bon Dieu de bon Dieu! dit encore le vieux. Il se pencha davantage. Allait crever comme les autres. Suffirait qu’il lui lâche la. Bon Dieu de bon Dieu! Mais ça ne l’empêchait pas de se remuer. Et, au bout d’un moment, l’est parvenu à tirer le gamin sur le sec. Tout ce temps n’arrêtait pas de jurer. Aurait suffi, oui. Pas profond, ça le plus bête. Pas de quoi noyer un chien. Mais ce gosse, Bon Dieu! tapait dans ses deux mains ouvertes au petit soldat désarmé n’osait pas sur les joues petit de femme endormi comme ils dorment tous croyant tout en tapant se rappeler dans sa tête qui marchait vite que c’était bien quelque chose comme ça qu’il fallait faire mais ne pouvait n’osait pas ces joues maigres blanches le gosse avait fermé les yeux il paraissait dormir oui allongé de tout son long sur les galets, perdant un sang incolore, tiède, en fait l’eau de la rivière répandue, insinuée entre les galets, dans les interstices grisâtres frisottés de lichens alimentant des ruisseaux dont le vieux suit machinalement le cours. Puis revenait, le bonhomme, au petit soldat, ses lèvres blanches, ses cheveux roux, ce front, cette barbe clairsemée au creux des joues. Ces yeux clos mais qu’il a eu le temps de voir. Un type pas d’ici. Tout ce que, pour le moment, il aurait pu dire.

Aucune blessure apparente. Rien de cassé dedans, à ce qu’il semblait. Saigné, oui. Devait pas y avoir longtemps. Pas grave. L’observait intensément. Pas grave si rien à la tête, si c’est pas au ventre. S’en remettra. Soldats partent par le ventre. Et les bêtes malades. Les poissons, quand ils sont pris par là. Jamais de sang, eux. Deux lèvres à peine roses comme une boutonnière dans le blanc. Ça qu’à présent il pense, le vieux, tandis qu’il s’active pour faire revenir à lui le garçon. Puis il se releva péniblement sur une jambe.

—Aie pas peur petit, qu’il grommelle.

Et c’était bien pour dire quelque chose, car le garçon ne bougeait plus, réduit à un paquet de linge qui aurait commencé à sécher partout. Pas trop rassuré, toujours parlant, de le voir ainsi, dans cette posture. Pouvait passer pour un vrai mort. Fini. Fini là, sans plus de question. Comme tous les autres qui avant lui s’étaient échoués contre la berge, retenus dans des trous d’eau, mêlés au bois flottant, aux choses qui descendaient le courant avec eux pendant des jours et des jours. Oui, il a l’air de penser à ça maintenant, le vieux, tout en parlant et en faisant marcher ses mains.

Puis, quand c’est allé mieux, disant :

—Peux marcher, ou va falloir que j’te porte?

Le gosse, qui s’était assis presque sans son aide, le regarde en silence.

—J’peux te porter, c’est sûr!

Et à la fin lui fait un signe, au bonhomme, un petit signe qui pourrait vouloir dire, la main passant et repassant devant son nez : non! non! Pas méchamment, pas en colère; plutôt comme quand on s’excuse, mais avec autant d’énergie que son état le lui permet. Et même fait entendre à l’adresse du vieux des borborygmes que celui-ci interrompt :

—J’te demande rien, sauf que je te demande si tu peux te lever, si faut que j’t’aide, sans te fair’ mal, des fois que t’aurais quèque chose de cassé quèqu’part.